Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène VIII

Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 272-279).
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Scène VIII

[Une autre salle dans le château.]

Entrent le Roi, la Reine, Polonius, Ophélia, Rosencrantz et Guildenstern.

LE ROI

— Et vous ne pouvez pas, dans le courant de la causerie, — savoir de lui pourquoi il montre tout ce désordre, — et déchire si cruellement le repos de toute sa vie — par cette démence turbulente et dangereuse ?

ROSENCRANTZ

— Il avoue qu’il se sent égaré ; — mais pour quel motif, il n’y a pas moyen de le lui faire dire.

GUILDENSTERN

— Nous le trouvons peu disposé à se laisser sonder. — Il nous échappe avec une malicieuse folie, — quand nous voulons l’amener à quelque aveu — sur son état véritable.

LA REINE

Vous a-t-il bien reçus ?

ROSENCRANTZ

— Tout à fait en gentilhomme.

GUILDENSTERN

Oui, mais avec une humeur forcée.

ROSENCRANTZ

— Avare de questions ; mais, à nos demandes, — très-prodigue de réponses.

LA REINE

L’avez-vous convié — à quelque passe-temps ?

ROSENCRANTZ

— Madame, le hasard a voulu qu’en route — nous ayons rencontré certains comédiens. Nous lui en avons parlé ; — et une sorte de joie s’est manifestée en lui — à cette nouvelle. Ils sont ici, quelque part dans le palais, — et, à ce que je crois, ils ont déjà l’ordre — de jouer ce soir devant lui.

POLONIUS

Cela est très vrai, — et il m’a supplié d’engager vos majestés — à écouter et à voir la pièce.

LE ROI

— De tout mon cœur, et je suis ravi — de lui savoir cette disposition. — Mes chers messieurs, stimulez-le encore, — et poussez ses idées vers ces distractions.

ROSENCRANTZ

— Oui, monseigneur.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.


LE ROI

Chère Gertrude, laissez-nous. — Car nous avons secrètement envoyé chercher Hamlet, — afin qu’il se trouve, comme par hasard, — face à face avec Ophélia. — Son père et moi, espions légitimes, — nous nous placerons de manière que, voyant sans être vus, — nous puissions juger nettement de leur rapports, — et conclure d’après sa façon d’être — si c’est le chagrin d’amour, ou non, — qui le tourmente ainsi.

LA REINE

Je vais vous obéir. — Et pour vous, Ophélia, je souhaite — que vos nobles beautés soient l’heureuse cause — de l’égarement d’Hamlet ; je pourrais alors espérer que vos vertus — le ramèneraient dans le droit chemin, — pour votre honneur à tous deux.

OPHÉLIA

Je le voudrais, madame.

La reine sort.


POLONIUS

— Ophélia, promenez-vous ici… Gracieux maître, s’il vous plaît, — nous irons nous placer.

À Ophélia. Lisez dans ce livre ; — cette apparence d’occupation colorera — votre solitude. C’est un tort que nous avons souvent : — il arrive trop fréquemment qu’avec un visage dévot — et une attitude pieuse, nous parvenons à emmieller — le diable lui-même.

LE ROI, à part

Oh ! cela n’est que trop vrai ! Quel cuisant — coup de fouet ce mot-là donne à ma conscience ! — La joue d’une prostituée, embellie par un savant plâtrage, — n’est pas plus hideuse sous ce qui la couvre — que mon forfait, sous le fard de mes paroles. — Ô poids accablant !

POLONIUS

— Je l’entends qui vient : retirons-nous, — monseigneur.

Sortent le roi et Polonius.
Entre Hamlet.


HAMLET

Être, ou ne pas être, c’est là la question. — Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir — la fronde et les flèches de la fortune outrageante, — ou bien à s’armer contre une mer de douleurs — et à l’arrêter par une révolte ? Mourir… dormir, — rien de plus ;… et dire que par ce sommeil nous mettons fin — aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles — qui sont le legs de la chair : c’est là une terminaison — qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir… dormir, — dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. — Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, — quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? — Voilà qui doit nous arrêter. C’est cette réflexion-là — qui nous vaut la calamité d’une si longue existence. — Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, — l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, — les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, — l’insolence du pouvoir et les rebuffades — que le mérite résigné reçoit des créatures indignes, — s’il pouvait en être quitte — avec un simple poinçon ? Qui voudrait porter ces fardeaux, — geindre et suer sous une vie accablante, — si la crainte de quelque chose après la mort, — de cette région inexplorée, d’où — nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, — et ne nous faisait supporter les maux que nous avons — par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ? — Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ; — ainsi les couleurs natives de la résolution — blêmissent sous les pâles reflets de la pensée ; — ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes — se détournent de leur cours, à cette idée, — et perdent le nom d’action (13)… Doucement, maintenant ! — Voici la belle Ophélia… Nymphe, dans tes oraisons — souviens-toi de tous mes péchés.

OPHÉLIA

Mon bon seigneur, — comment s’est porté votre honneur tous ces jours passés ?

HAMLET

— Je vous remercie humblement ; bien, bien, bien.

OPHÉLIA

— Monseigneur, j’ai de vous des souvenirs — que, depuis longtemps, il me tarde de vous rendre. — Recevez-les donc maintenant, je vous prie.

HAMLET

— Non, non pas. Je ne vous ai jamais rien donné.

