Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IX/Chapitre 8


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CHAPITRE VIII

LE PROCÈS. — COMPARUTION DU ROI (11 DÉCEMBRE 1792)


La nouvelle Commune, 2 décembre. — Discours de Robespierre contre le roi, 3 décembre. — Versatilité singulière de la Gironde et de la Montagne, 4-9 décembre. — Crédulité aux accusations. — Madame Roland à la Convention, 7 décembre. — Actes d’accusation par Lindet et Barbaroux. — Le roi comparaît à la barre, 11 décembre. — Il ne récuse point la Convention. — Ses mensonges évidents. — Retour du roi au Temple. — Intérêt qu’inspire le roi. — Les défenseurs du roi. — Malesherbes. — Vie de Malesherbes. — Sa mort en 1793. — Olympe de Gouges demande de défendre le roi, décembre 1792. — Sa mort en 1793.


Le 2 décembre, la Commune du 10 août s’en va, et la nouvelle s’installe, la Commune de 1793.

C’est une autre génération, comme une autre race d’hommes, qui vient siéger au conseil général ; ceux-ci sont, en grande partie, des artisans de tous métiers, d’habitudes rudes et grossières. Peu, très peu de ressemblance avec le peuple d’aujourd’hui, n’ayant ni l’allure militaire de ceux-ci, leur vivacité spirituelle, leurs élans parfois chevaleresques ; n’ayant non plus et ne pouvant avoir la grande expérience que soixante ans de plus (et d’une telle histoire !) ont donnée au peuple. Ces hommes de main et de bras, de gestes et de cris sauvages, n’en étaient pas moins dirigés (comme toujours) par l’homme de plume. J’appelle ainsi trois personnages, déjà très influents dans la Commune du 10 août : Lhuillier d’abord, l’homme de Robespierre, ex-cordonnier, quelque peu clerc, qui prenait alors le titre d’homme de loi ; puis, au delà de Robespierre, les aventureux journalistes Hébert et Chaumette. Ils se firent nommer procureur et procureur-syndic de la Commune. Le maire seul fut Girondin ; ce fut le médecin Chambon ; on a pu voir par septembre, par la mairie de Pétion, que cette charge était un honneur plutôt qu’une autorité.

Le 2 décembre, la veille du discours de Robespierre, la nouvelle Commune, à peine nommée, vint, comme un flot furieux, frapper à la Convention. Fureur vraie ou simulée ? Si l’emphase ridicule rendait la parole suspecte, on croirait volontiers que l’adresse, froide et violente, enflée jusqu’au dernier burlesque, sortit d’une plume hypocrite (peut-être celle d’Hébert). Le nouveau roi, le peuple, comme les rois du Moyen-âge, avait près de lui tel bouffon, pervers et cynique, qui se moquait de son maître. Le rédacteur, s’inspirant des plus mauvais vers de Corneille, se dressant sur des échasses pour commander à l’Assemblée de toute la hauteur du peuple, jetait toutefois, parmi les banalités, des mots significatifs : Le peuple peut s’ennuyer… Et encore : « La mort pourrait vous soustraire votre victime… et alors on publierait que les Français n’ont pas osé juger leur roi… »

Le discours de Robespierre, prononcé le 3, fut comme la traduction littéraire, académique, de cette rhétorique barbare. Cette pièce fort travaillée, comme une chose qui doit rester et faite pour la lecture, a (sauf quelques antithèses) une gravité triste et noble, peu de pointe, peu de tranchant. Pour ma part, j’aime mieux le poignard romain de Saint-Just, plus atroce et moins odieux.

Saint-Just, en apparence plus violent, plus habile en réalité, n’insiste pas sur la justice. La royauté, selon lui, est chose hors nature ; nul rapport naturel de peuple à roi ; un roi est un monstre qu’il faut étouffer ; — ou, si c’est un homme, c’est un ennemi qu’il faut tuer au plus vite.

Robespierre reprend cette thèse, mais la rend plus odieuse en voulant l’approfondir, en s’efforçant d’être juste, en remontant à ce qu’il croit la source de la justice. Elle n’est autre, selon lui, que la volonté populaire. Il fait du peuple, non l’organe naturel et vraisemblable de la justice naturelle, mais il a l’air de le confondre avec la justice même. Déification insensée du peuple, qui lui asservit le droit.

