IV. — Le Pays de Tréguier.


Guingamp. — Vieilles coutumes. — L’église et la fontaine. — Le château de Carnabat. — Châtelaudren. — L’inondation de 1773. — Tréguier. — Le cloître et la cathédrale. — La maison de Renan. — Le génie et le rôle de Renan. — Lannion. — Perros-Guirec. — Rosmapamon. — La Clarté.


La route qui conduit de Paimpol à Guingamp longe sur presque tout le parcours les coteaux qui forment la vallée du Trieux. La distance est de 33 kilomètres, et la promenade est charmante ; mais le trajet peut s’effectuer par chemin de fer en une heure et demie.

Guingamp est une petite ville couleur de vert-de-gris, habitée par dix mille habitants, dans le voisinage des montagnes qui forment le bassin du Trieux, au milieu d’une vallée fertile, bien cultivée, bien arrosée. Les anciennes murailles, les portes, le château ducal, tout ce qui fut livré par trahison à l’armée de Charles VIII, n’existe plus guère qu’à l’état de souvenir : les portes de Rennes et de Brest ont été démolies au commencement du siècle dernier, et il n’y a plus des anciens remparts que des morceaux dispersés et trois tours à demi ruinées. Le reste s’en est allé avec les anciennes superstitions, le chariot de la mort, les mauvais regards et les revenants. De même, cette coutume, qui a longtemps subsisté : lorsque quelqu’un mourait, son corps était exposé, à la vue de tout venant, le visage découvert, et son décès annoncé par un crieur, attaché à l’hôpital, qui, une cloche à la main, parcourait les rues de la ville. L’hospice percevait une redevance pour ces publications. Autrefois encore, lors des mariages, les débitants dressaient de petits étalages sur le passage du cortège et barraient la rue d’un ruban qui obligeait la noce à s’arrêter. Aujourd’hui, on laisse passer les mariés.

GUINGAMP : LA CATHÉDRALE.
LA FONTAINE DE LA POMPE.

L’église de Guingamp est belle. Elle a la couleur verdâtre du granit moussu. De même, la jolie fontaine de la Pompe, avec ses nymphes et sa Vierge, construite par le comte Pierre de Guingamp, refaite en 1743, et qui est alimentée par un aqueduc venant de la route de Paimpol. Le reste, c’est l’Hôtel-Dieu, fondé par Charles de Blois, agrandi par Louis-Philippe, qui s’y était réservé deux lits, puis beaucoup de murailles, derrière lesquelles il y a des couvents. Toute cette ville paisible, endormie, est en mouvement le premier dimanche de juillet, époque du pardon et pèlerinage de Bon-Secours. Alors, les pèlerins se répandent par les rues, on habille la Vierge qui domine les trois bassins de la fontaine où les croyants viennent puiser l’eau consacrée. Le soir, à la tombée de la nuit, on danse au son du biniou, jusqu’à neuf heures, moment où la procession se forme. On allume des feux de joie sur la place de la Pompe, et lorsque la procession se disperse, la fête recommence jusqu’à minuit. Elle se termine par une messe qui clôt le pardon, vers une heure du matin. De sorte que Guingamp est une ville où il y a deux messes de minuit par an.

L’HÔPITAL.

Aux environs de Guingamp, les buts de promenade ne manquent pas. C’est Sainte-Croix, une ancienne abbaye convertie en ferme. C’est la chapelle de Notre-Dame-des-Grâces, qui a conservé son architecture gothique fleurie et dont l’intérieur est égayé de sculptures grotesques. C’est l’exquis château de Carnabat : je n’ai pas vu l’intérieur, fermé le jour de ma visite, et qui renferme, dit-on, de beaux portraits du xviie et du xviiie siècles, mais je me suis promené toute une après-midi dans les jardins et le parc, dessinés par Le Nôtre, et j’ai gardé le souvenir admiratif de ce paysage d’artiste qui encadre de ses parterres, de ses charmilles, de ses terrasses, la construction blanche et basse. Vers Toul-Goulée, s’amoncelle un amas de roches branlantes, un belvédère s’élève d’où l’on découvre le magnifique moutonnement de verdure des campagnes. À Saint-Léonard, au mois de mai de chaque année, les malades vont recueillir sur les pierres du Calvaire des limaces auxquelles ils attribuent de spéciales vertus curatives.

