Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 9/XLVIII

CHAPITRE XLVIII.
Plan du reste de l’Ouvrage. Succession et caractère des empereurs grecs de Constantinople, depuis le temps d’Héraclius jusqu’à la conquête des Latins.

Défauts de l’Histoire de Byzance.

J’AI maintenant fait connaître la suite de tous les empereurs romains depuis Trajan jusqu’à Constantin, depuis Constantin jusqu’à Héraclius, et j’ai fidèlement expose les succès ou les désastres de leurs règnes. J’ai traversé les cinq premiers siècles de la décadence de l’Empire romain ; mais il me reste encore plus de huit siècles à parcourir avant d’arriver au terme de mes travaux, c’est-à-dire à la prise de Constantinople par les Turcs. Si je suivais le même plan et la même marche, je ne ferais qu’étendre avec prolixité, dans un grand nombre de volumes, une matière sans consistance et qui ne récompenserait certainement pas les lecteurs par une somme d’instruction et d’amusement égale à la patience qu’elle exigerait d’eux. À mesure que j’avancerais dans le récit du déclin et de la chute de l’empire d’Orient, les annales de chaque règne rendraient ma tâche plus ingrate et plus affligeante : cette dernière période de leurs annales offrirait partout la même faiblesse et la même misère ; des transitions brusques et précipitées rompraient la liaison naturelle des causes et des événemens, et une foule de détails trop minutieux détruirait la clarté et l’effet de ces grands tableaux, qui donnent de l’éclat et du prix à l’histoire d’un temps éloigné. Après Héraclius, le théâtre de Byzance se resserre et devient plus sombre ; les bornes de l’empire fixées par les lois de Justinien et les armes de Bélisaire échappent de tous côtés à notre vue ; le nom romain, véritable objet de nos recherches, est réduit à un coin étroit de l’Europe, aux environs solitaires de Constantinople ; et on a comparé l’empire grec au fleuve du Rhin, qui se perd dans les sables avant que ses eaux aillent se confondre dans celles de l’Océan. L’éloignement des temps et des lieux diminue à nos yeux l’appareil de la domination ; et le défaut de la splendeur extérieure n’est pas compensé par les dons plus nobles de la vertu ou du génie. Dans les derniers momens de l’empire, Constantinople possédait sans doute plus de richesses et de population que n’en eut Athènes à l’époque la plus florissante de ses annales, lorsqu’une modique somme de six mille talens ou de douze cent mille livres sterling composait la totalité des richesses partagées entre vingt-un mille citoyens d’un âge adulte ; mais chacun de ces citoyens était un homme libre et osait user de la liberté dans ses pensées, ses paroles et ses actions ; des lois impartiales défendaient sa personne, sa propriété, et il avait une voix indépendante dans l’administration de la république. Les nuances si variées et si fortement prononcées des caractères semblaient augmenter le nombre des individus ; couverts de l’égide de la liberté, portés sur les ailes de l’émulation et de la vanité, ils voulaient tous s’élever à la hauteur de la dignité nationale : de cette élévation, quelques esprits distingués entre tous les autres s’élançaient au-delà des bornes que peut atteindre un œil vulgaire, et en suivant le calcul des chances d’un mérite supérieur, telles que l’expérience les indique pour un grand royaume très-peuplé, on serait tenté de croire, d’après la foule de ses grands hommes, que la république d’Athènes eut des millions d’habitans. Toutefois son territoire, celui de Sparte et de leurs alliés, n’excèdent pas le territoire d’une province de France ou d’Angleterre, d’une médiocre étendue ; mais après les victoires de Salamine et de Platée, ces petites républiques prennent dans notre imagination la gigantesque étendue de l’Asie, que les Grecs venaient de fouler de leurs pieds victorieux. Les sujets, au contraire, de l’empire de Byzance, qui prenaient et déshonoraient les noms de Grecs et de Romains, présentent une morne uniformité de vices abjects qui n’offrent ni l’excuse des douces faiblesses de l’humanité ni la vigueur et l’énergie des crimes mémorables. Les hommes libres de l’antiquité pouvaient répéter, avec un généreux enthousiasme, cette maxime d’Homère : « que le premier jour de son esclavage un captif perd la moitié des vertus de l’homme. » Cependant le poète ne connaissait que l’esclavage civil et domestique, et il ne pouvait prévoir que l’autre moitié des qualités du genre humain serait un jour anéantie par ce despotisme spirituel qui enchaîne les actions et même les pensées du dévot prosterné dans la poussière. Les successeurs d’Héraclius écrasèrent les Grecs sous ce double joug ; les vices des sujets, d’après une loi d’éternelle justice, dégradèrent le tyran, et à peine les plus exactes recherches sur le trône, dans les camps et dans les écoles, conduisent à quelques noms qui méritent d’échapper à l’oubli. La pauvreté du sujet n’est pas compensée par l’habileté ou la variété des couleurs que présentent les peintres. Les quatre premiers siècles d’un intervalle de huit cents années sont demeurés pour nous dans des ténèbres qu’interrompent rarement de faibles rayons de lumière historique : de Maurice à Alexis, Basile le Macédonien est le seul prince dont la vie ait fourni le sujet d’un ouvrage séparé, et l’autorité incertaine de compilateurs plus modernes supplée mal au défaut, à la perte ou à l’imperfection des auteurs contemporains. On n’a pas à se plaindre de la disette des quatre derniers siècles ; la muse de l’histoire se ranima à Constantinople avec la famille des Comnène ; mais elle se présente chargée d’enluminures, elle marche sans élégance et sans grâce. Une multitude de prêtres et de courtisans se traînent sur les pas les uns des autres dans le sentier que leur ont tracé la servitude et la superstition : leurs vues sont étroites, leur jugement est faible ou corrompu, et on achève un volume plein d’une stérile abondance, sans connaître les causes des événemens, le caractère des acteurs, ni les mœurs du siècle qu’ils célèbrent ou dont ils se plaignent. On a observé qu’un guerrier donnait à sa plume l’énergie de son épée : cette remarque peut s’appliquer à une nation, et l’on verra que le ton de l’histoire s’élève ou s’abaisse avec le courage du temps où on l’écrit.

Sa liaison avec les révolutions du monde politique.

D’après ces considérations, j’aurais abandonné sans regrets les esclaves grecs et leurs serviles historiens, si le sort de la monarchie de Byzance ne se trouvait lié d’une manière passive aux révolutions les plus éclatantes et les plus importantes qui aient changé la face du monde. Au moment où elle perdait des provinces, de nouvelles colonies et de nouveaux royaumes s’y établissaient ; les nations victorieuses prenaient ces vertus actives de la guerre ou de la paix qu’avaient délaissées les vaincus ; et c’est dans l’origine et les conquêtes, dans la religion et le gouvernement de ces peuples nouveaux, que nous devons chercher les causes et les effets de la décadence et de la chute de l’empire d’Orient. Au reste, ce nouveau plan, la richesse et la variété des matériaux, ne s’opposent point à l’unité du dessein et de la composition : semblable au musulman de Fez ou de Delhy, qui dans ses prières regarde toujours le temple de la Mecque, l’œil de l’historien ne perdra jamais Constantinople de vue. La ligne qu’il va parcourir doit nécessairement embrasser les déserts de l’Arabie et de la Tartarie ; mais le cercle qu’elle formera d’abord se resserrera définitivement aux limites toujours décroissantes de l’Empire romain.

Plan du reste de l’ouvrage.

Voici donc le plan que j’ai adopté pour les derniers volumes de cet Ouvrage. Le premier des chapitres suivans contiendra la suite régulière des empereurs qui ont régné à Constantinople durant une période de six siècles, depuis les jours d’Héraclius jusqu’à la conquête des Latins ; ce récit sera peu étendu, mais je déclare ici généralement qu’il ne s’écartera ni de l’ordre ni du texte des historiens originaux. Je me bornerai, dans cette Introduction, à indiquer les révolutions du trône, la succession des familles, le caractère personnel des princes grecs, leur manière de vivre et leur mort, les maximes et l’influence de leur administration, et à quel point leur règne a tendu à précipiter ou à suspendre la chute de l’empire d’Orient. Ce tableau chronologique jettera du jour sur les chapitres qui viendront ensuite ; et chacun des détails de l’importante histoire des Barbares se placera de lui-même au lieu qu’il doit occuper dans les annales de Byzance. L’intérieur de l’empire et la dangereuse hérésie des pauliciens, qui ébranla l’Orient et éclaira l’Occident, seront la matière de deux chapitres séparés ; mais je différerai ces recherches jusqu’au moment ou j’aurai mis sous les yeux du lecteur l’état des différens peuples du monde au neuvième et au dixième siècle de l’ère chrétienne. Après avoir établi ces fondemens de l’histoire byzantine, je passerai en revue plusieurs nations, et en traitant ce qui les regarde, je proportionnerai l’étendue de mon récit à leur grandeur, à leur mérite ou à leurs liaisons avec le monde romain et le siècle actuel. Voici les noms de ces peuples : 1o. Les FRANCS, dénomination générale qui comprend tous ceux des Barbares de la France, de l’Italie et de l’Allemagne que réunirent le glaive et le sceptre de Charlemagne. La persécution des images et de leurs adorateurs sépara Rome et l’Italie du trône de Byzance, et prépara le rétablissement de l’Empire romain en Occident. 2o. Les ARABES ou Sarrasins, sujet intéressant et curieux, occuperont trois longs chapitres. Après avoir décrit l’Arabie et ses habitans, j’examinerai dans le premier quels furent le caractère la religion et les succès de Mahomet : dans le second, je conduirai les Arabes à la conquête de la Syrie, de l’Égypte et de l’Afrique, provinces de l’Empire romain, et je les suivrai dans leur carrière triomphante, jusqu’à ce qu’ils aient renversé le trône de la Perse et de l’Espagne : je rechercherai dans le troisième comment Constantinople et l’Europe furent sauvées par le luxe et les arts, la discorde et l’affaiblissement de l’empire des califes. Un seul chapitre indiquera ce qui regarde, 3o. les BULGARES, 4o. les HONGROIS, et 5o. les RUSSES, qui attaquèrent par mer ou par terre les provinces et la capitale ; mais l’origine et l’enfance de ce dernier peuple, dont la grandeur est aujourd’hui si imposante, mériteront quelque curiosité ; 6o. les NORMANDS ou plutôt quelques aventuriers de cette peuplade guerrière, qui fondèrent un royaume puissant dans la Pouille et la Sicile, ébranlèrent le trône de Constantinople, déployèrent toute la valeur des chevaliers, et réalisèrent presque les merveilles des romans ; 7o. les LATINS ou les nations de l’Occident soumises au pape, qui s’enrôlèrent sous la bannière de la croix pour reprendre ou délivrer le Saint-Sépulcre. Les empereurs grecs furent d’abord épouvantés et ensuite affermis sur leur trône par des myriades de pèlerins qui se rendirent à Jérusalem avec Godefroy de Bouillon et les pairs de la chrétienté. La seconde et la troisième croisades marchèrent sur les pas de la première ; l’Europe et l’Asie se mêlèrent dans une guerre sainte qui dura deux siècles ; et Saladin et les Mamelucks d’Égypte, après avoir opposé une vigoureuse résistance aux puissances chrétiennes, finirent par les chasser tout-à-fait. Au milieu de ces guerres mémorables, une escadre et une armée de Français et de Vénitiens s’écartèrent de leur route de Syrie vers le Bosphore de Thrace ; ils prirent d’assaut la capitale de l’empire, ils renversèrent la monarchie des Grecs, et une dynastie de princes latins régna plus de soixante ans à Constantinople. 8o. Durant cette époque de captivité et d’exil, il faut regarder les GRECS eux-mêmes comme un peuple étranger, comme les ennemis et ensuite les souverains de Constantinople. Leur malheur leur avait rendu une étincelle de valeur nationale ; et du moment où ils eurent repris la couronne jusqu’à la conquête des Turcs, les empereurs montrèrent quelque dignité. 9o. Les MOGOLS et les TARTARES, les armes de Gengis et de ses descendans ébranlèrent le globe depuis la Chine jusqu’à la Pologne et à la Grèce ; les sultans furent renversés ; les califes tombèrent du trône, les Césars tremblèrent au milieu de leur cour, et les victoires de Timour suspendirent plus d’un demi-siècle la ruine finale de l’empire de Byzance. 10o. J’ai déjà indiqué la première apparition des TURCS, et les deux dynasties successives des princes de cette nation qu’on vit sortir au onzième siècle des déserts de la Scythie, se distinguent par les noms de leurs chefs Seljuk et Othman. Le premier établit un illustre et puissant royaume qui se prolongeait des bords de l’Oxus jusqu’à Antioche et Nicée : la profanation des saints lieux conquis par ses armes et le danger où il mit Constantinople, donnèrent lieu à la première croisade. Les Ottomans, sortis d’une origine obscure, devinrent la terreur et le fléau de la chrétienté. Mahomet II assiégea et prit Constantinople, et son triomphe anéantit le reste du titre de l’Empire romain en Orient. L’histoire du schisme des Grecs se trouvera liée à celle de leurs derniers malheurs et du rétablissement des arts en Occident. Après avoir montré la nouvelle ROME captive, je retournerai aux ruines de l’ancienne, et un grand nom, un sujet intéressant, jetteront un rayon de gloire sur la fin de mes travaux.


Second mariage et mort d’Héraclius.

L’empereur Héraclius avait puni un tyran ; il s’était emparé de son trône, et avait rendu son règne mémorable par la conquête passagère et la perte irréparable des provinces de l’Orient. Après la mort d’Eudoxie, sa première femme, il désobéit au patriarche ; il viola les lois en épousant sa nièce Martina ; et la superstition des Grecs vit un jugement du ciel dans les maladies du père et la difformité de ses enfant ; mais le bruit d’une naissance illégitime pouvant écarter le choix ou affaiblir l’obéissance du peuple, la tendresse maternelle, et peut-être la jalousie d’une belle-mère, donnèrent plus d’activité a l’ambition de Martina, et son mari, déjà avancé en âge, était trop faible pour résister aux séductions et aux caresses d’une épouse. Constantin, son fils aîné, obtint dans un âge mûr le titre d’Auguste ; mais la faiblesse de sa constitution exigeait un collègue et un surveillant, et il consentit, avec une secrète répugnance, au partage de l’empire. [A. D. 638. Juillet 4.]Le sénat fut rassemblé au palais pour ratiner ou attester l’association d’Héracléonas, fils de Martina : l’imposition du diadème fut consacrée par les prières et la bénédiction du patriarche : les sénateurs et les patriciens adorèrent la majesté de l’empereur et celle de ses collègues, et dès qu’on ouvrit les portes, la voix tumultueuse mais importante des soldats salua les trois princes. [A. D. 639. Janvier.] Après un intervalle de cinq mois, les pompeuses cérémonies qui semblaient seules Former la constitution de l’état, eurent lieu dans la cathédrale et l’Hippodrome : afin de montrer la bonne intelligence des deux frères, le plus jeune se présenta appuyé sur le bras de l’aîné, et les acclamations d’un peuple vendu, ou séduit par la crainte, joignirent le nom de Martina à ceux de Constans et d’Héracléonas. [A. D. 641. Févr. 11.]Héraclius ne survécut que deux ans à cette association : son testament déclara ses deux fils héritiers de l’empire d’Orient avec un pouvoir égal ; et il leur ordonna d’honorer Martina comme leur mère et leur souveraine.

Constantin III. A. D. 641. Février.

Lorsque Martina se montra pour la première fois sur le trône, avec le titre et les attributs de la royauté, elle rencontra une opposition ferme, quoique respectueuse, et des préjugés superstitieux ranimèrent les dernières étincelles de la liberté. « Nous respectons la mère de nos princes, s’écria un citoyen, mais ces princes sont les seuls à qui nous devions de l’obéissance, et Constantin, l’aîné de nos deux empereurs, est en âge de soutenir le poids de la couronne. La nature a exclu votre sexe des travaux du gouvernement. Si les Barbares approchaient de la ville royale, soit en ennemis, soit avec de pacifiques intentions, pourriez-vous les combattre, sauriez-vous leur répondre ? Les Persans, esclaves eux-mêmes, ne pourraient supporter le gouvernement d’une femme. Que le ciel préserve à jamais la république romaine d’un événement qui déshonorerait la nation ! » Martina descendit du trône avec indignation, et se réfugia dans la partie du palais habitée par les femmes. Le règne de Constantin III ne fut que de cent trois jours : il mourut à l’âge de trente ans : sa vie entière avait été une longue maladie ; on attribua cependant sa mort prématurée à sa belle-mère, et on crut qu’elle avait employé le poison. Elle recueillit en effet les fruits de cette mort, [Héracléonas. A. D. 641. Mai 25.]et s’empara du gouvernement au nom d’Héracléonas ; mais tout le monde abhorrait l’incestueuse veuve d’Héraclius ; elle excitait les soupçons du peuple, et les deux orphelins qu’avait laissés Constantin devinrent les objets de la sollicitude publique. En vain le fils de Martina, âgé seulement de quinze ans, instruit par sa mère, déclara qu’il servirait de tuteur à ses neveux, dont l’un avait été tenu par lui sur les fonts de baptême ; en vain il jura sur la vraie croix de les défendre contre tous leurs ennemis. Peu de momens avant sa mort le dernier empereur avait fait partir un serviteur fidèle pour armer les troupes et les provinces de l’Orient en faveur des orphelins qu’il laissait en des mains si suspectes : l’éloquence et la libéralité de Valentin lui avaient assuré un plein succès ; de son camp de Chalcédoine il osa demander qu’on punît les assassins, et qu’on rétablît sur le trône l’héritier légitime. La licence des soldats qui saccageaient les vignes et buvaient le vin des domaines d’Asie appartenant aux habitans de Constantinople, excita ceux-ci contre les auteurs de leurs maux, et on entendit retentir l’église de Sainte-Sophie, non pas d’hymnes et de prières, mais des clameurs et des imprécations d’une multitude furieuse. Héracléonas, appelé par des cris impérieux, se montra en chaire avec l’aîné des deux orphelins ; Constans seul fut proclamé empereur des Romains ; et on plaça, sur sa tête, avec la bénédiction solennelle du patriarche, une couronne d’or qu’on avait prise sur le tombeau d’Héraclius ; mais dans le tumulte de la joie et de l’indignation, l’église fut pillée, les Juifs et les Barbares souillèrent le sanctuaire, et Pyrrhus, sectateur de l’hérésie des monothélites et créature de l’impératrice, pour se soustraire à la violence des catholiques, prit fort sagement le parti de s’enfuir après avoir laissé une protestation sur l’autel. Le sénat, momentanément revêtu de quelque force par l’assentiment des soldats et du peuple, avait à remplir des fonctions plus sérieuses et plus sanglantes. Animé de l’esprit de la liberté romaine, il renouvela l’antique et imposant spectacle d’un tyran jugé par son peuple ; Martina et son fils furent déposés et condamnés comme les auteurs de la mort de Constantin ; mais la sévère justice des pères conscrits fut souillée par la cruauté qui confondit l’innocent avec le coupable. [Châtiment de Martina et d’Héracléonas. A. D. 641. Sept.]Martina et Héracléonas furent condamnés à avoir l’une la langue, l’autre le nez coupés, et après cette cruelle exécution, l’un et l’autre passèrent le reste de leurs jours dans l’exil et dans l’oubli ; et ceux des Grecs qui se trouvaient capables de quelque réflexion durent, jusqu’à un certain point, se consoler de leur servitude, en observant où peut aller l’abus du pouvoir remis pour un moment entre les mains de l’aristocratie.

Constans II. A. D. 641. Septembre.

Quand on lit le discours que Constans II prononça devant le sénat de Byzance, à l’âge de douze ans, on se croit reporté à cinq siècles en arrière dans le temps des Antonins. Après l’avoir remercié du juste châtiment infligé aux assassins, qui venaient d’enlever à la nation les heureuses espérances que donnait le règne de son père, le jeune prince ajouta : « La Providence divine et votre équitable décret ont précipité du trône Martina et son incestueuse progéniture. Votre majesté et votre sagesse ont empêché l’Empire romain de dégénérer en une tyrannie qui ne connaît plus de lois ; mes exhortations et mes prières vous demandent de consacrer au bien public vos conseils et votre prudence. » Ces paroles respectueuses, jointes à de grandes largesses, satisfirent les sénateurs ; mais les serviles Grecs étaient indignes d’une liberté dont ils faisaient peu de cas, et les préjugés du temps, l’habitude du despotisme, effacèrent bientôt dans l’esprit du nouvel empereur une leçon dont on ne l’avait occupé que quelques instans. Il n’en conserva qu’une crainte inquiète de voir quelque jour le sénat ou le peuple entreprendre sur le droit de primogéniture, et placer son frère Théodose sur le trône, en le revêtant d’un pouvoir égal au sien. Le petit-fils d’Héraclius, promu aux ordres sacrés, devint ainsi inhabile à la pourpre ; mais cette cérémonie, qui semblait profaner les sacremens de l’Église, ne suffit pas pour apaiser les soupçons du tyran, et la mort du diacre Théodose put seule expier le crime de son extraction royale. Sa mort fut vengée par les imprécations du peuple ; et le meurtrier, alors dans toute la plénitude de sa puissance, fut forcé de se condamner de lui-même à un exil perpétuel. Constans s’embarqua pour la Grèce, et comme s’il avait voulu rendre à sa patrie les sentimens d’horreur qu’il méritait d’elle, on dit que de sa galère impériale il cracha sur les murs de Constantinople. Après avoir passe l’hiver à Athènes, il se rendit à Tarente en Italie ; il alla voir Rome, et termina à Syracuse, où il fixa sa résidence, ce honteux voyage marqué dans tout son cours par des rapines sacriléges ; mais s’il pouvait échapper aux regards de son peuple, il ne pouvait se fuir lui-même : les remords de sa conscience créèrent un fantôme qui le poursuivit par terre et par mer, la nuit et le jour ; sans cesse il croyait apercevoir devant lui la figure de Théodose qui, lui présentant une coupe remplie de sang, et l’approchant de ses lèvres, lui disait ou semblait lui dire : « Bois, mon frère, bois, » allusion à la circonstance qui aggravait son crime, pour avoir reçu des mains du diacre la coupe mystérieuse du sang de Jésus-Christ. Odieux à lui-même, et odieux au genre humain, il mourut dans la capitale de la Sicile par une trahison domestique, et peut-être par une conspiration des évêques. Un domestique qui le servait au bain, après lui avoir versé de l’eau chaude sur la tête, le frappa avec violence du vase qu’il tenait : le prince tomba étourdi du coup, et suffoqué par la chaleur de l’eau ; sa suite, étonnée de ne point le voir paraître, s’approcha de lui, et reconnut avec indifférence qu’il était mort. Les troupes de la Sicile revêtirent de la pourpre un jeune homme obscur, dont l’inimitable beauté échappait, comme il est facile de le concevoir, à l’habileté des peintres et des sculpteurs de son temps.

Constans IV, surnommé Pogonat. A. D. 668. Sept.

