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Librairie Victor Palmé (2p. 207-222).

CHAPITRE IV.

Suite de la persécution. — Proclamation royale. — Les martyrs de la province de Tsien-la.


Dans la province de Tsien-la, la persécution avait été inaugurée, comme nous lavons vu, dès la quatrième lune, par le martyre des cinq confesseurs, qui avaient attendu près de treize ans l’exécution de leur sentence. Pendant les mois suivants, les arrestations se multiplièrent, surtout dans les districts de Kosan, Keum-san, Iong-tam et Koang-tsiou. Une multitude de chrétiens furent entassés dans les prisons de T’sien-tsiou, capitale de la province, et quoiqu’un grand nombre d’entre eux aient eu la faiblesse de racheter leur vie par l’apostasie, là encore nous avons la consolation de compter plusieurs martyrs.

Les premières victimes immolées cet automne furent cinq chrétiens d’abord apostats, mais qui, bientôt, se repentirent de leur faiblesse et signèrent leur rétractation de leur sang. Voici en quelques mots l’histoire de chacun d’eux. Les deux frères Jean et Ignace Sin descendaient d’une famille noble d’An-tong, qui était venue s’établir au district de Ko-san. Arrêté une première fois, lors de la persécution de 1827, Jean avait subi cinq ans d’exil. Il fut repris à la cinquième lune de 1839, et son frère Ignace deux mois après. Pierre Nim, originalité de Nampo, converti par des chrétiens chez lesquels il était venu demeurer, s’était marié à une femme chrétienne, et avait toujours été très-exact dans l’accomplissement de ses devoirs. Il vivait au district de Tsin-san quand éclata la persécution, et fut pris le 6 de la septième lune. Paul Pak Tsioun-hoa, d’une famille du peuple au district de Tek-san, était l’aîné de neuf frères qui tous pratiquaient la religion avec beaucoup de ferveur. Trouvant que, dans leur pays, il leur était très-difficile d’éviter toute participation aux cérémonies superstitieuses des païens, ils émigrèrent ensemble au district de Siou-t’sien, chez un chrétien qui tenait une fabrique de poteries. Paul s’y fit remarquer par sa charité envers les nécessiteux, son dévouement envers ses parents, et son assiduité à instruire ses frères et les autres personnes de sa famille. Chassé de là par la persécution de 1839, il se réfugia dans une autre poterie au district de Ko-san, où bientôt, à la huitième lune, il fut pris avec son père et un de ses frères. En se rendant à Tsien-tsiou, il fit remarquer aux satellites que lui et son frère étant arrêtés, on pouvait bien relâcher leur père. Il fit tant d’instances que les satellites, touchés de sa piété filiale, mirent son père en liberté. Bientôt après une occasion favorable se présentant, son frère cadet l’engagea à prendre la fuite ; mais il refusa, disant qu’il fallait obéir à l’ordre de la Providence. Augustin Ni Tak-sim-i, du district de Hong-tsiou, avait, lui aussi, pour mieux observer sa religion, émigré au district de Hong-tam, où il fut bientôt dénoncé et pris.

Ces cinq chrétiens, après avoir montré beaucoup de courage dans les premiers interrogatoires, et avoir subi plusieurs fois la question devant les mandarins de leurs districts respectifs, s’étaient trouvés réunis à Tsien-tsiou. Au tribunal du gouverneur de la province, ils eurent à supporter des tortures bien plus terribles, et tous apostasièrent, les uns dès la première séance, les autres à la seconde ou à la troisième. On les remit provisoirement en prison. C’est là que la grâce de Dieu les attendait. Honteux de leur faiblesse, torturés par des remords de plus en plus vifs, ils s’encouragèrent mutuellement à réparer leur faute. Ils prièrent Dieu, longtemps et avec larmes, de leur pardonner, et prirent la résolution de profiter de la première occasion pour rétracter publiquement leur apostasie. Un mandarin spécial, envoyé pour terminer les affaires des chrétiens, les fit appeler, croyant qu’il ne s’agirait que d’une simple formalité pour les renvoyer libres. Quel ne fut pas son étonnement quand il les entendit se rétracter avec énergie, et manifester hautement leur regret d’avoir, par crainte des supplices, renié leur Dieu et Sauveur ! Furieux de les voir ainsi revenir sur leurs pas, il commanda de les frapper de soixante coups de la planche à voleurs. Il n’en fallait pas tant pour les faire mourir. Quatre d’entre eux restèrent sur la place ; et Pierre Nim, que l’on rapporta à la prison, expira quelques heures après. Il avait seulement vingt-sept ans. Paul Pak était âgé de quarante-trois ans, Augustin Nim de quarante-six, Jean Sin de cinquante-sept et son frère Ignace de quarante et un ans. C’était le 12 de la dixième lune.