UNE FEMME DE CHÂTELAUDREN.

De Guingamp, je reviens sur mes pas pour visiter Châtelaudren. Ainsi le veulent les hasards et les obligations du voyage. Châtelaudren est célèbre par ses reinettes, ses légumes, la coiffe de ses femmes en forme de casque indien, et par ses bestiaux. Ces bestiaux produisent une quantité d’engrais telle que l’on se heurte, à chaque pas, dans le bourg même, à des tas de fumier, ce qui n’est pas excusable, quoiqu’il faille meubler la terre qui produit de si bons légumes et de si délicates reinettes. J’aurai tout dit de l’industrie de Châtelaudren, lorsque j’aurai ajouté qu’il y existe une fabrique de chapeaux de feutre vendus en gros et en détail. Ce que la petite ville possède encore, c’est, sur l’emplacement d’un ancien château, au bord de l’étang, une jolie promenade plantée de grands arbres et bordée d’une terrasse d’où la vue parcourt une campagne coquette et riche. Le juge de paix de Châtelaudren, M. Scolan, homme aimable et érudit, m’a accompagné à travers les rues et m’a raconté le fameux événement de 1773, l’inondation de Châtelaudren. Il m’a communiqué au surplus le récit d’un témoin oculaire, Françoise Nabucez, qui est très précis et très émouvant :

« Le 18 août 1773, la chaussée de l’étang fut emportée par la force des eaux. Il était alors entre minuit et une heure du matin. Quoique la pluie n’ait tombé que fort lentement pendant l’espace de six heures, l’eau cependant augmenta tellement, que le jour même mon père me porta hors la ville, dans la rue Bertho. À cette époque, j’avais douze ans. L’eau paraissait jaillir du sein de la terre, en plus grande quantité que celle qui tombait du ciel. — Le lendemain, l’eau atteignit le premier étage des maisons de la place ; toutes les maisons qui séparaient jadis cette place en deux parties furent enlevées par la force du courant. — Je me souviens parfaitement qu’une voiture de roulage, pesant plus de 6 000 kilos, séjournant près de l’hôtel actuel de l’Écu, fut transportée dans les Lingoguets, à plus de 800 mètres de là. — Chose surprenante : un homme, se débattant dans les flots, s’accrocha par hasard aux cordages de cette voiture, y resta cramponné pendant quarante-huit heures et fut heureusement ravi à la fureur de l’élément. — Le lendemain et jours suivants, l’eau ne diminuant pas, les morts flottant çà et là ne purent être recueillis que huit ou dix jours après. — Vingt-deux jours s’étaient écoulés, et des cadavres venaient encore redoubler l’horreur de cette malheureuse catastrophe ! Quarante furent enterrés dans une seule et même fosse, à Saint-Gilles, hauteur dominant Châtelaudren. »

Françoise Nabucez ajoute : « À cette époque il existait une mine d’argent à Rue-Bourgée et au moulin Duval, distant de la ville de 2 kilomètres environ ; diverses pièces de bois et autres matériaux provenant de cette exploitation, emportés par la force des eaux, heurtant la chaussée, la rompirent. — Enfin, l’eau ayant disparu, huit jours après tout était rentré dans son état naturel : seulement, la découverte de nombreux cadavres venait de nouveau augmenter la consternation générale. — Toute la population alla en actions de grâces à Notre-Dame-de-Bon-Secours à Guingamp, accompagnée de M. Carlis, recteur de la paroisse, et de son vicaire. — La procession de Châtelaudren, ayant rejoint le clergé de Guingamp qui venait au-devant d’elle, les louanges augmentèrent, et des larmes de commisération furent répandues de part et d’autre… À la suite de cette catastrophe, la ville se trouva dans une telle pénurie, qu’on fut obligé d’y envoyer de Saint-Brieuc trente lits et différents autres objets de première nécessité. La chapelle de l’hôpital fut emportée, et l’église Saint-Magloire fortement endommagée par les eaux. »

Cette inondation, c’est le grand souvenir historique de Châtelaudren. Ses monuments, qui sont humbles, valent par quelques curiosités. Notre-Dame du Tertre, ornée de peintures du xve siècle, garde un retable restauré. À quelque distance du bourg, l’ancien prieuré de Saint-Magloire, construit par des Templiers en un mélange de style ogival et d’ornements gothiques arabes, a également son retable sculpté par Corlay.

