Guillaume d’Orange, le marquis au court nez/La Bataille d’Aleschant


Anonyme
Traduction par W. J. A. Jonckbloet.
P. N. Van Kampen (p. 237-297).

VI.

LA BATAILLE D’ALESCHANT.

I.


La Bataille.


En ce jour de douleur et d’anxiété extrême, lorsque la terrible bataille fut livrée en Aleschant, le comte Guillaume eut à supporter bien des fatigues. Bertrand y frappa de beaux coups, ainsi que Gaudin-le-brun, Guichart, Guinemant, Girard de Blaives, Gautier de Toulouse, Hunaut de Saintes et Hugue de Melan. Mais Vivian fit mieux que tous les autres. Son écu et son heaume étaient troués, sa cotte de maille, déchirée en trente endroits, traînait à terre ; il avait sept grandes blessures mortelles.

Bien des Turcs et des Persans sont tombés sous ses coups, mais sans aucune chance de victoire, puisqu’ils descendent toujours en plus grand nombre de leurs vaisseaux. L’Archant était couvert d’écus et d’armes, le sang l’inondait à grands flots, le tumulte et le vacarme des combattants était effrayant.

Le comte Guillaume galope tout couvert de sang et de sueur au milieu du carnage, à la recherche de Vivian ; à chaque Sarrasin qu’il trouve en son chemin il fend la tête. Mais les ennemis arrivent par masses toujours plus nombreuses ; bientôt ils couvrent tout l’Aleschant. La terre tremble sous leurs pas. Desramé est à leur tête avec son neveu Tacon ; ils animent leurs guerriers en criant :

— Ils mourront tous. Aujourd’hui Guillaume perdra son bien et son honneur ; pas un seul de ses hommes ne sortira vivant d’ici.

À ces mots leur acharnement redouble ; les lances volent en éclats, les écus tombent en pièces, les hauberts sont coupés et démaillés. Que de têtes, de pieds, de bras coupés ! Que de morts entassés les uns sur les autres ! Ils étaient couchés par terre par milliers. Et le bruit s’entendit à cinq lieues à la ronde.

Vivian était au milieu du champ de bataille, ses boyaux sortent par ses plaies ; il les fait rentrer aussi bien qu’il peut, et s’entoure les reins de la banderolle de sa lance qu’il serre avec force. Puis se redressant sur son cheval, il se jette de nouveau dans la mêlée. Les ennemis sentent le poids de son épée d’acier ; il met en fuite les plus hardis et les poursuit jusqu’au rivage. Mais voilà que s’avancent vers lui les escadrons du roi Gorant, gens de hideuse apparence, armés de pesantes masses d’armes, dont les bouts étaient garnis de fer. Ils sont dix mille et leurs cris rauques font reculer les vagues de la mer.

Lorsque Vivian vit cette troupe de si laide apparence, et qu’il entendit ce bruit formidable, il n’est pas étonnant qu’il s’en émût. Il revint sur ses pas ; mais il n’avait pas fait eu fuyant deux pas, quand, arrêté par la rivière, il se rappela le serment qu’il venait de violer.

Il retint son cheval, et se frappant la poitrine, il s’accusa devant Dieu d’avoir fui.

— C’est pour la première fois en toute ma vie que je tourne le dos à l’ennemi. Meâ culpâ ! Les païens me paieront cette seule faute.

Il fait face à ses adversaires, et les attaque avec fureur. De leur côté ils lui font sentir la pesanteur de leurs masses ferrées ; le sang lui sort de toutes parts de son haubert, et sous son heaume sa cervelle n’est pas en sûreté. Mais Dieu ne voulut pas qu’il mourût, avant d’avoir rencontré le comte Guillaume qui devait l’ensevelir.

De son côté Bertrand avait déjà soutenu maint choc, lorsqu’il vit venir à lui cette nuée de nouveaux combattants tout noirs, qui lui semblaient cornus, comme une légion de diables. Il n’osa les attendre, et lui aussi allait fuir. Il remarqua au milieu d’eux Vivian, frappant à droite et à gauche, et criant :

— Monjoie ! Oncle Guillaume, venez à mon secours ! Ah ! Bertrand, quel mortel embarras ! Guibor, vous ne me reverrez pas vivant, il n’y a pas moyen d’échapper à la mort.

En entendant ce cri, Bertrand sentit tout son sang bouillir dans ses veines, et il répondit en homme de cœur :

— Vivian, je serais un lâche, si je n’allais vous aider de ma bonne épée. Je veux au moins mourir, si je ne puis vous sauver.

Sur ce, il éperonne son destrier et se jette sur les païens. Il frappe de manière à rappeler les hauts faits de Roland et d’Olivier. Il parvient jusqu’à Vivian. Il le voit tout couvert de sang, et l’embrassant avec douleur, lui dit :

— Pour l’amour de Dieu, mon cousin, retirez-vous à l’écart et allez-vous coucher sur le bord de cet étang ; le sang ne cesse de couler de vos larges blessures. Moi je resterai, pour couvrir votre retraite.

Vivian le reconnaît à la voix, mais il lui est impossible de redresser la tête. Il se pâme sur le cou de son cheval, et sans les étriers il serait tombé à terre.

En ce moment le roi Haucebier s’avança vers eux à la tête d’une forte troupe.

— Dieu ! fit Bertrand en l’apercevant, Dieu tout-puissant, secours-moi ! Vivian, je ne pourrai empêcher ta mort et je ne pourrai pas me garantir moi-même.

À ces mots Vivian répondit en frémissant :

— Nous n’avons pas de temps à perdre ; frappons-les tant que nous sommes vivants. Moi je ne survivrai pas à ce jour ; mais vous, tâchez de vous sauver. Il ne me reste qu’à mourir ; mais en attendant, attaquons les Sarrasins.

Ils se remirent à frapper ; et ils coupèrent tant de bras et de têtes, brisèrent tant de crânes, que les païens n’osèrent pas se battre corps à corps. De loin ils leur lancent des javelots. Ils tuent le cheval de Bertrand sous lui, et plus de cinquante coururent pour le saisir. Mais Vivian le tira de leurs mains ; il les repoussa en arrière et saisissant un bon cheval, dont il avait culbuté le cavalier, il le présenta à Bertrand, en lui disant :

— Tâchez de vous sauver. Vous voyez tout le pays couvert de Sarrasins ; si à chaque coup nous en faisions mourir cent, il nous faudrait un mois avant de les tuer tous. Que Dieu les maudisse ! Hélas ! pourquoi ne vois-je pas venir mon oncle, que les Sarrasins n’ont jamais aimé ! S’il est tué, nous n’avons qu’à mourir, puisqu’alors il n’y a personne qui puisse nous dégager, sauf Dieu le tout-puissant.

Quand Bertrand l’entendit, il soupira et ne put retenir ses larmes.

— Je ne vous laisserai pas ici, cousin Vivian, lui dit-il ; si je prends la fuite, que la honte me suive partout.

— Vous ne l’aurez pas méritée, dit Vivian. Allez chercher mon oncle au milieu du carnage où il combat, et suppliez-le de venir me secourir.

— Je n’en ferai rien, dit le vaillant Bertrand ; aussi longtemps que mon poing peut tenir une épée, je vous soutiendrai contre ces mécréants.

Alors tous les deux ils se mettent à frapper de plus belle sur l’ennemi. Bientôt voici quatre comtes de leurs amis et parents, arrivant au galop en criant leurs devises ; c’étaient le preux Guichart, Gaudin-le-brun, Hugue de Melant, et Girard de Commarchis. Le combat devint plus acharné. Tous ces comtes qui venaient à leur aide, faisaient des prouesses ; mais Vivian était le plus hardi de tous.

Au devant de sa troupe il reconnut l’émir qui lui avait fait la blessure la plus dangereuse ; aussitôt il lui passa sa lance à travers le corps et le jeta mort de cheval. Un cri d’admiration s’éleva du côté des Français, pendant que les Arabes se disaient :

— Nous avons du malheur, puisque les diables ont soutenu celui-ci, qui aurait dû être mort dès avant midi. Les enfants d’Aymeric nous ont fait bien du mal. Guillaume a deshonoré le roi Thibaut en lui prenant sa femme, dame Orable, et en le chassant de son royaume ; si ces gloutons s’échappent de nos mains, c’est que Mahomet nous délaisse. Nous les avons laissés s’enorgueillir trop longtemps ; mais avant que le soleil se soit couché, il faudra bien que Guillaume s’avoue vaincu et sans valeur.

— Vous en avez menti, leur cria Bertrand ; et le combat reprit avec une fureur nouvelle.

Encore une fois les Sarrasins furent repoussés, mais Aarofle vint à leur secours avec dix mille hommes de son pays. Les fuyards retournent avec lui au combat. Aarofle, une large hache à la main, vint droit à Guichart, et lui porta un tel coup, qu’il lui coupa en deux son bouclier et son cheval. La hache descendit jusqu’à terre et y pénétra une aune. Guichart tomba à terre et sa monture à côté de lui. Aarofle, qui était grand et merveilleusement fort, saisit Guichart par un pan de son haubert, et le soulevant aussi facilement qu’une branche de sureau, il le coucha sur le cou de son cheval et lui prit son épée.

Guichart cria :

— Cousin Bertrand, où es-tu ? Oncle Guillaume, vous ne me reverrez plus.

Bertrand en éprouva une vive douleur ; lui et ses cousins vinrent en aide à leur parent. Trois d’entr’eux frappent le païen sur son écu et sur son heaume, mais son armure résiste à leurs coups. Les trois autres tuent une cinquantaine de mécréants, mais cela ne leur sert à rien, puisqu’ils ne parviennent pas à délivrer Guichart, à cause du nombre des ennemis. Au contraire ils furent tous faits prisonniers. Le seul Vivian, quoique blessé de nouveau, resta libre.

— Hélas ! s’écria-t-il, Bertrand, mon cousin, voilà que ces damnés gloutons vous emmènent ainsi que Girard et le jeune Guichart ! Guillaume perdra aujourd’hui tout son lignage. Mon Dieu ! pourquoi dois-je survivre à tant de malheurs, lorsque j’ai quinze blessures, dont la moindre suffirait pour tuer un cheval ? Mais par l’apôtre saint Jacques ! les gloutons ne s’en iront pas sans sentir ma bonne épée.

Il fit une prière fervente, et après cela il se sentit le courage d’un lion. L’épée haute, il se mit à courir après les païens et atteignit un jeune homme, neveu d’Aarofle, qu’il pourfendit jusqu’au menton, sans que son armure lui fût d’aucun secours. Il tomba mort, ainsi que bientôt après son frère Clarion et plusieurs autres. Les coups que porta Vivian le firent redouter plus que tigre ou lion. Il en tua tant que ce fut merveille ; mais à quoi cela sert-il ? Il y en a tant.

Voici Haucebier qui vient à lui, le plus redoutable païen de toute l’Espagne, dont la renommée remplissait tout l’Orient. Voulez-vous savoir comment il était fait ? Le haut du corps était de la longueur d’une demi-lance ; une toise était la mesure de sa taille. Il avait les épaules carrées, les bras gros et les poings larges ; entre ses deux yeux il y avait l’espace d’un demi-pied. Il avait une grosse tête fort chevelue, avec des yeux rouges comme des charbons ardents. Il était plus fort que quatorze Esclavons, et aurait soulevé une charretée de plomb. Il dit aux siens :

— Laissez ce glouton ; il est tout épuisé, et si je ne craignais pas que Mahomet me le reprochât, je l’aurais bientôt tué à coups de bâton.

Il avait à la main un tronçon de lance qu’il lança contre le chevalier avec tant de force qu’il traversa son haubert et la cotte rembourrée qu’il portait dessous et lui entra dans le corps. Vivian tomba à terre, et Haucebier s’écria :

— Celui-là nous laissera en paix. Allons chercher Guillaume en Aleschant ; nous l’emmènerons prisonnier à nos vaisseaux et nous le donnerons à Thibaut, pour qu’il s’en venge à plaisir.

Ils s’en allèrent au galop, laissant Vivian couché sur le sable.




II.


Guillaume et son coursier.


Lorsqu’il reprit connaissance, il se leva, et voyant près de lui un cheval gascon, il le saisit et monta à grand’peine en selle. Il parvint jusqu’à un étang dans un endroit ombragé par un bel arbre. Là ses forces l’abandonnèrent de nouveau ; il devint tout pâle et un nuage descendit sur ses yeux, car son sang coulait toujours ; il en était tout couvert. Il descendit de cheval et se mit en devoir d’implorer Dieu de lui pardonner ses péchés et de protéger son oncle Guillaume. Celui-ci cependant soutenait toujours un combat acharné contre les païens, dont il tue une grande quantité sans se fatiguer. Mais plus il en frappe, plus il y en a. Et des dix mille guerriers qu’il a conduit au combat, il ne lui en reste que quatorze ; et encore sont-ils affaiblis par leurs blessures.

— Au nom de Dieu, seigneurs, leur dit-il, frappons tant que la vie nous durera. Une voix intérieure me dit que nous ne sortirons pas vivants d’ici. Déjà nos meilleurs chevaliers ont succombé, car je n’entends plus le cri de guerre des Français. Bertrand est mort, et avec lui j’ai perdu la fleur de mon lignage. Je vois bien que cette bataille me portera malheur. Mais par le saint Sauveur ! tant que je vivrai, les païens sentiront mon bras. Je ne ferai pas honte à mes ancêtres et les jongleurs ne chanteront pas de moi une mauvaise chanson. On ne dira pas que j’ai cédé un pouce de terrain tant que j’ai été en vie.

Le comte Guillaume et les siens firent tant qu’ils mirent en déroute un escadron de Turcs. Alors ils pensèrent à se mettre en sûreté et prirent le chemin d’Orange. Mais un grand corps de troupes ennemies leur barra le chemin, le roi Bafumet en tête.

— Sainte Vierge, dit Guillaume, je vois bien que nos moments sont comptés. Guibor, douce sœur, nos amours finiront aujourd’hui ! Mais avant de mourir je me défendrai de manière à ce qu’on ne puisse jamais dire que j’ai été lâche.