Une ou deux semaines plus tard, dans cette même ville de Tsien-tsiou, Jacques Song In-ouen-i, qui avait toujours édifié les néophytes par sa vie exemplaire, les édifia plus encore par sa mort glorieuse. Jacques vivait au district de Mok-t’sien. Dès l’enfance, docile aux instructions de ses parents, il se donna tout entier aux exercices de piété, selon les forces de son âge. Plus tard il devint le modèle des chrétiens par son application à la prière, et leur soutien par son assiduité à instruire les ignorants et à l’échauffer le zèle des tièdes. Jamais il ne fit rien qui pût déplaire à ses parents, jamais il ne voulut être à charge à qui que ce fut. Il avait dans le cœur un vif désir du martyre, et répétait souvent, que, par toute autre voie, il lui serait difficile de bien répondre aux bienfaits de Dieu et d’assurer son salut. En 1839, au fort de la persécution, son frère aîné Philippe l’engageait à fuir ; il répondit : « Nos pasteurs et tous les chrétiens un peu influents sont tombés entre les mains des persécuteurs ; à quoi bon maintenant rester en ce monde ? mieux vaut être, nous aussi, martyrs pour Dieu. » Sur ces entrefaites, il fut dénoncé par quelques chrétiens que l’on torturait au tribunal de Tsien-tsiou, et on envoya à sa recherche des satellites qui le rencontrèrent en chemin et le saisirent immédiatement. Les païens de son village qui lui étaient fort attachés, le plaignaient et se chargeaient de le faire relâcher, pourvu qu’il voulût prononcer un seul mot d’apostasie. Jacques répondit : « L’amitié qui vous fait parler ainsi m’est bien sensible ; mais je sers le grand Dieu du ciel, et mourir pour lui a été le désir de toute ma vie ; comment pourrais-je le renier maintenant ? » À Tsien-tsiou, il défendit éloquemment la religion devant le juge criminel, et eut beaucoup à souffrir. Plus tard, au tribunal suprême, le gouverneur lui fit mille questions insidieuses ; Jacques n’ouvrit pas la bouche pour répondre, ce qui irrita tellement ce magistrat qu’il le fit torturer avec une violence inouïe. À la fin, il donna l’ordre de le suspendre en l’air, et de le frapper, sans compter les coups, jusqu’à ce qu’il fît quelque déclaration. Mais n’ayant rien pu obtenir, il le remit entre les mains du juge criminel, avec injonction de le torturer tous les dix jours. Ce supplice dura deux mois. Le courage de Jacques, son influence parmi les chrétiens, devaient le faire condamner à mort ; mais pour cela il aurait fallu remplir diverses formalités, et envoyer les pièces du procès à la capitale, afin que le roi ratifiât la sentence. Le juge trouva plus simple de le faire étrangler dans la prison, vers la fin de la dixième lune. Il n’avait que vingt-trois ans. Son nom est resté célèbre parmi les chrétiens de cette province, qui parlent encore de lui avec vénération.


Cependant l’opinion publique commençait à se préoccuper de ces exécutions multipliées. Si violent que fût le fanatisme des persécuteurs, si aveugle que fût la haine d une foule ignorante et ameutée, la conscience conserve toujours ses droits, et l’on commençait à plaindre les innocentes victimes de ces boucheries. Le gouvernement coréen fit alors ce que font tous les persécuteurs, il appela le mensonge en aide à la force, et dans ce même mois de novembre, le 18 de la dixième lune, parut une nouvelle proclamation royale contre les chrétiens. Elle fut répandue dans tout le royaume, en caractères chinois et en caractères coréens, afin que le peuple entier, hommes et femmes, savants et ignorants, pût la lire sans difficulté. La rédaction en avait été confiée à T’sio Siou-sam-i, homme de la classe du peuple, mais renommé pour sa science, précepteur et ami du premier ministre T’sio In-ieng-i, et comme lui ennemi juré de la religion de Jésus-Christ.

C’est une production étrange, dans le genre de la proclamation de 1801, mais bien inférieure comme style et comme composition. « C’est, dit Mgr Daveluy, un fatras intraduisible dont j’ai vainement essayé de me faire donner le sens complet, par les Coréens les plus instruits. Tous ceux à qui je l’ai fait lire, m’ont avoué n’y voir eux-mêmes que des phrases et des tirades, sans suite et sans liaison possible. » On commence par y citer quelques passages obscurs des livres sacrés de la Chine, dont on ne voit pas l’application au cas présent ; puis, après avoir recommandé la religion des lettrés, que tout le monde doit suivre, on traite la doctrine chrétienne d’amas de vaines fourberies et de maximes déshonnêtes, et on la signale à l’exécration publique comme méconnaissant les devoirs envers les parents et envers le prince. On y donne comme base de notre religion, l’adoration du ciel, et on nous fait dire que Jésus — auquel les injures les plus viles sont prodiguées — est devenu le ciel. Parlant du célibat et de la virginité, on les dit contraires à l’ordre de la nature, et on ne manque pas d’ajouter, sans s’inquiéter de la contradiction flagrante entre les deux accusations, que notre morale est infâme, et que parmi les chrétiens les femmes sont en commun. Les sacrements sont traités de rites obscènes, le ciel et l’enfer de niaiseries, etc…

L’auteur de ces stupides inepties, dignes en tous points de nos matérialistes les plus abrutis ou, si l’on veut, les plus avancés, était d’autant plus coupable, que la religion chrétienne était alors suffisamment connue en Corée. Combien de fois, devant les tribunaux, les confesseurs n’en avaient-ils pas exposé les dogmes, développé les maximes ? Combien de fois les mandarins, poussés à bout par les raisonnements de leurs victimes, n’avaient-ils pas avoué que la religion chrétienne est excellente, et que leur unique raison de la proscrire était l’ordre formel donné par le gouvernement ? On avait d’ailleurs en main tous les livres des chrétiens. Mais dire ce que l’Évangile est réellement, c’était le justifier ; mieux valait la calomnie.

