Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène II

Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 213-224).
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Scène II

[Salle d’État dans le château]

Entrent le Roi, la Reine, Hamlet, Polonius, Laertes, Voltimand, Cornélius, des Seigneurs et leur suite.

LE ROI

Bien que la mort de notre cher frère Hamlet — soit un souvenir toujours vert ; bien qu’il soit convenable pour nous — de maintenir nos cœurs dans le chagrin, et, pour tous nos sujets, — d’avoir sur le front la même contraction de douleur, — cependant la raison, en lutte avec la nature, veut — que nous pensions à lui avec une sage tristesse, — et sans nous oublier nous-mêmes. — Voilà pourquoi celle qui fut jadis notre sœur, qui est maintenant notre reine, — et notre associée à l’empire de ce belliqueux État, — a été prise par nous pour femme. C’est avec une joie douloureuse, — en souriant d’un œil et en pleurant de l’autre, — en mêlant le chant des funérailles au chant des noces, — et en tenant la balance égale entre le plaisir et le deuil, — que nous nous sommes mariés ; nous n’avons pas résisté — à vos sages conseils qui ont été librement donnés — dans toute cette affaire. Nos remercîments à tous ! — Maintenant passons outre, et sachez que le jeune Fortinbras, — se faisant une faible idée de nos forces — ou pensant que, par suite de la mort de feu notre cher frère, — notre empire se lézarde et tombe en ruine, — est poursuivi par la chimère de sa supériorité, — et n’a cessé de nous importuner de messages, — par lesquels il nous réclame les terres — très-légalement cédées par son père — à notre frère très-vaillant. Voilà pour lui. — Quant à nous et à l’objet de cette assemblée, — voici quelle est l’affaire. Nous avons écrit sous ce pli — au roi de Norwége, oncle du jeune Fortinbras, — qui, impotent et retenu au lit, connaît à peine — les intentions de son neveu, afin qu’il ait à arrêter — ces menées ; car les levées — et les enrôlements nécessaires à la formation des corps se font tous — parmi ses sujets. Sur ce, nous vous dépêchons, — vous, brave Cornélius, et vous, Voltimand, — pour porter ces compliments écrits au vieux Norwégien ; — et nous limitons vos pouvoirs personnels, — dans vos négociations avec le roi, à la teneur — des instructions détaillées que voici. — Adieu ! et que votre diligence prouve votre dévouement !

CORNÉLIUS ET VOLTIMAND

— En cela, comme en tout, nous vous montrerons notre dévouement.

LE ROI

— Nous n’en doutons pas ; adieu de tout cœur.

Voltimand et Cornélius sortent.

— Et maintenant, Laertes, qu’avez-vous de nouveau à nous dire ? — Vous nous avez parlé d’une requête. Qu’est-ce, Laertes ? — Vous ne sauriez parler raison au roi de Danemark — et perdre vos paroles. Que peux-tu désirer, Laertes, — que je ne sois prêt à t’accorder avant que tu le demandes ? — La tête n’est pas plus naturellement dévouée au cœur, — la main, plus serviable à la bouche, — que la couronne de Danemark ne l’est à ton père. — Que veux-tu, Laertes ?

LAERTES

Mon redouté seigneur, — je demande votre congé et votre agrément pour retourner en France. — Je suis venu avec empressement en Danemark — pour vous rendre hommage à votre couronnement ; — mais maintenant, je dois l’avouer, ce devoir une fois rempli, — mes pensées et mes vœux se tournent de nouveau vers la France — et s’inclinent humblement devant votre gracieux congé.

LE ROI

— Avez-vous la permission de votre père ? que dit Polonius ?

POLONIUS

— Il a fini, monseigneur, par me l’arracher — à force d’importunités ; mais, enfin, — j’ai à regret mis à son désir le sceau de mon consentement. — Je vous supplie de le laisser partir.

LE ROI

— Pars quand tu voudras, Laertes : le temps t’appartient, emploie-le au gré de tes plus chers caprices. — Eh bien ! Hamlet, mon cousin et mon fils…

HAMLET, à part

— Un peu plus que cousin, et un peu moins que fils.

LE ROI

— Pourquoi ces nuages qui pèsent encore sur votre front ?

