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Première journée
Le guet-apens
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Première journée
Le guet-apens

I. SécuritéModifier

Le 1er décembre 1851, Charras haussa les épaules et déchargea ses pistolets. Au fait, croire à un coup d’État possible, cela devenait humiliant. L’hypothèse d’une violence illégale de la part de M. Louis Bonaparte s’évanouissait devant un sérieux examen. La grosse affaire du moment était évidemment l’élection Devinck ; il était clair que le gouvernement ne songeait qu’à cela. Quant à un attentat contre la République et contre le peuple, est-ce que quelqu’un pouvait avoir une telle préméditation ? Où était l’homme capable d’un tel rêve ? Pour une tragédie il faut un acteur, et ici, certes, l’acteur manquait. Violer le droit, supprimer l’Assemblée, abolir la Constitution, étrangler la République, terrasser la nation, salir le drapeau, déshonorer l’armée, prostituer le clergé et la magistrature, réussir, triompher, gouverner, administrer, exiler, bannir, déporter, ruiner, assassiner, régner, avec des complicités telles que la loi finit par ressembler au lit d’une fille publique, quoi ! toutes ces énormités seraient faites ! et par qui ? par un colosse ? non ! par un nain. On en venait à rire. On ne disait plus : quel crime ! mais : quelle farce ! Car, enfin, on réfléchissait. Les forfaits veulent de la stature. De certains crimes sont trop hauts pour de certaines mains. Pour faire un 18 brumaire, il faut avoir dans son passé Arcole et dans son avenir Austerlitz. Etre un grand bandit n’est pas donné au premier venu. On se disait : – Qu’est-ce que c’est que ce fils d’Hortense ? Il a derrière lui Strasbourg au lieu d’Arcole, et Boulogne au lieu d’Austerlitz ; c’est un français né hollandais et naturalisé suisse ; c’est un Bonaparte mâtiné de Verhuell ; il n’est célèbre que par la naïveté de sa pose impériale ; et qui arracherait une plume à son aigle risquerait d’avoir dans la main une plume d’oie. Ce Bonaparte-là n’a pas cours dans l’armée ; c’est une effigie contrefaite, moins or que plomb ; et, certes, les soldats français ne nous rendront pas en rébellions, en atrocités, en massacres, en attentats, en trahisons, la monnaie de ce faux Napoléon. S’il essayait une coquinerie, il avorterait. Pas un régiment ne bougerait. Mais d’ailleurs pourquoi essayerait-il ? Sans doute, il a des côtés louches ; mais pourquoi le supposer absolument scélérat ? De si extrêmes attentats le dépassent ; il en est matériellement incapable ; pourquoi l’en supposer capable moralement ? Ne s’est-il pas lié sur l’honneur ? N’a-t-il pas dit : Personne en Europe ne doute de ma parole ? Ne craignons rien. – Sur quoi l’on pouvait répliquer : Les crimes sont faits grandement ou petitement ; dans le premier cas, on est César ; dans le second cas, on est Mandrin. César passe le Rubicon, Mandrin enjambe l’égout. – Mais les hommes sages intervenaient : Ne nous donnons pas le tort des conjectures offensantes. Cet homme a été exilé et malheureux ; l’exil éclaire, le malheur corrige.

Louis Bonaparte de son côté protestait énergiquement. Les faits à sa décharge abondaient. Pourquoi ne serait-il pas de bonne foi ? Il avait pris de remarquables engagements. Vers la fin d’octobre 1848, étant candidat à la présidence, il était allé voir rue de la Tour d’Auvergne, n° 37, quelqu’un à qui il avait dit : – Je viens m’expliquer avec vous. On me calomnie. Est-ce que je vous fais l’effet d’un insensé ? On suppose que je voudrais recommencer Napoléon ? Il y a deux hommes qu’une grande ambition peut se proposer pour modèles : Napoléon et Washington. L’un est un homme de génie, l’autre est un homme de vertu. Il est absurde de se dire : je serai un homme de génie ; il est honnête de se dire : je serai un homme de vertu. Qu’est-ce qui dépend de nous ? Qu’est-ce que nous pouvons par notre volonté ? Etre un génie ? Non. Etre une probité ? Oui. Avoir du génie n’est pas un but possible ; avoir de la probité en est un. Et que pourrais-je recommencer de Napoléon ? une seule chose. Un crime. La belle ambition ! Pourquoi me supposer fou ? La République étant donnée, je ne suis pas un grand homme, je ne copierai pas Napoléon ; mais je suis un honnête homme, j’imiterai Washington. Mon nom, le nom de Bonaparte, sera sur deux pages de l’Histoire de France : dans la première, il y aura le crime et la gloire, dans la seconde, il y aura la probité et l’honneur. Et la seconde vaudra peut-être la première. Pourquoi ? parce que si Napoléon est plus grand, Washington est meilleur. Entre le héros coupable et le bon citoyen, je choisis le bon citoyen. Telle est mon ambition.

De 1848 à 1851 trois années s’étaient écoulées. On avait longtemps soupçonné Louis Bonaparte ; mais le soupçon prolongé déconcerte l’intelligence et s’use par sa durée inutile. Louis Bonaparte avait eu des ministres doubles, comme Magne et Rouher ; mais il avait eu aussi des ministres simples, comme Léon Faucher et Odilon Barrot ; ces derniers affirmaient qu’il était probe et sincère. On l’avait vu se frapper la poitrine devant la porte de Ham ; sa sœur de lait, Mme Hortense Cornu, écrivait à Mieroslawsky : Je suis bonne républicaine et je réponds de lui ; son ami de Peauger, homme loyal, disait : Louis Bonaparte est incapable d’une trahison. Louis Bonaparte n’avait-il pas écrit le livre du Paupérisme ? Dans les cercles intimes de l’Elysée, le comte Potocki était républicain, et le comte d’Orsay était libéral ; Louis Bonaparte disait à Potocki : Je suis un homme de démocratie, et à d’Orsay : Je suis un homme de liberté. Le marquis du Hallays était contre le coup d’État, et la marquise du Hallays était pour. Louis Bonaparte disait au marquis : Ne craignez rien (il est vrai qu’il disait à la marquise : Soyez tranquille). L’Assemblée, après avoir montré çà et là quelques velléités d’inquiétude, s’était remise et calmée. On avait le général Neumayer « qui était sûr », et qui, de Lyon où il était, marcherait sur Paris. Changarnier s’écriait : Représentants du peuple, délibérez en paix. Lui-même, Louis Bonaparte, avait prononcé ces paroles fameuses : Je verrais un ennemi de mon pays dans quiconque voudrait changer par la force ce qui est établi par la loi. Et d’ailleurs, la force, c’était l’armée ; l’armée avait des chefs, des chefs aimés et victorieux : Lamoricière, Changarnier, Cavaignac, Le Flô, Bedeau, Charras ; se figurait-on l’armée d’Afrique arrêtant les généraux d’Afrique ? Le vendredi 28 novembre 1851, Louis Bonaparte avait dit à Michel (de Bourges) : – Je voudrais le mal que je ne le pourrais pas. Hier jeudi, j’ai invité à ma table cinq des colonels de la garnison de Paris ; je me suis passé la fantaisie de les interroger chacun à part ; tous les cinq m’ont déclaré que jamais l’armée ne se prêterait à un coup de force et n’attenterait à l’inviolabilité de l’Assemblée. Vous pouvez dire ceci à vos amis. – Et il souriait, disait Michel (de Bourges) rassuré, et moi aussi j’ai souri. A la suite de cela, Michel (de Bourges) disait à la tribune : C’est mon homme. Dans ce même mois de novembre, sur la plainte en calomnie du président de la République, un journal satirique était condamné à l’amende et à la prison pour une caricature représentant un tir, et Louis Bonaparte ayant la Constitution pour cible. Le ministre de l’intérieur, de Thorigny, ayant déclaré dans le conseil, devant le président, que jamais un dépositaire du pouvoir ne devait violer la loi, qu’autrement il serait… – Un malhonnête homme, avait dit le président. Toutes ces paroles et tous ces faits avaient la notoriété publique. L’impossibilité matérielle et morale du coup d’État frappait tous les yeux. Attenter à l’Assemblée nationale ! arrêter les représentants ! quelle folie ! On vient de le voir, Charras, qui s’était longtemps tenu sur ses gardes, renonçait à toute précaution. La sécurité était complète et unanime. Nous étions bien, dans l’Assemblée, quelques-uns qui gardaient un certain doute et qui hochaient parfois la tête ; mais nous passions pour imbéciles.

II. Paris dort, coup de sonnetteModifier

Le 2 décembre 1851, le représentant Versigny, de la Haute-Saône, qui demeurait à Paris, rue Léonie, n° 4, dormait. Il dormait profondément ; il avait travaillé une partie de la nuit. Versigny était un jeune homme de trente-deux ans, à la figure douce et blonde, très vaillant esprit, et tourné vers les études sociales et économiques. Il avait passé les premières heures de la nuit dans l’étude d’un livre de Bastiat qu’il annotait, puis, laissant le livre ouvert sur sa table, il s’était endormi. Tout à coup, il fut éveillé en sursaut par un brusque coup de sonnette. Il se dressa sur son séant. C’était le petit jour. Il était environ sept heures du matin.

Ne devinant pas quel pouvait être le motif d’une visite si matinale, et supposant que c’était quelqu’un qui se trompait de porte, il se recoucha, et il allait se rendormir, quand un second coup de sonnette, plus significatif encore que le premier, le réveilla décidément. Il se leva en chemise, et alla ouvrir.

Michel (de Bourges) et Théodore Bac entrèrent. Michel (de Bourges) était le voisin de Versigny. Il demeurait rue de Milan, n° 16.

Théodore Bac et Michel étaient pâles et semblaient vivement agités.

— Versigny, dit Michel, habillez-vous tout de suite. On vient d’arrêter Baune.

— Bah ! s’écria Versigny, est-ce que c’est l’affaire Mauguin qui recommence ?

— C’est mieux que cela, reprit Michel. La femme et la fille de Baune sont venues chez moi il y a une demi-heure. Elles m’ont fait éveiller. Baune a été arrêté dans son lit à six heures du matin.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Versigny.

On sonna de nouveau.

— Voici qui va probablement nous le dire, répondit Michel (de Bourges).

Versigny alla ouvrir. C’était le représentant Pierre Lefranc. Il apportait en effet le mot de l’énigme.

— Savez-vous ce qui se passe ? dit-il.

— Oui, répondit Michel, Baune est en prison.

— C’est la République qui est prisonnière, dit Pierre Lefranc. Avez-vous lu les affiches ?

— Non.

Pierre Lefranc leur expliqua que les murs se couvraient en ce moment d’affiches, que les curieux se pressaient pour les lire, qu’il s’était approché de l’une d’elles au coin de sa rue, et que le coup était fait.

— Le coup ! s’écria Michel, dites le crime.

Pierre Lefranc ajouta qu’il y avait trois affiches, un décret et deux proclamations, toutes trois sur papier blanc, et collées les unes contre les autres.

Le décret était en très gros caractères.

L’ancien constituant Laissac, logé, comme Michel (de Bourges), dans le voisinage (4, cité Gaillard), survint. Il apportait les mêmes nouvelles et annonçait d’autres arrestations faites dans la nuit.

Il n’y avait pas une minute à perdre.

On alla prévenir Yvan, le secrétaire de l’Assemblée nommé par la gauche, qui demeurait rue Boursault.

Il fallait se réunir, il fallait avertir et convoquer sur-le-champ les représentants républicains restés libres. Versigny dit : Je vais chercher Victor Hugo.

Il était huit heures du matin, j’étais éveillé, je travaillais dans mon lit. Mon domestique entra, et me dit avec un certain air effrayé :

— Il y a là un représentant du peuple qui veut parler à monsieur.

— Qui ?

— Monsieur Versigny.

— Faites entrer.

Versigny entra et me dit la chose. Je sautai à bas du lit.

Il me fit part du rendez-vous chez l’ancien constituant Laissac.

— Allez vite prévenir d’autres représentants, lui dis-je.

Il me quitta.

III. Ce qui s’était passé dans la nuitModifier

Avant les fatales journées de juin 1848, l’Esplanade des Invalides était divisée en huit vastes boulingrins entourés de garde-fous en bois, enfermés entre deux massifs d’arbres, séparés par une rue perpendiculaire au portail des Invalides. Cette rue était coupée par trois rues parallèles à la Seine. Il y avait là de larges gazons où les enfants venaient jouer. Le milieu des huit boulingrins était marqué par un piédestal qui avait porté sous l’empire le lion de bronze de Saint-Marc pris à Venise ; sous la restauration, une figure de Louis XVIII en marbre blanc, et sous Louis-Philippe un buste en plâtre de Lafayette. Le palais de l’Assemblée constituante ayant été presque atteint par une colonne d’insurgés le 22 juin 1848, et les casernes manquant aux environs, le général Cavaignac fit construire, à trois cents pas du palais législatif, dans les boulingrins des Invalides, plusieurs rangées de longues baraques, sous lesquelles le gazon disparut. Ces baraques, où l’on pouvait loger trois ou quatre mille hommes, reçurent des troupes destinées spécialement à défendre l’Assemblée nationale.

Au 1er décembre 1851, les deux régiments casernés dans les baraques de l’Esplanade étaient le 6e et le 42e de ligne ; le 6e, commandé par le colonel Degardarens de Boisse, fameux avant le Deux-Décembre ; le 42e, par le colonel Espinasse, fameux depuis.

La garde nocturne ordinaire du palais de l’Assemblée était composée d’un bataillon d’infanterie et de trente soldats d’artillerie avec un capitaine. Le ministère de la guerre envoyait en outre quelques cavaliers destinés à faire le service d’ordonnances. Deux obusiers et six pièces de canon, avec leurs caissons, étaient rangés dans une petite cour carrée située à droite de la cour d’honneur, et qu’on appelait la cour des canons. Le chef du bataillon commandait cette petite garnison sous les ordres du commandant militaire du palais placé lui-même sous la direction immédiate des questeurs. A la nuit tombée, on verrouillait les grilles et les portes, on posait les sentinelles, on donnait les consignes, et le palais était fermé comme une citadelle. Le mot d’ordre était le même que celui de la place de Paris.

Les consignes spéciales rédigées par les questeurs interdisaient l’entrée d’aucune force armée autre que la troupe de service.

Dans la nuit du 1er au 2 décembre, le palais législatif était gardé par un bataillon du 42e.

La séance du 1er décembre, fort paisible et consacrée à l’examen de la loi municipale, avait fini tard, et s’était terminée par un scrutin à la tribune. Au moment où M. Baze, l’un des questeurs, montait à la tribune pour déposer son vote, un représentant appartenant à ce qu’on appelait « les bancs élyséens », s’approcha de lui et lui dit tout bas : C’est cette nuit qu’on vous enlève. On recevait tous les jours de ces avertissements, et on avait fini, nous l’avons expliqué plus haut, par n’y plus prendre garde. Cependant, immédiatement après la séance, les questeurs firent appeler le commissaire spécial de police de l’Assemblée. Le président Dupin était présent. Le commissaire interrogé déclara que les rapports de ses agents étaient « au calme plat », ce fut son expression, et qu’il n’y avait, certes, rien à craindre pour cette nuit. Et comme les questeurs insistaient : « Bah ! » dit le président Dupin, et il s’en alla.

Dans la même journée du 1er décembre, vers trois heures du soir, comme le beau-père du général Le Flô traversait le boulevard devant Tortoni, quelqu’un avait passé rapidement près de lui et lui avait jeté dans l’oreille ce mot significatif : onze heuresminuit. On s’en émut peu à la questure et quelques-uns en rirent, c’était l’habitude prise. Cependant le général Le Flô ne voulut pas se coucher avant que l’heure indiquée fût passée et resta dans les bureaux de la questure jusque vers une heure du matin. Le service sténographique de l’Assemblée était fait à l’extérieur par quatre commissionnaires attachés au Moniteur, et chargés de porter à l’imprimerie la copie des sténographes et de rapporter les épreuves au palais de l’Assemblée où M. Hippolyte Prévost les corrigeait. M. Hippolyte Prévost, chef du service sténographique, et logé en cette qualité au palais législatif, était en même temps rédacteur du feuilleton musical du Moniteur. Le 1er décembre il était allé voir à l’Opéra-Comique la première représentation d’une pièce nouvelle, il ne rentra qu’après minuit. Le quatrième commissionnaire du Moniteur l’attendait avec l’épreuve du dernier feuillet de la séance. M. Prévost corrigea l’épreuve, et le commissionnaire s’en alla. Il était en ce moment-là un peu plus d’une heure, la tranquillité était profonde ; excepté la garde, tout dormait dans le palais.

Ce fut vers ce moment de la nuit qu’un incident singulier se produisit. Le capitaine adjudant-major du bataillon de garde à l’Assemblée vint trouver le chef de bataillon, et lui dit : – Le colonel me fait demander. – Et il ajouta, selon le règlement militaire : – Me permettez-vous d’y aller ? – Le commandant s’étonna. – Allez ! dit-il avec quelque humeur, mais le colonel a tort de déranger un officier de service. – Un des soldats de garde entendit, sans comprendre le sens de ces paroles, le commandant se promenant de long en large répéter à plusieurs reprises : Que diable peut-il lui vouloir ?

Une demi-heure après, l’adjudant-major revint. – Eh bien, demanda le commandant, que vous voulait le colonel ? – Rien, répondit l’adjudant, il avait à me donner des ordres de service pour demain. Une partie de la nuit s’écoula. Vers quatre heures du matin, l’adjudant-major revint près du chef de bataillon : – Mon commandant, dit-il, le colonel me fait demander. – Encore ! s’écria le commandant, ceci devient étrange ; allez-y pourtant.

L’adjudant-major avait, entre autres fonctions, celle de donner les consignes, et par conséquent de les lever.

Dès que l’adjudant-major fut sorti, le chef de bataillon, inquiet, pensa qu’il était de son devoir d’avertir le commandant militaire du palais. Il monta à l’appartement du commandant qui s’appelait le lieutenant-colonel Niol ; le colonel Niol était couché ; les gens de service avaient regagné leurs chambres dans les combles ; le chef de bataillon, tâtonnant dans les corridors, nouveau dans les palais, connaissant peu les êtres, sonna à une porte qui lui sembla celle du commandant militaire. On ne vint pas ; la porte ne s’ouvrit point ; le chef de bataillon redescendit sans avoir pu parler à personne.

De son côté, l’adjudant-major rentra au palais, mais le chef de bataillon ne le revit pas. L’adjudant resta près de la grille de la place de Bourgogne, enveloppé dans son manteau, et se promenant dans la cour comme quelqu’un qui attend.

A l’instant où cinq heures sonnaient à la grande horloge du dôme, les troupes qui dormaient dans le camp baraqué des Invalides furent réveillées brusquement. L’ordre fut donné à voix basse dans les chambrées de prendre les armes en silence. Peu après, deux régiments, le sac au dos, se dirigeaient vers le palais de l’Assemblée. C’était le 6e et le 42e. A ce même coup de cinq heures, sur tous les points de Paris à la fois, l’infanterie sortait partout et sans bruit de toutes les casernes, les colonels en tête. Les aides de camp et les officiers d’ordonnance de Louis Bonaparte, disséminés dans tous les casernements, présidaient à la prise d’armes. On ne mit la cavalerie en mouvement que trois quarts d’heure après l’infanterie, de peur que le pas des chevaux sur le pavé ne réveillât trop tôt Paris endormi.

M. de Persigny, qui avait apporté de l’Elysée au camp des Invalides l’ordre de prise d’armes, marchait en tête du 42e, à côté du colonel Espinasse. On a raconté dans l’armée, car aujourd’hui, blasé qu’on est sur ces faits douloureux pour l’honneur, on les y raconte avec une sorte de sombre indifférence, on a raconté qu’au moment de sortir avec son régiment, un des colonels, on pourrait le nommer, avait hésité, et que l’homme de l’Elysée, tirant alors de sa poche un paquet cacheté, lui avait dit : – Colonel, j’en conviens, nous entrons dans un grand hasard. Voici sous ce pli, que je suis chargé de vous remettre, cent mille francs en billets de banque pour les éventualités. – Le pli fut accepté, et le régiment partit.

Le soir du 2 décembre, ce colonel disait à une femme : – J’ai gagné ce matin cent mille francs et mes épaulettes de général. – La femme le chassa.

Xavier Durieu, qui nous a raconté la chose, a eu plus tard la curiosité de voir cette femme. Elle lui a confirmé le fait. Certes ! elle avait chassé ce misérable : un soldat, traître à son drapeau, oser venir chez elle ! Elle ! recevoir un tel homme ! Non ! elle n’en était pas là ! – Et, disait Xavier Durieu, elle a ajouté : Moi, je ne suis qu’une fille publique !

Un autre mystère s’accomplissait à la préfecture de police.

Les habitants attardés de la Cité qui rentraient chez eux à une heure avancée de la nuit, remarquaient un grand nombre de fiacres arrêtés sur divers points, par groupes épars, aux alentours de la rue de Jérusalem.

Dés la veille, à onze heures du soir, on avait consigné dans l’intérieur de la préfecture, sous prétexte de l’arrivée des réfugiés de Gênes et de Londres à Paris, les brigades de sûreté et les huit cents sergents de ville. A trois heures du matin, un ordre de convocation avait été envoyé à domicile aux quarante-huit commissaires de police de Paris et de la banlieue et aux officiers de paix. Une heure après, tous arrivaient. On les fit entrer dans des chambres séparées et on les isola les uns des autres le plus possible.

A cinq heures, des coups de sonnette partirent du cabinet du préfet ; le préfet Maupas appela les commissaires de police l’un après l’autre dans son cabinet, leur révéla le projet, et leur distribua à chacun sa part du crime. Aucun ne refusa ; quelques-uns remercièrent.

Il s’agissait de saisir chez eux soixante-huit démocrates influents dans leurs quartiers et redoutés par l’Elysée comme chefs possibles de barricades. Il fallait, attentat plus audacieux encore, arrêter dans leur maison seize représentants du peuple. On choisit pour cette dernière tâche, parmi les commissaires de police, ceux de ces magistrats qui parurent les plus aptes à devenir des bandits. On partagea à ceux-ci les représentants. Chacun eut le sien. Le sieur Courteille eut Charras, le sieur Desgranges eut Nadaud, le sieur Hubaut aîné eut M. Thiers et le sieur Hubaut jeune le général Bedeau. On donna le général Changarnier à Leras et le général Cavaignac à Colin. Le sieur Dourlens eut le représentant Valentin, le sieur Benoist le représentant Miot, le sieur Allard le représentant Cholat. Le sieur Barlet eut M. Roger (du Nord) ; le général Lamoricière échut au commissaire Blanchet. Le commissaire Gronfier eut le représentant Greppo et le commissaire Boudrot le représentant Lagrange. On distribua aussi les questeurs : M. Baze au sieur Primorin, et le général Le Flô au sieur Bertoglio.

Des mandats d’amener avec les noms des représentants avaient été dressés dans le cabinet même du préfet. On n’avait laissé en blanc que les noms des commissaires. On les remplit au moment du départ. Outre la force armée qui devait les assister, on régla que chaque commissaire serait accompagné de deux escouades, l’une de sergents de ville, l’autre d’agents en bourgeois. Ainsi que le préfet Maupas l’avait dit à M. Bonaparte, le capitaine de la garde républicaine Baudinet fut adjoint au commissaire Leras pour l’arrestation du général Changarnier.

Vers cinq heures et demie, on fit approcher les fiacres préparés qui attendaient, et tous partirent, chacun avec ses instructions.

Pendant ce temps-là, dans un autre coin de Paris, Vieille rue du Temple, dans cet antique hôtel Soubise dont on a fait l’Imprimerie royale, aujourd’hui Imprimerie nationale, une autre partie de l’attentat se construisait.

Vers une heure du matin, un passant qui gagnait la Vieille rue du Temple par la rue des Vieilles-Haudriettes remarqua, à l’angle de ces deux rues, plusieurs longues et hautes fenêtres vivement éclairées. C’étaient les fenêtres des ateliers de l’Imprimerie nationale. Il tourna à droite et entra dans la Vieille rue du Temple ; un moment après, il passa devant la demi-lune rentrante où s’ouvre le portail de l’Imprimerie ; la grande porte était fermée ; deux factionnaires gardaient la porte bâtarde latérale. Par cette petite porte qui était entre-baîllée, le passant regarda dans la cour de l’imprimerie et la vit pleine de soldats. Les soldats ne parlaient pas, on n’entendait aucun bruit, mais on voyait reluire les bayonnettes. Surpris, le passant s’approcha. Un des factionnaires le repoussa rudement et lui cria : Au large !

Comme les sergents de ville à la préfecture de police, les ouvriers avaient été retenus à l’Imprimerie nationale pour un travail de nuit ; en même temps que M. Hippolyte Prévost rentrait au palais législatif, le directeur de l’Imprimerie nationale rentrait à l’Imprimerie, revenant, lui aussi, de l’Opéra-Comique, où il était allé voir la pièce nouvelle, qui était de son frère, M. de Saint-Georges. A peine rentré, le directeur, auquel il était venu un ordre de l’Elysée dans la journée, prit une paire de pistolets de poche et descendit dans le vestibule qui communique par un perron de quelques marches avec la cour de l’Imprimerie. Peu après, la porte de la rue s’ouvrit, un fiacre entra, un homme qui portait un grand portefeuille en descendit. Le directeur alla au-devant de cet homme et lui dit : – C’est vous, monsieur de Béville ? – Oui, dit l’homme.

On remisa le fiacre, on installa à l’écurie les chevaux, et l’on enferma le cocher dans une salle basse ; on lui donna à boire et on lui mit une bourse dans la main. Les bouteilles de vin et les louis d’or, c’est le fond de ce genre de politique. Le cocher but et s’endormit. On verrouilla la porte de la salle basse.

La grande porte de la cour de l’Imprimerie était à peine fermée qu’elle se rouvrit, donna passage à des hommes armés qui entrèrent en silence, puis se referma. C’était une compagnie de gendarmerie mobile, la 4e du 1er bataillon, commandée par un capitaine appelé La Roche d’Oisy. Comme on pourra le remarquer par la suite, pour toutes les expéditions délicates, les hommes du coup d’État eurent soin d’employer la gendarmerie mobile et la garde républicaine, c’est-à-dire deux corps presque entièrement composés d’anciens gardes municipaux ayant au cœur la rancune de Février.

Le capitaine La Roche d’Oisy apportait une lettre du ministre de la guerre qui le mettait, lui et sa troupe, à la disposition du directeur de l’Imprimerie nationale. On chargea les armes sans dire une parole, on posa des factionnaires dans les ateliers, dans les corridors, aux portes, aux fenêtres, partout, deux à la porte de la rue. Le capitaine demanda quelle consigne il devait donner aux soldats. – Rien de plus simple, dit l’homme qui était venu dans le fiacre ; quiconque essaiera de sortir ou d’ouvrir une croisée, fusillé.

Cet homme, qui était en effet M. de Béville, officier d’ordonnance de M. Bonaparte, se retira avec le directeur dans le grand cabinet du premier étage, pièce solitaire qui donne sur le jardin ; là il communiqua au directeur ce qu’il apportait, le décret de dissolution de l’Assemblée, l’appel à l’armée, l’appel au peuple, le décret de convocation des électeurs ; plus la proclamation du préfet Maupas et sa lettre aux commissaires de police. Les quatre premières pièces étaient entièrement écrites de la main du président. On y remarquait çà et là quelques ratures.

Les ouvriers attendaient. On plaça chacun d’eux entre deux gendarmes, avec défense de prononcer une parole, puis on distribua dans l’atelier les pièces à imprimer, coupées en très petits morceaux de façon que pas un ouvrier ne pût lire une phrase entière. Le directeur déclara qu’il leur donnait une heure pour imprimer le tout. Les divers tronçons furent rapportés ensuite au colonel Béville qui les rapprocha et corrigea les épreuves. Le tirage se fit avec les mêmes précautions, chaque presse entre eux soldats. Quelque diligence qu’on y mît, ce travail dura deux heures, les gendarmes surveillant les ouvriers, Béville surveillant Saint-Georges.

Quand ce fut fini, il se fit une chose suspecte et qui ressemble fort à une trahison de la trahison. A traître traître et demi. Ce genre de crime est sujet à cet accident. Béville et Saint-Georges, les deux affidés entre les mains desquels était le secret du coup d’État, c’est-à-dire la tête du président, ce secret qui ne devait à aucun prix transpirer avant l’heure sous peine de voir tout avorter, eurent l’idée de le confier tout de suite à deux cents hommes « pour se rendre compte de l’effet », comme l’ex-colonel Béville l’a dit plus tard, un peu naïvement. Ils lurent les mystérieux documents tout frais imprimés aux gendarmes mobiles rangés dans la cour. Ces anciens gardes municipaux applaudirent. S’ils eussent hué, on se demande ce qu’auraient fait les deux essayeurs du coup d’État. Peut-être M. Bonaparte se fût-il réveillé de son rêve à Vincennes.

On mit en liberté le cocher, on attela le fiacre, et à quatre heures du matin l’officier d’ordonnance et le directeur de l’Imprimerie nationale, désormais deux criminels, arrivèrent à la préfecture de police avec les ballots de décrets. Là les flétrissures commencèrent pour eux, le préfet Maupas leur prit la main.

Des bandes d’afficheurs, embauchés pour cette occasion, partirent dans toutes les directions, emportant les décrets et les proclamations. C’était précisément l’heure où le palais de l’Assemblée nationale était investi. Il y a, rue de l’Université, une porte du palais qui est l’ancienne entrée du palais Bourbon et à laquelle aboutit l’avenue qui mène à l’hôtel du président de l’Assemblée ; cette porte, appelée porte de la présidence, était, selon l’usage, gardée par un factionnaire. Depuis un certain temps l’adjudant-major, mandé deux fois dans la nuit par le colonel Espinasse, se tenait immobile en silence près de cette sentinelle. Cinq minutes après avoir quitté les baraques des Invalides, le 42e de ligne, suivi à quelque distance du 6e qui avait pris par la rue de Bourgogne, débouchait rue de l’Université. Le régiment, dit un témoin oculaire, marcha comme on marche dans la chambre d’un malade. Il arriva à pas de loup devant la porte de la présidence. Cette embuscade venait surprendre la loi.

Le factionnaire, voyant venir la troupe, se mit en arrêt ; à l’instant où il allait crier qui vive, l’adjudant-major lui saisit le bras, et, en sa qualité d’officier chargé de lever les consignes, lui ordonna de livrer passage au 42e ; en même temps il commanda au portier ébahi d’ouvrir. La porte tourna sur ses gonds ; les soldats se répandirent dans l’avenue ; Persigny entra et dit : C’est fait.

L’Assemblée nationale était envahie.

Au bruit des pas, le commandant Meunier accourut. – Commandant, lui cria le colonel Espinasse, je viens relever votre bataillon. Le commandant pâlit ; il murmura à voix basse : je vois ce que c’est, et son œil resta un moment fixé à terre. Puis tout à coup il porta rapidement la main à ses épaules et arracha ses épaulettes ; il tira son épée, la cassa sur son genou, jeta les deux tronçons sur le pavé, et, tout tremblant de désespoir, il cria d’ une voix terrible à son colonel : – Colonel, vous déshonorez le numéro du régiment !

— C’est bon ! c’est bon ! dit Espinasse.

On laissa ouverte cette porte de la présidence, mais toutes les autres entrées restèrent fermées. On releva tous les postes, on changea toutes les sentinelles, le bataillon de garde fut renvoyé au camp des Invalides, les soldats firent les faisceaux dans l’avenue et dans la cour d’honneur ; le 42e, toujours en silence, occupa les portes du dehors, les portes du dedans, les cours, les salles, les galeries, les corridors, les couloirs ; tout le monde dormait toujours dans le palais.

Bientôt arrivèrent deux de ces petits coupés appelés quarante-sous et deux fiacres, escortés de deux détachements de garde républicaine et de chasseurs de Vincennes et de plusieurs escouades d’hommes de police. Les commissaires Bertoglio et Primorin descendirent des deux coupés.

Comme ces voitures arrivaient, on vit paraître à la grille de la place de Bourgogne un personnage chauve, jeune encore. Ce personnage avait toute la tournure d’un homme du monde qui sort de l’Opéra, et il en venait en effet, après avoir passé par une caverne, il est vrai ; il arrivait de l’Elysée. C’était M. de Morny. Il regarda un instant les soldats faire les faisceaux, puis poussa jusqu’à la porte de la présidence. Là il échangea avec M. de Persigny quelques paroles. Un quart d’heure plus tard, accompagné de deux cent cinquante chasseurs de Vincennes, il s’emparait du ministère de l’intérieur, surprenait dans son lit M. de Thorigny effaré, et lui remettait à bout portant une lettre de remerciement de M. Bonaparte. Quelques jours auparavant le candide M. de Thorigny, dont nous avons déjà cité les paroles ingénues, disait dans un groupe près duquel passait M. de Morny : – Comme ces montagnards calomnient le président ! pour violer son serment, pour faire un coup d’État, il faudrait qu’il fût un misérable. – Réveillé brusquement au milieu de la nuit, et relevé de sa faction de ministre comme les sentinelles de l’Assemblée, le bonhomme, tout ahuri et se frottant les yeux, balbutia : Eh, mais ! le président est donc un… ? – Oui, dit Morny avec un éclat de rire.

Celui qui écrit ces lignes a connu Morny. Morny et Waleswski avaient dans la quasi famille régnante la position, l’un de bâtard royal, l’autre de bâtard impérial. Qu’était-ce que Morny ? Disons-le. Un important gai, un intrigant, mais point austère, ami de Romieu et souteneur de Guizot, ayant les manières du monde et les mœurs de la roulette, content de lui, spirituel, combinant une certaine libéralité d’idées avec l’acceptation. des crimes utiles, trouvant moyen de faire un gracieux sourire avec de vilaines dents, menant la vie de plaisir, dissipé, mais concentré, laid, de bonne humeur, féroce, bien mis, intrépide, laissant volontiers sous les verrous un frère prisonnier, et prêt à risquer sa tête pour un frère empereur, ayant la même mère que Louis Bonaparte, et, comme Louis Bonaparte, un père quelconque, pouvant s’appeler Beauharnais, pouvant s’appeler Flahaut, et s’appelant Morny, poussant la littérature jusqu’au vaudeville et la politique jusqu’à la tragédie, viveur tueur, ayant toute la frivolité conciliable avec l’assassinat, pouvant être esquissé par Marivaux, à la condition d’être ressaisi par Tacite, aucune conscience, une élégance irréprochable, infâme et aimable, au besoin parfaitement duc ; tel était ce malfaiteur.

Il n’était pas encore six heures du matin. Les troupes commençaient à se masser place de la Concorde, où Leroy-Saint-Arnaud, à cheval, les passait en revue.

Les commissaires de police Bertoglio et Primorin firent mettre en bataille deux compagnies sous la voûte du grand escalier de la questure, mais ne montèrent pas par là. Ils s’étaient fait accompagner d’agents de police qui connaissaient les recoins les plus secrets du palais Bourbon. Ils prirent par les couloirs.