À la fin de la proclamation, le roi attribue à ses péchés tous les malheurs qui sont venus fondre sur le royaume, et surtout le plus grand de tous : l’invasion de cette doctrine étrangère ; il engage tous ses fidèles sujets à se rattacher plus que jamais à la religion des lettrés ; et il déclare qu’en sa qualité de père du peuple, il est tenu de combattre l’erreur par tous les moyens possibles, et de mettre à mort ses propagateurs et ses chefs.

Le jour même où cet acte fut publié, une généreuse chrétienne obtenait, par le martyre, la récompense d’une longue vie de vertu et de dévouement. C’était la mère de Paul Tieng, Cécile Niou, que le célèbre martyr de 1801, Augustin Tieng, avait épousée en secondes noces. Instruite de la religion par son mari, elle conserva toujours sa première ferveur. Après la mort d’Augustin, Cécile demeura longtemps en prison avec ses trois enfants. Quand on la mit en liberté, toute sa fortune avait disparu. N’ayant plus aucune ressource, elle se retira à Ma-tsai, chez son beau-frère, qui, loin de venir à son secours, lui suscita mille persécutions domestiques, et la laissa languir dans une extrême pauvreté. L’aînée de ses filles mourut bientôt, ainsi que la femme et le fils du martyr Charles Tieng, son beau-fils ; il ne lui resta que son fils Paul et sa fille Élisabeth. Un jour elle eut un songe. Elle entendit son mari Augustin qui lui disait : « J’ai bâti au ciel une demeure de huit appartements. Déjà cinq sont remplis ; les trois autres attendent. Supportez patiemment les misères de la vie, et surtout ne manquez pas de venir nous rejoindre, » La famille se composait, en effet, de huit personnes dont cinq déjà mortes : Augustin et son fils Charles, martyrs en 1801 ; la fille d’Augustin, la femme et le jeune fils de Charles, qui venaient de succomber aux privations et aux mauvais traitements. Ce songe, qui devait avoir sa réalisation complète, la frappa beaucoup et ranima son courage.

Son fils Paul, tout entier à son grand projet de faire pénétrer les missionnaires en Corée, dut vivre longues années séparé de sa mère. C’était pour celle-ci une bien rude épreuve, et chaque fois qu’il partait pour ses voyages de Péking, le cœur de Cécile était déchiré, car elle croyait lui faire des adieux éternels. Lorsque Paul se fut attaché au service des prêtres et de l’évêque, sa mère le suivit, et, trop âgée pour s’occuper des travaux de la maison, elle donnait tout son temps aux exercices de piété. Pendant la persécution de 1839, un de ses neveux vint l’engager à fuir le péril et lui offrit un refuge. Elle répondit : « J’ai toujours désiré le martyre et je veux le partager avec mon fils Paul. » Elle fut arrêtée, en effet, le 9 de la sixième lune. Liée de la corde rouge, comme criminelle d’état, sans doute à cause du nom qu’elle portait, elle fut traduite devant le juge criminel, et, malgré son grand âge, mise à la question. Sa conduite et ses réponses furent jusqu’à la fin franches et dignes. Dans divers interrogatoires, elle subit les tortures accoutumées et reçut, en outre, deux cent trente coups de bâton. La loi ne permettant pas de décapiter les vieillards, elle languit quelques mois dans la prison et, consumée par les souffrances, rendit le dernier soupir, le 18 de la dixième lune, en prononçant les saints noms de Jésus et de Marie. Elle avait alors soixante-dix-neuf ans.

Restait à la prison sa fille Élisabeth, femme vraiment forte, élevée à l’école de l’adversité. Emprisonnée dès son enfance, elle ne sortit du cachot que pour aller, chez son oncle, partager les amertumes et les souffrances dont on abreuvait sa mère. Elle sut conserver sa foi au milieu des épreuves ; elle s’habitua à la pauvreté, au froid et à la faim, et s’appliqua avec tant de courage au travail des mains, qu’elle parvint, par la couture et le tissage, à soutenir sa mère, son frère Paul et elle-même. Ses beaux exemples rallièrent à la religion quelques-uns de ses parents, d’abord très-hostiles, et qui ne pouvaient pardonner au Dieu des chrétiens d’être la cause de la ruine de leur famille. D’une modestie admirable, Élisabeth ne se permit jamais de regarder un homme en face, fût-il de ses plus proches parents ; et de bonne heure, elle consacra à Dieu sa virginité. Elle eut à ce sujet, vers l’âge de trente ans, une tentation des plus violentes, qui dura plus de deux ans et ne servit qu’à donner à sa vertu une solidité inébranlable. Attaquant la nature révoltée par des mortifications et des jeûnes continuels, elle ne cessait de prier jour et nuit son divin Époux, et ses larmes lui obtinrent à la fin une complète victoire. On la vit souvent se priver du nécessaire, pour subvenir aux besoins des pauvres abandonnés, et elle profitait de ses relations avec eux, pour les instruire, les exhorter et les préparer aux sacrements. Ayant suivi sa mère et son frère au service des prêtres et de l’évêque, elle remerciait Dieu de l’avoir placée ainsi à la source des grâces, en lui rendant si facile la réception des sacrements, et fit preuve de beaucoup de dévouement et d’activité. Quand s’éleva la persécution, elle fut d’abord saisie de crainte, se disant que le martyre était au-dessus de ses forces, mais elle ne cessa pas néanmoins d’encourager et de consoler les chrétiens, tout en redoublant de ferveur pour se préparer elle-même à la mort. En vain le mandarin lui promit la vie, si elle voulait apostasier ; en vain dans sept interrogatoires successifs on lui fit subir les plus cruelles tortures ; en vain on la frappa de deux cent trente coups de gros bâton, son calme ne se démentit pas un seul instant, et le juge, désespérant de la vaincre, l’envoya, le 2 de la dixième lune, au tribunal des crimes. Là, après six nouveaux interrogatoires, après avoir été remise six fois à la question, elle fut condamnée à mort. Renvoyée à la prison, elle s’occupait à prier et à servir les prisonniers, ne craignant pas de mendier au dehors des secours qui lui permissent de venir en aide à ces malheureux. Elle avait pris tellement à cœur ces œuvres de charité, qu’en partant pour l’exécution elle ne dit aux chrétiens que ces paroles : « Surtout, priez bien pour les pauvres et les affligés. » Elle fut décapitée, à l’âge de quarante-trois ans, le 24 de la onzième lune, et alla ainsi, par la même voie royale du martyre, rejoindre au ciel son père, sa mère et ses deux frères.

