Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre XXII

Louis-Michaud (p. 204-209).
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XXII



Une bousculade d’entrées et de sorties mettait dans l’infirmerie le désarroi affairé d’une ambulance pendant une fin de bataille. Quinze lits avaient pu être dressés à la hâte. Par surcroît, on avait éventré des bottes de paille sur lesquelles des couvertures avaient été étendues et qui provisoirement pouvaient servir de grabats. Mme Poncelet, la première stupeur passée, s’était trouvée chrétienne et secourable. Aidée de ses servantes, elle avait saccagé les lits de la maison qui avaient fourni huit matelas, vidé les armoires de tout le vieux linge, prêté dix paires de draps neufs ; depuis une heure, elle ne quittait plus les salles, allait des moribonds aux blessés, la robe et les mains éclaboussées de sang, sa haute taille rigide visible partout à la fois, prodiguant sa compatissance glacée qui semblait ne pas dépasser le bout de ses doigts.

Presque en même temps qu’elle, le curé Moulinasse, sa soutane boutonnée de travers, sans manteau, une simple calotte sur sa calvitie polie, était accouru, suivi de près par son vicaire, l’abbé Pirsoul, un tout jeune ecclésiastique, frais émoulu dans la prêtrise, timide comme une fille, les joues poupardes et roses, et qui entra dans le charnier avec son perpétuel sourire de chérubin ahuri, saluant de droite et de gauche les sœurs d’un petit mouvement de tête gêné. Mais de son pas brusque. Moulinasse était allé à lui :

— Pas de manières ici, vicaire, avait-il décoché d’un ton rogue. Ça pue le roussi. Sauvons les âmes si nous ne pouvons sauver les corps. J’ai les sacrements avec moi.

Cette injonction faite, tous deux avaient enfilé les travées encombrées des salles, derrière Malardié qui, suant, en manches de chemise, son tablier sur les cuisses, multipliait les pansements, quelquefois s’arrêtant pour leur désigner d’un mot bref les cas les plus désespérés. Celui-là, au milieu de la débandade générale, n’avait rien perdu de son sang-froid : bourru, la face congestionnée, ses gros sourcils tendus comme une corde d’arbalète, toute sa volonté massée dans une concentration soutenue, il travaillait infatigablement, les bras nus jusqu’au coude, passant de l’un à l’autre, méthodique, en apparence impassible. Deux mécaniciens, garçons intelligents, dont il avait fait ses aides, lui emboîtaient le pas avec de la charpie, des bandages, des baquets d’eau, les yeux fixés sur les siens pour tâcher de deviner sa pensée. Les narines ouvertes à l’odeur du sang frais qui empuantissait l’air, il se dérouillait, retrouvait sa forte poigne de boucher à manier tout ce bétail humain ; et sa belle tranquillité de praticien dominait l’affolement universel.

Coup sur coup, des convois arrivaient, vidaient dans les lits, sur les grabats, à terre, de nouvelles fournées rouges. Vingt transports successifs avaient à ce point amoncelé les victimes qu’on avait été obligé de les parquer l’un contre l’autre, par deux et trois sur la même botte de paille. Malardié, Moulinasse, les sœurs et les aides ne pouvaient plus circuler qu’en les enjambant, quelquefois accroches au passage par des mains qui battaient le vide et ne lâchaient plus prise. Une traînée de sang partait du seuil, s’étendait à travers le couloir, par places formait des plaques dans lesquelles le pied glissait ; et sur le crépi blanc des murs, des mains, un instant appuyées, avaient imprimé des trèfles d’une pourpre sale, comme des doigts indicateurs qui auraient montré le chemin d’un abattoir. Chaque fois qu’un mutilé était tiré des brancards, la sève qui s’égouttait de ses blessures pleuvait, chaude, sur les éclaboussures anciennes, comme un sillage qui à son tour froidissait, se perdait dans tout ce flot de vie coulé sur les dalles. On ne les comptait plus d’ailleurs à présent, ces sinistres arrivages qui avaient fini par emplir jusqu’aux travées et qu’on ne savait plus où déverser, dans le tassement de cette chair croupissant au hasard de la place, pêle-mêle, comme une marée qui montait toujours.