À ces mots il embrassa fortement son écu, et brandissant une lance qu’il avait arrachée des mains d’un païen, il dit à ses hommes :

— La couardise ne ferait pas notre affaire. Vous voyez la route obstruée de païens ; nous n’y passerons pas sans un rude combat ; mais si nous surmontons cet obstacle, nous sommes sauvés. Recommandons-nous au fils de la Vierge : je suis bien décidé à me frayer un chemin avec mon épée.

Il brandit sa lance et tous ses hommes crièrent : „Monjoie ! ” Les coups d’épée se succédèrent sans interruption, et bientôt la terre fût rouge de sang. Mais les païens maudits sont en trop grand nombre.

Le premier ennemi qui sentit l’épieu de Guillaume fut le roi d’Urgalie. Son écu et son haubert ne lui servirent pas à grand’chose ; il mourut du coup, sans jeter un seul cri. Ensuite tirant l’épée à la poignée dorée — c’était Joyeuse, qui lui avait déjà rendu maint bon service, — le comte en fendit la tête au premier Turc qui se présenta et fit mordre la poussière à plusieurs autres. Guidé par sa colère il les malmène tant que les païens ne purent s’abstenir de dire :

— C’est un vrai diable, l’enragé qui nous mène si durement ; celui qui ose l’attendre tombera sous ses coups.

Ils se mettent à fuir et laissent la place vide.

Lorsque le comte regarda autour de lui, il était seul ; tous les siens étaient morts. Il n’y a que Dieu, le fils de la Vierge, qui puisse lui venir en aide.

Il se tourna du côté d’Orange dans l’espoir de se sauver ; mais une nouvelle troupe, fraîchement débarquée, s’avance vers lui ; parmi les chefs se trouve Aheuré, le fils de Thibaut.

— Ô mon Dieu, dit Guillaume, toi qui te laissas crucifier pour nous sauver, peux-tu permettre que les diables en rassemblent tant ! Toute la terre semble submergée de païens ; il n’y a pas une colline qui n’en soit couverte, et toute la plaine disparaît sous leurs bataillons. Malédiction sur les mères qui les ont mis au monde et malheur aux pères qui les ont engendrés ! Seigneur Dieu ! ayez pitié de moi, car jamais Guibor ne me reverra.

Puis s’adressant à son cheval, il lui dit :

— Tu es exténué de fatigue ; si tu t’étais reposé depuis quatre jours, je n’hésiterais pas à me rejeter dans la mêlée, pour me venger de mes ennemis qui m’ont fait tant de blessures. Mais je sais bien qu’en ce moment tu ne peux pas m’y aider. Et de par Dieu ! je ne puis te blâmer, car pendant tout ce jour tu m’as bien servi, et les instants n’ont pas été nombreux que tu n’étais pas au galop et pressé par mes éperons. Je te remercie des services que tu m’as rendus. Si je réussissais à gagner Orange, pendant vingt jours au moins tu ne porterais la selle, et tu ne mangerais que de l’orge passée plusieurs fois au crible ; tu aurais pour fourrage le foin le plus exquis, et tu ne boirais que dans un vase doré. Quatre fois par jour tu serais soigné et couvert d’un drap précieux. Si tu dois mourir en Espagne, tué par les païens, Dieu sait que j’en éprouverai une grande douleur.

Baucent entendant ces paroles, fronça les narines ; il comprit, comme s’il eût été doué d’entendement humain. Il secoue la tête et frappe du pied ; il reprend haleine et recouvre ses forces ; le cœur lui revient et il est tout à fait remis. Il se met à hennir, comme s’il sortait fraîchement de l’écurie et qu’il vînt d’être ferré.

Lorsque Guillaume s’en aperçut, il fut plus content qu’il ne l’eût été pour quatorze cités qu’on lui eût données. Aussitôt il s’élança dans la direction d’Orange. Mais une troupe nombreuse se met à sa poursuite et lui coupe le chemin. Le comte est obligé de retourner du côté de l’Archant, poursuivi par l’ennemi poussant de grands cris.

— Mon Dieu ! soupira le comte, toi qui naquis de la Vierge et te laissas crucifier, toi qui brisas les portes de l’enfer et en délivras ceux que tu destinais aux joies du paradis, viens en aide à ton vassal ! Laisse-moi revoir la fidèle Guibor, l’empereur Louis et tous les miens, et je te jure, qu’une fois sauvé, avant le jour de Noël, j’aurai livré à cette race maudite une bataille plus formidable que celle de Roncevaux.

Il reprend le chemin du champ de bataille. Pas d’issue ! D’un côté l’ennemi, de l’autre la mer. Mais il aime mieux mourir de la main des Sarrasins d’Espagne, que d’être englouti par les vagues. Quand il voit l’ennemi s’approcher, il dit :

— Par la foi que j’ai jurée à ma bien-aimée Guibor, je préfère mourir que de ne pas frapper un dernier coup.

En avant des autres galopait Tolomas sur son bon cheval Machepère.

— Tu ne te sauveras pas, Guillaume, cria-t-il : tu mourras de ma lance.

Mais le comte se plaça de manière que son adversaire fût ébloui par le soleil, et l’attaquant avec impétuosité, il lui porta un tel coup que son armure ne le défendit pas plus qu’une feuille d’olivier ; il l’abattit et voulut se rendre maître de son cheval. Mais il en fut empêché par les nombreux ennemis, qui le lui arrachèrent des mains. Guillaume piqua des deux et les Sarrasins coururent après lui par la plaine sablonneuse. Les tourbillons de poussière soulevés par les chevaux le leur firent perdre de vue.

Le comte Guillaume avait un courage à toute épreuve, mais la sagesse lui conseillait de fuir. Selon lui, ce n’est pas une action honteuse que de se mettre à couvert ; un combat inégal a causé la mort de maint homme.

— Bien fou celui qui voit qu’il ne peut avoir le dessus et qui sent ses forces s’en aller, s’il reste pour recueillir cent coups contre un qu’il donne.

Ainsi pensait-il, et tout le monde sait qu’il a fait ses preuves. Jamais homme qui vive n’aurait pu soutenir les combats que le brave comte a livrés. Que de peines s’est-il données pour le service de Dieu et l’honneur de la religion chrétienne ! Il ne laissa pas un seul jour les païens en paix, et quand il en tenait un, il ne le faisait pas languir, mais le tuait de suite, sans jamais donner quartier. Aussi les Sarrasins ne l’aimaient-ils pas. Mais Dieu le protégeait, et à sa mort les anges porteront son âme en paradis.

Il s’éloigna toujours, et monta sur une hauteur, d’où il put voir que tout le pays était couvert de Sarrasins, et qu’il n’y avait pas d’issue où il n’eût été arrêté par mille cavaliers.

— Mon Dieu, fit le comte, jamais de ma vie je n’en vis tant ensemble. Que Dieu et la sainte Vierge prennent pitié de moi !

Il descend de son cheval baigné de sueur et lui frotte les flancs. Puis s’adressant à lui avec tendresse, il dit :

— Baucent, comment iras-tu plus loin ? Il n’est pas étonnant que tu sois à bout de forces après tant de fatigues. Si je te perds, je suis perdu moi-même.

Baucent entendit ces paroles et les comprit : il dressa l’oreille, fronça ses narines et secoua la tête, pour prouver à son maître qu’il avait repris toutes ses forces. Aussitôt le noble guerrier se remit en selle et descendit de la hauteur en marchant lentement vers l’Archant.

Il était dans un piteux état. Les lacets de son heaume étaient rompus ; il les renoua. Son écu était troué en trente endroits, son haubert, jadis si luisant, souillé et déchiré. Il avait au moins quinze blessures et le sang suintait à travers les anneaux de sa cotte de maille. Son heaume était tout bossué et cassé, son épée ébrêchée et souillée de sang. Ses poings et ses bras étaient tout ensanglantés ; tout en lui annonçait qu’il sortait d’un combat acharné.




III.


La mort de Vivian.


Un brouillard épais descendit sur la terre et le vent déchaîné souleva des tourbillons de poussière qui cachèrent Guillaume aux yeux des Sarrasins. Il s’avança toujours dans l’Archant parmi des monceaux de cadavres d’ennemis. Tout à coup il lui sembla voir à terre l’écu de Vivian ; effectivement il le reconnut à sa grande douleur. Et regardant à droite, il aperçut Vivian lui-même, gisant à terre sous un arbre touffu à côté d’une flaque d’eau ; il était criblé de blessures mortelles, et ses mains blanches étaient croisées sur sa poitrine.

À cette vue une sueur froide inonda le comte ; il donna un furieux coup d’éperon à sa monture et se fraya un chemin parmi les morts. Arrivé près du jeune homme, la douleur l’empêcha de proférer une seule parole.

Il le vit pâle et défait, le corps et la figure inondés de sang et une partie de sa cervelle répandue sur ses yeux. Son épée était à côté de lui. Il avait la tête tournée vers l’Orient, et de temps en temps de sa main droite il frappait sa poitrine, en demandant pardon à Dieu de ses péchés. Les angoisses de la mort l’oppressaient, et son agonie avait commencé. C’était merveille qu’il n’eût succombé depuis longtemps.

— Mon Dieu ! dit enfin le comte Guillaume, voici une perte irréparable, dont mon cœur saignera toute ma vie durant. Ah Vivian ! depuis la création il n’exista pas d’homme aussi hardi que vous, et voilà que les Sarrasins vous ont tué ! Un lion n’avait pas plus de courage. Et avec cela vous n’étiez ni orgueilleux, ni hâbleur : vous ne vous êtes jamais vanté de vos hauts faits ; au contraire, vous étiez aussi doux et humble que brave. Vous ne redoutiez roi ni émir, et vous avez tué plus de Turcs et de Persans que nul autre homme. Jamais vous n’avez fui ou reculé d’un seul pied ; vous étiez le plus valiant chevalier du monde, et vous voilà étendu mort. Ah ! terre, entr’ouvre-toi pour engloutir l’homme le plus malheureux du monde. Jamais je ne reverrai Orange, et dame Guibor m’attendra en vain.

En disant cela, le comte sanglota et se tordit les mains ; sa douleur était si grande qu’il en perdit connaissance et tomba de cheval.

Lorsqu’il fut revenu à lui, il se traîna vers le jeune homme et le soulevant dans ses bras, lui dit :

— Vivian, parlez, répondez-moi !

En pleurant il lui baise le front, la poitrine et la bouche à l’haleine parfumée. Puis plaçant ses deux mains sur sa poitrine, il cherche à reconnaître un battement de cœur. Comme il ne surprit pas le plus léger souffle de vie, il donna cours à ses regrets :

— À quoi vous ont servi beauté, noblesse et courage, mon Vivian ! Je vous ai élevé par amour, et ma belle et noble femme vous aimait tant, que pendant sept ans sa couche fut votre berceau. Lorsque je vous armai chevalier, par amour pour vous je conférai la chevalerie à cent de vos compagnons, — et malgré mon amour vous voilà couché par terre, percé et blessé en trente endroits. Que le Dieu tout-puissant ait pitié de votre âme et de tous ceux qui sont morts pour vous et qui gisent de tous côtés en cette plaine ! Ah ! mon Dieu, mon cœur est navré de douleur ! — Vous aviez juré de ne jamais fuir la longueur d’une lance par crainte des Sarrasins, et je vois bien que vous avez tenu votre serment. Voilà pourquoi je vous ai perdu si tôt. Dorénavant les Sarrasins auront toutes leurs aises, quand ils seront délivrés de vous, de moi, de mon brave neveu Bertrand, de mon bien-aimé Guichart, et de tous ces guerriers que j’avais amenés ici. Ils reprendront Orange et toute ma terre, et pas un homme ne sera là pour la défendre.

Subjugué par sa douleur, le comte tomba encore une fois sans connaissance. Lorsqu’il reprit ses sens, il regarda le jeune homme, et il lui sembla qu’il avait fait un léger mouvement de tête. Effectivement Vivian avait entendu ce que disait son oncle, et la pitié lui fit pousser un soupir.

— Dieu soit loué ! dit Guillaume, mes vœux sont exaucés.

Il entoura Vivian de ses bras et lui dit :

— Pour l’amour de Dieu, beau neveu, dis-moi si tu vis.

— Oui, mon oncle, mais c’est à peine ; mon cœur est brisé dans ma poitrine.

— Neveu, dit Guillaume, dis-moi la vérité, as-tu communié avec le pain sacré, bénit par le prêtre à l’autel ?

— Je n’en ai pas goûté, répondit Vivian ; mais je sais bien que Dieu m’a visité, quand vous êtes venu, et j’en remercie le Seigneur.

Guillaume mit la main à son aumonière et en retira un morceau de pain bénit sur l’autel de saint Germain.

— Neveu, dit-il, confesse tes péchés. Je suis ton oncle, personne ne t’est plus proche, sinon Dieu ; je te parlerai en son nom ; à ce suprême baptême je serai ton parrain.

— Monseigneur, dit Vivian, j’ai grand’faim de ce pain bénit ; mettez ma tête dans votre sein, et laissez-moi communier, puis je mourrai. Hâtez-vous, mon oncle, car je me sens défaillir.

— Hélas ! soupira Guillaume, quelle triste demande ! Hélas ! j’ai perdu la fleur de mon lignage ; tous mes chevaliers sont morts.

Il mit Vivian sur son séant et lui passa les bras autour du cou aussi doucement qu’il put. Et le jeune homme se mit à se confesser, sans rien omettre de ce qui lui vint en mémoire.

— Ce qui me pèse le plus, dit-il, c’est que, le jour que je fus armé, je fis serment à Dieu, en présence de mes pairs, que je ne fuirais jamais devant Turc ni Esclavon, même la longueur d’une lance. Cependant une troupe de gens hideux m’a fait reculer aujourd’hui je ne sais de combien ; mais je crains qu’ils, ne m’aient fait manquer à mon vœu.

— Neveu, répondit Guillaume, il ne faut pas t’effrayer. En disant ces paroles il lui donna le pain qu’il mangea en commémoration du Seigneur. Et Vivian se frappa la poitrine, et ne prononça plus une parole, sauf pour prier son oncle de porter ses adieux à Guibor. Sa vue se trouble, il ne distingue plus les objets ; cependant il regarde le comte comme pour le prier de le poser doucement à terre. Son âme s’envola, et Dieu la reçut en son paradis et lui montra sa place parmi les anges.