Mentionnons encore, parmi les confesseurs de cette époque, Pierre Ni Tsioun-hoa, natif du district de Hong-tsiou, qui fut alors saisi au district de Na-tsiou, province de Tsien-la, où il résidait depuis quelque temps. Il demeura ferme dans les supplices, et mourut dans la prison de cette ville, durant la onzième lune, à l’âge de trente-trois ans. Nous n’avons pas sur lui d’autres renseignements. Puis, la veuve Barbe Pak, sa belle-sœur, native du district de T’sieng-tsiou. Toujours fidèle à ses devoirs de chrétienne, d’épouse et de mère. Barbe vivait au district de Ko-san. Arrêtée et conduite dans la prison de cette ville, elle montra une force au-dessus de son sexe, et ne se laissa ébranler ni par les tortures, ni par la présence de ses trois jeunes enfants emprisonnés avec elle. Sortie victorieuse de ces diverses épreuves, elle attendait avec joie dans le cachot le moment de mourir pour Dieu, quand elle fut atteinte de la peste. Pour empêcher la contagion, on la transporta hors de la prison, dans une cabane de paille, où on l’abandonna seule avec ses petits enfants. Ceux-ci s’amusèrent à souffler le feu dans le vase de terre où quelques charbons étaient déposés, et la flamme se communiqua à la paille de la cabane, qui fut réduite en cendre au bout de quelques minutes. Tous y périrent à la fois. Barbe Pak avait vingt-huit ans, son fils aîné Vincent Ni, sept ans, le second André Ni, quatre ans, et sa fille Marie était encore à la mamelle. Quoique victime de cet accident fortuit. Barbe a certainement le droit d’être comptée au nombre des martyrs, puisque cet accident avait eu pour première cause sa maladie, maladie gagnée dans la prison où on la retenait en punition de sa courageuse fidélité à son Dieu.

Arrêtons-nous aussi quelques instants, au district de Iang-keun, berceau de notre sainte religion en Corée, mais dont nous n’avons guère eu l’occasion de nous occuper depuis la persécution de 1801. Les chrétiens y étaient assez peu nombreux. Toutefois, la haine des persécuteurs alla les y chercher, et s’il est à regretter que la noble famille qui répandait autrefois la religion avec tant de zèle dans cette partie du royaume, ait refusé en cette circonstance de la sceller de son sang, nous verrons cependant que Dieu a trouvé là des témoins fidèles, moins illustres peut-être aux yeux des hommes par la renommée et par la position sociale, mais plus grands aux yeux des anges, parce qu’ils ont mieux su mourir. À dix lys de lang-keun, vivait Pierre Tsiang Sa-koang-i, descendant d’une famille honnête de la capitale, et établi non loin de la famille des Kouen de Han-kam-kai, qui l’avaient instruit de la religion. Refroidi dans sa première ferveur par les désastres de 1801, il avait continué de vivre en païen jusqu’en 1828, quand les exhortations des chrétiens se joignant à l’impulsion de la grâce, il prit enfin une détermination décisive. Dès lors, il fit sa profession de foi devant ses parents païens, brûla ses tablettes, fit effacer son nom des registres du temple de Confucius, renonça absolument à l’usage du vin pour se guérir de son penchant à l’intempérance, et travailla sans relâche à dompter son caractère dur et violent. Quand les missionnaires eurent pénétré en Corée, il eut le bonheur de recevoir les sacrements, et depuis lors ses bonnes résolutions furent plus solides, et sa fidélité à tous ses devoirs ne se démentit plus un seul instant.