De Châtelaudren, je vais en voiture à Tréguier, refaisant des chemins déjà parcourus, remontant le Leff, coupant le Trieux, atteignant le Jaudy, qui devient, avec le Guindy, la rivière de Tréguier, large et fière comme un fleuve.

Tréguier, en amphithéâtre sur une pente inclinée vers un port, n’est plus la ville épiscopale d’autrefois, ni la capitale que saint Tugdual et ses successeurs gouvernaient avec le titre de comte, sous l’autorité des ducs.

TRÉGUIER.

Ce n’est pas davantage la ville qui jouissait du privilège de donner asile aux malfaiteurs sur une étendue de deux myriamètres. Les conscrits n’y attaquent plus, comme ils le firent, les fonctionnaires chargés de présider au tirage au sort. Tréguier est encore la ville du cloître et de la cathédrale, et c’est aussi le carrefour où s’échangent les produits de la région, grains, farines, bois, fruits, chanvre, fil, beurre, bestiaux, cuirs, contre les produits des industries voisines. Le cloître est un des plus beaux et des plus vastes de Bretagne et de France. Il occupe, contre la cathédrale à laquelle il est relié, entre le transept et le chœur, l’emplacement d’un autre ancien cloître où la légende place les miracles de saint Yves. C’est un beau rectangle à quarante-huit arcades de forme ogivale, en granit. Sa première pierre a été scellée en 1461 par l’évêque Jean de Coëtquis, et l’édifice achevé en 1479, sous l’épiscopat de Christophe du Châtel. À l’intérieur, d’importants personnages dressent dans le silence, parmi les herbes folles, leurs statues revêtues d’habits sacerdotaux et de costumes guerriers. La cathédrale, commencée en 1339 sous Richard du Poirier, en remplacement de l’ancienne, qui « estoit fort caduque, petite, bastie à l’antique, mal percée, obscure et doublée de simples lambris », a la forme d’une croix latine, est dominée par trois tours dont l’une est surmontée d’une flèche de 63 mètres de hauteur. À l’intérieur, le dallage est fait d’une réunion de pierres tombales aux inscriptions effacées ; la nef, éclairée par soixante-huit fenêtres, est séparée des bas-côtés par douze piliers d’où s’élancent les arcades ogivales ; le chœur, orné d’un double rang de stalles sculptées, est entouré de douze chapelles ; le maître-autel est en bois sculpté. Dans les enfeus des bas-côtés, plusieurs tombeaux, parmi lesquels celui de saint Yves. Tréguier est la ville d’un séminaire, fondé avant 1574, restauré vers 1658 par l’évêque Grangier, lequel en confia la direction à des missionnaires de saint Vincent de Paul, désaffecté en 1791, et rendu à sa première destination en 1820. Ce séminaire eut pour élève Ernest Renan. La ville du cloître, de la cathédrale et du séminaire, est aussi la ville de Renan.

LE CLOÎTRE DE TRÉGUIER.

Elle surgit, dans sa verdure, au confluent de ses deux rivières. Sa cathédrale austère, couleur de rouille, au long clocher, domine sa place paisible. Les fleurs s’égrènent dans le cloître désert et ruiné. C’est de cette ville morte, de ce décor de pierres usées, qu’est sorti l’esprit de haut vol. Ces forces économisées d’une race que Renan s’est plu si longtemps à célébrer, s’étaient gardées intactes dans la pauvre maison plantée de travers au bord de la rue montante, et c’est là que l’enfant a grandi, a appris, a rêvé, c’est de là qu’il est parti à la conquête du monde de l’esprit. Il ne peut guère y avoir de réduit plus médiocre, de logis plus étroit et plus pauvre que la chambre de rez-de-chaussée où est né celui-là qui devait imposer à son temps une manière de penser. Mais quelle atmosphère de préparation, quelle sûreté de point de départ ! Là, dans cette maisonnette, on a bien la sensation que Renan fut le produit accumulé, concentré, de toutes les générations des Renan venues avant lui. Le passé chuchote encore dans l’étroite chambre où il n’y a guère de place pour se mouvoir entre la haute cheminée et le lit-clos ; mais l’adolescent avait son réduit, son cabinet de travail tout en haut, avec une petite fenêtre d’où l’on aperçoit les jardins, la rivière qui s’en va vers la mer, la fuite des nuages, tout l’espace inconnu. L’humble maison de Renan n’a rien, ne peut rien avoir, de l’orgueilleux Combourg de Chateaubriand ; mais, de sa fenêtre, la vue est aussi belle, l’étendue aussi vaste.

