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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 367-372).


TREIZIÈME PARTIE


I


La raison humaine ne peut comprendre l’intégralité des causes des phénomènes, mais le besoin de la recherche des causes est inhérent à l’âme humaine. La raison humaine, sans pénétrer le grand nombre et la complexité des conditions des phénomènes dont chacune à part peut être la cause, saisit la première condition la plus compréhensible et dit : voilà la cause. Dans les événements historiques (les actes humains sont l’objet d’observation), c’est la volonté des dieux qui se présente comme cause première, ensuite la volonté des hommes qui occupent la place historique la plus en vue — les héros historiques. Mais il suffit de pénétrer dans le cœur de chaque phénomène historique, c’est-à-dire dans l’activité de toute la masse d’hommes qui participèrent à l’événement pour se convaincre que la volonté du héros historique non seulement ne guide pas les actions des masses mais est toujours guidée elle-même. Il peut sembler sans importance de comprendre l’essence de l’événement historique de telle ou telle façon, mais entre l’homme qui dit que les peuples de l’Occident sont allés en Orient parce que Napoléon le voulait et celui qui dit que cet événement s’est produit parce qu’il devait se produire, il y a la même différence que celle qui existe entre les gens qui affirment que la terre est immobile et que les planètes tournent autour d’elle et ceux qui disent qu’ils ne savent pas sur quoi tient la terre mais qu’il existe des lois qui dirigent le mouvement de la terre et des autres planètes.

Il n’y a pas et il ne peut y avoir de causes à un événement historique, sauf la seule cause de toutes les causes, mais il y a des lois qui dirigent les événements : les unes nous sont inconnues, nous tâchons de pénétrer les autres.

La découverte de ces lois n’est possible que quand nous renonçons complètement à rechercher les causes dans la volonté d’un seul homme, de même que la découverte des lois du mouvement des planètes n’est devenue possible que quand les hommes renoncèrent à se représenter l’immobilité de la terre.

Après la bataille de Borodino, après l’occupation de Moscou par l’ennemi et son incendie, les historiens regardent comme le fait le plus important de la guerre de 1812, le mouvement de l’armée russe de la route de Riazan à Kalouga et de là vers le camp de Taroutino, ce qu’on appelle la marche de flanc derrière Krasnaïa Pakhra. Les historiens attribuent la gloire de cet acte héroïque à divers personnages et discutent la question de savoir à qui il revient. Même les historiens étrangers, même les Français, reconnaissent le génie des capitaines russes, quand ils parlent de cette marche de flanc. Mais pourquoi tous les écrivains militaires et après eux tout le monde, admettent-ils que cette marche de flanc est l’invention très profonde d’une seule personne qui sauva la Russie et perdit Napoléon ? C’est difficile à comprendre. Premièrement, il est difficile de comprendre en quoi consistent la profondeur et le génie de ce mouvement, car il ne faut pas un grand effort d’esprit pour deviner que la meilleure situation de l’armée (quand on ne l’attaque pas) est où il y a des provisions. Or, même un enfant de treize ans, pas bien intelligent, pouvait comprendre facilement qu’en 1812 la situation la plus avantageuse de l’armée, après la retraite de Moscou, était sur la route de Kalouga. Aussi ne peut-on comprendre : 1o par quelle déduction les historiens parviennent à voir quelque chose de profond dans cette manœuvre ; 2o il est encore plus difficile de comprendre en quoi précisément les historiens voient dans cette marche le salut des Russes et la perte des Français, car cette marche de flanc, avec d’autres, concordantes, pouvait être dangereuse pour l’armée russe et salutaire pour l’armée française. Si à partir de ce moment la situation de l’armée russe commença de s’améliorer, il n’en résulte nullement que ce mouvement en fut la cause. Cette marche de flanc non seulement ne pouvait offrir des avantages mais risquait de perdre l’armée russe si d’autres conditions n’avaient concordé avec elle. Que serait-il advenu si Moscou n’eût été brûlée ? Si Murat n’avait pas perdu la trace des Russes ? Si Napoléon ne s’était pas trouvé inactif ? Si sous Krasnaïa Pakhra l’armée russe, suivant les conseils de Benigsen et de Barclay, avait livré bataille ? Si les Français avaient attaqué les Russes pendant qu’ils reculaient derrière Pakhra ? Si Napoléon, s’approchant ensuite de Taroutino eût attaqué les Russes même avec un dixième de cette énergie avec laquelle il les avait attaqués à Smolensk ? Si les Français étaient allés à Saint-Pétersbourg ? Avec toutes ces suppositions le salut de la marche de flanc pouvait se transformer en perte.

Troisièmement et principalement, on comprend pourquoi les hommes qui étudient l’histoire, instinctivement ne veulent pas remarquer qu’on ne peut attribuer à une personne seule la marche de flanc, que jamais personne ne l’avait prévue, que cette manœuvre, comme le recul à Fili, au moment même ne se présentait à personne dans son ensemble, mais pas à pas, un événement après l’autre, minute par minute, et découlait d’une quantité innombrable de conditions des plus diverses, et seulement quand elle se réalisa et devint le passé, elle se présenta en toute son intégralité.

Au conseil de Fili, l’idée dominante des autorités russes était, cela va sans dire, la retraite en ligne droite, c’est-à-dire par la route de Nijni-Novgorod, les preuves, c’est la majorité des voix, au conseil, donnée dans ce sens et la conversation très connue, après le conseil, entre le général en chef et M. Lanskoï, chef des manutentions.

Lanskoï, dans son rapport au commandant en chef, fit savoir que les approvisionnements de l’armée étaient massés principalement sur l’Oka, près de Toula et de Kazan, et, qu’en cas de retraite sur Nijni-Novgorod, les dépôts de provisions seraient séparés de l’armée par un grand cours d’eau, l’Oka, par lequel les transports, au commencement de l’hiver, sont souvent impossibles. C’était le premier indice de la nécessité de s’écarter de la ligne droite, ce qui s’était présenté d’abord tout naturellement. L’armée se tenait plus au sud, sur la route de Riazan, et plus près des provisions. Dans la suite, la marche des Français, qui perdirent de vue l’armée russe, le soin de la défense de l’usine de Toula et, principalement, l’avantage de se tenir près des provisions, forcèrent l’armée à descendre encore plus au sud, sur la route de Toula.

En passant par un mouvement désespéré sur la route de Toula, les capitaines de l’armée russe pensaient s’arrêter près de Podolsk et l’on ne songeait point à prendre position à Taroutino. Mais un grand nombre de circonstances : la nouvelle de l’approche des troupes françaises, les projets de bataille et surtout l’abondance des provisions à Kalouga forcèrent notre armée à descendre encore, à passer entre les routes de Toula et de Kalouga, vers Taroutino.

On ne peut répondre à la question : quand Moscou a-t-elle été abandonnée ? De même on ne peut savoir à quel moment précis fut décidée la marche à Taroutino. Et quand, grâce à une foule de poussées différentes, les troupes furent arrivées à Taroutino, seulement alors les hommes commencèrent à se persuader qu’ils l’avaient voulu et prévu depuis longtemps.