Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène XIV

Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 313-317).
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Scène XIV

[La salle d’État dans le château.]

Entre le Roi avec sa suite.

LE ROI

— J’ai envoyé à sa recherche et à la découverte du corps.

À part.

— Combien il est dangereux que cet homme soit libre ! — Pourtant ne le soumettons pas à la loi rigoureuse : — il est adoré de la multitude en délire, — qui aime, non par le jugement, mais par les yeux ; — et, dans ce cas-là, c’est le châtiment du criminel qu’elle pèse, — jamais le crime. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, — il faut que cet embarquement soudain paraisse — une décision réfléchie. Aux maux désespérés — il faut des remèdes désespérés,

Entre Rosencrantz.

— Ou il n’en faut pas du tout. Eh bien ! que s’est-il passé ?

ROSENCRANTZ

— Où le cadavre est déposé, monseigneur, — c’est ce que nous n’avons pu savoir de lui.

LE ROI

Mais où est-il lui-même ?

ROSENCRANTZ

— Ici près, monseigneur ; gardé, en attendant votre bon plaisir.

LE ROI

— Amenez-le devant nous.

ROSENCRANTZ

— Holà ! Guildenstem. Amenez monseigneur. —


Entrent Hamlet et Guildenstern.


LE ROI

Eh bien ! Hamlet, où est Polonius ?

HAMLET

À souper.

LE ROI
À souper ! Où donc ?
HAMLET

Quelque part où il ne mange pas, mais où il est mangé : une certaine réunion de vers politiques est groupée autour de lui. Le ver, voyez-vous, est votre empereur pour la bonne chère. Nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser ; et nous nous engraissons nous-mêmes pour les infusoires. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu’un service différent, deux plats pour la même table. Voilà la fin.

LE ROI

Hélas ! hélas !

HAMLET

Un homme peut pêcher avec un ver qui a mangé d’un roi, et manger du poisson qui s’est nourri de ce ver.

LE ROI

Que veux-tu dire par là ?

HAMLET

Rien ; je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un voyage à travers les boyaux d’un mendiant.

LE ROI

Où est Polonius ?

HAMLET

Au ciel ; envoyez-y voir : si votre messager ne l’y trouve pas, cherchez-le vous-même dans l’endroit opposé. Mais, ma foi, si vous ne le trouvez pas d’ici à un mois, vous le flairerez en montant l’escalier de la galerie.

LE ROI, à des gens de sa suite

Allez l’y chercher.

HAMLET

Il attendra que vous veniez.

Les gens sortent.

LE ROI

— Hamlet, dans l’intérêt de ta santé, — qui nous est aussi chère que nous est douloureux — ce que tu as fait ; ton action exige que tu partes d’ici — avec la rapidité de l’éclair. Va donc te préparer. — Le navire est prêt, et le vent vient à l’aide ; — tes compagnons t’attendent, et tout est disposé — pour ton voyage en Angleterre.

HAMLET

En Angleterre ?

LE ROI

Oui, Hamlet.

HAMLET

C’est bien.

LE ROI

— Tu parles comme si tu connaissais nos projets. —

HAMLET

Je vois un chérubin qui les voit. Mais, allons, en Angleterre ! Adieu, chère mère !

LE ROI

Et ton père qui t’aime, Hamlet ?

HAMLET

Ma mère ! père et mère, c’est mari et femme : mari et femme, c’est même chair. Donc, ma mère ! en Angleterre, allons !

Il sort.


LE ROI, à Rosencrantz et à Guildenstern

— Suivez-le pas à pas ; attirez-le vite à bord. — Pas de délai. Je le veux parti ce soir. — Allez ! j’ai expédié et scellé — tout ce qui se rapporte à l’affaire. Hâtez-vous, je vous prie.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
LE ROI, seul

— Et maintenant, frère d’Angleterre, si tu estimes mon amitié — autant que te le conseille ma grande puissance, — s’il est vrai que tu portes encore, vive et rouge, la cicatrice — faite par l’épée danoise, et que ton instinctive terreur — nous rend hommage, tu n’accueilleras pas froidement — notre message souverain ; qui exige formellement, — par lettres pressantes, — la mort immédiate d’Hamlet. Obéis, Angleterre ! — car il me brûle le sang comme la fièvre, — et il faut que tu me guérisses. Jusqu’à ce que je sache la chose faite, — quoi qu’il m’arrive, la joie ne me reviendra jamais.

Il sort.