Ouvrir le menu principal

Hélène (Euripide, trad. Artaud)

List2.svg Pour les autres éditions de ce texte, voir Hélène (Euripide).

Hélène (Euripide, trad. Artaud)
Traduction par Nicolas-Louis-Marie Artaud.
Iphigénie en TaurideCharpentier2 (p. 361-429).


HÉLÈNE.

PERSONNAGES

HÉLÈNE.

TEUCER.

LE CHŒUR, composé de captives grecques.

MÉNÉLAS.

UNE VIEILLE ESCLAVE.

UN MESSAGER.

THÉONOÉ, sœur de Théoclymène.

THÉOCLYMÈNE, roi de Pharos.

UN AUTRE MESSAGER. LES DIOSCURES.


La scène est à Pharos, île d’Égypte, près du tombeau de Protée,
devant le palais de Théoclymène.


----



Hélène.

Ces rives sont celles du Nil aux nymphes gracieuses, qui tient lieu des pluies du ciel à l’Égypte, dont il arrose les plaines avec les neiges fondues qui grossissent son cours[1]. Protée, tant qu’il vécut, fut roi de cette terre ; et, maître de l’Égypte entière, il habita l’île de Pharos. Il épousa une des nymphes de la mer, Psamathé, lorsqu’elle eut abandonné la couche d’Éole. Il en eut deux enfants, un fils, qu’il nomma Théoclymène à cause de son respect pour les dieux ; et une fille d’une rare beauté, qui pendant son enfance fit les délices de sa mère, et qui, lorsqu’elle fut en âge de former les nœuds de l’hymen, reçut le nom de Théonoé ; car son habileté dans les sciences divines lui fait connaître le présent et l’avenir, don glorieux qu’elle reçut de son aïeul Nérée.

Ma patrie n’est pas sans gloire : Sparte m’a vue naître, et Tyndare est mon père. La renommée publie que Jupiter vola dans les bras de ma mère Léda, sous la forme d’un cygne, qui fuyait la poursuite d’un aigle cruel, et lui déroba ainsi les plus secrètes faveurs. Je reçus le nom d’Hélène. Voici l’origine des maux que j’ai soufferts. Junon, Vénus et la vierge fille de Jupiter se disputaient l’honneur d’être reconnue pour la plus belle. Ma beauté, s’il faut appeler beau ce qui est une cause de malheur, fut le prix que Vénus offrit à Pâris, et elle obtint la victoire. Le berger de l’Ida quitte son troupeau et vole à Sparte pour prendre possession de ma personne. Mais Junon, irritée de n’avoir pas vaincu, fit de mon hymen une vaine illusion pour Pâris ; et, au lieu de me donner à lui, elle livre au fils de Priam un fantôme vivant et aérien, formé à ma ressemblance. Il crut me posséder, et fut déçu par une vaine apparence.

D’autres desseins formés par Jupiter ajoutent à mes infortunes. Il allume la guerre entre les Grecs et les malheureux Phrygiens afin de soulager la terre, notre mère commune, du poids d’une population inutile, et de faire connaître le plus vaillant des Grecs. Je tombai au pouvoir des Phrygiens (non ma personne, mais mon nom seul), et je fus le prix disputé par les armes des Grecs. Mercure m’enleva dans les airs ; et m’enveloppant d’un nuage (car la protection de Jupiter ne m’abandonna pas), il me transporta ici dans le palais de Protée, le plus sage des mortels, afin d’y conserver sans souillure ma couche pour Ménélas. Je suis restée en ces lieux, tandis que mon malheureux époux, à la tête d’une puissante armée, a été me redemander à mon ravisseur, sous les remparts de Troie. Une foule de guerriers sont morts pour ma cause sur les bords du Scamandre ; et moi, victime de tant de maux, je suis l’objet des malédictions, et passe pour avoir, en trahissant mon époux, suscité cette guerre terrible à la Grèce. Pourquoi suis-je encore en vie ? J’ai appris de Mercure, que je devais encore habiter la terre illustre de Sparte avec mon époux, lorsqu’il connaîtrait que je ne suis point allée à Ilion, pour ne pas recevoir les embrassements d’un autre. Tant que Prêtée a joui de la lumière, mon hymen a été respecté ; mais depuis qu’il habite le séjour des ombres, son fils me poursuit de ses vœux. Fidèle à mon premier époux, je viens en suppliante sur le tombeau de Protée, pour qu’il me conserve pure à Ménélas, afin que, si mon nom est flétri parmi les Grecs, mon corps du moins reste sans tache.



Teucer.

À quel maître appartient ce superbe palais ? C’est la demeure d’un homme puissant, à en juger par sa magnificence, par cette enceinte royale et bien fortifiée. — Mais, ô dieux ! que vois-je ? l’affreuse image de la femme la plus détestée, de celle qui a causé ma perte et celle de tous les Grecs ! Que les dieux te maudissent pour ta ressemblance avec Hélène ! Si je n’étais sur une terre étrangère, ce rocher, lancé par mon bras, anéantirait en toi cette odieuse image.


Hélène.

Pourquoi donc, malheureux, qui que tu sois, me vois-tu avec horreur ? Pourquoi les malheurs d’Hélène enflamment-ils ta haine contre moi ?


Teucer.

J’ai eu tort, j’ai cédé à la colère plus que je ne devais. Telle est la haine que toute la Grèce porte à la fille de Jupiter. Femme, pardonne-moi les paroles que j’ai prononcées.


Hélène.

Mais qui es-tu ? d’où viens-tu en ce pays ?


Teucer.

Je suis un de ces Grecs infortunés.


Hélène.

Je ne m’étonne plus de la haine que tu portes à Hélène ; mais qui es-tu ? quelle est ta patrie, ta famille ?


Teucer.

Teucer est mon nom, mon père est Télamon, Salamine est ma patrie.


Hélène.

Quel motif t’amène sur les bords du Nil ?


Teucer.

Je viens en fugitif, banni des lieux qui m’ont vu naître.


Hélène.

Tu dois être malheureux. Qui donc te bannit de ta patrie ?


Teucer.

Mon père Télamon. Qui pourrais-je avoir de plus cher ?


Hélène.

Quelle cause l’anime contre toi ? C’est un événement malheureux.


Teucer.

Mon frère Ajax, mort devant Troie, a causé ma perte.


Hélène.

Quoi ! ton frère aurait-il péri de ta main ?


Teucer.

Il s’est percé lui-même de son épée.


Hélène.

Il était donc en délire ? car, de sang-froid, qui se porterait à un pareil excès ?


Teucer.

Connais-tu un certain Achille, fils de Pelée ?


Hélène.

J’ai ouï dire qu’il fut un des prétendants d’Hélène.


Teucer.

À sa mort, ses armes devinrent un sujet de querelle entre ses compagnons.


Hélène.

En quoi Ajax en fut-il la victime ?


Teucer.

Un autre obtint les armes du héros, Ajax ne put survivre à cet affront.


Hélène.

Son malheur retombe donc sur toi ?


Teucer.

On me reproche de n’être pas mort avec lui.


Hélène.

Étranger, tu es donc allé à la célèbre ville d’Ilion ?


Teucer.

J’ai aidé à la détruire, et moi-même j’ai succombé à mon tour.


Hélène.

Elle est donc devenue la proie des flammes ?


Teucer.

On ne peut même reconnaître les vestiges de ses murs.


Hélène.

Malheureuse Hélène, c’est pour toi que les Phrygiens périssent !


Teucer.

Et les Grecs aussi. Elle est l’auteur de bien des maux !


Hélène.

Combien de temps s’est-il passé depuis la ruine de la ville ?


Teucer.

Près de sept fois la révolution de l’année a ramené les moissons.


Hélène.

Combien de temps, en outre, êtes-vous restés devant Troie ?


Teucer.

Il s’est passé bien des lunes, qui ont rempli le cours de dix années.


Hélène.

Avez-vous repris la femme de Sparte 7


Teucer.

Ménélas l’a saisie lui-même par les cheveux[2].


Hélène.

As-tu vu cette infortunée, ou n’en parles-tu que par ouï-dire ?


Teucer.

Je l’ai vue de mes yeux, comme je te vois.


Hélène.

Prenez garde que les dieux ne vous aient abusés par une vaine apparence.


Teucer.

Parle-moi d’autre chose, et non plus de cette femme.


Hélène.

Et vous croyez votre opinion si infaillible ?


Teucer.

Je l’ai vue de mes yeux, et c’est l’esprit qui voit.


Hélène.

Ménélas est-il dans son palais avec son épouse ?


Teucer.

Il n’est point dans Argos, il n’a pas revu les bords de l’Eurotas.


Hélène.

Hélas ! hélas ! quel malheur !… pour ceux du moins que cela touche[3].


Teucer.

On prétend qu’il est mort avec son épouse.


Hélène.

Est-ce que le trajet n’était pas le même pour tous les Grecs ?


Teucer.

Oui, mais la tempête les a dispersés.


Hélène.

Dans quels parages de la mer les a-t-elle assaillis ?


Teucer.

Ils étaient au milieu de la mer Egée.


Hélène.

Et personne n’a su depuis, que Ménélas ait touché le rivage ?


Teucer.

Personne : le bruit de sa mort s’est répandu dans la Grèce.


Hélène.

(À part) Je suis perdue. (Haut.) Et la fille de Thestias vit-elle encore ?


Teucer.

C’est Léda que tu veux dire ? Elle n’est plus.


Hélène.

Est-ce le déshonneur d’Hélène qui l’a fait mourir ?


Teucer.

On le dit ; elle s’est suspendue à un lacet fatal.


Hélène.

Les fils de Tyndare sont-ils encore au nombre des vivants ?


Teucer.

Oui et non ; il y a sur eux un double récit


Hélène.

Quel est le meilleur ? Ah ! malheureuse que je suis !


Teucer.

On dit que, changés en astres, ils sont devenus dieux,


Hélène.

Voilà qui est bien. Et quel est l’autre ?


Teucer.

On prétend qu’ils se sont donné la mort à cause de leur sœur. Mais c’est assez de paroles ; je ne veux pas renouveler mes douleurs. Le motif qui m’amène à cette demeure royale est le désir de voir la prophétesse Théonoé ; aide-moi à la trouver, afin que ses oracles m’enseignent de quel côté je dois diriger ma course, pour aborder heureusement dans l’île de Chypre, où Apollon m’a promis un asile auquel je donnerais le nom de Salamine[4], en mémoire de ma première patrie.


Hélène.

Étranger, tu sauras bien trouver ta route ; mais fuis cette terre avant que le fils de Protée, qui règne en ce pays, ne t’ait vu : il est à la chasse avec ses chiens ardents à poursuivre les animaux sauvages. Il fait périr tous les Grecs qui tombent en sa puissance. Quant au motif de cette barbarie, ne cherche pas à l’apprendre ; je me tairai, car que te servirait de le savoir ?


Teucer.

Femme, je te rends grâces ; puissent les dieux te récompenser de tes bienfaits ! Tu as les traits d’Hélène, mais ton cœur est bien différent. Puisse-t-elle périr dans l’angoisse et ne jamais revoir les bords de l’Eurotas ! Toi, femme, puisses-tu vivre toujours heureuse !

(Il sort.)

Hélène.

Ô quelles douleurs cruelles j’ai à déplorer ! À quel genre de lamentations m’abandonner ? quels accents ferai-je entendre ? des sanglots, des chants funèbres ou des cris de désespoir ?

Vierges ailées, filles de la Terre, Sirènes mélodieuses[5], venez accompagner mes gémissements avec le son plaintif du chalumeau ou de la flûte libyenne ; que vos larmes soient en accord avec mes maux déplorables, vos douleurs avec mes douleurs, vos chants avec mes chants ; que Proserpine envoie des chœurs lugubres répondant à mes lamentations, afin que dans le séjour ténébreux l’époux que je pleure reçoive avec joie nos hymnes en l’honneur des morts.



Le Chœur.

J’étais au bord de la mer azurée à étendre sur le gazon frais et sur les tendres roseaux des robes de pourpre, pour les exposer aux rayons dorés du soleil[6]. Tout à coup des cris douloureux ont retenti ; j’ai entendu un bruit plaintif, semblable aux tristes gémissements d’une Nymphe ou d’une Naïade solitaire, dont la voix lamentable rappelle son époux qui a fui dans les montagnes, et fait résonner sous les grottes champêtres les regrets de ses amours.


Hélène.

Hélas ! hélas ! jeunes Grecques, qui êtes devenues la proie d’un pirate barbare, un Grec, arrivé en ces lieux à travers les mers, m’a apporté d’éternels sujets de larmes, la ruine d’Ilion, livrée aux flammes à cause de moi, auteur de tant de massacres, à cause de mon nom fatal. Léda n’a pu supporter le déshonneur de sa fille, elle s’est pendue de désespoir. Mon époux est mort après avoir longtemps erré sur les mers ; mes frères, Castor et Pollux, noble couple, ornement de leur patrie, ont disparu de la terre ; ils ont quitté les champs où retentissaient les pas de leurs coursiers, et les bords de l’Eurotas couverts de roseaux, théâtre de leurs jeux brillants.