Beaucoup de choses confuses, discutables, sur l’ordre de la nature que nous prenons pour désordre, sur l’état de nature qui, dit-il, est celui de guerre, et autres banalités du dix-huitième siècle. Des flatteries sur les mouvements majestueux d’un grand peuple, que notre inexpérience prend pour l’éruption d’un volcan, etc.

Ce qui est plus sérieux, ce qu’a négligé Saint-Just, c’est la thèse de l’intérêt, avouée par Robespierre et posée par lui mieux que celle de la justice : « Le roi est en guerre avec vous ; il combat contre vous du fond de son cachot… Qu’arrivera-t-il, si le procès traîne, s’il dure encore au printemps, quand les despotes nous livreront une attaque générale ? » — Là, Robespierre était fort, réellement ; il y avait lieu de songer si la vie du roi, à cette époque, ne serait pas un danger national. « Statuons donc dès ce moment, disait-il. Point de procès, mais une mesure de salut public, un acte de providence nationale à exercer. Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive… Déclaré traître à la nation, criminel envers l’humanité, qu’il meure au lieu même où sont morts au 10 août les martyrs de la liberté… »

Robespierre disait, dans ce discours, une chose qu’on pouvait tourner contre lui, qui servait ses adversaires : « Le roi a été tué… » Qui a le droit de le ressusciter pour en faire un nouveau prétexte de troubles et de rébellions ? »

C’est précisément ce que disait la Gironde : « Le roi a été tué… Vous le ressuscitez en voulant le tuer encore. » — Et la chose, en effet, arriva ainsi. Le roi, tué au 10 août, revécut par le procès et, le 21 janvier, consomma sa résurrection dans l’âme et le cœur de l’Europe.

« Je demande, dit Buzot, le 4 décembre, que quiconque parlera de rétablir la royauté soit puni de mort… On saura s’il y a des royalistes dans cette Assemblée. » — Grand tumulte, la Montagne demande qu’on réserve le droit du peuple, celui des assemblées primaires. — Et la Gironde s’écrie : « Vous êtes donc royalistes ? » — L’Assemblée, par acclamation, vote la proposition de Buzot ; mais elle accorde à la Montagne que le roi soit jugé sans désemparer. Robespierre voulait qu’il ne fût pas même entendu. Buzot demanda, obtint qu’on le laissât parler, au moins pour nommer ses complices.

La Montagne, le 4 décembre, attestait ainsi le pouvoir suprême du peuple dans les assemblées primaires, son droit absolu en toute question, et même contre la République, ce qui impliquait cette absurdité que le peuple avait le droit de se renier, de s’abdiquer, se suicider et ne plus être le peuple.

Pitié pour la nature humaine, pour le vertige effroyable d’une tempête où toute tête d’homme tournait à son tour !… Cette thèse dangereuse du droit illimité du peuple, la Gironde la reprend, le 9, dans une autre question. Mais alors la Montagne n’a pas même souvenir de son absurdité du 4, elle devient raisonnable et repousse la théorie qu’elle a posée cinq jours avant.

Il s’agissait cette fois du très funeste principe dont mourut la Convention, et qui, dès sa naissance, avait été posé contre elle par Robespierre aux Jacobins, à savoir : Que le peuple garde le droit de révoquer ses députés avant la fin de leur mandat, qu’à tout moment il peut briser l’élection qu’il vient de faire, ce qui revient à dire qu’aucune élection n’est solide, aucune assemblée sûre de vivre, que le député tremblant siégera et votera sous la censure des tribunes, soumettant jour par jour sa conscience aux injonctions de la foule. À quoi Marat ajoutait cette aimable variante, que le peuple souverain viendrait écouter ses députés avec des poches pleines de pierres, pour que, s’ils ne marchaient pas droit, il pût non pas seulement annuler l’élection, mais anéantir les élus.

Le 9, les Girondins reprirent la thèse jacobine de la révocabilité des députés, comme une arme contre la Montagne. Ce jour-là, ils signèrent leur mort.