Guillaume se mit à pleurer, sachant bien que tout était fini.

Il vit bien qu’il lui serait impossible d’emporter le cadavre ; voilà pourquoi il coucha le jeune homme dans son écu et le recouvrit d’un second bouclier.

Lorsqu’il voulut remonter à cheval, son cœur se brisa et il tomba sans connaissance. Revenu à lui-même, il se mit à proférer ces plaintes :

— Vraiment, Guillaume, on avait l’habitude de te louer et partout on t’appelait Bras-de-fer ; mais dès aujourd’hui on me traitera de lâche et de couard, puisque j’abandonne celui qu’il est de mon devoir d’emporter et d’enterrer à Orange. Plutôt que de ne pas lui rendre tous les honneurs possibles, je devrais me laisser torturer et blesser.

Il retira le jeune homme d’entre les écus, et il monta sur Baucent ; il eut beaucoup de peine à relever le cadavre et il sua à grosses gouttes avant qu’il parvint à le poser devant lui sur sa selle. Il espérait le porter à Orange, et sans retard il en prit le chemin.

Mais toutes les routes étaient couvertes d’infidèles, qui aperçurent bientôt le vaillant marquis et se mirent à sa poursuite.

— Dieu tout-puissant, dit Guillaume, on ne pourra me blâmer, si je le laisse maintenant.

Et les païens de crier :

— Jetez-le à terre, misérable !

Le comte pique des deux et revient en grande hâte vers l’endroit où il avait trouvé Vivian ; il le recouche au pied de l’arbre et le couvre de son grand bouclier. Puis il remonte à cheval en pleurant.

— Beau neveu, dit-il, je t’aimais bien ; si je te laisse ici, c’est à mon grand regret ; mais on ne doit pas m’en blâmer, car il n’y a homme qui vive qui osât t’emporter.

Il fit le signe de la croix et se mit en route avec toute la vitesse possible. Les païens le poursuivent en lui criant mille injures. Mais il ne pense qu’à fuir et non pas à répondre. Eux de galoper après lui. Le jour déclinait de plus en plus ; il commençait à faire nuit. Les païens firent garder toutes les issues et tous les chemins. Dans l’impossibilité de franchir vivant leurs lignes pendant l’obscurité, le noble comte retourna près du cadavre de Vivian, qu’il veilla pendant toute la nuit. À l’aube il remonta sur son cheval, exténué de fatigue, mais non sans avoir baisé à plusieurs reprises le mort et l’avoir recommandé à la garde de Dieu. Il s’éloigna en pleurant et regarda bien souvent derrière lui.




IV.


Défense désespérée.


Il voulut profiter du crépuscule et marcha sans bruit. Mais bientôt le soleil brilla de tous ses feux, et les Sarrasins aperçurent le fuyard.

— Eh ! glouton, lui crièrent-ils, maintenant nous allons voir comment ton Dieu, que tu invoques tant, t’aidera.

Ils l’attaquent de tous côtés ; et Guillaume de fuir à grands coups d’éperons. En un clin d’œil Baucent les a laissés bien loin derrière lui. À l’extrémité d’un chemin creux, le comte rencontra quinze chevaliers païens, et voyant qu’ils étaient en si petit nombre, il sentit renaître son courage ; il jura qu’ils ne l’arrêteraient pas. Il invoqua le Seigneur et le Saint Esprit lui renouvela ses forces.

— Seigneur, dit-il, qui souffris la mort sur la croix pour la rédemption de ton peuple, protége-moi aujourd’hui contre la mort, afin que je puisse revoir Orange et la comtesse qui m’attend avec anxiété. — Baucent, si tu réussis à me porter au-delà de cette montagne, avec la permission de Dieu, je parviendrai à m’échapper. Mais il faudra livrer bataille à ces quinze ; j’aurai besoin de tout mon courage ; cependant j’ai confiance en ma bonne épée, et Dieu aidant, j’en viendrai à bout. Alors nous nous en irons, tout à notre aise. Si je te ramène à Orange, tu seras traité magnifiquement.

Baucent, qui comprit ce qu’il lui disait, hennit comme pour lui répondre.

Le comte devint tout joyeux quand il sentit son cheval si alerte.

Il raccourcit les rênes et éperonna Baucent, puis mettant en arrêt une forte lance au fer aigu, il s’élança sur l’ennemi. Maintenant que Dieu le protége ; car il aura à soutenir un combat terrible, et s’il en sort vivant, il pourra dire que jamais homme n’eut tel bonheur.

Si l’on veut entendre chanter des hauts faits, qu’on fasse silence et qu’on se tienne tranquille ; jamais personne n’entendra une chanson meilleure.

L’ennemi s’est divisé en deux groupes : sept cavaliers restent en place, et les huit autres s’avancent vers Guillaume. Ce sont Matemart et le roi Gasteblé, Ajax, Tempesté, Baufumé, le neveu de Desramé, Aenron et son fils Aenré, enfin le roi Cadroé. Ensemble ils frappent le comte et quoiqu’ils le blessent en maint endroit, ils ne parviennent pas à l’abattre de son cheval. C’était comme s’ils se fussent heurtés contre une tour.

De son côté Guillaume asséna à Matemart un tel coup, que son armure n’y résista pas ; il lui perce le cœur et le jette mort. Puis retirant à lui sa lance, il la dirige sur un autre qu’il tue de même. À ce coup sa lance vola en éclats.

„Monjoie !” s’écrie le comte, et tirant Joyeuse à la poignée incrustée d’or, il en porte un coup furieux à Tempesté sur le sommet du heaume ; il en abat les pierres précieuses et les fleurons, coupe en deux le cercle qui l’entourait, et lui fend le crâne. Du revers il coupe la tête au quatrième assaillant. Alors Aenron s’élance vers lui, l’écu la poitrine et l’épée haute ; mais Guillaume ne lui laisse pas le temps de frapper et d’un coup adroit lui sépare la tête du tronc. Lorsqu’il eut tué le septième, il lui prit son écu, qu’il pendit à son cou, après avoir jeté le sien. Plein de fierté il galopa en rond en brandissant son épée sanglante. Le huitième roi, tout pâle, se met à fuir ; il n’aurait pas attendu le comte pour un vallon plein d’or.

Guillaume croyait déjà la route libre, lorsque les sept autres cavaliers lui barrèrent le chemin. Ils avaient nom : Corsable, Corboclé, Orrible, Aristé, Ébron, Josué et Esmeré d’Odierne. Ce dernier était fils de Guibor et beau-fils du comte.

Ils entourent Guillaume de tous côtés ; que Dieu le protége ! S’il leur échappe, il aura du bonheur.

— Beau-père, lui cria Esmeré, pourquoi m’as-tu pris mon héritage en me chassant d’Orange et en épousant ma mère contre mon gré, après avoir tué mes frères ? Tu les fis battre jusqu’au sang et puis tu les pendis à un arbre. Sire Guillaume, je ne l’ai pas oublié. Par Mahomet ! tu m’as gravement insulté ; que je sois deshonoré pour toujours si je n’en tire vengeance ; ta tête me le paiera.

— Tu parles de vengeance ; mais l’homme qui n’aime pas la religion chrétienne, qui hait Dieu et vit sans charité, n’a pas le droit de vivre ; et celui qui le tue, débarrasse la terre d’un démon. J’ai tué les tiens en l’honneur de Dieu, et Il m’en sait bon gré. À bon droit on vous appelle des chiens, car vous n’avez ni foi ni loi.

À ces paroles Esmeré enragea de colère ; il cria à ses compagnons :

— Nous avons tardé trop longtemps. Par Mahomet ! il ne partira pas d’ici. Nous lui couperons tous les membres. Malheur à nous, s’il parvenait à s’échapper ! on nous le reprocherait toute notre vie.

Tous ensemble éperonnent leurs chevaux, et baissant leurs lances aux bouts ferrés, ils vont donner contre l’écu du comte qu’ils ont presque culbuté par terre. Mais Dieu le protégeait. Son cheval fut grièvement blessé à la croupe et au flanc ; ses boyaux traînent à terre.

Guillaume leur fait faire connaissance avec son épée ; celui qu’il atteint n’a pas besoin de médecin. Des quinze rois, trois seulement s’en échappent vivants.

Dans cette occasion le comte a fait preuve de force et de courage, en sortant vainqueur d’un combat contre tant d’ennemis ; mais aussi on sait que jamais aucun homme ne put lui être comparé.

Il reprit le chemin d’Orange qu’il croyait libre ; mais voici deux nouveaux ennemis sortant d’une embuscade ; c’est Aarofle et Danebron.

En les apercevant Guillaume se dit :

— Voici encore une chance à courir. Cela ne me plait guère. Cependant je n’ai pas à me plaindre, après avoir triomphé des quinze rois que je viens de mettre en déroute. Il serait honteux de fuir devant ceux-ci, qui ne sont que deux ; on le reprocherait toujours à mes descendants. J’aimerais mieux mourir que de ne pas éprouver leur valeur.

Puis s’adressant de nouveau à son cheval :

— Baucent, dit il, je te dois déjà beaucoup et tu es toujours désireux de me servir. Dieu merci, tu es encore fort et alerte. Voici deux nouveaux ennemis formidables qui viennent à nous ; nous aurons un nouveau combat à soutenir.

Cependant les deux rois s’avançaient en criant :

— Glouton orgueilleux, ton dernier jour est venu. Nous avons longtemps couru après toi, enfin nous te tenons dans un endroit où nul homme ne viendra à ton secours. Ton Jésus n’empêchera pas que tu n’aies la tête coupée. Tu as tué et maltraité maint noble homme, aujourd’hui tu en seras payé. Pour tout l’or du monde nous ne te laisserions aller avant d’avoir pris ta tête.

— C’est une honte, répondit Guillaume, de m’attaquer à deux ; vous n’aurez pas lieu de vanter votre courage auprès des vôtres.

— Non pas ensemble ; mais chacun séparément.

— Voilà une intention louable. Cependant, pourquoi vous battriez-vous contre moi ? Je ne vous ai jamais rien pris ; je n’ai jamais volé la moindre des choses à personne. Et si je vous ai causé quelque mal, je vous ferai droit, de ma main nue, dans un jugement de Dieu, en passant par le feu ou par l’eau, car j’ai pendu plus que vous en Aleschant.

Danebron lui répondit :

— Tout cela ne te sauvera pas. Tu as tué mon frère, le roi Marchepalu ; tu as causé la mort de plus de mille des miens. Ce dommage ne peut jamais être réparé. Mais aussi vrai que le salut de mon âme dépend de Mahomet, je ne prendrai pas d’aliment avant de te l’avoir chèrement fait payer, en te punissant de ma main et en te pendant au premier arbre venu.

— Bon, dit Guillaume, je te verserai à boire comme tu n’as jamais bu.

Le Sarrasin éperonne son cheval aux beaux crins, et va frapper de sa lance le milieu de l’écu du comte, qu’il transperce ainsi que son haubert ; le fer lui fait une égratignure au flanc.

— Seigneur Dieu ! dit Guillaume, quel coup ce mécréant m’a porté ! Son fer a été bien près de mon flanc. Mais s’il plaît à Dieu, je le lui rendrai avec usure.

Et brandissant son épée, il lui porta un tel coup sur son heaume doré qu’il le coupa en deux ainsi que la coiffe de mailles qu’il portait dessous et qui ne le protégea pas plus qu’un vieux gant décousu. Le païen tomba roide mort.

— Glouton, cria Guillaume, tu as mal tenu ton serment ; aussi avais-tu follement juré. Je t’ai bien payé le service que tu voulais me rendre, en t’envoyant dans le puits de l’enfer où résident Mahomet et tous tes autres Dieux.

Quand Aarofle vit tomber Danebron, il pensa s’évanouir de douleur. S’adressant à Guillaume il dit :

— Tu ne peux m’échapper. Par Mahomet, dont je suis le serviteur ! tout l’or du monde ne pourrait te garantir de la mort que je te donnerai. Tu sentiras le fer de ma lance qui a terminé la carrière de maint chrétien. Tu ne rentreras pas à Orange auprès de la prostituée qui a couvert de honte mon cousin Thibaut, et l’a chassé d’Orange et du pays, jusqu’au delà de la mer. Que je perde ma couronne si je ne te fais repentir de tout cela.

Le comte Guillaume regarda le païen et le trouva démesurément grand et fort ; il avait tout un pied de plus que lui ; dans toute la chrétienté il n’y avait si grand homme.

Il était splendidement armé. Il portait un haubert resplendissant, dont les manches et le col étaient ornés d’une bordure de pierres précieuses qui jetaient un grand éclat. Sur sa tête il portait une cervelière de cuir bouilli, recouverte d’un heaume orné de pierres précieuses, attaché à sa cotte de mailles par trente lacets. Sur le nasal reluisait une escarboucle jetant plus de clarté qu’un cierge allumé. L’écu qu’il portait au cou était étincelant de couleurs ; quatre lions y étaient figurés en relief avec un dragon au milieu. Le tout était entouré d’une bordure dorée et doublé de cuir de cerf, rembourré de coton. La courroie à laquelle il était suspendu, était recouverte d’une étoffe richement brochée d’or. Il tenait au poing un fort épieu, dont le fer pointu et affilé était large d’un empan, et enduit d’un poison mortel. L’épée à la poignée incrustée d’or, qu’il portait au côté, avait une toise de long ; il n’y avait en France homme si grand, que l’eût-il passée dans son baudrier elle n’eût traîné à terre. Cette bonne épée avait passé de roi en roi, jusqu’à ce qu’enfin elle se trouvât entre les mains d’Aarofle, le frère de Desramé, le plus féroce des Turcs.

Le cheval qu’il montait était si fort, qu’il galoperait toute une journée avec deux chevaliers sur le dos armés de pied en cap, sans que les flancs lui battissent et sans avoir un poil mouillé de sueur. Et avec cela il était si beau que je ne parviendrais jamais à vous le dépeindre.