Le Chœur.

Hélas ! hélas ! ô Hélène, que ton sort est funeste, que ta destinée est cruelle ! Une vie bien malheureuse t’échut en partage, lorsque Jupiter t’engendra en volant du haut du ciel dans les bras de ta mère, sur les ailes d’un cygne blanc comme la neige. Quel malheur te manque-t-il ? Ta mère n’est plus ; les jumeaux chéris de Jupiter ont perdu leur bonheur ; tu vis loin du sol de ta patrie, et la renommée publie que lu t’es livrée aux embrassements d’un Barbare. Ton époux a perdu la vie dans les flots ; ta vue ne réjouira plus le palais de tes pères et le temple d’airain de Minerve.


Hélène.

Hélas ! hélas ! lequel des Phrygiens, lequel des Grecs a fait tomber ce pin funeste, sur lequel le fils de Priam traversa les mers, pour venir dans mes foyers et posséder ma fatale, beauté ? La perfide Vénus répand la mort et le carnage ; Grecs et Phrygiens sont les victimes de sa fureur. Ah ! malheureuse que je suis ! Sur son trône d’or, Junon, l’auguste épouse de Jupiter, envoie le rapide fils de Maïa, qui m’enlève à travers les airs, au moment où je cueillais des roses et les réunissais dans mon sein pour le temple d’airain de Minerve, et il me dépose sur cette triste terre ; je deviens le sujet d’une querelle fatale entre la Grèce et les fils de Priam, et sur les bords du Simoïs un déshonneur non mérité poursuit mon nom.


Le Chœur.

Tu as bien des sujets de douleur, je le sais ; mais il faut supporter avec patience les maux inévitables de la vie.


Hélène.

Chères compagnes, à quelle destinée suis-je attachée ? ma mère en me mettant au monde a-t-elle voulu montrer aux hommes un prodige ? car nulle femme, ni Grecque, ni Barbare n’a jamais enfanté une blanche enveloppe comme l’œuf dans lequel, dit-on, Léda me mit au monde. Ma vie est un prodige et un tissu de calamités : Junon et ma beauté en sont la double cause. Plût au ciel que ces traits, comme les couleurs d’une statue[7], pussent être effacés et devenir difformes ! Plût au ciel que les Grecs pussent perdre la mémoire de la mauvaise renommée qui me poursuit, et conserver le souvenir de ma vertu ! Qu’un seul revers envoyé par les dieux, vienne fondre sur nous, quoique cruel, il est cependant supportable ; mais je suis en proie à mille calamités. D’abord je suis déshonorée sans être coupable ; et des accusations injustes sont plus pénibles que des reproches mérités. Ensuite les dieux m’ont enlevée de ma terre natale pour me transporter parmi les Barbares ; j’ai perdu tout ce qui m’était cher ; née libre, je suis esclave ; car chez les Barbares tous sont esclaves, hors un seul. Il me restait une ancre dans la tempête, l’espoir que mon époux viendrait me délivrer ; il est mort, il n’est plus. Ma mère a péri, et je suis la cause de sa mort ; accusation injuste, il est vrai, mais enfin cette accusation n’en pèse pas moins sur moi. Et ma fille, qui était l’ornement de ma maison, la gloire de sa mère, ma chère fille est condamnée à vieillir dans une éternelle virginité. Enfin les fils de Jupiter, les nobles Dioscures, ne sont plus parmi les vivants. Ainsi tout m’est contraire, et je puis me regarder comme morte, quoique je vive encore. Enfin, pour dernière infortune, si je retourne dans ma patrie, on me jettera dans les fers ; car on ne doute point que je ne sois l’Hélène d’Ilion, venue avec Ménélas. Si mon époux vivait encore, il m’aurait reconnue aux signes mutuels dont nous étions convenus, et qui n’étaient connus que de nous seuls[8]. Mais ce n’est plus possible ; je ne le verrai plus. Pourquoi vivre encore ? quel sort puis-je espérer ? Faut-il, pour un échange d’infortune, devenir l’épouse d’un Barbare, et m’asseoir à sa table opulente ? Ah ! lorsqu’un époux est odieux à sa femme, alors la vie aussi lui est odieuse ; mieux vaut mourir. Choisissons donc une mort honorable. Se suspendre à un nœud fatal est une fin déshonorante, même pour les esclaves ; le glaive a quelque chose de plus noble, et c’est une voie plus courte pour se délivrer de la vie. Tel est l’abîme de maux où je suis tombée. La beauté qui fait le bonheur des autres femmes, a causé ma ruine.


Le Chœur.

Hélène, quel que soit cet étranger, n’ajoute pas une foi sans réserve à tout ce qu’il t’a dit.


Hélène.

Il a dit assez clairement que mon époux était mort.


Le Chœur.

Bien des choses que l’on dit sont des mensonges.


Hélène.

Ce qu’il y a de vrai dans ces paroles est trop évident.


Le Chœur.

Tu es plus portée à voir le mal que le bien.


Hélène.

c’est la frayeur qui s’empare ainsi de mon âme.


Le Chœur.

Quelles sont pour toi les dispositions de ceux qui habitent ce palais ?


Hélène.

Tous sont mes amis, excepté celui qui veut m’avoir pour épouse.


Le Chœur.

Sais-tu ce qu’il faut faire ? Quitte ce tombeau.


Hélène.

À quel conseil veux-tu en venir ?


Le Chœur.

Entre dans le palais, et demande à la fille de la Néréide, à Théonoé, qui sait tout, si ton époux voit encore le jour, ou s’il a perdu la vie ; et une fois bien instruite, livre-toi, selon sa réponse, à la joie ou à la douleur. Mais avant d’être certaine de rien, que te servira de t’affliger ? Crois-moi, quitte ce tombeau, et va trouver la jeune vierge, qui t’apprendra ce que tu veux savoir. Pouvant trouver ici la vérité, pourquoi la chercher ailleurs ? Je veux t’accompagner dans le palais, et consulter avec toi l’oracle de la jeune vierge. Il convient à une femme de secourir une femme.


Hélène.

Chères amies, je suivrai vos conseils : entrez avec moi dans le palais, afin de connaître mes sujets de douleur.


Le Chœur.

Je t’obéis avec joie,


Hélène.

Jour malheureux ! quel récit lamentable vais-je entendre ?


Le Chœur.

Ne t’afflige pas d’avance par de sinistres présages.


Hélène.

Hélas ! qu’est-il arrivé à mon époux infortuné ? jouit-il encore de la clarté du soleil et des astres, ou bien habite-t-il les profondeurs de la terre avec les morts ?


Le Chœur.

Augure mieux de l’avenir, quel qu’il soit.


Hélène.

C’est toi que j’invoque, c’est toi que j’adjure, Eurotas, aux bords couverts de roseaux verdoyants, apprends-moi si la renommée qui publie la mort de mon époux est véridique.


Le Chœur.

Que signifient ces exclamations insensées ?


Hélène.

Je suspendrai mon cou à un lacet meurtrier, ou j’enfoncerai un glaive acéré dans mon sein, victime sanglante offerte aux trois déesses, et au berger qui sur le mont Ida les célébra au son de son chalumeau.


Le Chœur.

Que les dieux détournent sur d’autres ces malheurs et assurent ta prospérité !


Hélène.

Ô Troie, ô ville malheureuse, tu péris par un crime qui n’a point été accompli ! Le sang et les larmes, voilà les présents que Vénus t’a faits par mes mains ; dans ta misère, tu accumules douleurs sur douleurs : les mères ont vu périr leurs fils, les jeunes filles ont porté leurs cheveux en offrande sur le tombeau de leurs frères, près des rives du Scamandre. La Grèce a poussé des cris de douleur ; dans son désespoir, elle s’est meurtri la tête à grands coups, elle a fait ruisseler le sang de ses joues. Heureuse vierge d’Arcadie, belle Calisto, qui montas jusqu’à la couche de Jupiter, sous la forme d’un quadrupède, combien tu fus plus heureuse que ma mère, toi qui avec tes membres hérissés, ton aspect farouche, et la figure d’une lionne[9], as trouvé le terme de tes souffrances ! Heureuse encore la fille de Mérope, que Diane chassa du chœur des nymphes à cause de sa beauté, et transforma en biche aux cornes dorées ! C’est ma beauté qui a causé la ruine de Pergame, c’est elle qui a causé la ruine des Grecs.



Ménélas seul.

Pélops, toi qui, dans Pise, vainquis jadis Œnomaüs à la course des chars, ah ! lorsque tes membres coupés en morceaux furent servis aux dieux dans un festin, que n’as-tu perdu la vie parmi eux, avant d’avoir donné le jour à mon père Atrée, qui, de son union avec Aérope, engendra une noble couple, Agamemnon, et moi, Ménélas ! Il est glorieux, je pense, et je le dis sans orgueil, d’avoir transporté une nombreuse armée à travers les mers sous les murs de Troie, sans rien exiger par la contrainte, avec la seule autorité d’un roi sur les peuples libres de la Grèce. Plusieurs ont succombé dans cette périlleuse entreprise ; mais d’autres, échappés aux dangers de la mer, ont rapporté dans leur patrie les noms de ceux qui sont morts avec gloire. Pour moi, errant et battu des flots depuis que j’ai détruit les tours d’Ilion, je désire en vain revoir ma patrie ; les dieux ne daignent pas m’accorder l’objet de mes vœux : jeté tour à tour sur les rivages déserts de la Libye et dans des ports inhospitaliers, à peine je m’approche de ma patrie, que les vents me repoussent, et jamais un souffle favorable n’enfle mes voiles jusqu’au port désiré : et maintenant malheureux naufragé, après avoir vu périr mes amis, je suis jeté sur ces bords inconnus, où mon vaisseau s’est brisé contre les rochers ; il ne m’est resté que la carène et quelques débris, sur lesquels je me suis sauvé à grand’peine et par un bonheur inespéré, avec Hélène, que j’ai arrachée des mains des Troyens. J’ignore le nom de cette contrée et le peuple qui l’habite : je rougis de me montrer à la foule, et d’étaler mes haillons[10], la honte me fait cacher ma misère. Celui qui d’un rang élevé tombe dans la détresse, souffre bien plus cruellement de cet état nouveau pour lui, que celui qui fut toujours misérable. Cependant, le besoin me presse, je manque de pain, je manque d’habits pour couvrir mon corps. C’est ce qu’il est facile de reconnaître ; je suis revêtu de lambeaux échappés au naufrage ; la mer a englouti les manteaux, les riches vêtements, et tout le luxe de la parure. J’ai laissé dans une grotte voisine l’épouse qui est la cause de tous mes malheurs ; je l’ai confiée à la garde du petit nombre d’amis qui me restent, et j’erre seul en ces lieux, pour chercher de quoi subvenir aux besoins de mes compagnons. En voyant ce palais orné de créneaux, ces portes dont l’aspect annonce l’opulence, je me suis approché : j’espère trouver dans cette riche demeure des secours pour mes matelots. Quant à ceux qui n’ont pas de quoi vivre, le voulussent-ils, ils ne pourraient pas nous servir. Holà ! n’y a-t-il pas un portier, qui aille annoncer ma misère aux maîtres de ce palais ?



Une vieille Esclave.

Qui frappe à cette porte ? Retire-toi ; ta présence devant cette entrée est importune à mes maîtres, sinon tu cours risque de mourir ; tu es Grec, et il n’y a point ici d’asile pour eux.


Ménélas.

Ô vieille, tout ce que tu dis là est fort bien ; j’obéirai ; mais parle avec plus de douceur.


La Vieille.

Retire-toi, étranger ; j’ai la mission expresse d’empêcher aucun Grec d’approcher de ce palais.


Ménélas.

Ah ! ne me repousse pas, n’use pas de violence.


La Vieille.

Tu ne veux pas m’écouter : la faute en est à toi.


Ménélas.

Va annoncer à tes maîtres…


La Vieille.

Il m’en coûterait cher d’aller porter tes paroles.


Ménélas.

J’ai fait naufrage, je demande l’hospitalité ; ce sont des droits inviolables.


La Vieille.

Va t’adresser à quelque autre maison.


Ménélas.

Non, j’entrerai dans celle-ci ; laisse-toi fléchir.


La Vieille.

Tu te rends bien incommode ; on te chassera de force.


Ménélas.

Hélas ! où est ma vaillante armée ?


La Vieille.

Peut-être étais-tu ailleurs un personnage respectable ; mais tu n’es rien ici.


Ménélas.

Ô fortune ! comme on m’outrage indignement !


La Vieille.

Pourquoi tes yeux se remplissent-ils de larmes ? Qui cause ta douleur ?


Ménélas.

Le souvenir de mes prospérités passées.


La Vieille.

Eh bien, va-t’en gratifier tes amis de tes larmes.


Ménélas.

Quel est ce pays ? À qui cette demeure royale ?