Le général Le Flô était logé dans le pavillon habité par M. de Feuchères du temps de M. le duc de Bourbon. Le général Le Flô avait chez lui cette nuit-là sa sœur et son beau-frère, qui étaient venus lui faire visite à Paris et qui couchaient dans une chambre dont la porte donnait sur un des corridors du palais. Le commissaire Bertoglio heurta à cette porte, se la fit ouvrir, et se rua brusquement lui et ses agents dans cette chambre où une femme était couchée. Le beau-frère du général se jeta à bas du lit, et cria au questeur qui dormait dans une pièce voisine : Adolphe, on force les portes, le palais est plein de soldats, lève-toi ! Le général ouvrit les yeux, il vit le commissaire Bertoglio debout devant son lit.

Il se dressa sur son séant.

— Général, dit le commissaire, je viens remplir un devoir.

— Je comprends, dit le général Le Flô, vous êtes un traître.

Le commissaire, balbutiant les mots de « complot contre la sûreté de l’État », déploya un mandat d’amener. Le général, sans prononcer une parole, frappa cet infâme papier d’un revers de main.

Puis il s’habilla, et revêtit son grand uniforme de Constantine et de Médéa, s’imaginant dans sa loyale illusion militaire qu’il y avait encore pour les soldats qu’il allait trouver sur son passage des généraux d’Afrique. Il n’y avait plus que des généraux de guet-apens. Sa femme l’embrassait ; son fils, enfant de sept ans, en chemise et pleurant, disait au commissaire de police : Grâce, monsieur Bonaparte !

Le général, en serrant sa femme dans ses bras, lui murmura à l’oreille :

— Il y a des pièces dans la cour, tâche de faire tirer un coup de canon !

Le commissaire et les agents l’emmenèrent. Il dédaignait ces hommes de police et ne leur parlait pas ; mais quand il fut dans la cour, quand il vit des soldats, quand il reconnut le colonel Espinasse, son cœur militaire et breton se souleva.

— Colonel Espinasse, dit-il, vous êtes un infâme, et j’espère vivre assez pour arracher de votre habit vos boutons d’uniforme !

L’ex-colonel Espinasse baissa la tête et bégaya : Je ne vous connais pas.

Un chef de bataillon agita son épée en criant : Nous en avons assez des généraux avocats ! Quelques soldats croisèrent la bayonnette contre le prisonnier désarmé ; trois sergents de ville le poussèrent dans un fiacre, et un sous-lieutenant s’approchant de la voiture, regardant en face cet homme qui, s’il était citoyen, était son représentant, et s’il était soldat, était son général, lui jeta cette hideuse parole : Canaille !

De son côté le commissaire Primorin avait fait un détour pour surprendre plus sûrement l’autre questeur, M. Baze.

L’appartement de M. Baze avait une porte sur un couloir communiquant à la salle de l’Assemblée. C’est à cette porte que le sieur Primorin frappa. – Qui est là ? demanda une servante qui s’habillait. – Commissaire de police, répondit Primorin. La servante, croyant que c’était le commissaire de police de l’Assemblée, ouvrit.

En ce moment, M. Baze, qui avait entendu du bruit et qui venait de s’éveiller, passait une robe de chambre et criait : N’ouvrez pas.

Il achevait à peine qu’un homme en bourgeois et trois sergents de ville en uniforme faisaient irruption dans sa chambre. L’homme, entr’ouvrant son habit et montrant sa ceinture tricolore, dit à M. Baze : – Reconnaissez-vous ceci ? – Vous êtes un misérable, répondit le questeur.

Les agents mirent la main sur M. Baze. – Vous ne m’emmènerez pas ! dit-il ; vous commissaire de police, vous qui êtes magistrat et qui savez ce que vous faites, vous attentez à la représentation nationale, vous violez la loi, vous êtes un criminel ! – Une lutte s’engagea, corps à corps, de quatre contre un, Madame Baze et ses deux petites filles jetant des cris, la servante repoussée par les sergents de ville à coups de poing. – Vous êtes des brigands ! criait M. Baze. Ils l’emportèrent en l’air sur les bras, se débattant, nu, sa robe de chambre en lambeaux, le corps couvert de contusions, le poignet déchiré et saignant.

L’escalier, le rez-de-chaussée, la cour, étaient pleins de soldats, la bayonnette au fusil et l’arme au pied. Le questeur s’adressa à eux : – On arrête vos représentants ! Vous n’avez pas reçu vos armes pour briser les lois ! Un sergent avait une croix toute neuve : – Est-ce pour cela qu’on vous a donné la croix ? – Le sergent répondit : Nous ne connaissons qu’un maître. – Je remarque votre numéro, reprit M. Baze, vous êtes un régiment déshonoré. Les soldats écoutaient dans une attitude morne et semblaient encore endormis. Le commissaire Primorin leur disait : – Ne répondez pas ! cela ne vous regarde pas ! On. porta le questeur à travers les cours au corps de garde de la Porte Noire.

C’est le nom qu’on donne à la petite porte pratiquée sous la voûte en face de la caisse de l’Assemblée et qui s’ouvre vis-à-vis la rue de Lille sur la rue de Bourgogne.

On mit plusieurs factionnaires à la porte du corps de garde et en haut du petit perron qui y conduit, et on laissa là M. Baze sous la garde de trois sergents de ville. Quelques soldats sans armes, en veste, allaient et venaient. Le questeur les interpellait au nom de l’honneur militaire. – Ne répondez pas, disaient les sergents de ville aux soldats.

Les deux petites filles de M. Baze l’avaient suivi des yeux avec épouvante ; quand elles l’eurent perdu de vue, la plus petite éclata en sanglots. – Ma sœur, dit l’aînée qui avait sept ans, faisons notre prière. Et les deux enfants, joignant les mains, se mirent à genoux.

Le commissaire Primorin se rua avec sa nuée d’agents dans le cabinet du questeur. Il fit main basse sur tout. Les premiers papiers qu’il aperçut au milieu de la table et qu’il saisit furent ces fameux décrets préparés pour le cas où l’Assemblée aurait voté la proposition des questeurs. Tous les tiroirs furent ouverts et fouillés. Ce bouleversement des papiers de M. Baze, que le commissaire de police appelait « visite domiciliaire », dura plus d’une heure.

On avait apporté à M. Baze ses vêtements, il s’était habillé. Quand la « visite domiciliaire » fut finie, on le fit sortir du corps de garde. Il y avait un fiacre dans la cour, M. Baze y monta, et les trois sergents de ville avec lui. Le fiacre, pour gagner la porte de la présidence, passa par la cour d’honneur, puis par la cour des canons ; le jour paraissait. M. Baze regarda dans cette cour pour voir si les canons y étaient encore. Il vit les caissons rangés en ordre, les timons relevés ; les places des six canons et des deux obusiers étaient vides.

Dans l’avenue de la présidence, la fiacre s’arrêta un instant. Deux haies de soldats, le bras droit appuyé sur le coude de la bayonnette, bordaient les trottoirs de l’avenue. Au pied d’un arbre étaient groupés trois hommes, le colonel Espinasse que M. Baze connaissait et reconnut, une façon de lieutenant-colonel qui avait au cou un ruban orange et noir, et un chef d’escadron de lanciers, tous le sabre à la main et se concertant. Les vitres du fiacre étaient levées ; M. Baze voulut les baisser pour interpeller ces hommes ; les sergents de ville lui saisirent le bras. Survint le commissaire Primorin ; il allait remonter dans le petit coupé à deux places qui l’avait amené. – Monsieur Baze, dit-il avec cette courtoisie de chiourme que les agents du coup d’État mêlaient volontiers à leur crime, vous êtes mal avec ces trois hommes dans ce fiacre, vous êtes gêné, montez avec moi. – Laissez-moi, dit le prisonnier, avec ces trois hommes je suis gêné, avec vous je serais souillé.

Une escorte d’infanterie se rangea des deux côtés du fiacre. Le colonel Espinasse cria au cocher : – Allez par le quai d’Orsay et au pas jusqu’à ce que vous rencontriez l’escorte de cavalerie ; quand les cavaliers prendront la conduite, les fantassins reviendront. – On partit.

Comme le fiacre tournait le quai d’Orsay, un piquet du 7e lanciers arrivait à toute bride : c’était l’escorte. Les cavaliers entourèrent le fiacre et l’on prit le galop.

Nul incident dans le trajet. Çà et là, au trot des chevaux, des fenêtres s’ouvraient, des têtes passaient, et le prisonnier, qui avait enfin réussi à baisser une vitre, entendait des voix effarées dire : – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Le fiacre s’arrêta. – Où sommes-nous ? demanda M. Baze. – A Mazas, dit un sergent de ville.

Le questeur fut conduit au greffe. Au moment où il entrait, il en vit sortir Baune et Nadaud qu’on emmenait. Une table était au milieu, où vint s’asseoir le commissaire Primorin qui avait suivi le fiacre dans son coupé. Pendant que le commissaire écrivait, M. Baze remarqua sur la table un papier, qui était évidemment une note d’écrou, où étaient écrits dans l’ordre suivant les noms qu’on va lire : Lamoricière, Charras, Cavaignac, Changarnier, Le Flô, Thiers, Bedeau, Roger (du Nord). – C’était probablement l’ordre dans lequel ces représentants étaient arrivés à la prison.

Quand le sieur Primorin eut terminé ce qu’il écrivait :

— Maintenant, dit M. Baze, vous allez recevoir ma protestation et la joindre à votre procès-verbal. – Ce n’est pas un procès-verbal, objecta le commissaire, c’est un simple ordre d’envoi. – J’entends écrire ma protestation sur-le-champ, répliqua M. Baze. – Vous aurez le temps dans votre cellule, dit avec un sourire un homme qui se tenait debout près de la table. M. Baze se retourna : – Qui êtes-vous ? Je suis le directeur de la prison, dit l’homme. – En ce cas, reprit M. Baze, je vous plains, car vous connaissez le crime que vous commettez. L’homme pâlit et balbutia quelques mots inintelligibles. Le commissaire se levait ; M. Baze prit vivement son fauteuil, s’assit à la table, et dit au sieur Primorin : – Vous êtes officier public, je vous requiers de joindre ma protestation au procès-verbal. – Eh bien ! soit, dit le commissaire. M. Baze écrivit la protestation que voici : « Je soussigné, Jean-Didier Baze, représentant du peuple et questeur de l’Assemblée nationale, enlevé violemment de mon domicile au palais de l’Assemblée nationale et conduit dans cette prison par une force armée à laquelle il m’a été impossible de résister, déclare protester au nom de l’Assemblée nationale et en mon nom contre l’attentat à la représentation nationale commis sur mes collègues et sur moi.

» Fait à Mazas, le 2 décembre 1851, à huit heures du matin. « BAZE. » Pendant que ceci se passait à Mazas, les soldats riaient et buvaient dans la cour de l’Assemblée. Ils faisaient du café dans des marmites. Ils avaient allumé dans la cour des feux énormes ; les flammes, poussées par le vent, touchaient par moments les murs de la salle. Un employé supérieur de la questure, officier de la garde nationale, M. Ramon de la Croisette, se risqua à leur dire : Vous allez mettre le feu au palais. Un soldat lui donna un coup de poing.

Quatre des pièces prises à la cour des canons furent mises en batterie contre l’Assemblée, deux sur la place de Bourgogne tournées vers la grille, deux sur le pont de la Concorde tournées vers le grand perron.

En marge de cette instructive histoire, mettons un fait : ce 42e de ligne était le même régiment qui avait arrêté Louis Bonaparte à Boulogne. En 1840, ce régiment prêta main-forte à la loi contre le conspirateur ; en 1851, il prêta main-forte au conspirateur contre la loi. Beautés de l’obéissance passive.

IV. Autres actes nocturnesModifier

Dans cette même nuit, sur tous les points de Paris s’accomplissaient des faits de brigandage ; des inconnus, conduisant des troupes armées, et armés eux-mêmes de haches, de maillets, de pinces, de leviers de fer, de casse-têtes, d’épées cachées sous leurs habits, de pistolets dont on distinguait les crosses sous les plis de leurs vêtements, arrivaient en silence autour d’une maison, investissaient la rue, cernaient les abords, crochetaient l’entrée, garrottaient le portier, envahissaient l’escalier, et se ruaient, à travers les portes enfoncées, sur un homme endormi ; et quand l’homme réveillé en sursaut demandait à ces bandits : Qui êtes-vous ? le chef répondait : Commissaire de police. Ceci arriva chez Lamoricière, qui fut colleté par Blanchet, lequel le menaça du bâillon ; chez Greppo, qui fut brutalisé et terrassé par Gronfier, assisté de six hommes portant une lanterne sourde et un merlin ; chez Cavaignac, qui fut empoigné par Colin, lequel, brigand mielleux, se scandalisa de l’entendre « jurer et sacrer » ; chez M. Thiers, qui fut saisi par Hubaut aîné, lequel prétendit l’avoir vu « trembler et pleurer », mensonge mêlé au crime ; chez Valentin, qui fut assailli dans son lit par Dourlens, pris par les pieds et par les épaules, et mis dans un fourgon de police à cadenas ; chez Miot, destiné aux tortures des casemates africaines ; chez Roger (du Nord) qui, vaillamment et spirituellement ironique, offrit du vin de Xérès aux bandits. Charras et Changarnier furent pris au dépourvu. Ils demeuraient, rue Saint-Honoré, presque en face l’un de l’autre, Changarnier au n° 3, Charras au n° 14. Depuis le 9 septembre, Changarnier avait congédié les quinze hommes armés jusqu’aux dents par lesquels il se faisait garder la nuit, et le 1er décembre, Charras, nous l’avons dit, avait déchargé ses pistolets. Ces pistolets vides étaient sur sa table quand on vint le surprendre. Le commissaire de police se jeta dessus. – Imbécile, lui dit Charras, s’ils avaient été chargés, tu serais mort. Ces pistolets, nous notons ce détail, avaient été donnés à Charras lors de la prise de Mascara, par le général Renault, lequel, au moment où le coup d’État arrêtait Charras, était à cheval dans la rue pour le service du coup d’État. Si les pistolets fussent restés chargés et si le général Renault eût eu la mission d’arrêter Charras, il eût été curieux que les pistolets de Renault tuassent Renault. Charras, certes, n’eût pas hésité. Nous avons déjà indiqué les noms de ces coquins de police, les répéter n’est pas inutile. Ce fut le nommé Courteille qui arrêta Charras ; le nommé Leras arrêta Changarnier ; le nommé Desgranges arrêta Nadaud. Ces hommes, ainsi saisis dans leurs maisons, étaient des représentants du peuple, ils étaient inviolables, de sorte qu’à ce crime, la violation de la personne, s’ajoutait cette forfaiture, le viol de la Constitution.

Aucune effronterie ne manqua à cet attentat. Les agents de police étaient gais. Quelques-uns de ces drôles raillaient. A Mazas, les argousins ricanaient autour de Thiers. Nadaud les réprimanda rudement. Le sieur Hubaut jeune réveilla le général Bedeau. – Général, vous êtes prisonnier. – Je suis inviolable. – Hors le cas de flagrant délit. – Alors, dit Bedeau, flagrant délit de sommeil. – On le prit au collet et on le traîna dans un fiacre.

En se rencontrant à Mazas, Nadaud serra la main de Greppo, et Lagrange serra la main de Lamoricière. Cela faisait rire les hommes de police. Un nommé Thirion, colonel, la croix de commandeur au cou, assistait à l’écrou des généraux et des représentants. – Regardez-moi donc en face, vous ! lui dit Charras. Thirion s’en alla.

Ainsi, sans compter d’autres arrestations qui eurent lieu plus tard, furent emprisonnés, dans la nuit du 2 décembre, seize représentants et soixante-dix-huit citoyens. Les deux agents du crime en rendirent compte à Louis Bonaparte. Coffrés, écrivit Morny. Bouclés, écrivit Maupas. L’un dans l’argot des salons, l’autre dans l’argot des bagnes ; nuances de langage.

V. Obscurité du crimeModifier

Versigny venait de me quitter.

Pendant que je m’habillais en hâte, survint un homme en qui j’avais toute confiance. C’était un pauvre brave ouvrier ébéniste sans ouvrage, nommé Girard, à qui j’avais donné asile dans une chambre de ma maison, sculpteur sur bois et point illettré. Il venait de la rue. Il était tremblant.

— Eh bien, lui demandai-je, que dit le peuple ?

Girard me répondit :

— Cela est trouble. La chose est faite de telle sorte qu’on ne la comprend pas. Les ouvriers lisent les affiches, ne soufflent mot, et vont à leur travail. Il y en a un sur cent qui parle. C’est pour dire : Bon ! Voici comment cela se présente à eux : La loi du 31 mai est abolie. – C’est bon. – Le suffrage universel est rétabli. – C’est bien. – La majorité réactionnaire est chassée. – A merveille. – Thiers est arrêté. – Parfait. – Changarnier est empoigné. – Bravo ! – Autour de chaque affiche il y a des claqueurs. Ratapoil explique son coup d’État à Jacques Bonhomme. Jacques Bonhomme se laisse prendre. Bref, c’est ma conviction, le peuple adhère.

— Soit ! dis-je.

— Mais, me demanda Girard, que ferez-vous, monsieur Victor Hugo ?

Je tirai mon écharpe d’une armoire et je la lui montrai.

Il comprit.

Nous nous serrâmes la main.

Comme il s’en allait, Carini entra.

Le colonel Carini est un homme intrépide. Il a commandé la cavalerie sous Mieroslawsky dans l’insurrection de Sicile. Il a raconté dans quelques pages émues et enthousiastes cette généreuse insurrection. Carini est un de ces italiens qui aiment la France comme nous français nous aimons l’Italie. Tout homme de cœur en ce siècle a deux patries, la Rome d’autrefois et le Paris d’aujourd’hui.

— Dieu merci, me dit Carini, vous êtes encore libre.

Et il ajouta :

— Le coup est fait d’une manière formidable. L’Assemblée est investie. J’en viens. La place de la Révolution, les quais, les Tuileries, les boulevards sont encombrés de troupes. Les soldats ont le sac au dos. Les batteries sont attelées. Si l’on se bat, ce sera terrible.

Je lui répondis : – On se battra.

Et j’ajoutai en riant : – Vous avez prouvé que les colonels écrivent comme des poëtes, maintenant, c’est aux poëtes à se battre comme des colonels.

J’entrai dans la chambre de ma femme ; elle ne savait rien et lisait paisiblement le journal dans son lit.

J’avais pris sur moi cinq cents francs en or. Je posai sur le lit de ma femme une boîte qui contenait neuf cents francs, tout l’argent qui me restait, et je lui contai ce qui se passait.

Elle pâlit et me dit : – Que vas-tu faire ?

— Mon devoir.

Elle m’embrassa et ne me dit que ce seul mot :

— Fais.

Mon déjeuner était servi. Je mangeai une côtelette en deux bouchées. Comme je finissais, ma fille entra. A la façon dont je l’embrassai, elle s’émut et me demanda : – Qu’y a-t-il donc ?

— Ta mère te l’expliquera, lui dis-je.

Et je partis.

La rue de la Tour-d’Auvergne était paisible et déserte comme à l’ordinaire. Pourtant il y avait près de ma porte quatre ouvriers qui causaient. Ils me saluèrent.

Je leur criai :

— Vous savez ce qui se passe ?

— Oui, dirent-ils.

— Eh bien ? c’est une trahison. Louis Bonaparte égorge la République. Le peuple est attaqué, il faut que le peuple se défende.

— Il se défendra.

— Vous me le promettez.

Ils s’écrièrent : – Oui !

L’un d’eux ajouta : – Nous vous le jurons.

Ils ont tenu parole. Des barricades ont été faites dans ma rue (rue de la Tour-d’Auvergne), rue des Martyrs, cité Rodier, rue Coquenard, et à Notre-Dame de Lorette.

VI. Les AffichesModifier

En quittant ces hommes vaillants, je pus lire, à l’angle de la rue de la Tour-d’Auvergne et de la rue des Martyrs, les trois infâmes affiches placardées pendant la nuit sur les murs de Paris.

Les voici : PROCLAMATION

DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE APPEL AU PEUPLE « Français ! » La situation actuelle ne peut durer plus longtemps. Chaque jour qui s’écoule aggrave les dangers du pays. L’Assemblée qui devait être le plus ferme appui de l’ordre est devenue un foyer de complots. Le patriotisme de trois cents de ses membres n’a pu arrêter ses fatales tendances. Au lieu de faire des lois dans l’intérêt général, elle forge des armes pour la guerre civile ; elle attente aux pouvoirs que je tiens directement du Peuple ; elle encourage toutes les mauvaises passions ; elle compromet le repos de la France ; je l’ai dissoute, et je rends le Peuple entier juge entre elle et moi.

» La Constitution, vous le savez, avait été faite dans le but d’affaiblir d’avance le pouvoir que vous alliez me confier. Six millions de suffrages furent une éclatante protestation contre elle, et cependant je l’ai fidèlement observée. Les provocations, les calomnies, les outrages m’ont trouvé impassible,. Mais aujourd’hui que le pacte fondamental n’est plus respecté de ceux-là mêmes qui l’invoquent sans cesse, et que les hommes qui ont perdu deux monarchies veulent me lier les mains, afin de renverser la République, mon devoir est de déjouer leurs perfides projets, de maintenir la République et de sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France : le Peuple.

» Je fais donc appel loyal à la nation tout entière, et je vous dis : Si vous voulez continuer cet état de malaise qui nous dégrade et compromet notre avenir, choisissez un autre à ma place, car je ne veux plus d’un pouvoir qui est impuissant à faire le bien, me rend responsable d’actes que je ne puis empêcher et m’enchaîne au gouvernail quand je vois le vaisseau courir vers l’abîme.

» Si, au contraire, vous avez encore confiance en moi, donnez-moi les moyens d’accomplir la grande mission que je tiens de vous.

» Cette mission consiste à fermer l’ère des révolutions en satisfaisant les besoins légitimes du peuple et en le protégeant contre les passions subversives. Elle consiste surtout à créer des institutions qui survivent aux hommes et qui soient enfin des fondations sur lesquelles on puisse asseoir quelque chose de durable.

» Persuadé que l’instabilité du pouvoir, que la prépondérance d’une seule Assemblée sont des causes permanentes de trouble et de discorde, je soumets à vos suffrages les bases fondamentales suivantes d’une Constitution que les Assemblées développeront plus tard : » 1° Un chef responsable, nommé pour dix ans ;

» 2° Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul ;

» 3° Un conseil d’État formé des hommes les plus distingués, préparant les lois et en soutenant la discussion devant le Corps législatif ;

» 4° Un Corps législatif discutant et votant les lois, nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste qui fausse l’élection ;

» 5° Une seconde Assemblée formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques. » Ce système, créé par le premier consul au commencement du siècle, a déjà donné à la France le repos et la prospérité ; il les lui garantirait encore.

» Telle est ma conviction profonde. Si vous la partagez, déclarez-le par vos suffrages. Si, au contraire, vous préférez un gouvernement sans force, monarchique ou républicain, emprunté à je ne sais quel passé ou à quel avenir chimérique, répondez négativement.

» Ainsi donc, pour la première fois depuis 1804, vous voterez en connaissance de cause, en sachant bien pour qui et pour quoi.

» Si je n’obtiens pas la majorité de vos suffrages, alors je provoquerai la réunion d’une nouvelle Assemblée, et je lui remettrai le mandat que j’ai reçu de vous.

» Mais si vous croyez que la cause dont mon nom est le symbole, c’est-à-dire la France régénérée par la Révolution de 89 et organisée par l’Empereur, est toujours la vôtre, proclamez-le en consacrant les pouvoirs que je vous demande.

» Alors la France et l’Europe seront préservées de l’anarchie, les obstacles s’aplaniront, les rivalités auront disparu, car tous respecteront, dans l’arrêt du Peuple, le décret de la Providence. Fait au palais de l’Elysée, le 2 décembre 1851. » LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE. » PROCLAMATION

DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE A L’ARMÉE « Soldats ! » Soyez fiers de votre mission ; vous sauverez la patrie, car je compte sur vous, non pour violer les lois, mais pour faire respecter la première loi du pays : la souveraineté nationale, dont je suis le légitime représentant.

» Depuis longtemps vous souffriez comme moi des obstacles qui s’opposaient et au bien que je voulais faire et aux démonstrations de vos sympathies en ma faveur. Ces obstacles sont brisés.

» L’Assemblée a essayé d’attenter à l’autorité que je tiens de la nation entière, elle a cessé d’exister.

» Je fais un loyal appel au Peuple et à l’armée et je leur dis : Ou donnez-moi les moyens d’assurer votre prospérité, ou choisissez un autre à ma place.

» En 1830 comme en 1848, on vous a traités en vaincus. Après avoir flétri votre désintéressement héroïque, on a dédaigné de consulter vos sympathies et vos vœux, et cependant vous êtes l’élite de la nation. Aujourd’hui, en ce moment solennel, je veux que l’armée fasse entendre sa voix.

» Votez donc librement comme citoyens ; mais comme soldats, n’oubliez pas que l’obéissance passive aux ordres du chef du gouvernement est le devoir rigoureux de l’armée, depuis le général jusqu’au soldat.

» C’est à moi, responsable de mes actions devant le peuple et devant la postérité, de prendre les mesures qui me semblent indispensables pour le bien public.

» Quant à vous, restez inébranlables dans les règles de la discipline et de l’honneur. Aidez, par votre attitude imposante, le pays à manifester sa volonté dans le calme et la réflexion.

» Soyez prêts à réprimer toute tentative contre le libre exercice de la souveraineté du peuple.

» Soldats, je ne vous parle pas des souvenirs que mon nom rappelle. Ils sont gravés dans vos cœurs. Nous sommes unis par des liens indissolubles. Votre histoire est la mienne. Il y a entre nous, dans le passé, communauté de gloire et de malheur.

» Il y aura dans l’avenir communauté de sentiments et de résolutions pour le repos et la grandeur de la France. Fait au palais de l’Elysée, le 2 décembre 1851. » Signé : L.-N. BONAPARTE. » AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS « Le président de la République décrète : ARTICLE PREMIER » L’Assemblée nationale est dissoute. ART 2. » Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est abrogée. ART. 3 » Le peuple français est convoqué dans ses comices, à partir du 14 décembre jusqu’au 21 décembre suivant. ART. 4 » L’état de siège est décrété dans l’étendue de la première division militaire. ART. 5 » Le conseil d’État est dissous. ART. 6 » Le ministre de l’intérieur est chargé de l’exécution du présent décret. Fait au palais de L’Elysée, le 2 décembre 1851. « LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE. » Le ministre de l’intérieur, « DE MORNY. »

VII. Rue Blanche, numéro 70Modifier

La cité Gaillard est assez difficile à découvrir. C’est une ruelle déserte de ce quartier neuf qui sépare la rue des Martyrs de la rue Blanche. Je la trouvai pourtant. Comme j’arrivais au numéro 4, Yvan sortit de la porte cochère, et me dit : Je suis là pour vous prévenir. La police a l’éveil sur cette maison. Michel vous attend rue Blanche, numéro 70, à quelques pas d’ici.

Je connaissais le numéro 70 de la rue Blanche. C’est là que demeurait Manin, le mémorable président de la République vénitienne. Du reste, ce n’était pas chez lui qu’on se réunissait.

La portière du numéro 70 me fit monter au premier étage. La porte s’ouvrit, et une femme d’une quarantaine d’années, belle, avec des cheveux gris, Mme la baronne Coppens, que je reconnus pour l’avoir vue dans le monde et chez moi, m’introduisit dans un salon.

Il y avait là Michel (de Bourges) et Alexandre Rey, ancien constituant, écrivain éloquent, vaillant homme. Alexandre Rey rédigeait alors le National.

On se serra la main.

Michel me dit :

— Hugo, que voulez-vous faire ?

Je lui répondis :

— Tout.

— C’est aussi mon avis, dit-il.

Plusieurs représentants arrivèrent, entre autres Pierre Lefranc, Labrousse, Théodore Bac, Noël Parfait, Arnaud (de l’Ariège), Démosthènes Ollivier, ancien constituant, Charamaule. L’indignation était profonde et inexprimable, mais on ne disait pas de paroles inutiles.

Tous avaient cette virile colère d’où sortent les grandes résolutions.

On causa. On exposa la situation. Chacun apportait ses nouvelles.

Théodore Bac venait de chez Léon Faucher qui demeurait rue Blanche. C’était lui qui avait réveillé Léon Faucher et lui avait annoncé la nouvelle. Le premier mot de Léon Faucher avait été : – C’est un acte infâme.

Charamaule montra dès les premiers moments un courage qui, dans les quatre journées de la lutte, ne s’est pas démenti un seul instant. Charamaule est un homme de haute taille, à la figure énergique et à la parole convaincue ; il votait avec la gauche, mais siégeait parmi la droite. A l’Assemblée il était voisin de Montalembert et de Riancey. Il avait quelquefois avec eux de vives querelles que nous voyions de loin et qui nous égayaient.

Charamaule arriva à la réunion du numéro 70 vêtu d’une sorte de caban militaire en drap bleu, et armé, comme nous le vîmes plus tard.

La situation était grave : seize représentants arrêtés, tous les généraux de l’Assemblée, et celui qui était plus qu’un général, Charras. Tous les journaux supprimés, toutes les imprimeries occupées militairement. Du côté de Bonaparte une armée de quatre vingt mille hommes, qui pouvait être doublée en quelques heures ; de notre côté, rien. Le peuple trompé, et d’ailleurs désarmé. Le télégraphe à leurs ordres. Toutes les murailles couvertes de leurs affiches, et pour nous pas une casse d’imprimerie, pas un carré de papier. Aucune moyen d’élever la. protestation, aucun moyen de commencer le combat. Le coup d’État était cuirassé, la République était nue ; le coup d’État avait un porte-voix, la République avait un bâillon.

Que faire ?

La razzia contre la République, contre la Constitution, contre l’Assemblée, contre le droit, contre la loi, contre le progrès, contre la civilisation, était commandée par des généraux d’Afrique. Ces braves venaient de prouver qu’ils étaient des lâches. Ils avaient bien pris leurs précautions. La peur seule peut donner tant d’habileté. On avait arrêté tous les hommes de guerre de l’Assemblée et tous les hommes d’action de la gauche, Baune, Charles Lagrange, Miot, Valentin, Nadaud, Cholat. Ajoutons que tous les chefs possibles de barricades étaient en prison. Les fabricateurs du guet-apens avaient soigneusement oublié Jules Favre, Michel (de Bourges) et moi, nous jugeant moins hommes d’action que de tribune, voulant laisser à la gauche des hommes capables de résister, mais incapables de vaincre, espérant nous déshonorer si nous ne combattions pas et nous fusiller si nous combattions.

Aucun du reste n’hésita. La délibération s’ouvrit. D’autres représentants arrivaient de minute en minute. Edgar Quinet, Doutre, Pelletier, Cassal, Bruckner, Baudin, Chauffour. Le salon était plein, les uns assis, la plupart debout, en désordre, mais sans tumulte.

Je parlai le premier.

Je déclarai qu’il fallait entamer la lutte sur-le-champ. Coup pour coup.

Qu’à mon avis les cent cinquante représentants de la gauche devaient se revêtir de leurs écharpes, descendre processionnellement par les rues et les boulevards jusqu’à la Madeleine en criant vive la République ! vive la Constitution ! se présenter au front des troupes, seuls, calmes et désarmés, et sommer la force d’obéir au droit. Si les troupes cédaient, se rendre à l’Assemblée et en finir avec Louis Bonaparte. Si les soldats mitraillaient les législateurs, se disperser dans Paris, crier aux armes et courir aux barricades. Commencer la résistance constitutionnellement, et, si cela échouait, la continuer révolutionnairement. Qu’il fallait se hâter.

Un forfait, disais-je, veut être saisi flagrant. C’est une grande faute de laisser accepter un attentat par les heures qui s’écoulent. Chaque minute qui passe est complice et donne sa signature au crime. Redoutez cette affreuse chose qu’on appelle le fait accompli. Aux armes !

Plusieurs appuyèrent vivement cet avis, entre autres Edgar Quinet, Pelletier et Doutre.

Michel (de Bourges) fit de graves objections. Mon instinct était de commencer tout de suite. Son avis était de voir venir.

Selon lui, il y avait péril à précipiter le dénoûment. Le coup d’État était organisé, et le peuple ne l’était pas. On était pris au dépourvu. Il ne fallait pas se faire d’illusion, les masses ne bougeaient pas encore. Calme profond dans les faubourgs. De la surprise, oui ; de la colère, non. Le peuple de Paris, si intelligent pourtant, ne comprenait pas.

Michel ajoutait : – Nous ne sommes pas en 1830. Charles X, en chassant les 221, s’était exposé à ce soufflet, la réélection des 221. Nous ne sommes point dans cette situation. Les 221 étaient populaires, l’Assemblée actuelle ne l’est pas. Une chambre injurieusement dissoute, que le peuple soutient, est toujours sûre de vaincre. Aussi le peuple s’est-il levé en 1830. Aujourd’hui il est stagnant. Il est dupe en attendant qu’il soit victime. Et Michel (de Bourges) concluait : – Il fallait laisser au peuple le temps de comprendre, de s’irriter et de se lever. Quant à nous, représentants, nous serions téméraires de brusquer la situation. Marcher tout de suite droit aux troupes, c’était se faire mitrailler en pure perte, et priver d’avance la généreuse insurrection pour le droit de ses chefs naturels, les représentants du peuple. C’était décapiter l’armée populaire. La temporisation était bonne, au contraire ; il fallait bien se garder de trop d’entraînement, il était nécessaire de se réserver ; se livrer, c’était perdre la bataille avant de l’avoir commencée. Ainsi, par exemple, il ne fallait pas se rendre à la réunion indiquée par la droite pour midi, tous ceux qui iraient seraient pris. Rester libres, rester debout, rester calmes et, pour agir, attendre que le peuple vînt. Quatre jours de cette agitation sans combat fatigueraient l’armée. Michel était d’avis de commencer pourtant, mais simplement par l’affichage de l’article 68 de la Constitution. Seulement, où trouver un imprimeur ?

Michel (de Bourges) parlait avec l’expérience du procédé révolutionnaire qui me manquait. Il avait depuis de longues années une certaine pratique des masses. Son avis était sage. Il faut ajouter que tous les renseignements qui nous arrivaient lui venaient en aide et semblaient conclure contre moi. Paris était morne. L’armée du coup d’État l’envahissait paisiblement On ne déchirait même pas les affiches. Presque tous les représentants présents, et les plus intrépides, partagèrent l’avis de Michel : attendre et voir venir. La nuit prochaine, disait-on, le bouillonnement commencera, et l’on concluait comme Michel (de Bourges) : il faut donner au peuple le temps de comprendre. Commencer trop tôt, ce serait risquer d’être seuls. Ce n’est pas dans ce premier moment que nous entraînerions le peuple. Laissons l’indignation lui monter peu à peu au cœur. Prématurée, notre manifestation avorterait. C’était là le sentiment de tous. Moi-même, en les écoutant, je me sentais ébranlé. Ils avaient peut-être raison. Ce serait une faute de donner en vain le signal du combat. A quoi bon l’éclair que ne suit pas le coup de foudre ?

Elever la voix, pousser un cri, trouver un imprimeur, c’était là la première question. Mais y avait-il encore une presse libre ?

Le vieux et brave ancien chef de la sixième légion, le colonel Forestier, entra. Il nous prit à part, Michel (de Bourges) et moi.