Sa femme, nommée Madeleine Son, était fille de Son Kieng-ioun-i, catéchiste de la capitale, martyrisé en 1801. Cette fervente chrétienne eut à supporter une pénible et longue épreuve, quand son mari, Pierre Tsiang, abandonna ses pratiques religieuses. Jour et nuit, elle se désolait de ne pouvoir accomplir convenablement ses exercices de piété ; elle priait Dieu avec larmes de la secourir et d’ouvrir les yeux à son mari. Aussi, grande fut sa joie quand enfin il vint à résipiscence. Les deux époux ayant été pris, avec leurs deux fils, à la huitième lune de 1839, furent conduits au mandarin de Iang-keun, qui voulut obtenir leur apostasie par des supplices multipliés. Pierre ne fut nullement ébranlé, et Madeleine, après avoir été un moment sur le point de faiblir, reprit de suite une énergie qui trompa l’attente du tyran. Poussé à bout, ce mandarin, par un raffinement inouï de férocité, les menaça de faire mourir leurs deux enfants sous leurs yeux, et commença, en effet, à les torturer cruellement. Le cœur des parents était transpercé, mais une grâce toute-puissante vint à leur secours, et Pierre s’écria : « L’amour des enfants est naturel à l’homme, et les souffrances de mes fils me sont cent fois plus pénibles que les miennes propres, mais comment pourrais-je, par amour pour eux, renier mon Dieu ? Non, mille fois non, je ne le ferai pas. » L’affaire ayant été portée au gouverneur, il ordonna d’insister ; et en conséquence, plus de dix fois, ils furent tous deux remis à la question. Leurs fils ayant fini par apostasier, après deux mois de captivité, furent renvoyés libres. Pierre et Madeleine restèrent à la prison, et le mandarin, désespérant de les vaincre par les tourments, essaya d’en triompher par la faim. Il défendit de leur donner aucune nourriture. Quelques jours après, il les cita de nouveau à son tribunal, mais il avait perdu sa peine ; les deux confesseurs, presque mourants, lui résistèrent avec plus d’énergie que jamais. Leur agonie se prolongea quelques jours encore. Enfin Pierre rendit à Dieu sa belle âme, le 13 de la onzième lune, à l’âge de cinquante-trois ans, et Madeleine le 17, à l’âge de cinquante-six ans.


Mais le plus glorieux martyre qui, à cette époque, consola l’Église coréenne, fut certainement celui de Protais Hong et de ses compagnons, dans la province de Tsien-la. Protais Hong Tsa-ieng-i était le troisième fils du noble Hong Nak-min-i, dont nous avons si souvent parlé au commencement de cette histoire. À l’automne de 1801, son nom ayant été trouvé sur une liste de confrérie dans les papiers du célèbre Alexandre Hoang, Protais fut pris et envoyé en exil à la ville de Koang-tsiou, province de Tsien-la. Il est à peu près certain qu’en cette occasion, il n’échappa à la mort que par l’apostasie ; cependant le fait n’est établi par aucun document positif. À Koang-t’siou, isolé de tous les chrétiens, il passa quelques années sans pratiquer sa religion ; puis, réveillé par un coup inespéré de la grâce, il reprit ses exercices de piété et chercha à réparer sa faute par un redoublement de ferveur. Sa femme alla le rejoindre au lieu de l’exil, et ils s’y établirent comme ne devant jamais en sortir. Protais s’appliquait à bien régler sa maison et à instruire chrétiennement ses enfants. Exact à toutes ses prières et se livrant à de longues méditations, il donnait à peine quelques heures au sommeil, aux repas et à tout ce qui concerne la vie du corps. Quand il priait, c’était toujours à genoux devant le crucifix, dans une posture modeste, ne laissant jamais paraître ni nonchalance, ni fatigue, et ses prières étaient tellement prolongées, qu’il se forma une grosse tumeur à ses genoux, de sorte qu’il lui était très-difficile de faire à pied le moindre voyage. Il jeûnait trois fois la semaine, s’excitait continuellement à la contrition de ses péchés et surtout de son apostasie, et souvent on l’entendait sangloter et pousser des gémissements lamentables. Adonné aux œuvres de charité, quand il savait un de ses frères dans le besoin, il emportait secrètement quelque chose de la maison, et allait remettre son aumône lui-même, afin que sa famille n’en sût rien ; mais il fut surpris plus d’une fois par des païens, qu’une pareille humilité surprenait plus qu’on ne peut dire.

En l’année 1832, quand on publia l’amnistie générale pour les exilés, le gouverneur de la province écrivit au mandarin de Koang-tsiou de relâcher Protais, s’il était revenu à de meilleurs sentiments. Le mandarin le fit donc venir et lui demanda s’il s’était amendé : « Je n’ai pas changé de sentiments, répondit Protais. — Comment, repartit le mandarin stupéfait, quelle parole me dis-tu là ? tu es exilé depuis plus de trente ans, tu es maintenant arrivé à la vieillesse et tu t’obstines encore ! Ne te serait-il donc pas bien agréable de retourner dans ta patrie ? » Plusieurs jours de suite, le mandarin revint à la charge ; il essaya tour à tour les raisonnements, les promesses, les menaces ; mais tout fut inutile. Pendant la persécution de 1839, Protais ne se contenta pas de donner une hospitalité passagère à beaucoup de chrétiens fugitifs ; il consentit à recevoir chez lui quatre femmes, qui ne savaient où se réfugier ; il les entretint à ses frais et voulut que sa maison devînt la leur. Quand il apprenait le martyre de quelques nouveaux confesseurs, son cœur était vivement ému, et il sentait d’autant plus le désir de marcher sur leurs traces, qu’il en avait lui-même, une première fois, manqué l’occasion. Dieu lui accorda cette grâce. Le 14 de la sixième lune, des satellites venus de Tsien-tsiou l’arrêtèrent, lui et toute sa famille, ainsi que les quatre chrétiennes dont nous venons de parler. C’étaient : Anastasie Kim, Anastasie Ni, Madeleine Ni et Barbe T’soi.