La Vieille.

Ce palais est celui de Protée ; cette contrée est l’Égypte.


Ménélas.

L’Égypte ! ah malheureux ! où les vents m’ont-ils jeté !


La Vieille.

Qu’as-tu donc à reprocher aux habitants des bords du Nil ?


Ménélas.

Je n’ai rien à leur reprocher ; je gémis de ma fortune.


La Vieille.

Bien d’autres sont malheureux ; tu n’es pas le seul.


Ménélas.

Le roi que tu m’as nommé est-il dans ce palais ?


La Vieille.

Ce monument est son tombeau ; son fils règne en sa place.


Ménélas.

Où est-il ? est-il dehors, ou dans le palais ?


La Vieille.

Il n’est pas dedans, mais c’est l’implacable ennemi des Grecs.


Ménélas.

Quel est le sujet de cette haine dont je suis la victime ?


La Vieille.

Hélène, la fille de Jupiter, habite ce palais.


Ménélas.

Qu’as-tu dit ? quel nom est sorti de ta bouche ? répète-le-moi.


La Vieille.

La fille de Tyndare, qui vivait jadis à Sparte.


Ménélas.

D’où venait-elle ? Comment expliquer ce prodige ?


La Vieille.

Elle est partie de Lacédémone pour venir en ces lieux.


Ménélas.

Quand ? — (À part.) Aurait-on enlevé mon épouse dans la grotte ?


La Vieille.

Étranger, c’était avant que les Grecs n’allassent devant Troie. Mais éloigne-toi de ce palais ; le trouble a envahi la demeure royale. Tu es venu mal à propos ; et si mon maître te surprenait, la mort serait le don d’hospitalité qui t’attendrait. Pour moi, j’aime les Grecs ; n’en juge pas par la dureté des paroles que m’a inspirées la crainte de mon maître.

(Elle rentre.)


Ménélas seul.

Que dire ? Que penser de cet étrange événement ? n’est-ce pas un nouveau malheur ajouté à mes autres malheurs, si après avoir ramené de Troie mon épouse, que j’ai laissée dans une grotte, je retrouve dans ce palais une autre Hélène qui porte le même nom ? Elle est fille de Jupiter, a-t-elle dit. Existerait-il sur les bords du Nil un mortel qui porte le nom de Jupiter ? car celui qui habite le ciel est unique. Est-il une autre Sparte que celle qu’arrose l’Eurotas aux bords couverts de roseaux[11] ? Le nom de Tyndare n’est connu qu’une seule fois. Est-il des pays qui portent les noms de Troie et de Lacédémone ? Mon esprit incertain ne sait à quoi s’arrêter. Souvent, dans des régions différentes, des villes et des femmes portent des noms semblables. Il n’y a donc là rien d’étonnant. Je ne veux point me dérober par la fuite au danger que m’annonce cette esclave. Il n’est pas d’homme au cœur assez barbare pour me refuser la nourriture, lorsqu’il apprendra mon nom. L’embrasement de Troie est fameux dans tout l’univers, et moi qui l’ai allumé, je ne suis inconnu dans aucun pays. J’attendrai le maître de ce palais. J’ai d’ailleurs un double moyen d’échapper. Si je le trouve inexorable, je me cacherai, et je reviendrai aux débris de mon vaisseau ; s’il se montre accessible à la pitié, je lui demanderai les secours que réclame ma situation présente. C’est le comble de la misère pour un homme qui est roi lui-même, de mendier sa vie auprès des rois ses égaux ! Ainsi le veut la nécessité : c’est un adage des sages, et non de moi, rien n’est plus fort que la nécessité.



Le Chœur.

Je viens d’entendre dans la demeure royale[12] la vierge prophétesse, qui a déclaré que Ménélas n’est point descendu dans le noir Érèbe, et que la terre ne le couvre pas encore ; mais qu’il erre de mers en mers sans pouvoir aborder dans sa patrie, qu’il a vu périr ses amis, et que depuis son départ de Troie il est à la merci des flots, qui le poussent de rivage en rivage.


Hélène.

Je reviens vers ce tombeau, me livrer à la joie que m’inspire la réponse de Théonoé ; la vérité parle par sa bouche. Mon époux, dit-elle, voit encore la lumière ; mais, errant çà et là sur les mers, ce n’est qu’après de longues et pénibles épreuves qu’il trouvera le terme de ses souffrances. Mais il est une chose qu’elle n’a pas dite, c’est s’il aborderait sain et sauf ; et moi, j’ai négligé de m’en informer, dans ma joie de le savoir vivant. Elle assure qu’il n’est pas loin de ces lieux, et qu’il a fait naufrage avec un petit nombre d’amis. Ô quand viendras-tu, cher époux ? combien ta présence est désirée !… Mais quel est cet homme ? suis-je entourée de piéges par le fils impie de Protée ? Courons vers le tombeau, avec l’agilité d’une Bacchante ou d’une cavale rapide. Qu’il a l’air farouche, il me poursuit comme un chasseur.


Ménélas.

Toi qui cours avec tant d’empressement vers ce tombeau où brûlent de saintes offrandes, arrête ; pourquoi fuir ? rien n’égale la surprise et le saisissement que j’éprouve à ta vue.


Hélène.

Ô femmes, il porte les mains sur moi ; il veut m’arracher de ce tombeau, et me livrer au tyran dont je fuis l’hymen.


Ménélas.

Je ne suis point un ravisseur, et je ne sers point les méchants.


Hélène.

Ton corps est vêtu de lambeaux bien informes.


Ménélas.

Cesse de craindre, arrête tes pas fugitifs.


Hélène.

Je m’arrête, car je touche l’asile sacré.


Ménélas.

Qui es-tu, femme ? quels traits ont frappé ma vue ?


Hélène.

Toi-même, qui es-tu ? j’ai la même chose que toi à dire.


Ménélas.

Non, jamais je n’ai vu de ressemblance plus parfaite.


Hélène.

Ô dieux ! car c’est un bienfait des dieux[13] de reconnaître ses amis.


Ménélas.

Es-tu Grecque, ou née dans ce pays ?


Hélène.

Je suis Grecque. À ton tour, apprends-moi qui tu es.


Ménélas.

Je te trouve la plus entière ressemblance avec Hélène.


Hélène.

Et moi, je te trouve tout semblable à Ménélas : je ne sais que dire.


Ménélas.

Tu vois en effet devant toi ce mortel infortuné.


Hélène.

Ô que tu as tardé à venir dans les bras de ton épouse !


Ménélas.

Quelle épouse ?… Ne touche pas à mes vêtements.


Hélène.

Celle que t’a donnée Tyndare, mon père.


Ménélas.

Ô divine Hécate, que tes apparitions me soient propices !


Hélène.

Je ne suis pas un des ministres nocturnes d’Hécate.


Ménélas.

Je ne suis certes pas le mari de deux femmes.


Hélène.

Eh ! quelle autre que moi l’hymen t’a-t-il soumise ?


Ménélas.

Celle que je ramène de Troie, et qui est cachée dans une grotte voisine.


Hélène.

Tu n’as pas d’autre épouse que moi.


Ménélas.

Suis-je dans mon bon sens, ou mes yeux m’abusent-ils ?


Hélène.

En me voyant, ne reconnais-tu pas ton épouse ?


Ménélas.

Oui, l’image est fidèle, elle ébranle ma certitude.


Hélène.

Regarde : qui mieux que toi peut me reconnaître ?


Ménélas.

Tu lui ressembles en tout, je ne puis le nier.


Hélène.

À qui donc ajouteras-tu foi, si ce n’est à tes yeux ?


Ménélas.

Ce qui m’ébranle, c’est que j’ai une autre épouse.


Hélène.

Je ne suis point allée à Troie, c’est un fantôme à ma place.


Ménélas.

Qui peut créer des corps vivants ?


Hélène.

L’Éther, dont fut formée, par la puissance divine, l’épouse que tu as avec toi.


Ménélas.

Et quel dieu en est l’auteur ? car tu dis là des choses bien imprévues.


Hélène.

Junon fit cette substitution, pour empêcher Pâris de me posséder.


Ménélas.

Comment donc étais-tu à la fois en ces lieux et à Troie ?


Hélène.

Mon nom pouvait être en plusieurs lieux à la fois, mais non mon corps.


Ménélas.

Laisse-moi ; j’ai déjà bien assez d’infortunes.


Hélène.

Tu m’abandonnes donc, et tu emmèneras ce vain fantôme ?


Ménélas.

Adieu, toi qui ressembles tant à Hélène !


Hélène.

Je me meurs : je n’ai retrouvé mon époux que pour le perdre.


Ménélas.

Les pénibles travaux que j’ai soufferts sont des preuves plus fortes que tes paroles.


Hélène.

Hélas ! est-il une femme plus malheureuse que moi ? Ce que j’ai de plus cher m’abandonne ; jamais je ne reverrai les Grecs ni ma patrie.



Un Messager.

Ô Ménélas, je te trouve enfin, après tant de recherches et de courses sur cette terre barbare, où tes compagnons m’ont envoyé.


Ménélas.

Qu’y a-t-il ? avez-vous été dépouillés par les Barbares ?


Le Messager.

Un prodige, moins encore de nom que de fait.


Ménélas.

Parle ; tu apportes quelque nouvelle importante, à en juger par ton empressement.


Le Messager.

Je dis que tu as perdu le fruit de tant de travaux.


Ménélas.

Tu rappelles d’anciennes infortunes ; mais quelle est ta nouvelle ?


Le Messager.

Ton épouse s’est évanouie dans les airs, elle a disparu et s’est perdue dans le ciel, en quittant la grotte où nous la gardions ; seulement elle s’est écriée : « Malheureux Phrygiens, et vous Grecs, vous êtes morts pour moi sur les rives du Scamandre, par les artifices de Junon, croyant Hélène dans les bras de Pâris, qui ne la posséda jamais. Fidèle à l’arrêt du destin, j’ai accompli le temps qui m’était prescrit, et je retourne au ciel, mon père. L’infortunée fille de Tyndare a vu son nom déshonoré » par d’injustes imputations. » — Mais salut, fille de Léda ! tu étais donc ici ? et moi je venais annoncer ton essor vers la région des astres, ignorant que ton corps traversât les airs sur des ailes. Mais je ne te laisserai pas désormais tourner en ridicule les inutiles travaux que tu as causés à ton époux et à ses compagnons devant Troie.


Ménélas.

C’est cela même : ton récit s’accorde avec ce qu’elle vient de me dire. Ô jour désiré, qui me permet de te presser dans mes bras !


Hélène.

Ô Ménélas, le plus chéri des époux ! bien du temps s’est passé, mais le bonheur luit enfin pour moi. Ô mes amies, avec quelle joie je retrouve et j’embrasse mon époux, après un si long temps !


Ménélas.

Moi de même : entre tant de choses que j’aurais à te dire, je ne sais par laquelle commencer.


Hélène.

Tout mon corps frémit de joie, et en même temps je verse des larmes ; je presse mon époux dans mes bras, et je retrouve mon bonheur perdu. Ô mon époux ! ô doux aspect !


Ménélas.

Je ne me plains plus de mon sort ; je possède la fille de Jupiter et de Léda, celle dont les deux frères aux blancs coursiers honorèrent jadis l’hymen en portant les torches nuptiales, celle que les dieux m’avaient ravie.


Hélène.

Les dieux nous envoient un sort meilleur. Ton voyage périlleux, mais enfin prospère, nous a réunis, ô mon époux, quoique bien tard ; cependant puisse la fortune me sourire !


Ménélas.

Oui, qu’elle te soit favorable ! Je fais les mêmes vœux. Dieux ! exaucez sa prière ; de nos deux cœurs l’un ne peut être malheureux sans que l’autre partage sa misère.


Hélène.

Chères amies, nos maux passés ne sont plus rien, nous n’en souffrons plus : je possède enfin mon époux, dont j’ai attendu le retour de Troie depuis tant d’années.


Ménélas.

Nous sommes enfin l’un à l’autre. Après tant de jours passés dans la peine, la fraude de Junon s’est dévoilée. Mais à présent mes larmes sont de la joie ; elles me donnent plus de plaisirs que de douleurs.


Hélène.

Ô dieux ! qui l’eût jamais espéré ? contre toute attente, je te sens sur mon cœur.


Ménélas.

Et moi qui t’avais crue partie vers la ville de l’Ida, vers les tours de la malheureuse Ilion ! Au nom des dieux, comment as-tu été enlevée de mon palais ?


Hélène.

Hélas ! hélas ! quel amer souvenir tu réveilles ! quel amer récit tu demandes !


Ménélas.

Parle ; il faut connaître toutes les faveurs des dieux.


Hélène.

J’ai en horreur ce récit douloureux.


Ménélas.

Fais-le moi cependant ; le récit des maux passés n’est pas sans charme.


Hélène.

Ce n’est pas vers la couche d’un jeune étranger qu’un navire ailé m’a conduite ; l’amour ne m’a pas portée sur ses ailes vers un hymen coupable.