— Ecoutez, nous dit-il, je viens à vous, j’ai été destitué, je ne commande plus ma légion, mais nommez-moi au nom de la gauche colonel de la sixième. Signez-moi un ordre, j’y vais sur-le-champ et je fais battre le rappel. Dans une heure la légion sera sur pied.

— Colonel, lui répondis-je, je ferai mieux que vous signer un ordre. Je vais vous accompagner.

Et je me tournai vers Charamaule qui avait une voiture en bas.

— Venez avec nous, lui dis-je.

Forestier était sûr de deux chefs de bataillon de la sixième. Nous convînmes de nous transporter chez eux sur-le-champ, et que Michel et les autres représentants iraient nous attendre chez Bonvalet, boulevard du Temple, près le café Turc. Là on aviserait. Nous partîmes.

Nous traversâmes Paris où se manifestait déjà un certain fourmillement menaçant. Les boulevards étaient couverts d’une foule inquiète. On allait et venait, les passants s’abordaient sans se connaître, grand signe d’anxiété publique, et des groupes parlaient à voix haute au coin des rues. On fermait les boutiques.

— Allons donc ! s’écria Charamaule.

Depuis le matin il errait dans la ville, et il avait observé avec tristesse l’apathie des masses.

Nous trouvâmes chez eux les deux chefs de bataillon sur lesquels comptait le colonel Forestier. C’étaient deux riches négociants en toiles qui nous reçurent avec quelque embarras. Les commis des magasins s’étaient groupés aux vitres et nous regardaient passer. C’était de la simple curiosité.

Cependant l’un des deux chefs de bataillon contremanda un voyage qu’il devait faire dans la journée même et nous promit son concours. – Mais, ajouta-t-il, ne vous faites pas illusion ; on prévoit qu’on sera écharpé. Peu d’hommes marcheront.

Le colonel Forestier nous dit : – Watrin, le colonel actuel de la 6e, ne se soucie pas des coups. Il me remettra peut-être le commandement à l’amiable. Je vais aller le trouver seul pour moins l’effaroucher, et je vous rejoindrai chez Bonvalet.

A la hauteur de la Porte Saint-Martin, nous quittâmes notre voiture, et nous suivîmes le boulevard à pied, Charamaule et moi, afin de voir les groupes de plus près et de mieux juger la physionomie de la foule.

Les derniers nivellements de la voie publique ont fait du boulevard de la Porte Saint-Martin un ravin profond dominé par deux escarpements. Au haut de ces escarpements sont les trottoirs garnis de rampes. Les voitures cheminent dans le ravin et les passants sur les trottoirs.

Au moment où nous arrivions sur le boulevard, une longue colonne d’infanterie débouchait dans ce ravin, tambours en tête. Les ondulations épaisses des bayonnettes remplissaient le carré Saint-Martin et se perdaient dans les profondeurs du boulevard Bonne-Nouvelle.

Une foule énorme et compacte couvrait les deux trottoirs du boulevard Saint-Martin. Il y avait une multitude d’ouvriers en blouse accoudés sur les rampes.

Au moment où la tête de la colonne s’engagea dans le défilé devant le théâtre de la Porte Saint-Martin, un cri de : Vive la République ! sortit de toutes les bouches comme s’il était crié par un seul homme. Les soldats continuèrent d’avancer en silence, mais on eût dit que leur pas se ralentissait, et plusieurs d’entre eux regardèrent la foule d’un air indécis. Que signifiait ce cri de Vive la République ? Etait-ce une acclamation ? était-ce une huée ?

Il me sembla dans ce moment-là que la République relevait le front et que le coup d’État baissait la tête.

Cependant Charamaule me dit : – Vous êtes reconnu.

En effet, à la hauteur du Château-d’Eau, la foule m’entoura. Quelques jeunes gens crièrent : Vive Victor Hugo ! Un d’eux me demanda : – Citoyen Victor Hugo, que faut-il faire ?

Je répondis : – Déchirez les affiches factieuses du coup d’État, et criez : Vive la Constitution !

— Et si l’on tire sur nous ? me dit un jeune ouvrier.

— Vous courrez aux armes.

— Bravo ! cria la foule.

J’ajoutai : – Louis Bonaparte est un rebelle. Il se couvre aujourd’hui de tous les crimes. Nous, représentants du peuple, nous le mettons hors la loi ; mais, sans même qu’il soit besoin de notre déclaration, il est hors la loi par le fait seul de sa trahison. Citoyens ! vous avez deux mains ; prenez dans l’une votre droit, dans l’autre votre fusil, et courez sus à Bonaparte !

— Bravo ! bravo ! répéta le peuple.

Un bourgeois qui fermait sa boutique me dit : – Parlez moins haut. Si l’on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait.

— Eh bien ! repris-je, vous promèneriez mon cadavre, et ce serait une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait !

Tous crièrent : Vive Victor Hugo ! Criez : Vive la Constitution ! leur dis-je.

Un cri formidable de Vive la Constitution ! Vive la République ! sortit de toutes les poitrines. L’enthousiasme, l’indignation, la colère, mêlaient leurs éclairs dans tous les regards. Je pensai alors et je pense encore que c’était là peut-être une minute suprême. Je fus tenté d’enlever toute cette foule et de commencer le combat.

Charamaule me retint. Il me dit tout bas :

— Vous causerez une mitraillade inutile. Tout le monde est désarmé. L’infanterie est à deux pas de nous, et voici l’artillerie qui arrive. Je tournai la tête. En effet, plusieurs pièces de canon attelées débouchaient au grand trot par la rue de Bondy derrière le Château-d’Eau.

Le conseil de m’abstenir, donné par Charamaule, me frappait. De la part d’un tel homme, et si intrépide, il n’était certes pas suspect. En outre, je me sentais lié par la délibération qui venait d’être prise dans la réunion de la rue Blanche.

Je reculai devant la responsabilité que j’aurais encourue. Saisir un tel moment, ce pouvait être la victoire, ce pouvait aussi être un massacre. Ai-je eu raison ? ai-je eu tort ?

La foule grossissait autour de nous et il devenait difficile d’avancer. Nous voulions cependant gagner le rendez-vous Bonvalet.

Tout à coup quelqu’un me poussa le bras. C’était Léopold Duras, du National.

— N’allez pas plus loin, me dit-il tout bas. Le restaurant Bonvalet est investi. Michel (de Bourges) a essayé de haranguer le peuple, mais la troupe est venue. Il n’a réussi à sortir de là qu’avec peine. On a arrêté plusieurs représentants qui veulent l’y rejoindre. Rebroussez chemin. On retourne à l’ancien rendez-vous, rue Blanche. Je vous cherche pour vous le dire.

Un cabriolet passait ; Charamaule fit signe au cocher, nous nous jetâmes dedans, suivis de la foule qui criait : Vive la République ! Vive Victor Hugo !

Il paraît qu’en ce moment-là même une escouade de sergents de ville arrivait sur le boulevard pour m’arrêter. Le cocher alla ventre à terre. Un quart d’heure après, nous étions rue Blanche.

VIII. Violation de la salleModifier

A sept heures du matin, le pont de la Concorde était encore libre ; la grande grille du palais de l’Assemblée était fermée ; à travers les barreaux, on voyait les marches du perron, de ce perron où la République avait été proclamée le 4 mai 1848, couvertes de soldats, et on distinguait les faisceaux formés sur la plate-forme derrière ces hautes colonnes qui, du temps de la Constituante, après le 15 mai et le 23 juin, masquaient de petits obusiers de montagne chargés et braqués.

Un portier à collet rouge, portant la livrée de l’Assemblée, se tenait à la petite porte de la grille. De moment en moment des représentants arrivaient. Le portier disait : – Ces messieurs sont représentants ? – et ouvrait. Quelquefois il leur demandait leurs noms.

On entrait sans obstacle chez M. Dupin. A la grande galerie, à la salle à manger, au salon d’honneur de la présidence, on trouvait des valets en livrée qui ouvraient silencieusement les portes comme à l’ordinaire.

Avant le jour, immédiatement après l’arrestation des questeurs, MM. Baze et Le Flô, M. de Panat, seul questeur resté libre, ménagé ou dédaigné comme légitimiste, était venu éveiller M. Dupin, et l’avait invité à convoquer immédiatement les représentants à domicile. M. Dupin avait fait cette réponse inouïe : – Je n’y vois pas d’urgence.

Presque en même temps que M. de Panat, était accouru le représentant Jérôme Bonaparte. Il avait sommé M. Dupin de se mettre à la tête de l’Assemblée. M. Dupin avait répondu : Je ne puis, je suis gardé. Jérôme Bonaparte éclata de rire. On n’avait en effet pas même daigné mettre un factionnaire à la porte de M. Dupin. On le savait gardé par sa bassesse.

Ce fut plus tard, vers midi seulement, qu’on eut pitié de lui. On sentit que c’était trop de mépris, et on lui accorda deux sentinelles.

A sept heures et demie, quinze ou vingt représentants, et entre autres MM. Eugène Sue, Joret, de Rességuier et de Talhouët, étaient réunis dans le salon de M. Dupin. Ils avaient, eux aussi, fait de vains efforts sur le président. Dans l’embrasure d’une fenêtre un membre spirituel de la majorité, M. Desmousseaux de Givré, un peu sourd et très furieux, se querellait presque avec un représentant de la droite comme lui, qu’il supposait, à tort, favorable au coup d’État.

M. Dupin, séparé du groupe des représentants, seul, vêtu de noir, les mains derrière le dos, la tête basse, se promenait de long en large devant la cheminée où un grand feu était allumé. On parlait tout haut chez lui de lui devant lui, il semblait ne pas entendre.

Deux membres de la gauche survinrent, Benoît (du Rhône) et Crestin. Crestin entra dans le salon, alla droit à M. Dupin, et lui dit : – Monsieur le président, vous savez ce qui se passe ? Comment se fait-il que l’Assemblée ne soit pas encore convoquée ?

M. Dupin s’arrêta et répondit avec ce geste du dos qui lui était familier :

— Il n’y a rien à faire.

Puis il se remit à se promener.

— C’est assez, dit M. de Rességuier.

— C’est trop, dit Eugène Sue.

Tous les représentants sortirent.

Cependant le pont de la Concorde se couvrait de troupes. Le général Vast-Vimeux, maigre, vieux, petit, ses cheveux blancs plats collés sur les tempes, en grand uniforme, son chapeau bordé sur la tête, chargé de deux grosses épaulettes, étalant son écharpe, non de représentant, mais de général, laquelle écharpe, trop longue, traînait à terre, parcourait à pied le pont, et jetait aux soldats des cris inarticulés d’enthousiasme pour l’empire et le coup d’État. On voyait de ces figures-là en 1814. Seulement, au lieu de porter une grosse cocarde tricolore, elles portaient une grosse cocarde blanche. Au fond, même phénomène. Des vieux criant : Vive le passé ! Presque au même moment, M. de Larochejaquelein traversait la place de la Concorde entouré d’une centaine d’hommes en blouse qui le suivaient en silence et avec un air de curiosité. Plusieurs régiments de cavalerie étaient échelonnés dans la grande avenue des Champs-Elysées.

A huit heures, des forces formidables investissaient le palais législatif. Tous les abords en étaient gardés, toutes les portes en étaient fermées. Cependant quelques représentants parvenaient encore à s’introduire dans l’intérieur du palais, non, comme on l’a raconté à tort, par le passage de l’hôtel du président du côté de l’esplanade des Invalides, mais par la petite porte de la rue de Bourgogne, dite Porte Noire. Cette porte, par je ne sais quel oubli ou par je ne sais quelle combinaison, resta ouverte le 2 décembre jusque vers midi. La rue de Bourgogne était cependant pleine de troupes. Des pelotons épars çà et là, rue de l’Université, laissaient circuler les passants, qui étaient rares.

Les représentants qui s’introduisaient par la porte de la rue de Bourgogne pénétraient jusque dans la salle des Conférences où ils rencontraient leurs collègues sortis de chez M. Dupin. Il y eut bientôt dans cette salle un groupe assez nombreux d’hommes de toutes les fractions de l’Assemblée, parmi lesquels MM. Eugène Sue, Richardet, Fayolle, Joret, Marc Dufraisse, Benoît (du Rhône), Canet, Gambon, d’Adelswœrd, Crépu, Repellin, Teilhard-Latérisse, Rantion, le général Laidet, Paulin Durieu, Chanay, Brillier, Collas (de la Gironde), Monet, Garnon, Favreau et Albert de Rességuier.

Chaque survenant consultait M. de Panat.

— Ou sont les vice-présidents ?

— En prison.

— Et les deux autres questeurs ?

— Aussi. Et je vous prie de croire, messieurs, ajoutait M. de Panat, que je ne suis pour rien dans l’affront qu’on m’a fait en ne m’arrêtant pas.

L’indignation était au comble ; toutes les nuances se confondaient dans le même sentiment de dédain et de colère, et M. de Rességuier n’était pas moins énergique qu’Eugène Sue. Pour la première fois l’Assemblée semblait n’avoir qu’un cœur et qu’une voix. Chacun disait enfin de l’homme de l’Elysée ce qu’il en pensait, et l’on s’aperçut alors que depuis longtemps Louis Bonaparte avait, sans qu’on s’en rendît compte, créé dans l’Assemblée une parfaite unanimité, l’unanimité du mépris.

M. Collas (de la Gironde) gesticulait et narrait. Il venait du ministère de l’intérieur, il avait vu M. de Morny, il lui avait parlé, il était, lui M. Collas, outré du crime de M. Bonaparte. – Depuis, ce crime l’a fait conseiller d’État. M. de Panat allait et venait dans les groupes, annonçant aux représentants qu’il avait convoqué l’Assemblée pour une heure. Mais il était impossible d’attendre jusque-là. Le temps pressait. Au palais Bourbon comme rue Blanche, c’était le sentiment général, chaque heure qui s’écoulait accomplissait le coup d’État, chacun sentait comme un remords le poids de son silence ou de son inaction ; le cercle de fer se resserrait, le flot des soldats montait sans cesse et envahissait silencieusement le palais ; à chaque instant on trouvait, à une porte, libre le moment d’auparavant, une sentinelle de plus. Cependant le groupe des représentants réunis dans la salle des Conférences était encore respecté. Il fallait agir, parler, siéger, lutter, et ne pas perdre une minute.

Gambon dit : Essayons encore de Dupin ; il est notre homme officiel ; nous avons besoin de lui. On alla le chercher. On ne le trouva pas. Il n’était plus là ; il avait disparu, il était absent, caché, tapi, blotti, enfoui, évanoui, enterré. Où ? Personne ne le savait. La lâcheté a des trous inconnus.

Tout à coup un homme entra dans la salle, un homme étranger à l’Assemblée, en uniforme, avec l’épaulette d’officier supérieur et l’épée au côté. C’était un chef de bataillon du 42e qui venait sommer les représentants de sortir de chez eux. Tous, les royalistes comme les républicains, se ruèrent sur lui, c’est l’expression d’un témoin oculaire indigné. Le général Laidet lui adressa de ces paroles qui ne tombent pas dans l’oreille, mais sur la joue.

— Je fais mon métier, j’exécute ma consigne, balbutiait l’officier.

— Vous êtes un imbécile si vous croyez que vous faites votre métier, lui cria Laidet, et vous êtes un misérable si vous savez que vous faites un crime ! Entendez-vous ce que je vous dis ? fâchez-vous, si vous l’osez.

L’officier refusa de s’irriter et reprit : – Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas vous retirer ?

— Non.

— Je vais chercher la force.

— Soit.

Il sortit, et en réalité alla chercher des ordres au ministère de l’intérieur.

Les représentants attendirent dans cette espèce de trouble indescriptible qu’on pourrait appeler la suffocation du droit devant la violence.

Bientôt un d’eux, qui était sorti, rentra précipitamment et les avertit que deux compagnies de gendarmerie mobile arrivaient le fusil au poing.

Marc Dufraisse s’écria :

— Que l’attentat soit complet ! que le coup d’État vienne nous trouver sur nos sièges ! Allons à la salle des séances ! Il ajouta : Puisque nous y sommes, donnons-nous le spectacle réel et vivant d’un 18 brumaire.

Ils se rendirent tous à la salle des séances. Le passage était libre. La salle Casimir-Perier n’était pas encore occupée par la troupe.

Ils étaient soixante environ. Plusieurs avaient ceint leurs écharpes. Ils entrèrent avec une sorte de recueillement dans la salle.

Là, M. de Rességuier, dans une bonne intention d’ailleurs, et afin de former un groupe plus compact, insista pour que tous s’installassent au côté droit.

— Non, dit Marc Dufraisse, chacun à son banc.

Ils se dispersèrent dans la salle, chacun à sa place ordinaire.

M. Monet, qui siégeait sur un des bancs inférieurs du centre gauche, tenait dans ses mains un exemplaire de la Constitution.

Quelques minutes s’écoulèrent. Personne ne parlait. C’était ce silence de l’attente qui précède les actes décisifs et les crises finales, et pendant lequel chacun semble écouter respectueusement les dernières instructions de sa conscience.

Tout à coup des soldats de gendarmerie mobile, précédés d’un capitaine le sabre nu, parurent sur le seuil. La salle des séances était violée. Les représentants se levèrent de tous les bancs à la fois, criant : Vive la République ! puis ils se rassirent.

Le représentant Monet resta seul debout, et d’une voix haute et indignée, qui retentissait comme un clairon dans la salle vide, ordonna aux soldats de s’arrêter.

Les soldats s’arrêtèrent, regardant les représentants d’un air ahuri.

Les soldats n’encombraient encore que le couloir de gauche, et ils n’avaient pas dépassé la tribune.

Alors le représentant Monet lut les articles 36, 37 et 68 de la Constitution.

Les articles 36 et 37 consacraient l’inviolabilité des représentants. L’article 68 destituait le président dans le cas de trahison.

Ce moment fut solennel. Les soldats écoutaient silencieusement.

Les articles lus, le représentant d’Adelswœrd, qui siégeait au premier banc inférieur de la gauche et qui était le plus près des soldats, se tourna vers eux et leur dit :

— Soldats, vous le voyez, le président de la République est un traître et veut faire de vous des traîtres. Vous violez l’enceinte sacrée de la représentation nationale. Au nom de la Constitution, au nom des lois, nous vous ordonnons de sortir.

Pendant qu’Adelswœrd parlait, le chef de bataillon commandant la gendarmerie mobile était entré.

— Messieurs, dit-il, j’ai ordre de vous inviter à vous retirer, et si vous ne vous retirez pas, de vous expulser.

— L’ordre de nous expulser ! s’écria Adelswœrd ; et tous les représentants ajoutèrent : L’ordre de qui ? Voyons l’ordre ! Qui a signé l’ordre ?

Le commandant tira un papier et le déplia. A peine l’eut-il déplié qu’il fit un mouvement pour le remettre dans sa poche ; mais le général Laidet s’était jeté sur lui et lui avait saisi le bras. Plusieurs représentants se penchèrent, et on lut l’ordre d’expulsion de l’Assemblée, signé FORTOUL, ministre de la marine.

Marc Dufraisse se tourna vers les gendarmes mobiles et leur cria :

— Soldats ! votre seule présence ici est une forfaiture. Sortez !

Les soldats semblaient indécis. Mais tout à coup une seconde colonne déboucha par la porte de droite, et, sur un geste du commandant, le capitaine cria :

— En avant ! F…..-les tous dehors !

Alors commença on ne sait quelle lutte corps à corps entre les gendarmes et les législateurs. Les soldats, le fusil au poing, entrèrent dans les bancs du sénat. Repellin, Chanay, Rantion furent violemment arrachés de leurs sièges. Deux gendarmes se ruèrent sur Marc Dufraisse, deux sur Gambon. Ils se débattirent longtemps au premier banc de droite, à la place même où avaient coutume de siéger MM. Odilon Barrot et Abbatucci. Paulin Durieu résista à la violence par la force ; il fallut trois hommes pour le détacher de son banc. Monet fut renversé sur la banquette des commissaires. Ils saisirent d’Adelswœrd à la gorge, et le jetèrent hors de sa stalle. Richardet, infirme, fut culbuté et brutalisé. Quelques-uns furent touchés par la pointe des bayonnettes ; presque tous eurent leurs vêtements déchirés.

Le commandant criait aux soldats : Faites le râteau ! Ce fut ainsi que soixante représentants du peuple furent pris au collet par le coup d’État et chassés de leurs sièges. La voie de fait compléta la trahison. L’acte matériel fut digne de l’acte moral.

Les trois derniers qui sortirent furent Fayolle, Teilhard-Latérisse et Paulin Durieu.

On leur laissa passer la grande porte du palais, et ils se trouvèrent place de Bourgogne.

La place de Bourgogne était occupée par le 42e de ligne sous les ordres du colonel Degardarens.

Entre le palais et la statue de la République qui occupait le centre de la place, une pièce de canon était braquée sur l’Assemblée, en face de la grande porte.

A côté de la pièce, des chasseurs de Vincennes chargeaient leurs armes et déchiraient des cartouches.

Le colonel Degardarens était à cheval près d’un groupe de soldats qui attira l’attention des représentants Teilhard-Latérisse, Fayolle et Paulin Durieu.

Au milieu de ce groupe se débattaient énergiquement trois hommes arrêtés criant : Vive la Constitution ! Vive la République !

Fayolle, Paulin Durieu et Teilhard-Latérisse s’approchèrent et reconnurent dans les trois prisonniers trois membres de la majorité, les représentants Toupet des Vignes, Radoult de Lafosse et Arbey.

Le représentant Arbey réclamait vivement. Comme il élevait la voix, le colonel Degardarens lui coupa la parole en ces termes qui méritent d’être conservés :

— Taisez-vous ! un mot de plus, je vous fait crosser !

Les trois représentants de la gauche, indignés, sommèrent le colonel de relâcher leurs collègues.

— Colonel, dit Fayolle, vous violez trois fois la loi.

— Je vais la violer six fois, répondit le colonel ; et il fit arrêter Fayolle, Paulin Durieu et Teilhard-Latérisse.

Les soldats reçurent l’ordre de les conduire au poste du palais en construction pour le ministère des affaires étrangères.

Chemin faisant, les six prisonniers, marchant entre deux files de bayonnettes, rencontrèrent trois autres de leurs collègues, les représentants Eugène Sue, Chanay et Benoît (du Rhône).

Eugène Sue barra le passage à l’officier qui commandait le détachement et lui dit :

— Nous vous sommons de mettre nos collègues en liberté.

— Je ne puis, répondit l’officier.

— En ce cas, complétez vos crimes, dit Eugène Sue. Nous vous sommons de nous arrêter, nous aussi.

L’officier les arrêta.

On les mena au poste du ministère projeté des affaires étrangères et de là plus tard à la caserne du quai d’Orsay. Ce ne fut qu’à la nuit que deux compagnies de ligne vinrent les chercher pour les transférer à ce dernier gîte.

Tout en les faisant placer entre les soldats, l’officier commandant les salua jusqu’à terre et leur dit avec politesse : – Messieurs, les armes de mes hommes sont chargées.

L’évacuation de la salle s’était faite, comme nous l’avons dit, tumultueusement, les soldats poussant les représentants devant eux par toutes les issues.

Les uns, et dans le nombre ceux dont nous venons de parler, sortirent par la rue de Bourgogne ; les autres furent entraînés par la salle des Pas-Perdus vers la grille qui fait face au pont de la Concorde.

La salle des Pas-Perdus a pour antichambre une espèce de salle-carrefour sur laquelle s’ouvrent l’escalier des tribunes hautes, et plusieurs portes, entre autres la grande porte vitrée de la galerie qui aboutit aux appartements du président de l’Assemblée.

Parvenus à cette salle-carrefour qui est contiguë à la petite rotonde où est la porte latérale de sortie du palais, les soldats laissèrent libres les représentants.

Il se forma là en quelques instants un groupe dans lequel les représentants Canet et Favreau prirent la parole. Un cri s’éleva : Allons chercher Dupin, traînons-le ici, s’il le faut !

On ouvrit la porte vitrée et l’on se précipita dans la galerie. Cette fois, M. Dupin était chez lui. M. Dupin, ayant appris que les gendarmes avaient fait évacuer la salle, était sorti de sa cachette. L’Assemblée étant terrassée, Dupin se dressait debout. La loi étant prisonnière, cet homme se sentait délivré.

Le groupe de représentants conduit par MM. Canet et Favreau le trouva dans son cabinet.

Là s’engagea un dialogue. Les représentants sommèrent le président de se mettre à leur tète et de rentrer dans la salle, lui l’homme de l’Assemblée, avec eux les hommes de la Nation.

M. Dupin refusa net, tint bon, fut très ferme, se cramponna héroïquement à son néant.

— Que voulez-vous que je fasse ? disait-il, mêlant à ses protestations effarées force axiomes de droit et citations latines, instinct des oiseaux jaseurs qui débitent tout leur répertoire quand ils ont peur. Que voulez-vous que je fasse ? Qui suis-je ? Que puis-je ? je ne suis rien. Personne n’est plus rien. Ubi nihil, nihil. La force est là. Où il y a la force, le peuple perd ses droits. Novus nascitur ordo. Prenez-en votre parti. Je suis bien obligé de me résigner, moi. Dura lex, sed lex. Loi selon la nécessité, entendons-nous bien, et non loi selon le droit. Mais qu’y faire ? Qu’on me laisse tranquille. Je ne peux rien, je fais ce que je peux. Ce n’est pas la bonne volonté qui me manque. Si j’avais quatre hommes et un caporal, je les ferais tuer.

— Cet homme ne connaît que la force, dirent les représentants ; eh bien, usons de la force.

On lui fit violence, on lui passa une écharpe comme une corde autour du cou, et, comme on l’avait dit, on le traîna vers la salle, se débattant, réclamant sa « liberté », se lamentant, se rebiffant, – je dirais ruant, si le mot n’était pas noble. Quelques minutes après l’évacuation, cette salle des Pas-Perdus, qui venait de voir passer les représentants empoignés par les gendarmes, vit passer M. Dupin empoigné par les représentants.

On n’alla pas loin. Les soldats barraient la grande porte ouverte à deux battants. Le colonel Espinasse accourut, le commandant de la gendarmerie accourut. On voyait passer de la poche du commandant les pommeaux d’une paire de pistolets.

Le colonel était pâle, le commandant était pâle, M. Dupin était blême. Des deux côtés on avait peur. M. Dupin avait peur du colonel ; le colonel, certes, n’avait pas peur de M. Dupin, mais derrière cette risible et misérable figure il voyait se dresser quelque chose de terrible, son crime, et il tremblait. Il y a dans Homère une scène où Némésis apparaît derrière Thersite.

M. Dupin resta quelques moments interdit, abruti et muet.

Le représentant Gambon lui cria :

— Parlez donc, monsieur Dupin, la gauche ne vous interrompt pas.

Alors, la parole des représentants dans les reins, la bayonnette des soldats devant la poitrine, le malheureux parla. Ce qui sortit de sa bouche en ce moment, ce que le président de l’Assemblée souveraine de France balbutia devant les gendarmes à cette minute suprême, on ne saurait le recueillir.

Ceux qui ont entendu ces derniers hoquets de la lâcheté agonisante se sont hâtés d’en purifier leurs oreilles. Il paraît pourtant qu’il bégaya quelque chose comme ceci :

— Vous êtes la force, vous avez des bayonnettes, j’invoque le droit, et je m’en vais. J’ai l’honneur de vous saluer.

Il s’en alla.

On le laissa s’en aller. Au moment de sortir, il se retourna et laissa encore tomber quelques mots. Nous ne les ramasserons pas. L’histoire n’a pas de hotte.

IX. Une fin pire que la mortModifier

Nous voudrions laisser là, pour n’en plus reparler jamais, cet homme qui avait porté trois ans ce titre auguste : Président de l’Assemblée nationale de France, et qui n’avait su être que le domestique de la majorité. Il trouva moyen à sa dernière heure de descendre encore plus bas qu’on ne l’aurait cru possible, même à lui. Sa carrière à l’Assemblée avait été d’un valet, sa fin fut d’un laquais.

L’attitude inouïe que M. Dupin eut devant les gendarmes, en grimaçant son semblant de protestation, autorisa même des soupçons. Gambon s’écria : – Il résiste comme un complice. Il savait tout.

Nous croyons ces soupçons injustes. M. Dupin ne savait rien. Qui donc, parmi les machinateurs du coup d’État, eût pris la peine de s’assurer son adhésion ? Corrompre M. Dupin ! était-ce possible ? Et puis, à quoi bon ? Le payer ? Pourquoi ? c’est de l’argent perdu quand la peur suffit. Il y a des connivences toutes faites d’avance. La couardise est la vieille complaisante de la félonie. Le sang de la loi versé est vite essuyé. Derrière l’assassin qui tient le poignard arrive le trembleur qui tient l’éponge.

Dupin s’enfuit dans son cabinet. On l’y suivit.

— Mon Dieu, s’écria-t-il, on ne comprend donc pas que je veux rester en paix !

On le torturait en effet depuis le matin pour extraire de lui une impossible parcelle de courage.

— Vous me maltraitez plus que les gendarmes, disait-il. Les représentants s’installèrent dans son cabinet, s’assirent à sa table pendant qu’il gémissait et bougonnait sur un fauteuil, et rédigèrent un procès-verbal de ce qui venait de se passer, voulant laisser dans les archives trace officielle de l’attentat.

Le procès-verbal terminé, le représentant Canet en donna lecture au président et lui présenta une plume.

— Que voulez-vous que je fasse de ça ? dit-il.

— Vous êtes le président, répondit Canet. C’est notre dernière séance. Votre devoir est d’en signer le procès-verbal.

Cet homme refusa.

X. La Porte noireModifier

M. Dupin est une honte incomparable.

Plus tard il accepta le paiement. Il paraît qu’il fut quelque chose comme procureur général à la cour de cassation.

M. Dupin rend à Louis Bonaparte le service d’être à sa place le dernier des hommes.

Continuons cette sombre histoire.

Les représentants de la droite, dans le premier effarement du coup d’État, coururent en grand nombre chez M. Daru, qui était vice-président de l’Assemblée et en même temps un des présidents de la réunion des Pyramides. Cette réunion avait toujours appuyé la politique de l’Elysée, mais sans croire à des préméditations de coup d’État. M. Daru demeurait rue de Lille, n° 75.

Vers dix heures du matin, une centaine environ de ces représentants étaient rassemblés chez M. Daru. Ils résolurent de tenter de pénétrer dans le lieu des séances de l’Assemblée. La rue de Lille débouche dans la rue de Bourgogne, presque en face de la petite porte qui donne entrée dans le palais, et qu’on nomme la Porte Noire.

Ils se dirigèrent vers cette porte, M. Daru en tête. Ils se tenaient sous le bras et marchaient trois par trois. Quelques-uns avaient revêtu leurs écharpes. Ils les ôtèrent plus tard. La Porte Noire, entr’ouverte comme à l’ordinaire, n’était gardée que par deux factionnaires.

Quelques-uns des plus indignés, M. de Kerdrel entre autres, se précipitèrent vers cette porte et cherchèrent à la franchir. Mais elle fut violemment refermée, et il y eut là, entre les représentants et les sergents de ville qui accoururent, une sorte de lutte où un représentant eut le poignet foulé.

En même temps, un bataillon rangé en ligne sur la place de Bourgogne s’ébranla et arriva au pas de course sur le groupe des représentants.

M. Daru, très noble et très ferme, fit signe au commandant d’arrêter ; le bataillon fit halte, et M. Daru, au nom de la Constitution et en sa qualité de vice-président de l’Assemblée, somma les soldats de mettre bas les armes et de livrer passage aux représentants du peuple souverain.

Le commandant du bataillon répliqua par l’injonction de vider la rue immédiatement, déclarant qu’il n’y avait plus d’Assemblée ; que, quant à lui, il ne savait pas ce que c’était que des représentants du peuple, et que, si les personnes qu’il avait devant lui ne se retiraient pas de gré, il les expulserait de force.

— Nous ne céderons qu’à la violence, dit M. Daru.

— Vous êtes en forfaiture, ajouta M. de Kerdrel.

L’officier donna ordre de charger.

Les compagnies s’avancèrent en rangs serrés.

Il y eut un moment de confusion. Presque un choc. Les représentants refoulés violemment refluèrent dans la rue de Lille. Quelques-uns tombèrent. Plusieurs membres de la droite furent roulés dans la boue par les soldats. L’un d’eux, M. Etienne, reçut dans l’épaule un coup de crosse. Ajoutons sans transition que, huit jours après, M. Etienne était membre de cette chose qu’on a appelée la Commission Consultative. Il trouvait bon le coup d’État, y compris le coup de crosse.

On revint chez M. Daru ; chemin faisant, le groupe dispersé se rallia et se recruta même de quelques survenants.

— Messieurs, dit M. Daru, le président nous fait défaut, la salle nous est fermée. Je suis vice-président, ma maison est le palais de l’Assemblée.

Il fit ouvrir un grand salon, et les représentants de la droite s’y installèrent. On y délibéra d’abord assez tumultueusement. Cependant M. Daru fit observer que les moments étaient précieux, et le silence se rétablit.

La première mesure à prendre était évidemment la déchéance du président de la République, en vertu de l’article 68 de la Constitution. Quelques représentants, de ceux que j’avais servi à baptiser et qu’on appelait burgraves, s’assirent autour d’une table et préparèrent la rédaction de l’acte de déchéance.

Comme ils allaient en donner lecture, un représentant qui arrivait du dehors se présenta à la porte du salon et déclara à l’assemblée que la rue de Lille s’emplissait de troupes et qu’on allait cerner l’hôtel.

Il n’y avait pas une minute à perdre.

M. Benoist d’Azy dit : – Messieurs, allons à la mairie du Xe arrondissement, nous pourrons délibérer là sous la protection de la 10e légion dont notre collègue, le général Lauriston, est colonel.

L’hôtel de M. Daru avait une issue sur les derrières par une petite porte qui était au fond du jardin. Beaucoup de représentants sortirent par là.

M. Daru se disposait à les suivre. Il ne restait plus que lui dans le salon avec M. Odilon Barrot et deux ou trois autres quand la porte s’ouvrit. Un capitaine entra et dit à M. Daru :

— Monsieur le comte, vous êtes mon prisonnier.

— Où dois-je vous suivre ? demanda M. Daru.

— J’ai ordre de vous garder à vue dans votre maison.

L’hôtel, en effet, était occupé militairement ; et c’est ainsi que M. Daru fut empêché d’assister à la séance de la mairie du Xe arrondissement.

L’officier laissa sortir M. Odilon Barrot.

XI. La Haute CourModifier

Pendant que ceci se passait sur la rive gauche, vers midi, on remarquait dans la grande salle des Pas-Perdus du palais de justice un homme qui allait et venait. Cet homme, soigneusement boutonné dans son paletot, semblait accompagné à distance de plusieurs souteneurs possibles ; de certaines aventures de police ont des auxiliaires dont la figure à double sens inquiète les passants, si bien qu’on se demande : Sont-ce des magistrats ? sont-ce des voleurs ? L’homme au paletot boutonné errait de porte en porte, de couloir en couloir, échangeant des signes d’intelligence avec les espèces d’estafiers qui le suivaient, puis revenait dans la grand’salle, arrêtait au passage les avocats, les avoués, les huissiers, les commis-greffiers, les garçons de salle, et répétait à tous à voix basse, de façon à ne pas être entendu des passants, la même question ; à cette question les uns répondaient : oui ; non, disaient les autres. Et l’homme se remettait à rôder dans le palais de justice avec la mine d’un limier en quête.