HAMLET

— Il n’en est rien, seigneur ; je suis trop près du soleil.

LA REINE

— Bon Hamlet, dépouille ces couleurs nocturnes — et jette au roi de Danemark un regard ami. — Ne t’acharne pas, les paupières ainsi baissées, — à chercher ton noble père dans la poussière. — Tu le sais, c’est la règle commune : tout ce qui vit doit mourir, — emporté par la nature dans l’éternité.

HAMLET
— Oui, madame, c’est la règle commune.
LA REINE

S’il en est ainsi, — pourquoi, dans le cas présent, te semble-t-elle si étrange ?

HAMLET

— Elle me semble, madame ? non, elle est ! Je ne connais pas les semblants. — Ce n’est pas seulement ce manteau noir comme l’encre, bonne mère, — ni ce costume obligé d’un deuil solennel, — ni le souffle violent d’un soupir forcé, — ni le ruisseau débordant des yeux, — ni la mine abattue du visage, — ni toutes ces formes, tous ces modes, toutes ces apparences de la douleur, — qui peuvent révéler ce que j’éprouve. Ce sont là des semblants, — car ce sont des actions qu’un homme peut jouer ; — mais j’ai en moi ce qui ne peut se feindre. Tout le reste n’est que le harnais et le vêtement de la douleur.

LE ROI

— C’est chose touchante et honorable pour votre caractère, Hamlet, — de rendre à votre père ces funèbres devoirs. — Mais, rappelez-vous-le, votre père avait perdu son père, — celui-ci avait perdu le sien. C’est pour le survivant — une obligation filiale de garder pendant quelque temps — la tristesse du deuil ; mais persévérer — dans une affliction obstinée, c’est le fait — d’un entêtement impie ; c’est une douleur indigne d’un homme ; — c’est la preuve d’une volonté en révolte contre le ciel, — d’un cœur sans humilité, d’une âme sans résignation, — d’une intelligence simple et inculte. — Car, pour un fait qui, nous le savons, doit nécessairement arriver, — et est aussi commun que la chose la plus vulgaire, — à quoi bon, dans une opposition morose, — nous émouvoir à ce point ? Fi ! c’est une offense au ciel, — une offense aux morts, une offense à la nature, — une offense absurde à la raison, pour qui la mort des pères — est un lieu commun et qui n’a cessé de crier, — depuis le premier cadavre jusqu’à l’homme qui meurt aujourd’hui : — Cela doit être ainsi ! Nous vous en prions, jetez à terre — cette impuissante douleur, et regardez-nous — comme un père. Car, que le monde le sache bien, — vous êtes de tous le plus proche de notre trône ; — et la noble affection — que le plus tendre père a pour son fils, — je l’éprouve pour vous. Quant à votre projet — de retourner aux écoles de Wittemberg, — il est en tout contraire à notre désir ; — nous vous en supplions, consentez à rester — ici, pour la joie et la consolation de nos yeux, — vous, le premier de notre cour, notre cousin et notre fils.

LA REINE

— Que les prières de ta mère ne soient pas perdues, Hamlet ! — je t’en prie, reste avec nous ; ne va pas à Wittemberg.

HAMLET

— Je ferai de mon mieux pour vous obéir en tout, madame.

LE ROI

— Allons, voilà une réponse affectueuse et convenable. — Soyez en Danemark comme nous-même… Venez, madame : — cette déférence gracieuse et spontanée d’Hamlet — sourit à mon cœur : en actions de grâces, — je veux que le roi de Danemark ne boive pas aujourd’hui une joyeuse santé, — sans que les gros canons le disent aux nuages, — et que chaque toast du roi soit répété par le ciel, — écho du tonnerre terrestre. Sortons.

Le roi, la Reine, les Seigneurs, Polonius et Laertes sortent.