Ils voulaient frapper de cette arme l’apôtre de septembre, Marat. Mais, quelque Marat qu’il pût être, il n’en avait pas moins le signe sacré de la représentation nationale ; la violer en un seul, c’était l’effacer en tous, leur arracher à tous la toge de représentants du peuple, et, nus, désarmés y dépouillés, les livrer aux violences de la force, aux fureurs des factions.

Il était d’autant plus hasardeux de toucher cette question que la Convention ne sortait point du suffrage universel ; elle n’était pas nommée par les assemblées primaires, mais par l’élection à deux degrés. Les électeurs, élus eux-mêmes, qui l’avaient nommée, cette Assemblée, lui donnaient-ils la même force qu’elle eût eue si elle fût sortie, sans intermédiaire, du peuple ? C’était une question dangereuse à soulever, effroyable pour les conséquences, qui peut-être contenait dix ans d’anarchie.

La Gironde, par l’organe de Guadet, eut l’insigne imprudence d’appuyer une adresse des Bouches-du-Rhône qui invoquait contre Marat le principe jacobin de la révocabilité des députés. Guadet demanda, la Convention vota par acclamation : « Que les assemblées primaires se réuniraient pour prononcer sur le rappel des membres qui auraient trahi la patrie. »

Il se trouva heureusement quelques hommes de bon sens, de divers partis, pour écarter le danger. Manuel, Barère, Prieur, montrèrent à la Convention le gouffre qu’elle ouvrait sous ses pas. Prieur dit qu’en ce moment l’appel aux assemblées primaires ne serait qu’un appel aux influences aristocratiques, qu’au moment d’un jugement, l’Assemblée se tuait elle-même, si elle proclamait son autorité incertaine et provisoire. Guadet demanda lui-même l’ajournement de sa proposition, et la Convention révoqua son décret.

Entre ces deux journées du 4 et du 9, où les deux partis donnèrent l’étrange spectacle de changer de rôle, l’un se chargeant de soutenir la thèse que l’autre abandonnait, la Convention eut, le 7, un misérable intermède où l’on vit l’excès de crédulité où la passion furieuse peut faire descendre les hommes.

Un intrigant, nommé Viard, avait amusé Fauchet et le ministre Lebrun des intelligences qu’il avait, disait-il, dans le parti royaliste, dont il surprendrait les secrets. Il en tira une mission, et, au retour, n’étant pas sans doute rétribué selon ses prétentions, il alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire saisir les fils d’un grand complot girondin ; Roland en était et sa femme. Marat tomba sur l’hameçon avec l’âpreté du requin ; quand on jette au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale indifféremment. Chabot était fort léger, gobe-mouches, s’il en fut, avec de l’esprit, peu de sens, encore moins de délicatesse ; il se dépêcha de croire, se garda bien d’examiner. La Convention perdit tout un jour à examiner elle-même, à se disputer, s’injurier. On fit au Viard l’honneur de le faire venir, et l’on entrevit fort bien que ce respectable témoin produit par Chabot et Marat était un espion, qui probablement travaillait pour tous les partis. On appela, on écouta Madame Roland, qui toucha toute l’Assemblée par sa grâce et sa raison, ses paroles pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot était accablé. Marat, furieux, écrivit le soir dans sa feuille que le tout avait été arrangé par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre ridicules.

Il y avait près d’un mois que le procès commencé restait là, par terre, ne remuant plus, n’avançant plus, en réalité faisant place à un procès plus grand encore. J’appelle ainsi le duel d’extermination qu’engageaient l’une contre l’autre la Montagne et la Gironde, se prenant maladroitement, se colletant gauchement, comme des lutteurs novices, se tâtant extérieurement encore, si l’on peut dire, jusqu’à ce qu’ils trouvassent une place où le fer glissât et perçât le cœur.

Le 10 enfin, au nom des vingt et un chargés du procès du roi, Robert Lindet lit une espèce d’histoire du roi depuis 1789, histoire habilement accusatrice, où se reconnaissait la main d’un légiste normand consommé en sa sagesse normande. Les Lindet étaient deux frères, Robert et Thomas, l’avocat, le prêtre ; tous deux siégeaient à la Montagne. Robert, dans son exposé historique, s’attachait à bien concentrer toute l’accusation sur la tête du roi, à empêcher qu’elle ne s’égarât, que du roi elle ne se détournât sur les ministres. Il établissait, ce qui était vrai, que les ministres de Louis XVI avaient eu sur lui très peu d’influence. Ce que Lindet ne dit point, c’est que celle de la reine, de la cour, avait été pour beaucoup dans ses déterminations, celle des prêtres plus puissante encore ; les pièces du procès ne le témoignaient que trop.