C’était le commissaire de police de l’Arsenal.

Que cherchait-il ?

La Haute Cour.

Que faisait la Haute Cour ?

Elle se cachait.

Pourquoi faire ? Pour juger ?

Oui et non.

Le commissaire de police de l’Arsenal avait reçu le matin du préfet Maupas l’ordre de chercher partout où elle serait la Haute Cour de justice, si par aventure elle croyait devoir se réunir. Confondant la Haute Cour avec le conseil d’État, le commissaire de police était allé d’abord au quai d’Orsay. N’y ayant rien trouvé, pas même le conseil d’État, il était revenu à vide et s’était dirigé à tout hasard vers le palais de justice, pensant que puisqu’il avait à chercher la justice, il la trouverait peut-être là.

Ne la trouvant pas, il s’en alla.

La Haute Cour s’était pourtant réunie.

Où et comment ? on va le voir :

A l’époque dont nous écrivons en ce moment l’histoire, avant les reconstructions actuelles des vieux édifices de Paris, quand on abordait le palais de justice par la cour de Harlay, un escalier peu majestueux vous conduisait, en tournant, dans un long corridor, nommé galerie Mercière. Vers le milieu de ce corridor, on rencontrait deux portes, l’une à droite qui menait à la cour d’appel, l’autre à gauche qui menait à la cour de cassation. La porte de gauche ouvrait à deux battants sur une ancienne galerie, dite de Saint-Louis, récemment restaurée, et qui sert aujourd’hui de salle des Pas-Perdus aux avocats de la cour de cassation. Une statue de saint Louis en bois faisait face à la porte d’entrée. Une entrée, pratiquée dans un pan coupé à droite de cette statue, débouchait sur un couloir tournant terminé par une sorte de cul-de-sac que fermaient en apparence deux doubles portes. Sur la porte de droite on lisait : Cabinet de M. le premier président ; sur la porte de gauche : Chambre du conseil. Entre les deux portes on avait ménagé, pour servir de passage aux avocats qui allaient à la salle de la chambre civile, qui est l’ancienne grand’chambre du parlement, une sorte de boyau étroit et obscur dans lequel, selon l’expression de l’un d’eux, on aurait pu commettre tous les crimes impunément.

Si on laissait de côté le cabinet du premier président et si l’on ouvrait la porte sur laquelle était écrit Chambre du conseil, on traversait une grande pièce, meublée d’une vaste table en fer à cheval qu’entouraient des chaises vertes. Au fond de cette chambre, qui servait en 1793 de salle de délibération aux jurés du tribunal révolutionnaire, une porte coupée dans la boiserie donnait entrée dans un petit couloir où l’on trouvait deux portes, à droite la porte du cabinet du président de la chambre criminelle, à gauche la porte de la buvette. – A mort, et allons dîner ! – ces choses se touchent depuis des siècles. Une troisième porte fermait l’extrémité de ce couloir. Cette porte était, pour ainsi dire, la dernière du palais de justice, la plus lointaine, la plus inconnue, la plus perdue ; elle s’ouvrait sur ce qu’on appelle la bibliothèque de la cour de cassation, spacieuse salle en forme d’équerre, éclairée de deux fenêtres donnant sur le grand préau intérieur de la Conciergerie, meublée de quelques chaises de cuir, d’une grande table à tapis vert, et de livres de droit couvrant les murs du plancher jusqu’au plafond.

Cette salle, on le voit, est la plus retirée et la plus cachée qu’il y ait dans le palais.

Ce fut là, dans cette salle, qu’arrivèrent successivement le 2 décembre, vers onze heures du matin, plusieurs hommes vêtus de noir, sans robes, sans insignes, effarés, désorientés, hochant la tête et se parlant bas. Ces hommes tremblants, c’était la Haute Cour de justice.

La Haute Cour de justice se composait, aux termes de la Constitution, de sept magistrats : un président, quatre juges et deux suppléants choisis par la cour de cassation parmi ses propres membres et renouvelés tous les ans.

En décembre 1851 ces sept juges suprêmes s’appelaient Hardouin, Pataille, Moreau, Delapalme, Cauchy, Grandet et Quénaut ; les deux derniers, suppléants.

Ces hommes, à peu près obscurs, avaient des antécédents quelconques. M. Cauchy, il y a quelques années président de chambre à la cour royale de Paris, homme doux et facilement effrayé, était le frère du mathématicien membre de l’Institut, à qui l’on doit le calcul des ondes sonores, et de l’ancien greffier archiviste de la chambre des pairs. M. Delapalme avait été avocat général, fort mêlé aux procès de presse sous la restauration ; M. Pataille avait été député du centre sous la monarchie de juillet ; M. Moreau (de la Seine) était remarquable en cela qu’on l’avait surnommé de la Seine pour le distinguer de M. Moreau (de la Meurthe), lequel de son côté était remarquable en ceci qu’on l’avait surnommé de la Meurthe pour le distinguer de M. Moreau (de la Seine). Le premier suppléant, M. Grandet, avait été président de chambre à Paris. J’ai lu de lui cet éloge : « On ne lui connaît ni caractère ni opinion quelconque. » Le second suppléant, M. Quénaut, libéral, député, fonctionnaire, avocat général, conservateur, docte, obéissant, était parvenu, se faisant de tout un échelon, à la chambre criminelle de la cour de cassation, où il se signalait parmi les sévères. 1848 avait choqué sa notion du droit ; il avait donné sa démission après le 24 février ; il ne l’a pas donnée après le 2 décembre.

M. Hardouin, qui présidait la Haute Cour, était un ancien président d’assises, homme religieux, janséniste rigide, noté parmi ses collègues comme « magistrat scrupuleux », vivant dans Port-Royal, lecteur assidu de Nicolle, de la race des vieux parlementaires du Marais qui allaient au palais de justice montés sur une mule ; la mule était maintenant passée de mode, et qui fût allé chez le président Hardouin n’eût pas plus trouvé l’entêtement dans son écurie que dans sa conscience.

Le matin du 2 décembre, à neuf heures, deux hommes montaient l’escalier de M. Hardouin, rue de Condé, n° 10, et se rencontraient à sa porte. L’un était M. Pataille ; l’autre, un des membres les plus considérables du barreau de la cour de cassation, l’ancien constituant Martin (de Strasbourg). M. Pataille venait se mettre à la disposition de M. Hardouin.

La première pensée de Martin (de Strasbourg), en lisant les affiches du coup d’État, avait été pour la Haute Cour. M. Hardouin fit passer M. Pataille dans une pièce voisine de son cabinet et reçut Martin (de Strasbourg) comme un homme auquel on ne désire pas parler devant témoins. Mis en demeure par Martin (de Strasbourg) de convoquer la Haute Cour, il pria qu’on le laissât « faire » ; déclara que la Haute Cour « ferait son devoir » ; mais qu’il fallait avant tout qu’il « conférât avec ses collègues », et termina par ce mot : – Ce sera fait aujourd’hui ou demain. – Aujourd’hui ou demain ! s’ écria Martin (de Strasbourg) ; monsieur le président, le salut de la République, le salut du pays dépend peut-être de ce que la Haute Cour fera ou ne fera pas. Votre responsabilité est considérable, songez-y. Quand on est la Haute Cour de justice, on ne fait pas son devoir aujourd’hui ou demain, on le fait tout de suite, sur l’heure, sans perdre une minute, sans hésiter un instant. Martin (de Strasbourg) avait raison, la justice c’est toujours aujourd’hui.

Martin (de Strasbourg) ajouta : – S’il vous faut un homme pour les actes énergiques, je m’offre. – M. Hardouin déclina l’offre, affirma qu’il ne perdrait pas un moment, et pria Martin (de Strasbourg) de le laisser « conférer » avec son collègue M. Pataille.

Il convoqua en effet la Haute Cour pour onze heures, et il fut convenu qu’on se réunirait dans la salle de la bibliothèque.

Les juges furent exacts. A onze heures et quart ils étaient tous réunis. M. Pataille arriva le dernier.

Ils prirent séance au bout de la grande table verte. Ils étaient seuls dans la bibliothèque.

Nulle solennité. Le président Hardouin ouvrit ainsi la délibération : – Messieurs, il n’y a point à exposer la situation, tout le monde sait de quoi il s’agit.

L’article 68 de la Constitution était impérieux. Il avait fallu que la Haute Cour se réunît, sous peine de forfaiture. On gagna du temps, on se constitua, on nomma greffier de la Haute Cour M. Bernard, greffier en chef de la cour de cassation, on l’envoya chercher, et en l’attendant on pria le bibliothécaire, M. Denevers, de tenir la plume. On convint d’une heure et d’un lieu où l’on se réunirait le soir. On s’entretint de la démarche du constituant Martin (de Strasbourg), dont on se fâcha presque comme d’un coup de coude donné par la politique à la justice. On parla un peu du socialisme, de la montagne et de la république rouge, et un peu aussi de l’arrêt qu’on avait à prononcer. On causa, on conta, on blâma, on conjectura, on traîna. Qu’attendait-on ?

Nous avons raconté ce que le commissaire de police faisait de son côté.

Et, à ce propos, quand on songeait, parmi les complices du coup d’État, que le peuple pouvait, pour sommer la Haute Cour de faire son devoir, envahir le palais de justice, et que jamais il n’irait la chercher où elle était, on trouvait cette salle bien choisie ; mais quand on songeait que la police viendrait sans doute aussi pour chasser la Haute Cour et qu’elle ne parviendrait peut-être pas à la trouver, chacun déplorait à part soi le choix de la salle. On avait voulu cacher la Haute Cour, on y avait trop réussi. Il était douloureux de penser que peut-être, quand la police et la force armée arriveraient, les choses seraient trop avancées et la Haute Cour trop compromise.

On avait constitué un greffe, maintenant il fallait constituer un parquet. Deuxième pas, plus grave que le premier.

Les juges temporisaient, espérant que la chance finirait par se décider d’un côté ou de l’autre, soit pour l’Assemblée, soit pour le président, soit contre le coup d’État, soit pour, et qu’il y aurait un vaincu, et que la Haute Cour pourrait alors en toute sécurité mettre la main sur le collet de quelqu’un.

Ils débattirent longuement la question de savoir s’ils décréteraient immédiatement le président d’accusation ou s’ils rendraient un simple arrêt d’information. Ce dernier parti fut adopté.

Ils rédigèrent donc un arrêt. Non l’arrêt honnête et brutal qui a été placardé par les soins des représentants de la gauche et publié, et où se trouvent ces mots de mauvais goût, crime et haute trahison ; cet arrêt, arme de guerre, n’a jamais existé autrement que comme projectile. La sagesse, quand on est juge, consiste quelquefois à rendre un arrêt qui n’en est pas un, un de ces arrêts qui n’engagent pas, où l’on met tout au conditionnel, où l’on n’incrimine personne et où l’on ne qualifie rien. Ce sont des espèces d’interlocutoires qui permettent d’attendre et de voir venir ; lorsqu’on est des hommes sérieux, il ne faut pas, dans les conjonctures délicates, mêler inconsidérément aux événements possibles cette brusquerie qu’on appelle la justice. La Haute Cour s’en rendit compte ; elle rédigea un arrêt prudent ; cet arrêt n’est pas connu ; il est publié ici pour la première fois. Le voici. C’est un chef-d’œuvre du genre oblique. EXTRAIT

DU REGISTRE DE LA HAUTE COUR DE JUSTICE « La Haute Cour de justice

» Vu l’article 68 de la Constitution ;

» Attendu que des placards imprimés, commençant par ces mots : Le président de la République… et portant, à la fin, la signature Louis-Napoléon Bonaparte et de Morny, ministre de l’intérieur, lesdits placards portant, entre autres mesures, dissolution de l’Assemblée nationale, ont été affichés aujourd’hui même, sur les murs de Paris, que ce fait de la dissolution de l’Assemblée nationale par le président de la République serait de nature à réaliser le cas prévu par l’article 68 de la Constitution et rend indispensable aux termes dudit article la réunion de la Haute Cour ;

» Déclare que la Haute Cour de justice est constituée, nomme… pour remplir près d’elle les fonctions du ministère public ; pour remplir les fonctions de greffier M. Bernard, greffier en chef de la cour de cassation, et, pour procéder ultérieurement dans les termes dudit article 68 de la Constitution, s’ajourne à demain trois décembre, heure de midi.

» Fait et délibéré en la chambre du conseil, où siégeaient MM. Hardouin, président ; Pataille, Moreau, Delapalme et Cauchy, juges, le 2 décembre 1851. » Les deux suppléants, MM. Grandet et Quénaut, offrirent de signer l’arrêt, mais le président jugea plus régulier de ne prendre que les signatures des titulaires, les suppléants étant sans qualité quand la cour se trouve au complet.

Cependant il était une heure, la nouvelle commençait à se répandre au palais qu’un décret de déchéance avait été rendu contre Louis Bonaparte par une portion de l’Assemblée ; un des juges, sorti pendant la délibération, rapporta ce bruit à ses collègues. Ceci coincida avec un accès d’énergie. Le président fit observer qu’il serait à propos de nommer un procureur général.

Ici, difficulté. Qui nommer ? Dans tous les procès précédents, on avait toujours choisi pour procureur général près la Haute Cour le procureur général près la cour d’appel de Paris. Pourquoi innover ? on s’en tint audit procureur général de la cour d’appel. Ce procureur général était pour l’instant M. de Royer, qui avait été garde des sceaux de M. Bonaparte. Difficulté nouvelle et longue discussion.

M. de Royer accepterait-il ? M. Hardouin se chargea d’aller lui porter l’offre. Il n’y avait que la galerie Mercière à traverser.

M. de Royer était dans son cabinet. L’offre le gêna fort. Il resta interdit du choc. Accepter, c’était sérieux ; refuser, c’était grave.

La forfaiture était là. Le 2 décembre, à une heure après midi, même pour un procureur général, le coup d’État était encore un crime. M. de Royer, ne sachant pas si la haute trahison réussirait, se hasardait à la qualifier dans l’intimité et baissait les yeux avec une noble pudeur devant cette violation des lois à laquelle, trois mois plus tard, beaucoup de robes de pourpre, y compris la sienne, ont prêté serment. Mais son indignation n’allait pas jusqu’à l’accusation. L’accusation parle tout haut ; de Royer n’en était encore qu’au murmure. Il était perplexe.

M. Hardouin comprit cette situation de conscience. Insister eût été excessif, il se retira.

Il rentra dans la salle où ses collègues l’attendaient Cependant le commissaire de police de l’Arsenal était revenu.

Il avait fini par réussir à « déterrer » – ce fut son mot – la Haute Cour. Il pénétra jusqu’à la chambre du conseil de la chambre civile ; il n’avait encore dans ce moment-là d’autre escorte que les quelques agents du matin. Un garçon passait, le commissaire lui demanda la Haute Cour. – La Haute Cour ? dit le garçon, qu’est-ce que c’est que ça ? – A tout hasard le garçon avertit le bibliothécaire, qui vint. Quelques paroles s’échangèrent entre M. Denevers et le commissaire :

— Que demande-vous ?

— La Haute Cour.

— Qui êtes-vous ?

— Je demande la Haute Cour.

— Elle est en séance.

— Où siège-t-elle ?

— Ici.

Et le bibliothécaire indiqua la porte.

— C’est bien, dit le commissaire.

Il n’ajouta pas un mot et rentra dans la galerie Mercière.

Nous venons de dire qu’il n’était accompagné en ce moment-là que de quelques agents.

La Haute Cour était en séance en effet. Le président rendait compte aux juges de sa visite au procureur général. Tout à coup on entend un tumulte de pas dans le couloir qui mène de la chambre du conseil à la salle où l’on délibérait. La porte s’ouvre brusquement. Des bayonnettes apparaissent, et au milieu des bayonnettes un homme en paletot boutonné avec une ceinture tricolore sur son paletot.

Les magistrats regardent, stupéfaits.

— Messieurs, dit l’homme, dispersez-vous sur-le-champ.

Le président Hardouin se lève.

— Que veut dire ceci ? qui êtes-vous ? savez-vous à qui vous parlez ?

— Je le sais. Vous êtes la Haute Cour, et je suis le commissaire de police.

— Eh bien ?

— Allez-vous-en.

Il y avait là trente-cinq gardes municipaux commandés par un lieutenant et tambour en tête.

— Mais… dit le président.

Le commissaire l’interrompit par ces paroles qui sont textuelles :

— Monsieur le président, je n’entamerai point de lutte oratoire avec vous. J’ai des ordres et je vous les transmets. Obéissez.

— A qui ?

— Au préfet de police.

Le président fit cette question étrange qui impliquait l’acceptation d’un ordre :

— Avez-vous un mandat ?

Le commissaire répondit :

— Oui.

Et il tendit au président un papier.

Les juges étaient pâles.

Le président déplia le papier ; M. Cauchy avançait la tête par-dessus l’épaule de M. Hardouin. Le président lut :

« Ordre de disperser la Haute Cour, et, en cas de refus, d’arrêter MM. Bérenger, Rocher, de Boissieux, Pataille et Hello. »

Et se tournant vers les juges, le président ajouta :

« Signé MAUPAS. »

Puis, s’adressant au commissaire, il reprit :

— Il y a erreur. Ces noms-là ne sont pas les nôtres. MM. Bérenger, Rocher et de Boissieux ont fait leur temps et ne sont plus juges de la Haute Cour ; quant à M. Hello, il est mort.

La Haute Cour en effet était temporaire et renouvelable ; le coup d’État brisait la Constitution, mais ne la connaissait pas. Le mandat signé Maupas était applicable à la précédente Haute Cour. Le coup d’État s’était fourvoyé sur une vieille liste. Etourderie d’assassins.

— Monsieur le commissaire de police, continua le président, vous le voyez, ces noms-la ne sont pas les nôtres.

— Cela m’est égal, répliqua le commissaire. Que ce mandat s’applique ou ne s’applique pas à vous, dispersez-vous, ou je vous arrête tous.

Et il ajouta :

— Sur-le-champ.

Les juges se turent ; un d’eux prit sur la table une feuille volante qui était l’arrêt rendu par eux et mit ce papier dans sa poche, et ils s’en allèrent.

Le commissaire leur montra la porte où étaient les bayonnettes, et dit :

— Par là.

Ils sortirent par le couloir entre deux haies de soldats. Le peloton de garde républicaine les escorta jusque dans la galerie Saint-Louis.

Là on les laissa libres, la tête basse.

Il était environ trois heures.

Pendant que ces choses s’accomplissaient dans la bibliothèque, tout à côté, dans l’ancienne grand’chambre du parlement, la cour de cassation siégeait et jugeait comme à son ordinaire, sans rien sentir de ce qui se passait près d’elle. Il faut croire que la police n’a pas d’odeur.

Finissons-en tout de suite de cette Haute Cour.

Le soir, à sept heures et demie, les sept juges se réunirent chez l’un d’eux, celui qui avait emporté l’arrêt, dressèrent procès-verbal, rédigèrent une protestation, et, comprenant le besoin de remplir la ligne laissée en blanc dans leur arrêt, nommèrent sur la proposition de M. Quénaut, procureur général M. Renouard, leur collègue à la cour de cassation. M. Renouard, immédiatement averti, accepta.

Ils se réunirent une dernière fois le lendemain 3, à onze heures du matin, une heure avant l’heure indiquée dans l’arrêt qu’on a lu plus haut, encore dans la bibliothèque de la cour de cassation, M. Renouard présent. Acte lui fut donné de son acceptation et de ce qu’il déclarait requérir l’information. L’arrêt rendu fut porté par M. Quénaut au grand greffe et transcrit immédiatement sur le registre des délibérations intérieures de la cour de cassation, la Haute Cour n’ayant point de registre spécial et ayant, dès l’origine, décidé qu’elle se servirait du registre de la cour de cassation. A la suite de l’arrêt, on transcrivit deux pièces désignées ainsi sur le registre : 1° Procès-verbal constatant l’intervention de la police pendant le délibéré de l’arrêt précédent ; 2° Donné acte de l’acceptation de M. Renouard pour les fonctions de procureur général. En outre, sept copies de ces diverses pièces, faites de la main des juges eux-mêmes et signées d’eux tous, furent mises en lieu sûr, ainsi qu’un calepin sur lequel avaient été transcrites, dit-on, cinq autres décisions secrètes relatives au coup d’État.

Cette page du registre de la cour de cassation existe-t-elle encore à l’heure qu’il est ? Est-il vrai, comme on l’a affirmé, que le préfet Maupas se soit fait apporter le registre et ait déchiré la feuille où était l’arrêt ? Nous n’avons pu éclaircir ce point ; le registre maintenant n’est communiqué à personne, et les employés du grand greffe sont muets.

Tels sont les faits. Résumons-les.

Si cette cour appelée haute eût été de tempérament à concevoir une telle idée que celle de faire son devoir, une fois réunie, se constituer était l’affaire de quelques minutes ; elle eût procédé résolûment et rapidement, elle eût nommé procureur général quelque homme énergique tenant à la cour de cassation, du parquet, comme Freslon, ou du barreau, comme Martin (de Strasbourg). En vertu de l’article 68 et sans attendre les actes de l’Assemblée, elle eût rendu un arrêt qualifiant le crime, lancé contre le président et ses complices un décret de prise de corps, et ordonné le dépôt de la personne de Louis Bonaparte dans une maison de force. De son côté le procureur général eût lancé un mandat d’arrêt. Tout cela pouvait être terminé à onze heures et demie, et à ce moment aucune tentative n’avait encore été faite pour disperser la Haute Cour. Ces premiers actes accomplis, la Haute Cour pouvait, en sortant par une porte condamnée qui communique avec la salle des Pas-Perdus, descendre dans la rue et y proclamer, à la face du peuple, son arrêt. Elle n’eût, à cette heure, rencontré aucun obstacle. Enfin, et dans tous les cas, elle devait siéger en costume, dans un prétoire, avec tout l’appareil de la magistrature ; l’agent de police et les soldats se présentant, enjoindre aux soldats, qui eussent obéi peut-être, d’arrêter l’agent ; les soldats désobéissant, se laisser traîner solennellement en prison, afin que le peuple vît sous ses yeux, là, dans la rue, le pied fangeux du coup d’État posé sur la robe de la Justice.

Au lieu de cela, qu’a fait la Haute Cour ?

On vient de le voir.

— Allez-vous-en.

— Nous nous en allons.

On se figure autrement le dialogue de Mathieu Molé avec Vidocq.

XII. Mairie du Xe arrondissementModifier

Les représentants, sortis de chez M. Daru, se rejoignirent et se rallièrent dans la rue. Là on délibéra sommairement, de groupe à groupe. On était nombreux. On pouvait en moins d’une heure, par des avertissements à domicile, rien que sur la rive gauche, vu l’urgence, réunir plus de trois cents membres. Mais où se réunirait-on ? chez Lemardelay ? la rue Richelieu était gardée ; à la salle Martel ? c’était bien loin. On comptait sur la 10e légion qui avait pour colonel le général Lauriston ; on s’en tint à la mairie du Xe arrondissement. D’ailleurs le trajet était assez court et l’on n’avait pas besoin de passer les ponts.

On se forma en colonne et l’on se mit en marche.

M. Daru, nous l’avons dit, demeurait rue de Lille, dans le voisinage de l’Assemblée. Tout le tronçon de la rue de Lille compris entre sa maison et le palais Bourbon était occupé par l’infanterie. Le dernier peloton barrait sa porte ; mais il ne la barrait qu’à droite, et non à gauche. Les représentants sortant de chez M. Daru se dirigèrent du côté de la rue des Saints-Pères et laissèrent les soldats derrière eux. La troupe en ce moment-là n’avait pas d’autre instruction que de les empêcher de se réunir au palais de l’Assemblée ; ils purent paisiblement se ranger en colonne dans la rue et partir. S’ils eussent pris à droite au lieu de prendre à gauche, on leur eût fait obstacle. Mais il n’y avait point d’ordre pour cela ; ils passèrent à travers une lacune de la consigne.

Ceci donna, une heure après, un accès de colère à Saint-Arnaud.

Chemin faisant, de nouveaux représentants survenaient, et la colonne grossissait. Les membres de la droite étant la plupart logés dans le faubourg Saint-Germain, la colonne se composait presque entièrement d’hommes de la majorité.

Au coin du palais d’Orsay, ils rencontrèrent un groupe de membres de la gauche qui s’étaient ralliés après la sortie du palais de l’Assemblée, et qui délibéraient. C’étaient les représentants Esquiros, Marc Dufraisse, Victor Hennequin, Colfavru et Chamiot.

Ceux qui marchaient en tête de la colonne se détachèrent, vinrent au groupe et dirent : – Venez avec nous.

— Où allez-vous ? demanda Marc Dufraisse.

— A la mairie du Xe arrondissement.

— Qu’y faire ?

— Y décréter la déchéance de Louis Bonaparte.

— Et ensuite ?

— Ensuite nous nous rendrons en corps au palais de l’Assemblée, nous nous ferons jour à travers les résistances, et du haut du perron nous lirons le décret de déchéance aux soldats.

— C’est bien, nous en sommes, dit Marc Dufraisse. Les cinq membres de la gauche se mirent en marche à quelque distance de la colonne. Plusieurs de leurs amis qui s’y étaient mêlés vinrent les retrouver ; et, nous constatons ici un fait sans lui donner plus d’importance qu’il n’en a, les deux fractions de l’Assemblée représentées dans cette réunion improvisée marchèrent vers la mairie désignée sans se confondre, chacune des deux côtés de la rue. Le hasard fit que les hommes de la majorité tinrent la droite de la rue et les hommes de la minorité la gauche.

Personne n’avait d’écharpe. Aucun signe extérieur ne les faisait reconnaître. Les passants les regardaient avec surprise et ne semblaient pas comprendre ce que c’était que cette procession d’hommes silencieux dans les rues solitaires du faubourg Saint-Germain. Une partie de Paris ne connaissait pas encore le coup d’État.

Stratégiquement, comme point de défense, la mairie du Xe arrondissement était mal choisie. Située dans une rue étroite, dans ce court tronçon de la rue de Grenelle-Saint-Germain qui est entre la rue des Saints-Pères et la rue du Sépulcre, voisine du carrefour de la Croix-Rouge auquel les troupes peuvent arriver de tant de points différents, la mairie du Xe arrondissement, resserrée, dominée et bloquée de toutes parts, était une chétive citadelle pour la représentation nationale attaquée. Il est vrai qu’on n’avait pas plus le choix de la citadelle qu’on n’eut plus tard le choix du général.

L’arrivée à la mairie put sembler de bon augure. La grande porte cochère, qui donne sur une cour carrée, était fermée ; elle s’ouvrit. Le poste de garde nationale, composé d’une vingtaine d’hommes, prit les armes et rendit les honneurs militaires à l’Assemblée. Les représentants entrèrent ; un adjoint les reçut avec respect au seuil de la mairie.

— Le palais de l’Assemblée est fermé par les troupes, dirent les représentants, nous venons délibérer ici. – L’adjoint les conduisit au premier étage et leur fit ouvrir la grande salle municipale. Les gardes nationaux criaient : Vive l’Assemblée nationale !

Les représentants entrés, on fit fermer la porte. La foule commençait à s’amasser dans la rue. et criait : Vive l’Assemblée ! Un certain nombre de personnes étrangères à l’Assemblée pénétrèrent dans la mairie en même temps que les représentants. On craignit l’encombrement, et l’on mit deux factionnaires à une petite porte latérale qu’on laissa ouverte avec ordre de ne laisser passer que les membres de l’Assemblée qui pourraient survenir. M. Hovyn de Tranchère se tint à cette porte et se chargea de les reconnaître.

A leur arrivée à la mairie, les représentants étaient un peu moins de trois cents. Ils dépassèrent ce nombre plus tard. Il était environ onze heures du matin. Tous ne montèrent pas immédiatement dans la salle où l’on devait délibérer. Plusieurs, ceux de la gauche en particulier, restèrent dans la cour mêlés aux gardes nationaux et aux citoyens.

On parlait de ce qu’on allait faire.

Il y eut un premier incident.

Le doyen d’âge de la réunion était M. de Kératry.

Etait-ce lui qui allait présider ?

Les représentants réunis dans la grande salle le désignaient.

Les représentants demeurés dans la cour hésitaient.

Marc Dufraisse aborda MM. Jules de Lasteyrie et Léon de Maleville qui étaient restés parmi les représentants de la gauche, et leur dit : – A quoi pensent-ils là-haut ? faire présider Kératry ! le nom de Kératry effarouchera le peuple absolument comme le mien effaroucherait la bourgeoisie !

Un membre de la droite, M. de Kéranflech, survint et crut appuyer l’objection en ajoutant : – Et puis, réfléchissez à l’âge de Kératry. C’est une folie. Mettre un homme de quatre-vingts ans aux prises avec cette heure redoutable !

Mais Esquiros se récria :

— Mauvaise raison celle-là. Quatre-vingts ans, c’est une force.

— Oui, bien portés, dit Colfavru. Kératry les porte mal.

— Rien de plus grand, reprit Esquiros, que les grands octogénaires.

— Il est beau, ajouta Chamiot, d’être présidés par Nestor.

— Non par Géronte ! dit Victor Hennequin.

Ce mot mit fin au débat. Kératry fut écarté. MM. Léon de Maleville et Jules de Lasteyrie, deux hommes honorés de tous les partis, se chargèrent de faire entendre raison aux membres de la droite ; il fut décidé que le bureau présiderait. Cinq membres du bureau étaient présents : deux vice-présidents, MM. Benoist d’Azy et Vitet, et trois secrétaires, MM. Grimault, Chapot et Moulin. Des deux autres vice-présidents, l’un, le général Bedeau, était à Mazas, l’autre, M. Daru, était gardé à vue chez lui. Des trois autres secrétaires, deux, MM. Peupin et Lacaze, hommes de l’Elysée, avaient fait défaut ; l’autre, M. Yvan, membre de la gauche, était à la réunion de la gauche, rue Blanche, qui avait lieu presque au même moment.

Cependant un huissier parut sur le perron de la mairie et cria comme aux plus paisibles jours de l’Assemblée : – Messieurs les représentants, en séance.

Cet huissier, qui appartenait à l’Assemblée et qui l’avait suivie, partagea son sort toute cette journée, y compris la séquestration au quai d’Orsay.

A l’appel de l’huissier, tous les représentants qui étaient dans la cour, et parmi lesquels était un des vice-présidents, M. Vitet, montèrent dans la salle, et la séance s’ouvrit.

Cette séance a été la dernière que l’Assemblée ait tenue dans des conditions régulières. La gauche qui, comme on l’a vu, avait intrépidement ressaisi de son côté le pouvoir législatif en y ajoutant ce que les circonstances commandaient, le devoir révolutionnaire, la gauche tint, sans bureau, sans huissier et sans secrétaires-rédacteurs, des séances auxquelles manque le calque fidèle et froid de la sténographie, mais qui vivent dans nos souvenirs et que l’histoire recueillera.

Deux sténographes de l’Assemblée, MM. Grosselet et Lagache, assistaient à la séance de la mairie du Xe arrondissement. Ils ont pu la recueillir. La censure du coup d’État victorieux a tronqué leur compte rendu et a fait publier par ses historiographes cette version mutilée comme étant la version exacte. Un mensonge de plus, cela ne compte pas. Ce récit sténographique appartient au dossier du 2 décembre ; il est une des pièces capitales du procès que l’avenir instruira. On lira dans les notes de ce livre ce document complet. Les passages guillemetés sont ceux que la censure de M. Bonaparte a supprimés. Cette suppression en fait comprendre la signification et l’importance.

La sténographie reproduit tout, excepté la vie. Le sténographe est une oreille, il entend et ne voit pas. Il est donc nécessaire de combler ici les lacunes inévitables du compte rendu sténographique.

Pour se faire une idée complète de cette séance du Xe arrondissement, il faut se figurer la grande salle de la mairie, espèce de carré long, éclairée à droite par quatre ou cinq fenêtres donnant sur la cour, à gauche, le long du mur, meublée de plusieurs rangées de bancs apportés en hâte, où s’entassaient les trois cents représentants réunis par le hasard. Personne n’était assis, ceux de devant se tenaient debout, ceux de derrière étaient montés sur les bancs. Il y avait çà et là quelques petites tables. Au milieu on allait et venait. Au fond, à l’extrémité opposée à la porte, on voyait une table longue, garnie de bancs, qui occupait toute la largeur du mur, et derrière laquelle siégeait le bureau. Siéger est le mot convenu. Le bureau ne siégeait pas, il était debout comme le reste de l’Assemblée. Les secrétaires, MM. Chapot, Moulin et Grimault, écrivaient debout. A de certains moments, les deux vice-présidents montaient sur les bancs pour être mieux vus de tous les points de la salle. La table était couverte d’un vieux tapis de drap vert, taché d’encre ; on y avait apporté trois ou quatre écritoires, une main de papier y était éparse. C’est là qu’on écrivait les décrets à mesure qu’ils étaient rendus. On multipliait les copies ; quelques représentants s’étaient improvisés secrétaires et aidaient les secrétaires officiels.

Cette grande salle donnait de plain-pied sur le palier. Elle était, comme nous l’avons dit, au premier étage ; on y arrivait par un escalier assez étroit.

Rappelons que presque tous les membres présents là étaient des membres de la droite.

Le premier moment fut un tumulte tragique. Berryer y fit bonne figure. De Berryer, comme de tous les improvisateurs sans style, il ne restera qu’un nom, et un nom très discuté, Berryer ayant été plutôt un avocat plaidant qu’un orateur convaincu. Ce jour-là, Berryer fut bref, logique et sérieux. On commença par ce cri : – Que faire ? – Une déclaration, dit M. de Falloux. – Une protestation, dit M. de Flavigny. – Un décret, dit Berryer.

En effet, une déclaration, c’était du vent ; une protestation, c’était du bruit ; un décret, c’était un acte. On cria : – Quel décret ? – La déchéance, dit Berryer. – La déchéance, c’était la limite extrême de l’énergie de la droite. Au delà de la déchéance il y avait la mise hors la loi ; la déchéance était faisable par la droite ; la mise hors la loi n’était possible qu’à la gauche. Ce fut en effet la gauche qui mit Louis Bonaparte hors la loi. Elle le fit dès sa première réunion rue Blanche. On le verra plus loin. A la déchéance la légalité finissait ; à la mise hors la loi la révolution commençait. Les recommencements de révolution sont la suite logique des coups d’État. La déchéance votée, un homme qui plus tard a été un traître, Quentin-Bauchart, cria : – Signons-la tous. Tous la signèrent. Odilon Barrot entra, et la signa. Antony Thouret entra, et la signa. Tout à coup M. Piscatory annonça que le maire refusait de laisser pénétrer dans la salle les représentants qui arrivaient. – Ordonnons-le-lui par décret, dit Berryer. Et le décret fut voté. Grâce à ce décret, MM. Favreau et Monet entrèrent ; ils venaient du palais législatif ; ils racontèrent la lâcheté de Dupin. M. Dahirel, un des meneurs de la droite, était lui-même indigné et disait : – Nous avons reçu des coups de bayonnette. Des voix s’élevèrent : – Requérons la 10e légion. Qu’on batte le rappel. Lauriston hésite. Ordonnons-lui de défendre l’Assemblée. – Ordonnons-le-lui par décret, dit Berryer. Ce décret fut rendu, ce qui n’empêcha pas Lauriston de refuser. Un autre décret, proposé encore par Berryer, déclara en forfaiture quiconque avait attenté à l’inviolabilité parlementaire, et ordonna la mise en liberté immédiate des représentants criminellement prisonniers. Tout cela était voté d’emblée, sans discussion, dans une sorte d’immense pêle-mêle unanime, et à travers un orage de dialogues furieux. De temps en temps Berryer faisait faire silence. Puis les clameurs irritées recommençaient. – Le coup d’État n’osera pas venir jusqu’ici ! Nous sommes ici les maîtres. Nous sommes chez nous. Nous attaquer ici, c’est impossible. Ces misérables n’oseront pas ! – Si la rumeur eût été moins violente, les représentants eussent pu, à travers les fenêtres ouvertes, entendre, tout à côté d’eux, un bruit de soldats chargeant leurs fusils.