Constans avait laissé trois fils dans le palais de Byzance : l’aîné avait été revêtu de la pourpre dès son enfance. Lorsqu’il leur ordonna de venir le trouver en Sicile, les Grecs, voulant garder ces otages précieux, répondirent que c’étaient les enfans de l’état, et qu’on ne les laisserait pas partir. La nouvelle de sa mort arriva avec une rapidité extraordinaire de Syracuse à Constantinople, et Constantin, l’aîné de ses fils, hérita de son trône sans hériter de la haine publique. Ses sujets concoururent avec zèle et avec ardeur au châtiment de la province qui avait usurpé les droits du sénat et du peuple ; le jeune empereur sortit de l’Hellespont à la tête d’une escadre nombreuse, et réunit sous ses drapeaux, dans le havre de Syracuse, les légions de Rome et celles de Carthage. La défaite de l’empereur proclamé par les Siciliens était facile, et sa mort était juste ; sa belle tête fut exposée dans l’Hippodrome ; mais je ne puis applaudir à la clémence d’un prince qui, dans la foule de ses victimes, comprit le fils d’un patricien, coupable seulement d’avoir déploré avec amertume l’exécution d’un père vertueux. Ce jeune homme, qu’on appelait Germanus, subit une mutilation déshonorante : il survécut à cette cruelle opération, et son élévation subséquente au rang de patriarche et de saint a conservé le souvenir de l’indécente cruauté de l’empereur. Constantin, après de si sanglans sacrifices offerts aux mânes de son père, revint dans sa capitale, et sa barbe ayant paru durant son voyage de Sicile, cette circonstance fut annoncée à l’univers par le surnom familier de Pogonat. La discorde fraternelle souilla son règne ainsi que celui de son prédécesseur. Il avait accordé le titre d’Auguste à Héraclius et à Tibère, ses deux frères ; mais ce n’était pour eux qu’un vain titre, car ils continuaient à languir dans la solitude du palais, sans exercer aucun pouvoir et sans être chargés d’aucune fonction. À leurs secrètes instigations, les troupes du Théme ou province d’Anatolie, s’approchèrent de Constantinople du côté de l’Asie ; elles demandèrent en faveur des deux frères de Constantin le partage ou l’exercice de la souveraineté, et soutinrent cette demande séditieuse d’un argument théologique. Les soldats s’écriaient qu’ils étaient chrétiens et catholiques, et sincères adorateurs de la sainte et indivisible Trinité, que puisqu’il y avait trois personnes égales dans le ciel, il était raisonnable qu’il y eût trois personnes égales sur la terre. L’empereur invita ces habiles docteurs à une conférence amicale, dans laquelle ils pourraient proposer leurs raisons au sénat : ils s’y rendirent, et bientôt la vue de leurs corps, suspendus à un gibet dans le faubourg de Galata, réconcilia leurs camarades avec l’unité du règne de Constantin. Il pardonna à ses frères ; on continua à les nommer dans les acclamations publiques ; mais s’étant rendus de nouveau coupables, ou ayant été de nouveau soupçonnés, ils perdirent le titre d’Auguste, et on leur coupa le nez en présence des évêques catholiques qui formaient à Constantinople le sixième concile général. À la fin de sa vie Pogonat se montra soigneux d’établir le droit de primogéniture. Les cheveux de ses deux fils, Justinien et Héraclius, furent offerts sur la châsse de saint Pierre comme un symbole de leur adoption spirituelle par le pape ; mais l’aîné fut seul élevé au rang d’Auguste, et obtint seul l’assurance de la couronne.

Justinien II. A. D. 685. Septembre.

Justinien II hérita de l’empire après la mort de son père, et le nom d’un législateur triomphant fut déshonoré par les vices d’un jeune homme qui n’imita le réformateur des lois que dans le luxe des bâtimens. Ses passions étaient fortes et son jugement faible : il exaltait, avec l’enivrement d’un sot orgueil, le droit de naissance qui lui soumettait des millions d’hommes, tandis que la plus petite communauté ne l’aurait pas choisi pour son magistrat particulier. Ses ministres favoris étaient un eunuque et un moine, c’est-à-dire les deux êtres par leur état les moins susceptibles des affections humaines : à l’un il abandonnait le palais, et à l’autre les finances ; le premier châtiait à coups de fouet la mère de l’empereur ; le second faisait suspendre les débiteurs insolvables, la tête en bas, sur un feu lent et exhalant une épaisse fumée. Depuis les jours de Commode et de Caracalla, la crainte avait été le mobile ordinaire de la cruauté des souverains de Rome ; mais Justinien, doué de quelque vigueur de caractère, se plaisait à voir les tourmens de ses sujets, et brava leur vengeance l’espace d’environ dix ans, jusqu’au moment où il eut comblé la mesure de ses crimes et celle de leur patience. Léontius, général renommé, avait gémi plus de trois ans dans un cachot avec quelques patriciens des plus nobles familles et du nombre de ceux qui avaient le plus de mérite ; le souverain l’en tira tout à coup pour lui donner le gouvernement de la Grèce : cette grâce, accordée a un homme outragé, annonçait le mépris plutôt que la confiance. Ses amis l’accompagnant jusqu’au port où il devait s’embarquer, il leur dit en soupirant qu’on ornait la victime pour le sacrifice, et que la mort le suivrait de près. Ils osèrent lui répondre que la gloire et l’empire seraient peut-être la récompense d’une résolution généreuse ; que toutes les classes de l’état abhorraient le règne d’un monstre, et que deux cent mille patriotes n’attendaient que la voix d’un chef. Ils choisirent la nuit pour le moment de leur délivrance ; et, dans les premiers efforts des conspirateurs, le préfet de la capitale fut égorgé, et on força les prisons : les émissaires de Léontius crièrent dans toutes les rues : « Chrétiens, à Sainte-Sophie ! » Le texte choisi par le patriarche, « Voici le jour du Seigneur, » fut l’annonce d’un sermon qui acheva d’enflammer tous les esprits ; et, quittant l’église, le peuple indiqua une autre assemblée dans l’Hippodrome. Justinien, en faveur duquel on n’avait pas tiré un seul glaive, fut traîné devant ces juges furieux, qui demandèrent qu’on le punît de mort au même instant. Léontius, déjà revêtu de la pourpre, vit d’un œil de compassion le fils de son bienfaiteur, et le rejeton d’un si grand nombre d’empereurs, prosterné devant lui. Il épargna la vie de Justinien ; on lui coupa, d’une manière imparfaite, le nez et peut-être la langue : l’heureuse flexibilité de l’idiome grec lui donna sur-le-champ le nom de Rhinotmète ; et le tyran, ainsi mutilé, fut relégué à Cherson, bourgade solitaire de la Tartarie-Crimée, qui tirait des blés, des vins et de l’huile des pays voisins, comme des objets de luxe.

Son exil. A. D. 695-705.

Justinien, banni sur la frontière des déserts de la Scythie, nourrissait toujours l’orgueil de sa naissance et l’espoir de remonter sur le trône. Après trois ans d’exil, il apprit avec joie qu’une seconde révolution l’avait vengé, et que Léontius avait été détrôné et mutilé à son tour par le rebelle Apsimar, qui avait pris le nom plus respectable de Tibère. Mais les prétentions de la ligne directe devaient être redoutables à un usurpateur de la classe du peuple, et ses inquiétudes étaient augmentées par les plaintes et les accusations des habitans de Cherson, qui retrouvaient les vices du tyran dans la conduite du prince exilé. Justinien, suivi d’une troupe de gens attachés à sa personne par une même espérance ou un même désespoir, s’éloigna de cette terre inhospitalière, et se réfugia chez les Chozares, qui campaient entre le Tanaïs et le Borysthène. Le khan, ému de compassion, traita avec respect un tel suppliant : il l’établit à Phanagoria, ville jadis opulente, située sur la rive du lac Mœotis, du côté de l’Asie. Justinien, oubliant alors tous les préjugés romains, épousa une sœur du Barbare, qui cependant, d’après son nom de Théodora, semble avoir reçu le baptême ; mais l’infidèle khan fut bientôt séduit par l’or de Constantinople, et sans la tendresse de sa femme, qui lui révéla les projets qu’on formait contre lui, Justinien aurait péri sous le glaive des assassins, ou bien eût été livré au pouvoir de ses ennemis. Après avoir étranglé de sa main les deux émissaires du khan, il renvoya Théodora à son frère, et s’embarqua sur l’Euxin pour chercher des alliés plus fidèles. Une tempête assaillit le vaisseau qu’il montait, et l’un des hommes de sa suite lui conseilla d’obtenir la miséricorde du ciel, en faisant le vœu d’un pardon général si jamais il remontait sur le trône. « Pardonner ! s’écria l’intrépide tyran, plutôt mourir à l’instant même ! que le Tout-Puissant m’engloutisse dans les vagues de la mer si je consens à épargner la tête d’un seul de mes ennemis ! » Il survécut à cette menace impie ; il arriva à l’embouchure du Danube, osa se hasarder dans le village habité par le roi des Bulgares, Terbelis, prince guerrier et païen, dont il obtint des secours en lui promettant sa fille et le partage des trésors de l’empire. Le royaume des Bulgares se prolongeait jusqu’aux frontières de la Thrace, et les deux princes se portèrent sous les murs de Constantinople avec quinze mille cavaliers. Apsimar fut déconcerté par cette brusque apparition de son rival, dont la tête lui avait été promise par le Chozare, et dont il ignorait l’évasion. Dix années d’absence avaient presque effacé le souvenir des crimes de Justinien ; sa naissance et ses malheurs excitaient la pitié de la multitude, toujours indisposée contre les princes qui la gouvernent, et les soins actifs de ses partisans l’introduisirent dans la ville et le palais de Constantin.

Son rétablissement sur le trône, et sa mort. A. D. 705-711.

Justinien, en récompensant ses alliés, en rappelant sa femme, prouva qu’il n’était pas tout-à-fait étranger à des sentimens d’honneur et de reconnaissance. Terbelis se retira avec un monceau d’or dont l’étendue fut déterminée par la portée de son fouet ; mais jamais vœu ne fut si religieusement accompli que le serment de vengeance prononcé au milieu des orages de l’Euxin. Les deux usurpateurs (car c’est pour le vainqueur que doit être réservé le nom de tyran) furent amenés dans l’Hippodrome, l’un de sa prison et l’autre de son palais, Léontius et Apsimar, avant d’être livrés aux bourreaux, furent étendus chargés de chaînes sous le trône de l’empereur, et Justinien établissant l’un de ses pieds sur le cou de chacun d’eux, regarda plus d’une heure la course des chars, tandis que le peuple inconstant répétait ces paroles du Psalmiste : « Tu marcheras sur l’aspic et sur le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon. » La défection universelle qu’il avait jadis éprouvée, put le porter à désirer, comme Caligula, que le peuple romain n’eût eu qu’une tête. J’observerai toutefois que ce désir ne convenait pas à un tyran ingénieux, puisqu’au lieu des tourmens variés dont il accablait les victimes de sa colère, un seul coup aurait terminé les plaisirs de sa vengeance et de sa cruauté. Ces plaisirs furent en effet inépuisables : ni vertus privées, ni services publics ne purent expier le crime d’une obéissance active ou même passive à un gouvernement établi, et, dans les six années de son nouveau règne, la hache, la corde et la torture lui parurent les seuls instrumens de la royauté. Mais ce fut surtout contre les habitans de Cherson, qui avaient insulté à son exil et enfreint les lois de l’hospitalité, que se dirigèrent les efforts de son implacable haine. Comme leur position éloignée leur laissait quelques moyens de défense ou du moins d’évasion, Constantinople fut chargée d’un impôt qui devait payer les frais d’une escadre et d’une armée levée contre eux : « Ils sont tous coupables et ils doivent tous périr, » tel fut l’ordre de Justinien ; il chargea de l’exécution de ce sanguinaire arrêt Étienne, son favori, recommandé près de lui par son surnom de Sauvage. Cependant le sauvage Étienne ne remplit qu’imparfaitement les intentions de son souverain. La lenteur de ses attaques permit à la plus grande partie des habitans de se retirer dans l’intérieur du pays, et le ministre des vengeances du prince se contenta de réduire en servitude les jeunes gens des deux sexes, de brûler vifs sept des principaux citoyens, d’en jeter vingt dans la mer, et d’en réserver quarante-deux qui devaient recevoir leur condamnation de la bouche de Justinien. Au retour d’Étienne, son escadre échoua sur les rochers qui hérissent les côtes de l’Anatolie, et Justinien applaudit à l’obéissance de l’Euxin, qui avait enveloppé dans un même naufrage tant de milliers de ses sujets et de ses ennemis ; cependant, altéré de sang, le tyran ordonna une seconde expédition pour anéantir les restes de la colonie qu’il avait proscrite. Dans ce court intervalle, les Chersonites étaient revenus dans leur ville et se préparaient à mourir les armes à la main ; le khan des Chozares avait abandonné la cause de son détestable beau-frère ; les exilés de toutes les provinces se réunirent à Tauris, et Bardanes fut revêtu de la pourpre sous le nom de Philippicus. Les troupes impériales ne voulant ni ne pouvant exécuter les projets vindicatifs de Justinien, échappèrent à sa fureur en renonçant à son obéissance ; l’escadre conduite par Philippicus arriva heureusement aux havres de Sinope et de Constantinople ; toutes les bouches prononcèrent la mort du tyran, tous les bras s’empressèrent d’y concourir ; il était dénué d’amis, il fut abandonné des Barbares qui le gardaient, et le coup qui termina sa vie fut célébré comme un acte de patriotisme et l’effet d’une vertu romaine. Tibère, son fils, s’était réfugié dans une église ; sa grand’mère, fort avancée en âge, en défendait la porte ; l’innocent jeune homme suspendit à son cou toutes les reliques les plus respectées ; il s’appuya d’une main sur l’autel et de l’autre sur la vraie croix ; mais la fureur populaire, lorsqu’elle ose fouler aux pieds la superstition, est sourde aux cris de l’humanité, et la race d’Héraclius s’éteignit après avoir porté la couronne durant un siècle.

Philippicus. A. D. 711. Décembre.

Entre la chute de la race des Héraclides et l’avénement de la dynastie isaurienne, se trouve un intervalle de six années seulement divisé en trois règnes. Bardanes ou Philippicus fut reçu à Constantinople comme un héros qui avait délivré son pays d’un tyran ; et les premiers transports d’une joie aussi sincère qu’universelle, purent lui faire goûter quelques momens de bonheur. Justinien avait laissé un grand trésor, fruit de ses cruautés et de ses rapines ; mais son successeur ne tarda pas à le dissiper par de vaines profusions. Le jour de l’anniversaire de sa naissance, Philippicus donna au peuple les jeux de l’Hippodrome ; il se montra ensuite dans toutes les rues, précédé de mille bannières et de mille trompettes, alla se rafraîchir dans les bains de Zeuxippe, et, de retour à son palais, il y donna un festin somptueux à sa noblesse. À l’heure de la méridienne, il se retira au fond de son appartement, enivré d’orgueil et de vin, et oubliant que ses succès avaient rendu ambitieux chacun de ses sujets, et que chaque ambitieux était secrètement son ennemi. Au milieu du désordre de la fête, de hardis conspirateurs pénétrèrent jusqu’à lui, surprirent le monarque endormi, le garottèrent, lui crevèrent les yeux et le déposèrent avant même qu’il eût eu le loisir de sentir toute l’étendue de son danger. Mais les traîtres ne profitèrent pas de leur crime ; le choix du sénat et du peuple revêtit de la pourpre Artémius, qui exerçait auprès de l’empereur déposé les fonctions de secrétaire. [Anastase II. A. D. 713. Juin 4.]Artémius prit le nom d’Anastase II, et durant un règne court rempli d’agitations, déploya, soit dans la paix, soit dans la guerre, les vertus qui conviennent à un souverain. Mais, par l’extinction de la ligne impériale, le frein de l’obéissance avait été rompu, et chaque avénement au trône répandait les germes d’une nouvelle révolution. Dans un soulèvement de la flotte, un obscur officier du fisc fut revêtu malgré lui de la pourpre ; après quelques mois d’une guerre navale, Anastase abdiqua la couronne, et [Théodose III. A. D. 716. Janvier.]Théodose III, son vainqueur, se soumit à son tour à l’ascendant supérieur de Léon, général des troupes de l’Orient. On permit à Anastase et à Théodose d’embrasser l’état ecclésiastique ; l’ardeur impatiente du premier le conduisit à risquer et à perdre la vie dans une conspiration ; les derniers jours du second furent honorables et tranquilles. On ne grava sur sa tombe que ce mot : « santé, » dont la simplicité sublime exprime la confiance de la philosophie ou celle de la religion, et le peuple d’Éphèse garda long-temps le souvenir de ses miracles. Les ressources qu’offrait l’Église purent ainsi quelquefois rendre aux princes la clémence plus facile ; mais il n’est pas sûr qu’en diminuant les périls d’une ambition malheureuse, on ait travaillé pour l’intérêt public.

Léon III, l’Isaurien, A. D. 718. Mars 25.

Après m’être arrêté sur la chute d’un tyran, je vais indiquer en peu de mots le fondateur d’une nouvelle dynastie, connu de la postérité par les invectives de ses ennemis, et dont la vie publique et la vie privée sont mêlées à l’histoire des Iconoclastes. En dépit des clameurs de la superstition, l’obscurité de la naissance et la durée du règne de Léon l’Isaurien inspirent une prévention favorable au caractère de ce prince. Dans un siècle de force, l’appât de la couronne impériale aurait été propre à mettre en jeu toute l’énergie de l’esprit humain, et à produire une foule de compétiteurs aussi dignes du trône qu’ardens à y parvenir. Au milieu même de la corruption et de la faiblesse des Grecs à cette époque, la fortune d’un plébéien, qui s’éleva du dernier au premier rang de la société, suppose des qualités au-dessus du niveau de la multitude. Il y a lieu de penser que ce plébéien ignorait et dédaignait les sciences, et que, dans sa carrière ambitieuse, il se dispensa des devoirs de la bienveillance et de la justice ; mais on peut croire qu’il possédait les vertus utiles, telles que la prudence et la force, qu’il connaissait les hommes et l’art important de gagner leur confiance et de diriger leurs passions. On convient généralement que Léon était né dans l’Isaurie, et qu’il porta d’abord le nom de Gonon. Des écrivains, dont la satire maladroite peut lui servir d’éloge, le représentent comme courant les foires du pays à pied, suivi d’un âne chargé de quelques marchandises de peu de valeur. Ils racontent ridiculement qu’il trouva sur sa route quelques Juifs, diseurs de bonne aventure, et qui lui promirent l’Empire romain, sous la condition d’abolir le culte des idoles. D’après une version plus vraisemblable, son père quitta l’Asie Mineure pour aller s’établir dans la Thrace, où il exerça l’utile profession de nourrisseur de bestiaux, et où il devait avoir acquis des richesses considérables, puisque ce fut au moyen d’une fourniture de cinq cents moutons qu’il obtint de faire entrer son fils au service de l’empereur. Léon fut d’abord placé dans les gardes de Justinien ; il attira bientôt l’attention du tyran, et devint ensuite l’objet de ses soupçons. Sa valeur et sa dextérité se firent remarquer dans la guerre de Colchide. Anastase lui donna le commandement des légions de l’Anatolie, et les soldats l’ayant revêtu de la pourpre, l’Empire romain applaudit à ce choix. Léon III, élevé à ce poste dangereux, s’y soutint malgré l’envie de ses égaux, le mécontentement d’une faction redoutable et les attaques de ses ennemis étrangers et domestiques. Les catholiques, tout en s’élevant contre ses innovations en matière de religion, sont obligés de convenir qu’il les entreprit avec modération et qu’il les exécuta avec fermeté. Leur silence a respecté la sagesse de son administration et la pureté de ses mœurs. Après un règne de vingt-quatre ans, il mourut tranquillement dans le palais de Constantinople, et ses descendans héritèrent, jusqu’à la troisième génération, de la pourpre qu’il avait acquise.

Constantin V, Copronyme. A. D. 741. Juin 18.

Le règne de Constantin V, surnommé Copronyme, et successeur de Léon, fut de trente-quatre ans ; il attaqua avec un zèle moins modéré le culte des images. Tout le fiel de la haine religieuse s’est épuisé dans la peinture que les partisans des images nous ont laissée de la personne et du règne de ce prince, de cette panthère tachetée, de cet antéchrist, ce dragon volant, ce rejeton du serpent qui séduisit la première femme : selon eux, il surpassa les vices d’Héliogabale et de Néron ; son règne fut une longue boucherie des personnages les plus nobles, les plus saints ou les plus innocens de l’empire ; il assistait au supplice de ses victimes ; il examinait les convulsions de leur agonie, écoutait avec plaisir leurs gémissemens, et ne pouvait se désaltérer du sang qu’il se plaisait à répandre ; souvent il battait de verges, ou mutilait ses domestiques de sa main royale ; son surnom de Copronyme lui venait de ce qu’il avait souillé les fonts baptismaux ; son âge, à la vérité, pouvait lui servir d’excuse ; mais les plaisirs de sa virilité le rabaissèrent au-dessous du niveau de la brute ; il confondit dans ses débauches tous les sexes et toutes les espèces, et sembla tirer quelque plaisir des objets les plus faits pour révolter les sens ; l’iconoclaste fut hérétique, juif, mahométan, païen, athée ; et ses cérémonies magiques, les victimes humaines qu’il immola, ses sacrifices nocturnes à Vénus et aux démons de l’antiquité, sont les seules preuves que nous ayons de sa croyance en Dieu ; sa vie fut souillée des vices les plus contradictoires, et enfin les ulcères qui couvrirent son corps, anticipèrent pour lui les tourmens de l’enfer. L’absurdité d’une partie de ces accusations, que j’ai eu la patience de copier, se réfute d’elle-même ; et, dans tout ce qui regarde les anecdotes privées de la vie des princes, rien n’est plus aisé que le mensonge, rien n’est plus difficile que de le repousser. Je n’adopte point la pernicieuse maxime, que celui à qui on reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose ; cependant je puis clairement démêler que Constantin V fut dissolu et cruel. Le propre de la calomnie est d’exagérer plutôt que d’inventer ; et sa langue audacieuse est contenue, à quelques égards, par la notoriété établie dans le siècle et dans le pays dont elle invoque le témoignage. On désigne le nombre des évêques, des moines et des généraux victimes de sa cruauté ; leurs noms étaient illustres, leur exécution fut publique et leur mutilation visible et permanente. Les catholiques détestaient la personne et le gouvernement de Copronyme, mais leur haine elle-même est un indice de leur oppression. Ils dissimulent les fautes ou les insultes qui purent excuser ou justifier sa rigueur ; mais ces insultes durent échauffer peu à peu sa colère et l’endurcir à l’habitude et à l’abus du despotisme. Toutefois Constantin V n’était pas dénué de mérite, et son gouvernement ne fut pas toujours digne de l’exécration ou du mépris des Grecs. Ses ennemis avouent qu’il répara un ancien aquéduc, qu’il racheta deux mille cinq cents captifs ; que les peuples jouirent sous son règne d’une abondance peu commune ; qu’il repeupla, par de nouvelles colonies, Constantinople et les villes de la Thrace : ils louent malgré eux son activité et son courage. À l’armée, on le voyait à cheval à la tête de ses légions ; et, quoique ses armes n’aient pas toujours été également heureuses, il triompha par terre et par mer, sur l’Euphrate et sur le Danube, dans la guerre civile et dans la guerre contre les Barbares. Il faut d’ailleurs, pour servir de contre-poids aux invectives des orthodoxes, mettre aussi dans la balance les louanges des hérétiques. Les iconoclastes révérèrent ses vertus ; ils le regardèrent comme un saint, et, quarante ans après sa mort, ils priaient sur son tombeau. Le fanatisme ou la supercherie propagèrent une vision miraculeuse. On publia que le héros chrétien s’était montré sur un cheval blanc, agitant sa lance contre les païens de la Bulgarie. « Fable absurde, dit l’historien catholique, puisque Copronyme est enchaîné avec les démons dans les abîmes de l’enfer. »

Léon IV. A. D. 775. Sept. 14.

