Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène V

Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 233-241).
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Scène V

[Une autre partie de la plate-forme.]

Hamlet et le Spectre reviennent.

HAMLET

— Où veux-tu me conduire ? parle, je n’irai pas plus loin.

LE SPECTRE

— Écoute-moi bien.

HAMLET

J’écoute.

LE SPECTRE

L’heure est presque arrivée — où je dois retourner dans les flammes sulfureuses — qui servent à mon tourment.

HAMLET

Hélas ! pauvre ombre !

LE SPECTRE

— Ne me plains pas, mais prête ta sérieuse attention — à ce que je vais te révéler.

HAMLET

Parle ! je suis tenu d’écouter.

LE SPECTRE

— Comme tu le seras de tirer vengeance, quand tu auras écouté.

HAMLET

— Comment ?

LE SPECTRE

Je suis l’esprit de ton père, — condamné pour un certain temps à errer la nuit, — et, le jour, à jeûner dans une prison de flamme, — jusqu’à ce que le feu m’ait purgé des crimes noirs — commis aux jours de ma vie mortelle. S’il ne m’était pas interdit — de dire les secrets de ma prison, — je ferais un récit dont le moindre mot — labourerait ton âme, glacerait ton jeune sang, — ferait sortir de leurs sphères tes yeux comme deux étoiles, — déferait le nœud de tes boucles tressées, — et hérisserait chacun de tes cheveux sur ta tête — comme des aiguillons sur un porc-épic furieux. — Mais ces descriptions du monde éternel ne sont pas faites — pour des oreilles de chair et de sang… Écoute, écoute, oh ! écoute ! — Si tu as jamais aimé ton tendre père…

HAMLET

— Ô ciel !

LE SPECTRE

Venge-le d’un meurtre horrible et monstrueux.

HAMLET
— D’un meurtre ?
LE SPECTRE

Un meurtre horrible ! le plus excusable l’est ; — mais celui-ci fut le plus horrible, le plus étrange, le plus monstrueux.

HAMLET

— Fais-le-moi vite connaître, pour qu’avec des ailes rapides — comme l’idée ou les pensées d’amour, — je vole à la vengeance !

LE SPECTRE

Tu es prêt, je le vois. — Tu serais plus inerte que la ronce qui s’engraisse — et pourrit à l’aise sur la rive du Léthé, — si tu n’étais pas excité par ceci. Maintenant, Hamlet, écoute ! — On a fait croire que, tandis que je dormais dans mon jardin, — un serpent m’avait piqué : ainsi, toutes les oreilles du Danemark — ont été grossièrement abusées par un récit forgé de ma mort. — Mais, sache-le, toi, noble jeune homme ! — le serpent qui a mordu ton père mortellement — porte aujourd’hui sa couronne.

HAMLET

Ô mon âme prophétique ! Mon oncle ?

LE SPECTRE

— Oui, ce monstre incestueux, adultère, — par la magie de son esprit, par ses dons perfides — (oh ! maudits soient l’esprit et les dons qui ont le pouvoir — de séduire à ce point ! ), a fait céder à sa passion honteuse — la volonté de ma reine, la plus vertueuse des femmes en apparence… Ô Hamlet, quelle chute ! — De moi, en qui l’amour toujours digne — marchait, la main dans la main, avec la foi — conjugale, descendre — à un misérable dont les dons naturels étaient — si peu de chose auprès des miens ! — Mais, ainsi que la vertu reste toujours inébranlable, — même quand le vice la courtise sous une forme céleste ; — de même la luxure, bien qu’accouplée à un ange rayonnant, — aura beau s’assouvir sur un lit divin, — elle n’aura pour proie que l’immondice. — Mais, doucement ! il me semble que je respire la brise du matin. — Abrégeons. Je dormais dans mon jardin, — selon ma constante habitude, dans l’après-midi. — À cette heure de pleine sécurité, ton oncle se glissa près de moi — avec une fiole pleine du jus maudit de la jusquiame, — et m’en versa dans le creux de l’oreille — la liqueur pestilentielle. L’effet — en est funeste pour le sang de l’homme ; — rapide comme le vif-argent, elle s’élance à travers — les issues et les allées naturelles du corps ; — et, par une action soudaine, fait figer — et cailler, comme une goutte d’acide fait du lait, — le sang le plus limpide et le plus pur. C’est ce que j’éprouvai ; — et tout à coup je sentis, pareil à Lazare, — la lèpre couvrir partout d’une croûte infecte et hideuse — la surface lisse de mon corps. — Voilà comment dans mon sommeil la main d’un frère — me ravit à la fois existence, couronne et reine. — Arraché dans la floraison même de mes péchés, — sans sacrements, sans préparation, sans viatique, — sans m’être mis en règle, j’ai été envoyé devant mon juge, — ayant toutes mes fautes sur ma tête. — Ô ! horrible ! horrible ! oh ! bien horrible (7) ! — Si tu n’es pas dénaturé, ne supporte pas cela ; que le lit royal de Danemark ne soit pas — la couche de la luxure et de l’inceste damné ! — Mais, quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, — que ton esprit reste pur, que ton âme s’abstienne — de tout projet hostile à ta mère ; abandonne-la au ciel — et à ces épines qui s’attachent à son sein — pour la piquer et la déchirer. Adieu, une fois pour toutes ! — Le ver luisant annonce que le matin est proche, — et commence à pâlir ses feux impuissants. Adieu, adieu, Hamlet ! Souviens-toi de moi.

