Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet/Scène I

Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre1 (p. 205-212).
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Scène I

[Elseneur. — Une plate-forme devant le château (1).]

Francisco est en faction. Bernardo vient à lui.

BERNARDO

Qui est là ?

FRANCISCO

Non, répondez-moi, vous ! Halte ! faites-vous reconnaître — vous-même.

BERNARDO

Vive le roi !

FRANCISCO

Bernardo !

BERNARDO

Lui-même.

FRANCISCO

— Vous venez très-exactement à votre heure.

BERNARDO

— Minuit vient de sonner ; va te mettre au lit, Francisco.

FRANCISCO

— Grand merci de venir ainsi me relever. Le froid est aigre, — et je suis transi jusqu’au cœur.

BERNARDO

— Avez-vous eu une faction tranquille ?

FRANCISCO
Pas même une souris qui ait remué !
BERNARDO.

Allons, bonne nuit ! — si vous rencontrez Horatio et Marcellus, — mes camarades de garde, dites-leur de se dépêcher.


Entrent Horatio et Marcellus.


FRANCISCO

— Je pense que je les entends. Halte ! Qui va là !

HORATIO

— Amis de ce pays.

MARCELLUS

Hommes liges du roi danois.

FRANCISCO

— Bonne nuit !

MARCELLUS

Ah ! adieu, honnête soldat ; — qui vous a relevé ?

FRANCISCO

Bemardo a pris ma place. — Bonne nuit !

Francisco sort.


MARCELLUS

Holà ! Bernardo !

BERNARDO

Réponds donc. — Est-ce Horatio qui est là ?

HORATIO

Un peu.

BERNARDO

— Bienvenu, Horatio ! Bienvenu, bon Marcellus !

MARCELLUS

— Eh bien ! cet être a-t-il reparu cette nuit (2) ?

BERNARDO

— Je n’ai rien vu.

MARCELLUS

Horatio dit que c’est uniquement notre imagination, — et il ne veut pas se laisser prendre par la croyance — à cette terrible apparition que deux fois nous avons vue. — Voilà pourquoi je l’ai pressé — de faire, avec nous, cette nuit une minutieuse veillée, — afin que, si la vision revient encore, — il puisse confirmer nos regards et lui parler.

HORATIO

— Bah ! bah ! elle ne paraîtra pas.

BERNARDO

Asseyez-vous un moment, — que nous rebattions encore une fois vos oreilles, — si bien fortifiées contre notre histoire, — du récit de ce que nous avons vu deux nuits.

HORATIO

Soit ! asseyons-nous, — et écoutons ce que Bernardo va nous dire.

BERNARDO

— C’était justement la nuit dernière, — alors que cette étoile, là-bas, qui va du pôle vers l’ouest, — avait terminé son cours pour illuminer cette partie du ciel — où elle flamboie maintenant. Marcellus et moi, — la cloche tintait alors une heure…

MARCELLUS

Paix, interromps-toi !… Regarde ! Le voici qui revient.


Le Spectre entre.


BERNARDO

— Avec la même forme, semblable au roi qui est mort.

MARCELLUS

— Tu es un savant : parle-lui, Horatio (3).

BERNARDO
— Ne ressemble-t-il pas au roi ? Regarde-le bien, Horatio.
HORATIO

— Tout à fait ! Je suis labouré par la peur et par l’étonnement.

BERNARDO

— Il voudrait qu’on lui parlât.

MARCELLUS

Questionne-le, Horatio.

HORATIO

— Qui es-tu, toi qui usurpes cette heure de la nuit — et cette forme noble et guerrière — sous laquelle la majesté ensevelie du Danemark — marchait naguère ? Je te somme au nom du ciel, parle.

MARCELLUS

— Il est offensé.

BERNARDO

Vois, il s’en va fièrement.

HORATIO

— Arrête ; parle ! je te somme de parler ; parle !

Le Spectre sort.


MARCELLUS

— Il est parti, et ne veut pas répondre.

BERNARDO

— Eh bien ! Horatio, vous tremblez et vous êtes tout pâle : — ceci n’est-il rien de plus que de l’imagination ? — Qu’en pensez-vous ?

HORATIO

— Devant mon Dieu, je n’aurais pu le croire, — sans le témoignage sensible et évident — de mes propres yeux.

MARCELLUS

Ne ressemble-t-il pas au roi ?

HORATIO

— Comme tu te ressembles à toi-même. — C’était bien là l’armure qu’il portait, — quand il combattit l’ambitieux Norwégien ; — ainsi il fronçait le sourcil alors que, dans une entrevue furieuse, — il écrasa sur la glace les Polonais en traîneaux. — C’est étrange !

MARCELLUS

— Deux fois déjà, et justement à cette heure sépulcrale, — il a passé avec cette démarche martiale près de notre poste.

HORATIO

— Quel sens particulier donner à ceci ? Je n’en sais rien, — mais, à en juger en gros et de prime abord, — c’est le présage de quelque étrange catastrophe dans l’État.

MARCELLUS

— Eh bien, asseyons-nous, et que celui qui le sait me dise — pourquoi ces gardes si strictes et si rigoureuses — fatiguent ainsi toutes les nuits les sujets de ce royaume. — Pourquoi tous ces canons de bronze fondus chaque jour, — et toutes ces munitions de guerre achetées à l’étranger ? — Pourquoi ces presses faites sur les charpentiers de navire, dont la rude tâche — ne distingue plus le dimanche du reste de la semaine ? — Quel peut être le but de cette activité toute haletante, — qui fait de la nuit la compagne de travail du jour ? — Qui pourra m’expliquer cela ?