Ménélas.

Quel dieu ou quel destin t’a enlevée à ta patrie ?


Hélène.

Le fils de Jupiter me porta sur les bords du Nil.


Ménélas.

Ô prodige ! ô étrange récit !


Hélène.

Mes yeux se remplissent de larmes : l’épouse de Jupiter m’a perdue.


Ménélas.

Junon ? à quels maux voulait-elle te livrer ?


Hélène.

Sources sacrées de l’Ida, fraîches fontaines où les trois déesses parèrent leur beauté, de là partit le jugement qui me fut si fatal.


Ménélas.

Est-ce à cause de ce jugement que Junon t’a envoyé ces maux ?


Hélène.

Ce fut pour m’enlever


Ménélas.

Comment ? parle.


Hélène.

À Pâris, auquel Vénus m’avait promise.


Ménélas.

Infortunée !


Hélène.

Oui, infortunée ! elle me transporta ainsi en Égypte.


Ménélas.

Et ensuite elle mit un fantôme en ta place, comme tu me l’as raconté ?


Hélène.

Quelles calamités dans notre maison ! Ô ma mère ! hélas !


Ménélas.

Que dis-tu ?


Hélène.

Ma mère n’est plus : un lacet funeste a terminé ses jours flétris par mon déshonneur.


Ménélas.

Hélas ! Et ma fille Hermione vit-elle encore ?


Hélène.

Privée des doux noms d’épouse et de mère, elle gémit sur la honte de mon coupable hymen.


Ménélas.

Ô Pâris, qui as ruiné ma maison de fond en comble, tu t’es perdu toi-même en faisant périr des milliers de guerriers grecs.


Hélène.

Et moi, infortunée, objet de la haine générale, une déesse m’enlève à ma patrie, à mon époux, parce que j’ai quitté, sans l’avoir voulu, ma maison et ma famille pour un hymen honteux.


Le Chœur.

Si à l’avenir vous jouissez d’un sort prospère, il compensera vos souffrances passées.


Le Messager.

Ô Ménélas ! permets que je prenne aussi part à votre joie, quoique je n’en connaisse qu’imparfaitement le sujet.


Ménélas.

Oui, vieillard, tu peux aussi te mêler à notre entretien.


Le Messager.

Celle-ci n’est-elle pas l’auteur des maux que nous avons eu à souffrir devant Troie ?


Ménélas.

Ce n’est pas elle ; les dieux nous trompaient ; un fantôme aérien abusait nos sens.


Le Messager.

Que dis-tu ? nous avons subi tant de travaux pour un vain fantôme ?


Ménélas.

Triste effet de la vengeance de Junon, et de la querelle des trois déesses.


Le Messager.

Voilà donc ta véritable épouse ?


Ménélas.

C’est elle-même, tu peux m’en croire.


Le Messager.

Ô ma fille, combien la fortune est une déesse inconstante, variable et mobile ! L’un souffre, l’autre, sans avoir souffert, meurt misérablement. Toi et ton époux, vous avez connu l’adversité : toi par la calomnie, lui par son ardeur belliqueuse. Tous ses efforts lui ont été inutiles, et maintenant il obtient le bonheur qu’il a longtemps cherché, lorsqu’il ne fait aucun effort pour l’atteindre. Tu n’as donc pas déshonoré ton vieux père ni les Dioscures ! tu n’es pas coupable des crimes dont on t’accuse ! Je renouvelle en ce moment ton hyménée, je crois voir les torches sacrées que je portais auprès du char traîné par quatre chevaux, qui vous conduisait tous deux au sortir de votre demeure fortunée. Celui-là est un méchant serviteur, qui ne se réjouit pas du bonheur de ses maîtres, qui ne s’afflige pas de leurs revers. Quoique né dans une condition servile, puissé-je être compté parmi les serviteurs fidèles et généreux ; si je n’ai pas le nom d’homme libre, j’en ai du moins le cœur. Il vaut mieux être esclave d’autrui que de supporter à soi seul le double malheur et d’avoir de mauvais sentiments, et d’en avoir la réputation.


Ménélas.

Vieillard, qui tant de fois à mes côtés partageas mes périls, maintenant aussi tu prends part à ma prospérité ; va annoncer à mes compagnons ce qui se passe, et notre fortune présente ; dis-leur qu’ils restent sur le rivage, et qu’ils attendent l’issue des nouveaux combats auxquels je me prépare, et qu’ils gardent Hélène, tandis que je cherche les moyens de sortir de cette terre, et de nous mettre tous, par une commune destinée, à couvert de la poursuite des Barbares.


Le Messager.

Ô roi, je vais exécuter tes ordres. Mais je vois combien les prophéties des devins sont ineptes et pleines de mensonges. On ne lit point la vérité dans la flamme du feu sacré ni dans les chants des oiseaux. Quel délire d’imaginer que les oiseaux puissent jamais éclairer les mortels ! Calchas ni Hélénus n’ont jamais dit ni fait entendre à l’armée qu’elle combattait pour un fantôme, et Troie a été détruite sans nécessité. Dira-t-on que les dieux lui avaient imposé silence ? À quoi bon interroger les prophètes ? Offrons aux dieux nos sacrifices, adressons-leur nos prières, et laissons les devins, dont la science n’est qu’un appât trompeur offert à notre crédulité. Jamais homme ne s’est enrichi pour avoir cru aux prophéties, sans travailler. La sagesse et la prudence, voilà le meilleur des oracles.

(Il sort.)


Le Chœur.

Mes sentiments sur les devins sont conformes à ceux de ce vieillard. Celui qui sait s’attirer la faveur des dieux possède la meilleure des divinations.


Hélène.

Il est vrai. Jusqu’ici tout va bien. Mais comment, infortuné, es-tu venu sain et sauf de Troie ? Sans doute, il me servira peu de le savoir ; mais il est un désir naturel aux amis de connaître les malheurs de leurs amis.


Ménélas.

Certes, tu me demandes là bien des choses en une seule question. Te raconterai-je les flots de la mer Égée soulevés par la tempête, et les fanaux trompeurs allumés par Nauplius sur les rochers de l’Eubée, et les rivages de la Crète, et ceux de la Libye, et les retraites de Persée[14], où je fus jeté par les vents ? Mes paroles ne pourraient te satisfaire ; et moi-même, le récit de mes maux renouvellerait mes souffrances, et ce serait doubler mes peines.


Hélène.

Ta réponse est meilleure que ma question. Dis-moi seulement une chose entre toutes : combien de temps, triste jouet des flots, tu as erré sur les mers.


Ménélas.

Outre les dix années employées sous les murs de Troie, j’en ai passé sept autres sur les flots.


Hélène.

Hélas ! infortuné, c’est un temps bien long ! échappé à ces périls, tu es venu en ces lieux chercher la mort.


Ménélas.

Quoi ! que dis-tu ? quel coup menace ma vie, ô femme ?


Hélène.

Fuis au plus tôt de cette terre barbare, ou tu mourras par l’ordre du tyran dont tu vois ici le palais.


Ménélas.

Qu’ai-je donc fait pour mériter la mort ?


Hélène.

Ton arrivée détruit l’espoir de celui qui recherche ma main.


Ménélas.

Est-il un mortel qui prétende à la main de mon épouse ?


Hélène.

Il veut renouveler l’outrage dont j’ai déjà eu à souffrir.


Ménélas.

Est-ce quelque grand de ce pays ou le roi lui-même ?


Hélène.

C’est le roi du pays ; c’est le fils de Protée.


Ménélas.

Voilà donc l’explication des paroles énigmatiques de la vieille esclave.


Hélène.

Quelle est donc dans cette contrée barbare la porte où tu t’es adressé ?


Ménélas.

Celle de ce palais, et j’en ai été repoussé comme un mendiant.


Hélène.

Quoi ! tu mendiais ta vie ? Ah ! malheureuse !


Ménélas.

C’était la réalité, mais je n’en prenais pas le nom.


Hélène.

Tu dois donc savoir tout ce qui concerne mon hymen ?


Ménélas.

Je le sais ; mais j’ignore situ as échappé à cette poursuite.


Hélène.

Crois que j’ai conservé ta couche pure de souillure.


Ménélas.

Quelle preuve aurai-je de tes paroles ? elles me comblent de joie, si elles n’admettent pas le doute.


Hélène.

Tu vois mon asile auprès de ce tombeau.


Ménélas.

Je vois un lit de feuilles sèches ; malheureuse, qu’a-t-il de commun avec ton sort ?


Hélène.

C’est là que je venais prier les dieux de m’épargner cet hymen.


Ménélas.

N’y a-t-il point d’autel ici, ou est-ce la coutume des Barbares ?


Hélène.

Ce lieu est pour moi un refuge aussi sûr que les temples des dieux.


Ménélas.

Dois-je donc désespérer de te ramener dans ma patrie ?


Hélène.

C’est la mort qui t’attend bien plus que ma couche.


Ménélas.

Je serais ainsi le plus malheureux des mortels.


Hélène.

Ne rougis pas de chercher ton salut dans la fuite.


Ménélas.

Que je t’abandonne, toi pour qui j’ai renversé les murs d’Ilion !


Hélène.

Mieux vaut fuir que de perdre la vie pour mon hymen.


Ménélas.

Tes conseils sont dignes d’un lâche, et non du vainqueur d’Ilion.


Hélène.

N’espère pas tuer le tyran, quelque désir que tu en aies.


Ménélas.

Son corps est-il invulnérable ?


Hélène.

L’expérience te l’apprendra : tenter l’impossible n’est pas d’un sage.


Ménélas.

Tendrai-je en silence mes mains aux chaînes ?


Hélène.

Tu es dans une position critique : il faut user d’artifice.


Ménélas.

Il vaut mieux mourir en se défendant que sans défense.


Hélène.

Il me reste une seule espérance, un seul moyen de salut.


Ménélas.

Est-ce la corruption, l’audace ou la persuasion ?


Hélène.

Si le tyran ignore ton arrivée.


Ménélas.

Qui pourrait me trahir ? Il ne saura du moins pas qui je suis.


Hélène.

Il y a dans ce palais une personne dont la science égale celle des dieux.


Ménélas.

Y a-t-il quelque oracle retiré dans les profondeurs de ce palais ?


Hélène.

Non ; c’est la sœur du roi : on l’appelle Théonoé.


Ménélas.

C’est un nom prophétique ; mais dis-moi ce qu’elle fait.


Hélène.

Elle sait tout, et elle dira à son frère que tu es en ces lieux.


Ménélas.

Il ne me reste que la mort : je ne puis rester inconnu.


Hélène.

Si nous pouvions l’engager par nos prières,


Ménélas.

À quoi faire ? Quelle espérance me suggères-tu ?


Hélène.

À ne pas révéler à son frère ta présence dans le pays.


Ménélas.

Pourrions-nous alors nous échapper de ces lieux ? |


Hélène.

Sans peine avec son secours ; jamais à son insu.


Ménélas.

Cela te regarde ; les femmes s’entendent avec les femmes[15].


Hélène.

Ah ! avec quelle ardeur je vais embrasser ses genoux !


Ménélas.

Mais si elle se refuse à notre demande ?


Hélène.

Tu mourras, et je serai contrainte à recevoir la main du tyran.


Ménélas.

Tu veux me trahir ; cette contrainte est un prétexte.


Hélène.

Crois-en un serment sacré : j’atteste ta tête chérie.


Ménélas.

Jures-tu de mourir et de ne jamais prendre un autre époux ?


Hélène.

Je jure de me frapper du même fer ; mon corps tombera près du tien.


Ménélas.

Touche ma main pour garant de ta foi.


Hélène.

La voici : si tu meurs, je fais vœu de te suivre.


Ménélas.

Et moi, si je te perds, je mettrai fin à mes jours.


Hélène.

Comment mourrons-nous, pour mourir avec gloire ?


Ménélas.

Après t’avoir donné la mort sur ce tombeau, je me la donnerai à moi-même. Mais d’abord je livrerai de terribles combats pour ta possession. Qu’ils approchent, s’ils veulent. Je ne démentirai pas la gloire que j’ai conquise devant Troie ; je n’irai pas en Grèce recueillir des reproches de lâcheté ; moi qui ai ravi Achille à Thétis, moi qui ai vu périr Ajax, fils de Télamon, et le fils de Thésée[16], je craindrais de mourir pour sauver mon épouse ? Non certes. Si les dieux sont sages, ils rendent la terre légère au corps des héros qui meurent en combattant, et sur le corps des lâches ils font peser le fardeau d’une masse accablante. Grands dieux, rendez enfin le bonheur à la race de Tantale, et délivrez-la des maux qui la poursuivent.


Hélène.

Ah ! malheureuse ! car tel est toujours mon sort. Ménélas, nous sommes perdus ! je vois sortir du palais la prophétesse Théonoé : les portes s’ouvrent en criant sur leurs gonds. Fuis… Mais que dis-je, fuir ? Présente ou absente, elle sait ton arrivée. Infortunée, tout est perdu ! Tu n’as donc échappé au fer des barbares Phrygiens ; que pour tomber ici sous le fer d’un peuple barbare !



