Histoire de la révolution des Pays-Bas sous Philippe II


HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DES PAYS-BAS SOUS PHILIPPE II, par M. Théodore Juste [1]. — Il n’y a pas, dans la vie des peuples modernes, de temps plus tragiques que le XVIe siècle, et, dans ce siècle même, d’épisode plus émouvant que la révolution des Pays-Bas. On ne peut rester froid au spectacle de cette lutte inégale engagée contre le despotisme politique et religieux par des hommes de bien, qui, pour revendiquer les libertés de leur pays, s’appuyèrent sur la tradition et la loi. La révolution n’a point ici pour promoteurs des théoriciens aventureux, elle n’attaque pas l’ordre anciennement établi, les institutions nationales, les pouvoirs régulièrement organisés ; c’est au contraire au nom des antiques privilèges consacrés par les sermens de Philippe II que les confédérés combattent les nouveautés odieuses de l’inquisition et de la monarchie absolue. Pro lege ! telle est la devise des gueux.

Philippe II a cependant trouvé de nos jours des apologistes qui ne sont, à vrai dire, ni des scélérats, ni des fous. Nous ne contestons pas leur sincérité ; mais si peu qu’ils fassent usage de leur raison, oseront-ils ratifier par une sentence réfléchie la condamnation du comte d’Egmont et du comte de Homes, justifier la justice du roi, — en d’autres termes, croire et soutenir que les meilleurs moyens de gouvernement sont le parjure, la trahison et la cruauté ? Il est fâcheux pour le parti ultra-catholique que les archives de Simancas aient révélé les secrets de Philippe II ; cœlo oslenduntur. Schiller, dans son ouvrage sur l’insurrection des Pays-Bas, regrettait de n’avoir pu consulter la correspondance du cardinal de Granvelle. Un tel regret aujourd’hui accuserait une négligence volontaire. On n’a plus le droit de s’en tenir aux témoignages de Strada, de Grotius, de Bentivoglio, de Hooft, de Meteren et de P. Bor. Grâce au concours éclairé de divers gouvernemens, des investigateurs habiles ont découvert et mis aux mains du public non-seulement la correspondance de Granvelle, mais encore celle du roi et de ses ministres, celle de la duchesse de Parme et de son fils Alexandre Farnèse, celle du duc d’Albe et de ses successeurs dans les Pays-Bas, ainsi que les innombrables documens émanés du prince d’Orange et de ses principaux lieutenans. Désormais l’ignorance en cette question n’est plus permise, l’erreur n’a point d’excuse, et le doute même est suspect de mauvaise foi. Le procès est instruit, la lumière est faite, le jugement doit être unanime.

Le livre de M. Théodore Juste, par son caractère de calme impartialité, fixera l’opinion sur les événemens dont il retrace le tableau. Ce n’est point une œuvre brillante et originale, aux tons chauds, aux vives couleurs, ce n’est pas même, à parler franc, une œuvre d’art ; mais c’est un relevé complet, exact, minutieux, de toutes les indiscrétions, de toutes les confidences que la curiosité la plus patiente peut recueillir aux sources les plus abondantes et les plus variées. M. Juste a mis particulièrement à profit les travaux de M. Gachard et de M. Groen van Prinsterer. Les notes dont il a surchargé les pages de ses deux volumes attestent d’ailleurs une connaissance approfondie de tous les documens relatifs à l’époque des troubles ; elles permettent de contrôler, presque phrase par phrase, les moindres détails de son récit, et donnent de l’autorité à ses assertions.

Ce qui manque à l’historien belge, c’est le mouvement, la passion, la vie. Il n’a point le secret de ressusciter les morts, et pourtant la vie, dans les tableaux d’histoire, est une partie essentielle de la vérité : point de portrait inanimé qui soit vraiment exact et fidèle. Il ne suffit pas de photographier, il faut peindre. M. Juste, avec ses teintes grises, ses plans confus, son dessin vague et mal assuré, n’a pu reproduire la réalité. L’art, d’accord avec la justice, exigeait une plus équitable distribution de la lumière et de l’ombre. Choisir, c’est juger. L’historien de la révolution des Pays-Bas devait choisir ses figures principales, les placer au premier plan, les accuser par des contours vigoureux, et, pour la gloire ou pour l’infamie, les désigner de ses traits les plus fermes et de ses plus éclatantes couleurs. Dans le camp de l’absolutisme et de l’inquisition, le cardinal de Granvelle, Marguerite de Parme, le duc d’Albe et Philippe II ; dans le camp de la liberté, le comte d’Egmont, le comte de Homes, Louis de Nassau, le prince d’Orange et Bréderode : voilà, durant la période des troubles, les personnages qui occupent et remplissent le devant de la scène. Après eux viennent, d’un côté, Viglius, Armenteros, del Rio, Vargas, Berlaymont, d’Arenberg, Mansfeld et le comte de Meghem ; de l’autre, Hooghstraten, de Villers, de Berghes, Montigny, Marnix de Sainte-Aldegonde ; après les généraux, les lieutenans ; derrière les lieutenans, le peuple, les gueux des bois, les gueux de mer. Ces figures d’inégale importance, dans une œuvre bien ordonnée, n’auraient pas toutes le même rang, la même part d’espace et de jour. M. Juste les a mêlées et confondues. Tous les détails de son tableau sollicitent également le regard, que rien ne saisit et n’arrête, et sa Révolution des Pays-Bas, par une sorte de fausse exactitude et de vérité infidèle, ressemble trop, le dirai-je ? aux grandes batailles de M. Vernet.