HORATIO

Je puis le faire, — du moins, d’après la rumeur qui court. Notre feu roi, — dont l’image vient de vous apparaître, — fut, comme vous savez, provoqué à un combat par Fortinbras de Norwége, — que stimulait une orgueilleuse émulation. — Dans ce combat, notre vaillant Hamlet — (car cette partie du monde connu l’estimait pour tel) — tua ce Fortinbras. En vertu d’un contrat bien scellé, — dûment ratifié par la justice et par les hérauts, — Fortinbras perdit avec la vie toutes les terres — qu’il possédait et qui revinrent au vainqueur. — Contre ce gage, une portion équivalente — avait été risquée par notre roi, à charge d’être réunie — au patrimoine de Fortinbras, — si celui-ci eût triomphé. Ainsi les biens de Fortinbras, d’après le traité — et la teneur formelle de certains articles, — ont dû échoir à Hamlet. Maintenant, mon cher, le jeune Fortinbras, — écervelé, tout plein d’une ardeur fougueuse, — a ramassé çà et là, sur les frontières de Norwége, — une bande d’aventuriers sans feu ni lieu, — enrôlés, moyennant les vivres et la paie, pour quelque entreprise — hardie ; or il n’a d’autre but — (et cela est prouvé à notre gouvernement) — que de reprendre sur nous, par un coup de main — et par des moyens violents, les terres susdites, — ainsi perdues par son père. Et voilà, je pense, — la cause principale de nos préparatifs, — la raison des gardes qu’on nous fait monter, et le grand motif — de tant d’activité et du tumulte que vous voyez dans le pays.

BERNARDO

— Je pense que ce ne peut être autre chose ; tu as raison. — Cela pourrait bien expliquer pourquoi cette figure prodigieuse — passe tout armée à travers nos postes, si semblable au roi — qui était et qui est encore l’occasion de ces guerres.

HORATIO

— C’est un phénomène qui trouble l’œil de l’esprit. — À l’époque la plus glorieuse et la plus florissante de Rome, — un peu avant que tombât le tout-puissant Jules-César, — les tombeaux laissèrent échapper leurs hôtes, et les morts en linceul — allèrent, poussant des cris rauques, dans les rues de Rome. — On vit aussi des astres avec des queues de flamme, des rosées de sang, — des signes désastreux dans le soleil ; et l’astre humide — sous l’influence duquel est l’empire de Neptune — s’évanouit dans une éclipse, à croire que c’était le jour du jugement. — Ces mêmes signes précurseurs d’événements terribles, — messagers toujours en avant des destinées, — prologue des catastrophes imminentes, — le ciel et la terre les ont fait apparaître — dans nos climats à nos compatriotes.

Le Spectre reparaît.

— Mais, chut ! Regardez, là ! il revient encore ! — Je vais lui barrer le passage, dût-il me foudroyer. Arrête, illusion ! — Si tu as un son, une voix dont tu fasses usage, — parle-moi ! — S’il y a à faire quelque bonne action — qui puisse contribuer à ton soulagement et à mon salut, — parle-moi ! — Si tu es dans le secret de quelque fatalité nationale, — qu’un avertissement pourrait peut-être prévenir, — oh ! parle ! — Ou si tu as enfoui pendant ta vie — dans le sein de la terre un trésor extorqué, — ce pourquoi, dit-on, vous autres esprits vous errez souvent après la mort, — dis-le-moi.

Le coq chante.


Arrête et parle… Retiens-le, Marcellus.

MARCELLUS

— Le frapperai-je de ma pertuisane ?

HORATIO

— Oui, s’il ne veut pas s’arrêter.

BERNARDO

Il est ici !

HORATIO

Il est ici !

Le spectre sort.


MARCELLUS
— Il est parti ! — Nous avons tort de faire à un être si majestueux — ces menaces de violence ; — car il est, comme l’air, invulnérable, — et nos vains coups ne seraient qu’une méchante moquerie.
BERNARDO

— Il allait parler quand le coq a chanté.

HORATIO

— Et alors, il a tressailli comme un être coupable — à une effrayante sommation. J’ai ouï dire — que le coq, qui est le clairon du matin, — avec son cri puissant et aigu, — éveille le dieu du jour ; et qu’à ce signal, — qu’ils soient dans la mer ou dans le feu, dans la terre ou dans l’air, — les esprits égarés et errants regagnent en hâte — leurs retraites ; et la preuve — nous en est donnée par ce que nous venons de voir.

MARCELLUS

— Il s’est évanoui au chant du coq. — On dit qu’aux approches de la saison — où l’on célèbre la naissance de notre Sauveur, — l’oiseau de l’aube chante toute la nuit, — et alors, dit-on, aucun esprit n’ose s’aventurer dehors. — Les nuits sont saines ; alors pas d’étoile qui frappe, — pas de fée qui jette des sorts, pas de sorcière qui ait le pouvoir de charmer, — tant cette époque est sanctifiée et pleine de grâce !

HORATIO

— C’est aussi ce que j’ai ouï dire, et j’en crois quelque chose. — Mais, voyez, le matin, vêtu de son manteau roux, — s’avance sur la rosée de cette haute colline, là à l’orient. — Finissons notre faction, et, si vous m’en croyez, — faisons part de ce que nous avons vu cette nuit — au jeune Hamlet ; car, sur ma vie, — cet esprit, muet pour nous, lui parlera. — Consentez-vous à cette confidence, — aussi impérieuse à notre dévouement que conforme à notre devoir ?

MARCELLUS

— Faisons cela, je vous prie ! je sais où, ce matin, — nous avons le plus de chance de le trouver.

Ils sortent.