Le comte Guillaume, plein d’admiration pour un si noble animal, se dit :

— Père céleste, qui m’avez fait naître et qui jusqu’ici m’avez protégé, donnez-moi une nouvelle preuve de Votre bonté en mettant en ma possession ce noble coursier ! Si jamais je le tiens dans les murs d’Orange je ne le céderai pas pour la valeur de tout mon bien. Hélas ! le pauvre animal que j’ai sous moi perd tout son sang et est près de s’abattre. Moi-même que puis-je contre ce Sarrasin si bien armé, avec mon épée ébréchée ! Hélas ! je vois bien que je vais mourir !

Puis s’adressant à son adversaire, il lui dit :

— Sarrasin, mon ami, que t’ai-je fait pour mériter ta haine ? Si je t’ai jamais enlevé ou pris quelque chose, je ferai droit à tes réclames, et le tort qui t’a été fait sera pleinement réparé.

Aarofle lui répondit :

— Il n’y a qu’une seule manière d’échapper à la punition qui t’attend. Par Mahomet ! Je ne veux pas qu’on croie en la Trinité, qu’on soit baptisé et qu’on adore Jésus. Si tu veux abjurer ta croyance et adorer Mahomet, je te laisserai aller sain et sauf à Orange, à condition que tu rendes la ville à mon frère Desramé et ta femme au roi Thibaut. Voilà mes conditions de paix et de pardon.

— Tu m’en demandes trop, répartit Guillaume. Je ne ferais pas cela pour un val plein d’or. J’aimerais mieux qu’on me coupât la tête et démembrât mon corps que de renier Dieu, le roi du ciel et de la terre. Ton orgueil démesuré t’a rendu fou. Vil mécréant, je ne te prise pas la valeur d’une charogne de chien, et tous tes Dieux ensemble ne valent pas un denier monnayé.

— Tu te laisses tromper par des momeries, répondit Aarofle. Dieu est là-haut, au-dessus du firmament ; pas un seul arpent de terre ne lui appartient ici bas, où Mahomet commande. C’est lui qui déchaîne les vents et les orages, qui nous donne les fruits des arbres, le vin et le froment. C’est en lui qu’on doit croire, c’est à lui qu’il faut obéir.

— Glouton, dit Guillaume, en l’honneur de Dieu je prouverai que tout ce que tu viens de dire est mensonge.

Ce disant, il se baisse et saisit une lance qui gisait par terre. Et tous deux ils s’élancèrent l’un vers l’autre. Mais le cheval du comte ne se mouvait que péniblement, tandis que celui du païen volait comme un trait d’arbalête. Chacun fit tout ce qu’il put pour frapper son adversaire ; les écus sont percés, les hauberts ne les garantissent pas, et tous deux sentent dans les chairs le fer de leur ennemi.

Du choc, les sangles et les poitrails de leur selles se rompirent ; Guillaume tomba d’un côté, les jambes en l’air, et Aarofle fut renversé de l’autre. Les pointes des heaumes allèrent se ficher en terre et les nasels de fer se brisèrent. Le sang vermeil sortit à flots de leurs bouches.

Pas un des chevaux ne remua ; mais celui du païen se mit à hennir, à froncer les naseaux et à gratter la terre du pied.

Le Sarrasin se leva le premier ; il était grand et fort et avait les cheveux hérissés comme un sanglier en fureur. Il tira son épée qui flamboya au jour, et embrassa son écu par les enarmes. Puis, au moment où Guillaume voulut se lever, il lui donna sur le heaume un coup si formidable qu’il trancha tout ce qui fut atteint par le fer. Le comte était à deux doigts de la mort ; mais Dieu, qui le protégait, fit dévier l’épée, qui descendit avec la rapidité de l’éclair et s’enfonça de plus d’un pied dans la terre.

— Dieu ! s’écria Guillaume, quelle bonne épée que celle-ci ! À l’exception de Durandal il n’y en a pas de meilleure sous le ciel.

Et Aarofle lui dit :

— Glouton, en ce moment nous verrons bien si ton Dieu te secourra.

Il allait lui porter un second coup, lorsque le comte le prévint et lui asséna un horion sur le heaume. Mais l’acier en était si dur, qu’il ne fut pas entamé. L’épée, glissant de côté, alla s’abattre sur l’écu qui fut mis en pièces.

Guillaume, plein de courroux, s’écria :

— Ah Joyeuse, on est en droit de dire du mal de toi. Lorsque à Aix, en présence de toute la cour, Charlemagne te donna à moi, il te loua grandement et dit qu’à l’exception de Durandal il n’y avait si bonne épée au monde. Au diable, qui te louera encore ou fera quelque cas de toi !

Peu s’en fallut qu’il ne la jetât par terre.

— Tu as du malheur, ricana le païen ; on t’a forgé une mauvaise épée.

En disant ces mots il brandit la sienne pour lui porter un nouveau coup. Mais le comte était en garde, et préparait une nouvelle attaque ; Joyeuse descendit comme un éclair, emporta un des pans du haubert du Sarrasin, et sans que les mailles qui couvraient ses jambes pussent l’en préserver, lui separa la cuisse entière du corps.

Le païen chancela et tomba bientôt à la renverse, à la grande joie de Guillaume, qui remercia intérieurement Dieu et la Sainte Vierge de l’honneur qu’ils lui faisaient. Puis s’adressant à Joyeuse, il s’écria :

— Sois bénie ! ÀA mon avis jamais meilleure épée n’exista.

Et se tournant du côté du Sarrasin, il lui dit :

— Glouton, tu as entrepris une œuvre folle. De mon épée j’ai abattu ton arrogance. Fais faire une béquille de frêne ou de sureau. Dorénavant on s’apercevra que tu as rencontré le marquis Guillaume.

Puis saisissant le bon cheval, il mit le pied dans l’étrier d’or pur et s’élança en selle. Il lui fit faire un temps de galop, sur l’herbe et il s’assura que cerf ni chevreuil ne le dépasseraient à la course.

— Merci, mon Dieu, dit Guillaume, de Votre protection ! Maintenant je ne crains aucun mécréant païen.

Là dessus il revint à l’endroit où le Turc était étendu, et Aarofle lui dit :

— Guillaume, où vas-tu ? Par le salut de ton âme, réponds-moi. Je vois bien que je suis vilainement estropié, et que je ne sortirai-pas d’ici à moins d’être porté en litière. Mais par Mahom ! rends-moi mon cheval. Je le rachèterai chèrement ; je te donnerai deux fois son pesant d’or d’Arabie, et je ferai rendre la liberté à tes neveux qui sont prisonniers sur nos vaisseaux.

Guillaume crut qu’il voulait le tromper et trahir, et lui dit :

— Tu parles en vain ; je ne te le rendrais pas pour quatorze cités. Je pars et tu resteras ici.

À ces mots Aarofle crut devenir fou ; il se lamenta à haute voix :

— Ah ! Guillaume, quel cheval avez-vous ! Vous emmenez le meilleur qu’on ait jamais vu. Il a les allures si douces que le cavalier qui le monte ne peut se fatiguer. Il court par monts et par vaux sans se laisser arrêter par aucun obstacle et sans suer de fatigue. Il n’a jamais été saigné ni ferré ; il a le sabot plus dur que l’acier. Ah ! Folatise, je t’avais gardé si longtemps, et aujourd’hui je te perds à mon grand regret. La douleur et la honte m’accablent ; mais par Mahomet ! c’est ta perte surtout qui me rend malheureux. Rendez-le moi, Guillaume au court nez, et je ferai toutes vos volontés.

— Glouton, dit Guillaume, il me semble que tu te moques de moi. Par saint Denis ! quand nous nous séparerons tu ne feras plus de mal ni à moi ni à autrui. Je serais un misérable si je te laissais la chance d’en réchapper.

La douleur fit perdre connaissance au païen, et ce n’est pas merveille, puisqu’il était blessé à mort. Guillaume se tourna de son côté et se baissant sur son cheval, il lui prit son épée et lui en coupa la tête.




V.


Fuite à Orange.


Dès ce moment le comte se sentit en sûreté. Il descendit de cheval et ôta l’armure au païen sans foi. Il l’endossa prestement, laça sur sa tête le heaume luisant et ceignit l’épée du vaincu ; enfin il suspendit Joyeuse à l’arçon de la selle.

Quand il eut pendu à son cou l’écu bardé de fer, il ressemblait comme deux gouttes d’eau à un Sarrasin.

Avant de se mettre en route, il ôta à Baucent le frein, la selle et le poitrail, afin qu’il pût mieux courir, car il était faible et fatigué, — et se tirer des mains des païens.

Ensuite, après s’être recommandé à Dieu, il se mit en marche, suivi par Baucent. Il ressemblait en tout point à un Sarrasin, non seulement par ses armes, mais encore par son langage ; car il parlait bien plusieurs langues et entr’autres celle des Sarrasins.

Que Dieu le protége ! Il en aura besoin, car déjà les païens l’ont remarqué, et s’il tombe entre leurs mains il passera un mauvais quart d’heure.

Guillaume chevaucha par la terre étrangère en se dirigeant vers la montagne, toujours suivi par Baucent qui perdait beaucoup de sang. Bientôt il rencontra un corps de Turcs commandé par Desréé d’Argolaine et par Bauduc, l’homme le plus méchant qu’on pût trouver jusqu’à la frontière d’Allemagne.

Tous deux, montés sur des chevaux excellents, étaient à la recherche de Guillaume. Lorsqu’ils le remarquèrent, ils se dirent :

— Quel est ce cavalier aux riches armes ? Allons tout de suite à sa rencontre.

Et s’étant un peu rapproché, Desréé dit à Bauduc, le fils d’Aiquin :

— C’est singulier, ce cavalier suivi d’un cheval bai ressemble par son armure à mon cousin Aarofle. Je pense qu’il a tué le comte, celui au court nez, le vilain cruel, car je suis sûr de reconnaître son cheval bai.

— Cependant, répondit Bauduc, par Apollon mon Dieu ! il ne se tient pas à cheval comme un Berbère.

Les deux Sarrasins éperonnent leurs montures et ont bientôt rejoint Guillaume. Bauduc, qui avait l’âme fière, porta la parole et lui demanda :

— D’où venez-vous si matin ? Et où allez vous, mon cousin ? Le comte, sans sourciller, répondit dans leur langue :

— Par Mahomet ! Bauduc, de l’Archant. Sous l’ombre d’un pin j’ai laissé Guillaume étendu mort ; je l’ai tué de ma main. J’ai laissé le roi Alipantin pour le désarmer. Moi je m’en vais, et j’emmènerai avec moi Acarin et Danebur et son frère Cahin et Haucebier, car dès ce soir je veux être à Orange ; je me rendrai maître de Guibor et du palais de marbre, qui demain s’ouvrira pour vous héberger.

Il passa son chemin en détournant la tête.

Les Sarrasins le suivaient des yeux, et remarquèrent le pan de la robe bordée d’ermine qui lui tombait jusqu’aux étriers ; et comme le lacet de ses chausses de mailles s’était rompu, ils virent qu’il portait dessous des chausses couleur de sang. À cela, et à Baucent qui le suivait, ils reconnurent le comte au bras de fer ; et tous deux s’écrièrent :

— Traître félon, tu ne nous échapperas pas. Guillaume leur fit cette réponse, pleine de fierté :

— Mauvais gloutons, je ne vous crains pas plus qu’une vile chambrière. Je vois bien que pour me défendre, il ne suffira pas de prier Dieu ; mais s’il Lui plaît, ainsi qu’à Monseigneur saint Pierre, l’un de vous sera bientôt couché dans sa bière.

Il fait sentir l’éperon à Folatise, qui s’élance plus vite qu’un lévrier ; il va frapper Desréé, à qui la targe et la cotte de mailles ne furent d’aucun secours ; il lui plante la lance au milieu du cœur et le jette roide mort sur l’herbe. Avant qu’il eût vidé les arçons, Guillaume lui arracha sa lance et continua sa route au grand galop.

Bauduc court après lui, à la tête de dix mille Sarrasins. Ils se rendent maîtres de Baucent, et le taillent en pièces, comme des misérables qu’ils étaient. Le marquis lui-même reçoit mainte blessure.

Si Folatise ne lui fait défaut, il ne court aucun danger. Cependant les païens courent après lui et galopent par monts et par vaux ; mais le noble marquis a tant éperonné son cheval qu’il les devance d’une grande lieue. Il se croit sauvé. Et tout en regrettant fortement Baucent, le comte s’arrête sous un arbre touffu pour laisser souffler sa monture. Mais avant qu’il eût repris haleine, il vit la colline couverte de païens, et Bauduc à leur tête, courant à bride abattue et la lance en arrêt.

— Eh ! Guillaume, cria-t-il, on vous a tant loué ; vous surpassez, dit-on, tout le monde en bravoure ; retournez-vous donc et joutez avec moi seul.

— Dieu ! soupira Guillaume, ce méchant glouton m’a dit tant d’injures, et m’a fait tant de mal en me donnant la chasse ; il est cause que les païens ont tué Baucent, que j’aimais tant ; — par mon chef ! j’en aurai vengeance.

Il pousse son cheval sur le païen qui, de son côté, ne l’évite pas. À leur rencontre leurs écus sont percés, mais les hauberts tiennent bon ; pas une maille ne s’est détachée. Leurs lances se brisent et les éclats en volent au loin. Le comte Guillaume a si bien frappé le païen, qu’il le jette à terre, les jambes en l’air. Puis il saisit le cheval et l’aurait emmené, si plus de cinquante Sarrasins ne s’étaient pas avancés pour le frapper. Alors Guillaume furieux, tira son épée et coupa la tête au bon destrier qu’il ne voulut pas laisser aux Sarrasins. Du revers il tua deux Turcs, et sans plus attendre, il reprit sa course vers Orange.

Que Jésus le conduise et le sauve !

Les Sarrasins ont remonté Bauduc ; d’autres se joignent à eux de toutes parts. Desramé lui-même y vient avec toute sa maison et les trente rois couronnés. Tous, d’un commun accord, ont juré qu’ils ne se laisseront retenir par aucune difficulté, qu’ils le poursuivront jusqu’à ce qu’ils l’auront enfermé à Orange ; puis il le feront prisonnier et l’enverront à Thibaut, le neveu de Desramé, qu’il a dépouillé de son bien et qu’il a déshonoré en lui prenant sa femme. Mais, s’il plaît à Dieu, ils seront tous parjures, avant qu’un mois soit passé ; car ils seront refoulés de manière que les plus courageux d’entr’eux pâliront de peur.