Parmi ces personnages qu’on voudrait voir plus habilement groupés, il en est deux cependant qui appellent une attention particulière, et nous les choisirons pour donner une idée de l’intérêt qui s’attache à certaines parties du livre de M. Juste. Le premier, c’est le brillant et infortuné Lamoral, comte d’Egmont, prince de Gavre, baron de Gaesbeek, etc., né en 1522 au château de la Hamaide, décapité à Bruxelles le 5 juin 1568. « Celait, dit Brantôme, le seigneur de la plus belle façon et de la meilleure grâce que j’aie jamais vu parmi les grands. » Sa bravoure, éprouvée de bonne heure dans l’expédition de Charles-Quint en Afrique, avait décidé les victoires de Saint-Quentin et de Gravelines. L’Espagne, dans ses guerres contre la France, n’eut pas de capitaine plus dévoué, plus vaillant et plus heureux. La révolution des Pays-Bas n’eut pas de chef plus aimé et plus populaire. Cependant, par une destinée funeste, les services qu’il rendit à Philippe II, en assurant la prépondérance de l’Espagne, préparèrent l’asservissement de son pays, et, quand il se fit le champion de la liberté, ses habitudes de soldat et de courtisan, ses fausses idées de la discipline et de l’honneur, ses incertitudes, ses tergiversations, ses défaillances, en le perdant lui-même, faillirent plus d’une fois perdre la cause pour laquelle il donna sa vie. « Son esprit était altier, dit M. Juste ; mais il manquait d’étendue et de pénétration ; sa volonté, quoique dirigée ordinairement par des intentions droites et pures, était vacillante dans les circonstances graves, et ne suppléait point, par la vigueur des résolutions, à la prévoyance dont il était dépourvu. » Ses faiblesses mêmes, dont la révolution eut seule à souffrir, auraient dû, avec la mémoire de ses services passés, lui gagner sinon la reconnaissance, du moins la pitié de Philippe II. Il ne fut coupable qu’envers le parti national ; le maître étranger dont les scrupules de sa conscience timorée avaient facilité le triomphe le réhabilita en l’assassinant.