C’était un bataillon de chasseurs de Vincennes qui venait d’entrer silencieusement dans le jardin de la mairie, et qui, en attendant des ordres, chargeait ses armes.

Peu à peu la séance, d’abord confuse et troublée, avait pris un aspect régulier. La clameur était devenue un bourdonnement. La voix de l’huissier criant : Silence, messieurs ! avait fini par dominer le brouhaha. A tout moment de nouveaux représentants survenaient et s’empressaient d’aller signer sur le bureau le décret de déchéance. Comme il y avait foule autour du bureau pour signer, on fit circuler dans la grande salle et dans les deux autres pièces contiguës une douzaine de feuilles volantes sur lesquelles les représentants apposaient leur signature.

Le premier qui signa le décret de déchéance fut M. Dufaure, le dernier fut M. Betting de Lancastel. Des deux présidents, l’un, M. Benoist d’Azy, parlait à l’Assemblée, l’autre, M. Vitet, pâle, mais calme et ferme, distribuait les instructions et les ordres. M. Benoist d’Azy avait une contenance convenable ; mais une certaine hésitation de la parole révélait un trouble intérieur. Les divisions, même dans la droite, n’avaient pas disparu à ce moment critique. On entendait un membre légitimiste dire à demi-voix en parlant d’un des vice-présidents : Ce grand Vitet a l’air d’un sépulcre blanchi. Vitet était orléaniste.

Etant donné l’aventurier auquel on avait affaire, ce Louis Bonaparte capable de tout, l’heure et l’homme étant crépusculaires, quelques personnages légitimistes de l’espèce candide avaient une peur sérieuse, mais comique. Le marquis de ***, mouche du coche de la droite, allait, venait, pérorait, criait, déclamait, réclamait, proclamait, et tremblait. Un autre, M. A.-N., suant, rouge, essoufflé, se démenait éperdument : – Où est le poste ? Combien d’hommes ? Qui est-ce qui commande ? L’officier ! Envoyez-moi l’officier ! Vive la République ! Gardes nationaux, tenez bon ! – Vive la République ! Toute la droite poussait ce cri. – Vous voulez donc la faire mourir ! leur disait Esquiros. Quelques-uns étaient mornes ; Bourbousson gardait un silence d’homme d’État vaincu. Un autre, le vicomte de ***, parent du duc d’Escars, était si épouvanté qu’à chaque instant il s’en allait dans un angle de la cour. Il y avait là, dans la foule qui emplissait cette cour, un gamin de Paris, enfant d’Athènes, qui a été depuis un poëte brave et charmant, Albert Glatigny. Albert Glatigny cria à ce vicomte ému : – Ah çà ! est-ce que vous croyez qu’on éteint les coups d’État comme Gulliver éteignait les incendies !

O rire, que tu es sombre, mêlé aux tragédies !

Les orléanistes étaient plus tranquilles et avaient meilleure attitude. Cela tenait à ce qu’ils couraient eux plus de vrais dangers. Pascal Duprat fit rétablir en tête des décrets les mots République française qu’on avait oubliés.

De temps en temps des hommes qui ne parlaient plus la langue du moment prononçaient ce mot étrange : Dupin. C’étaient alors des huées et des éclats de rire. – Ne prononcez plus le nom de ce lâche, cria Antony Thouret.

Les motions se croisaient ; c’était une rumeur continue coupée de profonds et solennels silences. Les paroles d’alarme circulaient de groupe en groupe. – Nous sommes dans un cul-de-sac. Nous serons pris ici comme dans une souricière. – Puis à chaque motion des voix s’élevaient : – C’est cela ! c’est juste ! c’est entendu ! On se donnait à voix basse rendez-vous rue de la Chaussée-d’Antin, n°19, pour le cas où l’on serait expulsé de la mairie. M. Bixio emportait le décret de déchéance pour le faire imprimer. Esquiros, Marc Dufraisse, Pascal Duprat, Rigal, Lherbette, Chamiot, Latrade, Colfavru, Antony Thouret jetaient çà et là d’énergiques conseils. M. Dufaure, résolu et indigné, protestait avec autorité. M. Odilon Barrot, immobile dans un coin, gardait le silence de la naïveté stupéfaite.

MM. Passy et de Tocqueville racontaient au milieu des groupes qu’ils avaient, étant ministres, l’inquiétude permanente du coup d’État, et qu’ils voyaient clairement cette idée fixe dans le cerveau de Louis Bonaparte. M. de Tocqueville ajoutait : – Je me disais chaque soir : je m’endors ministre, si j’allais me réveiller prisonnier !

Quelques-uns de ces hommes qui s’appelaient hommes d’ordre grommelaient, tout en signant le décret de déchéance : Gare la république rouge ! – et semblaient craindre également de succomber et de réussir. M. de Vatimesnil serrait la main des hommes de la gauche, et les remerciait de leur présence : – Vous nous faites populaires, disait-il. – Et Antony Thouret lui répondait : – Je ne connais aujourd’hui ni droite ni gauche, je ne vois que l’Assemblée.

Le plus jeune des deux sténographes communiquait les feuillets écrits aux représentants qui avaient parlé, les engageait à les revoir tout de suite, et leur disait : – Nous n’aurons pas le temps de relire. Quelques représentants, descendus dans la rue, montraient au peuple des copies du décret de déchéance signées par les membres du bureau. Un homme du peuple prit une de ces copies et cria : – Citoyens ! l’encre est encore toute fraîche. Vive la République !

L’adjoint se tenait à la porte de la salle, l’escalier était encombré de gardes nationaux et d’assistants étrangers à l’Assemblée. Plusieurs avaient pénétré jusque dans l’enceinte et parmi eux l’ancien constituant Beslay, homme d’un rare courage. On voulut d’abord les faire sortir, mais ils résistèrent en s’écriant : – Ce sont nos affaires, vous êtes l’Assemblée, mais nous sommes le peuple. – Ils ont raison, dit M. Berryer.

M. de Falloux, accompagné de M. de Kéranflech, aborda le constituant Beslay et s’accouda à côté de lui sur le poêle en lui disant : – Bonjour, collègue ; puis il lui rappela qu’ils avaient tous les deux fait partie de la commission des ateliers nationaux et qu’ils avaient visité ensemble les ouvriers au parc Monceaux ; on se sentait tomber, on devenait tendre aux républicains. La République s’appelle Demain.

Chacun parlait d’où il était, celui-ci montait sur son banc, celui-là sur une chaise, quelques-uns sur des tables. Toutes les contradictions éclataient à la fois. Dans un coin, d’anciens meneurs de l’ordre s’effrayaient du triomphe possible des « rouges ». Dans un autre, les hommes de la droite entouraient les hommes de la gauche et leur demandaient : – Est-ce que les faubourgs ne se lèveront pas ?

Le narrateur n’a qu’un devoir, raconter. Il dit tout, le mal comme le bien. Quoi qu’il en soit pourtant, et en dépit de tous ces détails que nous n’avons pas dû taire, à part les restrictions que nous avons indiquées, l’attitude des hommes de la droite, qui composaient la grande majorité de cette réunion, fut à beaucoup d’égards honorable et digne. Quelques-uns même, nous venons de l’indiquer, se piquèrent de résolution et d’énergie presque comme s’ils avaient voulu rivaliser avec les membres de la gauche.

Disons-le ici, car on reverra plus d’une fois dans la suite de ce récit ces regards de quelques membres de la droite tournés vers le peuple, et il ne faut pas qu’on s’y méprenne, ces hommes monarchiques qui parlaient d’insurrection populaire et qui invoquaient les faubourgs étaient une minorité dans la majorité, une minorité imperceptible. Antony Thouret proposa à ceux qui étaient là les chefs, de parcourir en corps les quartiers populaires, le décret de déchéance à la main. Mis au pied du mur, ils refusèrent. Ils déclarèrent ne vouloir se défendre que par la force organisée, point par le peuple. Chose bizarre à dire, mais qu’il faut constater, avec leurs habitudes de myopie politique, la résistance populaire armée, même au nom de la loi, leur semblait sédition. Tout ce qu’ils pouvaient supporter d’apparence révolutionnaire, c’était une légion de garde nationale tambours en tête ; ils reculaient devant la barricade ; le droit en blouse n’était plus le droit, la vérité armée d’une pique n’était plus la vérité, la loi dépavant une rue leur faisait l’effet d’une euménide. Au fond, du reste, et en les prenant pour ce qu’ils étaient et pour ce qu’ils signifiaient comme hommes politiques, ces membres de la droite avaient raison. Qu’eussent-ils fait du peuple ? Et qu’eût fait le peuple d’eux ? Comment s’y fussent-ils pris pour mettre le feu aux masses ? Se figure-t-on Falloux tribun soufflant sur le faubourg Saint-Antoine ?

Hélas ! au milieu de ces obscurités accumulées, dans ces fatales complications de circonstances dont le coup d’État profitait si odieusement et si perfidement, dans cet immense malentendu qui était toute la situation, allumer l’étincelle révolutionnaire au cœur du peuple, Danton lui-même n’y eût pas suffi !

Le coup d’État entra dans cette réunion impudemment, son bonnet de forçat sur la tête. Il eut une assurance infâme ; là, du reste, comme partout. Il y avait dans cette mairie trois cents représentants du peuple, Louis Bonaparte envoya pour les chasser un sergent. L’Assemblée ayant résisté au sergent, il envoya un officier, le commandant par intérim du 6e bataillon des chasseurs de Vincennes. Cet officier, jeune, blond, goguenard, moitié riant, moitié menaçant, montrait du doigt l’escalier plein de bayonnettes et narguait l’Assemblée.

— Quel est ce petit blondin ? dit un membre de la droite. Un garde national qui était là dit : – Jetez-le donc par la fenêtre ! – Donnez-lui un coup de pied au cul ! cria un homme du peuple, trouvant ainsi devant le Deux-Décembre, comme Cambronne devant Waterloo, le mot extrême et vrai.

Cette Assemblée, si graves que fussent ses torts envers les principes de la Révolution, et ces torts, la démocratie seule avait le droit de les lui reprocher, cette Assemblée, dis-je, c’était l’Assemblée nationale, c’est-à-dire la République incarnée, le suffrage universel vivant, la majesté de la nation debout et visible ; Louis Bonaparte assassina cette Assemblée, et de plus l’insulta. Souffleter est pire que poignarder.

Les jardins des environs, occupés par la troupe, étaient pleins de bouteilles brisées. On avait fait boire les soldats. Ils obéissaient purement et simplement aux épaulettes, et, suivant l’expression d’un témoin oculaire, semblaient « hébétés ». Les représentants les interpellaient et leur disaient : Mais c’est un crime ! ils répondaient : Nous ne savons pas.

On entendit un soldat dire à un autre : – Qu’as-tu fait de tes dix francs de ce matin ?

Les sergents poussaient les officiers. A l’exception du commandant, qui probablement gagnait la croix, les officiers étaient respectueux, les sergents brutaux.

Un lieutenant ayant semblé fléchir, un sergent lui cria : – Vous ne commandez pas seul ici. Allons, marchez donc !

M. de Vatimesnil demanda à un soldat : – Est-ce que vous oserez nous arrêter, nous représentants du peuple ? – Parbleu ! dit le soldat.

Plusieurs soldats entendant des représentants dire qu’ils n’avaient pas mangé depuis le matin, leur offrirent de leur pain de munition. Quelques représentants acceptèrent. M. de Tocqueville, qui était malade et qu’on voyait tout pâle adossé dans l’encoignure d’une fenêtre, reçut d’un soldat un morceau de ce pain, qu’il partagea avec M. Chambolle.

Deux commissaires de police se présentèrent « en tenue », en habits noirs, avec leurs ceintures-écharpes et leurs chapeaux à ganses noires. L’un était vieux, l’autre était jeune. Le premier s’appelait Lemoine-Tacherat, et non Bacherel, comme on l’a imprimé par erreur ; le second Barlet. Il faut noter ces deux noms. On remarqua l’audace inouïe de ce Barlet. Rien ne lui manqua, la parole cynique, le geste provocateur, l’accent sardonique. Ce fut avec un inexprimable air d’insolence que Barlet, en sommant la réunion de se disperser, ajouta : A tort ou à raison. On murmurait sur les bancs de l’Assemblée : – Quel est ce polisson ? L’autre, comparé à celui-ci, semblait modéré et passif. Emile Péan cria : – Le vieux fait son métier, le jeune fait son avancement.

Avant que ce Tacherat et ce Barlet entrassent, avant qu’on entendît les crosses des fusils sonner sur les dalles de l’escalier, cette Assemblée avait songé à la résistance. A quelle résistance ? nous venons de le dire. La majorité ne pouvait admettre qu’une résistance régulière, militaire, en uniforme et en épaulettes. Décréter cette résistance était simple, l’organiser était difficile. Les généraux sur lesquels la majorité avait coutume de compter étant arrêtés, il n’y avait plus là pour elle que deux généraux possibles, Oudinot et Lauriston. Le général marquis de Lauriston, ancien pair de France, à la fois colonel de la 10e légion et représentant du peuple, distinguait entre son devoir de représentant et son devoir de colonel. Sommé par quelques-uns de ses amis de la droite de faire battre le rappel et de convoquer la 10e légion, il répondait : – Comme représentant du peuple, je dois mettre le pouvoir exécutif en accusation, mais comme colonel, je dois lui obéir. – Il paraît qu’il s’enferma obstinément dans ce raisonnement singulier et qu’il fut impossible de le tirer dehors.

— Qu’il est bête ! disait Piscatory.

— Qu’il a d’esprit ! disait Falloux.

Le premier officier de garde nationale qui se présenta en uniforme parut être reconnu par deux membres de la droite, qui dirent : – C’est M. de Périgord ! Ils se trompaient ; c’était M. Guilbot, chef du 3e bataillon de la 10e légion. Il déclara qu’il était prêt à marcher, au premier ordre de son colonel le général Lauriston. Le général Lauriston descendit dans la cour et remonta un moment après en disant : – On méconnaît mon autorité. Je viens de donner ma démission. Du reste, le nom de Lauriston n’était point familier aux soldats. Oudinot était plus connu de l’armée. Mais comment ?

Au moment où le nom d’Oudinot fut prononcé, il y eut, dans cette réunion presque exclusivement composée de la droite, un frémissement. En effet, à cette minute critique, à ce nom fatal d’Oudinot, les réflexions se pressaient dans tous les esprits.

Qu’était-ce que le coup d’État ?

C’était « l’expédition de Rome à l’intérieur » qui se faisait. Et contre qui ? contre ceux qui avaient fait l’expédition de Rome à l’extérieur. L’Assemblée nationale de France, dissoute par la violence, ne trouvait plus pour se défendre à cette heure suprême qu’un seul général, et lequel ? précisément celui qui, au nom de l’Assemblée nationale de France, avait dissous par la violence l’Assemblée nationale de Rome. Quelle force pouvait avoir pour sauver une république Oudinot, égorgeur d’une république ? N’était-il pas tout simple que ses propres soldats lui répondissent : – Qu’est-ce que vous nous voulez ? Ce que nous avons fait à Rome, nous le faisons à Paris. – Quelle histoire que cette histoire de la trahison ! La Législative française avait écrit le chapitre premier avec le sang de la Constituante romaine ; la Providence écrivait le chapitre second avec le sang de la Législative française, Louis Bonaparte tenant la plume.

En 1849, Louis Bonaparte avait assassiné la souveraineté du peuple dans la personne de ses représentants romains ; en 1851, il l’assassinait dans la personne de ses représentants français. C’était logique, et, quoique ce fût infâme, c’était juste. L’Assemblée législative française portait à la fois le poids des deux crimes, complice du premier, victime du second. Tous ces hommes de la majorité le sentaient, et se courbaient. Ou plutôt, c’était le même crime, le crime du 2 juillet 1849, toujours debout, toujours vivant, qui n’avait fait que changer de nom, qui s’appelait maintenant le 2 décembre, et qui, engendré par cette Assemblée, la poignardait. Presque tous les crimes sont parricides. A un jour donné, ils se retournent contre ceux qui les ont faits, et ils les tuent.

En ce moment si plein de méditations, M. de Falloux dut chercher des yeux M. de Montalembert. M. de Montalembert était à l’Elysée.

Quand Tamisier se leva et prononça ce mot terrible : l’affaire de Rome ! M. de Dampierre, éperdu, lui cria :

— Taisez-vous ! vous nous tuez !

Ce n’était pas Tamisier qui les tuait, c’était Oudinot.

M. de Dampierre ne s’apercevait pas qu’il criait : – taisez-vous ! à l’histoire.

Et puis, sans même compter ce souvenir funeste qui eût écrasé en un pareil moment l’homme le mieux doué des grandes qualités militaires, le général Oudinot, excellent officier d’ailleurs et digne fils de son vaillant père, n’avait aucun des dons imposants qui, à l’heure critique des révolutions, émeuvent le soldat et entraînent le peuple. En cet instant-là, pour retourner une armée de cent mille hommes, pour faire rentrer les boulets dans la gueule des canons, pour retrouver sous le vin versé aux prétoriens l’âme vraie du soldat français à demi noyée et presque morte, pour arracher le drapeau au coup d’État et le remettre à la loi, pour entourer l’Assemblée de foudres et d’éclairs, il eût fallu un de ces hommes qui ne sont plus ; il eût fallu la main ferme, la parole calme, le regard froid et profond de Desaix, ce Phocion français ; il eût fallu les vastes épaules, la haute stature, la voix tonnante, l’éloquence injurieuse, insolente, cynique, gaie et sublime de Kléber, ce Mirabeau militaire. Desaix, la figure de l’homme juste, ou Kléber, la face de lion ! Le général Oudinot, petit, gauche, embarrassé, le regard indécis et terne, les pommettes rouges, le front étroit, les cheveux grisonnants et plats, le son de voix poli, le sourire humble, sans parole, sans geste, sans puissance, brave devant l’ennemi, timide devant le premier venu, ayant, certes, l’air d’un soldat, mais ayant aussi l’air d’un prêtre, faisait hésiter l’esprit entre l’épée et le cierge ; il avait dans les yeux une espèce d’Ainsi soit-il !

Il avait les meilleures intentions du monde ; mais que faire ? Seul, sans prestige, sans gloire vraie, sans autorité personnelle, et traînant Rome après lui ! il sentait tout cela lui-même et il en était comme paralysé. Lorsqu’on l’eut nommé, il monta sur une chaise et remercia l’Assemblée avec un cœur ferme, sans doute, mais avec une parole hésitante. Quand le petit officier blond osa le regarder en face et l’affronter, lui, tenant l’épée du peuple, lui général de l’Assemblée souveraine, il ne sut que balbutier des choses malheureuses comme celles-ci : – Je viens vous déclarer que nous ne pouvons obéir que contraints, forcés, à l’ORDRE qui nous interdirait de rester réunis. – Il parlait d’obéir, lui qui devait commander. On lui avait passé son écharpe et il en semblait gêné. Il penchait alternativement la tête sur l’une et l’autre épaule, il tenait son chapeau et sa canne à la main, il avait l’air bienveillant. Un membre légitimiste murmurait tout bas à son voisin : – On dirait un bailli haranguant une noce. – Et le voisin, légitimiste aussi, répondait : – Il me rappelle M. le duc d’Angoulême.

Quelle différence avec Tamisier ! Tamisier, pur, sérieux, convaincu, simple capitaine d’artillerie, avait l’air du général. Tamisier, grave et douce figure, forte intelligence, cœur intrépide, espèce de philosophe soldat, plus connu eût pu rendre des services décisifs. On ne sait ce qui fût advenu si la Providence eût donné à Oudinot l’âme de Tamisier ou à Tamisier les épaulettes d’Oudinot.

Dans cette sanglante aventure de décembre, il nous manqua un habit de général bien porté. Il y a un livre à faire sur le rôle de la passementerie dans la destinée des nations.

Tamisier, nommé chef d’état-major quelques instants avant l’invasion de la salle, se mit aux ordres de l’Assemblée. Il était debout sur une table. Il parlait avec une voix vibrante et cordiale. Les plus décontenancés se rassuraient devant cette attitude modeste, probe, dévouée. Tout à coup il se redressa et, regardant en face toute cette majorité royaliste, il s’écria : – Oui, j’accepte le mandat que vous m’offrez ! j’accepte le mandat de défendre la République ! rien que la République, entendez-vous bien ?

Un cri unanime lui répondit : Vive la République !

— Tiens, dit Beslay, la voix vous revient comme au 4 mai ! – Vive la République ! rien que la République ! répétaient les hommes de la droite, Oudinot plus fort que les autres. Tous les bras se tendirent vers Tamisier, toutes les mains serrèrent la sienne. O danger ! irrésistible convertisseur ! à l’heure suprême l’athée invoque Dieu et le royaliste la République. On se cramponne à ce qu’on a nié.

Les narrateurs officiels du coup d’État ont raconté que, dès les commencements de la séance, deux représentants avaient été envoyés par l’Assemblée au ministère de l’intérieur pour « négocier ». Ce qui est certain, c’est que ces deux représentants n’avaient aucun mandat. Ils se présentèrent, non de la part de l’Assemblée, mais en leur nom propre. Ils s’offrirent comme intermédiaires pour terminer pacifiquement la catastrophe commencée. Ils sommèrent, avec une probité un peu ingénue, Morny de se constituer prisonnier et de rentrer sous la loi, lui déclarant qu’en cas de refus l’Assemblée ferait son devoir et appellerait le peuple à la défense de la Constitution et de la République. Morny leur répondit par un sourire assaisonné de ces simples paroles : – Si vous faites un appel aux armes et si je trouve des représentants sur les barricades, je les fais tous fusiller jusqu’au dernier.

Le réunion du Xe arrondissement céda à la force. Le président Vitet exigea qu’on mît la main sur lui. L’agent qui le saisit était pâle et frissonnait. Dans de certains cas, mettre la main sur un homme, c’est la mettre sur le droit, et ceux qui l’osent ont le tremblement de la loi touchée.

La sortie de la mairie fut longue et embarrassée. Il s’écoula une demi-heure environ tandis que les soldats faisaient la haie et que les commissaires de police, tout en ne semblant occupés que du soin de refouler les passants dans la rue, envoyaient chercher des ordres au ministère de l’intérieur. Pendant ce temps-là, quelques représentants, assis autour d’une table de la grande salle, écrivirent à leurs familles, à leurs femmes, à leurs amis. On s’arrachait les dernières feuilles de papier ; les plumes manquaient ; M. de Luynes écrivit à sa femme un billet au crayon. Il n’y avait pas de pains à cacheter, on était forcé d’envoyer les lettres ouvertes ; quelques soldats s’offrirent pour les mettre à la poste. Le fils de M. Chambolle, qui avait accompagné son père jusque-là, se chargea de porter les lettres adressées à Mmes de Luynes, de Lasteyrie et Duvergier de Hauranne.

Le général F., le même qui avait refusé un bataillon au président de la Constituante Marrast, ce qui de colonel l’avait fait général, le général F., au milieu de la cour de la mairie, la face enluminée, à demi ivre, sortant, disait-on, de déjeuner à l’Elysée, présidait à l’attentat. Un membre, dont nous regrettons de ne pas savoir le nom, trempa sa botte dans le ruisseau et l’essuya le long du galon d’or du pantalon d’uniforme du général F. Le représentant Lherbette vint au général F. et lui dit : – Général, vous êtes un lâche. Puis, se retournant vers ses collègues, il cria : – Entendez-vous, je dis à ce général qu’il est un lâche. Le général F. ne bougea pas. Il garda la boue sur son uniforme, et l’épithète sur sa joue.

Le réunion n’appela pas le peuple aux armes. Nous venons d’expliquer qu’elle n’était pas de force à le faire. Pourtant, au dernier moment, un membre de la gauche, Latrade, fit un nouvel effort. Il prit à part M. Berryer et lui dit : – L’acte de résistance est consommé ; maintenant ne nous laissons pas arrêter. Dispersons-nous dans les rues en criant : Aux armes ! – M. Berryer en conféra quelques secondes avec le vice-président Benoist d’Azy, qui refusa.

L’adjoint reconduisit les membres de l’Assemblée jusqu’à la porte de la mairie, chapeau bas ; au moment où ils parurent dans la cour, prêts à sortir, entre deux haies de soldats, les gardes nationaux du poste présentèrent les armes en criant : Vive l’Assemblée ! vivent les représentants du peuple ! On fit désarmer immédiatement les gardes nationaux, et presque de force, par les chasseurs de Vincennes.

Il y avait un marchand de vin en face de la mairie. Lorsque la grande porte de la mairie s’ouvrit à deux battants et que l’Assemblée parut dans la rue, menée par le général F. à cheval, et ayant en tête le vice-président Vitet empoigné à la cravate par un agent de police, quelques hommes en blouses blanches, groupés aux fenêtres de ce marchand de vin, battirent des mains et crièrent : – C’est bien fait ! à bas les vingt-cinq francs !

On se mit en route.

Les chasseurs de Vincennes, qui marchaient en double haie des deux côtés des prisonniers, leur jetaient des regards de haine. Le général Oudinot disait à demi-voix : – Cette petite infanterie est terrible, au siège de Rome ils mordaient à l’assaut comme des furieux ; ces gamins sont des diables. – Les officiers évitaient les regards des représentants. En sortant de la mairie, M. de Coislin passa près d’un officier et s’écria : – Quelle honte pour l’uniforme ! – L’officier répondit par des paroles de colère et provoqua M. de Coislin. Quelques instants après, pendant la marche, il s’approcha de M. de Coislin et lui dit : – Tenez, monsieur, j’ai réfléchi, c’est moi qui ai tort.

On cheminait lentement. A quelques pas de la mairie le cortège rencontra M. Chégaray. Les représentants lui crièrent : Venez ! Il répondit en faisant des mains et des épaules un geste expressif : – Oh ! ma foi ! puisqu’on ne m’a pas pris !… – et fit mine de passer outre. Il eut honte pourtant, et vint. On trouve son nom dans l’appel fait à la caserne.

Un peu plus loin, c’était M. de Lespérut qui passait. On lui crie : Lespérut ! Lespérut ! – Je suis des vôtres, dit-il. Les soldats le repoussaient. Il saisit les crosses des fusils et entra de force dans la colonne.

Dans une des rues qu’on traversa, une fenêtre s’ouvrit. Tout à coup une femme y parut, avec un enfant L’enfant, reconnaissant son père parmi les prisonniers, lui tendait les bras et l’appelait ; la mère, derrière l’enfant, pleurait.

On avait d’abord eu l’idée de mener l’Assemblée en masse et directement à Mazas ; mais le ministère de l’intérieur donna contre-ordre. On craignit ce long trajet à pied, en plein jour, dans des rues populeuses et facilement émues ; on avait sous la main la caserne d’Orsay. On la choisit pour geôle provisoire.

Un des commandants montrait insolemment de l’épée aux passants les représentants arrêtés, et disait à voix haute : – Ceux-ci sont les blancs, nous avons l’ordre de les épargner. Maintenant c’est le tour de messieurs les représentants rouges. Gare à eux !

Partout où passait le cortège, des trottoirs, des portes, des fenêtres, la population criait : Vive l’Assemblée nationale ! Quand on apercevait les quelques représentants de la gauche mêlés à la colonne, on criait : Vive la République ! vive la Constitution ! vive la loi ! Les boutiques n’étaient pas fermées, et les passants allaient et venaient. Quelques-uns disaient : – Attendons à ce soir, ceci n’est pas la fin.

Un officier d’état-major à cheval, en grande tenue, rencontra le cortège, aperçut M. de Vatimesnil et vint le saluer. Rue de Beaune, au moment où l’on passait devant la maison de la Démocratie pacifique, un groupe cria : A bas le traître de l’Elysée !

Sur le quai d’Orsay, les cris redoublèrent. Il y avait foule. Des deux côtés du quai, un double rang de soldats de la ligne, se touchant coude à coude, contenait les spectateurs. Dans l’espace laissé libre au milieu, les membres de l’Assemblée s’avançaient lentement ayant à droite et à gauche deux haies de soldats, l’une immobile qui menaçait le peuple, l’autre en marche qui menaçait les représentants.

Les réflexions sérieuses abondent en présence de tous les détails du grand crime que ce livre est destiné à raconter. Tout homme honnête qui se met en face du coup d’État de Louis Bonaparte n’entend au dedans de sa conscience qu’une rumeur de pensées indignées. Quiconque nous lira jusqu’au bout ne nous supposera assurément pas l’idée d’atténuer ce fait monstrueux. Cependant, comme la profonde logique des faits doit toujours être soulignée par l’historien, il est nécessaire de rappeler ici et de répéter, fût-ce à satiété, que, à part les membres de la gauche présents en petit nombre et que nous avons nommés, les trois cents représentants qui défilaient de la sorte sous les yeux de la foule constituaient la vieille majorité royaliste et réactionnaire de l’Assemblée. S’il était possible d’oublier que, quelles que fussent leurs erreurs, quelles que fussent leurs fautes, et nous y insistons, quelles qu’eussent été leurs illusions, ces personnages ainsi traités étaient des représentants de la première des nations civilisées, des législateurs souverains, des sénateurs du peuple, des mandataires inviolables et sacrés du grand droit démocratique, et que, de même que chaque homme porte en soi quelque chose de l’esprit de Dieu, chacun de ces élus du suffrage universel portait quelque chose de l’âme de la France ; s’il était possible d’oublier cela un moment, ce serait, certes, un spectacle plus risible peut-être que triste et à coup sûr plus philosophique que lamentable, de voir, dans cette matinée de décembre, après tant de lois de compression, après tant de mesures d’exception, après tant de votes de censure et d’état de siège, après tant de refus d’amnistie, après tant d’affronts à l’équité, à la justice, à la conscience humaine, à la bonne foi publique, au droit, après tant de complaisances pour la police, après tant de sourires à l’arbitraire, le parti de l’ordre tout entier appréhendé en masse et mené au poste par les sergents de ville !

Un jour, ou pour mieux dire une nuit, le moment étant venu de sauver la société, le coup d’État empoigne brusquement les démagogues, et il se trouve qu’il tient au collet, qui ? les royalistes.

On arriva à la caserne, autrefois caserne des gardes du corps, et sur le fronton de laquelle on voit un écusson sculpté où se distingue encore la trace des trois fleurs de lys effacées en 1830. On fit halte. La porte s’ouvrit. – Tiens, dit M. de Broglie, c’est ici.

On pouvait lire en ce moment-là, sur le mur de la caserne, et à côté de la porte, une grande affiche portant en grosses lettres : RÉVISION DE LA CONSTITUTION.

C’était l’affiche d’une brochure publiée deux ou trois jours avant le coup d’État, sans nom d’auteur, demandant l’empire, et attribuée au président de la République.

Les représentants entrèrent et la porte se referma sur eux. Les cris cessèrent ; la foule, qui a parfois ses rêveries, resta quelque temps sur ce quai, muette, immobile, regardant tour à tour la porte fermée de la caserne et à deux cents pas de là, à demi entrevu dans les brumes crépusculaires de décembre, le fronton silencieux du palais de l’Assemblée.

Les deux commissaires de police allèrent rendre compte à M. de Morny de leur « succès ». M. de Morny dit : Voilà la lutte commencée. C’est bon. Ce sont les derniers représentants qu’on fera prisonniers.

XIII. Louis-Bonaparte de profilModifier

Les esprits de tous ces hommes, insistons-y, étaient très diversement émus.

La fraction légitimiste extrême, qui représente la blancheur du drapeau, n’était pas, il faut le dire, fort exaspérée du coup d’État. Sur beaucoup de visages on pouvait lire le mot de M. de Falloux : Je suis si satisfait que j’ai bien de la peine à ne sembler que résigné. Les purs baissaient les yeux ; cela sied à la pureté ; les hardis levaient le front. On avait une indignation impartiale qui permettait d’admirer un peu. Comme ces généraux ont été habilement mis dedans ! la patrie assassinée, c’est horrible ; mais on s’extasiait sur l’escamotage mêlé au parricide. Un des principaux disait avec un soupir d’envie et de regret : Nous n’avons pas d’homme de ce talent- ! Un autre murmurait : C’est de l’ordre. Et il ajoutait : Hélas ! Un autre s’écriait : C’est un crime affreux, bien fait. Quelques-uns flottaient, attirés d’un côté par la légalité qui était dans l’Assemblée et de l’autre par l’abomination qui était en Bonaparte, honnêtes âmes en équilibre entre le devoir et l’infamie. Il y eut un M. Thomine-Desmasures qui vint jusqu’à la porte de la grande salle de la mairie, s’arrêta, regarda dedans, regarda dehors, et n’entra pas. Il serait injuste de ne pas constater que d’autres, parmi les purs royalistes, et entre tous M. de Vatimesnil, avaient l’accent sincère et la probe fureur de la justice.

Quoi qu’il en soit, le parti légitimiste, considéré dans son ensemble, n’avait pas l’horreur du coup d’État. Il ne craignait rien. Au fait, les royalistes craindre Louis Bonaparte ? Pourquoi ?

On ne craint pas l’indifférence. Louis Bonaparte était un indifférent. Il ne connaissait qu’une chose, son but. Broyer la route pour y arriver, c’était tout simple ; laisser le reste tranquille. Toute sa politique était là. Ecraser les républicains, dédaigner les royalistes.

Louis Bonaparte n’avait aucune passion. Celui qui écrit ces lignes, causant un jour de Louis Bonaparte avec l’ancien roi de Westphalie, disait : – En lui, le Hollandais calme le Corse. – Si Corse il y a, répondit Jérôme.

Louis Bonaparte n’a jamais été qu’un homme qui guette le hasard, espion tâchant de duper Dieu. Il avait la rêverie livide du joueur, qui triche. La tricherie admet l’audace et exclut la colère. Dans sa prison de Ham, il ne lisait qu’un livre, le Prince. Il n’avait pas de famille, pouvant hésiter entre Bonaparte et Verhuell ; il n’avait pas de patrie, pouvant hésiter entre la France et la Hollande.

Ce Napoléon avait pris Sainte-Hélène en bonne part. Il admirait l’Angleterre. Des ressentiments ! à quoi bon ? Il n’y avait pour lui sur la terre que des intérêts. Il pardonnait parce qu’il exploitait, il oubliait tout parce qu’il calculait tout. Que lui importait son oncle ? il ne le servait pas, il s’en servait. Il mettait sa chétive pensée dans Austerlitz. Il empaillait l’aigle.