Théonoé, à une des femmes qui l’accompagnent.

Toi, porte devant moi les torches ardentes, et purifie l’air selon les rites sacrés, afin que nous respirions de pures émanations du ciel. Si quelque pied profane a souillé la terre où je marche, que la flamme lustrale en efface l’empreinte, et partout où je passe répandez la vapeur de la poix embrasée[17]. Après avoir rendu hommage aux aux dieux avec les cérémonies prescrites, reportez dans le palais la flamme du foyer sacré.

Eh bien ! Hélène, reconnais-tu la vérité de mes prédictions ? Voici ton époux, Ménélas, privé de ses vaisseaux, séparé du fantôme qu’il prit longtemps pour toi. Infortuné ! échappé à tant de périls, tu ignores si tu dois revoir ta patrie ou finir ta vie en ces lieux. La discorde règne parmi les dieux, et une assemblée est convoquée aujourd’hui dans le palais de Jupiter, pour délibérer sur toi. Junon, qui jusqu’ici fut ton ennemie, t’est devenue favorable, et veut te rendre à ta patrie avec Hélène, afin que la Grèce apprenne que l’épouse donnée en récompense à Pâris par Vénus n’était qu’un fantôme trompeur. Mais Vénus veut empêcher ton retour, pour qu’on ne puisse point lui reprocher d’avoir acheté le prix de la beauté par le fallacieux hymen d’Hélène. C’est de moi que ton sort dépend ; je puis satisfaire Vénus et te perdre en te découvrant à mon frère, ou me mettre du parti de Junon et sauver tes jours à l’insu de mon frère, qui m’a ordonné de l’instruire de ton arrivée en cette contrée. Qui va donc lui annoncer la présence de Ménélas, pour me mettre à l’abri de son ressentiment ?


Hélène.

Ô vierge, je tombe à tes pieds en suppliante ; je t’implore pour moi-même et pour mon époux, que je suis menacée de voir périr au moment où je le retrouve. Ne révèle point à ton frère que je l’ai reçu dans mes bras ; sauve-le, je t’en conjure. Ne sacrifie pas à ton frère les devoirs de la piété, et n’achète pas à ce prix son injuste et perverse reconnaissance. Car Dieu hait la violence et nous défend de nous enrichir par la rapine. On doit mépriser celle qui est le fruit de l’injustice. Le ciel et la terre sont des biens communs à tous les hommes : chacun, en accroissant sa fortune, doit respecter celle d’autrui et ne pas la ravir de force. C’est par l’ordre des dieux, mais c’est pour mon malheur, que Mercure m’a confiée au roi ton père, afin qu’il me conservât à l’époux qui vient aujourd’hui me réclamer. S’il meurt, comment me reprendra-t-il, et comment celui à qui je fus confiée me rendra-t-il vivante à un mort ? Respecte donc la volonté du dieu et l’honneur de ton père. L’un et l’autre convoiteraient-ils le bien d’autrui, ou n’auraient-ils pas plutôt la volonté de le rendre ? C’est ce que je suppose. Il ne te convient donc pas d’obéir à un frère insensé plutôt qu’à un père équitable. Mais, si toi, qui vois l’avenir et qui pénètres les secrets des dieux, tu violes la justice respectée par ton père, pour donner raison à un frère injuste, il serait honteux pour toi de connaître les choses divines, de savoir ce qui est et ce qui n’est pas, et d’ignorer la justice. Délivre une infortunée, délivre-moi des maux auxquels je suis en proie, accorde-moi cette bien faible faveur de la fortune. Le nom d’Hélène est odieux à tous les mortels ; j’ai dans toute la Grèce le renom d’avoir trahi mon époux pour habiter les palais opulents de la Phrygie. Si je retourne en Grèce et que je revienne à Sparte, on saura que ce sont les artifices d’une déesse qui ont causé tous les malheurs des Grecs ; on connaîtra que je ne suis point une perfide : mon honneur sera rétabli ; je donnerai un époux à ma fille, dont on dédaigne la main ; je mettrai fin à cette vie errante, et je jouirai des biens que renferme mon palais. Si la mort m’avait enlevé mon époux, s’il eût été mis sur le bûcher, je pleurerais son éloignement et son absence ; mais, lorsqu’il m’est rendu, le verrai-je arraché de mes bras ? Ô vierge, ne le souffre point, je t’en supplie. Accorde-moi cette faveur, et imite les vertus de ton père. La plus belle des gloires pour un enfant né d’un père vertueux est d’imiter les vertus de son père.


Théonoé.

La pitié m’attendrit au récit de tes infortunes, et toi-même tu es digne de pitié. Mais je désire entendre Ménélas à son tour défendre sa vie.


Ménélas.

Tu ne me verras pas tomber à tes genoux ou répandre des larmes ; par une lâcheté je souillerais la gloire que j’ai acquise devant Troie. On dit cependant qu’un homme de cœur peut verser des larmes dans le malheur ; mais cette faiblesse, quelque belle qu’on la dise, ne saurait prévaloir sur ma résolution courageuse. Mais, si tu crois devoir sauver la vie d’un étranger qui vient réclamer son épouse, rends-la-lui et sauve ses jours. Si tu rejettes ma prière, j’ai appris dès longtemps à supporter le malheur ; mais toi, on t’accusera de cruauté. Pour une prière digne de moi et propre à toucher ton cœur, je puis la faire entendre sur le tombeau de ton père. « Ô vieillard qui reposes sous cette pierre, rends-moi, je t’en conjure, l’épouse que Jupiter t’a confiée. La mort t’empêche de me satisfaire, mais ta fille ne souffrira pas que ta gloire soit ternie ; car ce que je demande est en son pouvoir. » Dieu des enfers, j’implore aussi ton secours, moi dont le bras enrichit ton empire et t’offrit pour Hélène de nombreuses victimes : ou rends-les à la vie, ou fais que celle-ci, la digne héritière des vertus et de la piété de son père, rende une épouse à mon amour. Enfin, si vous me l’arrachez, je vous dirai ce qu’elle a passé sous silence : sache-le, vierge, nous nous sommes promis par serment de combattre d’abord ton frère : il faut que lui ou moi succombe. Voilà qui est bien simple. S’il refuse le combat, s’il veut nous forcer par la faim jusque dans cet asile, j’ai juré de tuer Hélène et ensuite de me percer le cœur de ce glaive sur le tombeau de ton père, pour que notre sang arrose sa cendre, et nos deux corps reposeront auprès du sien, éternel monument de douleur pour toi et de reproche pour lui. Car jamais elle ne sera l’épouse de ton frère ni d’aucun autre mortel que moi. Si je ne puis l’emmener dans la Grèce, je l’emmènerai dans la tombe. Mais pourquoi ces paroles ? Si je donnais cours à des larmes efféminées, je pourrais te toucher, mais aux dépens de ma gloire. Tu peux m’arracher la vie, je ne mourrai point sans honneur ; mais plutôt laisse-toi fléchir ; sois juste, et rends-moi mon épouse.


Le Chœur.

C’est à toi, jeune fille, à prononcer : puisse ton jugement être agréable à tous !


Théonoé.

Je suis naturellement amie de la piété, et je la respecte : je sais ce que je me dois à moi-même, et je ne souillerai point la gloire de mon père ; je ne chercherai point à plaire à mon frère aux dépens de mon honneur. Mon cœur est le sanctuaire de la justice, et, grâce au don que je tiens de Nérée, je m’efforcerai de sauver Ménélas. Puisque Junon veut être ta bienfaitrice, je joindrai mon suffrage au sien. Puisse Vénus m’être toujours propice, quoique j’aie toujours été étrangère à son culte : je veux toujours rester vierge. Les reproches que tu viens de faire entendre sur le tombeau de mon père ont tout mon assentiment, et je serais injuste si je ne cédais à tes vœux. S’il vivait encore, il vous eût rendus l’un à l’autre. Il est aussi une justice vengeresse parmi les morts, comme chez les vivants : l’âme de ceux qui ne sont plus demeure privée de vie ; mais, réunie à l’immortel éther, elle conserve un sentiment qui ne meurt point. Pour te rassurer en peu de mots, je garderai le silence sur l’objet de ta prière, et je ne serai pas complice des égarements de mon frère. Je le sers en paraissant le trahir, si je parviens à le rendre à la vertu. C’est à vous à trouver les moyens de fuir ; pour moi, je me retire, et je vous garderai le secret. Commencez par invoquer les dieux : toi, Hélène, demande à Vénus de favoriser ton retour dans ta patrie, et prie Junon de conserver à ton époux et à toi la protection qu’elle vous accorde. Et toi, mon père, qui maintenant es la proie de la mort, crois bien que je ferai tout pour que jamais un reproche d’impiété ne s’attache à ton nom.

(Elle rentre dans le palais.)


Le Chœur.

Nul homme injuste n’a jamais prospéré ; c’est dans la justice qu’est l’espoir du salut.


Hélène.

Ménélas, la jeune vierge nous sauve la vie ; maintenant il faut nous concerter et chercher ensemble les moyens d’échapper.


Ménélas.

Écoute ; tu vis depuis longtemps dans ce palais, les serviteurs du roi te sont bien connus.


Hélène.

Pourquoi dis-tu cela ? Tu fais naître mes espérances, comme si tu avais conçu quelque heureux dessein.


Ménélas.

Ne pourrais-tu pas engager ceux qui ont le soin des chars à nous en donner un ?


Hélène.

Je le pourrais peut-être ; mais comment diriger notre fuite, au milieu d’une terre barbare et qui nous est inconnue ?


Ménélas.

En effet, c’est impossible. Voyons si je ne pourrais pas me cacher dans le palais, et tuer le roi avec ce glaive acéré ?


Hélène.

Sa sœur ne le souffrirait pas ; elle ne garderait pas le silence, si tu devais tuer son frère.


Ménélas.

Mais nous n’avons pas même de vaisseau pour seconder notre fuite ; celui qui nous a portés est englouti dans la mer.


Hélène.

Écoute, si une femme peut ouvrir un sage avis : veux-tu passer pour mort, sans l’être en effet ?


Ménélas.

C’est un fâcheux présage ; mais si cette feinte peut nous être profitable, je suis prêt à passer pour mort.


Hélène.

J’exciterai la pitié de ce roi impie par mes lamentations et par ma tête rasée.


Ménélas.

En quoi cela peut-il être pour nous un moyen de salut ? Il y a là une simplicité par trop antique.


Hélène.

En te supposant mort dans les flots, je lui demanderai la faveur de t’ensevelir dans un cénotaphe.


Ménélas.

Je suppose qu’il t’accorde ; comment fuirons-nous sans vaisseau, en mettant mon corps dans un cénotaphe ?


Hélène.

Je lui demanderai un navire, pour jeter dans le sein de la mer l’appareil destiné à ta sépulture.


Ménélas.

C’est fort bien dit ; mais s’il t’ordonne de m’ensevelir dans la terre, ton intention n’aboutit à rien.


Hélène.

Je lui répondrai qu’il est contraire aux lois de la Grèce d’ensevelir dans la terre ceux qui sont morts dans les flots.


Ménélas.

Voilà qui est bien imaginé. Je monterai avec toi sur le vaisseau pour jeter à la mer les offrandes mortuaires.


Hélène.

Sans doute, il faut que tu m’accompagnes avec tes compagnons échappés du naufrage.


Ménélas.

Si j’atteins le vaisseau encore à l’ancre, chacun de nous, armé de son épée, se tiendra près d’un des matelots.


Hélène.

C’est à toi à pourvoir à tout : puissions-nous seulement avoir un vent favorable et une heureuse navigation !


Ménélas.

Il en sera ainsi : les dieux mettront fin à mes souffrances. Mais de qui diras-tu que tu tiens la nouvelle de ma mort ?


Hélène.

De toi : tu diras que tu as seul échappé à la mort, en naviguant avec le fils d’Atrée, et que tu l’as vu mourir.


Ménélas.

Ces lambeaux dont mon corps est revêtu, tristes débris d’un naufrage, seront une preuve parlante.


Hélène.

Ils sont venus fort à propos, quoique la perte ait d’abord été fâcheuse. C’est à ta misère que nous devrons notre salut,


Ménélas.

Dois-je te suivre dans le palais, ou dois-je rester tranquille auprès de ce tombeau ?


Hélène.