Cependant le marquis à l’air hardi, à coups d’éperons gagne du terrain sur ses ennemis. Ils courent après lui au nombre de plusieurs milliers ; mais il monte un cheval si supérieur que, s’il ne s’abat pas sous lui, il ne les prise pas un denier.

À l’entrée d’un vallon il monta sur un rocher ; la tour et le clocher d’Orange, le palais de Gloriette avec ses murs de pierre s’offrirent à ses yeux.

— Mon Dieu ! dit le comte, que j’étais heureux lorsque je partis de là il y a quelques jours ! Et depuis j’ai perdu tant de vaillants chevaliers dont l’assistance me manquera dorénavant. Ah ! Guibor, belle et noble épouse, quand vous connaîtrez le malheur irréparable de la perte de mes neveux, que j’aimais tant, je crains bien que la douleur ne vous fasse perdre la raison.

Le comte se pâma sur le col de son cheval, et sans les étriers il serait tombé à terre. Revenu à lui, il piqua droit jusqu’à Orange.

Arrivé devant la porte il se mit à appeler à haute voix le portier :

— Ouvre la porte, abaisse le pont ! Hâte-toi, mon ami, j’en ai grand besoin.

Quand le portier s’entendit exciter de la sorte, il se mit à regarder par la fenêtre de la tourelle ; mais il ne reconnut pas le marquis au fier visage, ni le cheval qu’il montait, ni l’enseigne qui flottait au bout de sa lance, ni son écu, ni son heaume brillant. Il crut que c’était un Sarrasin qui venait pour le tromper et se rendre maître de la ville. Il lui cria :

— Retire-toi, ou par saint Jacques ! mon patron, si je te vois approcher d’un seul pas, je t’abattrai de ton cheval. Va-t-en, traître plein de fausseté. Le comte Guillaume doit bientôt revenir de l’Arckant ; nous ne nous laisserons pas surprendre comme des imbéciles.

— Ami, dit le comte, ne t’emporte pas. Je suis le marquis Guillaume, qui alla venger en l’Archant le tort qu’on avait fait à Vivian. J’y ai fait une perte irréparable ; mes hommes sont morts, je ne les reverrai plus jamais ; et moi-même je suis blessé en plusieurs endroits. Ouvre-moi la porte et ne te méfie pas.

En entendant ces mots, le portier atterré se signa à plusieurs reprises.

— Seigneur, dit-il, ayez un peu de patience ; j’irai là-haut prendre des ordres, je serai de retour dans un instant.

Il descendit en grande hâte de la tourelle et monta les degrés qui conduisaient à la Gloriette, où se tenait Guibor. Du plus loin qu’il la vit, il lui cria :

— Noble comtesse, venez vite. Il y a devant le château un chevalier tout armé. Il monte un cheval comme je n’en ai jamais vu, et porte une belle armure sarrasine. Il a l’air fort redoutable et semble sortir d’un combat ; car j’ai vu qu’il a les bras sanglants. Il me semble bien grand sur son cheval ; et il dit qu’il est Guillaume au court nez. Venez, pour Dieu ! madame, et jugez par vous-même.

Guibor, à ces paroles, pâlit. Elle descendit du palais seigneurial et alla se placer aux créneaux. Ayant jeté un coup d’œil au-delà du fossé, elle dit à Guillaume :

— Vassal, que veux-tu ?

Le comte répondit :

— Dame, ouvrez-moi vite la porte et baissez le pont, car Bauduc et Desramé me suivent de près, avec vingt mille païens, le casque en tête. S’ils mettent la main sur moi, je suis un homme mort. Noble comtesse, pour Dieu ! ouvrez vite la porte, hâtez-vous.

Guibor lui répondit :

— Vassal, tu n’entreras pas ici. Je suis toute seule, je n’ai pas un seul homme avec moi, sauf ce portier et un prêtre et un enfant qui n’a pas quinze ans. Il n’y a ici que des dames qui ont le cœur gros et sont en peine pour leurs maris, que mon seigneur a menés en Aleschant contre les païens sans foi. Je n’ouvrirai porte ni guichet, avant que Guillaume, mon bien-aimé, ne soit revenu. Que Dieu, qui mourut sur la croix, le protége !

Quand le comte entendit ces paroles, il baissa la tête et un torrent de larmes inonda son visage. Puis levant les yeux sur Guibor, il dit :

— C’est moi. Je m’étonne que vous ne me reconnaissiez pas. C’est mal. Je suis Guillaume ; ne doutez pas de ma parole.

— Sarrasin, vous mentez, reprit Guibor. Par saint Denis ! mon patron, on ne vous ouvrira pas avant que vous ayez désarmé votre tête.

Le comte avait le plus grand désir d’entrer au château, et cela ne doit étonner personne ; ce n’est pas sans raison qu’il eut peur en entendant la terre trembler derrière lui sous les pas de ses ennemis.

— Noble comtesse, reprit-il, vous me faites attendre trop longtemps ; voyez comme les hauteurs se couvrent de païens.

— Certes, répondit Guibor, ce que vous dites là me prouve combien vous ressemblez peu à Guillaume, qui jamais ne se laissa épouvanter par Turc au monde. Mais par le Dieu que j’adore ! je ne ferai ouvrir porte ni guichet tant que vous n’aurez pas découvert votre tête et montré la bosse sur votre nez. J’avoue que par le son de la voix vous ressemblez à mon époux ; mais on peut s’y tromper. Et l’on ne doit pas me blâmer d’être circonspecte, puisque je suis seule.

À ces mots le comte, plein de colère, délaça son heaume et rejeta la ventaille en arrière.

— Dame, fit-il, maintenant vous pouvez me regarder. Au moment où Guibor allait le regarder, elle vit passer non loin de là cent païens, conduisant vers Desramé trente jeunes écuyers prisonniers, garottés de fortes cordes, qu’ils battaient et malmenaient à plaisir. Lorsque dame Guibor les entendit crier et invoquer Dieu, elle dit à Guillaume :

— Voici l’occasion de prouver que tu es bien le comte Guillaume. Si tu es réellement le brave Bras-de-fer, tu ne laisseras pas les païens emmener et battre et maltraiter nos gens en ta présence.

— Mon Dieu ! fit le comte, combien demande-t-on de preuves ! Mais par le Sauveur ! dût-il m’en coûter la vie, j’irai à l’attaque sous ses yeux. Par amour pour elle et en l’honneur de Dieu je dois bien me résigner à cette nouvelle fatigue.

Il relaça son heaume et lança son cheval sur l’ennemi. Au premier qu’il atteignit il troua l’écu et la cotte de mailles, le perça de part en part avec sa lance et le jeta mort par terre. Puis tirant l’épée qu’il avait arrachée au Sarrasin, il fit voler la tête à un paien, fendit le crâne à un second, et renversa deux autres.

L’ennemi s’épouvanta et se dit :

— C’est Aarofle qui vient prendre et détruire Orange ; nous avons excité son courroux parce que nous n’avons pas combattu en Aleschant-sur-mer, et il paraît qu’il veut nous en punir.

Ils se mettent à fuir pour sauver leur vie, sans s’occuper de leurs prisonniers. Le comte Guillaume poursuit, l’épée haute, les fuyards, à qui la peur donne des ailes.

Alors Guibor se mit à pleurer et cria si haut qu’elle put :

— Venez, beau sire, maintenant vous pouvez entrer.

À ces mots Guillaume revient sur ses pas ; il galope vers les prisonniers, les délivre l’un après l’autre de leurs liens, et les dirige sur Orange. Ensuite il retourne à toute bride aux ennemis ; en quatre coups il en met six par terre, et les apostrophant en leur langue, il leur crie :

— Mauvais bâtards, vous me laisserez vos chevaux que je donnerai à mon oncle Desramé, qui vous jettera tous en prison pour lui avoir failli en la bataille.

— Comme vous l’ordonnez, monseigneur, dirent les païens, Et descendant de cheval ils se lièrent les poings entr’eux, de manière qu’il n’en resta que quatre de libres, qui sur l’ordre de Guillaume, dirigèrent les autres sur Orange.

— Seigneur ! dit Guibor, il faut que Guillaume soit protégé par une fée, pour faire prisonniers tant d’ennemis à lui seul. Mais Sainte Marie ! secourez-le, car je vois les hauteurs se couvrir de païens. Hélas ! malheureuse ! que faire ? S’il succombe sous le nombre, c’est par ma folie.

Elle se mit à crier de toutes ses forces :

— Hâtez-vous, monseigneur ! Ah ! Guillaume, noble marquis au court nez, par l’amour de Dieu, ne vous occupez plus de ces Turcs à qui vous avez fait assez de mal. Que le diable les emporte !

— Il sera fait selon vos désirs, dit Guillaume.

Cependant il est arrivé sur le bord du fossé, et s’arrêtant devant la porte avec le butin qu’il avait conquis, c’est-à-dire quinze chevaux de somme chargés de vivres, il range les païens entre le pont et le gué et les tue tous.

Ce fut une sage mesure de ne pas garder ceux qu’il aurait eu de la peine à nourrir.

Alors la porte lui fut ouverte et le grand pont-levis abaissé. Le comte entra au château, épuisé de douleur, et avec lui les prisonniers qu’il avait délivrés et les harnais des païens, ainsi que le vin et le blé qu’il leur avait pris. Ensuite on releva le pont et l’on barra bien les portes et ferma les avenues avec de grandes chaînes.

Avant que Guillaume fût désarmé, il vit les hauteurs environnantes couvertes de païens. Mais le château ne sera pas pris, à moins qu’ils n’en réduisent les défenseurs par la famine.

Le roi Desramé avec Corsolt, Aenré, le roi Fabur et Esmeré, Borrel, Mautriblé, l’émir Haucebier et plus de trente rois ont dressé leur camp devant les murs et ont juré d’assiéger Orange pendant un an ; ni le vent ni les orages ne les chasseront et ne les empêcheront de prendre et de détruire la ville, disent-ils.

Mais ils seront tous parjures, et ils verront que c’est pour leur malheur qu’ils sont entrés dans le pays. Avant que le mois d’Août soit passé, le plus vaillant d’entre eux voudrait ne pas y être venu pour tout l’or du monde.



VI.


Désespoir.


Pendant que les païens arrivent devant Orange, brûlant et dévastant tout dans les environs, Guillaume se désarme. Dame Guibor lui déboucle son épée, et délace son heaume en pleurant. Ensuite elle lui ôte la lourde cotte de mailles. Sous l’armure il avait le corps tout noir des coups qu’il avait reçus ; il était blessé en quinze endroits et toute sa poitrine était ensanglantée.

Il resta muet ; mais l’eau du cœur lui monta aux yeux et se répandit en chaudes larmes sur sa figure.

À cette vue Guibor devint toute pâle et dit :

— Monseigneur, je suis votre épouse légitime et je vous ai juré fidélité ; pour vous je me suis fait baptiser : vous ne devez donc pas refuser de me parler. Ce qui m’épouvante, c’est de vous voir seul ; vous êtes parti d’ici, menant avec vous le brave comte Bertrand, le jeune Guichart, Guibelin, Gautier de Pierrelée et tous vos vassaux ; et plusieurs jongleurs et joueurs de vielle vous suivaient.... J’ai grand peur que tu ne sois pas Guillaume.

— Dieu ! fit le comte, Sainte Vierge honorée ! ce qu’elle dit est la vérité. Désormais ma vie se passera dans les pleurs. Noble comtesse, à quoi servirait de vous taire la vérité ? Tous mes compagnons sont morts en Aleschant ; tous ont succombé, et il n’y en a pas un seul à qui l’on n’ait coupé la tête. Et moi, voyant que je ne pouvais vaincre ni défendre ma vie, je me suis enfui, je ne veux pas vous le cacher. Et les Turcs m’ont donné la chasse pendant toute la journée.

À ces mots Guibor, pâle comme une morte, perdit connaissance. Et lorsqu’elle eut repris ses sens, elle se répandit en lamentations :

— Hélas ! malheureuse, sanglota-t-elle, je puis bien dire que le sort m’accable. C’est à cause de moi que toute cette jeunesse est perdue. Mon Dieu, soutiens-moi ! je ne suis qu’une pauvre femme. Sainte Marie, reine du ciel, que ne suis-je morte et enterrée ! Mon désespoir ne finira qu’avec la vie.

Puis se tournant vers le comte Guillaume, elle lui dit :

— Ah ! seigneur, qu’avez-vous fait de Bertrand, de Guibelin et du vaillant Guichart, de Gautier de Termes et du preux Vivian ? de tous ces vaillants chevaliers ? Ah ! rendez-les moi sains et saufs et vivants !

— Dame, répondit-il, ils sont tous morts en Aleschant. Du côté de la mer nous trouvâmes Turcs, Sarrasins, Persans, ceux de Saragosse et de Palerne, et tous ceux d’Afrique. Borrel y était avec ses quatorze fils, et Desramé et le géant Haucebier et bien trente rois et émirs, conduisant plus de cent mille infidèles. Nous les attaquâmes et le comte Bertrand fit des prodiges de valeur ainsi que mon neveu Girard de Commarchis, Guichart et Gaudin ; mais Vivian fit mieux qu’eux tous. Jamais il ne recula d’un seul pied pour homme qui vive, et jamais les Sarrasins ne le mirent en fuite. Mais il y avait tant de païens et il leur vint tant de renfort de leur flotte, que jamais, de mémoire d’homme, on n’en vit autant. L’Archant disparaissait sous les armures et les écus : contre un des nôtres il y avait bien cent ennemis. Mes hommes sont morts, pas un seul n’est échappé, et moi-même je suis blessé en plusieurs endroits. Je puis dire sans mentir que je leur ai tenu tête jusqu’à ce que ma cotte de mailles fût déchirée en trente endroits, et que mon heaume en pièces pendît sur mes épaules, retenu par ses lacets. Ne me blâmez pas, si enfin j’ai pris la fuite.

— Dieu m’en garde ! répondit-elle.

Le château se remplit de deuil ; les nobles dames pleurèrent leurs maris et les demoiselles leurs amis. Les sanglots et les cris allèrent croissant.