Le spectre sort.

HAMLET

— Ô vous toutes, légions du ciel ! Ô terre ! Quoi encore ? — Y accouplerai-je l’enfer ?… Infamie !… Contiens-toi, contiens-toi, mon cœur ! — et vous, mes nerfs, ne devenez pas brusquement séniles, — et tenez-moi raide ! Me souvenir de toi ! — Oui, pauvre ombre, tant que ma mémoire aura son siége — dans ce globe égaré. Me souvenir de toi ! — Oui, je veux du registre de ma mémoire — effacer tous les souvenirs vulgaires et frivoles, — tous les dictons des livres, toutes les formes, toutes les impressions — qu’y ont copiées la jeunesse et l’observation ; — et ton ordre vivant remplira seul — les feuillets du livre de mon cerveau, — fermé à ces vils sujets. Oui, par le ciel ! — Ô la plus perfide des femmes ! — Ô scélérat ! scélérat ! scélérat souriant et damné ! — Mes tablettes ! mes tablettes ! Il importe d’y noter — qu’un homme peut sourire, sourire, et n’être qu’un scélérat. — Du moins, j’en suis sûr, cela se peut en Danemark.

Il écrit.

— Ainsi, mon oncle, vous êtes là. Maintenant le mot d’ordre, c’est : Adieu ! adieu ! Souviens-toi de moi ! Je l’ai juré.

HORATIO, derrière la scène.

Monseigneur ! monseigneur !

MARCELLUS, derrière la scène.

Seigneur Hamlet !

HORATIO, derrière la scène.

— Le ciel le préserve !

MARCELLUS, derrière la scène.

Ainsi soit-il !

HORATIO

Hillo ! ho ! ho ! monseigneur !

HAMLET

— Hillo ! ho ! ho ! page ! Viens, mon faucon, viens !


Entrent Horatio et Marcellus.


MARCELLUS

— Que s’est-il passé, mon noble seigneur ?

HORATIO

Quelle nouvelle, monseigneur ?

HAMLET

— Oh ! prodigieuse !

HORATIO

Mon bon seigneur, dites-nous-la.

HAMLET

Non ; — vous la révéleriez.

HORATIO

Pas moi, monseigneur j’en jure par le ciel.

MARCELLUS

Ni moi, monseigneur.

HAMLET

— Qu’en dites-vous donc ? quel cœur d’homme l’eût jamais pensé ?… — Mais vous serez discrets ?

HORATIO et MARCELLUS

Oui, par le ciel, monseigneur !

HAMLET

— S’il y a dans tout le Danemark un scélérat… — c’est un coquin fieffé.

HORATIO

— Il n’était pas besoin, monseigneur, qu’un fantôme sortît de la tombe — pour nous apprendre cela.