Demeure ici ; car si le tyran voulait te maltraiter, tu serais protégé par cet asile et par ton épée. Pour moi, j’entre dans le palais ; je vais couper les boucles de mes cheveux, revêtir des vêtements noirs et lugubres, et faire ruisseler le sang de mes joues. Cet instant critique va décider de mon sort : il faut que je meure si ma ruse est découverte ; sinon, je rentre dans ma patrie et je sauve mon époux. Vénérable Junon, épouse de Jupiter, soulage les maux de deux mortels infortunés ! Nous t’implorons, nous tendons des mains suppliantes vers le brillant séjour des astres, que tu habites. Et toi, Vénus, fille de Dioné, qui dus le prix de la beauté à l’amour que Pâris conçut pour moi, cesse de conjurer ma perte ; contente-toi des maux que tu m’as fait souffrir en livrant mon nom, sinon ma personne, aux Barbares. Si tu veux me faire périr, que du moins je meure dans ma patrie, Es-tu donc insatiable de maux ? pourquoi susciter les amours, les trahisons et les passions funestes qui ensanglantent les familles ? Si tu exerçais ton empire avec plus de douceur, tu serais pour les mortels la plus aimable des déesses.

(Elle entre dans le palais.)


Le Chœur.

Chantre harmonieux, dont la voix mélodieuse fait résonner les bosquets touffus des vallons et les retraites sacrées des Muses, viens, rossignol plaintif, prête-moi tes douloureux accents pour déplorer les malheurs d’Hélène, chanter les infortunes dont les armes des Grecs accablèrent Ilion, et qu’un vaisseau barbare traversant les mers fit fondre sur les enfants de Priam, quand de Lacédémone un perfide séducteur, Pâris, conduit par Vénus, te ravit ton épouse.

Combien de Grecs expirant sous les coups de la lance et sous une grêle de pierres, ont trouvé une mort misérable, réduisant leurs épouses à couper leur chevelure en signe de deuil dans leurs demeures abandonnées ! Combien de braves guerriers ont été submergés dans les flots sur les rivages de l’Eubée, trompés par les fanaux allumés pour leur perte par Nauplius, sur le promontoire de Capharée ! C’était à la flotte barbare que ces bords inhospitaliers auraient dû être funestes[18], lorsque Pâris emmena sur ses vaisseaux, poussés par les vents orageux, cet être surnaturel cause de tant de querelles, le fantôme d’Hélène, ouvrage de Junon.

Quel mortel, après de profondes recherches, peut savoir ce qui est divin, ce qui ne l’est pas, ou ce qui est d’une nature intermédiaire, quand il voit les volontés attribuées aux dieux, si mobiles, changer au gré des événements les plus contraires ? Ô Hélène, tu es la fille de Jupiter ; ce dieu, sous la forme d’un cygne, t’engendra dans le sein de Léda ; et cependant tu as par toute la Grèce le renom d’une femme coupable, infidèle, perfide, impie. Je ne vois rien de certain parmi les mortels : la parole des dieux est seule véritable.

Insensés, vous qui, poursuivant la gloire de la valeur guerrière, espérez follement terminer par les armes les pénibles travaux des mortels ; si le sang répandu doit être l’arbitre de leurs querelles ; jamais la discorde ne cessera de régner au sein des cités. C’est ainsi, ô Hélène, que les armes ont ravagé la terre de Priam, quand des paroles pouvaient pacifier la querelle excitée par ton nom. Maintenant de nombreux guerriers sont devenus la proie de Pluton, et la flamme dévorante, semblable à la foudre de Jupiter, a détruit les murs d’Ilion, en répandant au loin la désolation et la ruine.



Théoclymène.

Salut, tombeau de mon père. Ô Protée, j’ai voulu qu’il fût placé à l’entrée du palais afin de l’avoir à ma portée, Toujours, en entrant et en sortant, ton fils Théoclymène t’adresse ses vœux, ô mon père.

Vous, fidèles serviteurs, faites rentrer dans l’intérieur du palais les chiens et les filets, instruments de notre chasse. Pour moi, je me suis déjà fait bien des reproches ; je n’inflige pas la mort aux méchants. Je viens d’apprendre qu’un Grec est entré ouvertement dans cet État, et qu’il a échappé aux gardes ; c’est sans doute quelque espion, ou il vient pour ravir furtivement Hélène ; mais il mourra s’il est pris. Mais quoi ! ne semble-t-il pas qu’il a déjà exécuté son projet ? La fille de Tyndare a quitté sa place près de ce tombeau, elle a fui loin de ce rivage… Holà ! esclaves, ouvrez les portes, faites sortir les chevaux de l’écurie, faites avancer les chars ! que du moins ma négligence ne laisse pas échapper l’épouse que je désire posséder. — Arrêtez, car je vois ici celle que je cherche ; elle n’était pas encore partie. Hélène, pourquoi as-tu changé en vêtements de deuil tes blancs vêtements ? pourquoi le fer a-t-il coupé ces cheveux qui ornaient ta noble tête ? pourquoi ces larmes récentes qui inondent ton visage ? Un songe nocturne a-t-il attristé ton ame, ou quelque fâcheuse nouvelle te plonge-t-elle dans la douleur ?


Hélène.

Ô mon maître ! (ce nom te convient désormais) j’ai tout perdu, je succombe à mon désespoir.


Théoclymène.

Quel malheur t’est survenu ? quel accident t’arrive ?


Hélène.

Ménélas… pourrai-je le dire ?… Hélas ! il n’est plus.


Théoclymène.

Je ne veux point me réjouir d’une nouvelle qui t’afflige, et qui cependant fait mon bonheur. Mais de qui le sais-tu ? est-ce Théonoé qui te l’a dit ?


Hélène.

Elle a confirmé le triste récit de cet homme, qui l’a vu périr.


Théoclymène.

Est-il donc venu quelqu’un qui t’annonce cette nouvelle ?


Hélène.

Il est venu. — Qu’il s’avance, je désire le voir.


Théoclymène.

Qui est-il ? où est-il ? que je m’assure de la vérité.


Hélène.

Tu le vois tremblant auprès de ce tombeau.


Théoclymène.

Ô Apollon ! de quels misérables vêtements il est couvert !


Hélène.

Hélas ! il me semble voir mon époux en ce triste état.


Théoclymène.

Quelle est sa patrie ? d’où vient-il en ces lieux ?


Hélène.

Il est Grec ; c’est un de ceux qui accompagnaient mon époux.


Théoclymène.

De quelle mort dit-il que Ménélas a péri ?


Hélène.

De la plus misérable : il a péri dans les flots de la mer.


Théoclymène.

En quels lieux ? naviguait-il sur une mer barbare ?


Hélène.

Son vaisseau s’est brisé sur les rochers de la Libye.


Théoclymène.

Comment cet homme, qui partageait ses dangers, a-t-il échappé à la mort ?


Hélène.

Les lâches sont souvent plus heureux que les braves.


Théoclymène.

Sur quels rivages a-t-il laissé les débris du navire ?


Hélène.

Quelque part que ce soit, que n’y a-t-il péri au lieu de Ménélas !


Théoclymène.

Il est mort ! Mais sur quel vaisseau cet homme est-il venu ?


Hélène.

Des nautoniers qui l’ont rencontré l’ont recueilli, à ce qu’il rapporte.


Théoclymène.

Qu’est devenu ce fléau qui fut envoyé à Troie à ta place ?


Hélène.

Tu veux parler du fantôme ? il s’est évanoui dans les airs.


Théoclymène.

Ô Priam ! ô terre de Troie ! que votre perte a été vaine !


Hélène.

Moi aussi, j’ai eu ma part dans l’infortune des Priamides.


Théoclymène.

Cet homme a-t-il laissé ton époux sans sépulture, ou l’a-t-il enseveli dans la terre ?


Hélène.

Il est resté sans sépulture, et c’est ce qui redouble mon affliction.


Théoclymène.

C’est donc pour ce motif que tu as coupé les tresses de ta blonde chevelure ?


Hélène.

Il n’en est pas moins mon époux chéri, même dans le séjour des ombres.


Théoclymène.

Est-ce des larmes sincères que t’arrache ce malheur ?


Hélène.

Si ta sœur mourait, serais-tu donc insensible à sa perte ?


Théoclymène.

Non certes ; mais continueras-tu à habiter ce tombeau ?


Hélène.

Pourquoi me harcèles-tu ainsi et ne laisses-tu pas le mort tranquille ?


Théoclymène.

Sans doute tu restes fidèle à ton époux, et tu t’obstines à me fuir.


Hélène.

Non ; désormais je me rends à tes vœux.


Théoclymène.

Consentement tardif, qui cependant me comble de joie.


Hélène.

Sais-tu ce que j’attends de toi ? Oublions le passé.


Théoclymène.

À quelle condition ? Car toute faveur exige une faveur.


Hélène.

Faisons la paix, et réconcilie-toi avec moi.


Théoclymène.

J’oublie tout mon ressentiment ; qu’il se dissipe dans les airs.


Hélène.

Maintenant j’embrasse tes genoux, si je te suis chère.


Théoclymène.

Quel est l’objet de tes vœux pour lequel tu me supplies avec tant d’instance ?


Hélène.

Je désire rendre les derniers devoirs à mon époux.


Théoclymène.

Quelle sépulture donner aux absents ? Enseveliras-tu son ombre ?


Hélène.

C’est l’usage parmi les Grecs, lorsqu’un homme a péri dans la mer.


Théoclymène.

De quoi faire ? Sur cet objet la sagesse des Pélopides est connue.


Hélène.

De donner de précieux tissus pour sépulture à son ombre vaine.


Théoclymène.

Célèbre ses funérailles, érige-lui un tombeau aux lieux où tu voudras.


Hélène.

Ce n’est pas ainsi que nous ensevelissons ceux qui ont péri dans un naufrage.


Théoclymène.

Comment faites-vous donc ? J’ignore les usages de la Grèce.


Hélène.

C’est dans la mer que nous portons tout ce qui est nécessaire aux obsèques des morts.


Théoclymène.

Que dois-je donc faire à l’égard de ton époux, pour te complaire ?


Hélène.

Je ne sais ; j’ignore des cérémonies que le malheur ne m’avait pas encore enseignées.


Théoclymène.

Étranger, je reçois avec joie la nouvelle que tu nous apportes.


Ménélas.

Elle est bien triste pour moi et pour celui qui n’est plus.


Théoclymène.

Quels honneurs funèbres rendez-vous à ceux qui ont péri dans la mer ?


Ménélas.

Ils dépendent de la fortune de chacun.


Théoclymène.

Pour la somptuosité, ne te gêne pas, puisqu’il s’agit de l’époux d’Hélène.


Ménélas.

On fait d’abord couler le sang en l’honneur des morts.


Théoclymène.

Quelle victime doit-on prendre ? Parle, je suivrai tes indications.


Ménélas.

Choisis toi-même ; quelle qu’elle soit, elle suffira.


Théoclymène.

Les Barbares immolent un cheval ou un taureau.


Ménélas.

Que du moins ton offrande soit digne d’un héros.


Théoclymène.

Je n’en manque pas dans mes riches troupeaux.


Ménélas.

On porte aussi un lit funèbre et sans corps.


Théoclymène.

On se conformera à cet usage : que faut-il ajouter encore ?


Ménélas.

Des armes d’airain : il les aimait beaucoup pendant sa vie.


Théoclymène.

Tous mes présents seront dignes des Pélopides.


Ménélas.

Joins-y les plus belles productions de la terre.


Théoclymène.

Avec quelles cérémonies jetez-vous ces offrandes dans la mer ?


Ménélas.

Il faut équiper un navire avec des rameurs.


Théoclymène.

À quelle distance du rivage le navire doit-il se tenir ?


Ménélas.

Assez loin pour que du bord on le perde de vue.


Théoclymène.

Quelle est la raison de cet usage chez les Grecs ?


Ménélas.

La crainte que les flots ne repoussent sur le rivage l’offrande expiatoire.


Théoclymène.

Une galère phénicienne des plus légères sera à votre disposition.


Ménélas.

Ta générosité sera agréable à Ménélas.


Théoclymène.

Ne peux-tu, sans Hélène, lui rendre ces derniers devoirs ?


Ménélas.

C’est l’office d’une mère, d’une épouse ou d’un fils.


Théoclymène.

Ainsi c’est elle que regarde le soin d’ensevelir son époux.


Ménélas.

On ne peut sans impiété violer les lois envers les morts.


Théoclymène.

Soit : je veux que mon épouse soit fidèle aux devoirs de la piété. Je rentre dans le palais pour disposer la pompe funèbre ; et toi, je te laisserai partir, non sans emporter des marques de ma reconnaissance pour les services que tu as rendus à Hélène. Et pour les heureuses nouvelles que tu m’as apportées, en échange de ces tristes lambeaux, tu recevras de riches vêtements et d’abondantes provisions pour retourner dans ta patrie, car ton état excite ma pitié. Toi, infortunée, ne te tourmente pas par d’inutiles regrets. Ménélas a cédé à la destinée ; ton époux est mort, il ne saurait revivre.


Ménélas.

Voici maintenant ton devoir, jeune femme : tu dois aimer ton nouvel époux et oublier celui qui n’est plus ; tels sont les sentiments qui conviennent à ta destinée actuelle. Si je retourne en Grèce et que j’échappe aux périls, j’y rétablirai ton honneur, si tu te montres telle pour ton époux qu’il a droit de l’exiger.


Hélène.