Léon IV, fils de Constantin V et père de Constantin VI, fut faible de corps et d’esprit, et durant tout son règne, il s’occupa principalement du choix de son successeur. Le zèle officieux de ses sujets le pressa d’associer à l’empire le jeune Constantin : l’empereur, qui s’apercevait de son dépérissement, se rendit à leurs vœux unanimes après avoir examiné cette grande affaire avec toute l’attention qu’elle méritait. Constantin, qui n’avait que cinq ans, fut couronné ainsi que sa mère Irène, et le consentement national fut consacré par toutes les cérémonies dont la pompe et l’appareil étaient le plus capables d’éblouir les yeux des Grecs ou d’enchaîner leur conscience. Les différens ordres de l’état prêtèrent serment de fidélité dans le palais, dans l’église et dans l’Hippodrome ; ils adjurèrent les saints noms du fils et de la mère de Dieu ; « Nous en attestons Jésus-Christ, s’écrièrent-ils ; nous veillerons sur la sûreté de Constantin, fils de Léon ; nous exposerons nos jours à son service, et nous demeurerons fidèles à sa personne et à sa postérité. » Ils répétèrent ce serment sur le bois de la vraie croix, et l’acte de leur soumission fut déposé sur l’autel de Sainte-Sophie. Les premiers à faire ce serment, les premiers à le violer, furent les cinq fils qu’avait eus Copronyme d’un second mariage ; et l’histoire de ces princes est aussi singulière que tragique. Le droit de primogéniture les excluait du trône ; l’injustice de leur frère aîné les avait privés d’un legs d’environ deux millions sterling ; ils ne crurent pas que de vains titres pussent être regardés comme une compensation de la richesse et du pouvoir ; et ils conspirèrent à diverses reprises contre leur neveu, soit avant, soit depuis la mort de son père. On leur pardonna la première fois ; à la seconde, on les condamna à embrasser l’état ecclésiastique ; à la troisième trahison, Nicéphore, l’aîné et le plus coupable, eut les yeux crevés ; et ce qu’on regardait comme un châtiment plus doux, on coupa la langue à Christophe, à Nicétas, à Anthemeus et à Eudoxas, ses quatre frères. Après cinq ans de prison, ils s’échappèrent, se réfugièrent dans l’église de Sainte-Sophie, et y offrirent au peuple un spectacle touchant. « Chrétiens, mes compatriotes, s’écria Nicéphore en son nom et en celui de ses frères privés de la parole, voyez les fils de votre empereur, si toutefois vous pouvez les reconnaître dans cet affreux état. La vie, et quelle vie ! voilà tout ce que la cruauté de nos ennemis nous a laissé ; on la menace aujourd’hui cette misérable vie, et nous venons implorer votre compassion. » Le murmure qui commençait à s’élever dans l’assemblée se serait terminé par une révolution, si ces premiers mouvemens n’eussent été contenus par la présence d’un ministre qui, par des flatteries et des promesses, vint à bout d’adoucir ces princes infortunés et de les conduire de l’église au palais. On ne tarda pas à les embarquer pour la Grèce, et on leur donna pour exil la ville d’Athènes. Dans cette retraite, et malgré leur état, Nicéphore et ses frères, encore tourmentés de la soif du pouvoir, se laissèrent séduire par un chef esclavon, qui promit de les remettre en liberté et de les conduire en armes et revêtus de la pourpre aux portes de Constantinople ; mais le peuple d’Athènes, toujours zélé en faveur d’Irène, prévint sa justice ou sa cruauté, et ensevelit enfin dans l’éternel silence jusqu’au souvenir des cinq fils de Copronyme.

Constantin VI et Irène. A. D. 708. 8 Sept.

Cet empereur avait choisi pour lui une Barbare, fille du khan des Chozares ; mais lorsqu’il s’était agi de marier son héritier, il avait préféré une orpheline athénienne, âgée de dix-sept ans, qui paraît n’avoir eu d’autre fortune que sa beauté. Les noces de Léon et d’Irène se célébrèrent avec une pompe royale : elle gagna bientôt l’amour et la confiance d’un faible époux ; il la déclara dans son testament impératrice, et remit sous sa garde le monde romain et leur fils Constantin VI, alors âgé seulement de dix ans. Durant la minorité du jeune prince, Irène, dans son administration publique, se montra, avec autant de talens que d’assiduité, exactement fidèle à ses devoirs de mère ; et le zèle pour le rétablissement des images lui a mérité le rang et les honneurs d’une sainte, qu’elle occupe encore dans le calendrier des Grecs ; mais l’empereur, lorsqu’il fut sorti de l’adolescence, trouva le joug maternel trop pénible ; il écouta de jeunes favoris qui, du même âge que lui, et partageant ses plaisirs, auraient voulu partager son pouvoir. Convaincu par leurs discours et de ses droits à l’autorité et de ses talens pour régner, il consentit à ce qu’en récompense de ses services, Irène fût exilée pour sa vie dans l’île de Sicile. La vigilance et la pénétration de l’impératrice déconcertèrent aisément leurs projets mal combinés. Ces jeunes gens et leurs instigateurs furent punis par l’exil qu’ils avaient voulu lui imposer, ou par des châtimens plus sévères encore. Celui d’un fils ingrat fut la punition infligée d’ordinaire aux enfans. La mère et le fils furent dès lors à la tête de deux factions domestiques, et au lieu de régner sur lui par la douceur, et de l’assujettir à l’obéissance sans qu’il s’en aperçût, elle tint dans les chaînes un captif et un ennemi. Elle se perdit par l’abus de la victoire ; le serment de fidélité, qu’elle exigea pour elle seule, fut prononcé avec répugnance et avec des murmures ; et les gardes arméniennes ayant osé le refuser, le peuple, encouragé par cette hardiesse, reconnut librement et unanimement Constantin VI pour légitime empereur des Romains. Il prit le sceptre en cette qualité, et il condamna sa mère à l’inaction et à la solitude. Alors la fierté d’Irène descendit à la dissimulation, elle flatta les évêques et les eunuques, elle ranima la tendresse filiale du prince, regagna sa confiance et trompa sa crédulité. Constantin ne manquait ni de sens ni de courage : mais on avait à dessein négligé son éducation, et son ambitieuse mère dénonçait à la censure publique les vices qu’elle avait nourris et les actions qu’elle avait secrètement conseillées. Le divorce et le second mariage de Constantin blessèrent les préjuges des ecclésiastiques, et il perdit par sa rigueur imprudente l’affection des gardes arméniennes. Il se forma une puissante conspiration pour le rétablissement d’Irène ; et ce secret, bien que confié à un grand nombre de personnes, fut fidèlement gardé plus de huit mois. L’empereur, à la fin, commençant à soupçonner le danger qu’il courait, se sauva de Constantinople avec le dessein de réclamer le secours des provinces et des armées. Cette brusque évasion laissa Irène sur le bord du précipice : toutefois, avant d’implorer la clémence de son fils, elle adressa une lettre particulière aux amis qu’elle avait placés autour de la personne du prince, et les menaça, s’ils manquaient à la parole qu’ils lui avaient donnée, de révéler à l’empereur leur trahison. La crainte les rendit intrépides ; ils saisirent l’empereur sur la côte d’Asie, et l’amenèrent au palais dans l’appartement de porphyre, celui où il avait reçu le jour. L’ambition avait étouffé dans le cœur d’Irène tous les sentimens de l’humanité et ceux de la nature ; il fut décidé, dans son conseil sanguinaire, qu’on mettrait Constantin hors d’état de régner : ses émissaires se jetèrent sur le prince au moment où il dormait ; ils enfoncèrent leurs poignards dans ses yeux avec une telle violence et une telle précipitation, qu’on eût dit qu’ils voulaient lui donner la mort. Un passage équivoque de Théophane a persuadé à l’auteur des Annales de l’Église, qu’en effet l’empereur expira sous leurs coups. L’autorité de Baronius a trompé ou subjugué les catholiques ; et le fanatisme des protestans n’a pas voulu, sur ce point, douter de l’assertion d’un cardinal disposé à favoriser la protectrice des images ; mais le fils d’Irène vécut encore plusieurs années, opprimé par la cour et oublié du monde. La dynastie isaurienne s’éteignit dans le silence, et le souvenir de Constantin ne fut rappelé que par le mariage de sa fille Euphrosine avec l’empereur Michel II.

Irène. A. D. 792. Août 19.

Les plus fanatiques d’entre les catholiques ont justement détesté une mère si dénaturée, qu’elle ne trouve guère d’égale dans l’histoire des forfaits. Une obscurité de dix-sept jours, durant laquelle plusieurs vaisseaux perdirent leur route en plein midi, fut regardée, par la superstition, comme un effet de son crime, comme si le soleil, ce globe de feu si éloigné et d’une si grande dimension, sympathisait dans ses mouvemens avec les atomes d’une planète qui fait sa révolution autour de lui. Le crime d’Irène demeura cinq ans impuni ; l’éclat environnait son règne, et à moins que sa conscience ne prît le soin de l’avertir, elle pouvait ignorer ou mépriser l’opinion des hommes. Le monde romain se soumit au gouvernement d’une femme ; et lorsqu’elle traversait les rues de Constantinople, quatre patriciens marchant à pied, tenaient les rênes de quatre chevaux blancs attelés au char brillant d’or sur lequel se faisait porter leur reine ; mais ces patriciens étaient communément des eunuques ; et leur noire ingratitude justifia en cette occasion la haine et le mépris qu’ils inspiraient. Tirés de la poussière, enrichis et revêtus des premières dignités de l’état, ils conspirèrent lâchement contre leur bienfaitrice : le grand trésorier, nommé Nicéphore, fut secrètement revêtu de la pourpre ; le successeur d’Irène fut établi dans le palais, et couronné à Sainte-Sophie par un patriarche qu’ils avaient eu soin d’acheter. Dans la première entrevue avec le nouvel empereur, Irène récapitula avec dignité les révolutions qui avaient agité sa vie ; elle reprocha doucement à Nicéphore sa perfidie ; laissa entrevoir qu’il devait la vie à sa clémence peu soupçonneuse, et pour la dédommager du trône et des trésors qu’elle abandonnait, elle sollicita une retraite honorable. L’avare Nicéphore refusa cette modeste compensation, et l’impératrice exilée dans l’île de Lesbos, n’eut pour subsister que le produit de sa quenouille.

Nicéphore Ier. A. D. 802. Oct. 31.

Sans doute il y a eu des tyrans plus criminels que Nicéphore, mais il n’en est peut-être aucun qui ait excité plus universellement la haine de son peuple. Trois vices méprisables, l’hypocrisie, l’ingratitude et l’avarice, souillèrent son caractère : des talens ne suppléaient pas à son défaut de vertu, et il n’avait point de qualités agréables qui rachetassent son défaut de talent. Malhabile et malheureux à la guerre, il fut vaincu par les Sarrasins et tué par les Bulgares ; et sa mort fut regardée comme un bonheur qui, dans l’opinion publique, compensa la perte d’une armée romaine. [Stauracius. A. D. 811. Juillet 25.]Stauracius, son fils et son héritier, n’échappa du combat qu’avec une blessure mortelle ; mais six mois d’une vie qui ne fut qu’une agonie prolongée suffirent pour démentir la promesse agréable au peuple, mais indécente en elle-même, qu’il avait faite d’éviter en tout l’exemple de son père. Lorsqu’on vit qu’il lui restait peu de jours à vivre, toutes les voix, soit dans le palais, soit dans la ville, se réunirent en faveur de Michel, grand-maître du palais, et mari de Procopia sa sœur. Il ne manqua à Michel que celle de son envieux beau-frère. Obstinément attaché à retenir un sceptre qui s’échappait de ses mains, celui-ci conspira contre la vie du successeur qu’on lui désignait, et se laissa séduire à l’idée de faire de l’Empire romain une démocratie ; mais ces desseins irréfléchis ne servirent qu’à enflammer le zèle du peuple et à dissiper les scrupules de Michel. Il accepta la pourpre, et avant de descendre dans la tombe, le fils de Nicéphore implora la clémence de son nouveau souverain. [Michel II, Rhangabe. A. D. 811. Octobre 2.]Si Michel fût monté dans un temps de paix sur un trône héréditaire, il aurait pu être chéri et regretté comme le père de son peuple ; mais ses paisibles vertus convenaient surtout à l’obscurité de la vie privée, et il ne fut pas en état de réprimer l’ambition de ses égaux, ou de résister aux armes des Bulgares victorieux. Tandis que son défaut de talens et de succès l’exposait au mépris des soldats, le mâle courage de sa femme Procopia excita leur indignation. Les Grecs même du neuvième siècle furent blessés de l’insolence d’une femme, qui, placée devant les étendards, osait se charger de diriger leurs mouvemens et d’animer leur valeur ; et leurs clameurs tumultueuses avertirent la nouvelle Sémiramis de respecter la majesté d’un camp romain. Après une campagne malheureuse, l’empereur laissa dans les quartiers d’hiver de la Thrace une armée mal affectionnée et commandée par ses ennemis : leur éloquence artificieuse persuada aux soldats de s’affranchir de l’empire des eunuques, de dégrader le mari de Procopia, et de rétablir le droit de l’élection militaire. Ils marchèrent vers la capitale ; cependant le clergé, le sénat et le peuple de Constantinople soutenaient la cause de Michel, et les troupes et les trésors de l’Asie pouvaient l’aider à prolonger les calamités d’une guerre civile ; mais Michel, par un sentiment d’humanité que les ambitieux nommeront faiblesse, protesta qu’il ne laisserait pas verser pour sa querelle une goutte de sang chrétien, et ses députés offrirent aux troupes arrivées de la Thrace les clefs de la ville et du palais. Son innocence et sa soumission les désarmèrent, on n’attenta point a sa vie, on ne lui creva point les yeux ; Michel entra dans un monastère, où, après avoir été dépouillé de la pourpre et séparé de sa femme, il jouit plus de trente-deux ans des consolations de la solitude et de la religion.

Léon V, l’Arménien. A. D. 813. Juillet 11.

On a dit que sous le règne de Nicéphore, un rebelle, le célèbre et infortuné Bardane, avait eu la curiosité de consulter un prophète d’Asie, qui, après lui avoir annoncé la chute du tyran, l’avertit de la fortune que feraient un jour Léon l’Arménien, Michel de Phrygie et Thomas de Cappadoce, ses trois principaux officiers. La prophétie lui apprit de plus, à ce qu’on assure, que les deux premiers régneraient l’un après l’autre, et que le troisième formerait une entreprise infructueuse qui lui deviendrait fatale. L’événement vérifia cette prédiction ou plus probablement y donna lieu. Dix années après, à l’époque où les troupes de la Thrace déposèrent le mari de Procopia, on offrit la couronne à Léon, le premier en grade dans l’armée et l’auteur secret de la révolte. Comme il feignait d’hésiter, Michel, son camarade, lui dit : « Ce glaive ouvrira les portes de Constantinople et mettra la capitale sous votre empire, ou je le plongerai dans votre sein si vous vous refusez aux justes désirs de vos frères d’armes. » L’Arménien consentit à accepter la pourpre, et régna sept ans et demi sous le nom de Léon V. Élevé dans les camps, et ne connaissant ni les lois ni les lettres, il introduisit dans le gouvernement civil la rigueur et même la cruauté de la discipline militaire ; mais si sa sévérité fut quelquefois dangereuse pour les innocens, elle fut du moins toujours terrible aux coupables. Son inconstance en matière de religion lui a mérité l’épithète de caméléon ; mais les catholiques, en la personne d’un saint confesseur, ont avoué que la vie de l’iconoclaste avait été utile à l’état. Le zèle de Michel fut payé par des richesses, des honneurs et des commandemens militaires ; et l’empereur sut employer d’une manière avantageuse pour le service public, des talens faits seulement pour le second rang ; mais le Phrygien ne fut pas satisfait de recevoir comme une faveur une mince portion de l’empire qu’il avait donné à son égal ; et son mécontentement, après s’être exhalé quelque temps en paroles indiscrètes, se prononça enfin d’une manière plus menaçante contre un prince qu’il représentait comme un tyran cruel. Toutefois ce tyran découvrit à diverses reprises les projets de son ancien compagnon d’armes, l’avertit, lui pardonna jusqu’à ce qu’enfin la crainte et le ressentiment l’emportèrent sur la reconnaissance. Après un examen approfondi des actions et des desseins de Michel, il fut convaincu du crime de lèse-majesté, et condamné à être brûlé vif dans le fourneau des bains privés. La pieuse humanité de l’impératrice Théophano devint fatale à son mari et à sa famille ; l’exécution avait été fixée au 25 décembre, elle représenta que ce spectacle inhumain souillerait l’anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, et Léon accorda, avec répugnance, un sursis qui lui paraissait convenable ; mais la veille de Noël, les inquiétudes de l’empereur le déterminèrent à aller, au milieu du silence de la nuit, dans la chambre où Michel était détenu : il le trouva débarrassé de ses chaînes et dormant d’un profond sommeil sur le lit de son geôlier ; cet indice de sécurité et d’intelligence avec les hommes qui répondaient de sa personne, alarma Léon ; il se retira sans faire du bruit ; mais un esclave caché dans un coin de la prison le vit entrer et sortir. Sous le prétexte de demander un confesseur, Michel informa les conjurés que leurs jours dépendaient désormais de sa discrétion, et qu’ils n’avaient qu’un petit nombre d’heures pour se sauver et délivrer leur ami et l’empire. Aux grandes fêtes de l’Église, une troupe choisie de prêtres et de musiciens se rendait au palais par une petite porte, afin de chanter les matines dans la chapelle ; et Léon, qui faisait observer dans ses chœurs une discipline aussi exacte que dans son camp, assistait presque toujours à cet office du matin. Les conjurés, revêtus d’habits ecclésiastiques et ayant des glaives sous leurs robes, entrèrent mêlés à ceux qui devaient officier ; ils se glissèrent dans les angles de la chapelle, et attendirent que l’empereur entonnât le premier psaume, signal dont ils étaient convenus. Ils fondirent d’abord sur un malheureux qu’ils prenaient pour Léon ; l’obscurité du jour et l’uniformité des vêtemens auraient pu favoriser l’évasion de celui-ci ; mais ils découvrirent bientôt leur méprise, et environnèrent de tous côtés la victime royale. L’empereur, qui se trouvait sans armes et sans défenseur, saisit une lourde croix et imposa quelques momens aux assassins ; il demanda grâce, et on lui répondit d’une voix terrible, « que c’était le moment non pas de la miséricorde, mais de la vengeance. » Un coup de sabre abattit d’abord son bras droit et la croix, et il fat ensuite massacré au pied de l’autel.

Michel II, surnommé le Bègue. A. D. 820. Déc. 25.

La destinée de Michel II, qu’on surnomma le surnommé le Bègue, à cause d’un défaut dans l’organe de la parole, présenta une révolution mémorable. Il échappa de la fournaise à laquelle il était destiné, pour monter sur le trône de l’empire ; et comme au milieu du tumulte on ne put sur-le-champ trouver un serrurier, les fers demeurèrent sur ses jambes plusieurs heures après qu’on l’eut assis sur le trône des Césars. Ce fut sans profit pour le peuple que fut versé le sang royal qui avait été le prix de l’élévation de Michel. Il conserva sous la pourpre les vices ignobles de son origine, et on le vit perdre ses provinces avec la même indifférence que s’il les eût reçues de l’héritage de ses aïeux. Le trône lui fut disputé par Thomas de Cappadoce, le dernier des trois officiers objets de la prédiction faite à Bardane. Des bords du Tigre et des rives de la mer Caspienne, Thomas transporta en Europe quatre-vingt mille Barbares, avec lesquels il forma le siége de Constantinople ; mais tous les moyens temporels et spirituels furent employés à la défense de la capitale. Un roi bulgare ayant attaqué le camp des Orientaux, Thomas eut le malheur ou la faiblesse de se laisser tomber vivant au pouvoir du vainqueur. On lui coupa les pieds et les mains ; on le mit sur un âne, et au travers des insultes de la populace on le promena dans les rues qu’il arrosait de son sang : l’empereur assista à ce spectacle ; et d’après ce trait on peut juger jusqu’à quel point les mœurs étaient farouches et corrompues. Michel, sourd aux lamentations de son frère d’armes, s’obstinait à vouloir découvrir les complices de la rebellion ; mais un ministre vertueux ou coupable l’arrêta en lui demandant, « s’il ajouterait foi aux dépositions d’un ennemi contre ses amis les plus fidèles. » Lorsque l’empereur eut perdu sa femme, le sénat l’engagea à épouser Euphrosine, fille de Constantin VI, enfermée dans un monastère, et il se rendit à cette prière. Par égard sans doute pour l’auguste naissance d’Euphrosine, le contrat de mariage déclara que ses enfans partageraient l’empire avec leur frère aîné ; mais ce second mariage fut stérile, et Euphrosine se contenta du titre de mère de Théophile, fils et successeur de Michel.

Théophile, A. D. 829. Octobre 2.