Chaque parti voulait sa part dans l’accusation. La commission ayant donné à un Montagnard la part historique, dédommagea la Gironde en chargeant le Girondin Barbaroux de présenter l’acte des griefs, acte dont chaque article devait fournir au président la matière, la forme même des questions qu’il adresserait à l’accusé.

« Le 11 décembre, Louis se leva à sept heures. Sa prière fut de trois quarts d’heure. À huit heures, il entendit avec inquiétude le bruit du tambour, se promena dans la chambre et écouta attentivement. « Il me semble, disait-il, que j’entends le « trépignement des chevaux. » Ils ont ensuite déjeuné en famille ; la plus grande agitation régnait sur les visages. Après le déjeuner, au lieu de la leçon habituelle de géographie, il a fait avec son fils une partie au jeu de siam. On l’a prévenu que le maire allait venir, mais qu’il ne lui parlerait pas en présence de son fils. Il l’a embrassé et renvoyé. Le maire n’est venu qu’à une heure ; on a lu le décret qui ordonne que Louis Capet sera conduit à la barre de la Convention. « Je ne m’appelle point Capet, a-t-il dit ; mes ancêtres ont porté ce nom, mais jamais on ne m’a appelé ainsi… Au reste, c’est une suite des traitements que j’éprouve depuis six mois par la force… » Il ajouta encore : « Vous m’avez privé, une heure trop tôt de mon fils. » Il a demandé ensuite à passer sa redingote noisette par-dessus son habit. Au bas de l’escalier, les fusils, les piques, les cavaliers bleu de ciel dont il ignorait la formation, ont paru l’inquiéter. Dans la cour il a jeté un dernier coup d’œil sur la tour (où il laissait sa famille) ; on est parti. Il pleuvait. »

« Il ne donna dans la route aucun signe de tristesse, parla peu. Il demanda, en passant devant les portes Saint-Martin et Saint-Denis, laquelle on avait proposé de démolir. Entré aux Feuillants, Santerre lui mit la main sur le bras et le mena à la barre à la même place et sur le même fauteuil où il accepta la constitution. »

Le roi jusque-là était sans conseil, mais on voit qu’il avait réfléchi sur ce qu’il avait à faire. L’histoire de Charles Ier surtout, qui refusa d’abord de répondre et demanda à parler lorsqu’il n’était plus temps, avait instruit Louis XVI et l’avait décidé à suivre une marche contraire. Il ne récusa point ses juges. Quoiqu’il eût fait entendre, au départ, qu’il ne cédait qu’à la force, il ne fit pas de difficulté de répondre au président comme à une autorité légitime.

À la première question : « Pourquoi avez-vous, le 23 juin 1789, entouré l’Assemblée de troupes et voulu dicter des lois à la nation ? » — Il répondit : « Il n’existait pas de loi qui me le défendît. J’étais maître de faire marcher des troupes, mais je n’ai point voulu répandre le sang. »

Il continua de répondre avec assez d’adresse et de présence d’esprit, tantôt se rejetant sur les ministres, tantôt alléguant la constitution même qui lui avait permis tels des faits qu’on lui reprochait, et, pour les faits plus anciens, alléguant que son acceptation de la constitution, en 1791, les avait comme effacés. Il soutint, pour le 10 août, qu’il n’avait rien fait que de défendre les autorités constituées réunies dans le château.

Plusieurs de ces réponses, d’une mauvaise foi évidente, étaient de nature à lui faire grand tort dans l’opinion. Quand on lui rappela, par exemple, les millions qu’il avait donnés pour acheter des consciences, il répondit froidement : « Je n’avais pas de plus grand plaisir que de donner à ceux qui en avaient besoin. »

Il assura n’avoir jamais eu connaissance d’un seul projet de contre-révolution.