À un certain moment même, les brancardiers durent stationner dans le couloir avec leur charge, trois salles étant littéralement bondées et les deux sœurs perdant tout à fait la tête devant l’énormité de la catastrophe. Elles avaient consulté Malardié ; mais il les avait rembarrées brutalement, furieux qu’on l’embêtât de pareilles misères dans la besogne sur laquelle il suait, presque à bout de force. Est-ce qu’elles se foutaient de lui ? Il était là pour soigner les blessés, non pas pour les caser. Ce fut Mme Poncelet, plus calme, qui vint à leur secours et leur donna l’idée d’utiliser l’école ménagère, un hall carré qui se développait parallèlement aux locaux de l’infirmerie et en était séparé seulement par une cour. En un tour de mains, les pupitres furent rencognés ; les sœurs se décidèrent à abandonner les matelas de leurs propres lits ; Mme Poncelet fit apporter un paquet de couvertures. Et la file de civières qui pendant ce temps s’était accumulée dans toute la longueur du couloir, put enfin s’en retourner à vide.

Malardié, visiblement las, passait dans les sueurs de son front une main rouge dont l’empreinte l’étoila d’une auréole sanglante, quand sœur Marie-Madeleine vint l’informer que huit nouveaux arrivés attendaient ses soins dans l’école. Alors il éclata, lui souffla dans le visage un juron retentissant. Si ça continuait ainsi, jamais il n’en viendrait à bout. Mais à demi fourbu, les reins sciés par la courbature, subitement il se redressa au coup de fouet de la pensée du devoir, Il but à même les burettes une gorgée de cognac, frotta à son tablier ses doigts poissés d’une glu de sang, puis, se tournant vers la religieuse :

— On y va ! Marchez, ma sœur !

Au bout d’une demi-heure, l’école à son tour se trouva à peu près encombrée. Les matelas, les linges, la charpie en outre commençaient de nouveau à manquer. Et la consternation grandissant chaque fois que les brancards mettaient bas leur effroyable ramassis de morts et de mourants, on ne savait plus quel parti prendre. Sœur Marie-Madeleine, tenaillée par un retour de migraine atroce, les yeux battus et flottants, des disques rouges tournoyant au fond des prunelles, maintenant s’impatientait comme tout à l’heure Malardié, accueillant les porteurs par des paroles presque dures. La procession ne finirait donc jamais ? Combien y en avait-il encore ?

Eux, fatigués, le dos mouillé de sueurs froides, de la neige dans la barbe, haussaient les épaules, sans pouvoir répondre. La femme du cantinier, postée à l’entrée, avait reçu l’ordre de leur verser la goutte après deux voyages ; et tout en se coulant d’une joue à l’autre la rasade de péquet, ils se reposaient un instant, appuyés du dos au mur ou assis sur les brancards. Quant à sœur Angélina plus molle, elle tournait sur place, toute perdue, prise quelquefois de nausées à l’infection fade des loques sanglantes qui collaient aux plaies et qu’elle était obligée de couper avec des ciseaux. Le jeune vicaire, novice aux misères d’hôpitaux, défaillait aussi, ses joues roses petit à petit mangées de pâleurs au milieu desquelles sa bouche constamment remuait, avec des mussitations de prières. Moulinasse, au contraire, l’œil à ses agonisants, dans un zèle soutenu de rédemption, circulait, le front haut, les mains croisées sur son ventre, soufflant par instant dans ses joues quand la pestilence montait trop forte.

Il avait dépêché pour sa part une douzaine de confessions, oint des saintes huiles trois agonisants, béni les cadavres mutilés, superbement inapitoyé et calme dans le désarroi universel. À chaque geste de sa main levée pour la rémission des péchés ou le Requiescat in pace, une forme longue et mince près de lui s’inclinait en murmurant les prières suprêmes. C’était Mme Poncelet qui évoluait dans le sillon du prêtre, raide, froide, sévère, enfermée dans son impassibilité morte. Quelques dames s’étaient jointes à elle, la femme du médecin, une grosse matrone active qui, au courant des pansements, humectait les compresses, rattachait les bandages, utilisait en tous sens ses mains diligentes ; puis Mme Duchènois, la femme du comptable, très émue, des larmes dans les yeux, et qui, après avoir perdu connaissance deux fois, s’obstinait à offrir ses services ; enfin Mme Jamioul, la libre-penseuse, comme on l’appelait au Culot, avec une nuance de mépris, cœur dévoué sous des allures inquiètes et timides.