La rancune est une dépense improductive. Louis Bonaparte n’avait que la quantité de mémoire utile. Hudson Lowe ne l’empêchait pas de sourire aux Anglais ; le marquis de Montchenu ne l’empêchait pas de sourire aux royalistes. C’était un homme politique sérieux, de bonne compagnie, enfermé dans sa préméditation, point emporté, ne faisant rien au delà de ce qui est indiqué, sans brusquerie, sans gros mots, discret, correct, savant, causant avec douceur d’un carnage nécessaire, massacreur parce qu’il le faut bien.

Tout cela, nous le répétons, sans passion et sans colère.

Louis Bonaparte était un de ces hommes qui ont subi le refroidissement profond de Machiavel.

C’est en étant cet homme-là qu’il a réussi à submerger le nom de Napoléon en superposant Décembre à Brumaire.

XIV. Caserne d’OrsayModifier

Il était trois heures et demie.

Les représentants prisonniers entrèrent dans la cour de la caserne, parallélogramme assez vaste, enfermé et dominé par de hautes murailles. Ces murailles sont percées de trois rangées de fenêtres et ont cet aspect morne des casernes, des séminaires et des prisons.

On pénètre dans cette cour par un porche voûté qui occupe toute l’épaisseur du corps de logis de façade. Cette voûte, sous laquelle est pratiqué le corps de garde, se clôt du côté du quai par une grande porte pleine à deux battants, et du côté de la cour par une grille en fer. On ferma sur les représentants la porte et la grille. On les « mit en liberté » dans la cour verrouillée et gardée.

— Laissez-les vaguant, dit un officier.

L’air était froid, le ciel était gris. Quelques soldats, en veste et en bonnet de police, occupés aux corvées, allaient et venaient autour des prisonniers.

M. Grimault d’abord, ensuite M. Antony Thouret, firent l’appel. On se groupa en cercle autour d’eux. Lherbette dit en riant : – Ceci va bien avec la caserne. Nous avons l’air de sergents-majors qui viennent au rapport. – On appela les sept cent cinquante noms des représentants. A chaque nom on répondait absent ou présent, et le secrétaire notait au crayon les présents. Quand vint le nom de Morny, quelqu’un cria : A Clichy ! au nom de Persigny, le même cria : A Poissy ! L’improvisateur de ces deux rimes, du reste pauvres, s’est rallié depuis au 2 décembre, à Morny et à Persigny ; il a mis sur sa lâcheté une broderie de sénateur.

L’appel constata la présence des deux cent vingt représentants dont voici les noms :

Le duc de Luynes, d’Andigné de la Chasse, Antony Thouret, Arène, Audren de Kerdrel (Ille-et-Vilaine), Audren de Kerdrel (Morbihan), de Balzac, Barchou de Penhoën, Barillon, O. Barrot, Barthélemy-Saint-Hilaire, Quentin-Bauchart, G. de Beaumont, Béchard, Béhaghel, de Belvèze, Benoist d’Azy, de Bernardi, Berryer, de Berset, Besse, Betting de Lancastel, Blavoyer, Bocher, Boissié, de Botmiliau, Bouvatier, le duc de Broglie, de la Broise, de Bryas, Buffet, Caillel du Tertre, Callet, Camus de la Guibourgère, Canet, de Castillon, de Cazalis, amiral Cécille, Chambolle, Chamiot, Champanhet, Chaper, Chapot, de Charencey, Chassagne, Chauvin, Chazant, de Chaze1les, Chégaray, comte de Coislin, Colfavru, Collas de la Motte, Coquerel, de Corcelle, Cordier, Corne, Créton, Daguilhon-Pujol, Dahirel, vicomte Dambray, marquis de Dampierre, de Brotonne, de Fontaine, de Fontenay, Vicomte de Sèze, Desmars, de la Devansaye, Didier, Dieuleveut, Druct-Desvaux, A. Dubois, Dufaure, Dufongerais, Dufour, Dufournel, Marc Dufraisse, P. Duprat, Duvergier de Hauranne, Etienne, vicomte de Falloux, de Faultrier, Faure (Rhône), Favreau, Ferre, des Ferrès, vicomte de Flavigny, de Foblant, Fréchon, Gain, Gasselin, Germonière, de Gicqueau, de Goulard, de Gouyon, de Grandville, de Grasset, Grelier-Dufougeroux, Grévy, Grillon, Grimault, Gros, Guillier de la Tousche, Harscouët de Saint-Georges, marquis d’Havrincourt, Hennecart, Hennequin, d’Hespel, Houël, Hovyn de Tranchère, Huot, Joret, Jouannet, de Kéranflech, de Kératry, de Kéridec, de Kermarec, de Kersauson de Pennendreff, Léo de Laborde, Laboulie, Lacave, Oscar Lafayette, Lafosse, Lagarde, Lagrené, Laimé, Lainé, comte Lanjuinais, Larabit, de Larcy, J. de Lasteyrie, Latrade, Laureau, Laurenceau, général marquis de Lauriston, de Laussat, Lefebvre de Grosriez, Legrand, Legros-Devot, Lemaire, Emile Leroux, Lespérut, de l’Espinoy, Lherbette, de Linsaval, de Luppé, Maréchal, Martin de Villers, Maze-Saunay, Mèze, Arnaud de Melun, Anatole de Melun, Mérentié, Michaud, Mispoulet, Monet, duc de Montebello, de Montigny, Moulin, Murat, Sistrière, Alfred Nettement, d’Olivier, le général Oudinot duc de Reggio, Paillet, Duparc, Passy, Emile Péan, Pécoul, Casimir-Perier, Pidoux, Pigeon, de Pioger, Piscatory, Proa, Prudhomme, Querhoënt, Randoing, Raudot, Raulin, de Ravinel, de Rémusat, Renaud, Rezal, comte de Rességuier, Henri de Riancey, Rigal, de la Rochette, Rodat, de Roquefeuil, des Rotours de Chaulieu, Rouget-Lafosse, Rouillé, Roux-Carbonnel, Sainte-Beuve, de Saint-Germain, général comte de Saint-Priest, Salmon (Meuse), marquis Sauvaire-Barthélemy, de Séré, comte de Sesmaisons, Simonot, de Staplande, de Surville, marquis de Talhouët, Talon, Tamisier, Thuriot de la Rosière, de Tinguy, comte de Tocqueville, de la Tourette, comte de Tréveneuc, Mortimer-Ternaux, de Vatimesnil, baron de Vendeuvre, Vernhette (Héraut), Vernhette (Aveyron), Vésin, Vitet, comte de Vogüé.

Après cette liste de noms, on lit ce qui suit dans le récit sténographique :

« L’appel terminé, le général Oudinot prie les représentants qui sont dispersés dans la cour de se réunir autour de lui et leur fait la communication suivante :

» – Le capitaine adjudant-major, qui est resté ici pour commander la caserne, vient de recevoir l’ordre de faire préparer des chambres dans lesquelles nous aurons à nous retirer, nous considérant comme en captivité. (Très bien !) Voulez-vous que je fasse venir l’adjudant-major ? (Non ! non ! c’est inutile.) Je vais lui dire qu’il ait à exécuter ses ordres. (Oui ! c’est cela !) »

Les représentants restèrent parqués et « vaguant » dans cette cour deux longues heures. On se promenait bras dessus bras dessous. On marchait vite pour se réchauffer. Les hommes de la droite disaient aux hommes de la gauche : – Ah ! Si vous aviez voté la proposition des questeurs ! Ils disaient aussi : – Eh bien ! la sentinelle invisible [1] ! Et ils riaient. Et Marc Dufraisse répondait : – Mandataires du peuple ! délibérez en paix ! Et c’était le tour de la gauche de rire. Du reste nulle amertume. La cordialité d’un malheur commun.

On questionnait sur Louis Bonaparte ses anciens ministres. On demandait à l’amiral Cécille : – Mais enfin qu’est-ce que c’est ? – L’amiral répondait par cette définition : – C’est peu de chose. M. Vésin ajoutait : – Il veut que l’histoire l’appelle « Sire ». – Pauvre sire alors ! disait M. Camus de la Guibourgère. M. Odilon Barrot s’écriait : – Quelle fatalité qu’on ait été condamné à se servir de cet homme !

Cela dit, ces hauteurs atteintes, la philosophie politique était épuisée, et l’on se taisait.

A droite, à côté de la porte, il y avait une cantine exhaussée de quelques marches au-dessus du pavé de la cour. – Elevons cette cantine à la dignité de buvette, dit l’ancien ambassadeur en Chine, M. de Lagrené. On entrait là, les uns s’approchaient du poêle, les autres demandaient un bouillon. MM. Favreau, Piscatory, Larabit et Vatimesnil s’y étaient réfugiés dans un coin. Dans le coin opposé, des soldats ivres dialoguaient avec des servantes de caserne. M. de Kératry, plié sous ses quatre-vingts ans, était assis près du poêle sur une vieille chaise vermoulue ; la chaise chancelait, le vieillard grelottait.

Vers quatre heures un bataillon de chasseurs de Vincennes arriva dans la cour avec ses gamelles et se mit à manger en chantant et avec de grands éclats de gaîté.

M. de Broglie les regardait et disait à M. Piscatory : – Chose étrange de voir les marmites des janissaires, disparues de Constantinople, reparaître à Paris !

Presque au même moment un officier d’état-major vint prévenir les représentants, de la part du colonel Feray, que les appartements qu’on leur destinait étaient prêts, et les invita à le suivre. On les introduisit dans le bâtiment de l’est, qui est l’aile de la caserne la plus éloignée du palais du conseil d’État ; on les fit monter au troisième étage. Ils s’attendaient à des chambres et à des lits. Ils trouvèrent de longues salles, de vastes galetas à murs sordides et à plafonds bas, meublés de tables et de bancs de bois. C’étaient là « les appartements ». Ces galetas qui se suivaient donnaient tous sur le même corridor, boyau étroit qui occupait toute la longueur du corps de logis. Dans une de ces salles on voyait, jetés dans un coin, des tambours, une grosse caisse et des instruments de musique militaire. Les représentants se distribuèrent dans ces salles pêle-mêle. M. de Tocqueville, malade, jeta son manteau sur le carreau dans l’embrasure d’une fenêtre et s’y coucha. Il resta ainsi étendu à terre plusieurs heures.

Ces salles étaient chauffées, fort mal, par des poêles en fonte en forme de ruche. Un représentant, voulant y tisonner, en renversa un et faillit mettre le feu au plancher.

La dernière de ces salles avait vue sur le quai. Antony Thouret en ouvrit une fenêtre et s’y accouda. Quelques représentants y vinrent. Les soldats qui bivouaquaient en bas sur le trottoir les aperçurent et se mirent à crier : – Ah ! les voilà, ces gueux de vingt-cinq francs qui ont voulu rogner notre solde ! – La police avait en effet la veille semé cette calomnie dans les casernes qu’une proposition avait été déposée sur la tribune pour diminuer la solde des troupes ; on avait été jusqu’à nommer l’auteur de la proposition. Antony Thouret essaya de détromper les soldats. Un officier lui cria : – C’est un des vôtres qui a fait la proposition, c’est Lamennais.

Vers une heure et demie on introduisit dans les salles MM. Valette, Bixio et Victor Lefranc qui venaient rejoindre leurs collègues et se constituer prisonniers.

La nuit arrivait. On avait faim. Beaucoup n’avaient pas mangé depuis le matin. M. Hovyn de Tranchère, homme de bonne grâce et de dévouement, qui s’était fait portier à la mairie, se fit fourrier à la caserne. Il recueillit cinq francs par représentant, et l’on envoya commander un dîner pour deux cent vingt au café d’Orsay qui fait le coin du quai et de la rue du Bac. On dîna mal et gaîment. Du mouton de gargotte, du mauvais vin et du fromage. Le pain manquait. On mangea comme on put, l’un debout, l’autre sur une chaise, l’un à une table, l’autre à cheval sur un banc, son assiette devant soi, comme à un souper de bal, disait en riant un élégant de la droite, Thuriot de la Rosière, fils du régicide Thuriot. M. de Rémusat se prenait la tête dans les mains. Emile Péan lui disait : – Nous en reviendrons. Et Gustave de Beaumont s’écriait, s’adressant aux républicains : – Et vos amis de la gauche ! sauveront-ils l’honneur ? Y aura-t-il une insurrection au moins ? – On se passait les couverts et les assiettes, avec force attentions de la droite pour la gauche. – C’est le cas de faire une fusion, disait un jeune légitimiste. Troupiers et cantiniers servaient. Deux ou trois chandelles de suif brûlaient et fumaient sur chaque table. Il y avait peu de verres. Droite et gauche buvaient au même. – Egalité, Fraternité, disait le marquis Sauvaire-Barthélemy, de la droite. Et Victor Hennequin lui répondait : – Mais pas Liberté.

Le colonel Feray, gendre du maréchal Bugeaud, commandait la caserne ; il fit offrir son salon à M. de Broglie et à M. Odilon Barrot, qui l’acceptèrent. On ouvrit les portes de la caserne à M. de Kératry, à cause de son grand âge, à M. Dufaure, à cause de sa femme qui était en couches, et à M. Etienne, à cause de la blessure qu’il avait reçue le matin rue de Bourgogne. En même temps on réunit aux deux cent vingt MM. Eugène Sue, Benoît (du Rhône), Fayolle, Chanay, Toupet des Vignes, Radoult de Lafosse, Arbey et Teilhard-Latérisse qui avaient été retenus jusque-là dans le palais neuf des affaires étrangères.

Vers huit heures du soir, le repas terminé, on relâcha un peu la consigne, et l’entre-deux de la porte et de la grille de la caserne commença a s’encombrer de sacs de nuit et d’objets de toilette envoyés par les familles.

On appelait les représentants par leurs noms. Chacun descendait à son tour, et remontait avec son caban, son burnous ou sa chancelière, le tout allègrement. Quelques femmes parvinrent jusqu’à leurs maris. M. Chambolle put serrer à travers la grille la main de son fils.

Tout à coup une voix s’éleva : – Ah ! nous passerons la nuit ici ! – On apportait des matelas, on les jeta sur les tables, à terre, où l’on put.

Cinquante ou soixante représentants y trouvèrent place, la plupart restèrent sur leurs bancs. Marc Dufraisse s’arrangea pour passer la nuit sur un tabouret, accoudé sur une table. Heureux qui avait une chaise !

Du reste la cordialité et la gaîté ne se démentirent pas.

— Place aux burgraves ! dit en souriant un vénérable vieillard de la droite. Un jeune représentant républicain se leva et lui offrit son matelas. On s’accablait réciproquement de paletots, de pardessus et de couvertures.

Réconciliation, disait Chamiot en offrant la moitié de son matelas au duc de Luynes. Le duc de Luynes, qui avait deux millions de rente, souriait et répondait à Chamiot : – Vous êtes saint Martin et je suis le pauvre.

M. Paillet, le célèbre avocat, qui était du tiers état, disait : – J’ai passé la nuit sur une paillasse bonapartiste, enveloppé dans un burnous montagnard, les pieds dans une peau de mouton démocratique et sociale, et la tête dans un bonnet de coton légitimiste.

Les représentants, prisonniers dans la caserne, pouvaient s’y mouvoir assez librement. On les laissait descendre dans la cour. M. Cordier (du Calvados) remonta en disant : – Je viens de parler aux soldats. Ils ne savaient pas encore que les généraux ont été arrêtés. Ils ont paru étonnés et mécontents. – On s’attachait à cela comme à des espérances.

Le représentant Michel Renaud, des Basses-Pyrénées, retrouva parmi les chasseurs de Vincennes qui occupaient la cour plusieurs de ses compatriotes du pays basque. Quelques-uns avaient voté pour lui, et le lui rappelèrent. Ils ajoutaient : – Ah ? nous voterions encore la liste rouge. – Un d’eux, tout jeune homme, le prit à part et lui dit : – Monsieur, avez-vous besoin d’argent ? J’ai là une pièce de quarante sous. Vers dix heures du soir, vacarme dans la cour. Les portes et les grilles tournent à grand bruit sur leurs gonds. Quelque chose entrait qui roulait comme un tonnerre. On se pencha aux fenêtres et l’on aperçut arrêté au bas de l’escalier une espèce de gros coffre oblong, peint en noir, en jaune, en rouge et en vert, porté sur quatre roues, attelé de chevaux de poste, et entouré d’hommes à longues redingotes et à figures farouches, tenant des torches. Dans l’ombre, et l’imagination aidant, ce chariot paraissait tout noir. On y voyait une porte, mais pas d’autre ouverture. Cela ressemblait à un grand cercueil roulant. – Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est un corbillard ? – Non, c’est une voiture cellulaire. – Et ces gens-là, ce sont des croque-morts ? – Non, ce sont des guichetiers. – Et pour qui ça vient-il ?

— Pour vous, messieurs ! cria une voix. C’était la voix d’un officier ; et ce qui venait d’entrer, c’était en effet une voiture cellulaire.

En même temps on entendit crier : – Le premier escadron à cheval ! – Et cinq minutes après, les lanciers qui devaient accompagner les voitures se rangèrent en ordre de bataille dans la cour.

Alors il y eut dans la caserne une rumeur de ruche en colère. Les représentants montaient et descendaient les escaliers et allaient voir de près la voiture cellulaire. Quelques-uns la touchaient, et n’en croyaient pas leurs yeux. M. Piscatory se croisait avec M. Chambolle et lui criait : – Je pars là dedans ! M. Berryer rencontrait Eugène Sue, et ils échangeaient ce dialogue : – Où allez-vous ? – Au mont Valérien. Et vous ? – Je ne sais pas.

A dix heures et demie l’appel commença pour le départ. Des estafiers s’installèrent à une table entre deux chandelles dans une salle basse, au pied de l’escalier, et l’on appela les représentants deux par deux. Les représentants convinrent de ne pas se nommer et de répondre à chaque nom qu’on appellerait : – Il n’y est pas. Mais ceux des « burgraves » qui avaient accepté le coin du feu du colonel Feray, jugèrent cette petite résistance indigne d’eux et répondirent à l’appel de leurs noms. Ceci entraîna le reste. Tout le monde répondit. Il y eut parmi les légitimistes quelques scènes tragi-comiques. Eux, les seuls qui ne fussent pas menacés, ils tenaient absolument à se croire en danger. Ils ne voulaient pas laisser partir un de leurs orateurs ; ils l’embrassaient et le retenaient presque avec larmes en criant : – Ne partez pas ! Savez-vous où l’on vous mène ! Songez aux fossés de Vincennes !

Les représentants, appelés deux par deux, comme nous venons de le dire, défilaient dans la salle basse devant les estafiers, puis on les faisait monter dans la boîte à voleurs. Les chargements se faisaient en apparence au hasard et pêle-mêle ; plus tard, pourtant, à la différence des traitements infligés aux représentants dans les diverses prisons, on a pu voir que ce pêle-mêle avait été peut-être un peu arrangé. Quand la première voiture fut pleine, on en fit entrer une seconde avec le même appareil. Les estafiers, un crayon et un carnet à la main, prenaient note de ce que contenait chaque voiture. Ces hommes connaissaient les représentants. Quand Marc Dufraisse, appelé à son tour, entra dans la salle basse, il était accompagné de Benoît (du Rhône.). – Ah ! voici M. Marc Dufraisse, dit l’estafier qui tenait le crayon. – A la demande de son nom, Benoît répondit Benoît. – Du Rhône, ajouta l’agent, et il reprit : car il y a encore Benoist d’Azy et Benoît-Champy.

Le chargement de chaque voiture durait environ une demi-heure. Les survenues successives avaient porté le nombre des représentants prisonniers à deux cent trente-deux. Leur embarquement, ou, pour employer l’expression de M. de Vatimesnil, leur encaquement, commencé peu après dix heures du soir, ne fut terminé que vers sept heures du matin. Quand les voitures cellulaires manquèrent, on amena des omnibus. Ces voitures furent partagées en trois convois, tous trois escortés par les lanciers. Le premier convoi partit vers une heure du matin et fut conduit au Mont Valérien ; le second, vers cinq heures, à Mazas ; le troisième, vers six heures à demie, à Vincennes.

La chose traînant en longueur, ceux qui n’étaient pas appelés profitaient des matelas et tâchaient de dormir. De là, de temps en temps, des silences dans les salles hautes. Au milieu d’un de ces silences, M. Bixio se dressa sur son séant et haussant la voix : – Messieurs, que pensez-vous de l’obéissance passive ? – Un éclat de rire général lui répondit. Ce fut encore au milieu d’un de ces silences qu’une voix s’écria :

Romieu sera sénateur.

Emile Péan demanda :

Que deviendra le spectre rouge ?

Il se fera prêtre, répondit Antony Thouret, et deviendra le spectre noir.

D’autres paroles que les historiographes du 2 décembre ont répandues n’ont pas été prononcées. Ainsi Marc Dufraisse n’a jamais tenu ce propos, dont les hommes de Louis Bonaparte ont voulu couvrir leurs crimes : – Si le président ne fait pas fusiller tous ceux d’entre nous qui résisteront, il ne connaît pas son affaire.

Pour le coup d’État, c’est commode ; mais pour l’histoire, c’est faux.

L’intérieur des voitures cellulaires était éclairé pendant qu’on y montait. On ne « boucla » pas les soupiraux de chaque cage. De cette façon Marc Dufraisse put apercevoir par le vasistas M. de Rémusat dans la cellule qui faisait face à la sienne. M. de Rémusat était monté accouplé à M. Duvergier de Hauranne.

— Ma foi, monsieur Marc Dufraisse, cria Duvergier de Hauranne quand ils se coudoyèrent dans le couloir de la voiture, ma foi, si quelqu’un m’avait prophétisé : Vous irez à Mazas en voiture cellulaire, j’aurais dit : C’est invraisemblable ; mais si l’on avait ajouté : Vous irez avec Marc Dufraisse, j’aurais dit : C’est impossible.

Lorsqu’une voiture était remplie, cinq ou six agents y montaient et se tenaient debout dans le couloir. On refermait la porte, on relevait le marchepied, et l’on partait.

Quand les voitures cellulaires furent pleines, il restait encore des représentants. On fit, nous l’avons dit, avancer des omnibus. On y poussa les représentants pêle-mêle, rudement, sans déférence pour l’âge ni pour le nom. Le colonel Feray, à cheval, présidait et dirigeait. Au moment d’escalader le marchepied de l’avant-dernière voiture, le duc de Montebello lui cria : – C’est aujourd’hui l’anniversaire de la bataille d’Austerlitz, et le gendre du maréchal Bugeaud fait monter dans la voiture des forçats le fils du maréchal Lannes.

Lorsqu’on fut au dernier omnibus, il n’y avait que dix-sept places et il restait dix-huit représentants. Les plus lestes montèrent les premiers. Antony Thouret, qui faisait à lui seul équilibre à toute la droite, car il avait autant d’esprit que Thiers et autant de ventre que Murat, Antony Thouret, gros et lent, arriva le dernier. Quand il parut au seuil de l’omnibus dans toute son énormité, il y eut un cri d’effroi : – Où allait-il se placer ?

Antony Thouret avise vers le fond de l’omnibus Berryer, va droit à lui, s’assied sur ses genoux, et lui dit avec calme : – Vous avez voulu de la compression, monsieur Berryer. En voilà.

XV. MazasModifier

Les voitures cellulaires, convoyées jusqu’à Mazas par les lanciers, trouvaient à Mazas un autre escadron de lanciers pour les recevoir. Les représentants descendaient de voiture un à un. L’officier commandant les lanciers se tenait à côté de la portière et les regardait passer avec une curiosité hébétée.

Mazas, qui a remplacé la Force, aujourd’hui démolie, est une immense bâtisse rougeâtre, élevée, tout à côté de l’embarcadère du chemin de fer de Lyon, sur les terrains vagues du faubourg Saint-Antoine. De loin on la croit en briques, de près on reconnaît qu’elle est construite en cailloux noyés dans le ciment. Six grands corps de logis à trois étages, se touchant tous au point de départ et rayonnant autour d’une rotonde qui est le centre commun, séparés par des cours qui vont s’élargissant à mesure que les corps de logis s’écartent, percés de mille petites lucarnes qui sont les jours des cellules, entourés d’une haute muraille, et présentant à vol d’oiseau la figure d’un éventail, voilà Mazas. De la rotonde qui fait le centre s’élance une sorte de minaret qui est la cheminée d’appel. Ce rez-de-chaussée est une salle ronde qui sert de greffe. Au premier étage est l’autel, où un seul prêtre dit la messe pour tous, et l’observatoire, d’où un seul surveillant veille sur toutes les portes de toutes les galeries à la fois. Chaque corps de logis s’appelle division. Les cours sont coupées par de hauts murs en une multitude de petits promenoirs oblongs.

Chaque représentant, à mesure qu’il descendait de voiture, était conduit dans le rond-point où est le greffe. Là on prenait son nom, et on lui donnait en échange de son nom un numéro. Qu’on soit un voleur ou un législateur, cela se pratique ainsi dans cette prison ; le coup d’État passait le niveau. Une fois le représentant écroué et numéroté, on le faisait « filer ». On lui disait : Montez, ou : Allez, et on l’annonçait au bout du corridor auquel on le destinait en criant : – Tel numéro ! Recevez. – Le gardien du corridor désigné répondait : – Envoyez ! – Le prisonnier montait seul, allait devant lui, et en arrivant il trouvait le gardien debout près d’une porte ouverte. Le gardien disait : – C’est là, monsieur. Le prisonnier entrait, le gardien refermait la porte, et l’on passait à un autre.

Le coup d’État eut pour les représentants prisonniers des procédés très divers ; ceux qu’on ménageait, les hommes de la droite, on les mit à Vincennes ; ceux qu’on haïssait, les hommes de la gauche, on les mit à Mazas. Ceux de Vincennes eurent les appartements de M. de Montpensier, rouverts exprès pour eux, un dîner excellent et en commun, des bougies, du feu, et les sourires et les génuflexions du gouverneur, qui était le général Courtigis. Ceux de Mazas, voici comme on les traita :

Une voiture cellulaire les déposa à la prison. Ils passèrent d’une boîte dans l’autre. A Mazas, un greffier les enregistra, les mesura, les toisa et les écroua comme des forçats. Le greffe franchi, on conduisit chacun d’eux par une galerie-balcon suspendue dans l’obscurité sous une longue voûte humide jusqu’à une porte étroite qui s’ouvrit brusquement. Arrivé là, un guichetier poussait le représentant par les épaules, et la porte se refermait.

Le représentant ainsi cloîtré se trouvait dans une petite chambre, longue, étroite, obscure. C’est là ce que la langue pleine de précautions que parlent aujourd’hui les lois appelle une « cellule ». Le plein midi de décembre n’y produisait qu’un demi-jour crépusculaire. A une extrémité une porte à guichet, à l’autre, tout près du plafond, à une hauteur de dix ou douze pieds, une lucarne à vitre cannelée. Cette vitre brouillait l’œil, empêchait de voir le bleu ou le gris du temps et de distinguer le nuage ou le rayon, et donnait je ne sais quoi d’indécis au jour blafard de l’hiver. C’était moins qu’un jour faible, c’était un jour trouble. Les inventeurs de cette vitre cannelée ont réussi à faire loucher le ciel.

Au bout de quelques instants, le prisonnier commençait à apercevoir confusément les objets, et voici ce qu’il trouvait : des murs blanchis à la chaux et verdis çà et là par des émanations diverses, dans un coin un trou rond garni de barreaux de fer et exhalant une odeur infecte, dans un autre coin une tablette tournant sur une charnière comme le strapontin des citadines, et pouvant servir de table, pas de lit, une chaise de paille. Sous les pieds un carreau en briques. La première impression, c’était l’ombre ; la seconde, c’était le froid. Le prisonnier se voyait donc là, seul, transi, dans cette quasi-obscurité, ayant la faculté d’aller et de venir dans huit pieds carrés comme un loup en cage, ou de rester assis sur une chaise comme un idiot à Bicêtre.

Dans cette situation, un ancien républicain de la veille, devenu membre de la majorité et même dans l’occasion quelque peu bonapartiste, M. Emile Leroux, jeté d’ailleurs à Mazas par mégarde et pris sans doute pour quelque autre Leroux, se mit à pleurer de rage. Trois, quatre, cinq heures se passèrent ainsi. Cependant on n’avait pas mangé depuis le matin ; quelques-uns même, dans l’émotion du coup d’État, n’avaient pas déjeuné. La faim venait. Allait-on être oublié là ? Non. Une cloche de la prison sonnait, le guichet de la porte s’ouvrait, un bras tendait au prisonnier une écuelle d’étain et un morceau de pain.

Le prisonnier saisissait avidement le pain et l’écuelle.

Le pain était noir et gluant, l’écuelle contenait une espèce d’eau épaisse, chaude et rousse. Rien de comparable à l’odeur de cette « soupe ». Quant au pain, il ne sentait que le moisi.

Quelle que fût la faim, dans le premier moment, la plupart des prisonniers jetèrent le pain sur le pavé et vidèrent l’écuelle dans le trou à barreaux de fer.

Cependant l’estomac criait, les heures passaient, on ramassait le pain et l’on finissait par manger. Un prisonnier même alla jusqu’à ramasser l’écuelle et jusqu’à essayer d’en essuyer le fond avec son pain qu’il mangea ensuite. Plus tard ce prisonnier, un représentant mis en liberté dans l’exil, me racontait cette nourriture et me disait : Ventre affamé n’a pas de nez.

Du reste solitude absolue, silence profond. Pourtant au bout de quelques heures, M. Emile Leroux – c’est lui qui a dit le fait à M. Versigny – entendit de l’autre côté de son mur à sa droite une sorte de frappement singulier, espacé, intermittent, avec des intervalles inégaux. Il prêta l’oreille ; presque au même instant, de l’autre côté du mur à gauche, un frappement du même genre répondit. M. Emile Leroux ravi – quelle joie d’entendre un bruit quelconque ! – songea à ses collègues prisonniers comme lui, et se mit à crier d’une voix éclatante : – Ah ! ah ! vous êtes donc là aussi, vous autres ! Il n’avait pas achevé sa phrase que la porte de sa cellule s’ouvrit avec un grincement de gonds et de verrous ; un homme – c’était le geôlier – apparut furieux, et lui dit :

— Taisez-vous !

Le représentant du peuple, un peu stupéfait, voulut quelque explication.

— Taisez-vous, reprit le guichetier, ou je vous f… au cachot !

Le guichetier parlait au prisonnier comme le coup d’État parlait à la nation.

M. Emile Leroux, avec ses habitudes entêtées de « parlementarisme », essaya pourtant d’insister.

— Comment ! dit-il, je ne puis répondre aux signaux que me font deux de mes collègues !

— Deux de vos collègues ! reprit le geôlier, ce sont deux voleurs. Et il referma la porte en éclatant de rire.

C’étaient en effet deux voleurs entre lesquels était, non crucifié, mais verrouillé, M. Emile Leroux.

La prison Mazas est si ingénieusement bâtie que la moindre parole s’y entend d’une cellule à l’autre. Point d’isolement, par conséquent, en dépit de la cellule. De là ce rigoureux silence imposé par la logique parfaite et atroce du règlement. Que font les voleurs ? Ils ont imaginé un système de frappement télégraphique, et le règlement perd ses peines. M. Emile Leroux avait tout simplement troublé un dialogue commencé.

— Laissez-nous donc jaspiner bigorne [2], lui cria le voleur son voisin, qui, pour cette exclamation, fut mis au cachot.

C’était là la vie des représentants à Mazas. Du reste, étant au secret, pas un livre, pas une feuille de papier, pas une plume, pas même la promenade d’une heure dans le préau.

Les voleurs aussi, on vient de le voir, vont à Mazas. Mais à ceux qui savent un métier, on permet de travailler ; à ceux qui savent lire, on passe des livres ; à ceux qui savent écrire, on accorde une écritoire et du papier ; à tous on laisse l’heure l’heure de promenade exigée par l’hygiène et autorisée par le règlement.

Aux représentants, rien. L’isolement, la claustration, le mutisme, l’obscurité, le froid, « la quantité d’ennui qui rend fou », comme a dit Linguet parlant de la Bastille.

Etre assis, jambes et bras croisés, sur une chaise toute la journée ! telle était la situation.

Mais le lit ? On pouvait se coucher ?

Non.

Il n’y avait pas de lit.

A huit heures du soir, le guichetier entrait dans la cellule, atteignait et déplaçait quelque chose qui était roulé sur une planche près du plafond. Ce quelque chose était un hamac.

Le hamac fixé, accroché et tendu, le guichetier souhaitait au prisonnier le bonsoir.

Il y avait sur le hamac une couverture de laine, quelquefois un matelas de deux pouces d’épaisseur. Le prisonnier, enveloppé dans cette couverture, essayait de dormit et ne parvenait qu’à grelotter.

Mais, le lendemain, il pouvait du moins rester couché toute la journée sur son hamac ?

Point.

A sept heures du matin, le guichetier rentrait, souhaitait le bonjour au représentant, le faisait lever, et roulait le hamac dans sa niche près du plafond.

Mais, en ce cas, il fallait ressaisir le hamac d’autorité, le dérouler, le raccrocher et s’y recoucher.

Fort bien. Le cachot.

Cela était ainsi. Le hamac pour la nuit, la chaise pour le jour.

Soyons juste pourtant. Quelques-uns obtinrent des lits, entre autres MM. Thiers et Roger (du Nord). M. Grévy n’en eut pas.

Mazas est une prison-progrès ; il est certain que Mazas est préférable aux plombs de Venise et au cachot sous-fluvial du Châtelet. C’est la philanthropie doctrinaire qui a construit Mazas. Pourtant, on le voit, Mazas laisse à désirer. Disons-le, à un certain point de vue, l’encellulement momentané des faiseurs de lois à Mazas ne nous déplaît pas. Il y a eu peut-être un peu de Providence dans le coup d’État. La Providence, en mettant les législateurs à Mazas, a fait un acte de bonne éducation. Mangez votre cuisine ! il n’est pas mauvais que ceux qui font les prisons en tâtent.

XVI. L’incident du boulevard Saint-MartinModifier

Quand nous arrivâmes, Charamaule et moi, au n° 70 de la rue Blanche, qui est montueuse et déserte, un homme, vêtu d’une espèce d’uniforme de sous-officier de marine, se promenait de long en large devant la porte. La portière, qui nous reconnut, nous le fit remarquer. – Bah ! dit Charamaule, se promener de la sorte et s’habiller de cette façon ! ce n’est certes pas un mouchard.

— Mon cher collègue, lui dis-je, Bedeau a constaté que la police est bête.

Nous montâmes. Le salon et une petite antichambre qui le précédait étaient pleins de représentants auxquels étaient mêlées beaucoup de personnes étrangères à l’Assemblée. Quelques anciens membres de la Constituante étaient là, entre autres Bastide, et plusieurs journalistes démocrates. Le National était représenté par Alexandre Rey et Léopold Duras, la Révolution par Xavier Durieu, Vasbenter et Watripon, l’Avènement du Peuple par H. Coste, presque tous les autres rédacteurs de l’Avènement étant en prison. Soixante membres de la gauche environ étaient là, et entre autres Edgar Quinet, Schœlcher, Madier de Montjau, Carnot, Noël Parfait, Pierre Lefranc, Bancel, de Flotte, Bruckner, Chaix, Cassal, Esquiros, Durand-Savoyat, Yvan, Carlos Forel, Etchegoyen, Labrousse, Barthélemy (Eure-et-Loir), Huguenin, Aubry (du Nord), Malardier, Victor Chauffour, Belin, Renaud, Bac, Versigny, Sain, Joigneaux, Brives, Guilgot, Pelletier, Doutre, Gindrier, Arnaud (de l’Ariège), Raymond (de l’Isère), Brillier, Maigne, Sartin, Raynaud, Léon Vidal, Lafon, Lamarque, Bourzat, le général Rey.

