Histoire du Montréal, 1640-1672/30

De l’automne 1667 jusqu’à l’automne 1668, au départ des vaisseaux du Canada.


Il faut que nous commencions cette année par cette transmigra tion célèbre qui se fit de Lachine en ces quartiers, en donnant son nom, pendant cet hiver à une de nos côtes d’une façon si authentique qu’il lui est demeuré ; si elle nous avait donné aussi bien des oranges et autres fruits qu’elle nous a donné son nom, [quand nous aurions dû lui laisser nos neiges en la place, ] ce présent serait plus considérable, mais toujours son nom en attendant est-il quelque chose de grand et fort consolant pour ceux qui viendront au Mont Royal, lorsqu’on leur apprendra qu’il n’est qu’à trois lieues de la Chine et qu’ils y pourront demeurer sans sortir de cette isle qui a l’avantage de la renfermer ; mais passons outre et disons que MM. de St. Sulpice sachant que l’océan leur était parfaitement ouvert pour le Canada cette année ; aussitôt il y vint quatre ecclésiastiques de cette maison, savoir : M. l’abbé de Quélus, M. d’Urfé, M. Dalleck et M. Gallinée, lesquels y arrivèrent tous quatre cet automne à la grande satisfaction d’un chacun, M. de Fénélon et M. Trouvé, prêtres demeurant en ce lieu, sachant que M. de Quélus était arrivé pour supérieur de cette maison, ils s’offrirent aussitôt à lui pour commencer une mission de la part du séminaire de St. Sulpice dans le pays des Iroquois qui sont au nord du lac Ontario lesquels les étaient venus demander ; une telle proposition si belle d’abord à M. l’abbé de Quélus qu’il témoigna l’avoir très-agréable pourvu que Mgr. l’Évêque en accorda la permission, ce qui étant octroyé par ce digne prélat, ces deux missionnaires partirent d’abord pour entreprendre cet ouvrage qui a toujours subsisté depuis et à qui Dieu j’espère donnera la persévérence, mais disons un mot des troupes qui partirent cette année ici pour s’en aller en France, car après avoir été ici trois ans contre les Iroquois, ils s’en retournèrent une partie chargés de leurs dépouilles que depuis ils ont changé en bons louis d’or et d’argent, lesquels n’ont pas la puanteur de pelletries, transmutation que M. de Maisonneufve n’avait pu apprendre, il est vrai que ce secret n’est pas avantageux pour la colonie qui demandait que la substance du pays fut employée à avancer les travaux du pays, mais ils se sont moins mis en peine de son établissement que notre ancien gouverneur, Dieu veuille que la leçon qu’ils ont laissé à la postérité se puisse bien oublier car autrement, on verrait ici la dernière misère, n’étant pas possible que des gens vivent ici sans avoir de quoi acheter aucuns ferrements ni outils, sans avoir de quoi acheter ni linge ni étoffe, ni autre chose nécessaire à son entretien, le tout dans un lieu où le blé ne vaut pas un sol de débit, sitôt qu’il y en a un peu, où il n’y a aucun minéraux ni manufactures qui donnent rien aux habitants pour avoir leurs besoins. Tout cela bien considéré, on peut bien assurer le monde qu’on a plus à faire de bourses pleines qu’à remplir, si on veut donner les moyens aux colons de ces nouvelles terres de travailler à un établissement parfait au moyen des manufactures qui s’y peuvent élever peu à peu, que si les habitants n’ont rien dans ces commencements, comme produire de rien est un ouvrage de créateur et non de la créature, il ne faut pas attendre d’eux, mais plutôt il faut s’attendre de les voir périr dans leur nudité et besoin, à la grande compassion des spectateurs de leurs misères qui n’ont moyen d’y subvenir, au reste cette cupidité d’avoir est cause que tout le pays est sans armes, d’autant que le monde n’ayant plus de pelletrie, il à été obligé de les vendre pour avoir de quoi se couvrir, si bien que tout y est exposé aujourd’être la proie des Iroquois quand ils voudront recommencer à faire la guerre, le peuple n’ayant que les pieds et les mains pour toutes armes à se défendre ! Dont la cupidité réduit toutes les dépenses du roi dans un extrême péril d’être perdues avec un assez bon nombre de sujets qu’il a déjà dans ces quartiers qu’on pourrait rendre fleurissants, si on faisait valoir ce qui en pourrait sortir aussi bien et avec autant de politique que font nos voisins qui en usent avec tant de prudence tant au dehors qu’au dedans de leur pays, qu’ils ont la plus grande partie des pelleteries du Canada et que tout le monde est chez soi à son aise, au lieu qu’ici, il est communément misérable ; si les pelleteries ne valaient chez nous qu’un tiers moins que chez les étrangers nos voisins, tous les sauvoges viendraient ici et rien n’iraient chez les étrangers, car outre que les sauvages nous aiment mieux qu’eux, c’est que la chasse se fait chez nous et qu’ils ont la peine de la porter chez les étrangers avec beaucoup de peine.