Sur les lettres, actes et mémoires contre-révolutionnaires qu’on lui représenta datés et annotés de sa main, sa réponse fut toujours la même : « Je ne les reconnais pas. »

Cette triste manière de chicaner sa vie par des mensonges évidents était de nature à diminuer l’intérêt. Cependant la force de la situation, le caractère terrible de la tragédie domina, fit oublier les misères de la défense. Tous furent émus, ceux même qui s’étaient le plus déclarés contre lui et le menaient à la mort.

« Au sortir de la Convention, Louis étant dans la salle des conférences, comme il était près de cinq heures, le maire lui demanda s’il voulait prendre quelque chose. Il répondit : « Non. » Mais, un instant après, voyant un grenadier tirer un pain de sa poche et en donner la moitié à Chaumette, Louis s’approcha de celui-ci pour lui en demander un morceau. Chaumette, en se reculant : « Demandez tout haut ce que vous voulez, Monsieur. — Capet reprit : « Je vous demande un morceau de votre pain. — Volontiers, dit Chaumette ; tenez, rompez, c’est un déjeuner de Spartiate. Si j’avais une racine, je vous en donnerais la moitié. » — On descendit dans la cour ; Louis fut accueilli d’un chœur formidable de forts de la Halle et de charbonniers qui chantaient à pleine poitrine le refrain de la Marseillaise : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! » — Il remonta en voiture et mangea seulement la croûte de son pain. Il ne savait trop comment se débarrasser de la mie, et il en parla au substitut, qui jeta le morceau par la portière. — « Ah ! reprit Capet, c’est mal de jeter ainsi le pain, surtout dans un moment où il est rare. — Et « comment savez-vous qu’il est rare ? reprit Chaumette. — Parce que celui que je mange sent un peu la terre. » — Le procureur de la Commune, après un intervalle, s’avisa d’ajouter : — « Ma grand’mère me disait toujours : « Petit garçon, on ne doit pas perdre une mie de pain, vous ne pourriez pas en faire venir autant. — Monsieur Chaumette, reprit Louis Capet, votre grand’mère était, à ce qu’il me paraît, une femme de grand sens. »

Il y eut quelque silence. Chaumette resta muet, enfoncé dans la voiture. Puis, soit qu’il n’eût pas lui-même mieux déjeuné que le roi, soit qu’à la longue la fatigue, la force des impressions violentes dans ce lugubre jour, eussent triomphé de sa nature, il avoua qu’il ne se sentait pas bien. Le roi attribua la chose au roulis de la voiture, qui allait au pas. « Avez-vous été sur mer ? dit-il à Chaumette. — Oui, reprit celui-ci, j’ai fait la guerre avec La Motte-Piquet… — La Motte-Piquet ! dit le roi, c’était un brave homme. » Et à son tour il se tut quelques moments, se reportant sans doute à sa pensée favorite, la marine, à cette glorieuse époque de son règne, déjà éloignée, où ses vaisseaux étaient vainqueurs sur toutes les mers, où lui-même donnait ses instructions à La Peyrouse, dessinait le port de Cherbourg. Ah ! s’il y eut jamais un contraste, c’était celui-ci sans doute, le souvenir de ce jour où le roi, jeune, puissant, florissant de vie, dans l’éblouissant costume d’amiral (rouge et or), sous la fumée de cent canons, traversa la rade du grand port créée par lui, visita la fameuse digue où la France avait vaincu (plus que l’Anglais) l’Océan.