HAMLET

Oui, c’est vrai ; vous êtes dans le vrai : — ainsi donc, sans plus de circonlocutions, — je trouve à propos que nous nous serrions la main et que nous nous quittions, — vous aller où vos affaires et vos besoins vous appelleront (car chacun a ses affaires et ses besoins, — quels qu’ils soient), et moi, pour ma pauvre petite part, — voyez-vous, je vais prier.

HORATIO

— Ce sont là des paroles égarées et vertigineuses, monseigneur.

HAMLET

— Je suis fâché qu’elles vous offensent, fâché du fond du cœur ; — oui, vrai ! du fond du cœur.

HORATIO

Il n’y a pas d’offense, monseigneur.

HAMLET

— Si, par saint Patrick ! il y en a une, — une offense bien grave encore. En ce qui touche cette vision, — c’est un honnête fantôme, permettez-moi de vous le dire : — quant à votre désir de connaître ce qu’il y a entre nous, — maîtrisez-le de votre mieux. Et maintenant, mes bons amis, — si vous êtes vraiment des amis, des condisciples, des compagnons d’armes, accordez-moi une pauvre faveur.

HORATIO

Qu’est-ce, monseigneur ? — volontiers.

HAMLET

Ne faites jamais connaître ce que vous avez vu cette nuit.

HORATIO ET MARCELLUS

— Jamais, monseigneur.

HAMLET

Bien ! mais jurez-le.

HORATIO

Sur ma foi ! — monseigneur, je n’en dirai rien.

MARCELLUS

Ni moi, monseigneur, sur ma foi !

HAMLET

— Jurez sur mon épée.

MARCELLUS

Nous avons déjà juré, monseigneur.

HAMLET

— Jurez sur mon épée, jurez !

LE SPECTRE, de dessous terre.

Jurez !

HAMLET

— Ah ! ah ! mon garçon, est-ce toi qui parles ? es-tu là, sou vaillant ? — Allons !… vous entendez le gaillard dans la cave, — consentez à jurer.

HORATIO

Prononcez la formule, monseigneur !

HAMLET

— Ne jamais dire un mot de ce que vous avez vu ; — jurez-le sur mon épée.

LE SPECTRE, de dessous terre.

Jurez !

HAMLET

Hic et ubique. Alors, changeons de place. — Venez ici, messieurs, — et étendez encore les mains sur mon épée. — Vous ne parlerez jamais de ce que vous avez entendu, — jurez-le sur mon épée.

LE SPECTRE, de dessous terre.

Jurez !

HAMLET

— Bien dit, vieille taupe ! Peux-tu donc travailler si vite sous terre ? — L’excellent pionnier ! Éloignons-nous encore une fois, mes bons amis.

HORATIO

— Nuit et jour ! voilà un prodige bien étrange !

HAMLET

— Donnez-lui donc la bienvenue due à un étranger. — Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, — qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie. Mais venez donc. — Jurez ici, comme tout à l’heure, et que le ciel vous soit en aide ! — Quelque étrange ou bizarre que soit ma conduite, — car il se peut que, plus tard, je juge convenable — d’affecter une allure fantasque, — jurez que, me voyant alors, jamais il ne vous arrivera, — en croisant les bras de cette façon, en hochant la tête ainsi, — ou en prononçant quelque phrase douteuse, — comme : « Bien ! bien ! Nous savons ! » ou : « Nous pourrions si nous voulions ! » — ou : « S’il nous plaisait de parler ! » ou : « Il ne tiendrait qu’à nous ! » — ou tel autre mot ambigu, de donner à entendre — que vous avez un secret de moi. Jurez cela, — et que la merci divine vous assiste au besoin ! — Jurez !

LE SPECTRE, de dessous terre.

Jurez !

HAMLET

— Calme-toi ! calme-toi, âme en peine ! Sur ce, messieurs, — je me recommande à vous de toute mon affection ; — et tout ce qu’un pauvre homme comme Hamlet — pourra faire pour vous exprimer son affection et son amitié, — sera fait, Dieu aidant. Rentrons ensemble, — et toujours le doigt sur les lèvres, je vous prie. — Notre époque est détraquée. Maudite fatalité, — que je sois jamais né pour la remettre en ordre ! — Eh bien ! allons ! partons ensemble !

Ils sortent.