Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène XI

Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 301-310).
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Scène XI

[La chambre de la reine.]

Entrent la Reine et Polonius.

POLONIUS

— Il va venir à l’instant. Grondez-le à fond, voyez-vous ! — Dites-lui que ses escapades ont été trop loin pour qu’on les supporte, — et que votre grâce s’est interposée entre — lui et une ardente colère. Je m’impose silence dès à présent. — Je vous en prie, menez-le rondement.

HAMLET, derrière le théâtre

— Mère ! mère ! mère !

LA REINE

Je vous le promets. — Confiez-vous à moi. Éloignez-vous ; je l’entends venir.

Polonius se cache.
Entre Hamlet.


HAMLET

— Me voici, mère ! De quoi s’agit-il ?

LA REINE

— Hamlet, tu as gravement offensé ton père.

HAMLET

— Mère, vous avez gravement offensé mon père.

LA REINE

— Allons, allons ! votre réponse est le langage d’un extravagant.

HAMLET

— Tenez, tenez, votre question est le langage d’une coupable.

LA REINE
— Eh bien ! qu’est-ce à dire, Hamlet ?
HAMLET

Que me voulez-vous ?

LA REINE

— Avez-vous oublié qui je suis ?

HAMLET

Non, sur la sainte croix ! non. — Vous êtes la reine, la femme du frère de votre mari, — et, plût à Dieu qu’il en fût autrement ! Vous êtes ma mère.

LA REINE

— Eh bien ! je vais vous envoyer des gens qui sauront vous parler.

HAMLET

— Allons, allons, asseyez-vous ; vous ne bougerez pas ; — vous ne sortirez pas que je ne vous aie présenté un miroir — où vous puissiez voir la partie la plus intime de vous-même.

LA REINE

— Que veux-tu faire ? veux-tu pas m’assassiner ? — Au secours ! au secours ! holà !

POLONIUS, derrière la tapisserie

Quoi donc ? Holà ! au secours !

HAMLET, dégainant

Tiens ! un rat !

Il donne un coup d’épée dans la tapisserie.

— Mort ! Un ducat qu’il est mort !

POLONIUS, derrière la tapisserie

Oh ! je suis tué.

Il tombe et meurt.


LA REINE

— Ô mon Dieu, qu’as-tu fait ?

HAMLET

Ma foi ! je ne sais pas. — Est-ce le roi ?

Il soulève la tapisserie et traîne le corps de Polonius.

LA REINE

— Oh ! quelle action insensée et sanglante !

HAMLET

— Une action sanglante ; presque aussi mauvaise, ma bonne mère, — que de tuer un roi et d’épouser son frère.

LA REINE

— Que de tuer un roi ?

HAMLET

Oui, madame, ce sont mes paroles.

À Polonius.

— Toi, misérable impudent, indiscret imbécile, adieu ! — Je t’ai pris pour un plus grand que toi ; subis ton sort. — Tu sais maintenant que l’excès de zèle a son danger.

À sa mère.

— Cessez de vous tordre les mains ! Silence ! asseyez-vous, — que je vous torde le cœur ! Oui, j’y parviendrai, — s’il n’est pas d’une étoffe impénétrable, — si l’habitude du crime ne l’a pas fait bronzé — et rendu inaccessible au sentiment.

LA REINE

— Qu’ai-je fait, pour que ta langue me flagelle — de ces clameurs si rude ?

HAMLET
Une action — qui flétrit la rougeur et la grâce de la pudeur ; — qui traite la vertu d’hypocrite ; qui enlève la rose — au front pur de l’amour innocent — et y fait un ulcère ; qui rend les vœux du mariage — aussi faux que les serments du joueur ! Oh ! une action — qui du corps du contrat arrache — l’esprit, et fait de la religion la plus douce — une rapsodie de mots. La face du ciel en flamboie, — et la terre, cette masse solide et compacte, — prenant un aspect sinistre comme à l’approche du jugement, — a l’âme malade de cette action.
LA REINE

Hélas ! quelle est l’action — qui gronde si fort dans cet exorde foudroyant ?

HAMLET

— Regardez cette peinture-ci, et celle-là. — Ce sont les portraits des deux frères. — Voyez quelle grâce respirait sur ce visage : — les boucles d’Hypérion ! le front de Jupiter lui-même ! — l’œil pareil à celui de Mars pour la menace ou le commandement ! — l’attitude comme celle du héraut Mercure, — quand il vient de se poser sur une colline à fleur de ciel ! — Un ensemble, une forme, vraiment, — où chaque dieu semblait avoir mis son sceau, — pour donner au monde le type de l’homme : — c’était votre mari… Regardez maintenant, à côté : — c’est votre mari : mauvais grain gâté, — fratricide du bon grain. Avez-vous des yeux ? — Avez-vous pu renoncer à vivre sur ce sommet splendide — pour vous vautrer dans ce marais ? Ah ! avez-vous des yeux ? — Vous ne pouvez pas appeler cela de l’amour ; car, à votre âge, — le sang le plus ardent s’apprivoise, devient humble, — et suit la raison.