Après un premier interrogatoire, le mandarin local fit passer au cou de Protais une petite cangue et l’envoya à Tsien-tsiou. Quand il partit, les habitants de la ville, de tout âge et de tout sexe, au nombre de trois ou quatre cents, le suivaient en disant : « Est-ce ainsi que l’on punit les hommes justes ? Les bonnes qualités, les plus grandes vertus ne servent-elles donc de rien ? » Les uns le retenaient ; d’autres poussaient des cris de douleur : on eût cru voir la séparation d’un père avec ses enfants. Protais les consolait et leur répétait qu’il était très-heureux, que cette route était pour lui le chemin de la gloire. Arrivé le 18 à Tsient-siou, avec toutes les personnes arrêtées dans sa maison, il fut, le soir même, cité devant le juge criminel, où il refusa d’apostasier et de dénoncer qui que ce fût. Deux jours après, on le conduisit devant le gouverneur. Celui-ci, entouré de quatre-vingts satellites, renouvela les mêmes injonctions et, sur son refus d’y obtempérer, le lit mettre à la question. Plusieurs interrogatoires se succédèrent, mais Protais demeura inébranlable dans les supplices. Sa sentence fut signée à la septième lune, et au milieu des coups et des injures des valets du tribunal, il retourna à grand’peine à la prison. En y arrivant, il tomba sans connaissance, et ne revint à lui qu’après un assez long intervalle. Le 15 de la neuvième lune, le juge le fit comparaître de nouveau et, après avoir vainement essayé de le séduire, lui dit : « Non-seulement tu es membre d’une secte sévèrement prohibée, mais encore tu as reçu chez toi des étrangers ; ne trouve donc pas mauvais qu’on te punisse du dernier supplice. — Traitez-moi, repartit Protais, selon la loi du royaume. » On lui infligea la bastonnade d’usage après la lecture de la sentence, et il fut déposé à la prison civile, en attendant le jour fixé pour l’exécution.

Barbe Sim, épouse de Thomas Hong, fils aîné de Protais, avait été arrêtée avec son beau-père. Née de parents nobles, au district de In-t’sien, elle remplissait tous ses devoirs avec fidélité ; mais elle était d’une intelligence si bornée que tous ses efforts lui avaient à peine procuré l’instruction religieuse nécessaire. Sa foi, néanmoins, était des plus solides, et sa charité, ardente. Elle le fit bien paraître en 1839, par l’hospitalité courageuse et dévouée qu’elle donna à tous les chrétiens que la persécution forçait à fuir, et surtout par la bonté avec laquelle elle accueillit et entretint si longtemps les quatre femmes réfugiées dans sa maison. Jamais on n’aperçut chez elle la moindre impatience, le moindre signe que ses hôtes lui fussent à charge. Au moment de l’arrestation et durant les interrogatoires, elle ne changea pas de couleur et conserva tout son calme. Quoique d’une santé faible et d’une complexion délicate, elle ne se laissa nullement intimider par l’appareil terrible du tribunal du gouverneur et par les odieuses vociférations qui accompagnent tous les ordres qui y sont donnés. Elle supporta de nombreuses bastonnades et fut mise plusieurs fois à la question ; mais ni les coups, ni les blessures, ni les injures des satellites et des geôliers, ni le séjour prolongé dans un cachot infect, rien ne put lui arracher une plainte, parce qu’elle souffrait pour son Dieu. Généreuse jusqu’à la fin, elle signa deux fois sa sentence de mort, ainsi que son beau-père, à la septième et à la neuvième lune. Sa plus grande épreuve, le plus terrible supplice pour son cœur de mère, c’était la présence de son plus jeune fils, âgé de deux ans, qu’elle voyait mourir lentement de faim et de misère. Attaquée elle-même d’une violente dyssenterie, qui vint se joindre à ses autres souffrances, elle comprit que la délivrance approchait et se prépara à la mort. Dieu ne permit pas qu’elle vécût jusqu’au jour marqué pour son supplice, et elle rendit paisiblement son âme à son Créateur, le 6 de la dixième lune, à l’âge de vingt-sept ans. Son enfant mourut quelques heures après et alla rejoindre sa mère dans la gloire que Dieu réserve à ses martyrs.

Anastasie Kim, femme de Paul Ni Sieng-sam-i, née au district de Tek-san, appartenait à une honnête famille de la classe du peuple. Son heureux caractère la faisait aimer de tous, et sa maison était le modèle des maisons chrétiennes. Attentive à tous ses devoirs, elle veillait avec un soin particulier à l’instruction de ses enfants, et même à celle des femmes du village auxquelles ses exhortations furent très-utiles. Dénoncée en 1839, et ne sachant où chercher un asile, elle alla se réfugier chez Protais Hong, au lieu de son exil, et fut arrêtée avec toutes les autres personnes de la maison. Arrivée à Tsien-tsiou, elle dut subir plusieurs interrogatoires devant le juge criminel, et ne céda ni aux menaces ni aux tortures. Elle répondit avec calme et dignité à toutes les questions, et refusa constamment de renier son Dieu et de dénoncer son mari, à l’occasion duquel on lui fit subir des supplices plus longs et plus violents que de coutume. De là, elle fut conduite au tribunal du gouverneur qui la traita d’une manière plus cruelle encore, sans pouvoir vaincre sa constance. On finit par lui faire signer sa sentence de mort, après quoi elle reçut la bastonnade, de règle en pareil cas. À la prison, les blessures très-graves qu’elle avait reçues la faisaient beaucoup souffrir ; elle n’en fut pas moins fidèle à l’oraison et à tous ses autres exercices de piété.