HAMLET

— Ah ! si cette chair trop solide pouvait se fondre, — se dissoudre et se perdre en rosée ! — si l’Éternel n’avait pas dirigé ses canons contre le suicide !… Ô Dieu ! ô Dieu ! — combien pesantes, usées, plates et stériles, — me semblent toutes les jouissances de ce monde ! — Fi de la vie ! ah ! fi ! c’est un jardin de mauvaises herbes — qui montent en graine ; une végétation fétide et grossière — est tout ce qui l’occupe. Que les choses en soient venues là ! — depuis deux mois seulement qu’il est mort ! Non, non, pas même deux mois ! — Un roi si excellent ; qui était à celui-ci — ce qu’Hypérion est à un satyre ; si tendre pour ma mère — qu’il ne voulait pas permettre aux vents du ciel — d’atteindre trop rudement son visage ! Ciel et terre ! — faut-il que je me souvienne ? Quoi ! elle se pendait à lui, — comme si ses désirs grandissaient — en se rassasiant. Et pourtant, en un mois… — Ne pensons pas à cela… Fragilité, ton nom est femme ! — En un petit mois, avant d’avoir usé les souliers — avec lesquels elle suivait le corps de mon pauvre père, — comme Niobé, tout en pleurs. Eh quoi ! elle, elle-même ! — Ô ciel ! une bête, qui n’a pas de réflexion, — aurait gardé le deuil plus longtemps… Mariée avec mon oncle, — le frère de mon père, mais pas plus semblable à mon père — que moi à Hercule : en un mois ! — avant même que le sel de ses larmes menteuses — eût cessé d’irriter ses yeux rougis, — elle s’est mariée ! Ô ardeur criminelle ! courir — avec une telle vivacité à des draps incestueux ! — C’est une mauvaise action qui ne peut mener à rien de bon. — Mais brise-toi, mon cœur ! car il faut que je retienne ma langue.


Horatio, Bernardo et Marcellus entrent.


HORATIO

— Salut à votre seigneurie !

HAMLET
Je suis charmé de vous voir bien portant : — Horatio, si j’ai bonne mémoire ?
HORATIO

— Lui-même, monseigneur, et votre humble serviteur toujours.

HAMLET

— Dites mon bon ami ; j’échangerai ce titre avec vous. — Et que faites-vous loin de Wittemberg, Horatio ? — Marcellus ?

MARCELLUS

Mon bon seigneur.

HAMLET

— Je suis charmé de vous voir ; bonsoir, monsieur. — Mais vraiment pourquoi avez-vous quitté Wittemberg ?

HORATIO

— Un caprice de vagabond, mon bon seigneur.

HAMLET

— Je ne laisserais pas votre ennemi parler de la sorte ; — vous ne voudrez pas faire violence à mon oreille — pour la forcer à croire votre propre déposition — contre vous-même. Je sais que vous n’êtes point un vagabond. — Mais quelle affaire avez-vous à Elseneur ? — Nous vous apprendrons à boire sec avant votre départ.

HORATIO

— Monseigneur, j’étais venu pour assister aux funérailles de votre père.

HAMLET

— Ne te moque pas de moi, je t’en prie, camarade étudiant ! — je crois que c’est pour assister aux noces de ma mère.

HORATIO

— Il est vrai, monseigneur, qu’elles ont suivi de bien près.

HAMLET

— Économie ! économie, Horatio ! Les viandes cuites pour les funérailles (4) — ont été servies froides sur les tables du mariage. — Que n’ai-je été rejoindre mon plus intime ennemi dans le ciel — plutôt que d’avoir jamais vu ce jour, Horatio ! — Mon père ! — Il me semble que je vois mon père !

HORATIO

Où donc, — monseigneur ?

HAMLET

Avec les yeux de la pensée, Horatio.

HORATIO

— Je l’ai vu jadis c’était un magnifique roi.

HAMLET

— C’était un homme auquel, tout bien considéré, — je ne retrouverai pas de pareil.

HORATIO

— Monseigneur, je crois l’avoir vu la nuit dernière.

HAMLET

Vu ! qui ?

HORATIO

— Monseigneur, le roi votre père.

HAMLET

Le roi mon père !

HORATIO

— Calmez pour un moment votre surprise — par l’attention, afin que je puisse, — avec le témoignage de ces messieurs, — vous raconter ce prodige.

HAMLET

Pour l’amour de Dieu, parle !