Montrant les deux tableaux (20).

Et quel être raisonnable — voudrait passer de ceci à ceci ? Vous êtes sans doute douée de perception, — autrement vous ne seriez pas douée de mouvement ; mais sans doute la perception — est paralysée en vous : car la folie ne ferait pas une pareille erreur ; — la perception ne s’asservit pas au délire à ce point, — elle garde assez de discernement — pour remarquer une telle différence. Quel diable — vous a ainsi attrapé à colin-maillard ? — La vue sans le toucher, le toucher sans la vue, — l’ouïe sans les mains et sans les yeux, l’odorat seul, — une partie même malade d’un de nos sens, — ne serait pas à ce point stupide. — Ô honte ! où est ta rougeur ? Enfer rebelle, — si tu peux te mutiner ainsi dans les os d’une matrone, — la vertu ne sera plus pour la jeunesse brûlante qu’une cire — toujours fusible à sa flamme. Qu’on ne proclame plus le déshonneur — de quiconque est emporté par une passion ardente, — puisque les frimas eux-mêmes prennent feu si vivement — et que la raison prostitue le désir !

LA REINE

Oh ! ne parle plus, Hamlet. — Tu tournes mes regards au fond de mon âme, — et j’y vois des taches si noires et si tenaces que rien ne peut les effacer.

HAMLET

Et tout cela pour vivre — dans la sueur fétide d’un lit immonde, — dans une étuve d’impureté, emmiellée et faisant l’amour — sur un sale fumier !

LA REINE

Oh ! ne me parle plus ! — Ces paroles m’entrent dans l’oreille comme autant de poignards. — Assez, mon doux Hamlet !

HAMLET

Un meurtrier ! un scélérat ! — un maraud ! dîme vingt fois amoindrie — de votre premier seigneur ! un bouffon de roi ! — un coupe-bourse de l’empire et du pouvoir, — qui a volé sur une planche le précieux diadème — et l’a mis dans sa poche !

LA REINE

Assez !


Entre le Spectre.


HAMLET

Un roi de chiffons et d’oripeaux !… — Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, — vous, célestes gardes !

Au spectre.

Que voulez-vous, gracieuse figure ?
LA REINE

— Hélas ! il est fou !

HAMLET

— Ne venez-vous pas gronder votre fils tardif — de différer, en laissant périmer le temps et la passion, — l’importante exécution de vos ordres redoutés ? — Oh ! dites !

LE SPECTRE

N’oublie pas. Cette visitation — n’a pour but que d’aiguiser ta volonté presque émoussée. — Mais regarde, la stupeur accable ta mère. — Oh ! interpose-toi dans cette lutte entre elle et son âme ; — plus le corps est faible, plus la pensée agit fortement. — Parle-lui, Hamlet.

HAMLET

Qu’avez-vous, madame ?

LA REINE

— Hélas ! qu’avez-vous vous-même ? — Pourquoi vos yeux sont-ils fixés dans le vide, — et échangez-vous des paroles avec l’air impalpable ? — Vos esprits regardent avec effarement par vos yeux, — et, comme des soldats, réveillés par l’alarme, — vos cheveux, excroissances animées, — se lèvent de leur lit et se dressent. Ô mon gentil fils, — jette sur la flamme brûlante de ton délire — quelques froides gouttes de patience. Que regardez-vous ?

HAMLET

— Lui ! lui !… Regardez comme sa lueur est pâle ! — Une pareille forme, prêchant une pareille cause à des pierres, — les rendrait sensibles.

Au spectre.

Ne me regardez pas, — de peur que l’attendrissement ne change — ma résolution rigoureuse. L’acte que j’ai à faire — perdrait sa vraie couleur, celle du sang, pour celle des larmes.
LA REINE

— À qui dites-vous ceci ?

HAMLET

Ne voyez-vous rien là ?

LA REINE

— Rien du tout ; et pourtant je vois tout ce qui est ici.

HAMLET

— N’avez-vous rien entendu ?

LA REINE

Non, rien que nos propres paroles.

HAMLET

— Tenez, regardez, là ! Voyez comme il se dérobe ! — Mon père, vêtu comme de son vivant ! — Regardez, le voilà justement qui franchit le portail.

Sort le spectre.


LA REINE

— Tout cela est forgé par votre cerveau : — le délire a le don — de ces créations fantastiques.