Théophile nous offre l’exemple bien rare d’un hérétique et d’un persécuteur dont le zèle religieux a avoué, peut-être exagéré les vertus. Ses ennemis éprouvèrent souvent sa valeur, et il fit sentir sa justice à ses sujets ; mais sa valeur fut téméraire et infructueuse et sa justice arbitraire et cruelle. Il déploya l’étendard de la croix contre les Sarrasins ; mais ses cinq expéditions se terminèrent par un revers signalé. Amorium, patrie de ses ancêtres, fut rasée, et ses travaux militaires ne lui procurèrent que le surnom de malheureux. Un souverain montre sa sagesse dans l’institution des lois et le choix des magistrats ; et tandis qu’il paraît inactif, le gouvernement civil fait sa révolution autour de son centre, avec le silence et le bon ordre du système planétaire. Théophile fut juste comme le sont les despotes de l’Orient, qui, lorsqu’ils exercent eux-mêmes l’autorité, suivent la raison ou la passion du moment, sans s’occuper des lois, ou sans mesurer la peine sur le délit. Une pauvre femme vint se jeter à ses pieds et se plaindre du frère de l’impératrice, dont le palais avait été élevé à une telle hauteur, qu’il privait d’air et de jour son humble habitation. La chose prouvée, au lieu de lui accorder comme l’eût fait un juge ordinaire, des dommages suffisans ou même des dommages considérables, il lui adjugea le palais et le terrain. Il ne fut pas même satisfait de cet arrêt extravagant ; il fit d’une affaire civile une action criminelle, et l’infortuné patricien fut battu de verges dans la place publique de Constantinople. Pour des fautes légères, pour un défaut d’équité ou de vigilance, ses principaux ministres, un préfet, un questeur, un capitaine des gardes, étaient bannis, mutilés, échaudés avec de la poix bouillante ou brûlés vifs dans l’Hippodrome. Ces terribles décrets, dictés vraisemblablement par l’erreur et le caprice, durent aliéner l’affection des meilleurs et des plus sages citoyens ; mais l’orgueil du monarque se complaisait dans ces actes de pouvoir qu’il regardait comme des actes de vertu ; et le peuple, tranquille dans son obscurité, applaudissait au danger et à l’humiliation de ses supérieurs. Cette rigueur extrême fut à la vérité justifiée, à quelques égards, par des effets bien salutaires, puisque, après une recherche de dix-sept jours, on ne trouva pas, soit à la cour ou dans la capitale, un seul sujet de plainte, ni un abus à dénoncer. On doit peut-être avouer que les Grecs avaient besoin d’être menés avec un sceptre de fer, et que l’intérêt public est le motif et la loi du suprême magistrat ; mais dans le jugement du crime de lèse-majesté, ce juge est plus qu’un autre crédule ou partial. Théophile infligea des peines tardives aux assassins de Léon et aux libérateurs de son père, sans cesser de jouir du fruit de leur crime, et sa tyrannie jalouse immola le mari de sa sœur à sa propre sûreté. Un Persan de la race des Sassanides était mort à Constantinople dans la pauvreté et l’exil, laissant un fils unique qu’il avait eu de son mariage avec une plébéienne. Ce fils, nommé Théophobe, était âgé de douze ans lorsqu’on connut le secret de sa naissance, et son mérite n’était pas indigne de son extraction. Il fut élevé dans le palais de Byzance, et y reçut l’éducation d’un chrétien et d’un soldat ; il fit des progrès rapides dans la carrière de la fortune et de la gloire ; il épousa la sœur de l’empereur, et obtint le commandement de trente mille Perses qui, ainsi que son père, avaient quitté leur pays pour échapper aux musulmans. Ces trente mille guerriers, unissant les vices des fanatiques à ceux des troupes mercenaires, voulurent se révolter contre leur bienfaiteur, et arborer l’étendard du prince leur compatriote ; mais le fidèle Théophobe rejeta leur proposition, déconcerta leurs projets, et se réfugia dans le camp ou dans le palais de son beau-frère. L’empereur, en lui accordant une généreuse confiance, se serait ménagé un habile et fidèle tuteur pour sa femme et pour le fils encore enfant, que Théophile à la fleur de l’âge laissa pour héritier de son empire. Ses maux corporels et son caractère envieux augmentèrent ses inquiétudes ; il craignit des vertus qui pouvaient devenir dangereuses à leur faiblesse, et au lit de la mort il demanda la tête du prince persan. Il montra un plaisir barbare en reconnaissant les traits de son frère : « Tu n’es plus Théophobe, » dit-il ; et retombant sur sa couche, il ajouta d’une voix défaillante ; « et moi bientôt, trop tôt, hélas ! je ne serai plus Théophile ! »

Les Russes, qui ont pris chez les Grecs le plus grand nombre de leurs lois civiles et ecclésiastiques, ont observé jusqu’au dernier siècle, au mariage du czar, un singulier usage : ils rassemblaient les jeunes filles, non pas de tous les rangs et de toutes les provinces, ce qui eût été ridicule et impossible, mais toutes celles de la principale noblesse, et elles attendaient au palais le choix de leur souverain. On assure qu’on suivit cet usage lors des noces de Théophile. Il se promena, tenant une pomme d’or à la main, au milieu de toutes ces beautés rangées sur deux files : les charmes d’Icasia arrêtèrent ses yeux, et ce prince maladroit, pour commencer l’entretien, ne trouva autre chose à lui dire, sinon que les femmes avaient fait beaucoup de mal : « Oui, sire, répondit-elle avec vivacité, mais aussi elles ont été l’occasion de beaucoup de bien. » Cette affectation d’esprit déplacée mécontenta l’empereur ; il tourna le dos. Icasia alla cacher son humiliation dans un couvent, et Théodora, qui avait gardé un modeste silence, reçut la pomme d’or. Elle mérita l’amour de son maître, mais ne put se soustraire à sa sévérité. Il vit du jardin du palais un vaisseau très-chargé qui entrait dans le port : ayant découvert qu’il était rempli de marchandises de la Syrie, qui appartenaient à sa femme, il condamna le navire au feu, et reprocha avec aigreur à Théodora de dégrader sa qualité d’impératrice pour prendre celle d’une marchande : toutefois, au lit de la mort, il lui confia la tutelle de l’empire et celle de son fils Michel, âgé alors de cinq ans. [Michel III. A. D. 842. Janv. 20.]Le rétablissement des images et l’entière expulsion des iconoclastes ont rendu le nom de Théodora cher aux Grecs ; mais dans la ferveur de son zèle religieux, elle n’oublia point les soins que lui prescrivait la reconnaissance pour la mémoire et le salut de son mari. Après treize ans d’une administration sage et modérée, elle s’aperçut du déclin de son crédit ; mais cette seconde Irène n’imita que les vertus de la première : au lieu d’attenter à la vie ou à l’autorité de son fils, elle se dévoua sans résistance, mais non pas sans murmure, à la solitude de la vie privée, en déplorant l’ingratitude, les vices et la ruine inévitable de son indigne fils.

Parmi ceux des successeurs de Néron et d’Héliogabale qui se montrèrent les imitateurs de leurs vices, nous n’avions pas encore trouvé un prince qui regardât le plaisir comme l’objet important de la vie, et la vertu comme l’ennemie du plaisir. Quels qu’eussent été les soins de Théodora pour l’éducation de son fils, le malheur de ce prince fut d’être souverain avant d’être homme ; mais si cette mère ambitieuse s’efforça d’arrêter le développement de sa raison, elle ne put calmer l’effervescence de ses passions, et sa conduite intéressée fut justement punie par le mépris et l’ingratitude de cet opiniâtre jeune homme. À l’âge de dix-huit ans, il s’affranchit de l’autorité de Théodora, sans s’apercevoir qu’il était hors d’état de gouverner l’empire et de se gouverner lui-même. Avec Théodora s’éloignèrent de la cour la sagesse et la gravité ; on ne vit plus que le vice et la folie y régner tour à tour, et il fut impossible d’acquérir ou de conserver la faveur du prince sans perdre l’estime publique. Les millions amassés pour le service de l’état furent prodigués aux plus vils des hommes, qui flattaient ses passions et partageaient ses plaisirs ; et dans un règne de treize ans, le plus riche des monarques fut réduit à vendre les ornemens les plus précieux de son palais et ceux des églises. Semblable à Néron, les amusemens du théâtre le charmaient ; et comme lui il voyait avec dépit qu’on le surpassât dans les avantages qu’il aurait dû rougir de posséder. Mais l’étude qu’avait faite Néron de la musique et de la poésie, annonçait une sorte de goût pour les occupations libérales ; les inclinations plus ignobles du fils de Théophile se bornaient aux courses de chars de l’Hippodrome. Les quatre factions qui avaient troublé la paix de la capitale amusaient encore ses oisifs habitans : l’empereur prit la livrée des Bleus ; il distribua à ses favoris les trois couleurs rivales, et dans l’ardeur de ces vils exercices, il oublia la dignité de sa personne et la sûreté de ses états. Il fit taire un courrier qui, pour lui apprendre que l’ennemi venait d’envahir une des provinces de l’empire, s’avisa de l’aborder au moment le plus intéressant de la course : il ordonna d’éteindre les feux importuns qui, destinés à avertir du danger, répandaient trop souvent l’alarme dans le pays situé entre Tarse et Constantinople. Les plus habiles conducteurs de chars obtenaient les premières places dans sa confiance et dans son estime ; il leur permettait de lui donner des festins, et il tenait leurs enfans sur les fonts de baptême : il s’applaudissait alors de sa popularité, et affectait de blâmer la froide et imposante réserve de ses prédécesseurs. L’univers ne connaissait plus ces débauches contraires à la nature qui ont déshonoré même l’âge viril de Néron ; mais Michel consumait ses forces en se livrant à l’amour et à l’intempérance. Échauffé par le vin, dans ses orgies nocturnes il donnait les ordres les plus sanguinaires, et lorsqu’au retour de sa raison l’humanité parvenait à se faire entendre, il en était réduit à approuver la salutaire désobéissance de ses serviteurs. Mais le trait le plus extraordinaire du caractère de Michel est la profane liberté avec laquelle il tournait en ridicule la religion de son pays. La superstition des Grecs pouvait à la vérité exciter le sourire d’un philosophe ; mais le sourire du sage eût été raisonnable et modéré, et il aurait désapprouvé la sottise ignorante d’un jeune homme qui insultait aux objets de la vénération publique. Un bouffon de la cour prenait une robe de patriarche ; ses douze métropolitains, au nombre desquels se trouvait l’empereur, se couvraient d’habits ecclésiastiques ; ils maniaient et profanaient les vases sacrés, et pour égayer leurs bacchanales, ils administraient la sainte communion avec un dégoûtant composé de vinaigre et de moutarde. On ne dérobait pas ces impiétés aux regards de la ville : un jour de grande fête, l’empereur, ses évêques et ses bouffons, courant les rues, montés sur des ânes, rencontrèrent le véritable patriarche à la tête de son clergé, et par leurs acclamations licencieuses et leurs gestes obscènes, déconcertèrent la gravité de cette procession chrétienne. Michel ne se conforma jamais aux pratiques de la dévotion que pour outrager la raison et la véritable piété ; il recevait d’une statue de la Vierge les couronnes du théâtre, et il viola la tombe impériale de Constantin l’iconoclaste pour le plaisir de brûler ses ossemens. Cette conduite extravagante le rendit aussi méprisable qu’il était odieux. Chaque citoyen désirait avec ardeur la délivrance de son pays, et ses favoris eux-mêmes craignaient qu’un caprice ne leur ôtât ce qu’un caprice leur avait donné. À l’âge de trente ans, et au milieu de l’ivresse et du sommeil, Michel III fut assassiné dans son lit par le fondateur d’une nouvelle dynastie, qu’il avait revêtu d’un rang et d’un pouvoir égal au sien.

Basile Ier ou le Macédonien. A. D. 867. Sept. 24.

La généalogie de Basile le Macédonien, si elle n’a pas été fabriquée par l’orgueil et la flatterie, montre bien à quelles révolutions se trouvent exposées les plus illustres familles. Les Arsacides, rivaux de Rome, avaient donné des lois en Orient durant près de quatre siècles ; une branche cadette de ces lois parthes continua de régner en Arménie, et survécut ensuite au partage et à l’asservissement de cette ancienne monarchie. Deux de ces princes, Artaban et Chlienes, se réfugièrent ou se retirèrent à la cour de Léon Ier qui les accueillit avec générosité et les établit honorablement dans la province de Macédoine : Andrinople devint ensuite le lieu de leur résidence. Ils y soutinrent durant plusieurs générations la dignité de leur naissance, et, pleins de zèle pour l’empire romain, rejetèrent les offres séduisantes des Persans et des Arabes, qui les rappelaient dans leur patrie : mais le temps et la pauvreté obscurcirent peu à peu leur éclat, et le père de Basile fut réduit à une petite ferme qu’il cultivait de ses mains ; cependant, trop fier pour avilir le sang des Arsacides en s’alliant à des plébéiens, il épousa une veuve d’Andrinople, qui se plaisait à compter Constantin parmi ses aïeux, et leur fils put se vanter de quelques rapports de parenté, ou du moins de nation, avec Alexandre de Macédoine. Ce fils, nommé Basile, avait à peine vu le jour, lorsqu’il fut enlevé avec sa famille et les habitans de la ville où il avait pris naissance, par les Bulgares, qui vinrent ravager Andrinople : il fut élevé dans la servitude, sous un climat étranger ; et cette sévère discipline lui donna une force de corps et une flexibilité d’esprit, qui, par la suite, devinrent la source de son élévation. Encore dans la première jeunesse, ou à peine parvenu à l’âge d’homme, il fut du nombre de ces captifs romains qui brisèrent courageusement leurs fers, et après avoir traversé la Bulgarie, gagné les côtes de l’Euxin et défait deux armées de Barbares, s’embarquèrent sur les vaisseaux qui les attendaient, et revinrent à Constantinople, d’où chacun d’eux se rendit dans sa famille. Basile, redevenu libre, se trouvait dans la misère. Les dévastations de la guerre avaient ruiné sa ferme : après la mort de son père, le travail de ses mains, ou ce qu’il gagnait au service, ne pouvait plus soutenir une famille d’orphelins, et il résolut de chercher un théâtre plus éclatant, où chacune de ses vertus et chacun de ses vices pussent le mener à la grandeur. Arrivé à Constantinople, sans amis et sans argent, accablé de fatigue, il passa la première nuit sur les marches de l’église de Saint-Diomède ; un moine charitable lui donna quelque nourriture : il entra ensuite au service d’un parent de l’empereur Théophile, et du même nom, qui, bien que très-petit de sa personne, se faisait toujours suivre d’une foule de domestiques d’une grande taille et d’une belle figure. Basile suivit son maître qui allait commander dans le Péloponèse. Il éclipsa par son mérite personnel la naissance et la dignité de Théophile, et forma une liaison utile avec une riche et charitable matrone de Patras. Soit amour, soit affection spirituelle, cette femme, qu’on nommait Danielis, s’attacha à lui et l’adopta pour son fils. Danielis lui donna trente esclaves ; il en reçut d’autres largesses, avec lesquelles il fournit à la subsistance de ses frères, et acheta des biens dans la Macédoine. La reconnaissance ou l’ambition le retenait au service de Théophile, et un heureux hasard le fit connaître à la cour. Un fameux lutteur qui était à la suite des ambassadeurs de la Bulgarie avait défié au milieu du banquet royal le plus courageux et le plus robuste des Grecs. On vanta la force de Basile ; il accepta le défi, et le Barbare fut renversé dès le premier choc. Il avait été décidé qu’on couperait les jarrets d’un très-beau cheval que rien ne pouvait dompter ; Basile l’ayant subjugué par son intrépidité et son adresse, obtint une place honorable dans les écuries de l’empereur : mais il était impossible d’obtenir la confiance de Michel sans s’accommoder à ses vices. Ce nouveau favori devint grand chambellan du palais, et se soutint à ce poste par un mariage déshonorant avec une des concubines du prince, et par le déshonneur de sa sœur, qui prit la place de celle-ci. Les soins de l’administration avaient été abandonnés au César Bardas, frère et ennemi de Théodora. Les maîtresses de Michel lui peignirent son oncle comme un homme odieux et redoutable ; on écrivit à Bardas qu’on avait besoin de ses services pour l’expédition de Crète ; il sortit de Constantinople, et le chambellan le poignarda sous les yeux de l’empereur, dans la tente où on lui donnait audience. Un mois après cette action, Basile obtint le titre d’Auguste et le gouvernement de l’empire. Il supporta cette association inégale jusqu’au moment où il se crut assuré de l’estime du peuple. Un caprice de l’empereur mit ses jours en danger, et Michel avilit sa dignité en lui donnant un second collègue qui avait servi de rameur dans les galères. Toutefois le meurtre de son bienfaiteur ne peut être regardé que comme un acte d’ingratitude et de trahison, et les églises qu’il dédia à saint Michel ne furent qu’une misérable et puérile expiation de son crime.

La vie de Basile Ier peut, dans ses différentes époques, être comparée à celle d’Auguste. La situation du Grec ne lui permit pas, dans sa première jeunesse, d’attaquer sa patrie à la tête d’une armée, ou de proscrire les plus nobles de ses concitoyens ; mais son génie ambitieux se soumit à tous les artifices d’un esclave ; il cacha son ambition et même ses vertus, et se rendit maître, par un assassinat, de cet empire, qu’il gouverna ensuite avec la prudence et la tendresse d’un père. Les intérêts d’un individu peuvent se trouver en contradiction avec ses devoirs ; mais un monarque absolu est dénué de sens ou de courage lorsqu’il sépare son bonheur de sa gloire, ou sa gloire du bonheur public. La vie ou le panégyrique de Basile a été composée et publiée sous la longue domination de ses descendans ; mais on peut attribuer à son mérite supérieur leur stabilité sur le trône. L’empereur Constantin, son petit-fils, a essayé de nous donner dans la peinture de son caractère la parfaite image d’un véritable monarque ; et si ce faible prince n’eût pas copié un modèle, il ne se serait pas élevé si aisément au-dessus du niveau de ses propres idées et de sa propre conduite ; mais le plus sûr éloge de Basile se trouve dans la comparaison du misérable état de la monarchie qu’il enleva à Michel, avec la situation florissante de cette même monarchie, telle qu’il la transmit à la dynastie macédonienne. Il réprima d’une main habile des abus consacrés par le temps et par des exemples. S’il ne fit pas renaître la valeur nationale, du moins rendit-il à l’Empire romain de l’ordre et de la majesté. Son application était infatigable, son caractère froid, sa tête forte, ses décisions rapides ; et il pratiquait cette rare et utile modération qui tient chacune des vertus à une égale distance des vices auxquels elles sont opposées. Son service militaire s’était borné à l’intérieur du palais, et il manqua du courage ou des talens d’un guerrier. Cependant sous son règne les armes romaines se montrèrent encore redoutables aux Barbares. Dès que par le rétablissement de la discipline et des exercices militaires il eut créé une nouvelle armée, il se montra en personne sur les bords de l’Euphrate ; il humilia l’orgueil des Sarrasins, et étouffa la révolte dangereuse, quoique juste, des manichéens. Dans son indignation contre un rebelle qui lui avait long-temps échappé, il demanda à Dieu la grâce d’enfoncer trois traits dans la tête de Chrysochir, c’était le nom de son ennemi. Cette tête odieuse qu’il avait obtenue par trahison, plutôt que par son courage, fut attachée à un arbre et exposée trois fois à l’adresse de l’archer impérial ; lâche vengeance, et plus digne du siècle que du caractère de Basile ; mais son principal mérite se montra dans l’administration des finances et celle des lois. Afin de remplir le trésor épuisé, on lui proposa de revenir sur les dons mal placés de son prédécesseur : il eut la sagesse de n’en reprendre que la moitié ; il se procura de cette manière une somme de douze cent mille livres sterling, avec laquelle il pourvut aux besoins les plus urgens, et gagna du temps pour l’exécution de ses réformes économiques. Parmi les plans divers qu’on forma pour accroître son revenu, on lui proposa un nouveau mode de tribut, qui aurait mis les contribuables beaucoup trop à la discrétion des employés du fisc. Le ministre lui présenta sur-le-champ une liste d’agens honnêtes et en état de remplir cette fonction. Basile les ayant examinés lui-même, n’en trouva que deux à qui l’on pût confier des pouvoirs si dangereux, et ils justifièrent son estime en refusant cette marque de confiance. Mais les soins assidus de l’empereur établirent insensiblement l’équilibre entre les propriétés et les contributions, entre la recette et la dépense : on assigna un fonds particulier à chaque service, et une méthode publique assura les intérêts du prince et les propriétés du peuple. Après avoir réformé le luxe de sa table, il décida que deux domaines patrimoniaux pourvoiraient à cette espèce de dépense : les impôts payés par ses sujets servaient à leur défense, et il employait le reste à embellir la capitale et les provinces. Le goût des bâtimens, quoique dispendieux en lui-même, peut être excusé et mérite quelquefois des éloges ; il alimente l’industrie, il excite les progrès des arts, et concourt à l’utilité ou aux plaisirs du public. On sent aisément les avantages qui résultent d’un chemin, d’un aquéduc ou d’un hôpital ; et les cent églises que fit élever Basile furent un tribut payé à la dévotion de son temps. Il se montra assidu et impartial en sa qualité de juge ; il désirait sauver les accusés, mais il ne craignait pas de les condamner : il punissait sévèrement les oppresseurs du peuple ; quant à ceux de ses ennemis personnels auxquels il eût été dangereux de pardonner, après leur avoir fait crever les yeux, il les condamnait à une vie de solitude et de repentir. Les altérations survenues dans la langue et les mœurs exigeaient une révision de la jurisprudence de Justinien : on rédigea en quarante titres et en langue grecque le corps volumineux des Institutes, des Pandectes, du Code et des Novelles ; et si les Basiliques furent perfectionnées et achevées par le fils et le petit-fils de Basile, c’est cependant à lui qu’il faut originairement les attribuer. Un accident de chasse termina ce règne glorieux. Un cerf furieux : embarrassa son bois dans le ceinturon de Basile, qu’il enleva de dessus son cheval. L’empereur fut dégagé par un homme de sa suite, qui coupa le ceinturon et tua la bête ; mais la chute ou la fièvre qui en fut la suite épuisa la force du vieux monarque, et il mourut dans son palais, au milieu des larmes de sa famille et de son peuple. Si, comme on l’a dit, il fit tomber la tête du fidèle serviteur qui avait osé faire usage de son épée sur la personne de son souverain, il faut supposer que l’orgueil du despotisme endormi durant sa vie, se ranima dans ses derniers momens, lorsque désormais sans espérance de vivre, il n’eut plus besoin ou ne fit plus de cas de l’opinion des hommes.

Léon VI, le Philosophe. A. D. 886. Mars Ier.

Des quatre fils de l’empereur, Constantin mourut avant lui. Il permit en cette occasion à sa douleur et à sa crédulité de se laisser amuser par les flatteries d’un imposteur et une apparition fantastique. Étienne, le plus jeune, se contenta des honneurs de patriarche et de saint ; Léon et Alexandre furent l’un et l’autre revêtus de la pourpre ; mais l’aîné exerça seul les pouvoirs du gouvernement. Léon VI a obtenu le glorieux surnom de Philosophe ; la réunion des qualités du prince et de celles du sage, des vertus actives et des vertus spéculatives ont sans doute contribué à la perfection de la nature humaine ; mais Léon fut bien loin de pouvoir prétendre à cette perfection idéale. En effet, vint-il à bout de soumettre ses passions et ses désirs à l’empire de la raison ? Il passa sa vie au milieu de la pompe du palais, dans la société de ses femmes et de ses concubines ; et on ne peut même attribuer qu’à la douceur et à l’indolence de son caractère la clémence qu’il montra et la paix qu’il s’efforça de maintenir. Oserait-on assurer qu’il triompha de ses préjugés et de ceux de ses sujets ? La superstition la plus puérile souilla son esprit ; il consacra par ses lois l’influence du clergé et les erreurs du peuple ; et ces oracles où il révéla en style prophétique les destinées de l’empire, ne sont fondées que sur l’astrologie et la divination. Si on examine d’où lui vient ce surnom de Philosophe, on trouve qu’il fut moins ignorant que la plus grande partie de ses contemporains, soit de l’ordre ecclésiastique, soit de l’ordre civil ; que le savant Photius avait dirigé son éducation, et que cet empereur composa ou publia, sous son propre nom, plusieurs ouvrages sur des matières sacrées ou profanes : mais un tort de conduite domestique, la multiplicité de ses mariages nuisit à sa réputation de philosophe et d’homme religieux. Les moines prêchaient toujours les anciennes maximes sur le mérite et la sainteté du célibat, et elles étaient avouées par la nation. On permettait le mariage comme un moyen nécessaire de propager le genre humain. Après la mort de l’un des époux, la faiblesse ou la puissance de la chair pouvait conduire le survivant à un second mariage ; mais un troisième passait pour une espèce de fornication légale, et la célébration des quatrièmes noces était un péché et un scandale encore inconnu aux chrétiens de l’Orient. L’empereur Léon lui-même, au commencement de son règne, avait aboli l’état civil des concubines, et avait condamné les troisièmes mariages sans les annuller ; le patriotisme et l’amour le déterminèrent bientôt à violer ses propres lois, et à encourir la peine qu’en pareil cas il imposait à ses sujets. Il n’avait point eu d’enfans de ses trois premiers mariages ; l’empereur avait besoin d’une compagne, et l’empire demandait un héritier légitime. La belle Zoé fut introduite dans le palais en qualité de concubine, et lorsque par la naissance de Constantin elle eut donné des preuves de sa fécondité, l’empereur déclara son intention de légitimer la mère et l’enfant, et de célébrer ses quatrièmes noces. Le patriarche Nicolas lui refusa sa bénédiction : Léon ne put le déterminer à donner le baptême au jeune prince qu’après avoir promis de renvoyer sa maîtresse ; mais l’ayant au contraire épousée, il fut exclu de la communion des fidèles. Ni la menace de l’exil, ni la désertion de ses confrères, ni l’autorité de l’Église latine, ni le danger qu’il pouvait y avoir à interrompre la succession au trône ou à la laisser incertaine, rien ne put faire plier l’inflexible moine. Après la mort de Léon il fut rappelé de son exil. Il rentra dans les charges ecclésiastiques et civiles ; et Constantin, fils de Léon, par l’édit d’union promulgué en son nom, qui condamne à l’avenir comme scandaleuses les quatrièmes noces, a tacitement imprimé une tache sur sa propre naissance.

