Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène XV

Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 317-320).
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Scène XV

[Une plaine en Danemark.]

Entre Fortinbras, suivi d’une armée.

FORTINBRAS

Allez, capitaine, saluer de ma part le roi danois. — Dites-lui qu’avec son agrément, Fortinbras — réclame l’autorisation promise pour passer — à travers son royaume. Vous savez où est le rendez-vous. — Si sa majesté veut quelque chose de nous, — nous irons lui rendre hommage en personne ; — faites-le-lui savoir.

LE CAPITAINE

J’obéirai, monseigneur.

FORTINBRAS

— Avancez avec précaution.

Fortinbras et son armée sortent.
Entrent Hamlet, Rosencrantz, Guildenstern.


HAMLET

À qui sont ces forces, mon bon monsieur ?

LE CAPITAINE

— À la Norwége, monsieur.

HAMLET

Où sont-elles dirigées, monsieur, — je vous prie ?

LE CAPITAINE

Contre certain point de la Pologne.

HAMLET

Qui — les commande, monsieur ?

LE CAPITAINE

— Le neveu du vieux roi de Norwége, Fortinbras.

HAMLET

— Marche-t-il au cœur de la Pologne, monsieur, — ou sur quelque frontière ?

LE CAPITAINE

À parler vrai, et sans exagération, — nous allons conquérir un petit morceau de terre — qui a un revenu purement nominal. — Pour cinq ducats, cinq, je ne le prendrais pas à ferme ; — et ni la Norwége, ni la Pologne n’en retireraient — un profit plus beau, s’il était vendu en toute propriété.

HAMLET

— Eh bien ! alors, les Polonais ne le défendront jamais.

LE CAPITAINE

— Si, il y a déjà une garnison.

HAMLET

— Deux mille âmes et vingt mille ducats — ne suffiront pas à décider la question de ce fétu. — Voilà un abcès causé par trop d’abondance et de paix, — qui crève intérieurement, et qui, sans cause apparente, — va faire mourir son homme… Je vous remercie humblement, monsieur.

LE CAPITAINE

— Dieu soit avec vous, monsieur !

Sort le capitaine.


ROSENCRANTZ
Vous plaît-il de repartir, monseigneur ?
HAMLET

— Je suis à vous dans un instant. Marchez un peu en avant.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.

— Comme toutes les circonstances récriminent contre moi ! — Comme elles éperonnent ma vengeance rétive ! Qu’est-ce que l’homme, — si le bien suprême, l’aubaine de sa vie — est uniquement de dormir et de manger ?… Une bête, rien de plus. — Certes celui qui nous a faits avec cette vaste intelligence, — avec ce regard dans le passé et dans l’avenir, ne nous a pas donné — cette capacité, cette raison divine — pour qu’elles moisissent en nous inactives. Eh bien, est-ce l’effet — d’un oubli bestial ou d’un scrupule poltron — qui me fait réfléchir trop précisément aux conséquences, — réflexion qui, mise en quatre, contient un quart de sagesse — et trois quarts de lâcheté ?… je ne sais pas — pourquoi j’en suis encore à me dire : « Ceci est à faire » ; — puisque j’ai motif, volonté, force et moyen — de le faire. Des exemples, gros comme la terre, m’exhortent : — témoin cette armée aux masses imposantes, — conduite par un prince délicat et adolescent, — dont le courage, enflé d’une ambition divine, — fait la grimace à l’invisible événement,— et qui expose une existence mortelle et fragile — à tout ce que peuvent oser la fortune, la mort et le danger, — pour une coquille d’œuf !… Pour être vraiment grand, — il faut ne pas s’émouvoir sans de grands motifs — mais il faut aussi trouver grandement une querelle dans un brin de paille, — quand l’honneur est en jeu. Que suis-je donc moi — qui ai l’assassinat d’un père, le déshonneur d’une mère — pour exciter ma raison et mon sang, — et qui laisse tout dormir ? Tandis qu’à ma honte je vois — vingt mille hommes marcher à une mort imminente, — et pour une fantaisie, pour une gloriole, — aller au sépulcre comme au lit ; se battant pour un champ — où il leur est impossible de se mesurer tous, — et qui est une tombe trop étroite — pour couvrir les tués ! Oh ! que désormais — mes pensées soient sanglantes pour n’être pas dignes du néant !

Il sort.