Tous étaient debout. On causait confusément. Léopold Duras venait de raconter l’investissement du café Bonvalet. Jules Favre et Baudin, assis à une petite table entre les deux croisées, écrivaient. Baudin avait un exemplaire de la Constitution ouvert devant lui, et copiait l’article 68. Quand nous entrâmes, il se fit un silence, et l’on nous demanda : – Eh bien, qu’y a-t-il de nouveau ?

Charamaule raconta ce qui venait de se passer au boulevard du Temple, et le conseil qu’il avait cru devoir me donner. On l’approuva.

On s’interrogeait de tous les côtés : – Qu’y a-t-il à faire ? Je pris la parole.

— Allons au fait et au but, dis-je. Louis Bonaparte gagne du terrain et nous en perdons, ou pour mieux dire, il a encore tout, et nous n’avons encore rien. Nous avons dû nous séparer, Charamaule et moi, du colonel Forestier. Je doute qu’il réussisse. Louis Bonaparte fait tout ce qu’il peut pour nous annuler. Il faut sortir de l’ombre. Il faut qu’on nous sente là. Il faut souffler sur ce commencement d’incendie dont nous avons vu l’étincelle au boulevard du Temple. Il faut faire une proclamation, et que cela soit imprimé n’importe par qui, et que cela soit placardé n’importe comment, mais il le faut ! et tout de suite. Quelque chose de bref, de rapide et d’énergique. Pas de phrases. Dix lignes, un appel aux armes ! Nous sommes la loi, et il y a des jours où la loi doit jeter un cri de guerre. La loi mettant hors d’elle le traître, c’est une chose grande et terrible. Faisons-la.

On m’interrompit : – Oui, c’est cela, une proclamation !

— Dictez ! dictez !

— Dictez, me dit Baudin, j’écris.

Je dictai : « Au Peuple. » Louis-Napoléon Bonaparte est un traître.

» Il a violé la Constitution.

» Il s’est parjuré.

» I1 est hors la loi. » On me cria de toutes parts :

— C’est cela ! La mise hors la loi ! Continuez.

Je me remis à dicter ; Baudin écrivait : « Les représentants républicains rappellent au peuple et à l’armée l’article 68… » On m’interrompit : – Citez-le en entier.

— Non, dis-je, ce serait trop long. Il faut quelque chose qu’on puisse placarder sur une carte, coller avec un pain à cacheter et lire en une minute. Je citerai l’article 110 ; il est court et contient l’appel aux armes.

Je repris : « Les représentants républicains rappellent au peuple et à l’armée l’article 68, et l’article 110 ainsi conçu : – « L’Assemblée constituante confie la présente Constitution et les droits qu’elle consacre à la garde et au patriotisme de tous les Français. »

« Le peuple, désormais et a jamais en possession du suffrage universel, et qui n’a besoin d’aucun prince pour le lui rendre, saura châtier le rebelle.

» Que le peuple fasse son devoir. Les représentants républicains marchent à sa tête.

» Vive la République ! Aux armes ! » On applaudit.

— Signons tous, dit Pelletier.

— Occupons-nous de trouver sur-le-champ une imprimerie, dit Schœlcher, et que la proclamation soit affichée tout de suite.

— Avant la nuit, les jours sont courts, ajouta Joigneaux.

— Tout de suite, tout de suite, plusieurs copies ! cria-t-on.

Baudin, silencieux et rapide, avait déjà fait une deuxième copie de la proclamation.

Un jeune homme, rédacteur d’un journal républicain des départements, sortit de la foule, et déclara que si on lui remettait immédiatement une copie, la proclamation serait avant deux heures placardée à tous les coins de mur de Paris.

Je lui demandai :

— Comment vous nommez-vous ?

Il me répondit :

— Millière.

Millière ; c’est de cette façon que ce nom fit son apparition dans les jours sombres de notre histoire. Je vois encore ce jeune homme pâle, cet œil à la fois perçant et voilé, ce profil doux et sinistre. L’assassinat et le Panthéon l’attendaient ; trop obscur pour entrer dans le temple, assez méritant pour mourir sur le seuil.

Baudin lui montra la copie qu’il venait de faire. Millière s’approcha :

— Vous ne me connaissez pas, dit-il, je m’appelle Millière, mais moi je vous connais, vous êtes Baudin.

Baudin lui tendit la main.

J’ai assisté au serrement de mains de ces deux spectres.

Xavier Durieu, qui était rédacteur de la Révolution, fit la même offre que Millière.

Une douzaine de représentants prirent des plumes et s’assirent, les uns autour de la table, les autres avec une feuille de papier sur leurs genoux, et l’on me dit : – Dictez-nous la proclamation.

J’avais dicté à Baudin : « Louis-Napoléon Bonaparte est un traître. » Jules Favre demanda qu’on effaçât le mot Napoléon, nom de gloire fatalement puissant sur le peuple et sur l’armée, et qu’on mît : « Louis Bonaparte est un traître. » – Vous avez raison, lui dis-je.

Une discussion suivit. Quelques-uns voulaient qu’on rayât le mot prince. Mais l’Assemblée était impatiente. – Vite ! vite ! cria-t-on. Nous sommes en décembre, les jours sont courts, répétait Joigneaux.

Douze copies se firent à la fois en quelques minutes. Schœlcher, Rey, Xavier Durieu, Millière en prirent chacun une et partirent à la recherche d’une imprimerie.

Comme ils venaient de sortir, un homme que je ne connaissais pas, mais auquel plusieurs représentants firent accueil, entra et dit : – Citoyens, cette maison est signalée. Des troupes sont en marche pour vous cerner. Vous n’avez pas un instant à perdre.

Plusieurs voix s’élevèrent.

— Eh bien ! qu’on nous arrête !

— Qu’est-ce que cela nous fait ?

— Qu’ils consomment leur crime !

— Mes collègues, m’écriai-je, ne nous laissons pas arrêter. Après la lutte, comme il plaira à Dieu ; mais avant le combat, non ! C’est de nous que le peuple attend l’impulsion. Nous pris, tout est fini. Notre devoir est d’engager la bataille, notre droit est de croiser le fer avec le coup d’État. Il faut qu’il ne puisse pas nous saisir, qu’il nous cherche et qu’il ne nous trouve pas. Il faut tromper le bras qu’il étend vers nous, nous dérober à Bonaparte, le harceler, le lasser, l’étonner, l’épuiser, disparaître et reparaître sans cesse, changer d’asile et toujours combattre, être toujours devant lui et jamais sous sa main. Ne quittons pas le terrain. Nous n’avons pas le nombre, ayons l’audace.

On approuva. – C’est juste, dirent-ils, mais où irons-nous ?

Labrousse dit :

— Notre ancien collègue à la Constituante, Beslay, offre sa maison.

— Où demeure-t-il ?

— Rue de la Cerisaie, 33, au Marais.

— Eh bien, repris-je, séparons-nous, nous nous retrouverons dans deux heures chez Beslay, rue de la Cerisaie, n° 33.

Tous partirent ; mais les uns après les autres et dans des directions différentes. Je priai Charamaule d’aller m’attendre chez moi, et je sortis à pied avec Noël Parfait et Lafon.

Nous gagnâmes le quartier encore inhabité que côtoie le mur de ronde. Comme nous arrivions à l’angle de la rue Pigalle, nous vîmes à cent pas de nous, dans les ruelles désertes qui la coupent, les soldats qui se glissaient le long des maisons et se dirigeaient vers la rue Blanche.

A trois heures, les membres de la gauche se retrouvèrent rue de la Cerisaie. Mais l’éveil avait été donné, les habitants de ces rues solitaires se mettaient aux fenêtres pour voir passer les représentants ; le lieu de la réunion, situé et resserré au fond d’une arrière-cour, était mal choisi en cas d’investissement ; tous ces inconvénients furent immédiatement reconnus, et la réunion ne dura que peu d’instants. Elle fut présidée par Joly. Xavier Durieu et Jules Gouache, rédacteurs de la Révolution, y assistaient, ainsi que plusieurs proscrits italiens, entre autres le colonel Carini et Montanelli, ancien ministre du grand-duc de Toscane ; j’aimais Montanelli, âme douce et intrépide.

Madier de Montjau apporta des nouvelles de la banlieue. Le colonel Forestier, sans perdre et sans ôter l’espoir, raconta les obstacles qu’il avait rencontrés dans ses efforts pour réunir la 6e légion. Il me pressa de lui signer, ainsi que Michel (de Bourges), sa nomination de colonel ; mais Michel (de Bourges) était absent, et d’ailleurs ni Michel (de Bourges) ni moi n’avions encore en ce moment-là de mandat de la gauche. Pourtant, mais sous ces réserves, je lui signai sa nomination. Les embarras se multipliaient. La proclamation n’était pas encore imprimée et la nuit arrivait. Schœlcher exposa les difficultés ; toutes les imprimeries fermées et gardées, l’avis affiché que quiconque imprimerait un appel aux armes serait immédiatement fusillé, les ouvriers terrifiés, pas d’argent. On présenta un chapeau, et chacun y jeta ce qu’il avait d’argent sur lui. On réunit ainsi quelques centaines de francs.

Xavier Durieu, dont l’ardent courage ne s’est pas démenti un seul instant, affirma de nouveau qu’il se chargeait de l’impression et promit qu’à huit heures du soir on aurait quarante mille exemplaires de la proclamation. Les instants pressaient. On se sépara en s’assignant pour lieu de rendez-vous le local de l’association des ébénistes, rue de Charonne, et pour heure huit heures du soir, afin de laisser à la situation le temps de se dessiner. Comme nous sortions et que nous traversions la rue Beautreillis, je vis Pierre Leroux venir à moi. Il n’avait pas pris part à nos réunions. Il me dit : – Je crois cette lutte inutile. Quoique mon point de vue soit différent du vôtre, je suis votre ami. Prenez garde. Il est temps encore de s’arrêter. Vous entrez dans les catacombes. Les catacombes, c’est la mort.

— C’est la vie aussi, lui dis-je.

C’est égal, je pensais avec joie que mes deux fils étaient en prison, et que ce sombre devoir du combat dans la rue ne s’imposait qu’à moi seul.

Cinq heures nous restaient jusqu’à l’instant du rendez-vous. Je voulus revenir chez moi et embrasser encore une fois ma femme et ma fille, avant de me précipiter dans cet inconnu qui était là, béant et ténébreux, et où plusieurs d’entre nous allaient entrer pour n’en pas sortir.

Arnaud (de l’Ariège) me donnait le bras ; les deux proscrits italiens, Carini et Montanelli, m’accompagnaient.

Montanelli me prenait les mains et me disait : – Le droit vaincra. Vous vaincrez. Oh ! que cette fois la France ne soit pas égoïste, comme en 1848, et qu’elle délivre l’Italie. Je lui répondais : – Elle délivrera l’Europe !

C’étaient nos illusions dans ce moment-là, ce qui n’empêche pas que ce ne soient encore aujourd’hui nos espérances. La foi est ainsi faite ; les ténèbres lui prouvent la lumière. Il y a une place de fiacres devant le portail de Saint-Paul. Nous y allâmes. La rue Saint-Antoine fourmillait dans cette rumeur inexprimable qui précède ces étranges batailles de l’idée contre le fait qu’on appelle révolutions. Je croyais entrevoir dans ce grand quartier populaire une lueur, qui s’éteignit, hélas, bientôt ! La place de fiacres devant Saint-Paul était déserte. Les cochers avaient pressenti les barricades possibles et s’étaient enfuis.

Une lieue nous séparait, Arnaud et moi, de nos maisons. Impossible de la faire à pied au milieu de Paris, et reconnus à chaque pas. Deux passants qui survinrent nous tirèrent d’embarras. L’un d’eux disait à l’autre :

— Les omnibus des boulevards roulent encore.

Nous profitâmes de l’avis et nous allâmes chercher l’omnibus de la Bastille. Nous y montâmes tous les quatre.

J’avais dans le cœur, à tort ou à raison, je le répète, le regret amer de l’occasion échappée le matin. Je me disais que dans les journées décisives ces minutes-là viennent et ne reviennent pas. Il y a deux théories en révolution, enlever le peuple ou le laisser arriver. La première était la mienne ; j’avais obéi, par discipline, à la seconde. Je me le reprochais. Je me disais : Le peuple s’est offert et nous ne l’avons pas pris. C’est à nous maintenant, non de nous offrir, mais de faire plus, de nous donner.

Cependant l’omnibus s’était mis en marche. Il était plein. J’avais pris place au fond à gauche ; Arnaud (de l’Ariège) s’était assis à côté de moi, Carini en face, Montanelli près d’Arnaud. On verra tout à l’heure que ces détails ne sont pas inutiles. Nous ne nous parlions pas, Arnaud et moi. Nous échangions en silence des serrements de main, ce qui est une manière d’échanger des pensées.

A mesure que l’omnibus avançait vers le centre de Paris, la foule était plus pressée sur le boulevard. Quand l’omnibus s’engagea dans le ravin de la Porte-Saint-Martin, un régiment de grosse cavalerie arrivait en sens inverse. Au bout de quelques secondes, ce régiment passa à côté de nous. C’étaient des cuirassiers. Ils défilaient au grand trot et le sabre nu. Le peuple, du haut des trottoirs, se penchait pour les voir passer. Pas un cri. Le peuple morne d’un côté, de l’autre les soldats triomphants, tout cela me remuait.

Subitement le régiment fit halte. Je ne sais quel embarras, dans cet étroit ravin du boulevard où nous étions resserrés, obstruait momentanément sa marche. En s’arrêtant il arrêta l’omnibus. Les soldats étaient là. Nous avions sous les yeux, devant nous, à deux pas, leurs chevaux pressant les chevaux de notre voiture, ces Français devenus des mameloucks, ces citoyens combattants de la grande République transformés en souteneurs du bas-empire. De la place où j’étais je les touchais presque. Je n’y pus tenir.

Je baissai la vitre de l’omnibus, je passai la tête dehors, et, regardant fixement cette ligne épaisse de soldats qui me faisait front, je criai : – A bas Louis Bonaparte ! Ceux qui servent les traîtres sont des traîtres !

Les plus proches tournèrent la face de mon côté et me regardèrent d’un air ivre ; les autres ne bougèrent pas et restèrent au port d’armes, la visière du casque sur les yeux, les yeux fixés sur les oreilles de leurs chevaux.

Il y a dans les grandes choses l’immobilité des statues et dans les choses basses l’immobilité des mannequins.

L’obéissance passive dans le crime fait du soldat un mannequin.

Au cri que j’avais poussé, Arnaud s’était retourné brusquement ; il avait, lui aussi, abaissé sa vitre, et il était sorti à mi-corps de l’omnibus, le bras tendu vers les soldats, et il criait : – A bas les traîtres !

A le voir ainsi, avec son geste intrépide, sa belle tête pâle et calme, son regard ardent, sa barbe et ses longs cheveux châtains, on croyait voir la rayonnante et foudroyante figure d’un Christ irrité.

L’exemple fut contagieux et électrique.

— A bas les traîtres ! crièrent Carini et Montanelli.

— A bas le dictateur. A bas les traîtres ! répéta un généreux jeune homme que nous ne connaissions pas et qui était assis à côté de Carini.

A l’exception de ce jeune homme, l’omnibus tout entier semblait pris de terreur.

— Taisez-vous ! criaient ces pauvres gens épouvantés ; vous allez nous faire tous massacrer ! – Un plus effrayé encore baissa la vitre et se mit à vociférer aux soldats : – Vive le prince Napoléon ! Vive l’empereur !

Nous étions cinq et nous couvrions ce cri de notre protestation obstinée : – A bas Louis Bonaparte ! A bas les traîtres !

Les soldats écoutaient dans un silence sombre. Un brigadier, l’air menaçant, se tourna vers nous et agita son sabre. La foule regardait avec stupeur.

Que se passait-il en moi dans ce moment-là ? Je ne saurais le dire. J’étais dans un tourbillon. J’avais cédé à la fois à un calcul, trouvant l’occasion bonne, et à une fureur, trouvant la rencontre insolente. Une femme nous criait du trottoir : – Vous allez vous faire écharper. Je me figurais vaguement qu’un choc quelconque allait se faire, et que, soit de la foule, soit de l’armée, l’étincelle jaillirait. J’espérais un coup de sabre des soldats, ou un cri de colère du peuple. En somme j’avais plutôt obéi à un instinct qu’à une idée.

Mais rien ne vint, ni le coup de sabre, ni le cri de colère. La troupe ne remua pas, et le peuple garda le silence. Etait-ce trop tard ? Etait-ce trop tôt ?

L’homme ténébreux de l’Elysée n’avait pas prévu le cas de l’insulte à son nom, jetée aux soldats en face, à bout portant. Les soldats n’avaient pas d’ordres. Ils en eurent le soir même. On s’en aperçut le lendemain.

Un moment après, le régiment s’ébranla au galop, et l’omnibus repartit. Tant que les cuirassiers défilèrent près de nous, Arnaud (de l’Ariège), toujours hors de la voiture, continuait à leur crier dans l’oreille, car, comme je viens de le dire, leurs chevaux nous touchaient : – A bas le dictateur ! à bas les traîtres !

Rue Laffitte nous descendîmes. Carini, Montanelli et Arnaud me quittèrent, et je montai seul vers la rue de la Tour-d’Auvergne. La nuit venait. Comme je tournais l’angle de la rue, un homme passa près de moi. A la lueur d’un réverbère, je reconnus un ouvrier d’une tannerie voisine, et il me dit bas et vite : – Ne rentrez pas chez vous. La police cerne votre maison.

Je redescendis vers le boulevard par les rues projetées et non encore bâties qui dessinent un Y sous mes fenêtres, derrière ma maison. Ne pouvant embrasser ma femme et ma fille, je songeai à ce que je pourrais faire des instants qui me restaient. Un souvenir me vint à l’esprit.

XVII. Contre-coup du 24 juin sur le 2 décembreModifier

Le dimanche 26 juin 1848, le combat des quatre jours, ce colossal combat, si formidable et si héroïque des deux côtés, durait encore, mais l’insurrection était vaincue presque partout et circonscrite dans le faubourg Saint-Antoine ; quatre hommes, qui avaient défendu parmi les plus intrépides les barricades de la rue du Pont-aux-Choux, de la rue Saint-Claude et de la rue Saint-Louis au Marais, s’échappèrent après les barricades prises et trouvèrent asile dans une maison de la rue Saint-Anastase, au n° 12. On les cacha dans un grenier. Les gardes nationaux et les gardes mobiles les cherchaient pour les fusiller. J’en fus informé. J’étais un des soixante représentants envoyés par l’Assemblée constituante au milieu de la bataille avec mission de précéder partout les colonnes d’attaque, de porter, fût-ce au péril de leur vie, des paroles de paix aux barricades, d’empêcher l’effusion du sang et d’arrêter la guerre civile. J’allai rue Saint-Anastase, et je sauvai les quatre hommes.

Parmi ces hommes, il y avait un pauvre ouvrier de la rue de Charonne dont la femme était en couches en ce moment-là même, et qui pleurait. On comprenait en entendant ses sanglots et en voyant ses haillons comment il avait dû franchir d’un seul bond ces trois pas, misère, désespoir, révolte. Leur chef était un homme jeune, pâle, blond, aux pommettes saillantes, au front intelligent, au regard sérieux et résolu. Lorsque je le mis en liberté et que je lui dis mon nom, lui aussi pleura. Il me dit : – Quand je pense qu’il y a une heure je savais que vous étiez en face de nous et que j’eusse voulu que le canon de mon fusil eût des yeux pour vous voir et vous tuer ! – Il ajouta : – Dans les temps où nous vivons, on ne sait pas, si jamais vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit, venez. – Il se nommait Auguste, et était marchand de vin, rue de la Roquette.

Depuis cette époque, je ne l’avais plus revu qu’une seule fois, le 26 août 1850, le jour où je portais le coin du drap mortuaire de Balzac. Le convoi alla au Père Lachaise. La boutique d’Auguste était sur le chemin. Il y avait foule dans toutes les rues que le convoi traversait. Auguste était sur le seuil de sa porte avec sa jeune femme et deux ou trois ouvriers. Quand je passai, il me salua.

Ce fut son souvenir qui me revint comme je redescendais par des rues désertes derrière ma maison ; en présence du 2 décembre, je songeai à lui. Je pensai qu’il pourrait me renseigner sur le faubourg Saint-Antoine et nous aider dans le soulèvement. Ce jeune homme m’avait fait tout à la fois l’effet d’un soldat et d’un chef, je me rappelai les paroles qu’il m’avait dites et je jugeai utile de le voir. Je commençai par aller trouver, rue Saint-Anastase, la personne courageuse, une femme, qui avait caché Auguste et ses trois compagnons, auxquels depuis elle avait plusieurs fois porté des secours. Je la priai de m’accompagner. Elle y consentit.

Chemin faisant, j’avais dîné avec une tablette de chocolat que Charamaule m’avait donnée.

L’aspect des boulevards en descendant des Italiens vers le Marais m’avait frappé. Les boutiques étaient ouvertes partout comme à l’ordinaire. Il y avait peu de déploiement militaire. Dans les quartiers riches, une agitation profonde et des attroupements ; mais à mesure qu’on avançait vers les quartiers populaires, la solitude se faisait. Devant le café Turc, un régiment était en bataille. Une troupe de jeunes gens en blouse passa devant le régiment en chantant la Marseillaise. Je lui répondis en criant : Aux armes ! Le régiment ne bougea pas. La lumière éclairait sur un mur voisin les affiches de spectacles ; les théâtres étaient ouverts ; je regardai les affiches en passant. On jouait Hernani au théâtre Italien, avec un nouveau ténor nommé Guasco.

La place de la Bastille était traversée comme d’habitude par des allants et venants les plus paisibles du monde. A peine voyait-on quelques ouvriers groupés auprès de la colonne de Juillet et s’entretenant tout bas. On regardait aux vitres d’un cabaret deux hommes qui se querellaient pour et contre le coup d’État ; celui qui était pour avait une blouse, celui qui était contre avait un habit. A quelques pas de là un escamoteur avait posé entre quatre chandelles sa table en X et faisait des tours de gobelets au milieu d’une foule qui ne pensait évidemment qu’à cet escamoteur-là. En tournant les yeux vers les solitudes obscures du quai Mazas, on entrevoyait dans l’ombre plusieurs batteries attelées. Quelques torches allumées çà et là faisaient saillir la silhouette noire des canons.

J’eus quelque peine à retrouver, rue de la Roquette, la porte d’Auguste. Presque toutes les boutiques étaient fermées, ce qui faisait la rue très sombre. Enfin, à travers une devanture en vitres, j’aperçus une lumière qui éclairait un comptoir d’étain. Au delà du comptoir, à travers une cloison également vitrée et garnie de rideaux blancs, on distinguait vaguement une autre lumière et deux ou trois ombres d’hommes attablés. C’était là.

J’entrai. La porte en s’ouvrant ébranla une sonnette. Au bruit, la porte de la cloison vitrée qui séparait la boutique de l’arrière-boutique s’ouvrit, et Auguste parut.

Il me reconnut sur-le-champ et vint à moi.

— Ah ! monsieur ! me dit-il, c’est vous !

— Vous savez ce qui se passe ? lui demandai-je.

— Oui, monsieur.

Ce « oui, monsieur », prononcé avec calme et même avec un certain embarras, me dit tout. Où j’attendais un cri indigné, j’avais cette réponse paisible. Il me semblait que c’était au faubourg Saint-Antoine lui-même que je parlais. Je compris que c’en était fait de ce côté et que nous n’avions rien à en attendre. Le peuple, cet admirable peuple, s’abandonnait. Je fis pourtant un effort.

— Louis Bonaparte trahit la République, dis-je, sans m’apercevoir que j’élevais la voix.

Il me toucha le bras, et, me montrant du doigt les ombres qui se dessinaient sur la cloison vitrée de l’arrière-boutique : – Prenez garde, monsieur, parlez moins haut.

— Comment ! m’écriai-je, vous en êtes là, vous n’osez pas parler, vous n’osez pas prononcer tout haut le nom de ce Bonaparte, vous marmottez à peine quelques mots à voix basse, ici, dans cette rue, dans ce faubourg Saint-Antoine où de toutes les portes, de toutes les fenêtres, de tous les pavés, de toutes les pierres, on devrait entendre sortir le cri : Aux armes !

Auguste m’exposa ce que j’entrevoyais déjà trop clairement et ce que Girard m’avait fait pressentir le matin, la situation morale du faubourg ; – que le peuple était « ahuri », qu’il leur semblait à tous que le suffrage universel était restitué ; – que la loi du 31 mai à bas, c’était une bonne chose.

Ici je l’interrompis :

— Mais cette loi du 31 mai, c’est Louis Bonaparte qui l’a voulue, c’est Rouher qui l’a faite, c’est Baroche qui l’a proposée, ce sont les bonapartistes qui l’ont votée. Vous êtes éblouis du voleur qui vous a pris votre bourse et qui vous la rend !

— Pas moi, dit Auguste, mais les autres.

Et il continua : – Que pour tout dire, la Constitution, on n’y tenait pas beaucoup – qu’on aimait la République, mais que la République était « conservée » – que dans tout cela on ne voyait qu’une chose bien clairement, les canons prêts à mitrailler – qu’on se souvenait de juin 1848 – qu’il y avait des pauvres gens qui avaient bien souffert – que Cavaignac avait fait bien du mal – que les femmes se cramponnaient aux blouses des hommes pour les empêcher d’aller aux barricades – qu’après ça pourtant, en voyant des hommes comme nous à la tête, on se battrait peut-être, mais que ce qui gênait, c’est qu’on ne savait pas bien pourquoi. Il termina en disant : – Le haut du faubourg ne va pas, le bas vaut mieux. Par ici on se battra. La rue de la Roquette est bonne, la rue de Charonne est bonne, mais, du côté du Père-Lachaise, ils disent : Qu’est-ce que ça me rapportera ? Ils ne connaissent que les quarante sous de leur journée. Ils ne marcheront pas ; ne comptez pas sur les marbriers. – Il ajouta avec un sourire : – Ici nous ne disons pas froid comme marbre, nous disons froid comme marbrier ; – et il reprit : – Quant à moi, si je suis en vie, c’est à vous que je le dois. Disposez de moi, je me ferai tuer, je ferai ce que vous voudrez.

Pendant qu’il parlait, je voyais derrière lui s’entr’ouvrir le rideau blanc de la cloison vitrée. Sa jeune femme, inquiète, regardait.

— Eh ! mon Dieu, lui dis-je, ce qu’il nous faut, ce n’est pas la vie d’un seul, c’est l’effort de tous.

Il se taisait, je poursuivis :

— Ainsi, écoutez-moi, vous Auguste, vous qui êtes brave et intelligent, ainsi les faubourgs de Paris, héroïques même quand ils se trompent, les faubourgs de Paris, pour un malentendu, pour une question de salaire mal comprise, pour une définition mal faite du socialisme, se sont levés en juin 1848 contre l’Assemblée issue d’eux-mêmes, contre le suffrage universel, contre leur propre vote, et ils ne se lèveront pas en décembre 1851 pour le droit, pour la loi, pour le peuple, pour la liberté, pour la République ! Vous dites que c’est trouble et que vous ne comprenez pas ; mais, bien au contraire, c’est en juin que tout était obscur, et c’est aujourd’hui que tout est clair !

Pendant que je disais ces derniers mots, la porte de l’arrière-boutique s’était ouverte doucement et quelqu’un était entré. C’était un jeune homme blond comme Auguste, vêtu d’un paletot et coiffé d’une casquette. Je fis un mouvement. Auguste se retourna et me dit : – Vous pouvez vous fier.

Ce jeune homme ôta sa casquette, s’approcha très près de moi en ayant soin de tourner le dos à la cloison vitrée, et me dit à demi-voix : – Je vous connais bien. J’étais sur le boulevard du Temple aujourd’hui. Nous vous avons demandé ce qu’il fallait faire ; vous avez dit qu’il fallait prendre les armes. Eh bien, voilà !

Il enfonça ses deux mains dans les poches de son paletot et en tira deux pistolets.

Presque au même moment la sonnette de la porte de la rue tinta. Il remit vivement ses pistolets dans son paletot. Un homme en blouse entra, un ouvrier d’une cinquantaine d’années. Cet homme, sans regarder personne, sans rien dire, jeta sur le comptoir une pièce de monnaie ; Auguste prit un petit verre et le remplit d’eau-de-vie ; l’homme but d’un trait, posa son verre sur le comptoir et s’en alla.

Quand la porte fut refermée : – Vous voyez, me dit Auguste, ça boit, ça mange, ça dort, et ça ne pense à rien. Les voilà tous !

L’autre l’interrompit impétueusement : – Un homme n’est pas le peuple !

Et se tournant vers moi :

— Citoyen Victor Hugo, on marchera. Si tous ne marchent pas, il y en aura qui marcheront. A vrai dire, ce n’est peut-être pas ici qu’il faut commencer, c’est de l’autre côté de l’eau.

Et s’arrêtant brusquement :

— Après ça, vous n’êtes pas obligé de savoir mon nom.

Il tira de sa poche un petit portefeuille, en arracha un morceau de papier, y écrivit son nom au crayon et me le remit. Je regrette d’avoir oublié ce nom. C’était un ouvrier mécanicien. Afin de ne pas le compromettre, j’ai brûlé ce papier, avec beaucoup d’autres, le samedi matin quand je fus au moment d’être pris.

— Monsieur, dit Auguste, c’est vrai ; il ne faudrait pas mal juger le faubourg. Comme dit mon ami, il ne partira peut-être pas le premier, mais si on se lève, il se lèvera.

Je m’écriai : – Et qui voulez-vous qui soit debout, si le faubourg Saint-Antoine est à terre ? qui sera vivant si le peuple est mort !

L’ouvrier mécanicien alla à la porte de la rue, s’assura qu’elle était bien fermée, puis revint, et dit :

— Il y a beaucoup d’hommes de bonne volonté. Ce sont les chefs qui manquent. Ecoutez, citoyen Victor Hugo, je puis vous dire cela à vous… – et il ajouta en baissant la voix : – J’espère un mouvement pour cette nuit.

— Où ?

— Au faubourg Saint-Marceau.

— A quelle heure ?

— A une heure.

— Comment le savez-vous ?

— Parce que j’en serai.

Il reprit : – Maintenant, citoyen Victor Hugo, s’il y a un mouvement cette nuit dans le faubourg Saint-Marceau, voulez-vous le diriger ? Y consentez-vous ?

— Oui.

— Avez-vous votre écharpe ?

Je la tirai à demi de ma poche. Son œil rayonna de joie.

— C’est bien, dit-il, le citoyen a ses pistolets, le représentant a son écharpe. Tout le monde est armé.

Je le questionnai : – Etes-vous sûr de votre mouvement pour cette nuit ?

Il me répondit : – Nous l’avons préparé, et nous y comptons.

— En ce cas-là, dis-je, sitôt la première barricade faite, je veux être derrière, venez me chercher.

— Où ?

— Partout où je serai.

Il me déclara que si le mouvement devait avoir lieu dans la nuit, il le saurait à dix heures et demie du soir au plus tard et que j’en serais averti avant onze heures. Nous convînmes que, dans quelque lieu que je me trouvasse jusqu’à cette heure, j’en enverrais l’indication chez Auguste, qui se chargerait de la lui faire parvenir.

La jeune femme continuait de regarder. Le colloque se prolongeait et pouvait sembler étrange aux gens de l’arrière-boutique. – Je m’en vais, dis-je à Auguste.

J’avais entr’ouvert la porte, il me prit la main, la pressa comme eût fait une femme, et me dit avec un accent profond : – Vous vous en allez, reviendrez-vous ?

— Je ne sais pas.

— C’est juste, reprit-il, personne ne sait ce qui va arriver. Eh bien ! vous allez peut-être être poursuivi et cherché comme je l’ai été. Ce sera peut-être votre tour d’être fusillé, et ce sera mon tour de vous sauver. Vous savez, on peut avoir besoin des petits. Monsieur Victor Hugo, s’il vous fallait un asile, cette maison-ci est à vous. Venez-y. Vous y trouverez un lit où vous pourrez dormir et un homme qui se fera tuer pour vous.

Je le remerciai par un serrement de main, et je partis. Huit heures sonnaient. Je me hâtai vers la rue de Charonne.

XVIII. Les Représentants traquésModifier

A l’angle de la rue du Faubourg Saint-Antoine, devant la boutique de l’épicier Pépin, à l’endroit même où se dressait à la hauteur de deux étages la gigantesque barricade de juin 1848, les décrets du matin étaient affichés, quelques hommes les examinaient quoiqu’il fît nuit noire et qu’on ne pût les lire, et une vieille femme disait : – Les vingt-cinq francs sont à bas. Tant mieux !

Quelques pas plus loin, j’entendis prononcer mon nom. Je me retournai. C’étaient Jules Favre, Bourzat, Lafon, Madier de Montjau et Michel (de Bourges) qui passaient. Je pris congé de la personne vaillante et dévouée qui avait bien voulu m’accompagner. Un fiacre passait, je l’y fis monter, et je rejoignis les cinq représentants. Ils venaient de la rue de Charonne. Ils avaient trouvé le local de l’association des ébénistes fermé. – Il n’y avait personne, me dit Madier de Montjau. Ces braves gens commencent à avoir un petit capital, ils ne veulent pas le compromettre, ils ont peur de nous, ils disent : Les coups d’État ne nous regardent pas, laissons faire ! – Cela ne m’étonne pas, lui répondis-je ; dans le moment où nous sommes, une association est un bourgeois.

— Où irons-nous ? demanda Jules Favre.

Lafon demeurait à deux pas de là, quai Jemmapes, n° 2. Il nous offrit son appartement, nous l’acceptâmes, et nous primes les mesures nécessaires pour faire prévenir les membres de la gauche que nous étions là.

Quelques instants après, nous étions installés chez Lafon, au quatrième étage d’une ancienne et haute maison. Cette maison a vu la prise de la Bastille.

On entrait dans cette maison par une porte bâtarde s’ouvrant sur le quai Jemmapes et donnant sur une cour étroite plus basse que le quai de quelques marches. Bourzat resta à cette porte pour nous avertir en cas d’événement et pour indiquer la maison aux représentants qui surviendraient.

En peu d’instants nous fûmes nombreux, et nous nous retrouvâmes à peu près tous ceux du matin, avec quelques-uns de plus. Lafon nous livra son salon dont les fenêtres donnaient sur des arrière-cours. Nous nous constituâmes une espèce de bureau et nous prîmes place, Jules Favre, Carnot, Michel et moi, à une grande table éclairée de deux bougies et placée devant la cheminée. Les représentants et les assistants siégeaient à l’entour sur des chaises et des fauteuils. Un groupe debout obstruait la porte.

Michel (de Bourges), en entrant, s’écria : – Nous sommes venus chercher le peuple au faubourg Saint-Antoine. Nous y voici. Il faut y rester !

On applaudit ces paroles.