Le second de ces personnages, dont M. Juste a su nettement accuser la physionomie, est Bréderode, le chef des gueux, le boute-feu, le Danton de la révolution des Pays-Bas. Henri de Bréderode, comte de Vianen, vicomte d’Utrecht, etc., était « un homme taillé pour la lutte, d’une haute stature, d’un tempérament de feu, d’une figure mâle et énergique. » Page à la cour de Charles-Quint, il reçut de Philippe II le commandement d’une des bandes d’ordonnance, et fit plusieurs campagnes contre les Français. Sous l’administration de Granvelle, il se ligua ouvertement avec les adversaires des cardinalistes. En 1365, lorsque d’Egmont partit pour l’Espagne comme député des Pays-Bas, il l’accompagna jusqu’à la frontière de France. À Cambrai, dans un banquet auquel assistait l’archevêque, il manifesta des craintes sérieuses pour la sûreté de son ami, qui allait se remettre sans défense entre les mains d’un maître perfide. Le prélat voulut tourner ses défiances en raillerie. C’était à la fin du repas. Bréderode était jeune, et ne se piquait pas d’être sobre : il prit une aiguière et la lança au visage de l’archevêque. L’inquisition lui inspirait trop de haine pour qu’il témoignât beaucoup de respect aux gens d’église. Il pratiquait encore le culte catholique, mais il entretenait à Vianen une imprimerie clandestine, et de là se répandaient dans les provinces des bibles, des chansons et des libellés. Lié d’une amitié fraternelle avec Louis de Nassau, qui fut l’âme de la confédération, il s’empressa de signer le compromis. On ne sait pas avec certitude s’il assista en personne aux conférences de Breda et de Hooghstraten ; mais on peut affirmer qu’il repoussa tous les faux-fuyans, toutes les demi-mesures proposés par les chefs de l’aristocratie. Le 3 avril 1566, à la tête de deux cents gentilshommes, il entra dans Bruxelles en équipage de guerre. « Quelques-uns, dit-il, avaient pensé que je n’oserais pas m’approcher de cette ville ; en bien ! j’y suis, et j’en sortirai peut-être d’une autre façon. » Le surlendemain, il présenta solennellement à Marguerite de Parme la requête des confédérés contre les placards et l’inquisition. Cette démarche hardie jeta l’effroi dans le parti espagnol ; elle constitua le parti national et commença la révolution. « Voilà mes beaux gueux, » avait dit Berlaymont en voyant défiler le cortège des confédérés. Bréderode ne laissa point tomber cette insulte : « Nous sommes gueux, s’écria-t-il, pour la cause du roi et de la patrie, et nous la servirons jusqu’à porter la besace, » Dans un banquet donné à l’hôtel de Culembourg, il parut avec une besace attachée au cou et une écuelle de bois dans la main. Il l’emplit de vin, la porta à ses lèvres et la fit circuler autour de la table. Chaque convive, en la vidant, dévoua sa tête pour le salut de ses compagnons. Désormais le branle était donné ; les gueux s’étaient fermé la retraite. Ils mirent sur l’écu de Vianen cette légende : « Par flammes et par fer, » et Bréderode prit pour emblème la main droite de Mucius Scévola, armée d’un poignard et environnée de flammes, avec ces mots : Agere aut pati fortiora. Terrible serment auquel il eut la gloire de ne point faillir !

À Anvers, devant quatre mille personnes assemblées, il parut à la fenêtre de son hôtel, et, le verre à la main : « Me voici, dit-il, pour consacrer ma vie et mes biens à votre défense, et vous délivrer de l’inquisition et des édits ! Que ceux qui voudront m’avoir pour guide dans la défense de la liberté commune trouvent bon que je boive à leur santé, et qu’ils m’en fassent signe de la main ! » Quatre mille voix répondirent par le cri de : Vivent les gueux ! Bientôt après il se rendit à l’assemblée de Saint-Trond, où les députés de chaque province discutèrent les intérêts de la confédération. Tous étaient d’accord pour demander la convocation des états-généraux. Les plus résolus, et parmi eux Bréderode, étaient d’avis d’exiger la liberté de conscience pleine et entière, La régente, effrayée, envoya auprès des gueux le comte d’Egmont et le prince d’Orange, qui engagèrent leurs amis à ne pas excéder la première requête. Bréderode n’approuva point l’accord conclu le 23 août. Il ne se fiait guère aux lettres d’assurance, et préférait aux promesses de la régente l’appui des protestans d’Allemagne. « Je vois, écrivait-il à Louis de Nassau, que si les affaires demeurent en tels termes, chacun avisera pour se mettre hors du danger de la corde. Les confédérés vont déjà disant qu’on les mène à la boucherie. » « Voyez-vous ce beau seigneur de Bréderode ? avait dit publiquement un moine. Devant qu’il soit huit jours, il sera pendu par son col et étranglé. » II était temps de se mettre en garde. Le 25 septembre, il commença, sur sa terre de Vianen, à lever des troupes « pour la sûreté de sa ville et de sa personne. »

Ici commence l’épreuve suprême, la crise héroïque de sa vie. En 1566, le courage était facile devant un danger trop lointain pour être aperçu des esprits fougueux et imprévoyans. La régente était en proie aux angoisses de la colère impuissante : elle se sentait désarmée, elle avait peur. En ce temps-là, l’aristocratie, la petite noblesse, la bourgeoisie, le peuple, les protestans et les catholiques, conspiraient ensemble contre la tyrannie de l’inquisition. Lorsque Bréderode se mit à la tête des gueux, il était soutenu, porté, poussé en avant comme parla pression irrésistible de la mer montante. Un an après, au reflux, tout avait changé de face. Les gueux se cachaient dans les bois. Les villes, domptées par la force ou trompées par la trahison, ouvraient leurs portes aux garnisons espagnoles. Le comte de Hornes se retirait dans ses terres ; le comte d’Egmont marchait contre les protestans de Valenciennes ; le prince d’Orange laissait massacrer sous les murs d’Anvers, à Austruweel, la petite armée de Jean de Marnix. Bréderode vit que, sans un effort désespéré, tout était perdu. Il se souvint de sa devise, et, résolu d’aller jusqu’aux dernières extrémités du dévouement et de l’audace, il entreprit de tout sauver « par flammes et par fer. »