Alexandre, Constantin VII, Porphyrogenète. A. D. 911. Mai 11.

Dans la langue grecque, le même mot signifie pourpre et porphyre ; et les couleurs de la nature étant invariables, nous en pouvons conclure que la pourpre tyrienne des anciens était un rouge brun et foncé. Un appartement du palais de Byzance était revêtu de porphyre ; les impératrices l’occupaient lorsqu’elles devenaient enceintes, et afin de désigner l’extraction royale de leurs enfans, on les appelait Porphyrogenètes, ou nés dans la pourpre. Un grand nombre d’empereurs romains avaient eu des enfans ; mais Constantin VII prit pour la première fois ce surnom particulier. La durée de son règne titulaire égala celle de sa vie ; cependant six de ses cinquante-quatre années s’écoulèrent avant la mort de son père : le fils de Léon fut toujours soumis volontairement ou malgré lui à ceux qui prenaient autorité sur sa faiblesse, ou abusaient de sa confiance. Alexandre, son oncle, revêtu depuis long-temps du titre d’Auguste, fut le premier collègue et le premier maître du jeune prince ; mais, parcourant rapidement la carrière du vice et de la folie, le frère de Léon égala bientôt en ce genre la réputation de l’empereur Michel ; et quand la mort le surprit, il avait dessein de mettre son neveu hors d’état d’avoir des enfans, et de laisser l’empire à un indigne favori. Le reste de la minorité de Constantin fut soumis à sa mère Zoé, successivement conseillée par sept régens qui ne s’occupaient que de leurs intérêts, et qui, satisfaisant leurs passions, abandonnaient la république, se supplantaient les uns les autres, et disparurent enfin devant un guerrier qui se rendit maître de l’empire. Romain Lecapenus, d’une extraction obscure, était parvenu au commandement des armées navales, et au milieu de l’anarchie de l’empire, avait mérité ou du moins obtenu l’estime de la nation. Il sortit de l’embouchure du Danube avec une escadre victorieuse et affectionnée ; il arriva dans le port de Constantinople, et fut salué comme le libérateur du peuple et le tuteur du prince. Une dénomination nouvelle, celle de père de l’empereur, exprima ses importantes fonctions ; [Romain I, Lecapanus. A. D. 919. Décemb. 24.]mais Romain dédaigna bientôt le pouvoir subordonné d’un ministre, et prenant les titres de César et d’Auguste, il s’arrogea toute [Christophe, Étienne, Constantin VIII.]l’indépendance de la royauté, et régna près de vingt-cinq ans. Ses trois fils, Christophe, Étienne et Constantin, furent successivement revêtus des mêmes honneurs, et le légitime empereur tomba du premier au cinquième rang dans ce collége de princes. Toutefois il dut s’applaudir de sa fortune et de la clémence des usurpateurs, puisqu’il conserva la vie et la couronne. Des exemples tirés de l’histoire ancienne et de l’histoire moderne auraient excusé l’ambition de Romain ; il tenait en ses mains les pouvoirs et les lois de l’empire ; la naissance illégitime de Constantin eût justifié son exclusion, et le tombeau ou un monastère se serait facilement ouvert au fils de la concubine ; mais il ne paraît pas que Lecapenus ait possédé les vertus ni les vices d’un tyran. On vit s’évanouir dans l’éclat du trône le courage et l’activité de sa vie privée ; plongé dans des plaisirs licencieux, il oublia la sûreté de la république et celle de sa famille ; mais doux et religieux par caractère, il respecta la sainteté des sermens, l’innocence du jeune Constantin, la mémoire de Léon et l’attachement du peuple. Le goût de Constantin pour l’étude et la retraite désarma la jalousie du pouvoir ; les livres et la musique, sa plume et son pinceau, lui offraient des plaisirs continuels, et si réellement il accrut son mince revenu par la vente de ses tableaux, sans que le nom de l’artiste en ait augmenté la valeur, il eut des talens dont peu de princes pourraient comme lui se faire une ressource dans l’adversité.

Constantin VII. A. D. 945. Janvier 27.

Les vices de Romain et ceux de ses enfans causèrent sa perte. Après la mort de Christophe, son fils aîné, ses deux autres enfans, désunis entre eux, conspirèrent contre leur père. Vers l’heure de midi, moment de la journée où l’on faisait sortir du palais tous les étrangers, ils entrèrent dans son appartement accompagnés de gens armés, et le conduisirent en habit de moine à une petite île de la Propontide, qu’habitait une communauté religieuse. Le bruit de cette révolution domestique remplit la ville de désordre ; mais Porphyrogenète, l’empereur légitime, fut seul l’objet des soins du public ; et une tardive expérience apprit aux fils de Lecapenus qu’ils avaient exécuté pour leur rival un dessein coupable et hasardeux. Hélène leur sœur, femme de Constantin, leur imputa le projet véritable ou faux d’assassiner son mari au milieu d’un festin ; ses partisans prirent l’alarme : les deux usurpateurs furent prévenus dans leur dessein, saisis, dépouillés de la pourpre, et embarqués pour l’île et le monastère où ils venaient d’emprisonner leur père. Le vieux Romain les reçut au rivage avec un sourire moqueur, et après leur avoir justement reproché leur ingratitude et leur folie, offrit à chacun de ses deux collègues à l’empire une portion de l’eau et des nourritures végétales qui composaient ses repas. Constantin VII était âgé de quarante ans lorsqu’il fut mis en possession de l’empire d’Orient, sur lequel il régna ou parut régner près de quinze ans. Il manquait de cette énergie qui eut pu le pousser à une vie active et glorieuse ; les études qui avaient amusé et honoré ses loisirs n’étaient plus compatibles avec les devoirs sérieux d’un souverain. L’empereur, au lieu de régir ses états, s’amusa à enseigner à son fils la théorie du gouvernement : livré à l’intempérance et à la paresse, il laissa tomber les rênes de l’administration dans les mains d’Hélène sa femme, dont la faveur capricieuse faisait toujours regretter le ministre qu’elle éloignait par le choix d’un plus indigne successeur. Toutefois la naissance et les malheurs de Constantin l’avaient rendu cher aux Grecs : ils excusèrent ses fautes, ils respectèrent son savoir, son innocence, sa charité et son amour de la justice ; et la cérémonie de ses funérailles fut honorée des larmes sincères de ses sujets. Suivant un ancien usage, son corps fut exposé en grand appareil dans le vestibule du palais, et les officiers de l’ordre civil et de l’ordre militaire, les patriciens, le sénat et le clergé s’approchèrent chacun à leur tour pour adorer et baiser la dépouille inanimée de leur souverain. Avant que le convoi se mît en marche vers le lieu qui servait de sépulture aux empereurs, un héraut faisait entendre cet effrayant avertissement : « Levez-vous, roi de la terre, et obéissez aux ordres du roi des rois. »

Romain II, le Jeune. A. D. 959, Nov. 15.

On crut que Constantin était mort empoisonné, et Romain, son fils, qui avait pris le nom de son grand-père maternel, monta sur le trône de Constantinople. Un prince qu’à vingt ans on soupçonnait d’avoir hâté le moment où il devait hériter de son père, était sans doute déjà perdu dans l’estime publique ; mais il était plus faible que méchant, et on attribuait la plus grande part de ce crime à sa femme Théophano, d’une basse origine, d’un esprit audacieux, et de mœurs très-corrompues. Le sentiment de la gloire personnelle et du bonheur public, ces vrais plaisirs de la royauté, étaient inconnus au fils de Constantin ; et tandis que les deux frères, Nicéphore et Léon, triomphaient des Sarrasins, il consumait dans une infatigable oisiveté ces journées qu’il devait à son peuple. Le matin, il se rendait au Cirque ; à midi il recevait à sa table les sénateurs ; il passait la plus grande partie de son après-dînée dans le Sphœristerium ou jeu de paume, le seul théâtre de ses victoires. Passant ensuite sur la rive asiatique du Bosphore, il y poursuivait et tuait quatre sangliers de la plus forte taille ; puis revenait dans son palais, fier et content de ses travaux de la journée. Sa force et sa beauté le faisaient remarquer parmi les hommes de son âge : sa taille était droite et élevée comme un jeune cyprès, son teint blanc et animé, ses yeux très-vifs, ses épaules larges et son nez long et aquilin. Tant d’avantages ne purent cependant fixer l’amour de Théophano, et après un règne de quatre ans, elle donna à son mari un breuvage pareil à celui qu’elle avait préparé pour son père.

Nicéphore II, Phocas. A. D. 963. Août 6.

De son mariage avec cette femme impie, Romain avait eu deux fils, qui parvinrent au trône sous le nom de Basile II et de Constantin IX, et deux filles qui portèrent les noms d’Anne et de Théophano. Celle-ci épousa Othon II, empereur d’Occident ; Anne fut mariée à Wolodimir, grand-duc et apôtre de Russie ; et sa petite-fille ayant épousé HenriIer, roi de France, le sang des Macédoniens et peut-être celui des Arsacides coule encore dans les veines de la famille des Bourbons. Après la mort de son mari, l’impératrice voulut régner sous le nom de ses fils, l’un âgé de cinq ans et l’autre de deux. Elle s’aperçut bientôt de l’instabilité d’un trône qui n’avait d’appui qu’une femme qu’on ne pouvait estimer, et deux enfans qu’on ne pouvait craindre. Alors elle porta les yeux autour d’elle pour trouver un protecteur, et se jeta dans les bras du guerrier le plus brave : elle était facile et peu délicate, mais la difformité de son nouvel amant fit croire que l’intérêt pouvait bien être le motif et l’excuse de cette liaison. Nicéphore Phocas avait aux yeux du peuple le double mérite d’un héros et d’un saint. Sous le premier rapport, il était doué de qualités réelles et brillantes : descendant d’une race illustre par des exploits guerriers, il avait montré dans tous les grades et dans toutes les provinces la valeur d’un soldat et les talens d’un général, et il venait d’ajouter à sa gloire par l’importante conquête de l’île de Crète : sa religion était plus équivoque, et son cilice, ses jeûnes, son langage dévot, le désir qu’il montrait de se retirer du monde, n’étaient que le masque d’une profonde et dangereuse ambition. Cependant, il sut en imposer à un saint patriarche par l’influence duquel il obtint un décret du sénat qui lui donnait, durant la minorité des jeunes princes, le commandement absolu des armées de l’Orient. Aussitôt qu’il se fut assuré des chefs et des soldats, il marcha hardiment à Constantinople, écrasa ses ennemis, publia son intelligence avec l’impératrice, et sans dégrader les enfans de Théophano, il prit, avec le titre d’Auguste, la prééminence du rang et la plénitude du pouvoir ; mais le patriarche qui l’avait porté sur le trône ne voulut point lui permettre d’épouser Théophano. Ce second mariage l’assujettit à une peine canonique d’une année : on lui opposa une affinité spirituelle, et il fallut recourir à des subterfuges et à des parjures pour réduire au silence les scrupules du clergé et ceux du peuple. L’empereur perdit sous la pourpre l’attachement de la nation ; et dans un règne de six années, il s’attira la haine des étrangers et celle de ses sujets, qui retrouvèrent en lui l’hypocrisie et l’avarice du premier Nicéphore. Je n’essaierai jamais de justifier ou de pallier l’hypocrisie ; mais je ne craindrai pas d’observer que l’avarice est de tous les vices celui dont on admet la réalité avec le plus de précipitation et que l’on condamne avec le plus de sévérité. Lorsqu’il s’agit d’un citoyen, on se donne rarement la peine d’examiner sa fortune et ses dépenses : pour le dépositaire de la fortune publique, l’économie est toujours une vertu, et l’augmentation des impôts trop souvent un devoir indispensable. Nicéphore, qui avait montré son caractère généreux dans l’usage de son patrimoine, employa scrupuleusement les revenus publics au service de l’état. Au retour de chaque printemps, il marchait en personne contre les Sarrasins ; et les Romains pouvaient aisément calculer l’emploi qui avait été fait de leurs contributions pour des triomphes, des conquêtes, et pour la sûreté de la barrière de l’Orient.

Jean Zimiscès, Basile II, Constantin IX. A. D. 969. Déc. 25.

Parmi les guerriers qui l’avaient conduit au trône et servaient sous ses drapeaux, Jean Zimiscès, brave Arménien d’une noble famille, était celui qui avait mérité et obtenu les récompenses les plus distinguées. Il était au-dessous de la taille ordinaire, mais dans cette petite stature, où se réunissaient les dons de la force et de la beauté, était renfermée l’âme d’un héros. Le frère de l’empereur, qui enviait sa fortune, le fit tomber du rang de général de l’Orient à celui de directeur des postes, et les murmures qu’il se permit à cette occasion furent punis de la disgrâce et de l’exil. Mais Zimiscès était compté parmi les nombreux amans de l’impératrice : il obtint par son crédit qu’on lui permît de demeurer à Chalcédoine, aux environs de la capitale : il eut soin, dans des visites amoureuses et clandestines, de la payer de cette preuve de ses bontés, et Théophano consentit avec joie à la mort d’un mari avare et difforme. Des conspirateurs audacieux et fidèles furent cachés dans les chambres les plus secrètes du palais : au milieu des ténèbres d’une nuit d’hiver, Zimiscès et les chefs du complot s’embarquèrent sur une chaloupe, traversèrent le Bosphore, débarquèrent aux environs du palais, et montèrent sans bruit par une échelle de corde que leur jetèrent les femmes de l’impératrice. Ni la défiance de Nicéphore, ni les avertissemens de ses amis, ni les secours tardifs de son frère Léon, ni l’espèce de forteresse qu’il s’était formée dans son palais, ne purent le défendre contre un ennemi domestique à la voix duquel toutes les portes s’ouvraient aux assassins. Il dormait sur une peau d’ours étendue par terre ; éveillé par le bruit des conjurés, il aperçut trente poignards levés sur lui. Il n’est pas sûr que Zimiscès ait trempé ses mains dans le sang de son souverain, mais il se donna du moins le barbare plaisir de jouir du spectacle de sa vengeance. L’insultante cruauté des meurtriers retarda de quelques instans la mort de l’empereur ; et du moment où, des fenêtres du palais, la multitude aperçut la tête de Nicéphore, le tumulte se calma, et l’Arménien fut proclamé empereur d’Orient. Au jour fixé pour son couronnement, l’intrépide patriarche, l’arrêtant sur la porte de l’église de Sainte-Sophie, lui déclara que, coupable du crime de meurtre et de trahison, il devait au moins, en signe de repentir, se séparer d’une complice encore plus criminelle que lui. Cette saillie de zèle apostolique ne dut pas déplaire beaucoup au nouvel empereur, incapable de conserver ni amour ni confiance pour une femme qui avait tant de fois violé les obligations les plus sacrées : ainsi donc, au lieu de partager le trône, Théophano fut ignominieusement chassée de son lit et de son palais. Elle se livra, dans leur dernière entrevue, à une rage aussi impuissante que forcenée ; elle accusa son amant d’ingratitude, s’emporta aux injures et aux coups contre son fils Bazile, qui demeurait dans le silence et la soumission en présence d’un collègue supérieur à lui ; et avouant ses prostitutions, elle déclara qu’il était le fruit d’un adultère. L’exil de cette femme audacieuse, la punition de quelques-uns de ses plus obscurs complices, satisfirent à l’indignation publique. On pardonna à Zimiscès la mort d’un prince détesté du peuple, et l’éclat de ses vertus fit oublier son crime. Sa profusion fut peut-être moins utile à l’état que l’avarice de Nicéphore ; mais la douceur et la générosité de son caractère charmèrent tous ceux qui l’approchaient, et il ne marcha sur les traces de son prédécesseur que dans le chemin de la victoire. Il passa dans les camps la plus grande partie de son règne ; il signala sa valeur personnelle et son activité sur le Danube et sur le Tigre, jadis les limites de l’Empire romain ; et en triomphant des Russes et des Sarrasins, il mérita les noms de sauveur de l’empire et de vainqueur de l’Orient. Lorsqu’il revint de la Syrie pour la dernière fois, il observa que les eunuques possédaient les terres les plus fertiles de ses nouvelles provinces. « Est-ce donc pour eux, s’écria-t-il avec une vertueuse indignation, que nous avons livré des batailles et fait des conquêtes ? Est-ce pour eux que nous versons notre sang et que nous épuisons les trésors du peuple ? » Ces plaintes retentirent jusqu’au fond du palais, et la mort de Zimiscès offrit de forts indices de poison.

Basile II et Constantin IX. A. D. 976. Janv. 10.

Durant cette usurpation, ou si l’on veut durant cette régence de douze années, les deux empereurs légitimes Basile et Constantin, étaient parvenus sans éclat à l’âge de virilité. Leur jeunesse n’avait pas permis de laisser le pouvoir entre leurs mains ; ils s’étaient conduits envers leur tuteur avec la respectueuse modestie due à son âge et à son mérite : celui-ci, qui n’avait point d’enfans, ne songea point à les priver de la couronne ; il administra leur patrimoine fidèlement et avec habileté, et la mort prématurée de Zimiscès fut pour les fils de Romain une perte plutôt qu’un avantage. Leur défaut d’expérience les réduisit encore durant douze années à végéter dans l’obscurité, sous la tutèle d’un ministre qui prolongea sa domination en leur persuadant de se livrer aux plaisirs de la jeunesse, et leur inspirant du dédain pour les travaux du gouvernement. Le faible Constantin demeura pour toujours arrêté dans les filets de soie tendus autour de lui ; mais son frère aîné, qui sentait l’impulsion du génie et le besoin d’agir, fronça le sourcil, et le ministre disparut. Basile fut reconnu souverain de Constantinople et des provinces de l’Europe ; mais l’Asie était opprimée par Phocas et Sclerus, qui tour à tour amis ou ennemis, sujets et rebelles, maintenaient leur indépendance, et s’efforçaient d’atteindre aux succès de tant d’usurpateurs qui les avaient précédés. Ce fut contre ces ennemis domestiques que le fils de Romain fit d’abord briller son épée ; ils tremblèrent devant un prince rempli de courage et armé par les lois. Phocas, au moment de combattre, atteint d’un trait ou par l’effet du poison, tomba de son cheval à la tête de son armée. Sclerus, qui avait été chargé de chaînes deux fois, et deux fois revêtu de la pourpre, désirait passer tranquillement le peu de jours qui lui restaient. Lorsque ce vieillard, les yeux humides de larmes, la démarche mal assurée, et s’appuyant sur deux hommes de sa suite, s’approcha du trône, l’empereur, avec toute l’insolence de la jeunesse et du pouvoir, s’écria : « Est-ce donc là l’homme que nous avons craint si long-temps ? » Basile avait affermi son autorité et rétabli la tranquillité dans l’empire ; mais la gloire militaire de Nicéphore et de Zimiscès ne lui permettait pas de reposer tranquille dans son palais. Ses longues et fréquentes expéditions contre les Sarrasins furent plus glorieuses qu’utiles à l’état ; mais il anéantit le royaume des Bulgares, et il paraît que c’est le triomphe le plus important des armes romaines depuis l’époque de Bélisaire. Toutefois ses sujets, au lieu de célébrer leur prince victorieux, détestèrent son avide et parcimonieuse avarice ; et dans le récit imparfait qui nous est resté de ses exploits, on n’aperçoit que le courage, la patience et la férocité d’un soldat. Son esprit avait été gâté par une éducation vicieuse, qui cependant ne put triompher de son énergie ; il était étranger à toutes les sciences, et le souvenir de son grand-père, si savant et si faible, semblait autoriser son mépris réel ou simulé des lois et des jurisconsultes, des artistes et des arts. Un tel caractère, dans un tel siècle, laissa prendre à la superstition le plus sûr et le plus solide empire : passé les premiers désordres de sa jeunesse, Basile II se soumit, soit dans son palais, soit dans son camp, à toutes les mortifications d’un ermite ; il portait un habit de moine sous sa robe et son armure ; il fit le vœu de continence, et le garda ; il s’interdit pour jamais l’usage du vin et de la viande. À l’âge de soixante-huit ans, poussé par son humeur martiale, il était prêt à s’embarquer pour une sainte expédition contre les Sarrasins de la Sicile ; la mort le prévint, et Basile, surnommé la terreur des Bulgares, quitta ce monde au milieu des bénédictions du clergé et des imprécations du peuple. [Constantin IX. A. D. 1025. Déc.]Après sa mort, Constantin son frère jouit environ trois ans du pouvoir ou plutôt des plaisirs de la royauté, et ne prit pour son empire d’autre soin que celui de se choisir un successeur ; il avait eu soixante-six ans le titre d’Auguste, et le règne de ces deux frères est le plus long et le plus obscur de la monarchie de Byzance.

Romain III, Argyrus. A. D. 1028. Nov. 12.