Qui l’eût reconnu au jour du 11 décembre, dans cette image de pitié qui, tout ce long jour d’hiver, en son triste vêtement brun, naviguait, pour ainsi dire, entre la pluie qui tombait et la boue des boulevards ?… Chose dure ! et triste à dire, les détails de cette misère, loin d’augmenter l’intérêt, l’auraient neutralisé plutôt. La sienne n’était rehaussée d’aucun effet dramatique. Ce n’était nullement le spectre livide, le sombre Ugolin que l’imagination populaire cherche dans un prisonnier. C’était l’homme gras encore, mais qui déjà a maigri, d’une graisse pâle et malade qui ne remplit plus les joues et pend sur le col plissé. Sa barbe était de trois jours ; on lui avait ôté l’avant-veille les rasoirs et les ciseaux ; ni courte ni longue, elle n’était qu’inculte et sale, une végétation fortuite, inégale, de vilains poils blonds, rendaient toute sauvage sa face hérissée. Au retour surtout, le jeûne, l’affaiblissement, la fatigue, en faisaient un objet pitoyable à voir. Cet homme, qui semblait fort, mais très lourd, très mol, ne pouvait rien supporter ; on l’a vu, la nuit du 10 août, cette nuit suprême de la monarchie, il ne put veiller, se coucha. Au 11 décembre, le grand air, nouveau pour le prisonnier, l’effarouchait en quelque sorte, ajoutait à l’éblouissement naturel du myope en pleine lumière. Il promenait sur la foule un regard qui ne regardait rien ; seulement, à chaque rue que l’on dépassait sur la ligne des boulevards, la faculté proverbiale des Bourbons, la mémoire automatique lui en faisait dire le nom : « Voici telle rue » ; — puis : « Telle rue » ; comme un enfant à moitié endormi, qui répète une vieille leçon, ou une montre qui machinalement, indifféremment sonne l’heure. Une chose parut l’éveiller ; il nommait la rue d’Orléans : « Dites la rue de l’Égalité, lui dit-on. — Ah ! oui, dit-il, à cause de… » Dès lors, il se tut et ne dit plus rien.

L’effet sur toute la route ne fut pas celui qu’on eût cru ; il y eut un grand silence, peu de cris de mort. Il y avait beaucoup de monde ; tous individus isolés, point de groupes, on n’en souffrait pas. Ils regardaient, observaient, contenant leur pensée, quelle qu’elle fût.

Un mouvement de pitié cependant s’était fait dans les cœurs. Ceux qui craignirent le moins de le manifester, ce furent ceux qui avaient constamment demandé la mort du roi, et la demandaient toujours. Les Révolutions de Paris, journal où Chaumette avait souvent écrit et peut-être écrivait encore, n’hésitèrent pas à exprimer le sentiment public. Ce journal blâme avec raison le rapport d’un commissaire de la Commune « qui se permet de faire de l’esprit aux dépens d’un prisonnier qui va être jugé à mort. » Il blâme la Commune même : « Louis s’est plaint avec justice qu’on l’ait privé trop tôt de la compagnie de son fils. Il est pourtant si facile de concilier les droits de la justice et le vœu de l’humanité. On se conduit avec les prisonniers du Temple de manière qu’ils finiront par exciter la pitié. »

C’était l’impression générale. Elle se produisit avec force dans la Convention même. On y manifesta plus hardiment le désir que le procès se fît d’une manière régulière. Le 12, Thuriot demandant qu’on hâtât le jugement, et qu’au plus tôt « le tyran portât sa tête sur l’échafaud », il y eut un soulèvement d’indignation dans l’Assemblée ; on lui cria : « Rappelez-vous votre caractère de juge ! » Il fut obligé de s’expliquer, d’ajouter : « Je dis seulement que si les crimes imputés à Louis sont démontrés, il doit périr… »

Un membre insista pour qu’on donnât à l’accusé le temps d’examiner les pièces, disant : « Nous ne craignons pas la haine des rois, mais l’exécration des nations… »

Le 15, un représentant qui jusque-là marquait dans les violents de la Montagne, l’homme du 6 octobre, Lecointre, de Versailles, étonna toute l’Assemblée en demandant que Louis pût voir sa famille, ses enfants.

L’opposition furieuse de Tallien qui osa dire : « qu’en vain la Convention le voudrait, si la Commune ne le voulait pas », irrita et rallia à la proposition de Lecointre. On vota que l’accusé verrait ses enfants, mais qu’eux-mêmes ne verraient leur mère et leur tante qu’après les interrogatoires.

Ce qui fut plus significatif encore, c’est que, Barère sortant de la présidence, la Convention nomma président Fermont, qui, le 11, avait demandé que l’accusé pût être assis à la barre et qu’on lui donnât un siège. Les secrétaires furent Girondins ou d’opinion modérée : Louvet, Creuzé-Latouche et Osselin.

Le roi avait choisi pour défenseurs des avocats propres à le conduire adroitement dans son triste genre de défense, de chicanes, de négations, les constituants Tronchet et Target. Target dit qu’il était malade, fatigué et épuisé ; ce qui n’était que trop vrai. Le roi prit à sa place un homme connu dans le barreau, l’avocat Desèze.