— Bertrand est donc tué ! soupira Guibor ; et Gaudin-le-brun et le gentil Guichart, Gautier de Termes, Girard de Commarchis et le brave et redouté Guibelin !

— Non, Dieu merci ! Ils sont en vie ; les païens les tiennent prisonniers sur leur flotte, mais le hardi Vivian y a trouvé la mort. J’ai recueilli son dernier soupir : il s’est confessé à moi, grâce à Dieu ! et il a communié du pain bénit. Je le trouvai mourant sur les bords d’un étang, étendu à l’ombre d’un grand arbre. Il vous envoie ses adieux.

— Seigneur Dieu ! dit Guibor, que Jésus-Christ reçoive son âme en paradis ! C’est un bien grand malheur qu’il soit mort si jeune.

Les pleurs suffoquèrent sa voix. Mais bientôt relevant la tête avec un air d’impératrice, elle dit :

— Monseigneur Guillaume, ne vous laissez pas abattre comme un vilain et secouez la terreur des païens mécréants. Vous ne possédez pas un domaine entre Orléans et Paris, mais vos terres sont situées au milieu de celles des Arabes. Vous n’aurez paix à Orange que lorsque Thibaut s’en sera rendu maître. Mais cela n’arrivera qu’au jour du jugement dernier, puisque vos neveux sont en vie et que vous avez encore des parents et des amis. Allez chercher du secours en France, à Saint-Denis, auprès de votre beau-frère le puissant roi Louis. Et votre père Aymeric aussi viendra à votre aide avec tous ses fils et sa puissante famille. Avec eux allez secourir ceux que les Sarrasins tiennent prisonniers, afin qu’ils n’emmènent pas les malheureux au-delà des mers.

— Mon Dieu ! fit Guillaume, jamais dame ne donna un plus sage avis. Que le Saint-Esprit me conseille !

— Seigneur Guillaume, reprit Guibor, ne vous laissez pas abattre et cherchez du secours en France. Quand Hermengard de Pavie, votre noble mère, que Dieu la bénisse ! et Aymeric à la barbe blanche sauront combien vous en avez besoin, ils manderont les barons de leur terre et votre puissante et noble famille viendra vous secourir en la terre maudite.

— Ah ! Sainte Vierge, murmura Guillaume, on a tant de fois fait appel à l’armée française et nous leur avons causé tant de mal et de peine qu’ils ne croiront pas le messager qui leur dira que j’ai si complétement perdu mes compagnons Ah ! Guibor, douce amie, on n’aura pas confiance en notre messager et les chevaliers de France ne remueront pas. La seule ressource serait d’y aller moi-même ; mais je n’irai pas. Pour tout l’or de Pavie je ne vous laisserais pas entourée de cette race odieuse. Par l’apôtre saint Pierre ! je serais bien mauvais et plein de félonie si je vous laissais seule à Orange.

— Monseigneur Guillaume, reprit Guibor en pleurant, allez tout de suite. Je resterai à Orange avec toutes ces dames ; chacune d’elles endossera la cotte de mailles et portera le heaume luisant, l’épée au côté, l’écu au col et la lance à la main. Ensuite il y a ici tous ces chevaliers que vous avez délivrés des mains des mécréants, ils défendront nos murs si les Turcs montent à l’assaut. Moi-même je porterai l’armure comme tout combattant, et par l’apôtre saint Jacques ! le Sarrasin que j’atteindrai d’une pierre du haut des créneaux, je l’abattrai à terre.

À ces mots Guillaume, les yeux en pleurs, embrassa Guibor. Elle fit tant, qu’enfin il lui promit d’aller en France pour chercher le secours dont ils avaient grand besoin.

Cependant au moment du départ Guibor lui dit :

— Monseigneur Guillaume, tu vas en France et tu me laisses ici, triste et seule, enfermée dans Orange et entourée d’une race qui ne m’aime pas. En cette terre bénie tu verras mainte pucelle au teint frais et mainte noble dame richement atournée, qui t’inspireront de l’amour ; et je sais bien que tu m’auras bientôt oubliée ainsi que cette contrée. Qu’est-ce qui vous y rappellerait ? Vous n’y avez trouvé que de la peine, la faim, la soif et toutes sortes de privations.

À ces paroles Guillaume regarda la dame avec stupéfaction. Les larmes lui montèrent du cœur aux yeux et inondèrent son visage et sa poitrine. Il serra Guibor dans ses bras et l’ayant baisée à plusieurs reprises, il lui dit :

— Chassez ces mauvaises pensées. Je vous jure qu’avant d’être revenu ici, je ne changerai de chemise ni de chausses, que je ne me laverai la tête, ni ne mangerai de viande ni de gibier. Je ne boirai ni vin ni boisson épicée, l’eau seule mouillera mes lèvres ; je ne mangerai de galette à la farine blutée, mais seulement du gros pain ; je ne coucherai sur un lit de plumes et je ne me couvrirai de drap ni de courte-pointe brodée, mais de la couverture de mon cheval et de mes vêtements, et aucune bouche n’approchera de la mienne, si ce n’est la vôtre que je baiserai en ce palais.

Guillaume l’embrassa une dernière fois, et de part et d’autre il y eut bien des larmes répandues. On sella et on brida Folatise, on noua sa testière et on lui recouvrit de fer la croupe et le poitrail, on le sangla d’une double sangle et on le tint prêt à la porte du palais.

Le comte, sans plus attendre, endossa l’armure du païen Aarofle qu’il avait tué ; elle était fort riche, les mailles en étaient dorées ; puis il laça son heaume et noua la coiffe avec treize lacets de soie. Dame Guibor lui ceignit son épée et le clerc Etienne lui apporta son écu, qu’il pendit à son cou. Puis, suivi de tous les siens, il descendit de la grand’salle, au perron ombragé par un olivier il monta à cheval et prit en ses mains la lance à laquelle était attaché une banderolle.

Enfin il embrassa doucement Guibor, qui lui dit :

— Monseigneur, vous m’avez épousée après que pour vous je me fus faite Chrétienne, et je vous ai donné toute ma terre ; aussi vrai que je vous ai tenu ma foi, souvenez-vous de la pauvre délaissée.

En disant ces mots elle tomba pâmée. Sans descendre de cheval le comte la releva, et lui donnant un dernier baiser, il la remit aux mains de ses suivantes et la recommanda à la garde de Dieu qu’il pria de même de protéger la cité contre les Sarrasins.

Alors on lui ouvrit la porte, et un peu avant le lever du soleil, le comte se mit en route. Derrière lui la porte fut refermée et bien assujettie avec de grandes chaînes.




VII.


Rentrée à la cour.


Le comte chevaucha tranquillement jusqu’au jour. Alors il aperçut une bande armée de païens à laquelle il voulut se soustraire, en tournant à droite pour se jeter dans une vallée. Mais ils lui crièrent de loin :

— Qui êtes-vous ? Ne tentez pas de nous mentir.

Le comte, au lieu de se servir de sa langue habituelle, leur parla Grec et dit :

— Je suis Aarofle du mont de Valfondée ; je fais bonne garde autour d’Orange, afin que Guillaume ne s’en échappe.

Sur cette réponse les païens s’inclinent devant lui et passent leur chemin. Le comte, de son côté, poursuit sa route. Que Dieu et la Sainte Vierge le protégent !

Il va, sans s’arrêter, nuit et jour. Il arrive à Orléans et passe la Loire dans un bateau, puis il remonte sur son cheval arabe et traverse la ville. Les bourgeois se le montrent en disant :

— Où va-t-il ainsi armé et sans suite ?

Le châtelain averti, courut après lui et l’apostropha avec hauteur :

— Qui êtes-vous, cavalier ? Vous êtes entré armé dans notre cité, je ne sais si vous êtes un espion ou un voleur de grand chemin ; mais par la foi que je dois à la Sainte Vierge ! si vous n’avez un protecteur puissant, vous ne sortirez pas d’ici ; le tenter serait folie.

Ce disant, il se rue sur lui, et saisissant son écu, il le tire à lui avec tant de force, qu’il le lui arrache presque du cou.

— Glouton, s’écria Guillaume, que Dieu te maudisse ! Tu as tort de me chercher querelle. Laisse mon écu et tu agiras en galant homme. Je suis chevalier et ce que tu fais est une vilenie. Par Dieu ! je ne me soucie pas de pareilles plaisanteries.

Le châtelain, qui était un méchant homme, voyant que le comte le traitait avec douceur, ne s’en montra que plus hardi et plus orgueilleux, et tira de plus belle l’écu doré.

— Mon Dieu, fit Guillaume, tu m’as tiré des mains de cent mille Turcs, et un seul homme m’outragerait et me traiterait de la sorte ! J’aimerais mieux mourir que de le souffrir.

Il tira l’épée à la poignée d’or et en porta un tel coup au châtelain qu’il l’abattit mort.

La ville fut en émoi ; on courut aux armes et on sonna le tocsin. On décocha mainte flèche au cavalier, qui allèrent se ficher dans son haubert et son écu ; heureusement que son cheval était garanti par sa couverture de mailles.

— Sainte Marie ! pria Guillaume, aidez-moi en ce jour ! Je vois bien que leur folie est à son comble ; si je ne leur montre les dents, ils ne m’épargneront pas, car les bourgeois sont une race de furieux ; quand une fois ils se sont soulevés, ils ne tiennent aucune mesure.

Après ces réflexions il les attaque et en tue plus de cinquante. Son audace fit son effet ; les bourgeois fuient de toute leur vitesse en se dirigeant vers le pont. Il les laisse fuir et se hâte de sortir d’Orléans et de prendre le grand chemin d’Etampes.

Cependant les bourgeois trouvent le pont obstrué par une troupe de gens de guerre. C’était Hernaut de Gironde, le brave frère de Guillaume qui, avec plusieurs chevaliers, venait de convoyer le roi Louis. Lorsqu’il entra dans Orléans, les gens de la ville s’adressèrent à lui :

— Monseigneur, firent-ils, nous sommes fort malmenés. Un chevalier étranger nous a tué le châtelain et tant de bourgeois qu’on n’ose les compter ; et cela seulement parce qu’on lui a demandé pourquoi il traversait la ville tout armé.

— Savez-vous de quel côté il est allé, demanda Hernaut ?

— Oui, beau sire, du côté de Paris ; il a pris le chemin d’Etampes avec son grand cheval tout bardé de fer.

Hernaut, à cette nouvelle, demanda ses armes : il endossa le haubert et laça son heaume, sauta sur son cheval, et avec dix chevaliers sortit d’Orléans au galop. Il eut bientôt atteint le comte Guillaume qui chevauchait doucement, ayant à la main une lance qu’il avait arrachée à un bourgeois.

Hernaut lui cria de loin :

— Par Dieu ! vassal, on t’apprendra à vivre. Retourne à la cité, afin que les gens du roi t’y jugent.

— Bien fou, reprit Guillaume, qui suivra vos ordres.

Là dessus il piqua des deux et rendit la main à Folatise. Son frère Hernaut courut sur lui de toute la vitesse de son cheval. Leur choc fut épouvantable ; leurs lances se brisèrent et Guillaume jeta son frère à bas de son cheval. Puis il lui dit en ricanant :

— Par Dieu ! vassal, il n’est pas de vos amis, celui qui vous envoya jouter contre Guillaume d’Orange. Vous êtes assez puni ; le marquis ne vous touchera plus.

À ces mots il lui ramena son cheval. Et Hernaut, tout ému, reconnut son frère autant à sa noble manière d’agir qu’à sa voix. Il sauta sur ses jambes et saisissant son étrier, il lui embrassa les genoux. Alors Guillaume se repentit de ce qu’il avait fait, quoiqu’il ne reconnût pas encore son frère ; il lui présenta son cheval et le pria instamment d’y monter. Hernaut lui dit :

— Beau frère, d’où viens-tu ? Je suis Hernaut. Je suis bien aise d’avoir été abattu par toi ; cela me prouve que tu as toujours un bras vaillant. Ton coup a été rude, mais Dieu merci ! je ne suis pas blessé.

— Lorsque Guillaume le reconnut, il éprouva une grande joie. Il descendit de cheval, et tous deux ôtèrent leurs heaumes pointus. Hernaut baisa son frère sur les yeux, les joues et le cou ; mais Guillaume mit son écu devant sa bouche, pour qu’il ne la touchât pas.

Cependant les chevaliers s’empressèrent autour d’eux. Quand ils eurent reconnu le comte, ils le saluèrent respectueusement. Ils descendirent de cheval et s’asseyant sur l’herbe, au pied d’un arbre touffu, ils prêtèrent l’oreille au récit que Guillaume leur fit de ses malheurs.

— Mes hommes sont morts, dit-il, et j’ai perdu mes neveux. Les mécréants ont pris Bertrand, Gaudin-le-brun, Guichart et cinq autres. Ils sont venus mettre le siége devant Orange, où je n’ai laissé vieux ni jeune, sauf le portier et un clerc, avec cent malheureux que j’ai délivrés de prison, mais qui sont trop faibles pour se défendre. Aussi toutes les dames ont-elles vêtu le haubert et ceint l’épée. Mais elles ont peu de vivres, le vin et le froment leur manquent. Si elles ne sont secourues à bref délai, Orange sera prise et brûlée.

En entendant ce récit, Hernaut fut profondément touché ; il resta muet pendant plus d’une heure, tant il était ému.

Guillaume voyant que Hernaut ne lui répondait pas, lui dit à demi-voix et en tremblant :

— Eh bien, frère, viendras-tu à mon secours ?

— Certes, monseigneur, je ne vous ferai pas défaut, tant que j’aurai vie.

— Alors, dit Guillaume, ne tardez pas. Faites savoir à notre mère chérie, Hermengard de Pavie, et à Aymeric à la barbe blanche que j’ai besoin de leur secours contre les Arabes. Moi, j’irai à Saint-Denis trouver Louis, pour le prier de lever son armée, afin de me venir en aide, ou de mettre à ma disposition les chevaliers de France ; mais je crains qu’il ne rejette ma prière.

— Ne craignez rien, dit Hernaut ; vous le trouverez à Laon, où il doit tenir une cour plénière. Il y aura grand nombre de chevaliers, car il doit disposer du fief de Vermandois. Mon père y sera avec une grande suite. Allez-y, monseigneur ; je n’ai plus qu’à ajouter que vous pouvez disposer de mon or et de mon argent, de mes chevaux arabes et de mes chevaliers.