HORATIO

— Pendant deux nuits de suite, tandis que ces messieurs, — Marcellus et Bernardo, étaient de garde, — au milieu du désert funèbre de la nuit, — voici ce qui leur est arrivé. Une figure semblable à votre père, — armée de toutes pièces, de pied en cap, — leur est apparue, et, avec une démarche solennelle, — a passé lentement et majestueusement près d’eux ; trois fois elle s’est promenée — devant leurs yeux interdits et fixes d’épouvante, — à la distance du bâton qu’elle tenait. Et eux, dissous — par la terreur en une sueur glacée, — sont restés muets et n’ont osé lui parler. — Ils m’ont fait part de ce secret effrayant ; — et la nuit suivante j’ai monté la garde avec eux. — Alors, juste sous la forme et à l’heure que tous deux m’avaient indiquées, — sans qu’il y manquât un détail, — l’apparition est revenue. J’ai reconnu votre père ; — ces deux mains ne sont pas plus semblables.

HAMLET

Mais où cela s’est-il passé ?

MARCELLUS

— Monseigneur, sur la plate-forme où nous étions de garde.

HAMLET

— Et vous ne lui avez pas parlé ?

HORATIO

Si, monseigneur ; — mais il n’a fait aucune réponse. Une fois pourtant, il m’a semblé — qu’il levait la tête et se mettait — en mouvement comme s’il voulait parler : — mais alors justement, le coq matinal a jeté un cri aigu ; — et, à ce bruit, le spectre s’est enfui à la hâte — et s’est évanoui de notre vue.

HAMLET

C’est très-étrange.

HORATLO

— C’est aussi vrai que j’existe, mon honoré seigneur ; — et nous avons pensé qu’il était écrit dans notre devoir — de vous en instruire.

HAMLET
— Mais vraiment, vraiment, messieurs, ceci me trouble. — Êtes-vous de garde cette nuit ?
TOUS

Oui, monseigneur.

HAMLET

— Armé, dites-vous ?

TOUS

Armé, monseigneur.

HAMLET

De pied en cap ?

TOUS

— De la tête aux pieds, monseigneur.

HAMLET

Vous n’avez donc pas vu — sa figure ?

HORATIO

Oh ! si, monseigneur : il portait sa visière levée.

HAMLET

— Eh bien ! avait-il l’air farouche ?

HORATIO

Plutôt l’aspect — de la tristesse que de la colère.

HAMLET

Pâle ou rouge ?

HORATIO

— Ah ! très-pâle.

HAMLET

Et il fixait les yeux sur vous ?

HORATIO

— Constamment.

HAMLET

Je voudrais avoir été là.

HORATIO

— Vous auriez été bien stupéfait.

HAMLET
C’est très-probable, — très-probable. Est-il resté longtemps ?
HORATIO

— Le temps qu’il faudrait pour compter jusqu’à cent sans se presser.

BERNARDO ET MARCELLUS

— Plus longtemps, plus longtemps.

HORATIO

Pas la fois où je l’ai vu.

HAMLET

— La barbe était grisonnante, n’est-ce pas ?

HORATIO

— Elle était comme je la lui ai vue de son vivant, — d’un noir argenté.

HAMLET

Je veillerai cette nuit ; — peut-être reviendra-t-il encore !

HORATIO

Oui, je le garantis.

HAMLET

— S’il se présente sous la figure de mon noble père, — je lui parlerai, dût l’enfer, bouche béante, — m’ordonner de me taire. Je vous en prie tous, — si vous avez jusqu’ici tenu cette vision secrète, — gardez toujours le silence ; — et quoi qu’il arrive cette nuit, — confiez-le à votre réflexion, mais pas à votre langue. — Je récompenserai vos dévouements. Ainsi, adieu. — Sur la plate-forme, entre onze heures et minuit, — j’irai vous voir.

TOUS

Nos hommages à votre seigneurie !

HAMLET

— À moi votre amitié, comme la mienne à vous. Adieux.

Horatio, Marcellus et Bernardo sortent.

— L’esprit de mon père en armes ! Tout cela va mal ! — Je soupçonne quelque hideuse tragédie ! Que la nuit n’est-elle déjà venue ! — Jusque-là, reste calme, mon âme ! Les noires actions, — quand toute la terre les couvrirait, se dresseront aux yeux des hommes.

Il sort.