C’est là que commença, à l’insu de l’enfant, le combat entre la tradition et la vie nouvelle, entre la foi apprise et la science séductrice. C’est là qu’il entendit confusément les voix contradictoires qui étaient en lui, les voix résignées et croyantes, et les voix révoltées de ceux qui avaient été, au long cours des siècles, obligés au silence. On sait les péripéties, les drames de conscience par lesquels il passa, et comment son esprit triompha de l’habitude, donna la victoire à la vie. Sans doute il y eut un arrachement, une souffrance, pour en arriver à l’acceptation, pour dominer la chimère, pour transformer le besoin d’idéal, pour devenir le pape laïque que nous avons eu parmi nous, tranquille et éloquent en son Collège de France, occupé au bilan de l’Histoire et de la Philosophie, établissant l’actif et le passif de la tradition avec des sourires discrets et des paroles de douceur.

MAISON NATALE DE RENAN À TRÉGUIER.

Cette origine et cette arrivée, Renan les a dites lui-même et il a noté aussi avec une parfaite exactitude et un soin délicat les influences de traverse. Il s’est montré Breton mitigé de Gascon, et il est certain qu’il y eut dans sa manière de raisonner une forte dose de l’esprit de Montaigne. Il y eut Paris aussi, l’emmagasinement d’idées qu’il met à la disposition de tous ceux qui viennent à lui et qui savent l’aborder sans se laisser distraire par le Paris aux décors factices. Renan y vit immédiatement le travail possible, énorme, jamais épuisé, et certes il n’est pas resté un grand homme local, une gloire de région, bretonne ou gasconne. Il a pris ses quartiers au profond de l’humanité, il a eu l’activité et l’influence d’un Voltaire, il s’est sans cesse orienté, de compagnonnage avec Berthelot, vers l’équilibre scientifique d’un Gœthe.

Cette existence n’a pas été sans des hésitations, des contradictions, et Renan, tout en suscitant l’admiration, faisait naître aussi les résistances par les subtilités de son dilettantisme, par la béatitude provocatrice de son optimisme. On aurait désiré lui voir une préoccupation sociale plus large, on en voulait à ce haut lettré, qui se refusait parfois à quitter le jardin suspendu où il avait installé un refuge ombreux et des allées de promenade pour sa pensée. Il faut, toutefois, reconnaître vite que le mandarinat aigu qui s’ingénie et s’exaspère dans les Dialogues philosophiques ne fut pas pour lui un état définitif, qu’il orienta, sans cesse, sa compréhension vers des horizons plus lointains et qu’il est certainement un de ceux qui auront dit le plus nettement la vérité à l’humanité, en lui donnant, pour accepter cette vérité amère, le réconfort de l’exemple, d’une vie de travail, d’une parole joyeuse.