On exposa la situation, la torpeur des faubourgs, personne à l’association des ébénistes, les portes fermées presque partout. Je racontai ce que j’avais vu et entendu rue de la Roquette, les appréciations du marchand de vin Auguste sur l’indifférence du peuple, les espérances de l’ouvrier mécanicien, la possibilité d’un mouvement dans la nuit au faubourg Saint-Marceau. On convint qu’au premier avis qui me serait donné, j’irais.

Du reste, on ne savait rien encore de ce qui s’était passé dans la journée. On annonça que M. Hovyn, lieutenant-colonel de la 5e légion de la garde nationale, avait envoyé des ordres de convocation aux officiers de la légion.

Survinrent quelques écrivains démocrates, parmi lesquels Alexandre Rey et Xavier Durieu, avec Kesler, Fillias et Amable Lemaître, de la Révolution ; un de ces écrivains était Millière.

Millière avait une large déchirure saignante au-dessus du sourcil ; le matin même, en nous quittant, comme il emportait une des copies de la proclamation que j’avais dictée, un homme s’était jeté sur lui pour la lui arracher, la police était évidemment déjà avertie de la proclamation et la guettait ; Millière avait lutté corps à corps avec l’agent de police et l’avait terrassé, non sans emporter cette balafre. Du reste, la proclamation n’était pas encore imprimée. Il était près de neuf heures du soir et rien ne venait. Xavier Durieu affirma qu’une heure ne se passerait pas sans qu’on eût les quarante mille exemplaires promis. On espérait en couvrir dans la nuit les murs de Paris. Chacun des assistants devait se faire afficheur.

Il y avait parmi nous, ce qui était inévitable dans la confusion orageuse de ces premiers moments, beaucoup d’hommes que nous ne connaissions pas. Un de ces hommes avait apporté dix ou douze copies de l’appel aux armes. Il me pria de les signer de ma main afin de pouvoir, disait-il, montrer ma signature au peuple… – Ou à la police, me dit tout bas Baudin en souriant. Nous n’en étions pas à prendre de ces précautions-là. Je donnai à cet homme toutes les signatures qu’il voulut.

Jules Favre prit la parole. Il importait de constituer l’action de la gauche, d’imprimer au mouvement qui se préparait l’unité d’impulsion, de lui créer un centre, de donner à l’insurrection un pivot, à la gauche une direction, au peuple un point d’appui. Il proposa la formation immédiate d’un comité représentant la gauche entière dans toutes ses nuances, et chargé d’organiser et de diriger l’insurrection.

Tous les représentants acclamèrent cet éloquent et courageux homme. On proposa sept membres. On nomma sur-le-champ Carnot, de Flotte, Jules Favre, Madier de Montjau, Michel (de Bourges) et moi ; et ainsi fut, par acclamation, composé ce comité d’insurrection que, sur ma demande, on appela comité de résistance ; car l’insurgé, c’était Louis Bonaparte. Nous, nous étions la République. On désirait faire entrer dans le comité un représentant ouvrier. On désigna Faure (du Rhône). Mais Faure, nous ne l’apprîmes que plus tard, avait été arrêté le matin. Le comité se trouva donc de fait composé de six membres.

Le comité s’organisa séance tenante. Un comité de permanence fut formé dans son sein avec fonction de décréter d’urgence, au nom de toute la gauche, de centraliser les nouvelles, les renseignements, les directions, les instructions, les ressources, les ordres. Ce comité de permanence fut composé de quatre membres, qui étaient Carnot, Michel (de Bourges), Jules Favre et moi. De Flotte et Madier de Montjau furent spécialement délégués, de Flotte pour la rive gauche et le quartier des écoles, Madier pour les boulevards et la banlieue.

Ces opérations préliminaires terminées, Lafon prit à part Michel (de Bourges) et moi et nous dit que l’ancien constituant Proudhon était venu demander l’un de nous deux, qu’il était resté en bas environ un quart d’heure et s’en était allé, en annonçant qu’il nous attendrait place de la Bastille.

Proudhon, qui faisait à cette époque à Sainte-Pélagie ses trois ans de prison pour offense à Louis Bonaparte, avait de temps à autre des permissions de sortie. Le hasard avait fait qu’une de ces permissions était tombée le 2 décembre.

Chose qu’on ne peut s’empêcher de souligner, le 2 décembre, Proudhon était régulièrement détenu en vertu d’une condamnation, et, au moment même où l’on faisait entrer illégalement en prison les représentants inviolables, on en laissait sortir Proudhon qu’on pouvait y garder légalement. Proudhon avait profité de cette mise en liberté pour venir nous trouver.

Je connaissais Proudhon pour l’avoir vu à la Conciergerie où étaient enfermés mes deux fils, et Auguste Vacquerie, et Paul Meurice, mes deux illustres amis, et ces vaillants écrivains, Louis Jourdan, Erdan, Suchet ; je ne pouvais m’empêcher de songer que, certes, ce jour-là on n’eût laissé sortir aucun de ces hommes-là.

Cependant Xavier Durieu me parla à l’oreille. – Je quitte Proudhon, me dit-il, il voudrait vous voir. Il vous attend en bas, tout près, à l’entrée de la place, vous le trouverez accoudé au parapet sur le canal.

— J’y vais, lui dis-je.

Je descendis.

Je trouvai en effet, à l’endroit indiqué, Proudhon pensif, les deux coudes appuyés sur le parapet. Il avait ce chapeau à larges bords avec lequel je l’avais souvent vu se promener à grands pas, seul, dans la cour de la Conciergerie.

J’allai à lui.

— Vous voulez me parler ? dis-je.

— Oui.

Et il me serra la main.

Le coin où nous étions était solitaire. Nous avions à gauche la place de la Bastille profonde et obscure ; on n’y voyait rien et l’on y sentait une foule ; des régiments y étaient en bataille ; ils ne bivouaquaient pas, ils étaient prêts à marcher ; on entendait la rumeur sourde des haleines ; la place était pleine de ce fourmillement d’étincelles pâles que font les bayonnettes dans la nuit. Au-dessus de ce gouffre de ténèbres se dressait droite et noire la colonne de Juillet.

Proudhon reprit :

— Voici. Je viens vous avertir, en ami. Vous vous faites des illusions. Le peuple est mis dedans. Il ne bougera pas. Bonaparte l’emportera. Cette bêtise, la restitution du suffrage universel, attrape les niais. Bonaparte passe pour socialiste. Il a dit : Je serai l’empereur de la canaille. C’est une insolence, mais les insolences ont chance de réussir quand elles ont à leur service ceci.

Et Proudhon me montrait du doigt la sinistre lueur des bayonnettes. Il continua :

— Bonaparte a un but. La République a fait le peuple, il veut refaire la populace. Il réussira, et vous échouerez. Il a pour lui la force, les canons, l’erreur du peuple et les sottises de l’Assemblée. Les quelques hommes de la gauche dont vous êtes ne viendront pas à bout du coup d’État. Vous êtes honnêtes, et il a sur vous cet avantage, qu’il est un coquin. Vous avez des scrupules, et il a sur vous cet avantage, qu’il n’en a pas. Cessez de résister, croyez-moi. La situation est sans ressource. Il faut attendre, mais, en ce moment, la lutte serait folle. Qu’espérez-vous ?

— Rien, lui dis-je.

— Et que ferez-vous ?

— Tout.

Au son de ma voix, il comprit que l’insistance était inutile.

— Adieu, me dit-il.

Nous nous quittâmes. Il s’enfonça dans l’ombre, je ne l’ai plus revu.

Je remontai chez Lafon.

Cependant les exemplaires de l’appel aux armes n’arrivaient pas. Les représentants inquiets descendaient et remontaient. Quelques-uns allaient attendre et s’informer sur le quai Jemmapes. Il y avait dans la salle un bruit de conversations confuses. Les membres du comité, Madier de Montjau, Jules Favre et Carnot, se retirèrent et me firent dire par Charamaule qu’ils allaient rue des Moulins, n° 10, chez l’ancien constituant Landrin, dans la circonscription de la 5e légion, pour y délibérer plus à l’aise, en me priant d’aller les rejoindre. Mais je crus devoir rester. Je m’étais mis à la disposition d’un mouvement éventuel du faubourg Saint-Marceau. J’en attendais l’avis par Auguste, il m’importait de ne pas trop m’éloigner ; en outre il était possible que, si je partais, les représentants de la gauche, ne voyant plus aucun membre du comité au milieu d’eux, se dispersassent sans prendre de résolution, et j’y voyais plus d’un inconvénient.

Le temps s’écoulait, pas de proclamations. Nous sûmes le lendemain que les ballots avaient été saisis par la police. Cournet, un ancien officier de marine républicain qui était présent, prit la parole. Ce qu’était Cournet, quelle nature énergique et déterminée, on le verra plus tard. Il nous représenta que depuis près de deux heures nous étions là, que la police finirait certainement par en être avertie, que les membres de la gauche avaient pour devoir impérieux de se conserver à tout prix à la tête du peuple, que la nécessité même de leur situation leur imposait la précaution de changer fréquemment d’asile, et il termina en nous offrant de venir délibérer chez lui, dans ses ateliers, rue Popincourt, n° 82, au fond d’un cul-de-sac, et toujours à proximité du faubourg Saint-Antoine.

On accepta, j’envoyai prévenir Auguste du déplacement et je lui fis porter l’adresse de Cournet. Lafon resta quai Jemmapes avec mission de nous envoyer les proclamations dès qu’elles lui arriveraient, et nous partîmes sur-le-champ.

Charamaule se chargea d’envoyer rue des Moulins afin de prévenir les autres membres du comité que nous les attendions rue Popincourt, n° 82.

Nous marchions, comme le matin, par petits groupes séparés. Le quai Jemmapes borde la rive gauche du canal Saint-Martin ; nous le remontâmes. Nous n’y rencontrions que quelques ouvriers isolés qui tournaient la tête quand nous étions passés et s’arrêtaient derrière nous d’un air étonné. La nuit était noire. Il tombait quelques gouttes de pluie.

Un peu après la rue du Chemin-Vert, nous prîmes à droite et nous gagnâmes la rue Popincourt. Tout y était désert, éteint, fermé et silencieux comme dans le faubourg Saint-Antoine. Cette rue est longue, nous marchâmes longtemps, nous dépassâmes la caserne. Cournet n’était plus avec nous, il était resté en arrière pour avertir quelques-uns de ses amis et, nous dit-on, pour prendre des mesures de défense en cas d’attaque de sa maison. Nous cherchions le numéro 82. L’obscurité était telle que nous ne pouvions distinguer les chiffres des maisons. Enfin, au bout de la rue, à droite, nous vîmes une lueur ; c’était une boutique d’épicier, la seule qui fût ouverte dans toute la rue. L’un de nous entra et pria l’épicier, qui était assis dans son comptoir, de nous indiquer la maison de M. Cournet. – En face, dit l’épicier en montrant du doigt une vieille porte cochère basse qu’on distinguait de l’autre côté de la rue, presque vis-à-vis sa boutique.

Nous frappâmes à cette porte. Elle s’ouvrit. Baudin entra le premier, cogna à la vitre de la loge du portier et demanda : – M. Cournet ? – Une voix de vieille femme répondit : C’est ici.

La portière était couchée. Tout dormait dans la maison. Nous entrâmes.

Une fois entrés, et la porte cochère refermée derrière nous, nous nous trouvâmes dans une petite cour carrée, formant le centre d’une espèce de masure à deux étages ; un silence de cloître, pas une lumière aux fenêtres ; on distinguait près d’un hangar l’entrée basse d’un escalier étroit, obscur et tortueux. – Nous nous sommes trompés, dit Charamaule, il est impossible que ce soit ici.

Cependant la portière, entendant tous ces pas d’hommes sous la porte cochère, s’était éveillée tout à fait, avait allumé sa veilleuse, et nous l’apercevions dans sa loge, le visage collé à la vitre, regardant avec effarement ces soixante fantômes noirs, immobiles et debout dans sa cour.

Esquiros lui adressa la parole : – Est-ce bien sûr ici M. Cournet ? dit-il

— M. Cornet ? répondit la bonne femme, sans doute.

Tout s’expliqua. Nous avions demandé Cournet, l’épicier avait entendu Cornet, la portière avait entendu Cornet. Le hasard faisait qu’un M. Cornet demeurait précisément là.

On verra plus tard quel extraordinaire service le hasard nous avait rendu.

Nous sortîmes au grand soulagement de la pauvre portière, et nous nous remîmes en quête. Xavier Durieu parvint à s’orienter et nous tira d’embarras.

Quelques instants après nous tournions à gauche et nous pénétrions dans un cul-de-sac assez long, faiblement éclairé par un vieux réverbère à l’huile de l’ancien éclairage de Paris, puis à gauche encore, et nous entrions par un passage étroit dans une grande cour encombrée d’appentis et de matériaux. Cette fois nous étions chez Cournet.

XIX. Un pied dans le sépulcreModifier

Cournet nous attendait. Il nous reçut au rez-de-chaussée dans une salle basse, où il y avait du feu, une table et quelques chaises ; mais la salle était si petite que le quart de nous la remplissait à n’y pouvoir bouger et que les autres restaient dans la cour. – Il est impossible de délibérer ici, dit Bancel. – J’ai une plus grande salle au premier, répondit Cournet, mais c’est un bâtiment en construction qui n’est pas encore meublé et où il n’y a pas de feu. – Qu’importe ! lui dit-on. Montons au premier.

Nous montâmes au premier par un escalier de bois roide et étroit, et nous prîmes possession de deux salles très basses de plafond, mais dont l’une était assez vaste. Les murs étaient blanchis à la chaux, et il n’y avait pour tous meubles que quelques tabourets de paille.

On me cria : Présidez !

Je m’assis sur un des tabourets, dans l’angle de la première salle, ayant la cheminée à ma droite, et à ma gauche la porte qui s’ouvrait sur l’escalier. Baudin me dit : – J’ai un crayon et du papier. Je vais vous servir de secrétaire. – Il prit un tabouret à côté de moi.

Les représentants et les assistants, parmi lesquels il y avait plusieurs blouses, se tenaient debout formant devant Baudin et moi une espèce d’équerre adossée aux deux murs de la salle qui nous faisaient face. Cette foule se prolongeait jusque dans l’escalier. Une chandelle allumée était posée sur la cheminée.

Une sorte d’âme commune agitait cette réunion. Les visages étaient pâles, mais on voyait dans tous les yeux la même grande résolution. Dans toutes ces ombres brillait la même flamme. Plusieurs demandèrent la parole à la fois. Je les priai de donner leurs noms à Baudin, qui les inscrivait et me passait ensuite la liste.

Le premier qui parla fut un ouvrier. Il commença par s’excuser de se mêler aux représentants, lui étranger à l’Assemblée. Les représentants l’interrompirent. – Non ! non ! dirent-ils, peuple et représentants ne font qu’un. Parlez ! – Il déclara que, s’il prenait la parole, c’était pour laver de toute suspicion l’honneur de ses frères, les ouvriers de Paris, qu’il avait entendu quelques représentants douter d’eux, qu’il affirmait que c’était injuste, que les ouvriers comprenaient tout le crime de M. Bonaparte et tout le devoir du peuple, qu’ils ne seraient pas sourds à l’appel des représentants républicains, et qu’on le verrait bien. Il dit tout cela simplement, avec une sorte d’embarras fier et de rudesse honnête. Il tint parole. Je le trouvai le lendemain combattant dans la barricade Rambuteau.

Mathieu (de la Drôme) entra comme l’ouvrier finissait. – J’apporte des nouvelles, cria-t-il. Il se fit un profond silence.

Comme je l’ai dit déjà, depuis le matin nous savions vaguement que la droite avait dû s’assembler, et qu’un certain nombre de nos amis avaient probablement fait partie de la réunion, et c’était tout. Mathieu (de la Drôme) nous apportait les faits de la journée, les détails des arrestations à domicile exécutées sans obstacle, la réunion Daru brutalisée rue de Bourgogne, les représentants chassés de la salle de l’Assemblée, la platitude du président Dupin, l’évanouissement de la Haute Cour, la nullité du conseil d’État, la triste séance de la mairie du Xe arrondissement, l’avortement Oudinot, l’acte de déchéance du président, les deux cent vingt empoignés et menés au quai d’Orsay. Il termina virilement. Le devoir de la gauche croissait d’heure en heure. Le lendemain serait probablement décisif. Il adjura la réunion d’aviser.

Un ouvrier ajouta un fait. Il s’était trouvé le matin rue de Grenelle, sur le passage des membres de l’Assemblée arrêtés ; il était là au moment où l’un des commandants des chasseurs de Vincennes avait prononcé cette parole : – Maintenant c’est le tour de messieurs les représentants rouges. Gare à eux !

Un des rédacteurs de la Révolution, Hennett de Kesler, qui fut plus tard un proscrit intrépide, compléta les renseignements de Mathieu (de la Drôme). Il raconta la démarche faite par deux membres de l’Assemblée près du soi-disant ministre de l’intérieur Morny et la réponse dudit Morny : « Si je trouve des représentants derrière les barricades, je les fais tous fusiller jusqu’au dernier » ; et cet autre mot du même drôle à propos des membres emmenés quai d’Orsay : Ce sont les derniers représentants qu’on fera prisonniers. Il nous informa qu’une affiche s’imprimait en ce moment-là même à l’Imprimerie nationale, déclarant que « quiconque serait saisi dans un conciliabule serait immédiatement fusillé ». L’affiche parut en effet le lendemain matin.

Baudin se leva. – Le coup d’État redouble de rage, s’écria-t-il. Citoyens, redoublons d’énergie !

Tout à coup un homme en blouse entra. Il était essoufflé. Il accourait. Il nous annonça qu’il venait de voir, et il insista – de voir de ses yeux – dans la rue Popincourt un bataillon qui marchait en silence et se dirigeait vers l’Impasse du n° 82, que nous étions investis et que nous allions être attaqués. Il nous conjura de nous disperser sur-le-champ.

— Citoyens représentants, s’écria Cournet, j’ai des vedettes dans l’impasse qui se replieront et viendront nous avertir si le bataillon s’y engage. La porte est étroite et sera barricadée en un clin d’œil. Nous sommes ici avec vous cinquante hommes armés et résolus, et nous serons deux cents au premier coup de fusil. Nous avons des munitions. Vous pouvez délibérer tranquilles.

Et en achevant il éleva le bras droit et l’on vit sortir de sa manche un large poignard qu’il y tenait caché, et il fit de l’autre main sonner dans ses poches les pommeaux d’une paire de pistolets. – Eh bien ! dis-je, continuons.

Trois des plus jeunes et des plus éloquents orateurs de la gauche, Bancel, Arnaud (de l’Ariège) et Victor Chauffour, opinèrent successivement. Tous trois étaient importunés de cette idée que, notre appel aux armes n’ayant pas pu encore être affiché, les divers épisodes du boulevard du Temple et du café Bonvalet n’ayant pas amené de résultats, aucun de nos actes, grâce à la pression de Bonaparte, n’ayant encore réussi à se produire, tandis que le fait de la mairie du Xe arrondissement commençait à se répandre dans Paris, il semblait que la droite eût fait acte de résistance avant la gauche. La généreuse émulation du salut public les aiguillonnait. C’était une joie pour eux de savoir qu’un bataillon prêt à attaquer était là, à quelques pas, et que peut-être dans peu de minutes leur sang allait couler.

Du reste les avis se multipliaient, et avec les avis les incertitudes. Quelques illusions se produisaient encore. Un ouvrier adossé tout près de moi à la cheminée venait de dire à demi-voix à un de ses camarades qu’il ne fallait pas compter sur le peuple et que si l’on se battait « on ferait une folie ».

Les incidents et les faits de la journée avaient modifié à quelques égards mon opinion sur la marche à suivre en ces graves conjonctures. Le silence de la foule au moment où Arnaud (de l’Ariège) et moi avions apostrophé les troupes, détruisait l’impression que m’avait laissée quelques heures auparavant l’enthousiasme du peuple au boulevard du Temple. Les hésitations d’Auguste m’avaient frappé, l’association des ébénistes semblait se dérober, la torpeur du faubourg Saint-Antoine était visible, l’inertie du faubourg Saint-Marceau ne l’était pas moins, je devais recevoir l’avis de l’ouvrier mécanicien avant onze heures, et il était plus de onze heures ; les espérances s’éteignaient successivement. Du reste raison de plus, selon moi, pour tonner et réveiller Paris par un spectacle extraordinaire, par un acte hardi de vie et de puissance collective de la part des représentants de la gauche, par l’audace d’un immense dévouement à la République expirante.

On verra plus tard quel concours de circonstances toutes fortuites a empêché cette pensée de se réaliser comme je la comprenais. Les représentants ont fait tout leur devoir, la Providence n’a peut-être pas fait tout le sien. – Quoi qu’il en soit, en supposant que nous ne fussions pas emportés tout de suite par quelque combat nocturne et immédiat, et qu’à l’heure où je parlais nous eussions encore un lendemain, je sentais le besoin de fixer tous les yeux sur le parti à adopter pour la journée qui allait suivre. – Je pris la parole.

Je commençai par déchirer complètement le voile de la situation. Je fis le tableau en quatre mots : la Constitution jetée au ruisseau, l’Assemblée menée à coups de crosse en prison, le conseil d’État dissipé, la Haute Cour chassée par un argousin, un commencement évident de victoire pour Louis Bonaparte, Paris pris sous l’armée comme sous un filet, la stupeur partout, toute autorité terrassée, tout pacte mis à néant ; il ne restait plus debout que deux choses, le coup d’État et nous.

Nous ! et qui sommes-nous ? Ce que nous sommes, dis-je, nous sommes la vérité et la justice ! nous sommes le pouvoir suprême et souverain, le peuple incarné, le droit !

Je poursuivis :

Louis Bonaparte, à chaque minute qui s’écoule, fait un pas de plus dans son crime. Pour lui, rien d’inviolable, rien de sacré ; ce matin il a violé le palais des représentants de la nation, quelques heures plus tard il a mis la main sur leurs personnes, demain, tout à l’heure peut-être, il versera leur sang. Eh bien ! il avance sur nous, avançons sur lui. Le péril grandit, grandissons avec le péril.

Un mouvement d’adhésion se fit dans l’assemblée, je poursuivis :

Je le répète et j’insiste.

Ne faisons grâce à ce malheureux Bonaparte d’aucune des énormités que contient son attentat. Puisqu’il a tiré le vin – je veux dire le sang – il faut qu’il le boive. Nous ne sommes pas des individus, nous sommes la nation. Chacun de nous marche vêtu de la souveraineté du peuple. Il ne peut frapper nos personnes sans la déchirer. Forçons sa mitraille à trouer nos écharpes avec nos poitrines. Cet homme est dans une voie où la logique le tient et le mène au parricide. Ce qu’il tue en ce moment, c’est la patrie ! Eh bien ! la balle du pouvoir exécutif à travers l’écharpe du pouvoir législatif, c’est là le parricide visible ! C’est là ce qu’il faut qu’on voie !

— Nous sommes tout prêts ! crièrent-ils. Votre avis sur les mesures à prendre ?

— Pas de demi-mesures, répondis-je, un grand acte ! Demain – si nous sortons d’ici cette nuit – trouvons-nous tous au faubourg Saint-Antoine…

On m’interrompit : – Pourquoi le faubourg Saint-Antoine ?

— Oui, repris-je, le faubourg Saint-Antoine ! Je ne puis croire que le cœur du peuple ait cessé de battre là. Trouvons-nous tous demain au faubourg Saint-Antoine. Il y a vis-à-vis le marché Lenoir une salle qui a servi à un club en 1848…

On me cria : La salle Roysin.

— C’est cela, dis-je, la salle Roysin. Nous sommes cent vingt représentants républicains restés libres. Installons-nous dans cette salle. Installons-nous-y dans la plénitude et dans la majesté du pouvoir législatif. Nous sommes désormais l’Assemblée, toute l’Assemblée ! Siégeons là, délibérons là, en écharpes, au milieu du peuple. Mettons le faubourg Saint-Antoine en demeure, réfugions-y la représentation nationale, réfugions-y la souveraineté populaire, donnons le peuple à garder au peuple, adjurons-le de se défendre. Au besoin, ordonnons-le-lui !

Une voix m’interrompit : – On ne donne pas d’ordre au peuple !

— Si ! m’écriai-je, quand il s’agit du salut public, du salut universel, quand il s’agit de l’avenir de toutes les nationalités européennes, quand il s’agit de défendre la République, la liberté, la civilisation, la Révolution, nous avons le droit, nous représentants de la nation tout entière, de donner, au nom du peuple français, des ordres au peuple parisien ! Réunissons-nous donc demain à cette salle Roysin. A quelle heure ? Pas de trop grand matin. En plein jour. Il faut que les boutiques soient ouvertes, qu’on aille et qu’on vienne, que la population circule, qu’il y ait du monde dans les rues, qu’on nous voie, qu’on sache que c’est nous, que la grandeur de notre exemple aille frapper tous les yeux et remuer tous les cœurs. Soyons là tous de neuf à dix heures du matin. S’il y a quelque obstacle pour la salle Roysin, nous prendrons la première église venue, un manège, un hangar, une enceinte fermée où nous puissions délibérer ; au besoin, comme l’a dit Michel (de Bourges), nous siégerons dans un carrefour entre quatre barricades. Mais provisoirement j’indique la salle Roysin. Ne l’oubliez pas, dans une telle crise il ne faut pas de vide devant la nation. Cela l’effraie. Il faut qu’il y ait quelque part un gouvernement, et qu’on le sache. La rébellion à l’Elysée, le gouvernement au faubourg Saint-Antoine ; la gauche gouvernement, le faubourg Saint-Antoine citadelle ; voilà les idées dont il faut frapper dès demain l’esprit de Paris. A la salle Roysin donc ! De là, au milieu de l’intrépide foule ouvrière de ce grand quartier de Paris, crénelés dans le faubourg comme dans une forteresse, tout à la fois législateurs et généraux, multipliant et inventant les moyens de défense et d’attaque, lançant des proclamations et remuant des pavés, employant les femmes à écrire nos affiches pendant que les hommes se battront, nous décréterons Louis Bonaparte, nous décréterons ses complices, nous frapperons de forfaiture les chefs militaires, nous mettrons hors la loi en masse tout ce crime et tous ces criminels, nous appellerons les citoyens aux armes, nous rappellerons l’armée au devoir, nous nous dresserons debout en face de Louis Bonaparte, terribles comme la République vivante, nous le combattrons d’une main avec la force de la loi, de l’autre avec la force du peuple, nous foudroierons ce révolté misérable, et nous nous dresserons au-dessus de sa tête à la fois comme un grand pouvoir régulier et comme un grand pouvoir révolutionnaire !

Tout en parlant je m’enivrais de ma propre idée. Mon enthousiasme se communiqua à la réunion. On m’acclama. Je m’aperçus que j’allais un peu loin dans l’espérance, que je me laissais entraîner et que je les entraînais, et que je leur présentais le succès comme possible, presque comme facile, dans un moment où il importait que personne ne se fît Illusion. La vérité était sombre, et il était de mon devoir de la dire. Je laissai le silence se rétablir, et je fis signe de la main que j’avais un dernier mot à ajouter ; je repris alors, en baissant la voix :

— Ecoutez, rendez-vous bien compte de ce que vous faites. D’un côté, cent mille hommes, dix-sept batteries attelées, six mille bouches à feu dans les forts, des magasins, des arsenaux, des munitions de quoi faire la campagne de Russie ; de l’autre, cent vingt représentants, mille ou douze cents patriotes, six cents fusils, deux cartouches par homme, pas un tambour pour battre le rappel, pas un clocher pour sonner le tocsin, pas une imprimerie pour imprimer une proclamation ; à peine çà et là une presse lithographique, une cave où on imprimera en bâte et furtivement un placard à la brosse ; peine de mort contre qui remuera un pavé, peine de mort contre qui s’attroupera, peine de mort contre qui sera trouvé en conciliabule, peine de mort contre qui placardera un appel aux armes ; si vous êtes pris pendant le combat, la mort ; si vous êtes pris après le combat, la déportation ou l’exil ; d’un côté une armée, et le crime ; de l’autre une poignée d’hommes, et le droit. Voilà cette lutte. L’acceptez-vous ?

Un cri unanime me répondit : – Oui ! oui !

Ce cri ne sortait pas des bouches, il sortait des âmes. Baudin, toujours assis à côté de moi, me serra la main en silence.

On convint donc immédiatement qu’on se retrouverait le lendemain mercredi, entre neuf et dix heures du matin, à la salle Roysin, qu’on y arriverait isolément ou par petits groupes séparés, et qu’on avertirait de ce rendez-vous les absents. Cela fait, il ne restait plus qu’à se séparer. Il pouvait être environ minuit.

Un des éclaireurs de Cournet entra. – Citoyens représentants, dit-il, le bataillon n’est plus là. La rue est libre.

Le bataillon, sorti probablement de la caserne Popincourt, qui était très voisine, avait occupé la rue vis-à-vis le cul-de-sac pendant plus d’une demi-heure, puis était rentré dans la caserne. Avait-on jugé l’attaque inopportune ou périlleuse, la nuit, dans ce cul-de-sac étroit, et au milieu de ce redoutable quartier Popincourt où l’insurrection avait tenu si longtemps en juin 1848 ? Il paraît certain que les soldats avaient visité quelques maisons du voisinage. Suivant des renseignements qui nous parvinrent plus tard, nous aurions été suivis, en sortant du n° 2 du quai Jemmapes, par un homme de la police, lequel nous aurait vus entrer dans cette maison où logeait un M. Cornet, et serait allé immédiatement à la préfecture dénoncer à ses chefs notre gîte. Le bataillon envoyé pour nous saisir cerna la maison, la fouilla de la cave au grenier, n’y trouva rien, et s’en alla.

Cette quasi-synonymie de Cornet et de Cournet dépista les limiers du coup d’État. Le hasard, on le voit, s’était mêlé utilement de nos affaires.

Je causais près de la porte avec Baudin et nous échangions quelques indications dernières, quand un jeune homme à barbe châtaine, mis comme un homme du monde et en ayant toutes les manières, et que j’avais remarqué pendant que je parlais, s’approcha de moi.

— Monsieur Victor Hugo, me dit-il, où allez-vous coucher ?

Je n’y avais pas songé jusqu’à ce moment-là.

Il était peu prudent de rentrer chez moi.

— Ma foi, lui répondis-je, je n’en sais rien.

— Voulez-vous venir chez moi ?

— Je veux bien.

Il me donna son nom. Il s’appelait M. de la R. [3], il connaissait la famille d’alliance de mon frère Abel, les Montferrier parents des Cambacérès, et il demeurait rue Caumartin. Il avait été préfet sous le gouvernement provisoire. Il avait une voiture là. Nous y montâmes ; et comme Baudin m’annonça qu’il passerait la nuit chez Cournet, je lui donnai l’adresse de M. de la R., afin qu’il pût m’y envoyer chercher, si quelque avis de mouvement venait du faubourg Saint-Marceau ou d’ailleurs. Mais je n’espérais plus rien pour la nuit, et j’avais raison.

Un quart d’heure environ après la séparation des représentants et après notre départ de la rue Popincourt, Jules Favre, Madier de Montjau, de Flotte et Carnot, que nous avions fait avertir rue des Moulins, arrivèrent chez Cournet, accompagnés de Schœlcher, de Charamaule, d’Aubry (du Nord) et de Bastide. Quelques représentants se trouvaient encore chez Cournet. Plusieurs, comme Baudin, devaient y passer la nuit. On fit part à nos collègues de ce qui avait été convenu sur ma proposition et du rendez-vous à la salle Roysin ; seulement il paraît qu’il y eut quelques hésitations sur l’heure indiquée, que Baudin, en particulier, ne se la rappela plus exactement, et que nos collègues crurent que le rendez-vous qui avait été donné pour neuf heures du matin était pour huit heures. Ce changement d’heure, dû aux incertitudes des mémoires et dont on ne peut accuser personne, empêcha la réalisation du plan que j’avais conçu d’une Assemblée siégeant au faubourg et livrant bataille à Louis Bonaparte, mais nous donna pour compensation le fait héroïque de la barricade Sainte-Marguerite.

XX. Enterrement d’un grand anniversaireModifier

Telle fut cette première journée. Regardons-la fixement. Elle le mérite. C’est l’anniversaire d’Austerlitz ; le neveu fête l’oncle. Austerlitz est la bataille la plus éclatante de l’histoire ; le neveu se propose ce problème : faire une noirceur aussi grande que cette splendeur. Il y réussit.

Cette première journée, que d’autres suivront, est déjà complète. Tout y est. C’est le plus effrayant essai de poussée en arrière qui ait jamais été tenté. Jamais un tel écroulement de civilisation ne s’est vu. Tout ce qui était l’édifice est maintenant la ruine ; le sol en est jonché. En une nuit l’inviolabilité de la loi, le droit du citoyen, la dignité du juge, l’honneur du soldat, ont disparu. D’épouvantables remplacements ont eu lieu ; il y avait le serment, il y a le parjure ; il y avait le drapeau, il y a un haillon ; il y avait l’armée, il y a une bande ; il y avait la justice, il y a la forfaiture ; il y avait le code, il y a le sabre ; il y avait un gouvernement, il y a une escroquerie ; il y avait la France, il y a une caverne. Cela s’appelle la société sauvée.

C’est le sauvetage du voyageur par le voleur.

La France passait, Bonaparte l’a arrêtée.

L’hypocrisie qui a précédé le crime égale en difformité l’effronterie qui l’a suivi. La nation était confiante et tranquille. Secousse subite et cynique. L’histoire n’a rien constaté de pareil au 2 décembre. Ici nulle gloire, rien que de l’abjection. Aucun trompe-l’œil. On se déclarait honnête, on se déclare infâme ; rien de plus simple. Cette journée, presque inintelligible dans sa réussite, a prouvé que la politique a son obscénité. La trahison a brusquement relevé sa jupe immonde ; elle a dit : Eh bien, oui ! Et l’on a vu les nudités d’une âme malpropre. Louis Bonaparte s’est montré sans masque, ce qui a laissé voir l’horreur, et sans voile, ce qui a laissé voir le cloaque.

Hier président de la République, aujourd’hui un chourineur. Il a juré, il jure encore ; mais l’accent a changé. Le serment est devenu le juron. Hier on s’affirmait vierge, aujourd’hui on entre au lupanar, et l’on rit des imbéciles. Figurez-vous Jeanne d’Arc s’avouant Messaline. C’est là le Deux-Décembre.

Des femmes sont mêlées à ce forfait. C’est un attentat mélangé de boudoir et de chiourme. Il s’en dégage, à travers la fétidité du sang, une vague odeur de patchouli. Les complices de ce brigandage sont des hommes aimables, Romieu, Morny ; faire des dettes, cela mène à faire des crimes.

L’Europe fut stupéfaite. C’était le coup de foudre d’un filou. Il faut s’avouer que le tonnerre peut tomber en de mauvaises mains. Palmerston, ce traître, approuva ; le vieux Metternich, rêveur dans sa villa du Rennweg, hocha la tête. Quant à Soult, l’homme d’Austerlitz après Napoléon, il fit ce qu’il avait à faire ; le jour même de ce crime, il mourut. Hélas ! et Austerlitz aussi.


  1. Michel (de Bourges) avait ainsi qualifié Louis Bonaparte, comme gardien de la République contre les partis monarchiques.
  2. Parler argot
  3. M. de la Roëllerie.