HAMLET

— Le délire ? — Mon pouls, comme le vôtre, bat avec calme — et garde sa saine harmonie. Ce n’est point une folie — que j’ai proférée : voulez-vous en faire l’épreuve ? — je vais tout vous redire ; un fou — n’aurait pas cette mémoire. Mère, au nom de la grâce, — ne versez pas en votre âme le baume de cette illusion — que c’est ma folie qui parle, et non votre faute ; — vous ne feriez que fermer et cicatriser l’ulcère, — tandis que le mal impur vous minerait toute intérieurement — de son infection invisible. Confessez-vous au ciel ; — repentez-vous du passé ; prévenez l’avenir, — et ne couvrez pas l’ivraie d’un fumier — qui la rendra plus vigoureuse. Pardonne-moi cette vertu, — car, au milieu d’un monde devenu poussif à force d’engraisser, — il faut que la vertu même demande pardon au vice, — il faut qu’elle implore à genoux la grâce de lui faire du bien.

LA REINE

— Ô Hamlet ! tu m’as brisé le cœur en deux.

HAMLET

— Oh ! rejetez-en la mauvaise moitié, — et vivez, purifiée, avec l’autre. — Bonne nuit ! mais n’allez pas au lit de mon oncle ; — affectez la vertu, si vous ne l’avez pas. — L’habitude, ce monstre qui dévore tout sentiment, — ce démon familier, est un ange en ceci — que, pour la pratique des belles et bonnes actions, — elle nous donne aussi un froc, une livrée — facile à endosser. Abstenez-vous cette nuit : — cela rendra un peu plus aisée — l’abstinence prochaine. La suivante sera plus aisée encore ; — car l’usage peut presque changer l’empreinte de la nature, — il peut dompter le démon ou le rejeter — avec une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit ! — Et quand vous désirerez pour vous la bénédiction du ciel, — je vous demanderai la vôtre.

Montrant Polonius.

Quant à ce seigneur, — j’ai du repentir ; mais les cieux ont voulu — nous punir tous deux, lui par moi, moi par lui, — en me forçant à être leur ministre et leur fléau. — Je me charge de lui, et je suis prêt à répondre — de la mort que je lui ai donnée. Allons, bonne nuit, encore ! — Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. — Commencement douloureux ! Le pire est encore à venir.

LA REINE

— Que dois-je faire ?

HAMLET

— Rien, absolument rien de ce que je vous ai dit. — Que le roi, tout gonflé, vous attire de nouveau au lit ; — qu’il vous pince tendrement la joue ; qu’il vous appelle sa souris ; — et que, pour une paire de baisers fétides, — ou en vous chatouillant le cou de ses doigts damnés, — il vous amène à lui révéler toute cette affaire, — à lui dire que ma folie n’est pas réelle, — qu’elle n’est qu’une ruse ! Il sera bon que vous le lui appreniez. — Car une femme, qui n’est qu’une reine, belle, sensée, sage, — pourrait-elle cacher à ce crapaud, à cette chauve-souris, à ce matou, — d’aussi précieux secrets ? Qui le pourrait ? — Non, en dépit du bon sens et de la discrétion, — ouvrez la cage sur le toit de la maison, — pour que les oiseaux s’envolent : et vous, comme le fameux singe, — pour en faire l’expérience, glissez-vous dans la cage, — et cassez-vous le cou en tombant.

LA REINE

— Sois sûr que, si les mots sont faits de souffle, — et si le souffle est fait de vie, je n’ai pas de vie pour souffler mot — de ce que tu m’as dit.

HAMLET

— Il faut que je parte pour l’Angleterre ; vous le savez ?

LA REINE

Hélas ! — je l’avais oublié ; c’est décidé.

HAMLET, à part

— Il y a des lettres cachetées, et mes deux condisciples, — auxquels je me fie comme à des vipères prêtes à mordre, — portent les dépêches : ce sont eux qui doivent me frayer le chemin — et m’attirer au guet-apens. Laissons faire — c’est un plaisir de faire sauter l’ingénieur — avec son propre pétard : j’aurai du malheur — si je ne parviens pas à creuser d’un mètre au-dessous de leur mine, — et à les lancer dans la lune. Oh ! ce sera charmant — de voir ma contre-mine rencontrer tout droit leur projet. Montrant Polonius.

— Commençons nos paquets par cet homme, — et fourrons ses entrailles dans la chambre voisine. — Mère, bonne nuit ! Vraiment ce conseiller — est maintenant bien tranquille, bien discret, bien grave, — lui qui, vivant, était un drôle si niais et si bavard. — Allons, monsieur, finissons-en avec vous. — Bonne nuit, ma mère !

La reine sort d’un côté, Hamlet, d’un autre, en traînant Polonius.