On a vu, même quand on le discutait respectueusement, et on verra de plus en plus le grand rôle de liquidateur du passé et de préparateur de l’avenir qui aura été le sien. Linguiste, historien, philosophe, il a dit la fin d’un état de l’humanité, et il l’a fait avec la noblesse de la mélancolie, avec le respect pour ceux qui avaient rempli leur vie et fourni une étape, mais aussi avec la belle clairvoyance de l’esprit et l’énergie de la parole. Et il a écrit ses livres d’une grâce légère, fuyante, insaisissable. Ses phrases plaisantes et fines, ses mots fleuris dissimulent la force irréductible. Si l’on s’avise de cela, on découvre qu’il n’y a pas contradiction, — il y a désir de tout harmoniser ; qu’il n’y a pas scepticisme, qu’il n’y a pas indifférence, — il y a sympathie universelle. « Si j’étais né pour être chef d’école, dit-il un jour, j’aurais eu un travers singulier : je n’aurais aimé que ceux de mes disciples qui se seraient détachés de moi. » Par là, on pénètre la pensée profonde de Renan, on aperçoit qu’il a donné rendez-vous à toutes les formes de la pensée, qu’il a voulu dégager ce qu’il y avait de semblable dans toutes les préoccupations religieuses ou philosophiques, d’apparences si opposées. S’il n’aperçoit pas trace du surnaturel, il ne nie pas le sentiment du surnaturel. S’il voit toutes les religions dans l’Histoire, il ne les dénonce pas comme des impostures, il les explique et les honore comme d’inquiètes et ardentes manifestations, — il est de ceux qui ont aidé à établir une définition nouvelle de la pensée religieuse, — il conduit et mêle tous les fleuves dans l’océan de la vie.

L’œuvre de Renan, avec ses déceptions, son dilettantisme, son acceptation souriante de la vie, sa ferme affirmation, est comme un grand carrefour où les routes anciennes repartent en routes neuves. Quoi d’étonnant qu’il ait stationné, lui, Renan, là où il avait fait place nette et ouvert des voies. Il stationne dans l’espace, il interroge l’air libre, hors de toutes les cases des théologies et des philosophies. On entend passer, au-dessus de ce grand champ sans murailles, ce que le nostalgique qui était en lui appelait le bruit des cloches de la ville d’Is, mais on y entend aussi les voix de la nature et de l’esprit. Il n’y a pas de manuel inclus dans les livres de ce grand écrivain, aucun essai de codification, aucune formule. Renan a proclamé le libre choix. Il a enchanté le monde par la musique fine et profonde de son style où les idées se résolvent en harmonie. Il a parlé noblement à l’homme de sa destinée. Il est un de ceux qui ne s’en vont pas tout entiers, qui laissent après eux, sur la mer humaine, le sillage de leur passage, la lumière de leur poésie.

COIFFE DE TRÉGUIER.

De Tréguier à Lannion, le trajet par route se fait à travers une succession de paysages et d’objets faits pour réjouir les regards et l’esprit. Tréguier quitté, après avoir passé à l’église en ruines de Saint-Michel, on atteint Minihy-Tréguier, non loin du château reconstruit de Kermartin, où naquit Yves Hélory, le seul avocat qui soit devenu un saint, et dont on célèbre la fête le 19 mai : que l’on formule un souhait, en passant à genoux sous la « table » de saint Yves, et l’on a chance d’être exaucé. Puis on aperçoit le château de Kerham près Camlez, les ruines du château de Kerguenalegan près Trézeny, on gravit une côte, on en descend une autre, et l’on entre à Lannion. La ville, bâtie sur la rivière de Guer, que le flux rend navigable, a deux aspects : celui des quais, créés en 1762, ombragés de vieux arbres, dominés de collines aux beaux mouvements souples, et celui de l’intérieur de la ville, percée de rues étroites, escarpées, pavées de cailloux pointus, qui conduisent heureusement à une longue et large place où s’épaulent, se bousculent, les maisons les plus extraordinaires, qui ressemblent à de vieux bahuts, de vieilles armoires, de vieilles commodes, aux façades récrépies, sculptées, peinturlurées, rapiécées, comme des devants de meubles réparés par des artisans de village.

LA TABLE DE SAINT-YVES À MINIHY-TRÉGUIER.

Avant Lannion, il y avait là, dit-on, une cité maritime appelée Yaudet, qui a laissé quelques traces. La ville actuelle apparaît seulement au xiie siècle, sous le règne de la duchesse Constance. Deux cents ans plus tard, on la retrouve ceinte de murailles, ce qui n’empêche pas l’aventurier anglais Richard Toussaints d’y pénétrer en 1336, par trahison, la nuit, et de lancer ses hommes à la curée, au viol, au carnage, par les rues où tout dort. Geoffroi de Pontblanc, gouverneur, est fait prisonnier, a les yeux arrachés avant d’être mis à mort, et cela est consacré par une croix scellée dans un mur de la rue de Tréguier. C’est le fait le plus saillant de l’histoire de Lannion, qui va, à travers d’autres souvenirs de guerre civile, jusqu’à l’émeute d’octobre 1789 autour d’un chargement de blé.