Jamais chef de parti n’eut plus à faire avec aussi peu de ressources. De Vianen, dont il fait le quartier-général de l’insurrection, il négocie avec toutes les communautés protestantes. Il promet de rétablir la liberté des cultes, à la condition que les églises fourniront des subsides pour solder ses troupes. Il envoie des hommes sûrs à Anvers, à Bois-le-Duc, à Utrecht, dans les places maritimes de la Zélande. Lui-même s’introduit à Amsterdam avec un certain nombre de confédérés travestis, en marchands et en matelots. Il se fait donner le commandement des gens de guerre levés pour la défense de la ville, et déjà les calvinistes le proclament tout haut comte de Hollande. La prise de Valenciennes, la soumission d’Anvers, de Maëstricht et de Bois-le-Duc, le départ du prince d’Orange, n’abattent point son courage, qui grandit avec le péril ; mais le vide se fait autour de lui. Les riches s’éloignent du gueux qui mendié pour payer les frais de la résistance. Les sages, les politiques, condamnent ses folles témérités. Seuls, les pauvres lui restent fidèles, et, dans les jardins où il vient avec eux tirer à l’arc ou à l’arquebuse, ils répètent encore le refrain proscrit de : Vivent les gueux ! Enfin, à l’approche de Noircarmes, qui s’avance avec une armée, les magistrats le supplient de quitter la ville. Forcé de céder à leurs instances, il s’embarque avec ses derniers compagnons et va chercher asile au pays de Clèves. Dans sa retraite, à Emden, il apprend l’arrivée du duc d’Albe et l’arrestation des principaux chefs de la noblesse. Aussitôt il oublie la défection récente du comte d’Egmont et du comte de Hornes pour ne songer qu’à leurs services passés, et du fond de son exil il adresse aux habitans des Pays-Bas les exhortations les plus éloquentes. Il signe avec quelques autres fugitifs le second compromis, s’engage à sacrifier tout ce qui lui reste pour combattre « le More renégat, » et conjure tous les gens de bien de s’unir à lui pour rétablir, avec l’aide de Dieu, la liberté aux Pays-Bas. « Mieux vaut, dit-il, mourir en braves gens au lit d’honneur, pour la plus juste des causes, que de vivre dans l’esclavage de gens qui ne sont eux-mêmes que des esclaves ! »

La fortune ne lui donna point cette joie de tomber, les armes à la main, dans les combats de l’indépendance. Il se préparait à de nouveaux hasards, lorsqu’une maladie soudaine le surprit au château de Varenburch. Il mou rut le 15 février 1568. Il avait à peine trente-sept ans, et méritait de vivre encore pour prendre part à la délivrance de son pays. Que son nom du moins reste associé aux noms des fondateurs de la république ! La calomnie n’a pas épargné à sa mémoire les accusations qui ont poursuivi dans tous les temps les révolutionnaires et les tribuns ; mais, en dépit des admirateurs exclusifs de la maison de Nassau, Guillaume le Taciturne ne fera point oublier Henri de Bréderode. M. Juste lui-même, tout en choisissant pour héros le prince d’Orange, a rendu au premier des gueux ses titres de gloire : son témoignage prévaudra sans doute contre les insinuations de M. Groen.

Que l’écrivain belge poursuive son œuvre : terminée à la prise de la Briel, l’histoire de la révolution serait incomplète, et manquerait, pour ainsi dire, de moralité. Cette moralité, ce dénoûment nécessaire, c’est l’émancipation définitive des Provinces-Unies et l’établissement régulier de la république. Les documens ne manqueront pas à M. Juste pour raconter les victorieuses entreprises de la fédération batave ; mais il est à souhaiter que la préoccupation d’une exactitude minutieuse ne lui fasse pas négliger le soin de la composition et du style. Son œuvre est jusqu’ici moins une histoire qu’une chronique. Qu’il relise M. Quinet, M. Mignet, Marnix de Sainte-Aldegonde et les beaux chapitres d’Antonio Perez, pour dérober à ces modèles quelques-unes de leurs qualités françaises. Il a besoin encore d’étudier nos maîtres[2].


V. Fillias.
  1. Bruxelles, 2 vol. in-8°.
  2. Et peut-être aussi notre grammaire. Dans le but de n’est pas une locution correcte ; M. Juste a le tort de l’employer comme une élégance et de la répéter à satiété.