Mais, ce qui occupait surtout son âme et lui causait une grande inquiétude, c’était sa jeune fille Anastasie. Cette pauvre enfant ayant suivi sa mère chez Protais Hong, était tombée avec elle entre les mains des satellites, et partageait sa prison et ses souffrances. Anastasie M, appelée Pong-keum-i, était un petit ange d’une piété charmante. Dès l’âge le plus tendre, les pieuses instructions de sa mère avaient jeté dans son cœur de profondes racines. Elle savait remplir ses devoirs, elle savait aussi aimer Dieu de tout son cœur. À dix ans, ayant appris tout son catéchisme et les longues formules des prières du matin et du soir, elle eut le bonheur de rencontrer le missionnaire, qui, frappé de ses dispositions précoces, lui permit la sainte communion. Anastasie avait répandu tant de larmes devant Dieu, dans la crainte de ne pas être admise à ce banquet céleste, qu’elle fut au comble de ses vœux. Son jeune cœur éclatait en transports de joie et de reconnaissance. Ce fut aussi un vrai jour de fête pour son père et sa mère, heureux du bonheur de leur enfant, juste récompense de leurs généreux efforts. La suite ne démentit pas les promesses de ce beau jour, et l’enfant ne cessait de croître en vertu et en piété, quand Dieu permit qu’elle passât par l’épreuve de la persécution. Le juge l’interrogea sur les prêtres européens, lui demandant s’ils avaient été chez elle, et où ils étaient à cette heure ? — « Oui, certainement ils sont venus chez moi, répondit-elle, mais j’ignore où ils sont maintenant. Comment voulez-vous qu’une petite fille, comme moi, soit au courant des affaires des missionnaires ? — Eh bien ! dit le juge, si tu veux renier ton Dieu et l’injurier, je te sauverai la vie. Sinon, ajouta-t-il d’un ton menaçant, je te fais mettre à mort. — Avant l’âge de sept ans, dit Anastasie, je n’avais pas l’usage de la raison, je ne savais pas lire et ne connaissais rien, je n’ai pu honorer Dieu comme il faut ; mais depuis l’âge de sept ans je le sers, et vous voulez que je le renie aujourd’hui ! vous voulez que j’en vienne à l’injurier ! non, quand je devrais mourir mille fois, je ne le puis. » Le juge n’osa pas cette fois exposer aux tortures une aussi jeune enfant, et on la renvoya à la prison.

Là, sa mère ne cessait de l’exhorter et usait de pieux artifices pour affermir son courage. « Pour toi, disait-elle, je suis bien sûre que tu apostasieras. » La petite fille de s’en défendre énergiquement, et la mère d’ajouter : « Si on te fait souffrir la torture, tu céderas de suite, tu n’es pas de taille à tenir ferme. » La jeune enfant renouvelait ses promesses de fidélité à toute épreuve, et la mère répétait : « Eh bien ! nous verrons si tu seras capable de quelque chose. » Les anges du ciel ne devaient-ils pas écouter avec complaisance les paroles de la mère et les élans d’amour que ses doutes affectés faisaient naître dans le cœur de cette enfant prédestinée ? Les satellites, les geôliers eux-mêmes, touchés de pitié pour son jeune âge et sa modestie, voulaient à toute force la sauver. Ils se mettaient, pour ainsi dire, à ses pieds, la priaient, la conjuraient de se conserver la vie. La moindre parole équivoque l’eût mise à l’abri des poursuites ; elle ne prononça pas cette parole, elle sut repousser les tentations des ministres de Satan, et rester sourde à toutes leurs instances. Citée plusieurs fois devant le juge, elle ne se laissa séduire ni par ses menaces ni par ses caresses, et celui-ci irrité finit par la faire mettre à la question. Ne pouvons-nous pas répéter ici ce que saint Ambroise disait de la glorieuse sainte Agnès : « Y aura-t-il, sur ce petit corps, place pour les blessures ? Mais si son corps peut à peine recevoir le fer, il pourra triompher du fer. Intrépide entre les mains sanglantes des bourreaux, immobile sous leurs coups furieux, ne sachant pas encore ce que c’est que la mort, et déjà prête à mourir, du milieu des tourments tendant les bras au Christ, et dans ce tribunal sacrilège érigeant les trophées victorieux du Seigneur, elle est à peine capable de souffrir, et déjà elle est mûre pour la victoire[1]. » Anastasie, toujours inébranlable, fut enfin condamnée à mort et signa sa sentence. Sa mère, épuisée par la maladie et couverte de plaies par suite des tortures qu’elle avait endurées, s’en alla la première recevoir la couronne, vers la dixième lune, à l’âge de cinquante et un ans. Anastasie, restée seule et sans appui humain, trouva sa force dans le Dieu qu’elle aimait et qui ne lui fit pas défaut. Elle sut persister jusqu’au bout dans son héroïque détermination, et ses juges vaincus, n’osant la faire décapiter publiquement par le bourreau, commandèrent de l’étrangler dans la prison ; ce qui fut fait dans la nuit de la dixième à la onzième lune.

Anastasie est, croyons-nous, la plus jeune de tous les martyrs qui ont été mis à mort dans ce royaume en vertu d’une sentence officielle. C’est à tort que plusieurs notices lui donnent quatorze ans ; elle n’en avait certainement pas plus de douze, puisqu’elle naquit après la fuite de ses parents, pendant la persécution de 1827. Quelle gloire pour la religion d’avoir d’aussi intrépides témoins d’un âge aussi tendre ! Quelle promesse de glorieux avenir pour le peuple qui fournit à la vérité de pareils défenseurs !