Cette succession en droite ligne de cinq empereurs de la même famille qui avaient occupé le trône l’espace de cent soixante ans, avait attaché les Grecs à la dynastie macédonienne, trois fois respectée par les usurpateurs du pouvoir. Après la mort de Constantin IX, le dernier mâle de cette maison commence une scène nouvelle et moins régulière, où la durée du règne de douze empereurs n’égale pas celle du règne de Constantin IX. Son frère aîné avait préféré à l’intérêt public le mérite particulier de la chasteté, et Constantin n’avait eu que trois filles ; Eudoxie, qui se fit religieuse, Zoé et Théodora : elles étaient parvenues à la maturité de leur âge dans l’ignorance et la virginité, lorsque, dans le conseil de leur père mourant, on s’occupa du soin de les marier. Théodora, trop dévote ou trop froide, refusa de donner un héritier à l’empire ; mais Zoé, victime volontaire, consentit à se présenter à l’autel. On choisit pour son époux Romain Argyrus, patricien, d’une figure agréable et d’une bonne réputation ; sur le refus qu’il fit de cet honneur, on lui signifia que s’il n’obéissait pas, il n’avait qu’à choisir entre la mort et la perte de la vue. Il était marié, et l’affection qu’il avait pour sa femme était cause de sa résistance ; mais cette femme généreuse sacrifia son bonheur à la sûreté et à la grandeur de son mari, et en se retirant dans un monastère, leva le seul obstacle qui l’empêchât de s’unir à la famille impériale. Après la mort de Constantin, le sceptre passa dans les mains de Romain III ; mais son administration intérieure et ses opérations au dehors furent également faibles et infructueuses ; l’âge de Zoé, parvenue alors à sa quarante-huitième année, la rendit peu propre à fonder de grandes espérances de postérité ; cependant il permettait encore les plaisirs, et l’impératrice honorait de sa faveur un de ses chambellans, le beau Michel, Paphlagonien, dont le premier métier avait été celui de changeur de monnaie. Romain, par reconnaissance ou par esprit de justice, favorisait ce coupable amour ou se rendait facile sur les preuves de leur innocence ; mais Zoé justifia bientôt cette maxime romaine, que toute femme adultère est capable d’empoisonner son mari : la mort de Romain fut, au grand scandale de l’empire, suivie immédiatement du mariage de Zoé et de l’élévation de son amant au trône sous le nom de Michel IV. [Michel IV, le Paphlagonien. A. D. 1034. Avril 11.]Les espérances de Zoé furent cependant trompées ; au lieu d’un amant plein de vigueur et de reconnaissance, elle n’avait placé dans son lit qu’un misérable valétudinaire dont la santé et la raison étaient affaiblies par des accès d’épilepsie, et dont la conscience était déchirée par le désespoir et le remords. On appela au secours de Michel les plus habiles médecins du corps et de l’âme. On amusa son inquiétude par de fréquens voyages aux eaux et sur les tombeaux des saints les plus en vogue. Les moines applaudissaient à ses mortifications, et, la restitution exceptée (mais à qui aurait-il restitué ?), il employa tous les moyens qu’il croyait alors propres à expier son crime. Tandis qu’il gémissait et priait sous le sac et la cendre, son frère, l’eunuque Jean, s’amusait de ses remords, et recueillait les suites d’un forfait dont il avait été en secret le plus coupable auteur. Il n’eut dans son administration d’autre objet que de satisfaire son avarice ; et Zoé fut traitée en captive dans le palais de ses pères et par ses esclaves. L’eunuque s’apercevant que la maladie de son frère était sans remède, s’occupa de la fortune de son neveu, qui portait aussi le nom de Michel et qu’on surnomma Calaphate, d’après le métier de son père, qui travaillait à la carène des vaisseaux. Zoé suivit les volontés de l’eunuque ; elle adopta pour son fils le fils d’un ouvrier, et cet héritier étranger fut, en présence du sénat et du clergé, revêtu du titre et de la pourpre des Césars. La faible Zoé fut accablée de la liberté et du pouvoir qu’elle recouvra à la mort du Paphlagonien ; quatre jours après, elle plaça la couronne sur la tête de Michel V, qui lui avait promis, par des larmes et des sermens, d’être toujours le plus empressé et le plus obéissant de ses sujets. [Michel V, ou Calaphate. A. D. 1041. Déc. 14]Son règne dura peu, et ne présente d’autre fait qu’une odieuse ingratitude envers l’eunuque et l’impératrice, ses bienfaiteurs. On vit avec joie la disgrâce de l’eunuque ; mais Constantinople murmura, et enfin se plaignit hautement de l’exil de Zoé, fille d’un si grand nombre d’empereurs. On avait oublié ses vices, et Michel apprit qu’il survient une époque où la patience des plus vils esclaves fait place à la fureur et à la vengeance. Les citoyens de toutes les classes s’attroupèrent en tumulte, et cette redoutable sédition dura trois jours ; ils assiégèrent le palais, forcèrent les portes, tirèrent leur mère Zoé de sa prison, Théodora de son monastère, et condamnèrent le fils de Calaphate à perdre les yeux ou la vie. [Zoé et Théodora. A. D. 1042. Avril 21.] Les Grecs virent avec surprise deux femmes, pour la première fois, s’asseoir sur le même trône, présider au sénat et donner audience aux ambassadeurs des nations. Un partage si singulier ne dura que deux mois. Les deux souveraines se détestaient secrètement ; elles avaient des caractères, des intérêts et des partisans opposés. Théodora montrant toujours de l’aversion pour le mariage, l’infatigable Zoé, âgée alors de soixante ans, consentit encore, pour le bien public, à subir les caresses d’un troisième mari et les censures de l’Église grecque. [Constantin IX, ou Monomaque. A. D. 1042. Juin 11.]Ce troisième mari prit le nom de Constantin IX et le surnom de Monomaque, seul combattant, nom relatif sans doute à la valeur qu’il avait montrée et à la victoire qu’il avait remportée dans quelque querelle publique ou particulière. Mais les douleurs de la goutte venaient souvent le tourmenter, et ce règne dissolu n’offrit qu’une alternative de maladie et de plaisirs. Sclerena, belle veuve d’une noble famille, qui avait accompagné Constantin lors de son exil dans l’île de Lesbos, s’enorgueillissait du nom de sa maîtresse. Après le mariage de Constantin et son avénement au trône, elle fut revêtue du titre d’Augusta ; la pompe de sa maison fut proportionnée à cette dignité, et elle occupa au palais un appartement contigu à celui de l’empereur. Zoé (telle fut sa délicatesse ou sa corruption) permit ce scandaleux partage ; et Constantin se montra en public entre sa femme et sa concubine. [Théodora. A. D. 1064. Nov. 30.]Il survécut à l’une et à l’autre ; mais la vigilance des amis de Théodora prévint les projets de Constantin, qui, sur la fin de sa carrière, voulait changer l’ordre de la succession ; après sa mort, elle rentra, de l’aveu de la nation, en possession de son héritage. Quatre eunuques gouvernèrent en paix l’empire d’Orient sous son nom ; et voulant prolonger leur domination, ils persuadèrent à l’impératrice, alors très-avancée en âge, de nommer Michel VI son [Michel VI, ou Stratioticus. A. D. 1056. Août 22.]successeur. Le surnom de Stratioticus nous apprend qu’il avait suivi la profession militaire ; mais ce vétéran infirme et décrépit ne pouvait voir que par les yeux de ses ministres et agir par leurs mains. Tandis qu’il s’élevait sur le trône, Théodora, dernier rejeton de la dynastie macédonienne ou basiléenne, descendait au tombeau. J’ai parcouru à la hâte, et je finis avec plaisir cette honteuse et destructive période de vingt-huit ans, durant laquelle les Grecs tombèrent au-dessous du niveau commun de la servitude, et furent, comme un vil troupeau, transférés de maître en maître, selon le caprice de deux vieilles femmes.

Isaac I, Comnène. A. D. 1057. Août 31.

Du milieu de cette nuit de servitude, on voit commencer à s’élever un rayon de liberté, ou du moins une étincelle de courage. Les Grecs avaient conservé ou rétabli l’usage des surnoms, qui perpétuent le souvenir des vertus héréditaires ; et nous pouvons désormais distinguer le commencement, la succession et les alliances des dernières dynasties de Constantinople et de Trébisonde. Les Comnène, qui soutinrent quelque temps l’empire prêt à s’écrouler, se disaient originaires de Rome ; mais leur famille était établie dès long-temps en Asie. Leurs domaines patrimoniaux se trouvaient situés dans le district de Castamona, aux environs de l’Euxin ; et un de leurs chefs, déjà lancé dans la carrière de l’ambition, revoyait avec tendresse, et peut-être avec regret, l’habitation modeste mais honorable de ses pères. Le premier personnage connu de cette branche fut l’illustre Manuel, qui, sous le règne de Basile II, contribua, par ses batailles et ses négociations, à apaiser les troubles de l’Orient. Il laissa deux fils en bas âge, Isaac et Jean, qu’avec la confiance du mérite il légua à la reconnaissance et à la faveur du souverain. Ces nobles jeunes gens furent instruits avec soin dans tout ce qu’enseignaient les moines, dans les arts du palais et les exercices de la guerre ; et, après avoir servi dans les gardes, ils parvinrent bientôt au commandement des armées et des provinces. Leur union fraternelle doubla la force et la réputation des Comnène. Ils ajoutèrent à l’éclat de leur ancienne famille, en épousant, l’un une princesse de Bulgarie qui se trouvait captive, et l’autre la fille d’un patricien surnommé Caron, à cause du grand nombre d’ennemis qu’il avait envoyés aux enfers. Les troupes avaient servi malgré elles, bien qu’avec fidélité, une suite d’empereurs efféminés. L’élévation de Michel VI était un outrage pour des généraux plus habiles que lui ; la parcimonie de ce prince et l’insolence des eunuques augmentaient leur mécontentement. Ils s’assemblèrent en secret dans l’église de Sainte-Sophie ; et les suffrages de ce synode militaire se seraient réunis en faveur de Catacalon, vieux et vaillant guerrier, si, par un sentiment de patriotisme ou de modestie, ce respectable vétéran ne leur avait rappelé que la naissance doit accompagner le mérite de celui qu’on veut placer sur le trône. Isaac Comnène réunit toutes les voix. Les conjurés se séparèrent sans délai, et se rendirent dans les plaines de la Phrygie, à la tête de leurs escadrons et de leurs détachemens respectifs. Michel ne put soutenir qu’une bataille ; il n’avait sous ses drapeaux que les mercenaires de la garde impériale, étrangers à l’intérêt public, et animés seulement par un principe d’honneur et de reconnaissance. Après leur défaite, l’empereur, plein d’effroi, demanda un traité ; et telle était la modération d’Isaac Comnène, qu’il allait y consentir ; mais Michel fut trahi par ses ambassadeurs, et Comnène averti par ses amis. Le premier, abandonné de tout le monde, se soumit à la voix du peuple ; le patriarche affranchit la nation de son serment de fidélité ; et, au moment où il rasa la tête de l’empereur, qu’on reléguait dans un monastère, il le félicita d’échanger une couronne terrestre contre le royaume du ciel ; échange toutefois que ce prêtre n’aurait probablement pas agréé pour son propre compte. Le même patriarche couronna solennellement Isaac Comnène : l’épée qu’il fit graver sur les monnaies put être regardée comme un symbole insultant, si elle désignait le droit de conquête qui avait assuré le trône à Comnène ; toutefois cette épée avait été tirée contre les ennemis de l’état, étrangers ou domestiques. L’affaiblissement de sa santé et de sa force diminuèrent son activité ; et se voyant près de la mort, il résolut de mettre quelque intervalle entre le trône et l’éternité. Mais au lieu de laisser l’empire pour dot à sa fille, sa raison et son inclination se réunissaient pour l’engager à remettre le sceptre dans les mains de son frère Jean, prince guerrier et patriote, et père de cinq fils qui devaient maintenir la couronne dans sa famille. On put voir d’abord, dans les modestes refus de celui-ci, un effet naturel de sa réserve et de son attachement pour son frère et sa nièce ; mais, dans son inflexible obstination à refuser l’empire, bien qu’elle semble revêtir les couleurs de la vertu, on doit condamner un criminel oubli de son devoir, et un tort réel et peu commun envers sa famille et son pays. La pourpre qu’il refusa constamment fut acceptée par Constantin Ducas, ami de la maison des Comnène, et qui, à une extraction noble, joignait l’habitude des fonctions civiles et de la réputation en ce genre. Isaac se retira dans un couvent, où il recouvra la santé et survécut deux ans à son abdication, soumis aux ordres de son abbé. Il suivit la règle de saint Basile, et remplit les fonctions les plus serviles du monastère ; mais le reste de vanité, qu’il conservait sous son habit de moine, fut satisfait des visites fréquentes et respectueuses qu’il reçut de l’empereur régnant, dont il était révéré comme un bienfaiteur et comme un saint.

Constantin X, Ducas. A. D. 1059. Déc. 25.

Si Constantin X fut en effet l’homme qui mérita le mieux de monter sur le trône, il faut plaindre la dégénération de son siècle et de sa nation. Occupé à composer des déclamations puériles qui ne lui purent obtenir la couronne de l’éloquence, à ses yeux plus précieuse que celle de Rome, livré aux fonctions subalternes de juge, il oublia les devoirs d’un souverain et d’un guerrier. Loin d’imiter l’indifférence patriotique des auteurs de son élévation, Ducas ne parut occupé que du soin d’assurer aux dépens de la république le pouvoir et la fortune de ses enfans. Michel VII, Andronic Ier et Constantin XII, ses trois fils, obtinrent en bas âge le titre d’Auguste ; la mort de leur père, qui arriva bientôt après, leur laissa l’empire à partager. [Eudoxie. A. D. 1067. Mai.]En mourant, il confia l’administration de l’état à Eudoxie sa femme ; mais l’expérience lui avait appris qu’il devait protéger ses fils contre les dangers d’un second mariage ; Eudoxie promit de ne point se remarier ; et cet engagement solennel, attesté par les principaux sénateurs, fut déposé entre les mains du patriarche. Sept mois n’étaient pas écoulés, lorsque les besoins d’Eudoxie ou ceux de l’état parlèrent fortement en faveur des mâles vertus d’un soldat : son cœur avait déjà choisi Romain Diogène, qu’elle fit passer de l’échafaud sur le trône. La découverte d’un complot criminel l’exposait à toute la rigueur des lois ; sa beauté et sa valeur le justifièrent aux yeux de l’impératrice ; elle le condamna d’abord à un exil peu fâcheux, et le second jour elle le rappela pour le mettre à la tête des armées de l’Orient. Le public ne savait pas alors qu’elle lui destinait la couronne ; et un de ses émissaires sut profiter de l’ambition du patriarche Xiphilin, pour tirer de ses mains l’écrit qui aurait dévoilé à tous les yeux la mauvaise foi et la légèreté de l’impératrice. Xiphilin réclama d’abord la sainteté des sermens et le respect sacré qu’on doit aux dépôts ; mais on lui fit entendre que c’était son frère dont Eudoxie voulait faire un empereur ; alors ses scrupules se relâchèrent, et il avoua que la sûreté publique était la suprême loi : il rendit l’écrit important ; et quand la nomination de Romain eut renversé ses espérances, il ne pouvait plus ni rentrer en possession du papier qui le mettait en sûreté, ni rétracter ce qu’il avait dit, ni s’opposer au second mariage de l’impératrice. [Romain III, Diogène. A. D. 1067. Août.]Toutefois des murmures se faisaient entendre dans le palais ; les Barbares qui le gardaient agitaient leurs haches en faveur de la maison de Ducas, et ils ne se montrèrent paisibles qu’au moment où les jeunes princes furent apaisés par les larmes d’Eudoxie, et les assurances solennelles qu’ils reçurent de la fidélité de leur tuteur, qui soutint avec honneur et dignité le titre d’empereur. Je raconterai plus bas l’infructueuse valeur qu’il opposa aux progrès des Turcs. Sa défaite et sa captivité causèrent une blessure mortelle à la monarchie de Byzance ; et, remis en liberté par le sultan, il ne retrouva ni sa femme ni ses sujets. [Michel VII, Parapinace, Andronic Ier, Constantin XII. A. D. 1071. Août.]Eudoxie avait été reléguée dans un monastère, et les sujets de Romain avaient adopté cette rigoureuse maxime de loi civile, qu’un homme au pouvoir de l’ennemi est privé des droits publics et particuliers de citoyen, comme s’il était frappé de mort. Au milieu de la consternation générale, le César Jean fit valoir l’inviolable droit de ses trois neveux : Constantinople l’écouta, et Romain, alors entre les mains des Turcs, fut déclaré ennemi de la république, et reçu comme tel aux frontières. Il ne fut pas plus heureux contre ses sujets qu’il ne l’avait été contre les étrangers : la perte de deux batailles le détermina à céder le trône, sur la promesse d’un traitement honorable ; mais ses ennemis, dépourvus de bonne foi et d’humanité, le privèrent de la vue ; et, ne daignant pas même étancher le sang qui coulait de ses plaies, ils le laissèrent s’y corrompre, en sorte qu’il fut bientôt délivré des misères de la vie. Sous le triple règne de la maison de Ducas, les deux frères cadets furent réduits aux vains honneurs de la pourpre ; l’aîné, le pusillanime Michel, était incapable de soutenir le sceptre de l’empire ; et son surnom de Parapinace annonça le reproche qu’on lui faisait, et qu’il partageait avec un de ses avides favoris, d’avoir augmenté le prix du blé et d’en avoir diminué la mesure. Le fils d’Eudoxie fit dans l’école de Psellus, et d’après l’exemple de sa mère, quelques progrès dans l’étude de la philosophie et de la rhétorique ; mais son caractère fut dégradé plutôt qu’ennobli par les vertus d’un moine et le savoir d’un sophiste. Deux généraux, encouragés par le mépris que leur inspirait l’empereur et la bonne opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes, se trouvant à la tête des légions de l’Europe et de l’Asie, prirent la pourpre à Andrinople et à Nicée ; ils se révoltèrent dans le même mois ; ils portaient le même nom de Nicéphore, mais on les distinguait par les surnoms de Bryennius et de Botaniate. Le premier était alors dans toute la maturité de la sagesse et du courage ; le second n’était recommandable que par des exploits passés. Tandis que Botaniate s’avançait avec circonspection et avec lenteur, son compétiteur, plus actif, était en armes devant les murs de Constantinople. Bryennius avait de la réputation et la faveur du peuple ; mais il ne put empêcher ses troupes de piller et de brûler un faubourg ; et le peuple, qui aurait accueilli le rebelle, repoussa l’incendiaire de son pays. Cette révolution dans l’opinion publique fut favorable à Botaniate, qui enfin, à la tête d’une armée de Turcs, s’approcha des rivages de Chalcédoine. Le patriarche, le synode et le sénat firent publier, dans les rues de Constantinople, une invitation à tous les citoyens de la capitale, de se réunir dans l’église de Sainte-Sophie ; et, dans cette assemblée générale, on délibéra tranquillement et sans désordre sur le choix d’un empereur. Les gardes de Michel auraient pu disperser cette multitude désarmée ; mais ce faible prince, s’applaudissant de sa modération et de sa clémence, déposa les signes de la royauté, en dédommagement desquels on lui donna l’habit de moine et le titre d’archevêque d’Éphèse. Constantin, son fils, naquit et fut élevé dans la pourpre ; et une fille de la maison de Ducas illustra le sang et affermit le trône dans la famille des Comnène.

Nicéphore III, Botaniate. A. D. 1078. Mars 25.

Jean Comnène, frère de l’empereur Isaac, après le refus généreux qu’il avait fait de la couronne, avait passé le reste de ses jours dans un honorable repos. Il laissait huit enfans d’Anne, son épouse, femme d’un courage et d’une habileté supérieure à son sexe ; trois filles multiplièrent les alliances des Comnène avec les plus nobles d’entre les Grecs. L’aîné de ses cinq fils, Manuel, fut enlevé par une mort prématurée ; Isaac et Alexis parvinrent à l’empire, et rétablirent la grandeur impériale de leur maison ; Adrien et Nicéphore, les plus jeunes, en jouirent sans peine et sans danger. Alexis, le troisième et le plus distingué des cinq, avait été doué par la nature des plus précieuses qualités du corps et de l’esprit : développées par une éducation libérale, elles avaient été exercées ensuite dans l’école de l’obéissance et de l’adversité. L’empereur romain, par un soin paternel, ne voulut pas lui permettre de s’exposer dans la guerre des Turcs ; mais la mère des Comnène fut enveloppée avec toute son ambitieuse famille dans une accusation de crime de lèse-majesté, et reléguée par les fils de Ducas dans une île de la Propontide. Les deux frères en sortirent bientôt pour se distinguer et arriver à la faveur. Ils combattirent, sans se quitter, les rebelles et les Barbares, et demeurèrent attachés à l’empereur Michel, jusqu’à l’époque où il fut abandonné de tout le monde et de lui-même. Dans sa première entrevue avec Botaniate : « Prince, lui dit Alexis, avec une noble candeur, mon devoir m’avait rendu votre ennemi, les décrets de Dieu et ceux du peuple m’ont fait votre sujet ; jugez de ma fidélité à venir par mon opposition passée. » Honoré de l’estime et de la confiance du successeur de Michel, il employa sa valeur contre trois rebelles qui troublaient la paix de l’empire, ou du moins celle des empereurs. Ursel, Bryennius et Basilacius, redoutables par leurs nombreuses troupes et leur réputation militaire, furent vaincus successivement, et amenés au pied du trône chargés de chaînes ; et quelle que soit la manière dont ils furent traités par une cour timide et cruelle, ils applaudirent à la clémence et au courage de leur vainqueur. Cependant la crainte et le soupçon s’attachèrent bientôt à la fidélité des Comnène, et il n’est pas facile de régler entre un sujet et un despote la dette de reconnaissance que le premier est prêt à réclamer par une révolte, et dont le second est tenté de se débarrasser au moyen d’un bourreau. Alexis ayant refusé de marcher contre un quatrième rebelle, mari de sa sœur, ce refus effaça le mérite ou même le souvenir de ses services. Les favoris de Botaniate provoquèrent par leurs accusations l’ambition qu’ils redoutaient, et la retraite des deux frères put avoir pour excuse la nécessité de défendre leur vie et leur liberté. Les femmes de cette famille furent placées dans un asile respecté par les tyrans ; les hommes montèrent à cheval, sortirent de la ville et arborèrent l’étendard de la révolte ; les soldats, qui s’étaient rassemblés peu à peu dans la capitale et les environs, étaient dévoués à la cause d’un chef victorieux et outragé : des intérêts communs et des alliances lui attachaient la maison de Ducas. Les deux Comnène se renvoyaient mutuellement le trône, et cette dispute généreuse se termina par la résolution d’Isaac, qui revêtit son frère cadet du nom et des emblèmes de la royauté. Ils revinrent sous les murs de Constantinople, pour menacer plutôt que pour assiéger cette ville imprenable ; mais ils corrompirent la fidélité des gardes, et surprirent une porte, tandis que la flotte était occupée à se défendre contre l’actif et courageux George Paléologue, qui dans cette occasion combattait son père, sans songer qu’il travaillait pour sa postérité. Alexis monta sur le trône, et son vieux compétiteur fut enseveli dans l’ombre d’un monastère. Une armée composée de soldats de diverses nations obtint le pillage de la ville ; mais ces désordres publics furent expiés par les larmes et les jeûnes des Comnène, qui se soumirent à toutes les pénitences compatibles avec la possession de l’empire.

Alexis I er, Comnène. A. D. 1081. Avril.

La vie de l’empereur Alexis a été écrite par celle de ses filles qu’il aimait le plus. La princesse Anne Comnène, inspirée par sa tendresse et par l’estimable désir de perpétuer les vertus de son père, sentit bien que les lecteurs douteraient de sa véracité. Elle proteste à diverses reprises, qu’outre les faits parvenus à sa connaissance personnelle, elle a recherché les discours et les écrits de tous ceux qui ont vécu sous le règne de son père ; qu’après un intervalle de trente ans, oubliée du monde, qu’elle a elle-même oublié, sa triste solitude est inaccessible à l’espérance et à la crainte, et que la vérité, la simple et respectable vérité est plus sacrée pour elle que la gloire de son père ; mais au lieu de cette simplicité de style et de narration qui attire la confiance, un étalage recherché de savoir et de fausse rhétorique laisse voir à chaque page la vanité d’une femme auteur. Le véritable caractère d’Alexis se perd dans une vague accumulation de vertus ; un ton perpétuel de panégyrique et d’apologie éveille nos soupçons, nous fait douter de la véracité de l’historien et du mérite du héros. On ne peut toutefois se refuser à la vérité de cette importante remarque : que les désordres de cette époque furent le malheur et la gloire d’Alexis ; et que les vices de ses prédécesseurs et la justice du ciel accumulèrent sur son règne toutes les calamités qui peuvent affliger un empire dans sa décadence. En Orient, les Turcs victorieux avaient établi, de la Perse à l’Hellespont, le règne du Koran et du croissant : la valeur chevaleresque des peuples de la Normandie envahissait l’Occident, et dans les intervalles de paix, le Danube apportait de nouveaux essaims de guerriers, qui avaient acquis dans l’art militaire ce qu’ils avaient perdu du côté de la férocité des mœurs. La mer n’était pas plus tranquille que le continent, et tandis qu’un ennemi déclaré attaquait les frontières, des traîtres et des conspirateurs alarmaient l’intérieur du palais. Tout à coup les Latins déployèrent l’étendard de la croix : l’Europe se précipita sur l’Asie, et cette inondation fut au moment d’engloutir Constantinople. Durant la tempête, Alexis gouverna le vaisseau de l’empire avec autant de dextérité que de courage. À la tête des armées, hardi, rusé, patient, infatigable, il savait profiter de ses avantages, et se relever d’une défaite avec une vigueur que rien ne pouvait abattre. Il rétablit la discipline parmi les troupes ; et son exemple, ainsi que ses préceptes, créèrent une nouvelle génération d’hommes et de soldats. Il montra dans ses négociations avec les Latins toute sa patience et son habileté ; son œil pénétrant saisit le nouveau système de ces peuples de l’Europe qu’il ne connaissait pas ; et j’exposerai dans un autre endroit les vues supérieures avec lesquelles il balança les intérêts et les passions des champions de la première croisade. Durant les trente-sept années de son règne, il sut contenir la jalousie qu’il excitait parmi ses égaux, et la leur pardonner ; il remit en vigueur les lois relatives à la tranquillité de l’état, comme à celle des particuliers ; les sciences et les arts utiles furent cultivés ; les bornes de l’empire furent reculées soit en Europe, soit en Asie ; et la famille des Comnène garda le sceptre jusqu’à la troisième et à la quatrième génération. Cependant la difficulté des temps où il vécut mit à découvert quelques défauts de son caractère, et exposa sa mémoire à des reproches bien ou mal fondés. Le lecteur sourit des éloges infinis que sa fille donne si souvent à son héros en fuite ; on peut, dans la faiblesse ou la prudence à laquelle le contraignit sa situation, soupçonner un défaut de courage personnel, et les Latins traitent de perfidie et de dissimulation l’art qu’il employa dans ses négociations. Le grand nombre d’individus des deux sexes que comptait alors sa famille, augmentait l’éclat du trône et assurait la succession ; mais leur luxe et leur orgueil révoltèrent les patriciens, épuisèrent le trésor royal, et insultèrent à la misère du peuple. Nous apprenons par le fidèle témoignage d’Anne Comnène que les travaux de l’administration détruisirent le bonheur et affaiblirent la santé de son père : la longueur et la sévérité de son règne lassèrent Constantinople, et lorsqu’il mourut il avait perdu l’amour et le respect de ses sujets. Le clergé ne pouvait lui pardonner d’avoir employé les richesses de l’Église à la défense de l’état ; mais il loua ses connaissances théologiques et son zèle ardent pour la foi orthodoxe, qu’il défendit par ses discours, sa plume et son épée. Son caractère fut rétréci par la superstition des Grecs ; et un même principe, inconséquent dans ses effets, le porta à fonder un hôpital pour les malades et les pauvres, et à ordonner le supplice d’un hérétique, qui fut brûlé vif dans la place de Sainte-Sophie. Ceux qui avaient vécu dans son intimité suspectèrent même ses vertus morales et religieuses. Lorsque dans ses derniers momens, Irène sa femme le pressait de changer l’ordre de la succession, il éleva sa tête, et répondit par un soupir accompagné d’une pieuse exclamation sur les vanités de ce monde. L’impératrice indignée lui adressa ces paroles qu’on aurait pu graver sur son tombeau ; « Vous mourez comme vous avez vécu, en HYPOCRITE. »

Jean, Calo Jean. A. D. 1118. Août 15.