Il en sera ainsi ; jamais mon époux n’aura de reproche à me faire : tu pourras en juger par tes propres yeux. Mais entre, ô Grec infortuné, mets-toi dans le bain, et change de vêtements : je veux à l’instant même te faire éprouver mes bienfaits ; tu en seras plus zélé à rendre les derniers devoirs à mon cher Ménélas, si tu obtiens de moi ce que tu as droit d’en attendre.



Le Chœur seul.

Jadis la mère des dieux, souveraine des montagnes, s’élança d’une course impétueuse à travers les forêts sauvages, les fleuves rapides et les flots mugissants de la mer, pressée du désir de retrouver sa fille perdue, dont on n’ose prononcer le nom. Pendant que la déesse attelait à son char de farouches animaux, les grelots de Bacchus, au son clair et retentissant, rappelaient la fille enlevée parmi les chœurs des jeunes vierges. À sa suite couraient d’un pas léger Diane, armée de son arc, et Minerve, de sa lance. Mais Jupiter, dont les regards embrassent l’univers, préparait un autre destin.

Enfin, lasse de tant de travaux et de courses errantes, fatiguée de poursuivre en vain un perfide ravisseur, la mère des dieux traverse les sommets chargés de neige, séjour des nymphes de l’Ida ; dans sa douleur, elle se jette sur ces rocs sauvages, blanchis par les neiges ; elle cesse de féconder par la culture les champs dépouillés de leur verdure, et laisse périr la race humaine : elle ne fait plus germer pour les troupeaux languissants le tendre feuillage des arbrisseaux ; les cités sont la proie de la mort ; plus de sacrifices en l’honneur des dieux, plus d’offrandes consumées sur les autels : la déesse défend aux fraîches fontaines de répandre leurs eaux limpides.

Mais lorsqu’elle eut enlevé à la race humaine et aux dieux leurs festins, Jupiter résolut d’apaiser le terrible courroux de sa mère. « Allez, dit-il, Grâces augustes, calmez par vos chants l’affliction de Cérès, irritée de la perte de sa fille ; et vous, Muses, entonnez vos hymnes divins ; prenez vos tambours recouverts de peaux, et vos instruments d’airain, dont les sons ressemblent au mugissement souterrain du tonnerre. » Alors la plus belle des déesses, Vénus, sourit la première, et prit dans ses mains la flûte aux sons graves, dont les joyeux accents la charmèrent.

Tu as embrasé le cœur de celui que tu ne pouvais sans crime recevoir dans ta couche ; ma fille, tu as attiré sur toi la colère de la mère des dieux, en négligeant de lui offrir des sacrifices expiatoires. Grande est la vertu attachée aux nébrides tachetées, au lierre verdoyant qui entoure les thyrses sacrés, au bruit des grelots agités en rond dans les airs, à la chevelure éparse des Bacchantes, et aux fêtes nocturnes de la déesse[19]



Hélène.

Chères amies, tout se passe dans le palais au gré de mes désirs : la fille de Protée a secondé notre ruse. Interrogée sur mon époux, elle n’a rien révélé à son frère ; mais, par bonté pour moi, elle a dit qu’il n’était plus au nombre des vivants. Mon époux a saisi aussitôt les dons de la fortune : ces armes qu’il devait jeter dans la mer, il les porte lui-même ; il a passé son bras robuste dans l’anneau du bouclier, et sa main droite a pris la lance, comme pour rendre avec moi les honneurs funèbres aux morts ; il s’est armé comme il faut pour le combat, et son bras triompherait aisément de milliers de Barbares, quand nous monterons sur le vaisseau garni de ses rames. J’ai changé contre des habits les lambeaux de son naufrage, et je l’en ai revêtu moi-même ; j’ai préparé le bain d’eau courante dans lequel il a enfin lavé et rafraîchi son corps. Mais je vois sortir du palais celui qui se croit maître de ma main, il faut me taire. Vous aussi, gardez le silence, et soyez-moi fidèles : notre salut est aussi le moyen de vous sauver.



Théoclymène.

Esclaves, avancez dans l’ordre prescrit par l’étranger, apportez les offrandes funèbres destinées à la mer. Toi, Hélène, si mon conseil ne te déplaît pas, crois-moi, reste ici : présente ou absente, tu rendras les mêmes devoirs à ton époux. Dans la douleur où je te vois plongée, je crains que les regrets ne te portent à te précipiter dans les flots ; car les pleurs que tu donnes à un époux qui n’est plus sont excessifs.


Hélène.

Ô mon illustre époux[20], c’est un devoir pour moi d’honorer mon premier hymen et des liens si chers. L’amour que j’ai pour mon époux me ferait désirer de mourir avec lui ; mais que lui servirait de me voir partager sa mort ? Souffre que j’aille moi-même lui rendre les derniers devoirs, et puissent les dieux te récompenser comme je le souhaite, ainsi que cet étranger qui nous prête son secours. Bienfaiteur de Ménélas, tu auras en moi dans ta maison une épouse telle que tu la mérites ; déjà tout présage un heureux succès. Ordonne qu’on nous fournisse un vaisseau pour accomplir la cérémonie funèbre, afin que le bienfait soit entier.


Théoclymène, à un de ses serviteurs.

Toi, va, et fais préparer une galère sidonienne à cinquante rames, avec ceux qui doivent la conduire.


Hélène.

Le commandement du vaisseau ne sera-t-il pas à celui qui préside à la cérémonie funèbre ?


Théoclymène.

Sans doute : mes matelots devront lui obéir.


Hélène.

Répète cet ordre, afin que tous l’entendent clairement.


Théoclymène.

Je l’ordonne une seconde fois, et même une troisième, si cela te plaît.


Hélène.

Que la fortune te seconde, ainsi que mes projets !


Théoclymène.

Ne flétris pas ta beauté dans les larmes.


Hélène.

Ce jour te fera connaître ma reconnaissance.


Théoclymène.

Les morts ne sont rien, que peine sans fruit.


Hélène.

Si j’honore les morts, il en est aussi, parmi les vivants, qui me sont chers.


Théoclymène.

Tu ne trouveras pas en moi un époux moins tendre que Ménélas.


Hélène.

Je n’ai rien à te reprocher ; c’est de la fortune seule que je m’inquiète.


Théoclymène.

Elle dépend de toi, si tu m’accordes ta tendresse.


Hélène.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’apprends à aimer mes amis.


Théoclymène.

Veux-tu que je t’accompagne et que je monte avec toi sur le vaisseau ?


Hélène.

Non, ce n’est pas à toi à servir tes sujets.


Théoclymène.

Eh bien, je laisse là les rites sacrés des Pélopides ; mon palais n’a pas été souillé ; ce n’est point ici que Ménélas a rendu l’âme. Qu’on avertisse les gouverneurs de mes provinces d’apporter dans mon palais les offrandes nuptiales ; que toute la terre célèbre par des hymnes de joie l’hymen d’Hélène et le mien, qu’il soit envié de tous. Et toi, étranger, va promptement jeter dans le sein de la mer ces offrandes aux mânes de son premier époux, et hâte-toi de me ramener mon épouse ; tu célébreras avec nous cette fête, et tu pourras ensuite retourner dans ta patrie, ou vivre heureux parmi nous.


Ménélas.

Ô Jupiter, on te donne les noms de père et de dieu sage : jette un regard sur nous, et termine nos infortunes ; que ton secours nous aide à traîner notre pénible destinée. Si tu nous touches seulement de ta main puissante, nous atteindrons le but auquel nous tendons. C’est assez des épreuves que nous avons endurées jusqu’ici. Ô dieux, je vous ai souvent invoqués dans la bonne et dans la mauvaise fortune ; mais je ne dois pas être toujours malheureux : à mon tour je prospérerai ; une seule faveur que vous m’accorderez assurera mon bonheur pour l’avenir.



Le Chœur, seul.

Ô rame phénicienne, rame agile de Sidon, mère des ondes frémissantes, rame chérie, coryphée des dauphins dans leurs danses joyeuses, quand une brise légère souffle sur la mer, et que Galénée[21], fille de l’Océan, parle ainsi aux nautoniers : « Déployez les voiles, livrez-les à la douce haleine des vents ; saisissez vos rames faites de sapin, matelots ; matelots, hâtez-vous de rendre Hélène aux rivages fortunés de Mycène[22]. »

Peut-être trouveras-tu[23] sur les rives du fleuve[24] les prêtresses des Leucippides[25] ; peut-être, devant le temple de Pallas, te mêleras-tu aux danses sacrées auxquelles tu es depuis longtemps étrangère, pour célébrer les fêtes nocturnes d’Hyacinte[26], qui fut atteint d’un disque lancé par la main d’Apollon. Ce dieu, pénétré de douleur, voulut que la Laconie consacrât le jour de sa mort à des sacrifices solennels. Là, tu verras florissante, au sein de la maison paternelle, ta fille, pour qui les flambeaux de l’hymen n’ont point encore été allumés.

Plût au ciel que nous pussions nous élever dans les airs, comme on voit les oiseaux de Libye[27] fuir la saison des frimas, et, dociles à la voix de leur chef, s’assembler par nombreux bataillons, lorsqu’il prend son vol vers les champs où règnent la chaleur et la fertilité. Volez, oiseaux légers, au coup long et flexible ; volez, émules des nuages, dirigez votre course rapide vers les Pléïades et le nocturne Orion ; arrêtez-vous aux bords de l’Eurotas, et portez-y la nouvelle que Ménélas, vainqueur de la ville de Dardanus, retourne dans sa patrie.

Venez, illustres fils de Tyndare, fendez l’air sur un char traîné par des coursiers fougueux, traversez les tourbillons des astres brillants ; sauveurs d’Hélène, faites souffler du haut des cieux, sur les flots écumants de la mer orageuse, un vent doux et favorable, envoyé par Jupiter. Repoussez loin de votre sœur le soupçon déshonorant d’un hymen barbare ; bruit injurieux suscité contre elle par les querelles de l’Ida, quoiqu’elle n’ait jamais vu les murs de Troie, bâtis par Apollon.


Un Messager.

Ô roi, je te trouve à propos dans ton palais, car j’ai de nouveaux malheurs à t’annoncer.


Théoclymène.

Qu’y a-t-il donc ?


Le Messager.

Cherche une autre épouse ; Hélène est partie de ce pays.


Théoclymène.

S’est-elle enlevée dans les airs, ou est-elle partie à pied ?


Le Messager.

Ménélas l’a enlevée par mer, lui qui était venu annoncer lui-même sa propre mort.


Théoclymène.

Étrange nouvelle ! mais sur quel vaisseau a-t-il pu l’emmener ? ce que tu dis là est incroyable.


Le Messager.

Sur le vaisseau que tu as donné toi-même à l’étranger, et avec tes matelots, pour te dire la chose en quelques mots.


Théoclymène.

Comment ? explique-toi ; je ne puis comprendre qu’un seul homme ait pu se rendre maître d’un si nombreux équipage, dont tu faisais partie.


Le Messager.