OPHÉLIA

— Mon honoré seigneur, vous savez très bien que si. — Les paroles qui les accompagnaient étaient faites d’un souffle si embaumé — qu’ils en étaient plus riches ; puisqu’ils ont perdu leur parfum, — reprenez-les ; car, pour un noble cœur, — le plus riche don devient pauvre, quand le donateur cesse d’être bienveillant. — Tenez, monseigneur. —

HAMLET

Ha ! ha ! vous êtes vertueuse ?

OPHÉLIA

Monseigneur ?

HAMLET

Et vous êtes belle !

OPHÉLIA

Que veut dire votre seigneurie ?

HAMLET

Que si vous êtes vertueuse et belle, vous ne devez pas permettre de relation entre votre vertu et votre beauté.

OPHÉLIA

La beauté, monseigneur, peut-elle avoir une meilleure compagne que la vertu ?

HAMLET

Oui, ma foi : car la beauté aura le pouvoir de faire de la vertu une maquerelle, avant que la vertu ait la force de transformer la beauté à son image. Je vous ai aimée jadis.

OPHÉLIA

Vous me l’avez fait croire en effet, monseigneur.

HAMLET

Vous n’auriez pas dû me croire ; car la vertu a beau être greffée à notre vieille souche, celle-ci sent toujours son terroir. Je ne vous aimais pas.

OPHELIA

Je n’en ai été que plus trompée.

HAMLET

Va-t’en dans un couvent ! À quoi bon te faire nourrice de pécheurs ? je suis moi-même passablement vertueux ; et pourtant je pourrais m’accuser de telles choses que mieux vaudrait que ma mère ne m’eût pas enfanté ; je suis fort vaniteux, vindicatif, ambitieux ; d’un signe je puis évoquer plus de méfaits que je n’ai de pensées pour les méditer, d’imagination pour leur donner forme, de temps pour les accomplir. À quoi sert-il que des gaillards comme moi rampent entre le ciel et la terre ? Nous sommes tous des gueux fieffés ; ne te fie à aucun de nous. Va tout droit dans un couvent… Où est votre père ?

OPHÉLIA

Chez lui, monseigneur.

HAMLET

Qu’on ferme les portes sur lui, pour qu’il ne joue pas le rôle de niais ailleurs que dans sa propre maison. Adieu.

OPHÉLIA

Oh ! secourez-le, cieux cléments !

HAMLET

Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette vérité empoisonnée : Sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n’échapperas pas à la calomnie. Va-t’en dans un couvent. Adieu. Ou, si tu veux absolument te marier, épouse un imbécile ; car les hommes d’esprit savent trop bien quels monstres vous faites d’eux. Au couvent, allons, et vite ! Adieu.

OPHÉLIA

Ô puissances célestes, guérissez-le !

HAMLET

J’ai entendu un peu parler aussi de vos peintures. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites un autre vous-même ; vous sautillez, vous trottinez, vous zézayez, vous affublez de sobriquets les créatures de Dieu, et vous donnez votre galanterie pour de l’ignorance. Allez ! je ne veux plus de cela : cela m’a rendu fou. Je le déclare : nous n’aurons plus de mariages. Ceux qui sont mariés déjà vivront tous, excepté un ; les autres resteront comme ils sont. Au couvent, allez !

Sort Hamlet (14).
OPHÉLIA

— Oh ! que voilà un noble esprit bouleversé ! — L’œil du courtisan, la langue du savant, l’épée du soldat ! — l’espérance, la rose de ce bel empire, — le miroir du bon ton, le moule de l’élégance, — l’observé de tous les observateurs ! perdu, tout à fait perdu ! — Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, — moi qui ai sucé le miel de ses vœux mélodieux, — voir maintenant cette noble et souveraine raison — faussée et criarde comme une cloche fêlée ! — voir la forme et la beauté incomparables de cette jeunesse en fleur — flétries par la démence ! Oh ! malheur à moi ! — avoir vu ce que j’ai vu, et voir ce que je vois !


Rentrent le Roi et Polonius.


LE ROI

— L’amour ! non, son affection n’est pas de ce côté-là ; — non, ce qu’il disait, quoique manquant un peu de suite, — n’était pas de la folie. Il y a dans son âme quelque chose — que couve sa mélancolie ; — et j’ai peur de voir éclore et sortir de l’œuf — quelque catastrophe. Pour l’empêcher, — voici, par une prompte détermination, — ce que j’ai résolu : Hamlet partira sans délai pour l’Angleterre, — pour réclamer le tribut qu’on néglige d’acquitter. — Peut-être les mers, des pays différents, — avec leurs spectacles variés, chasseront-ils — de son cœur cet objet tenace — dont son cerveau est sans cesse frappé, et qui le met ainsi — hors de lui-même… Qu’en pensez-vous ?

POLONIUS

— Ce sera bien vu ; mais je crois pourtant — que l’origine et le commencement de sa douleur — proviennent d’un amour dédaigné… Eh bien, Ophélia ! — vous n’avez pas besoin de nous répéter ce qu’a dit le seigneur Hamlet ; nous avons tout entendu… Monseigneur, faites comme il vous plaira ; — mais, si vous le trouvez bon, après la pièce, il faudrait — que la reine sa mère, seule avec lui, le pressât — de révéler son chagrin. Qu’elle lui parle vertement ; — et moi, avec votre permission, je me placerai à la portée — de toute leur conversation. Si elle ne parvient pas à le pénétrer, — envoyez-le en Angleterre ; ou reléguez-le dans le lieu — que votre sagesse aura choisi.

LE ROI

Il en sera fait ainsi : — la folie chez les grands ne doit pas rester sans surveillance.

Ils sortent.