Irène voulait supplanter l’aîné de ses fils en faveur de la princesse Anne, sa fille, qui, malgré sa philosophie, n’aurait pas refusé le diadème ; mais les amis de la patrie ne souffrirent pas que la succession sortît de la ligne masculine ; l’héritier légitime tira le sceau royal du doigt de son père, qui ne s’en aperçut pas ou qui y consentit, et l’empire obéit au maître du palais. L’ambition et la vengeance excitèrent Anne Comnène à conspirer contre la vie de son frère ; et son projet ayant manqué par les craintes et les scrupules de son mari, elle s’écria en colère que la nature avait confondu les sexes, et avait donné à Bryennius l’âme d’une femme. Jean et Isaac, fils d’Alexis, conservèrent entre eux cette amitié fraternelle, vertu héréditaire dans leur famille ; et le cadet se contenta du titre de sebastocrator, c’est-à-dire d’une dignité presque égale à celle de l’empereur, mais sans pouvoir. Les droits de la primogéniture se trouvaient heureusement unis à ceux du mérite ; le teint basané du nouvel empereur, la dureté de ses traits et la petitesse de sa taille lui valurent le surnom ironique de Calo Joannes, ou de Jean-le-Beau, que ses sujets reconnaissans accordèrent ensuite d’une manière plus sérieuse aux beautés de son esprit. Après la découverte de son complot, Anne devait perdre sa fortune et la vie. La clémence de l’empereur épargna ses jours ; mais, après avoir examiné par ses yeux le faste et les trésors étalés dans son palais, il disposa de cette riche dépouille en faveur du plus digne de ses amis. Cet ami respectable, Axuch, esclave turc d’origine, eut l’âme assez grande pour refuser un semblable présent, et intercéder en faveur de celle qu’on voulait punir. Son maître généreux, touché de la vertu de son favori, suivit un si bel exemple ; et les reproches ou les plaintes d’un frère offensé furent le seul châtiment de la coupable princesse. De ce moment, il n’y eut plus sous son règne ni conspiration ni révolte : redouté des nobles et chéri du peuple, Jean ne fut plus réduit à la pénible nécessité de punir ses ennemis personnels, ou même de leur pardonner. Sous son administration, qui fut de vingt-cinq ans, la peine de mort fut abolie dans l’empire romain : loi de miséricorde, douce à l’humanité du philosophe contemplateur, mais qui, dans un corps politique nombreux et corrompu, se trouve rarement d’accord avec la sûreté publique. Sévère pour lui-même et indulgent pour les autres, Jean était chaste, frugal et sobre ; et le philosophe Marc-Aurèle n’aurait pas dédaigné les vertus simples que ce prince tirait de son cœur, sans y avoir été instruit dans les écoles. Il méprisa et diminua le faste de la cour de Byzance, si accablant pour le peuple, et si méprisable aux yeux de la raison. Sous son règne, l’innocence n’eut rien à craindre, et le mérite put tout espérer. Sans s’arroger les fonctions tyranniques d’un censeur, il réforma peu à peu, mais d’une manière sensible, les mœurs publiques et privées de Constantinople. Ce caractère accompli n’offrit que le défaut des âmes nobles, l’amour des armes et de la gloire militaire ; mais la nécessité de chasser les Turcs de l’Hellespont et du Bosphore, peut justifier, du moins dans leur principe, les expéditions fréquentes de Jean-le-Beau. Le sultan d’Iconium fut resserré dans sa capitale ; les Barbares furent repoussés dans les montagnes, et les provinces maritimes de l’Asie goûtèrent, du moins pour un moment, le bonheur de s’en voir délivrées. Il marcha plusieurs fois de Constantinople vers Antioche et Alep, à la tête d’une armée victorieuse ; et dans les siéges et les batailles de cette guerre sainte, les Latins, ses alliés, furent étonnes de la valeur et des exploits d’un Grec. Il commençait à se livrer à l’ambitieux espoir de rétablir les anciennes limites de l’empire ; il avait l’esprit occupé de l’Euphrate et du Tigre, de la conquête de la Syrie et de Jérusalem, lorsqu’un accident singulier termina sa carrière et la félicité publique. Il chassait un sanglier dans la vallée d’Anazarbus ; dans sa lutte contre l’animal furieux, qu’il avait percé de sa javeline, un trait empoisonné tomba de son carquois et lui fit à la main une légère blessure : la gangrène survint, et finit les jours du meilleur et du plus grand des princes Comnène.

Manuel. A. D. 1143. Avril 8.

Une mort prématurée avait enlevé les deux fils aînés de Jean-le-Beau : Isaac et Manuel lui restaient ; guidé par la justice ou par l’affection, il préféra le plus jeune ; et les soldats, qui avaient applaudi à la valeur de ce jeune prince durant la guerre contre les Turcs, ratifièrent son choix. Le fidèle Axuch se rendit en hâte à Constantinople, s’assura de la personne d’Isaac, qu’il relégua dans une prison honorable ; et, par le don de quatre cents marcs d’argent, il s’assura la voix de ceux des ecclésiastiques qui menaient le clergé de Sainte-Sophie, et dont l’autorité était décisive pour la consécration de l’empereur. Manuel arriva bientôt dans la capitale à la tête de Son armée, composée de vieilles troupes affectionnées : son frère se contenta du titre de sebastocrator ; ses sujets admirèrent la stature élevée et les grâces martiales de leur nouveau souverain, et se laissèrent flatter de l’idée qu’il joignait la sagesse de l’âge mûr à l’activité et à la vigueur de la jeunesse. L’expérience leur apprit bientôt qu’il avait seulement hérité du courage et des talens de son père, dont les vertus sociales étaient ensevelies dans le tombeau : durant tout son règne, qui fut de trente-sept ans, il fit la guerre sans cesse, mais avec des succès différens, aux Turcs, aux chrétiens et aux peuplades du désert situé par-delà le Danube. Il combattit sur le mont Taurus, dans les plaines de la Hongrie, sur la côte de l’Italie et de l’Égypte, et sur les mers de la Sicile et de la Grèce. L’effet de ses négociations se fit sentir de Jérusalem à Rome et en Russie ; et la monarchie de Byzance devint, pendant quelque temps, un objet de respect ou de terreur pour les puissances de l’Asie et de l’Europe. Manuel, élevé dans la pourpre et dans le luxe de l’Orient, y avait conservé ce tempérament de fer d’un soldat, dont on ne trouve guère d’exemple, qui puisse lui être égalé, que dans les vies de Richard Ier, roi d’Angleterre, et de Charles XII, roi de Suède. Telle était sa force et son habileté dans l’exercice des armes, que Raimond, surnommé l’Hercule d’Antioche, ne put manier la lance et le bouclier de l’empereur grec. Dans un fameux tournois, on le vit s’avancer sur un coursier fougueux et renverser, dès la première passe, deux Italiens que l’on comptait parmi les plus robustes chevaliers. Toujours le premier à l’attaque, et le dernier au moment de la retraite, il faisait trembler également ses amis et ses ennemis, les uns pour sa sûreté, et les autres pour la leur. Dans une de ses guerres, après avoir placé une embuscade au fond d’un bois, il s’était porté en avant, afin de trouver une aventure périlleuse, n’ayant à sa suite que son frère et le fidèle Axuch, qui n’avaient pas voulu abandonner leur souverain. Il mit en fuite, après un combat très-court, dix-huit cavaliers : cependant le nombre des ennemis augmentait ; le renfort envoyé à son secours s’avançait d’un pas lent et timide ; et Manuel, sans recevoir une blessure, s’ouvrit un chemin à travers un escadron de cinq cents Turcs. Dans une bataille contre les Hongrois, impatienté de la lenteur de ses troupes, il arracha un drapeau des mains de l’enseigne qui se trouvait à la tête de la colonne, et fut le premier et presque le seul à passer un pont qui le séparait de l’ennemi. C’est dans ce même pays, qu’après avoir conduit son armée au-delà de la Save, il renvoya les bateaux en ordonnant, sous peine de mort, au chef de la flottille, de le laisser vaincre ou mourir sur cette terre étrangère. Au siége de Corfou, remorquant une galère qu’il avait prise, et se tenant sur la partie de son vaisseau la plus exposée, il affronta une grêle continuelle de pierres et de dards, sans autre défense qu’un large bouclier et une voile flottante ; et la mort était inévitable pour lui, si l’amiral sicilien n’eût enjoint à ses archers de respecter un héros. On dit qu’un jour il tua de sa main plus de quarante Barbares, et qu’il revint dans le camp, traînant quatre prisonniers turcs attachés aux anneaux de sa selle : toujours le premier lorsqu’il s’agissait de proposer ou d’accepter un combat singulier, il perçait de sa lance ou pourfendait de son sabre les gigantesques champions qui osaient résister à son bras. L’histoire de ses exploits, qu’on peut regarder comme le modèle ou la copie des romans de chevalerie, donne des soupçons sur la véracité des Grecs ; pour justifier la foi qui leur est due, je ne perdrai pas celle que je puis inspirer : j’observerai toutefois que, dans la longue suite de leurs annales, Manuel est le seul prince qui ait donné lieu à de pareilles exagérations. Mais à la valeur d’un soldat, il ne sut pas unir l’habileté ou la sagesse d’un général ; aucune conquête utile ou permanente ne fut le résultat de ses victoires, et les lauriers qu’il avait cueillis en combattant contre les Turcs, se flétrirent dans sa dernière campagne, durant laquelle il perdit son armée sur les montagnes de la Pisidie, et dut son salut à la générosité du sultan. Au reste, le trait le plus singulier du caractère de Manuel se trouve dans le contraste et les alternatives d’une vie tour à tour laborieuse et indolente, des travaux les plus durs et des jouissances les plus efféminées. Durant la guerre, il paraissait oublier qu’on pût vivre en paix ; et durant la paix, il semblait incapable de faire la guerre. En campagne, on le voyait dormir au soleil ou sur la neige ; ni hommes ni chevaux ne pouvaient résister à ce que, dans ses longues marches, il supportait de fatigues, et il partageait en souriant l’abstinence ou le régime frugal de ses troupes ; mais à peine de retour à Constantinople, il s’abandonnait tout entier aux arts et aux plaisirs d’une vie voluptueuse ; il dépensait pour ses habits, pour sa table et son palais, plus que n’avaient dépensé aucun de ses prédécesseurs ; et il passait de longs jours d’été dans les délicieuses îles de la Propontide, oisif et livré aux jouissances de ses incestueuses amours avec sa nièce Théodora. Les dépenses d’un prince guerrier et dissolu épuisèrent les revenus publics, et multiplièrent les impôts ; et, dans la détresse où se trouva réduit son camp lors de sa dernière expédition contre les Turcs, il eut à endurer d’un soldat au désespoir un bien amer reproche. Le prince se plaignit de ce que l’eau d’une fontaine, auprès de laquelle il étanchait sa soif, était mêlée de sang chrétien : « Ce n’est pas la première fois, ô empereur ! s’écria une voix qui partit de la foule, que vous buvez le sang de vos sujets chrétiens. » Manuel Comnène se maria deux fois ; il épousa d’abord la vertueuse Berthe ou Irène, princesse d’Allemagne, et ensuite la belle Marie, princesse d’Antioche, d’extraction française ou latine. Il eut de sa première femme une fille qu’il destinait à Bela, prince de Hongrie, qu’on élevait à Constantinople sous le nom d’Alexis ; et ce mariage aurait pu transférer le sceptre romain à une race de Barbares guerriers et indépendans ; mais dès que Marie d’Antioche eut donné un fils à l’empereur et un héritier à l’empire, les droits présomptifs de Bela furent abolis, et on ne lui accorda point la femme qui lui était promise : le prince hongrois reprit alors son nom, rentra dans le royaume de ses pères, et déploya des vertus qui durent exciter le regret et la jalousie des Grecs. Le fils de Marie fut nommé Alexis ; et, à l’âge de dix ans, il monta sur le trône de Byzance, lorsque la mort de son père eut terminé la gloire de la race des Comnène.

Alexis II. A. D. 1180. Sept. 24.

Des intérêts et des passions opposées avaient quelquefois troublé l’amitié fraternelle des deux fils d’Alexis-le-Grand. L’ambition détermina Isaac sebastocrator à prendre la fuite et à se révolter ; la fermeté et la clémence de Jean-le-Beau le ramenèrent à la soumission. Les erreurs d’Isaac, père des empereurs de Trébisonde, furent légères et de peu de durée ; mais Jean, l’aîné de ses fils, abjura pour jamais sa religion. Irrité d’une insulte qu’il croyait, à tort ou à raison, avoir reçue de son oncle, il abandonna le camp des Romains et se réfugia dans celui des Turcs. Son apostasie fut récompensée par son mariage avec la fille du sultan, par le titre de chelebi ou de noble, et l’héritage d’une souveraineté ; et, au quinzième siècle, Mahomet II se vantait de descendre de la famille des Comnène. [Caractère des premières aventures d’Andronic.]Andronic, frère cadet de Jean, fils d’Isaac et petit fils d’Alexis Comnène, est un des caractères les plus remarquables de son siècle, et ses aventures feraient la matière d’un roman très-singulier. Il fut aimé de trois femmes d’extraction royale, et je dois observer, pour justifier leur choix, que cet heureux amant était formé dans toutes les proportions de la force et de la beauté ; ce qui lui manquait en grâces aimables était bien compensé par une mâle contenance, par une stature élevée, des muscles d’athlète, l’air et le maintien d’un soldat. Il conserva sa vigueur et sa santé jusqu’à un âge très-avancé, et ce fut le fruit de la tempérance et de ses exercices. Un morceau de pain et un verre d’eau formaient souvent son repas du soir, ou s’il goûtait d’un sanglier ou d’un chevreuil apprêté de ses propres mains, ce n’était que lorsqu’il l’avait gagné par une chasse fatigante. Habile dans le maniement des armes, il ne connaissait point la peur ; son éloquence persuasive savait se plier à tous les événemens et à toutes les positions de la vie ; il avait formé son style, mais non pas sa conduite, sur le modèle de saint Paul : dans toute action criminelle il ne manquait jamais de courage pour se résoudre, d’habileté pour se conduire, de force pour exécuter. Après la mort de l’empereur Jean, il suivit la retraite de l’armée romaine. En traversant l’Asie Mineure, comme il errait, par hasard ou à dessein, dans les montagnes, les chasseurs turcs l’environnèrent, et il demeura quelque temps, soit de son plein gré, soit malgré lui, au pouvoir de leur prince. Ses vertus et ses vices lui procurèrent la faveur de son cousin : il partagea les dangers et les plaisirs de Manuel ; et tandis que l’empereur vivait dans un commerce incestueux avec Théodora, Andronic jouissait des bonnes grâces d’Eudoxie, sœur de cette princesse, qu’il avait séduite. Celle-ci, bravant les bienséances de son sexe et de son rang, se glorifiait du nom de la concubine d’Andronic, et le palais ou le camp auraient également pu attester qu’elle dormait ou veillait dans les bras de son amant. Elle le suivit lorsqu’il alla commander dans la Cilicie, qui fut le premier théâtre de sa valeur et de son imprudence. Il pressait vivement le siége de Mopsueste ; il passait la journée a diriger les attaques les plus audacieuses, et la nuit à se livrer à la musique et à la danse, et une troupe de comédiens grecs formait la partie de sa suite à laquelle il mettait le plus de prix. Ses ennemis, plus vigilans que lui, le surprirent par une sortie inattendue ; mais, tandis que ses troupes fuyaient en désordre, Andronic, de son invincible lance, perçait les bataillons les plus épais des Arméniens. À son retour au camp impérial établi dans la Macédoine, Manuel l’accueillit en public avec un sourire de bienveillance, mais en particulier avec quelques reproches. Cependant, pour récompenser ou consoler le général malheureux, il lui donna les duchés de Naissus, Braniseba et Castoria. Sa maîtresse l’accompagnait partout : les frères de celle-ci, pleins de fureur et désirant laver leur honte dans son sang, fondirent tout à coup sur sa tente ; Eudoxie lui conseilla de prendre des habits de femme et de se sauver ; le brave Andronic ne voulut point écouter un pareil avis, et, s’élançant de son lit, il s’ouvrit, l’épée à la main, une route au travers de ses nombreux assassins. Ce fut là qu’il laissa voir, pour la première fois, son ingratitude et sa perfidie. Il entama une négociation criminelle avec le roi de Hongrie et l’empereur d’Allemagne ; il approcha de la tente de l’empereur l’épée à la main et à une heure suspecte ; se donnant pour un soldat latin, il avoua qu’il voulait se venger d’un ennemi mortel, et eut la maladresse de louer la vitesse de son cheval, avec lequel, disait-il, il comptait se tirer sain et sauf de toutes les circonstances de sa vie. Manuel dissimula ses soupçons ; mais lorsque la campagne fut terminée, il fit arrêter Andronic, et on l’emprisonna dans une tour du palais de Constantinople.

Cette prison dura plus de douze années, pendant lesquelles le besoin de l’action et la soif des plaisirs l’excitèrent sans cesse à chercher les moyens d’échapper à une si pénible captivité. Enfin, seul et pensif, il aperçut un jour dans un coin de sa chambre quelques briques cassées ; il élargit graduellement le passage, et trouva derrière un réduit obscur et oublié. Il gagna ce réduit avec le reste de ses provisions, après avoir eu soin de remettre les briques en place et d’effacer tous les vestiges de sa retraite. Les gardes qui vinrent faire la visite à l’heure accoutumée furent étonnés du silence et de la solitude de la prison, et répandirent qu’Andronic s’était sauvé sans qu’on pût savoir de quelle manière. Au même instant les portes du palais et de la ville se fermèrent ; les provinces reçurent l’ordre le plus rigoureux de s’assurer de la personne du fugitif, et sa femme, qu’on soupçonnait d’avoir favorisé son évasion, et à qui on eut la bassesse d’en faire un crime, fut emprisonnée dans la même tour. Durant la nuit elle crut voir un spectre ; elle reconnut son mari ; ils partagèrent leurs vivres, et ces secrètes entrevues, qui adoucissaient les peines de leur captivité, produisirent un fils. La vigilance des geôliers chargés de la garde d’une femme se relâcha peu à peu, et Andronic était en pleine liberté, lorsqu’on le découvrit et qu’on le ramena à Constantinople, chargé d’une double chaîne. Il trouva le moyen et le moment de se sauver de sa prison. Un jeune homme qui le servait enivra les gardes, et prit sur de la cire l’empreinte des clefs : les amis d’Andronic lui envoyèrent au fond d’un tonneau de fausses clefs avec un paquet de cordes. Le prisonnier s’en servit avec courage et avec intelligence ; il ouvrit les portes, descendit de la tour, se tint une journée entière caché dans une haie, et la nuit il escalada les murs du jardin du palais. Un bateau l’attendait ; il se rendit à sa maison, embrassa ses enfans, se débarrassa de ses fers, et montant un agile coursier, se dirigea rapidement vers les bords du Danube. À Anchiale, ville de la Thrace, un ami courageux le fournit de chevaux et d’argent. Il passa le fleuve, traversa à la hâte le désert de la Moldavie et les monts Carpathes, et il se trouvait déjà près de Halicz, ville de la Russie polonaise, lorsqu’il fut arrêté par un parti de Valaques, qui résolut de mener à Constantinople cet important prisonnier. Sa présence d’esprit le tira de ce nouveau danger. Sous prétexte d’une incommodité, il descendit de cheval durant la nuit, et on lui permit de se retirer à quelque distance de la troupe. Après avoir fiché en terre son long bâton, il le revêtit de son chapeau et d’une partie de ses habits, se glissa dans le bois, et les Valaques trompés par le mannequin, lui laissèrent le temps de gagner Halicz. Il y fut bien reçu, et on le conduisit à Kiow, où résidait le grand-duc. L’habile Grec ne tarda pas à obtenir l’estime et la confiance de Ieroslas ; il savait se conformer aux mœurs de tous les pays, et fit admirer aux Barbares sa force et son courage contre les ours et les élans de la forêt. Pendant son séjour dans cette contrée septentrionale, il mérita son pardon de l’empereur, qui sollicitait le prince des Russes de joindre ses armes à celles de l’empire pour faire une invasion dans la Hongrie. Andronic, par son influence, fit réussir cette importante négociation ; et par un traité particulier, où il promettait fidélité à l’empereur, celui-ci promit d’oublier le passé. Andronic marcha à la tête de la cavalerie russe, du Borysthène aux rives du Danube. Malgré son ressentiment, Manuel avait toujours conservé du goût pour le caractère martial et dissolu d’Andronic ; et l’attaque de Zemlin, où il se montra, pour la valeur, le premier après l’empereur, mais seulement après lui, devint l’occasion d’un pardon libre et complet.