Le gentilhomme que le roi avait envoyé au roi de Prusse, M. Aubier, voulait revenir et le défendre. Un M. Sourdat, de Troyes, s’offrit de même, disant hardiment : « Qu’il était conduit à défendre Louis XVI par le sentiment de son innocence. »

L’offre de M. Aubier était tardive ; elle n’eut d’autre effet que de lui valoir une pension de douze mille livres que lui donna le roi de Prusse.

Pour les deux autres qui s’offrirent, c’étaient deux personnes qui, à divers titres, avaient bien mérité de la Révolution, et qui n’avaient nullement à se louer de la cour. Moins heureux que le royaliste, ils n’eurent d’autre récompense de leur courage que la guillotine.

Le premier c’était Malesherbes.

L’autre était une femme, la brillante improvisatrice méridionale dont nous avons parlé déjà, Olympe de Gouges.

Je dirai ici même, sans ajourner davantage, ce que j’ai à dire sur la destinée de ces généreuses personnes, je n’attendrai pas jusqu’à la fin de 1793 ; ils passeraient dans la foule, mêlés à tant d’autres, sur le fatal tombereau. Je veux les mettre ici à part. Là où ils furent héroïques, là aussi qu’ils reçoivent ce qui leur revient de larmes.

Malesherbes était, comme on sait, de cette famille Lamoignon, laborieuse entre toutes, qui travailla utilement, sous Louis XIV, à la réforme des lois, famille honnête, n’eût été la bassesse servile de son dévouement monarchique. Malesherbes était petit-neveu de ce Lamoignon de Basville, le tyran du Languedoc, le bourreau des protestants, qui couvrit ce pays de potences, de roues, de bûchers. Le neveu, pour cela même sans doute, fut philosophe, se jeta dans l’excès contraire, et, si j’en crois l’un de ses plus intimes amis, dépassa l’incrédulité des plus incrédules.

Il n’y avait pas un meilleur homme, plus honnête, plus généreux. Sans espoir d’une vie à venir (que sa vertu méritait), sans l’appui des consolations qu’on trouve dans la pensée divine, il suivit, simple, droit, ferme, l’idée du bien, du devoir. Jamais la magistrature n’eut de plus dignes paroles que les Remontrances de Malesherbes, président de la Cour des Aides. Il fut ministre avec Turgot, tomba avec lui. Il était peu propre au pouvoir, étant né gauche et maladroit, sans ménagements ni tempéraments, sans connaissance des hommes.

Une chose, parmi tant de services rendus au pays, rendait cet homme sacré, c’est que, sans lui, ni l’Émile, ni l’Encyclopédie, ni la plupart des grands ouvrages du dix-huitième siècle, n’auraient pu paraître. Il était alors directeur de la librairie ; il couvrit de sa protection les libertés de la pensée, enseigna lui-même aux écrivains à éluder l’absurde tyrannie du temps. Il revit lui-même, ne censura pas, corrigea avec respect les épreuves de Rousseau.

L’âge n’avait rien changé dans M. de Malesherbes. Il avait, en 1792, à soixante-douze ans, l’esprit ferme, le chœur chaleureux de son âge viril. C’était un contraste piquant de trouver dans ce petit homme, un peu rond, un peu vulgaire (vraie figure d’apothicaire sous une petite perruque), un héros des temps anciens. Il avait dans la parole la sève, parfois la verve facétieuse, un peu caustique, de la vieille magistrature, et avec cela des traits admirables échappaient de son âme noble, bien près du sublime. Rien ne put, dans le procès, l’empêcher de dire : « Le roi », et (en lui parlant) : « Sire. » — « Qui donc vous rend si hardi ? lui dit un conventionnel. — Le mépris de la vie. »

Il était resté tranquille, chez lui, à la campagne, en 1793. Un tel homme ne songeait guère à émigrer. N’était-il pas sous la protection des grandes ombres du dix-huitième siècle ? Qu’aurait dit Rousseau, bon Dieu ! si on lui avait annoncé que ses inintelligents disciples tueraient le bienveillant censeur, le propagateur d’Émile, au nom même de ses doctrines ?