À son entrée, Mme Poncelet l’avait saluée d’un presque imperceptible mouvement de tête, vaguement offensée par sa présence auprès des sœurs et du curé. Moulinasse, lui, l’avait enveloppée dans un de ses durs regards, avec une colère sourde contre cette païenne qui se jetait en travers de son ministère et apportait là un ferment d’indépendance mauvaise. Malardié seul, en sa qualité de matérialiste, avait eu pour elle un mot cordial, et tout de suite l’avait enrôlée dans sa suite d’infirmiers improvisés. Aucune besogne ne lui répugnait d’ailleurs : elle touchait aux blessures les plus dégoûtantes, détergeait les plaies, par moment torchonnait les dalles visqueuses comme une servante.

On avait réservé aux trépassés une petite pièce qui servait de parloir. La macabre cohue s’entassait dans cet espace étroit, les faces en haut, côte à côte, ainsi qu’une famille qui, dispersée pendant la vie, s’est retrouvée dans la mort. Et sur une table, très large, étaient rangées, comme les pièces d’un musée d’anatomie, les épaves humaines dépareillées, retrouvées dans les décombres, tout un amas de moignons, de tibias, de pieds, de charnures confuses qu’on n’avait point encore eu le temps de recomposer et qui grouillait abominablement dans une promiscuité d’écorcherie.

Enfin les hommes avaient déclaré que c’était tout, qu’on en avait fini avec les morts, qu’il n’y avait plus à présent que des blessés. Les convois de blessés eux-mêmes, d’ailleurs, s’espaçaient ; Malardié et les sœurs commençaient à respirer. Mais brusquement une rumeur traîna dans les couloirs : on appelait sœur Marie-Madeleine qui avait emporté la clef de l’horrible morgue. Comme elle accourait, elle se heurta près de la porte à une civière tendue d’une bâche sous laquelle se moulait un corps. Un des porteurs sanglotait, son poing dans la bouche : celui qu’on amenait était le boute-en-train des parties de blagues et de cabaret, un jovial et honnête drille, l’un des meilleurs camarades de l’usine.

La religieuse leva les bras devant ce mort qui venait réclamer sa place, quand tout était comble. Les hommes avaient donc menti ; ça allait donc recommencer ! Il en viendrait comme ça jusqu’au matin ! Et tout en maugréant, les joues agitées d’un flot de paroles, elle poussait la porte. Avec une piété fraternelle, les compagnons tirèrent de dessous le drap une pauvre dépouille informe, un bout de torse dont les épaules et la tête avaient été entièrement rongées par le feu. Il fallut reculer deux autres cadavres pour lui donner un coin du pavement.

— Le pauvre garçon ! murmura sœur Marie-Madeleine, brusquement remuée d’horreur et de pitié.

Du coup, ces rudes natures éclatèrent ; c’était leur ami, l’ami de tout le village, un fier lapin ! On l’appelait Zénon Zinque. M. Jamioul, en visitant les fours, l’avait trouvé, l’avant-corps étendu en travers de la sole, dans le feu. Sans doute, il avait été projeté en avant par la force de l’explosion au moment où il venait de lever la porte de son creuset ; l’asphyxie avait dû être foudroyante ; et il était demeuré là, à rôtir dans les flammes, à demi caché par un éboulement.

— Pratiquait-il ses devoirs de croyant ? demanda la sœur, après les avoir laissés parler.

L’un des ouvriers ayant ébauché un mouvement de tête en signe de vague affirmation, elle les congédia, leur dit doucement :

— S’il en est ainsi, je prierai spécialement Dieu pour lui.