Le comte l’en remercia avec effusion, mais il ne voulut emmener personne avec lui. Il embrassa tendrement son frère et se mit en route. Il ne s’arrêta pas avant d’avoir atteint Etampes, où il arriva le soir et coucha. Le lendemain il remonta à cheval, mais sans endosser son armure qu’il chargea derrière lui. Il fit tant qu’un dimanche, à l’heure du dîner, lorsque les gens sortaient de l’église, il entra à Laon.

Il avait l’air de sortir d’un combat ; lorsqu’il passa dans la rue, les manants, tout étonnés de la grandeur de son cheval, se mirent à ricaner :

— En voilà un qui ressemble à un oiseau de proie ! A-t-on jamais vu pareil cheval ! C’est le diable qui l’a rendu si gros.

Le comte passa sans mot dire : il ne voulait pas se disputer avec eux.

Devant la porte du château il y avait un olivier ; c’est là qu’il descendit de son cheval qu’il attacha à l’arbre. Ses habits étaient en lambeaux ; mais il portait au côté son épée dont la garde était d’or massif. On le regarde avec étonnement, mais personne n’ose lui parler, tant il leur fait peur.

Un homme du palais se hâte d’aller porter au roi la nouvelle qu’il y a un cavalier à la porte du palais.

— Je ne sais, dit-il, s’il est chevalier, mais dans toute la France il n’y a personne bâti comme lui. Il est grand et a le regard plus redoutable qu’un lion. Il porte une épée à la poignée d’or ; il a un cheval d’Espagne dont la tête est fine et la croupe large, et qui est presque aussi haut que l’olivier. Son frein est fort riche et orné de boutons d’or, la selle est un chef-d’œuvre. Un heaume pend à l’arçon et derrière lui est attaché un haubert étincelant, dont les mailles, plus blanches que du coton, sont entremêlées de quelques rouges, parce qu’elles ne sont pas couvertes d’une housse. Ses deux éperons sont d’une grandeur démesurée, la broche a un empan de long. Mais il est vêtu d’un mauvais pourpoint et par dessus d’une pelisse d’hermine. Un gros nez surplombe sa moustache, ses bras sont longs et ses poings larges ; il a la narine dilatée et une forêt de cheveux sur la tête. Il a tout l’air d’un voleur, et il semble qu’il vient pour vous disputer le trône de France, car il a l’air bien féroce.

Le roi tout étonné, fit le signe de la croix et tous les Français frémirent de peur. Louis courut à la fenêtre pour regarder l’étranger à la fière mine. Puis il dit :

— Allez y voir, Sanson, et revenez me faire votre rapport. Demandez-lui bien, d’où il est et comment il s’appelle ; mais ne l’amenez pas ici, car il pourrait bien être un hôte dangereux.

Sanson se hâta d’obéir aux ordres de son souverain ; il descendit les degrés de marbre, et s’adressant à Guillaume :

— Quel est votre nom, lui demande-t-il ? De quel pays êtes-vous ? Et dites-moi qui vous envoie ?

— Je vais vous le dire, répond le comte. J’ai nom Guillaume au court nez. Je viens d’Orange et je suis extrêmement fatigué. Je vous prie de me tenir mon cheval, jusqu’à ce que j’aie parlé à Louis.

— Monseigneur, dit Sanson, attendez un instant. J’irai là-haut, en la salle seigneuriale, faire mon rapport au roi qui m’a envoyé vers vous ; je reviendrai bientôt, n’en doutez pas, et je vous prie, pour Dieu ! de ne pas vous courroucer.

— Ami, répondit Guillaume, hâtez-vous donc. Dites au roi, et ne lui cachez pas, que je viens ici pauvre et délaissé. Je verrai bien aujourd’hui s’il est mon ami. Qu’il vienne à ma rencontre avec sa noble suite, et je saurai qu’il m’aime. C’est dans le besoin qu’on éprouve un ami : si alors il vous fait défaut, il ne faut plus s’y fier.

— Monseigneur, répondit Sanson, j’obéirai à vos ordres. Sur l’honneur, je lui dirai tout, et si j’ai quelque crédit, le roi fera ce que vous désirez.

Il retourne au palais et dit au roi :

— Sire, vous ne savez pas ce qui vous arrive ; c’est Guillaume d’Orange, le marquis redouté. Il attend que vous veniez à sa rencontre.

Louis laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se recueillit. Puis il dit à Sanson :

— Venez vous asseoir, je ne le regarderai même pas. Que les diables l’emportent ! Il nous a déjà bien causé assez de peine et de perte. Ce n’est pas un homme, mais un vrai démon. Malédiction sur quiconque se réjouit de son arrivée !

Le roi reprit sa place et demeura pensif et courroucé.




VII.


Pauvre accueil


Cependant maints damoiseaux et beaucoup de chevaliers descendent pour regarder le nouveau venu, et parmi eux plusieurs qui avaient jadis reçu du comte de belles robes aux fourrures de martre ou d’hermine, des hauberts, des heaumes et des armes précieuses, des chevaux et de l’or ; mais quand ils le virent si dénué de tout, pas un d’eux n’alla l’embrasser ou le saluer. Au contraire, on se moqua de lui et on le railla, car jamais un homme tombé en pauvreté ne sera aimé.

— Vous avez grand tort, leur dit Guillaume ; je vous ai chéris et comblés de bienfaits. Si je ne vous offre rien en ce moment, il ne faut pas m’en vouloir, car j’ai été complétement dépouillé en l’Archant. Mes hommes sont morts, pas un n’est réchappé ; mon neveu Bertrand y a été fait prisonnier ainsi que Girard, lui et les autres. Vivian a été tué, et moi-même j’ai reçu quinze blessures. Pourquoi ne pas l’avouer ? je me suis sauvé par la fuite. La perte que j’ai essuyée, me remplit de douleur. Ce n’est pas tout. Cent mille Turcs ont mis le siége devant Orange. Desramé et trente autres rois sont à leur tête, et ils ont juré de ne pas se retirer, le siége dût-il durer un an. Dame Guibor, qui vous a donné tant de preuves d’amitié, vous prie par ma bouche de la secourir. Par Dieu ! chevaliers, ayez pitié d’elle et venez moi en aide ! Dieu le vous rendra un jour.

Ceux à qu’il s’adressa ne répondirent pas un seul mot. Ils le quittèrent pour remonter au palais. Guillaume resta seul et eut tout le temps de méditer sur ce proverbe du vilain : celui qui perd son bien ne retrouve que du mépris.

— Ah ! Dieu, dit-il, si j’apportais de l’or et de l’argent, ils me témoigneraient du respect et de l’amitié ; mais puisqu’ils voient que j’ai besoin d’aide, ils me méprisent comme le premier misérable venu. Ils ne veulent même pas mettre mon cheval à l’écurie.

Le comte s’assit plein de colère et posa son épée d’acier sur ses genoux ; il pensa à sa femme qu’il regrettait d’avoir quittée.

Cependant les valets et les écuyers continuèrent à grand bruit leurs ricanements, après que les chevaliers les eurent quittés pour rentrer dans la salle. À ceux-ci le roi demanda :

— Que fait Guillaume, le rude guerrier qui nous donne tant de mal ?

— Sire, répondirent-ils, il est là, au pied de l’escalier, sous l’olivier.

Louis s’armant d’un bâton de pommier, alla s’accouder à la fenêtre. Il vit Guillaume qui pleurait à chaudes larmes ; il l’appela et lui adressa ces paroles :

— Sire Guillaume, allez donc trouver un hôtel, faites bien soigner votre cheval et revenez ensuite à la cour pour dîner. Vous venez me visiter dans un fort pauvre équipage : n’avez-vous donc ni valet ni écuyer pour vous aider à vous déchausser ?

— Ah ! Dieu, j’enrage, dit le comte, quand j’entends cet homme me railler, lui, qui par dessus tous les autres devrait m’honorer et m’aimer. Mais par Celui qui jugera le monde ! si je puis entrer dans ce palais, avant que le soleil soit couché demain, je lui raserai la tête de cette épée, et maint des siens se baignera dans son sang. C’est pour leur malheur qu’ils se sont montrés plein d’orgueil et de mépris envers moi ; avant de partir d’ici ils me le paieront.

En disant cela il roula les yeux et grinça les dents en secouant la tête avec fureur.

Louis fit bien garder la porte et ne laissa entrer ou sortir personne, par crainte de Guillaume, qui continuait à se consumer de rage. Enfin un franc bourgeois, du nom de Guimar, l’emmena avec lui et lui offrit l’hospitalité. Après avoir mis son cheval dans une étable richement pourvue, il voulut faire souper le comte. Mais celui-ci ne voulut ni goûter au vin, ni manger du pain blanc. Il se fit apporter du gros pain de seigle dont il soupa et il l’arrosa avec de l’eau, parce qu’il voulait tenir le serment qu’il avait fait à Guibor.

Le bourgeois, tout étonné, lui demanda :

— Comment, sire Guillaume, vous refusez un si beau souper ? Dites m’en la raison. S’il y a quelque chose qui vous déplaise, j’y porterai remède.

— Non, beau sire, votre souper mérite tous les éloges. Mais avant de partir d’Orange je jurai à ma femme, Guibor au clair visage, que je n’en goûterais mie, et je veux tenir mon serment jusqu’à mon retour. Je vous prie de ne pas m’en vouloir.

Le bourgeois le laissa tranquille.

Après le souper on enleva les nappes et l’on fit dresser un lit au noble comte avec des coussins moelleux et des couvertures d’outre-mer ; mais Guillaume ne voulut pas s’y coucher. Il fit apporter de l’herbe fraîche et des joncs ; il étendit là-dessus la couverture de son cheval et s’y coucha. Il ne ferma l’œil de la nuit ; les pensées qui l’obsédèrent jusqu’au jour, l’en empêchèrent.

Le lendemain de bonne heure il se fit apporter son haubert qu’il endossa, ensuite il ceignit son épée.

Son hôte lui demanda où il comptait aller ?

— Je ne veux rien vous cacher, dit le comte. J’irai là-haut, parler à Louis, pour lui demander du secours. Mais par le Dieu qu’on adore ! malheur à celui qui me le refuse et se permet de blâmer ma demande !

— Monseigneur, lui répondit l’hôte, que Dieu vous conduise ! Vous trouverez une assemblée bien fastueuse ; car le roi doit couronner Blanchefleur, votre sœur, et il va lui donner le Vermandois pour douaire. C’est bien la plus belle terre qu’on puisse nommer, mais qui sera l’occasion de guerres sans fin.

— Bon, dit Guillaume, j’aurai voix au chapitre et il faudra que tout passe par mes mains ; car je suis de droit le gardien de la douce France et je porte son oriflamme ; que s’ils me contestent quoi que ce soit, s’ils me mettent en colère, j’aurai bientôt déposé le roi de France et ôté la couronne de son chef.

Quand le bourgeois l’entendit parler de la sorte, il commença à trembler de peur. Sans plus attendre, le marquis quitta son hôtel et marcha droit à la cour. Il portait son haubert sous son pourpoint et tenait son épée cachée sous son manteau.

Arrivé au palais, il trouva les portes grandes ouvertes et entra dans la salle. Il y avait là plusieurs princes, ducs et comtes et des chevaliers de tout âge, ainsi que maintes dames vêtues de soie et de drap d’or. Le comte Guillaume fut bien reconnu, mais on le reçut mal, parce qu’il était pauvrement vêtu. Personne ne le salua, pas même la reine, sa sœur, quoiqu’elle l’eût bien vu. Tout le monde fit semblant de ne pas le connaître.

Le comte en fut fort irrité. Il alla s’asseoir à l’écart sur un banc et caressa l’épée nue sous son manteau ; il avait de la peine à se contenir à ne pas leur courir sus.

À peine fut-il assis que le bruit se répandit qu’Aymeric venait d’arriver, accompagné de soixante chevaliers. Il y eut un grand tumulte ; toute la cour se mit en mouvement pour aller à la rencontre d’Aymeric de Narbonne.

En effet le comte descendit de cheval au perron ainsi que Hermengard sa noble comtesse. Quatre de ses fils venaient avec lui : Bernard le preux, Buevon de Commarchis, Guichart et Hernaut. Le seul Aymer-le-chétif n’y était pas ; il est en Espagne parmi les Sarrasins, où jour ni nuit il ne leur donne trève.

Avant qu’Aymeric fût entré dans la salle, son gendre Louis alla à sa rencontre avec la belle reine. On traita le comte avec tout l’honneur possible et non moins sa noble femme, Hermengard au teint blanc. On plaça Aymeric dans un fauteuil à côté du roi et la comtesse près de la reine, sa fille. Les chevaliers se placèrent à la ronde.

La salle était ornée de lis et de roses, dont le parfum se mêlait à celui de l’encens qu’on brûlait ; les jongleurs chantèrent en s’accompagnant de la vielle. Toute la cour était fort joyeuse.

Mais avant la fin du jour tout cela changera, et le plus hardi d’entr’eux aura peur ; l’empereur lui-même voudrait être à Paris et la reine en sa chambre à Senlis ; car Guillaume, le marquis au court nez, est assis tout seul, la rage au cœur.

— Dieu ! dit-il, pourquoi me tenir ainsi à l’écart, quand je vois ici mon père et mes amis et ma noble mère que je n’ai embrassée depuis plus de sept ans ! J’ai trop longtemps souffert leur mépris ; je deviendrai fou si je ne me venge.

À ces mots il sauta sur ses pieds, et sans que sa main quittât la poignée de son épée, il se plaça au milieu de la salle devant le roi Louis, et lui dit d’une voix forte, qui fut entendue de tout le monde :

— Que Jésus protége ma mère, mon père, mes frères et mes amis, et qu’il confonde ce mauvais roi sans honneur et ma sœur, la vile ribaude, qui m’ont fait si mauvais accueil et ont permis qu’à leur cour on se soit moqué de moi ! Quand je descendis de cheval sous l’olivier touffu, nul de ses hommes, grand ou petit, ne daigna tenir mon coursier arabe. Mais par les saints que Dieu a bénis ! si ce n’était pour mon père, qui est assis à ses côtés, je lui pourfendrais la tête de mon épée.