En octobre 1793, on arrêta son gendre, le président Rosambo, pour une vieille protestation du Parlement en 1789 ; faute réelle, certainement, mais enfin déjà ancienne d’un homme inoffensif, qu’on aurait pu oublier. Puis, le lendemain, sans cause ni prétexte, on arrêta Malesherbes. Il se montra indifférent, plutôt gai ; il aimait autant en finir.

Le seul témoin contre lui était un domestique qui lui aurait dit, en 1789, que les vignes avaient gelé, et Malesherbes aurait répondu : « Tant mieux ! s’il n’y a pas de vin, nos têtes seront plus sages. » Il ne voulut pas se défendre et s’en alla, en causant tranquillement, à la guillotine.

Le concierge de Monceaux (où l’on portait alors les corps des suppliciés), eut une preuve singulière du calme de Malesherbes. Quand il dépouilla son corps, il trouva, dans ses culottes, sa montre montée à midi. Il la montait habituellement à cette heure, et il l’avait fait encore, deux heures avant l’échafaud.

On trouvera peu convenable que, près d’un nom si vénéré, j’amène Olympe de Gouges, une femme légère, très légère, comme on l’a dit durement. Cette femme s’est rapprochée de Malesherbes par l’analogie de son dévouement, et elle s’est trouvée aussi rapprochée de lui par la mort. Qu’il l’accueille donc près de lui dans cette histoire avec la bonté et l’indulgence paternelle qu’il aurait eue dans sa vie.

Elle n’était pas, comme lui, protégée par cette longue vie de services rendus au pays ; elle risquait davantage. Elle était fort compromise, cette infortunée ; elle avait déjà assez de se défendre elle-même. Plusieurs amis, Mercier entre autres, lui avaient conseillé, dès longtemps, de s’arrêter. Elle n’écouta personne, parla toujours et très haut, flottant d’un parti à l’autre, selon sa sensibilité, au flot de son cœur. Révolutionnaire de nature et de tendance, lorsqu’elle vit pourtant, au 6 octobre, le roi et la reine amenés ici captifs, elle se sentit royaliste. La mauvaise foi de la cour et sa trahison évidente la refirent républicaine, et elle conta naïvement sa conversion au public dans un noble pamphlet : la Fierté de l’Innocence. Elle fondait alors des sociétés populaires de femmes, essayant de tenir un milieu difficile entre les Jacobins et les Feuillants. Ses liaisons avec la Gironde, son Pronostic sur Robespierre ne la mettaient que trop en péril, lorsque la scène émouvante du 11 décembre l’enleva à la considération de ses propres dangers, et elle offrit de défendre le roi. L’offre ne fut pas acceptée, mais, dès lors, elle fut perdue.

Les femmes, dans leurs dévouements publics où bravent les partis, risquent bien plus que les hommes. C’était un odieux machiavélisme des barbares de ce temps de mettre la main sur celles dont l’héroïsme pouvait exciter l’enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la brutalité inflige aisément à un sexe faible. On a vu les craintes de Madame Roland et l’insulte trop réelle qu’on fit à Théroigne en 1793. Olympe fut au moment d’être traitée de même ou plus cruellement encore. Un jour, saisie dans un groupe, elle est prise par la tête ; un brutal tient cette tête serrée sous le bras, lui arrache le bonnet ; ses cheveux se déroulent… pauvres cheveux gris, quoiqu’elle n’eût que trente-huit ans ; le talent et la passion l’avaient consumée. « Qui veut la tête d’Olympe pour quinze sols ? » criait le barbare. Et doucement, sans se troubler : « Mon ami, dit-elle, mon ami, j’y mets la pièce de trente. » On rit, et elle échappa.

Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal révolutionnaire, elle eut l’affreuse amertume de voir son fils la renier avec mépris. Là, la force lui manqua. Par une triste réaction de la nature, dont les plus intrépides ne sont pas toujours exempts, amollie et trempée de larmes, elle se remit à être femme, faible, tremblante, à avoir peur de la mort. On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du supplice. Elle voulut, dit-on, l’être aussi. Un ami lui aurait rendu, en pleurant, le triste office, dont on prévoyait l’inutilité. Les matrones et les chirurgiens consultés par le tribunal furent assez cruels pour dire que, s’il y avait grossesse, elle était trop récente pour qu’on pût la constater.

Elle reprit tout son courage devant l’échafaud et mourut en recommandant à la Patrie sa vengeance et sa mémoire.