VIEILLES MAISONS DE LANNION.

L’église Saint-Jean du Baly érige une tour carrée au milieu de sa façade, en remplacement du clocher en bois qui fut démoli en 1760, parce qu’il « venait de faire un effort » et menaçait d’une chute prochaine ; cependant, « 158 arbres de la forêt du Poirier, en Landebaëron, 10 000 ardoises et 18 000 kilogrammes de plomb avaient été employés à la construction de cette flèche. » Sur la rive gauche du Guer, au sud de Lannion, il ne reste de l’ancienne église de Kermaria an Draon que quelques parcelles attenantes à des habitations et un portail cintré. Hors Lannion, à Brevelenez, l’église, précédée d’un calvaire, qui est bâtie sur la hauteur au-dessus du village, fait un curieux ensemble architectural avec l’ancien auditoire, l’ossuaire, la chapelle de saint Pierre et de saint Roch, qui dépendent également du bourg. Autour de Plouaret et de son joli clocher, vingt-quatre chapelles étaient jadis des lieux de pèlerinage ; il n’en reste guère que cinq ou six qui ont conservé leur forme primitive, les autres sont en ruines.

L’ÉGLISE DE PLOUARET.
ÉGLISE DE PERROS-GUIREC.

Si l’on va vers la mer, on parvient à Perros-Guirec après avoir passé devant le haut menhir de Pleumeur-Bodou surmonté d’une croix, les dolmens de Bringuillier, le château de Kerduel, les ruines de l’église romane de Louannec. Perros-Guirec, c’est encore le souvenir de Renan : par un chemin à droite du port, on va à Rosmapamon, la maison tranquille perdue parmi les fermes, au dédale des chemins, non loin de la mer que l’on voit briller à travers les arbres du jardin touffu. Le port peut être un lieu d’abri pour les navires surpris par les gros temps. Il est éclairé par quatre feux fixes. Plusieurs fois, il a été question d’en faire un port militaire : pour l’instant, on y embarque divers produits du pays, et surtout du bétail, pour l’exportation. La baie forme un bel arc de cercle, avec deux batteries aux pointes, et une balise à l’entrée pour signaler la dangereuse roche Penmarch. Au-dessus du port, c’est le bourg, grimpant sur la hauteur, un joli bourg de petites maisons et de petits jardins clos abondants en arbres fruitiers, en arbrisseaux de pays tièdes, en fleurs. Maisons et jardins se groupent autour d’un vieux clocher à coupole romane. L’église de Perros est construite sur l’emplacement d’un ancien monastère fondé au vie siècle par saint Guirec. Elle est charmante d’ensemble et des détails d’art naïf et vivant y abondent : scènes bibliques au portail sud, bénitier taillé dans un bloc de granit rose et soutenu par des cariatides, autre bénitier où les antiquaires voient une ancienne mesure publique appelée prœbendarium, sculptures aux murailles inspirées du vieil esprit railleur et sensuel. Pour l’architecture intérieure, elle est simple : pas de transept, pas de chapelles latérales, trois nefs qui s’en vont tout droit jusqu’au chœur. Un cimetière entoure l’église, comme la plupart des églises de Bretagne. Un petit chemin me conduit au calvaire. Un autre me fait descendre vers la mer. Je suis les côtes, les belles échancrures de sable de Trestraou. Je remonte pour atteindre Notre-Dame-de-la-Clarté, datée de 1530, dressée parmi quelques maisons, et qui donne à voir, la porte poussée, un vieux bénitier et une verrière de vitraux armoriés. Mais ce que l’on voit au dehors est bien plus extraordinaire. C’est Ploumanach et son paysage de pierres.


(À suivre.) Gustave Geffroy.


NOTRE-DAME-DE-LA-CLARTÉ.