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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 402-407).


XVIII

Maria Dmitrievna trouvant Sonia tout en larmes dans le corridor, la forçait de lui avouer tout. Saisissant le billet de Natacha, après l’avoir lu, Maria Dmitrievna entra chez Natacha.

— Lâche, effrontée ! lui dit-elle. Je ne veux rien entendre ! Et repoussant Natacha dont les yeux étonnés étaient tout à fait secs, elle l’enferma à clef et donna l’ordre au portier de faire entrer par la porte cochère les gens qui viendraient ce soir et de ne pas les laisser sortir ; elle ordonna au valet d’amener ces gens chez elle, et elle s’assit au salon en attendant l’enlèvement.

Quand Gavrilo annonça à Maria Dmitrievna que les gens qui étaient venus s’étaient enfuis, elle se leva, fronça les sourcils, et les bras derrière le dos, longtemps elle marcha dans le salon, en réfléchissant à ce qu’il fallait faire. À minuit, tâtant la clef dans sa poche elle alla dans la chambre de Natacha. Sonia, assise dans le corridor, sanglotait.

— Maria Dmitrievna, laissez-moi entrer chez elle, au nom de Dieu, dit-elle.

Sans lui répondre, Maria Dmitrievna ouvrit la porte et entra. « Vilaine, lâche !… Dans ma maison… quelle mauvaise fille… Le père seul est à plaindre ! » pensait Maria Dmitrievna en tâchant de calmer sa colère. « Malgré toute la difficulté, j’ordonnerai à tous de se taire et je le cacherai au comte. » Maria Dmitrievna entra dans la chambre d’un pas résolu. Natacha était couchée sur le divan, la tête cachée dans ses mains et ne remuait pas… Elle était couchée dans la position où l’avait laissée Maria Dmitrievna.

— Tu es bonne, tu es bonne ! donner rendez-vous aux amants dans ma maison ! Il n’y a pas à s’excuser. Écoute, quand je te parle. — Maria Dmitrievna la toucha de la main. — Écoute quand je te parle. Tu t’es couverte de honte comme la dernière des filles. Je m’arrangerais avec toi ; mais seulement je plains ton père, je cacherai tout. Natacha ne bougeait pas, mais tout son corps commençait à être secoué de sanglots nerveux, sourds, qui l’étouffaient. Maria Dmitrievna regarda Sonia et s’assit sur le divan près de Natacha

— C’est une chance pour lui qu’il se soit échappé, mais je le trouverai, dit-elle de sa voix rude. Tu entends ce que je te dis ? — Elle poussa de sa grande main le visage de Natacha et le tourna vers elle.

Maria Dmitrievna et Sonia furent étonnées du visage de Natacha.

Ses yeux étaient brillants, secs ; ses lèvres serrées, ses joues enfoncées.

— Laissez-moi… Que m’importe ! Je mourrai ! prononça-t-elle en s’arrachant de Maria Dmitrievna et reprenant sa position première.

— Natalie, dit Maria Dmitrievna, je te désire du bien. Eh bien ! Reste, couche-toi, reste comme tu es, je ne te toucherai pas, mais écoute, je ne te dirai pas combien tu es coupable : toi-même le sais. Eh bien ! Voici : ton père arrive demain, et que lui dirai-je, hein ?

De nouveau le corps de Natacha fut secoué de sanglots.

— Eh bien ! Il le saura ton père, ton frère, ton fiancé aussi.

— Je n’ai plus de fiancé, j’ai repris ma parole, s’écria Natacha.

— Qu’importe, continua Maria Dmitrievna. Ils le sauront, et laisseront-ils passer cela ?

— Je connais ton père ; il le provoquera en duel. Sera-ce bien hein ?

— Eh ! laissez-moi ! Pourquoi avez-vous tout empêché ! Pourquoi, pourquoi ? qui vous l’a demandé ? cria Natacha en se soulevant du divan et regardant avec colère Maria Dmitrievna.

— Mais que voulais-tu faire ? s’écria Maria Dmitrievna s’emportant de nouveau. Quoi ! est-ce qu’on te renfermait ? Eh bien ! Qui l’empêchait de venir à la maison ! Pourquoi t’enlever comme une bohémienne ! Et bien ! Il t’aurait enlevée, crois-tu qu’on ne t’aurait pas retrouvée ? ton père, ton frère ou ton fiancé ? C’est un vaurien ; un lâche, voilà !

— Il vaut mieux que vous tous ! s’écria Natacha en se soulevant. Si vous n’empêchiez pas… Ah mon Dieu qu’est-ce donc ? qu’est-ce donc ? Sonia, pourquoi, pourquoi ! Allez-vous-en ! — Et elle sanglota avec désespoir, comme on pleure une douleur dont on se sent coupable.

Maria Dmitrievna se remit à parler, mais Natacha s’écria :

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Vous me haïssez, vous me méprisez !

Et de nouveau elle se jeta sur le divan. Maria Dmitrievna continua encore quelque temps à consoler Natacha, elle lui fit entendre qu’il fallait tout cacher au comte, et que personne n’en saurait rien si elle-même oubliait tout et ne prenait devant personne l’air qu’il fût arrivé quelque chose. Natacha ne répondit pas. Elle ne sanglotait plus, mais elle était prise de frissons et le froid la saisissait. Maria Dmitrievna lui mit un oreiller, deux couvertures et lui apporta du tilleul, mais Natacha ne lui répondait pas.

— Eh bien ! Qu’elle dorme ! dit Maria Dmitrievna en quittant la chambre et la croyant endormie.

Natacha ne dormait pas, ses yeux étaient largement ouverts, son visage pâle, le regard fixé devant elle. Toute cette nuit Natacha ne dormit pas, elle pleurait et ne parlait pas à Sonia qui plusieurs fois se levait et s’approchait d’elle.

Le lendemain, pour le déjeuner, le comte Ilia Andréiévitch arriva de son domaine voisin de Moscou. Il était très gai ; il s’était arrangé avec l’acquéreur, rien ne le retenait plus à Moscou, et il pouvait mettre fin à la séparation avec la comtesse, dont il était déjà triste. Maria Dmitrievna le reçut et lui raconta que Natacha était tombée malade, qu’on avait envoyé chercher le docteur et que maintenant elle allait mieux.

Les lèvres serrées, les yeux secs, fixes, Natacha était assise près de la fenêtre ; anxieuse, elle regardait les passants et se retournait fiévreusement vers ceux qui entraient dans la chambre. Évidemment elle attendait encore quelque chose de lui. Elle attendait qu’il vînt lui-même ou écrivît.

Quand le comte rentra chez elle, elle se retourna inquiète aux sons de ses pas et son visage reprit son expression froide, méchante. Elle ne se leva pas à sa rencontre.

— Qu’as-tu, mon ange ? tu es malade ? demanda le comte.

Natacha se tut.

— Oui, malade, répondit-elle.

Aux questions inquiètes du comte sur son air triste, s’il n’était rien arrivé à son fiancé, elle lui affirma qu’il n’y avait rien et le pria de ne pas s’inquiéter. Maria Dmitrievna confirma au comte les dires de Natacha.

Le comte, d’après la maladie de sa fille, qu’il croyait feinte, d’après son trouble et aux visages confus de Sonia et de Maria Dmitrievna, comprit clairement que quelque chose avait dû se passer en son absence. Mais il lui était si pénible de penser que quelque chose de mal avait pu arriver avec sa fille préférée, il aimait tant son calme insouciant qu’il évitait les questions et tâchait de se convaincre que rien de particulier ne s’était passé. Il regrettait seulement qu’à cause de cette maladie leur départ fût ajourné.