Lorsque, au sortir du palais, la fille de Jupiter s’est avancée vers la mer avec une démarche modeste, dans une dissimulation profonde, elle pleurait la mort de son époux, qui était près d’elle et plein de vie. Arrivés dans le port, nous avons choisi la meilleure galère sidonienne à cinquante rames, pour la mettre en mer ; chacun s’est aussitôt mis à l’œuvre : l’un dresse le mât, l’autre dispose les rames ; on adapte les voiles, et le gouvernail tourne sur son pivot, Pendant que nous étions ainsi occupés, des Grecs, qui observaient nos mouvements, s’approchent du rivage ; c’étaient les compagnons de Ménélas, couverts des lambeaux du naufrage, beaux de visage, mais d’un aspect repoussant. Aussitôt qu’il les aperçoit, le fils d’Atrée leur adresse la parole avec une feinte tristesse : « Ô Grecs infortunés, comment et sur quel vaisseau avez-vous fait naufrage ? Ne voulez-vous pas vous joindre à nous, pour faire les funérailles du fils d’Atrée, auquel la fille de Tyndare vient rendre les derniers devoirs ? » Les Grecs, versant des larmes simulées, entrent dans le vaisseau, apportant à Ménélas des offrandes destinées à être jetées dans la mer. Cela nous semblait suspect, et nous nous étonnions entre nous de ce grand nombre ; cependant nous gardions le silence pour obéir à tes ordres. Car, en donnant à l’étranger le commandement du vaisseau, tu as tout perdu. Nous avions fait entrer tout le reste sans difficulté sur le navire ; le taureau seul refusait de marcher, il mugissait, plein de fureur, roulant autour de lui ses yeux enflammés, et recourbant son dos nerveux, il nous menaçait de ses cornes ; personne n’osait l’approcher. L’époux d’Hélène appelle ses guerriers : « Compagnons, vous qui avez ruiné la ville de Troie, saisissez par le corps cet animal furieux ; portez-le sur vos épaules robustes, à la manière des Grecs, et jetez-le à la proue ; en même temps mon épée immolera cette victime en l’honneur du mort. » La troupe obéissante enlève le taureau, et le transporte sur le navire. En même temps Ménélas s’approche du cheval, le flatte, le caresse au poitrail, et le fait entrer sans effort. Le vaisseau étant donc chargé et prêt à partir, Hélène monte à l’échelle, de son pied délicat, et s’assied au milieu des bancs des rameurs. Ménélas, le prétendu mort, était à côté d’elle ; les autres Grecs se rangent à droite et à gauche ; chacun d’eux veille sur un de nous, ils avaient des poignards cachés sous leurs vêtements. Le chef de nos rameurs entonne un chant nautique, et la mer retentit de nos voix réunies qui le répètent. Quand nous fûmes à une certaine distance du rivage, sans en être trop éloignés, le pilote s’adressant à Ménélas : « Étranger, lui dit-il, faut-il avancer plus loin ? car c’est moi que regarde le soin de diriger le vaisseau. » — « C’est assez, répond le Grec ; et saisissant son épée, il s’avance vers la proue, et se dispose à immoler le taureau ; mais, sans faire mention du mort, il adresse aux dieux cette prière : « Neptune, dieu des mers, et vous, chastes filles de Nérée, veillez sur mes jours, et portez-moi sain et sauf au port de Nauplie avec mon épouse. » Le sang jaillit dans l’onde, avec un présage heureux pour l’étranger. Un des nôtres dit alors : « Ceci est une trahison ; retournons au port. Commande la manœuvre ; et toi, tourne le gouvernail. » Cependant le fils d’Atrée, après avoir immolé le taureau, crie à ses compagnons : « Héros, la fleur des guerriers de la Grèce, que tardez-vous à égorger, à massacrer les Barbares, et à les précipiter dans les flots ? » Notre chef à son tour nous adresse ces paroles : « Armons-nous des débris du navire ; que l’un saisisse les rames, un autre les bancs, et brisons la tête à ces perfides étrangers. » Aussitôt tous sont sur pied ; les uns étaient armés de rames, les autres d’épées. Le vaisseau ruisselle de sang. Hélène, du haut de la poupe, les encourage. « Souvenez-vous de la gloire conquise à Troie ; que ces Barbares apprennent à vous connaître. » Ceux qu’une ardeur impétueuse fait courir au-devant du fer portent aussitôt la peine de leur audace ; les autres ne tardent pas à les suivre, et le navire est jonché de morts. Ménélas, les armes à la main, observe où ses compagnons faiblissent, et accourt les raffermir ; il précipite les nôtres dans les flots, il dégarnit le vaisseau de tes rameurs. Alors leur roi marche au gouvernail, et fait diriger vers la Grèce. Aussitôt on déploie les voiles ; un vent favorable s’élève, et le vaisseau s’éloigne du rivage. Pour échapper à la mort, je me suis jeté dans les flots du côté de l’ancre ; déjà mes forces épuisées commençaient à défaillir, lorsqu’une main secourable m’a tendu un câble et m’a ramené sur le rivage, pour t’apporter cette nouvelle. Rien n’est plus utile aux mortels qu’une sage défiance.



Le Chœur.

Ô roi, je n’aurais jamais pensé que Ménélas tromperait tes yeux et les nôtres, comme il les a trompés.


Théoclymène.

Ah ! malheureux jouet des artifices d’une femme ! Mon hymen est bien loin. Si du moins en poursuivant le vaisseau on pouvait le reprendre, j’aurais bientôt ces étrangers en mon pouvoir. Mais je me vengerai sur ma sœur qui m’a trahi, et qui, voyant Ménélas dans ce palais, ne me l’a pas fait connaître. Ses oracles imposteurs n’abuseront plus désormais aucun mortel.


Le Chœur.

Où cours-tu, ô mon maître ? quel meurtre vas-tu commettre ?


Théoclymène.

Je vais où la justice m’appelle : retirez-vous de mon passage.


Le Chœur.

Non, je m’attacherai à tes vêtements ; tu cours à un grand crime.


Théoclymène.

Esclave, prétends-tu commander à ton maître ?


Le Chœur.

C’est par dévouement.


Théoclymène.

Non pour moi. Si tu ne me laisses


Le Chœur.

Je ne te lâcherai pas.


Théoclymène.

Tuer une sœur perfide,


Le Chœur.

Dis plutôt vertueuse.


Théoclymène.

Qui m’a trahi,


Le Chœur.

Noble trahison, qui reste fidèle à la justice.


Théoclymène.

Qui livre mon épouse à un autre.


Le Chœur.

Pour la rendre à celui qui a plus de droits sur elle.


Théoclymène.

Quel mortel a des droits sur ce qui m’appartient ?


Le Chœur.

Celui qui la reçut des mains de son père.


Théoclymène.

La fortune me l’a donnée.


Le Chœur.

Et le destin te l’a ravie.


Théoclymène.

Il ne t’appartient pas de juger de mes droits.


Le Chœur.

Si, quand je fais parler la raison.


Théoclymène.

C’est donc à moi d’obéir, et non de commander ?


Le Chœur.

Tu as le droit de faire le bien, mais non ce qui est injuste.


Théoclymène.

Tu as l’air de souhaiter la mort.


Le Chœur.

Tue-moi, mais tu ne tueras pas ta sœur, je n’y consentirais pas. Il est glorieux à des esclaves généreux de mourir pour leurs maîtres[28].


Les Dioscures[29].

Théoclymène, roi de ce pays, calme la colère qui t’égare. Entends la voix des Dioscures, fils de Léda et frères d’Hélène, qui a fui de ton palais. Tu te courrouces contre un hymen que le destin ne t’a pas réservé. La vierge, fille d’une Néréide, ta sœur Théonoé, ne t’a fait aucun tort ; elle a respecté les dieux et la justice, elle a obéi aux ordres de ton père. Il fallait que la fille de Tyndare habitât ton palais jusqu’à ce jour : maintenant que Troie est renversée, et que le nom d’Hélène a servi la colère des dieux, elle ne peut plus rester sous le joug de ton hymen, elle doit retourner dans sa patrie et vivre avec son époux. Garde-toi d’armer ton bras contre ta sœur vertueuse ; sache que sa conduite a été dictée par la sagesse. Depuis longtemps nous aurions délivré notre sœur, puisque Jupiter nous a mis au rang des dieux ; mais il nous a fait inférieurs au Destin et aux dieux, à qui il a plu que cela fût ainsi. Voilà, Théoclymène, ce que j’avais à te dire.

Et toi, ma sœur, traverse les mers avec ton époux : les vents vous seront favorables. Comme deux divinités tutélaires, du haut des cieux tes deux frères sur leurs coursiers t’accompagneront jusqu’au rivage de ta patrie. Et lorsque tu termineras ta vie, tu seras au nombre des divinités ; on t’offrira des sacrifices ainsi qu’aux Dioscures, et tu partageras avec nous les offrandes des mortels : telle est la volonté de Jupiter. Le lieu où le fils de Maïa se reposa avec toi, en t’enlevant de Sparte, lorsqu’il descendit des demeures célestes pour dérober ton corps à l’amour de Pâris, cette île, qui s’étend comme un rempart le long des côtes de l’Attique, prendra désormais le nom d’Hélène[30] ; parce que c’est dans cette retraite que le dieu te cacha, après t’avoir enlevée du palais de ton époux. Ménélas, qui erra tant d’années sur les mers, habitera les îles Fortunées ; tel est l’arrêt du destin. Les dieux aiment les cœurs généreux : les peines sont réservées au vulgaire lâche et timide.


Théoclymène.

Fils de Jupiter et de Léda, je cède à votre voix, je renonce à ma vengeance contre ma sœur, je ne lui donnerai pas la mort. Qu’Hélène retourne dans sa patrie, puisque les dieux le veulent ainsi. Sachez-le, cette sœur, issue du même sang que vous, est un modèle de vertu et de pureté. Adieu ; soyez fiers des nobles sentiments d’Hélène, ils ne se rencontrent pas chez beaucoup de femmes.


Le Chœur.

Les destinées se manifestent sous bien des formes différentes ; les dieux accomplissent beaucoup de choses contre notre attente, et celles que nous attendions n’arrivent pas ; mais dieu fraie la voie aux événements imprévus. Ce qui vient de se passer en est une preuve éclatante[31].


FIN D’HÉLÈNE



  1. Diodore de Sicile (I, 38) attribue cette opinion sur la cause des crues du Nil à Anaxagoras, dont Euripide fut le disciple. Voyez valckenaër, Diatribe.
  2. Voyez les Troyennes, vers 882 ; et Andromaque, vers 402.
  3. Hélène, après sa première exclamation, craint de se trahir, et ajoute les mots qui suivent.
  4. Ambiguam tellure nova Salamina futuram.
    Horace, I, Ode 7.
  5. On plaçait souvent des figures de sirènes sur les monuments funèbres ; peut-être le tombeau de protée en était-il orné.
  6. Jules Pollux, I, 49 : « La teinture de pourpre aime le soleil, la lumière ranime son éclat, et rend ses reflets plus vifs et plus brillants. »
  7. Il est bien connu maintenant que l’on peignait aussi les statues. Voy. Platon, Rép., l. iv ; Pausanias, vii, 26 ; Virgile, Æneid., i, 493 ; xii, 67 ; Pline, Hist. nat., xxxv, 10.
  8. On voit que le poète prépare la reconnaissance.
  9. Calisto fut changée en ourse, et non pas en lionne, selon les traditions mythologiques ; sa métamorphose est racontée par Ovide, Métamorph., iii.
  10. On se rappelle les plaisanteries d’Aristophane contre les héros couverts de haillons qu’Euripide met souvent en scène. Voyez les Acharniens, 441.
  11. Voyez une note sur le vers 391 d’Iphigénie en Tauride, p. 97.
  12. On voit ici un de ces cas rares dans les tragédies grecques, où le Chœur a quitté la scène. Hélène, au vers 330, a dit au Chœur : « Entrez avec moi dans le palals, » et il répond : « Je t’obéis avec. joie. » Il a donc quitté le théâtre avant l’arrivée de Ménélas.

    Sur le culte de Protée en Égypte. Voyez Hérodote, II, 412.

  13. Le grec dit : « c’est un dieu. » Expression semblable à celle de Pline, Hist. nat., II, 7 : « Deus est mortali juvare mortalem. » Ovide, Métamorphoses, iv, 443 :

    Mihi numinis instar
    Germanam vidisse dabis
    .

  14. Ce sont les côtes occidentales du nord de l’Afrique, où Persée attaqua les Gorgones, et trancha la tête à Méduse, leur reine. Ovide, Mét., l. iv ; Diodore de Sicile, l. iv ; Hérodote, ii, 15.
  15. Térence, Phormio, iv, 5, 14 :
    Mulier mulieri magis congruum.
  16. On a observé que les fils de Thésée ne moururent point au siège de Troie ; de là plusieurs éditeurs ont proposé de substituer ici le fils de Nestor.
  17. Les prêtres égyptiens, au rapport de Plutarque (sur Isis et Osiris), prenaient soin de purifier l’air qu’ils respiraient ; le matin ils le faisaient parfumer avec de la poix-résine, et au milieu du jour avec de la myrrhe.
  18. Le texte de ce passage paraît très-altéré. J’ai suivi les indications de M. Boissonade.
  19. Ce chœur finit par trois vers dont le texte corrompu n’offre aucun sens plausible. Dans cette dernière antistrophe, le Chœur s’adresse à Hélène. Cybèle et Cérès sont ici confondues, ce qui n’est pas sans exemple dans la mythologie grecque. Voyez Phurnutus et Dutheil, Recherches sur les Thesmophories. Musgrave conjecture que cette pièce fut représentée dans le temps où les fêtes de Cybèle furent transportées à Athènes. Phidias, contemporain d’Euripide, était l’auteur de la statue de Cybèle qui fut placée dans le Métroüm.
  20. Ceci s’adresse à Théoclymène.
  21. Galénée, divinité de l’invention d’Euripide : son nom signifie le calme de la mer. Il est accompagné en grec de l’épithète que les poëtes donnent souvent aux dieux marins, glauca, verdâtre ou azurée.
  22. Grec : « de la demeure de Persée. » Mycène avait été fondée par Persée.
  23. Ici le Chœur s’adresse à Hélène.
  24. L’Eurotas.
  25. Les Leucippides étaient Phœbé et Ilaïre, filles de Leucippe. Properce, i, 2 :

    Non sic Leucippis succendit Castora Phœbe,
    Pollucem cultu non Ilaïra soror.

    Sur leurs prêtresses, voyez Pausanias, Laconic.

  26. Sur Hyacinthe, voyez Ovide, Métam., x, 217 seqq.
  27. Les grues.
  28. On se rappelle que le Chœur est composé de Grecques captives.
  29. Castor et Pollux.
  30. Sur l’Île d’Hélène, située sur le cap Sunium, voyez Strabon, ix, 1, et Pausanias, Attic.
  31. Cette conclusion se retrouve dans Médée, Alceste, Andromaque et les Bacchantes.