Dès qu’Andronic fut de retour dans sa patrie, son ambition se ralluma d’abord pour son malheur, et enfin pour celui de la nation. Une fille de Manuel était un faible obstacle aux vues ambitieuses des princes de la maison de Comnène, qui se sentaient plus dignes du trône : elle devait épouser le roi de Hongrie, et ce mariage contrariait les espérances et les préjugés des princes et des nobles : mais lorsqu’on leur demanda le serment de fidélité envers l’héritier présomptif, Andronic soutint seul l’honneur du nom romain ; il ne voulut point prêter ce serment illégitime, et protesta hautement contre l’adoption d’un étranger. Son patriotisme offensa l’empereur, mais il était d’accord avec les sentimens du peuple, et le monarque l’éloignant seulement de sa personne par un honorable exil, lui donna pour la seconde fois le commandement de la frontière de la Cilicie, avec la disposition absolue des revenus de l’île de Chypre. Les Arméniens y exercèrent encore son courage, et eurent occasion de s’apercevoir de sa négligence. Il désarçonna et blessa d’une manière dangereuse un rebelle qui déconcertait toutes ses opérations ; mais il découvrit bientôt une conquête plus facile et plus agréable à faire, la belle Philippa, sœur de l’impératrice Marie, et fille de Raimond de Poitiers, prince latin, qui régnait à Antioche. Abandonnant pour elle le poste qu’il devait garder, il passa l’été dans des bals et des tournois : Philippa lui sacrifia son innocence, sa réputation et un mariage avantageux. Andronic vit ses plaisirs interrompus par la colère de Manuel, irrité de cet affront domestique ; il abandonna l’imprudente princesse à ses larmes et à son repentir, et suivi d’une troupe d’aventuriers, il entreprit le pèlerinage de Jérusalem. Sa naissance, sa réputation de grand homme de guerre, le zèle qu’il annonçait en faveur de la religion, tout le désignait pour un des champions de la croix : il captiva le roi et le clergé, et obtint la seigneurie de Béryte sur la côte de Phénicie. Dans son voisinage résidait une jeune et belle reine de sa nation et de sa famille, arrière-petite-fille de l’empereur Alexis, et veuve de Baudouin III, roi de Jérusalem. Elle alla voir son parent et conçut de l’amour pour lui. Cette reine s’appelait Théodora ; elle fut la troisième victime de ses séductions, et sa honte fut encore plus éclatante et plus scandaleuse que celle des deux autres. L’empereur, qui respirait toujours la vengeance, pressait vivement ses sujets et les alliés qu’il avait sur la frontière de Cilicie, d’arrêter Andronic et de lui crever les yeux. Il n’était plus en sûreté dans la Palestine ; mais la tendre Théodora l’instruisit des dangers qu’il courait, et l’accompagna dans sa fuite. La reine de Jérusalem se montra à tout l’Orient la concubine d’Andronic, et deux enfans illégitimes attestèrent sa faiblesse. Son amant se réfugia d’abord à Damas, où, dans la société du grand Noureddin et de Saladin, l’un de ses serviteurs, ce prince, nourri dans la superstition des Grecs, put apprendre à révérer les vertus des musulmans. En qualité d’ami de Noureddin, il visita probablement Bagdad et la cour de Perse ; et après un long circuit autour de la mer Caspienne et des montagnes de la Géorgie, il établit sa résidence parmi les Turcs de l’Asie Mineure, ennemis héréditaires de ses compatriotes. Andronic, sa maîtresse et la troupe de proscrits qu’il avait à sa suite, trouvèrent une retraite hospitalière dans les domaines du sultan de Colonia ; il s’acquitta envers lui par des incursions multipliées dans la province romaine de Trébisonde ; à chaque incursion il rapportait une quantité considérable de dépouilles, et ramenait beaucoup de captifs chrétiens. Dans le récit de ses aventures, il aimait à se comparer à David, qui par un long exil sut échapper aux pièges des médians ; mais le prophète roi, osait-il ajouter, borna ses soins à rôder sur la frontière de la Judée, à tuer un Amalécite, et à menacer dans sa triste position les jours de l’avide Nabal. Les excursions d’Andronic avaient été plus étendues ; il avait répandu dans tout l’Orient la gloire de son nom et de sa religion. Un décret de l’Église grecque, en punition de sa vie errante et de sa conduite licencieuse, l’avait séparé de la communion des fidèles, et cette excommunication même prouve qu’il n’abjura jamais le christianisme.

Il avait éludé ou repoussé toutes les tentatives, soit ouvertes, soit cachées, qu’avait faites l’empereur pour se rendre maître de lui. La captivité de sa maîtresse l’attira enfin dans le piège. Le gouverneur de Trébisonde vint à bout de surprendre et d’enlever Théodora ; la reine de Jérusalem et ses deux enfans furent envoyés à Jérusalem, et dès lors Andronic trouva sa vie errante bien pénible. Il implora son pardon et l’obtint : on lui permit, de plus, de venir se jeter aux pieds de son souverain, qui se contenta de la soumission de cet esprit hautain. Prosterné la face contre terre, il déplora ses rebellions avec des larmes et des gémissemens ; il déclara qu’il ne se relèverait que lorsqu’un sujet fidèle viendrait le saisir par la chaîne de fer qu’il avait secrètement attachée à son cou, et le traîner sur les marches du trône. Cette marque extraordinaire de repentir excita l’étonnement et la compassion de l’assemblée ; l’Église et l’empereur lui pardonnèrent ses fautes ; mais Manuel, qui, à juste titre, se défiait toujours de lui, l’éloigna de la cour et le relégua à Œnoe, ville du Pont, entourée de fertiles vignobles, et située sur la côte de l’Euxin. La mort de Manuel et les désordres de la minorité ouvrirent bientôt à son ambition la carrière la plus favorable. L’empereur était un enfant de douze à quatorze ans, et par conséquent également dénué de vigueur, de sagesse et d’expérience. L’impératrice Marie, sa mère, abandonnait sa personne et les soins de l’administration à un favori du nom de Comnène ; et la sœur du prince, nommée Marie, femme d’un Italien décoré du titre de César, excita une conspiration, et enfin une révolte contre son odieuse belle-mère. On oublia les provinces, la capitale fut en feu, les vices et la faiblesse de quelques mois renversèrent l’ouvrage d’un siècle de paix et de bon ordre. La guerre civile recommença dans les murs de Constantinople ; les deux factions se livrèrent un combat meurtrier sur la place du palais, et les rebelles enfermés dans l’église de Sainte-Sophie y soutinrent un siége régulier. Le patriarche travaillait avec un zèle sincère à guérir les maux de l’état ; les patriotes les plus respectables demandaient à haute voix un défenseur et un vengeur ; l’éloge des talens et même des vertus d’Andronic était dans toutes les bouches. Dans sa retraite, il affectait d’examiner les devoirs que lui imposait son serment : « Si la sûreté ou l’honneur de la famille impériale est menacé, disait-il, j’emploierai en sa faveur tous les moyens que je puis avoir. » Il entremêlait à propos dans sa correspondance avec le patriarche et les patriciens, des citations tirées des psaumes de David et des épîtres de saint Paul ; et il attendait patiemment que la voix de ses compatriotes l’appelât au secours de sa patrie. Lorsqu’il se rendit d’Œnoe à Constantinople, sa suite, d’abord peu considérable, devint bientôt une troupe nombreuse et ensuite une armée ; on le crut sincère dans ses professions de religion et de fidélité ; un costume étranger, qui, dans sa simplicité, faisait ressortir sa taille majestueuse, rappelait vivement à tous les esprits sa pauvreté et son exil. Tous les obstacles disparurent devant lui ; il arriva au détroit du Bosphore de Thrace ; la flotte de Byzance sortit du port pour recevoir avec acclamations le sauveur de l’empire. Le torrent de l’opinion était bruyant et irrésistible ; au premier souffle de l’orage disparurent tous les insectes qu’avaient fait prospérer les rayons de la faveur du prince. Le premier soin d’Andronic fut de s’emparer du palais, de saluer l’empereur, d’emprisonner l’impératrice Marie, de punir son ministre, et de rétablir le bon ordre et la tranquillité publique. Il se rendit ensuite au sépulcre de Manuel ; les spectateurs eurent ordre de se tenir à quelque distance ; mais comme ils l’examinaient dans l’attitude de la prière, ils entendirent ou crurent entendre sortir de ses lèvres des paroles de triomphe et de ressentiment : « Je ne te crains plus, mon vieil ennemi, toi qui m’as poursuivi comme un vagabond dans toutes les contrées de la terre. Te voilà déposé en sûreté sous les sept enceintes d’un dôme d’où tu ne pourras sortir qu’au son de la trompette du dernier jour. C’est maintenant mon tour, et je vais fouler aux pieds tes cendres et ta postérité. » La tyrannie qu’il exerça par la suite permet bien de croire que ce furent là les sentimens que dut lui inspirer un tel moment ; mais il n’est pas très-vraisemblable qu’il ait articulé ses pensées secrètes. Dans les premiers mois de son administration, il couvrit ses desseins d’un masque d’hypocrisie qui ne pouvait tromper que la multitude. Le couronnement d’Alexis se fit avec l’appareil accoutumé, et son perfide tuteur, tenant en ses mains le corps et le sang de Jésus-Christ, déclara qu’il vivrait et qu’il était prêt à mourir pour son bien-aimé pupille. Sur ces entrefaites, on recommandait à ses nombreux partisans de soutenir que l’empire qui s’écroulait ne pouvait manquer de périr sous l’administration d’un enfant ; qu’un prince expérimenté, audacieux à la guerre, habile dans la science du gouvernement et instruit par les vicissitudes de la fortune dans l’art de régner, pouvait seul sauver l’état, et que tous les citoyens devaient forcer le modeste Andronic à se charger du fardeau de la couronne. Le jeune empereur fut obligé lui-même de joindre sa voix aux acclamations générales, et de demander un collégue, qui ne tarda pas à le dégrader du rang suprême, à le renfermer, et à vérifier enfin la justesse de cette imprudente assertion du patriarche, qu’on pouvait regarder Alexis comme mort dès qu’on le remettait au pouvoir de son tuteur. Cependant sa mort fut précédée de l’emprisonnement et de l’exécution de sa mère. Le tyran, après avoir noirci la réputation de l’impératrice Marie et avoir excité contre elle les passions de la multitude, la fit accuser et juger sur une correspondance criminelle avec le roi de Hongrie. Le fils d’Andronic lui-même, jeune homme plein d’honneur et d’humanité, avoua l’horreur que lui inspirait cette action odieuse, et trois des juges eurent le mérite de préférer leur conscience à leur sûreté ; mais les autres, soumis aux volontés de l’empereur, sans demander aucune preuve et sans admettre aucune défense, condamnèrent la veuve de Manuel, et son malheureux fils signa l’arrêt de sa mort. Marie fut étranglée ; on jeta son corps à la mer, et on souilla sa mémoire de la manière qui blesse le plus la vanité des femmes, en défigurant sa beauté dans une caricature difforme. Le supplice de son fils ne fut pas long-temps différé ; on l’étrangla avec la corde d’un arc ; et Andronic, insensible à la pitié et aux remords, après avoir examiné le corps de cet innocent jeune homme, le frappa grossièrement avec son pied : « Ton père, s’écria-t-il, était un fripon, ta mère une prostituée, et toi tu étais un sot. »

Audronic Ier, Comnène. A. D. 1183. Oct.

Le sceptre de Byzance fut la récompense des crimes d’Andronic ; il le porta environ trois ans et demi, soit en qualité de protecteur, soit en qualité de souverain de l’empire. Son administration présenta un singulier contraste de vices et de vertus. Lorsqu’il suivait ses passions, il était le fléau de son peuple, et quand il consultait sa raison, il en était le père. Il se montrait équitable et rigoureux dans l’exercice de la justice privée : il abolit une honteuse et funeste vénalité ; et comme il avait assez de discernement pour faire de bons choix et assez de fermeté pour punir les coupables, des gens de mérite ne tardèrent pas à remplir les charges : il détruisit l’usage inhumain de piller les malheureux naufragés et de s’emparer même de leur personne : les provinces opprimées ou négligées si long-temps se ranimèrent dans le sein de l’abondance et de la prospérité ; mais tandis que des millions d’hommes, placés loin de la capitale, célébraient le bonheur de son règne, les témoins de ses cruautés journalières le couvraient de malédictions. Marius et Tibère n’ont que trop vérifié cet ancien proverbe, que l’homme qui passe de l’exil à l’autorité est avide de sang. La vie d’Andronic en montra la justesse pour la troisième fois. Il se rappelait dans son exil tous ceux de ses ennemis et de ses rivaux qui avaient mal parlé de lui, qui avaient insulté à ses malheurs ou qui s’étaient opposés à sa fortune, et l’espoir de la vengeance était alors sa seule consolation. La nécessité où il s’était mis de faire punir le jeune empereur et sa mère lui imposa la funeste obligation de se défaire de leurs amis qui devaient haïr l’assassin et qui pouvaient le punir ; et l’habitude du meurtre lui ôta la volonté ou le pouvoir de pardonner. L’horrible tableau du nombre des victimes qu’il sacrifia par le poison ou par le glaive, qu’il fit jeter dans la mer ou dans les flammes, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que la dénomination de jours de l’halcyon (jours tranquilles), appliquée à l’espace, bien rare dans son règne, d’une semaine où il se reposa de verser du sang. Il tâcha de rejeter sur les lois ou sur les juges une partie de ses crimes ; mais il avait laissé tomber le masque, et ses sujets ne pouvaient plus se méprendre sur l’auteur de leurs calamités. Les plus nobles d’entre les Grecs, et en particulier ceux qui par leur extraction ou leur alliance pouvaient former des prétentions à l’héritage des Comnène, se sauvèrent de l’antre du monstre ; ils se réfugièrent à Nicée ou à Pruse, en Sicile ou dans l’île de Chypre ; et leur évasion passant déjà pour criminelle, ils aggravèrent leur délit en arborant l’étendard de la révolte et en prenant le titre d’empereurs. Toutefois Andronic échappa au poignard et au glaive de ses plus redoutables ennemis ; il réduisit et châtia les villes de Nicée et de Pruse ; le sac de Thessalonique suffit pour réduire les Siciliens à l’obéissance ; et si ceux des rebelles qui avaient gagné l’île de Chypre se trouvèrent hors de la portée des coups de l’empereur, cette distance ne fut pas moins utile à Andronic. Ce fut par un rival sans mérite et un peuple désarmé qu’il se vit renversé du trône. La prudence ou la superstition d’Andronic avait prononcé l’arrêt de mort d’Isaac l’Ange, qui descendait par les femmes d’Alexis-le-Grand : prenant des forces dans son désespoir, Isaac défendit sa liberté et sa vie ; après avoir tué le bourreau qui venait exécuter l’ordre du tyran, il se réfugia dans l’église de Sainte-Sophie. Le sanctuaire se remplit insensiblement d’une multitude curieuse et affligée qui, dans le sort d’Isaac, prévoyait celui dont elle était menacée. Mais, passant bientôt des gémissemens aux imprécations, et des imprécations aux menaces, on osa se demander : « Pourquoi donc craignons-nous ? pourquoi obéissons-nous ? Nous sommes en grand nombre et il est seul : c’est notre seule patience qui nous retient dans l’esclavage. » À la pointe du jour, le soulèvement était général dans la ville ; on força les prisons ; les citoyens les moins ardens ou les plus serviles s’animèrent pour la défense de leur pays, et Isaac, second du nom, fut porté du sanctuaire sur le trône. Andronic, ignorant le danger qui le menaçait, se reposait alors des soins de l’état dans les îles délicieuses de la Propontide. Il avait contracté un mariage peu décent avec Alice ou Agnès, fille de Louis VII, roi de France, et veuve du malheureux Alexis, et sa société, plus analogue à ses goûts qu’à son âge, était composée de sa jeune femme et de celle de ses concubines qu’il aimait le plus. Au premier bruit de la révolution, il se rendit à Constantinople, impatient de verser le sang des coupables ; mais le silence du palais, le tumulte de la ville, l’abandon général où il se trouvait, portèrent l’effroi dans son âme. Il publia une amnistie générale ; ses sujets ne voulurent ni recevoir de pardon ni en accorder : il proposa d’abandonner la couronne à son fils Manuel ; mais les vertus du fils ne pouvaient expier les crimes du père. La mer était encore ouverte à sa fuite ; mais la nouvelle de la révolution s’était répandue le long de la côte ; du moment où avait cessé la crainte, l’obéissance avait disparu. Un brigantin armé poursuivit et prit la galère impériale ; Andronic, chargé de fers et une longue chaîne autour du cou, fut traîné aux pieds d’Isaac l’Ange. Son éloquence et les larmes des femmes qui l’accompagnaient sollicitèrent vainement en faveur de sa vie ; mais au lieu de donner à son exécution les formes décentes d’un châtiment légal, le nouveau monarque l’abandonna à la foule nombreuse de ceux que sa cruauté avait privés d’un père, d’un mari, d’un ami. Ils lui arrachèrent les dents et les cheveux, lui crevèrent un œil et lui coupèrent une main ; faible dédommagement de leurs pertes ! ils eurent soin de mettre quelque intervalle dans ces tortures, afin que sa mort fût plus douloureuse. On le monta sur un chameau, et, sans craindre que personne entreprît de le délivrer, on le conduisit en triomphe dans toutes les rues de la capitale, et la plus vile populace se réjouit de fouler aux pieds la majesté d’un prince déchu. Accablé de coups et d’outrages, Andronic fut enfin pendu par les pieds entre deux colonnes qui supportaient, l’une la figure d’un loup, et l’autre celle d’une truie ; tous ceux dont le bras put atteindre cet ennemi public, se plurent à exercer sur lui quelques traits d’une cruauté brutale ou raffinée, jusqu’à ce qu’enfin deux Italiens, émus de pitié ou entraînés par la rage, lui plongèrent leurs épées dans le corps et terminèrent ainsi son châtiment dans cette vie. Durant une agonie si longue et si pénible, il ne prononça que ces paroles : « Seigneur, ayez pitié de moi ; pourquoi voulez-vous briser un roseau cassé ? » Au milieu de ses tortures, on oublie le tyran ; alors l’homme le plus criminel inspire de la compassion, et on ne peut blâmer sa résignation pusillanime, puisqu’un Grec soumis au christianisme n’était plus le maître de sa propre vie.

Isaac II, surnommé l’Ange. A. D. 1185. Sept. 12.

Je me suis laissé aller à m’étendre sur le caractère et les aventures extraordinaires d’Andronic ; mais je terminerai ici la suite des princes qu’a eus l’empire grec depuis le règne d’Héraclius. Les branches issues de la souche des Comnène avaient insensiblement disparu ; et la ligne mâle ne se continua que dans la postérité d’Andronic, qui, au milieu de la confusion publique, usurpa la souveraineté de Trébisonde, si obscure dans l’histoire et si fameuse dans les romans. Un particulier de Philadelphie, Constantin l’Ange, était parvenu à la fortune et aux honneurs en épousant une fille de l’empereur Alexis. Andronic, son fils, ne se distingua que par sa lâcheté, Isaac, son petit-fils, punit le tyran et le remplaça sur le trône ; mais il fut détrôné par ses vices et par l’ambition de son frère ; et leur discorde facilita aux Latins la conquête de Constantinople, la première grande époque dans la chute de l’empire d’Orient.

A. D. 1204. Avril 12.

Si on calcule le nombre et la durée des règnes, on trouvera qu’une période de six siècles a donné soixante empereurs, en y comprenant les femmes qui possédèrent le trône, et en retranchant de la liste quelques usurpateurs qui ne furent jamais reconnus dans la capitale, et quelques princes qui ne vécurent pas assez pour jouir de leur héritage. Le terme moyen de chaque règne serait ainsi de dix années, c’est-à-dire bien au-dessous de la proportion chronologique de Newton qui, d’après l’exemple des monarchies modernes plus régulièrement constituées, portait à dix-huit ou vingt ans la durée d’un règne ordinaire. L’empire de Byzance n’eut jamais plus de repos, et de prospérité que lorsqu’il put suivre l’ordre de la succession héréditaire. Cinq dynasties, savoir : la race d’Héraclius, les dynasties Isaurienne, Amorienne, les descendans de Basile et les Comnène, se perpétuèrent chacune à leur tour sur le trône durant cinq, quatre, trois, six et quatre générations. Plusieurs de ces princes comptèrent de leur enfance les années de leur règne ; Constantin VII et ses deux petits-fils occupent tout un siècle. Mais dans les intervalles des dynasties byzantines, la succession est rapide et interrompue ; les succès de l’un des candidats ne tardaient pas à être effacés, ainsi que son nom, par le succès d’un compétiteur plus heureux. Plusieurs voies conduisaient au trône. L’ouvrage d’une rebellion se trouvait renversé par les coups des conspirateurs, ou miné par le travail silencieux de l’intrigue. Les favoris des soldats ou du peuple, du sénat ou du clergé, des femmes et des eunuques, se couvraient successivement de la pourpre. Leurs moyens d’élévation étaient vils, et leur fin souvent méprisable ou tragique. Un être de la nature de l’homme, doué des mêmes facultés, mais d’une vie plus longue, jetterait un coup d’œil de compassion et de mépris sur les forfaits et les folies de l’ambition humaine, si ardente à saisir, dans l’étroit espace qui lui est donné, des jouissances précaires et d’une si courte durée. C’est ainsi que l’expérience de l’histoire élève et agrandit l’horizon de nos idées. L’ouvrage de quelques jours, la lecture de quelques heures ont fait passer devant nos yeux six siècles entiers, et la durée d’un règne, d’une vie, n’a compris que l’espace d’un moment. Le tombeau est toujours derrière le trône ; le succès criminel d’un ambitieux ne précède que d’un instant celui où il va se voir dépouillé de sa proie ; et l’immortelle raison survivant à leur existence, dédaigne les soixante simulacres de rois qui ont passé devant nos yeux, laissant à peine une faible trace dans notre souvenir. Cependant, en considérant que dans tous les siècles et dans toutes les contrées l’ambition a de même soumis les hommes à son irrésistible puissance, le philosophe cesse de s’étonner ; mais il ne se borne pas à condamner cette vanité, il cherche le motif d’un empressement si universel à obtenir le sceptre du pouvoir. Dans cette suite de princes qui se succédèrent sur le trône de Byzance, on ne peut raisonnablement l’attribuer à l’amour de la gloire ou à l’amour de l’humanité. La vertu de Jean Comnène se montra seule bienveillante et pure. Les plus illustres d’entre les souverains qui précèdent ou suivent ce respectable empereur, ont marché avec une sorte d’adresse et de vigueur dans les sentiers tortueux et sanglans d’une politique égoïste. Lorsqu’on examine bien les caractères imparfaits de Léon l’Isaurien, de Basile Ier, d’Alexis Comnène, de Théophile, de Basile II et de Manuel Comnène, l’estime et la censure se balancent d’une manière presque égale ; et le reste de la foule des empereurs n’a pu former des espérances que sur l’oubli de la postérité. Le bonheur personnel fut-il le but et l’objet de leur ambition ? Je ne rappellerai pas les maximes vulgaires sur le malheur des rois ; mais j’observerai sans crainte que leur condition, est de toutes, la plus remplie de terreurs et la moins susceptible d’espérances. Les révolutions de l’antiquité donnaient à ces passions opposées bien plus de latitude qu’elles n’en peuvent avoir dans le monde moderne, où la ferme et régulière constitution des empires ne donne guère lieu de croire que nous puissions aisément voir se renouveler le spectacle des triomphes d’Alexandre et de la chute de Darius. Toutefois, par un malheur particulier aux princes de Byzance, ils furent exposés à des périls domestiques, et ne purent espérer de conquêtes étrangères. Une mort plus cruelle et plus honteuse que celle du dernier des criminels, précipita Andronic du faîte des grandeurs ; mais les plus illustres de ses prédécesseurs avaient eu beaucoup plus à craindre de leurs sujets qu’à espérer de leurs ennemis. L’armée était licencieuse sans courage, et la nation turbulente sans liberté. Les Barbares de l’Orient et de l’Occident pesaient sur les frontières de la monarchie, et la perte des provinces fut suivie de la servitude de la capitale.

La suite des empereurs romains, depuis le premier des Césars jusqu’au dernier des Constantin, occupe un intervalle de plus de quinze siècles ; et aucune des anciennes monarchies, telles que celles des Assyriens ou des Mèdes, des successeurs de Cyrus ou de ceux d’Alexandre, ne présentent d’exemple d’un empire qui ait duré aussi long-temps sans avoir subi le joug d’une conquête étrangère.