Le roi devint blême de frayeur, et la reine aurait voulu être à Senlis, à Etampes ou au bourg de Saint-Denis. Il n’y eut pas un Français qui ne fût épouvanté. Et ils se dirent l’un à l’autre :

— Guillaume est en colère, c’est pour notre malheur qu’il est venu en ce pays.

Lorsque Aymeric et Hermengard virent leur fils, ils s’élancèrent plein de joie de leurs fauteuils et embrassèrent Guillaume. Les quatre frères se jetèrent à son cou ; mais il eut soin de détourner la bouche afin qu’ils ne pussent la baiser. Ce fut une joie générale.

Cependant Guillaume raconta à son père la défaite qu’il avait essuyée en l’Archant et comment il s’était enfui seul, après avoir perdu tous ses hommes ; comment il laissa Vivian sans vie sur les bords de l’étang ; et comme quoi les païens lui avaient donné la chasse après qu’ils eurent fait prisonniers le comte Bertrand, Guibelin et le brave Guichart, Girard de Blaives, Gautier de Toulouse, Hunaut de Saintes et Foulque de Melant. Il termina son récit de cette manière :

— J’ai laissé Guibor à Orange, assiégée par une armée de mécréants. La ville ne tiendra pas longtemps faute de vivres ; c’est à cause de cela que j’étais venu ici pour demander du secours à Louis, ce lâche roi. Mais j’ai bien vu qu’il n’a pas de cœur. Il m’a laissé insulter à sa cour ; mais par l’apôtre saint Jacques ! avant de partir, je l’en punirai ainsi que ma sœur, cette mauvaise fille perdue.

À ces mots Louis se jeta en arrière ; il aurait bien voulu être à Hui ou à Dinant. Et les Français n’osèrent proférer une parole ; pas un seul ne se vanta de vouloir défendre son seigneur. Ils se disaient en chuchotant :

— Il n’y a que les démons qui puissent suffire à cette tâche. Jamais chevalier qui est allé là-bas, quelque vaillant qu’il fût, n’est retourné en France. Nous avons fait une folie en prenant parti pour Guillaume et ses prétentions orgueilleuses. Qu’il laisse là Orange, le diable puisse l’emporter ! et qu’on lui donne le Vermandois jusqu’au port de Wissant.

Mais personne n’osa élever la voix, et nul ne fut assez audacieux pour dire au roi un mot en sa faveur ; grands et petits restèrent muets.

Pendant que Bernard de Brebant pleure son fils Bertrand, et que Beuvon se lamente sur le sort de Girart, dame Hermengard se lève et leur dit de sa voix claire :

— Par Dieu ! Français, vous êtes tous des lâches. Aymeric, sire, pourquoi ton cœur tremble-t-il ? Beau fils-Guillaume, ne t’inquiète pas. Par l’apôtre saint Jacques ! j’ai un trésor si lourd que deux bœufs ne pourraient le traîner. Je le donnerai jusqu’au dernier besant aux soudards qui combattront pour toi. Et moi-même je chevaucherai au premier rang, le haubert au dos, le heaume lacé, l’écu au cou et la lance au poing. Car si j’ai les cheveux blancs, mon cœur est encore hardi. S’il plaît à Dieu, j’aiderai mon enfant. Et quand je serai à cheval, l’épée à la main, malheur au Sarrasin que je rencontrerai, quelque vaillant qu’il soit. C’est pour leur ruine que ces Turcs et ces Persans sont entrés dans le pays.

À ces mots un sourire vint se mêler aux larmes du comte Aymeric et de ses fils. Le cœur de Guillaume déborda ; il ne put s’empêcher de dire toute sa pensée à ceux de France.




IX.


Frère et Sœur.


Il était bien fait pour inspirer la crainte à cette cour. Ses vêtements étaient déchirés, ses chausses noires et son linge taché. Une forêt de cheveux se hérissait sur sa tête ; il avait le nez fort et les narines larges ; entre ses deux yeux il y avait la distance d’une paume ; il était de haute stature et avait la poitrine large, le pied cambré et la jambe bien faite. Il paraissait plus grand et plus fort qu’homme vivant, et sous son manteau il étreignait toujours son épée.

Il lança un regard furieux à sa sœur, qui était assise auprès du roi son époux, une couronne d’or sur la tête. Il la regarda avec colère ; tout pâle, les moustaches hérissées, la tête rejetée en arrière, il dit d’une voix forte :

— Louis, Sire, tu soldes mal mon compte. Quand la cour fut assemblée à Aix et que Charlemagne, au déclin de ses jours, voulut te déclarer son successeur, tous les Français assemblés te jugèrent indigne de la couronne. Tu l’aurais perdue, si je ne m’en étais mêlé ; car malgré eux la grande couronne d’or fut posée sur ta tête. Ils me craignaient tant, que pas un n’osa résister. Tu t’en es montré peu reconnaissant en ce jour.

— C’est vrai, dit Louis ; mais je saurai reconnaître ce que vous avez fait pour moi, en vous abandonnant la France entière.

Blanchefleur, entendant ces paroles, jeta de hauts cris :

— Comment, fit-elle, je perdrais tout mon bien ! C’est le démon qui vous a suggéré cette promesse. Que la foudre écrase celui qui a prononcé cette parole !

Guillaume lui lança un regard foudroyant et dit :

— Tais-toi, chienne de mauvaise vie. Toi qui as été la maîtresse de Thibaut l’Arabe, tu ne dois pas être écoutée. Quand tu manges viande ou gibier et des gâteaux quatre fois blutés, quand tu bois ton vin pur ou mêlé d’aromes dans une coupe dorée, quand tu tiens la grande coupe à couvercle assise auprès du feu de la cheminée et que tu t’es grillé les jambes, quand tu te sens embrasée de luxure, quand la gloutonnerie t’a enflammé le visage, et que Louis t’a trois ou quatre fois tenue sous lui, quand tu es rassasiée de boire et de manger et bien soûle de luxure, tu ne penses guère à la neige et la gelée, aux grandes batailles et aux grandes privations que nous supportons à Orange, sur la terre étrangère, entourés que nous sommes d’une race sans foi. Tu t’inquiètes peu d’où viennent les blés, mauvaise fille de joie ! Tu m’as insulté aujourd’hui ; tu as voulu empêcher le roi de venir à mon secours,.... le diable lui-même t’a couronnée....

Et s’élançant sur elle, à la stupéfaction de tous, il lui arracha la couronne qu’il jeta à terre. Puis la saisissant par les cheveux, il tira son épée et lui eût coupé la tête, si sa mère ne fut intervenue. Hermengard se jette au cou de son fils et l’empêche de frapper en l’embrassant. La reine, folle de terreur, s’enfuit échevelée et se sauve dans sa chambre. Là elle tombe sans connaissance. Sa fille, la belle Aalis, la relève, et après qu’elle l’eut rappelée à la vie, lui dit :

— Qu’est-il arrivé, madame ? D’où vous vient cette épouvante ?

— Par ma foi, mon enfant, il y a bien de quoi devenir folle. Le comte Guillaume est ici ainsi que mon père et ma noble mère, que Dieu a conduite en ces lieux, car sans elle c’eût été fait de moi. Le comte Guillaume me tuait. Il avait demandé du secours au roi, et pour la seule raison que je m’y suis opposée, il a voulu me couper la tête. Ayez soin, ma fille, de bien fermer la chambre ; mettez la barre à la porte, car s’il pénètre ici, je suis livrée à la mort.

Aalis lui répondit :

— Je vous trouve bien osée de dire des choses désagréables à mon oncle, le meilleur homme qui jamais portât une épée et par les soins duquel vous avez été couronnée reine et souveraine de France. C’est lui qui vous a élevée si haut ; et si vous lui avez dit quelque chose de désagréable, c’est le démon qui vous a inspirée.

— Tu es pleine de bon sens, reprit la reine ; je suis fière d’être ta mère. Tout ce que tu dis est vrai ; c’est par lui que j’ai été élevée à cet honneur et que je suis couronnée reine. Je prie Dieu qu’il m’accorde de faire la paix avec mon frère ; j’avouerai mes torts, afin qu’il me pardonne.

Blanchefleur se laissa cheoir éplorée sur un siége en versant un torrent de larmes. Aalis, surexcitée par ce qu’elle venait d’entendre, ne fit pas de longues réflexions, mais s’elança dans la grand’salle, au milieu du tumulte.

La comtesse Hermengard s’était jetée aux pieds de Guillaume et implorait sa merci pour la reine. Le comte releva sa mère et lui dit :

— Dame, il eût mieux valu que vous ne fussiez pas née. Car par mon honneur ! avant la fin du jour j’aurai abattu l’arrogance du roi.

Il se tenait au milieu de la salle voûtée, le visage enflammé par la fureur, et sa main pressait convulsivement la poignée de son épée nue.

Personne ne lui répondit et c’était sagesse de leur part, car celui qui l’eût poussé à bout aurait eu la tête fendue.

Louis lui-même pencha la tête sur sa poitrine. Toute la salle était silencieuse, comme si l’on avait commencé la messe.

Les Français qui s’étaient retirés d’un côté, se disaient entr’eux à voix basse :

— Guillaume a insulté la reine ; si on l’eût laissé faire, il l’aurait tuée. Il l’a traitée d’une manière affreuse. Et cela à cause de cette misérable cité d’Orange, qui a été fondée pour notre malheur. Il voudrait sacrifier toute notre jeunesse. Voyez comme il a une grosse tête, ce démon ! Le diable lui est entré au corps ; voyez comme il a le visage en feu ! Je crains bien qu’avant que la cour ne se soit séparée, son épée ne soit souillée de notre sang. Plût à Dieu qu’il fût au delà des mers, ou en Egypte, ou même au fond des eaux, avec une grande pierre au cou ! la France serait délivrée d’un démon.

En ce moment ils aperçurent Aalis, et si tous les regards se fixèrent sur elle, il n’y a là rien d’étonnant ; car elle semblait une rose au mois de Mai. Elle avait le teint plus blanc que neige, ses joues étaient colorées et ses yeux étincelaient, si bien qu’en toute la France, qui cependant est si longue et si large, on n’eût trouvé si belle dame. Elle portait une robe de pourpre, brochée d’or, et ses cheveux ondoyants étaient retenus par un galon d’or.

Tous, d’un commun accord, la saluèrent. Le comte Aymeric la prit dans ses bras, et ses oncles l’embrassèrent. Mais elle s’arracha à leurs caresses, et courant vers Guillaume, elle s’agenouilla devant lui et embrassa ses genoux en lui disant :

— Grâce, bel oncle, au nom de Dieu, le fils de la Vierge ! Voici mon corps, fais en ce que tu voudras. Fais-moi trancher la tête ou brûle-moi vive, exile-moi de France, si tu veux, je partirai comme une pauvre mendiante ; — mais accordez-vous avec mon père et avec ma mère, qui sera malheureuse toute sa vie durant. Elle a eu grand tort de parler contre vous ; pardonnez-lui cette folie, mon oncle ; et si jamais elle voulait vous contrecarrer, faites moi bouillir dans de la poix fondue.

Ces paroles attendrirent le comte, qui lui dit :

— Ma chère enfant, ma belle nièce, que Jésus vous bénisse. Levez-vous, vous vous donnez trop de mal.

— Je n’en ferai rien, mon oncle ; j’aimerais mieux être enterrée vive que de me lever, avant que vous m’ayez accordé ma demande, et que votre colère soit appaisée.

Hermengard se joignit à elle et dit à son fils de sa voix la plus douce :

— Beau fils Guillaume, au nom de Dieu, le fils de Marie ! n’outrage pas le roi en sa cour, ne fût-ce que pour ta nièce désolée, la plus belle fille de toute ta famille.

Et son père ajouta :

— Mon fils, dépose ta rudesse. Ta volonté sera accomplie ; vois comme le roi s’humilie devant toi et te promet aide et secours.

À ces mots Louis releva la tête et dit :

— Certes, monseigneur, tout ce qu’il désire.

Alors la colère de Guillaume se relâcha. Il se baissa pour embrasser la demoiselle à laquelle il accorda sa demande. Il mit l’épée dans le fourreau et la passa à Hernaut qui la mit de côté.

Aalis le remercia, et Hermengard de Pavie, dans sa joie, dépècha deux chevaliers de sa suite vers la reine.

Le duc de Normandie y alla avec Garin de la Gastie, et ils la ramenèrent bientôt toute tremblante dans la salle.

Le comte Guillaume lui prit la main et lui dit :

— Belle sœur, je me repens de vous avoir maltraitée. Voilà, ce que c’est de se laisser emporter par ses passions ; on a bientôt fait une vilaine chose. À la face de toute la cour je t’en demanderai pardon.

— Monseigneur, répondit-elle, j’ai tout oublié et il ne m’en restera aucune honte. Mais de mon côté je me repens si j’ai dit quelque chose dont vous, mon frère, puissiez être courroucé contre moi. J’aimerais mieux quitter la France que de vous être désagréable. Si vous le désirez, je ferai pénitence pour ce qui est arrivé, et j’irai en chemise du palais jusqu’à l’église de saint Vincent.

En disant cela, elle s’agenouilla devant lui et lui baisa le pied. Mais le comte la releva et la baisa quatre fois en la face, à la grande joie de la belle Aalis.

La cour fêta cette réconciliation avec de grandes démonstrations de joie. Le roi ordonna qu’on dressât la table — celle qui est incrustée d’or — et l’on corna l’eau. Quand les barons se furent lavés, ils prirent place autour de la table au bas bout de la salle. Dans la partie élevée Aymeric se plaça à côté de sa femme, et de l’autre côté le roi et la reine ; puis le marquis Guillaume et ses frères bien-aimés. Près de lui s’assit sa nièce, la noble Aalis, la plus belle fille de Paris à Montpellier. Le comte Guillaume avait aussi fait chercher son hôte Guimar avec sa femme, et les avait fait placer tout près de lui ; car il tenait à leur faire honneur. Cent écuyers leur servirent tant de plats que je ne puis les nommer ; cent autres servirent comme échansons. Les jongleurs jouèrent leurs airs les plus brillants, et l’on peut bien dire qu’il y eut grande fête.