Madeleine Ni, du district de Keum-san, mariée au frère de François Kim Sieng-sie, devint veuve avant l’âge dé vingt ans. N’ayant point d’enfants, elle s’appliqua dès lors uniquement au salut de son âme et à l’accomplissement de ses devoirs de piété filiale envers son beau-père et sa belle-mère. Elle remerciait Dieu fréquemment de l’avoir mise dans une position où la vertu lui était comparativement facile. Elle vivait dans la pauvreté, s’exerçait à la pratique de la mortification par des jeûnes et des abstinences volontaires, s’efforçait de soulager les malheureux, et s’imposait surtout, avec plaisir, la tâche ingrate d’instruire les ignorants. Prise dans la maison de Protais, elle fit hardiment sa profession de foi et supporta les diverses tortures sans faiblir. Renvoyée à la prison, s’occupant peu de ses propres souffrances, elle ne songeait qu’à exhorter les chrétiens prisonniers à persévérer dans la courageuse confession de leur foi. « Surtout, disait-elle, agissons franchement avec Dieu ; soyons-lui fidèles et allons tous ensemble au ciel ; qu’aucun n’y manque ! » Citée ensuite devant le gouverneur, elle montra la même fermeté dans les supplices et mérita d’être condamnée à mort.

Barbe T’soi était fille de Marcellin T’soi, martyrisé à Nie-tsiou en 1801. Une bonne éducation réforma son caractère peu discipliné, et bientôt on admira sa patience dans la misère, sa fervente charité envers Dieu et le prochain. Mariée au fils de Pierre Sin T’aipo, elle devint veuve peu après, resta seule près de son beau-père, et ne témoigna jamais ni fatigue ni tristesse au milieu des mille embarras de sa position. Prise avec son beau-père en 1827, elle fut relâchée presque aussitôt ; on ne sait ni pourquoi ni comment, car elle n’apostasia point. Depuis lors, n’ayant plus de maison à elle, elle vécut chez des parents ou amis, visitant souvent son beau-père pendant sa longue détention, et s’efforçant de lui procurer, ainsi qu’aux autres prisonniers, quelques petits secours. En 1839, elle fut arrêtée chez Protais, comme nous l’avons vu, et subit par devant le juge criminel un premier interrogatoire suivi de la question qu’elle endura avec calme. Au tribunal supérieur, le gouverneur lui demanda : « Qui es-tu ? — Je suis, répondit-elle librement, la fille de Marcellin T’soi décapité en 1801, et la belle-fille de Pierre Sin décapité ce printemps, dans cette ville. — S’il en est ainsi, tu t’es confessée sans doute ? — Vraiment oui. — Dans ce cas, il faut que tu meures. — Je m’y attends bien et il y a longtemps que je m’y prépare. » Sans en dire davantage, le gouverneur porta immédiatement la sentence de mort et la renvoya en prison.

Tous ces généreux confesseurs dont nous venons de parler, réunis dans un même cachot, s’encourageaient à la persévérance. La Providence leur adjoignit un autre compagnon, Jacques O, d’une noble famille chrétienne du district de Eun-tsin. Marié depuis peu de temps, il était allé rendre visite à son frère aîné au village de Tsin-sou, quand il fut pris avec lui et plusieurs autres chrétiens, à la septième lune. Le juge criminel lui dit :

« Tu n’es encore qu’un enfant, dis seulement que tu ne le feras plus, et on te relâchera aussitôt. » Il répondit : « Après avoir connu le bonheur de servir mon Dieu, comment pourrais-je le renier par crainte du supplice ? » Et le juge, ne pouvant rien obtenir par la douceur, le fit mettre à la torture. Tout fut inutile. Envoyé devant le gouverneur, Jacques eut la douleur de voir apostasier son frère aîné. Il ne se laissa pas ébranler et tint ferme dans les supplices, ce qui lui valut la sentence de mort, que ses désirs appelaient depuis longtemps. Il partagea dans la prison les souffrances des autres confesseurs. On les y laissa languir plusieurs mois, mais enfin toutes les formalités ayant été remplies, le jour du supplice fut fixé. Protais exhorta ses fils, qui jusqu’alors avaient été d’assez mauvais chrétiens, et ses paroles, que la circonstance rendait plus éloquentes, firent sur leur cœur une vive impression. Comme ils versaient des larmes en le voyant partir, il leur répéta plusieurs fois qu’il fallait se réjouir et non pleurer. Il se rendit au lieu de l’exécution avec un visage calme et sérieux ; on remarquait, au contraire, l’air de satisfaction des autres confesseurs. Ils furent décapités ensemble le 30 de la onzième lune, 4 janvier 1840. Protais avait soixante ans ; Jacques O, dix-neuf ; Madeleine Ni, trente-deux ; Barbe T’soi comptait cinquante et quelques années.

Dans cette glorieuse troupe de martyrs de la maison de Protais Hong, se trouvèrent ainsi réunis tous les âges et toutes les conditions : un vieillard, deux veuves, deux femmes mariées, une jeune vierge, un petit enfant. C’est par leur supplice que la persécution se termina dans la province de Tsien-la, et leurs actes demeurent une des plus belles pages de l’histoire de cette chrétienté.

  1. Saint Ambroise, De Virginibus, lib. I.