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Texte établi par Charles Marty-LaveauxAlphonse Lemerre (p. i-xii).

AVERTISSEMENT.



EN ce moment plusieurs libraires s’occupent à publier de belles éditions des œuvres de Rabelais avec une application & un empressement dignes d’un succès aussi grand que celui de la première Chronique Gargantuine, dont, à en croire notre auteur, il « a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys, qu’il ne sera acheté de Bibles en neuf ans [1]. »

Cette émulation se comprend : depuis quelques années nos vieux auteurs sont devenus à la mode. On a réimprimé avec exactitude, on a commenté avec érudition un grand nombre d’ouvrages inédits ou peu connus, très-importants pour l’histoire de notre littérature & de notre langue, mais d’un mérite souvent fort contestable, &, la première curiosité passée, on a regretté que les plus éminents & les plus célèbres de nos anciens écrivains n’eussent pas encore été traités avec ce soin, ce respect qu’on venait d’accorder à de moins dignes.

On est donc revenu à eux, & tout d’abord à ce génie puissant & bizarre que Charles Nodier & M. Sainte-Beuve ont si bien défini en l’appelant l’Homère bouffon [2].

Il est grand temps d’ailleurs de reproduire avec une scrupuleuse fidélité les anciennes éditions de Rabelais, car on ne doit guère songer à les posséder dans sa bibliothèque. Au train dont vont maintenant les choses, l’amateur le plus favorisé par les circonstances ne pourrait pas espérer de se procurer un exemplaire formé des cinq livres séparés, à moins de sept ou huit mille francs de dépense & d’une quinzaine d’années de recherches. Encore n’aurait-il ni les variantes, ni les lettres, ni les almanachs, ni aucun commentaire.

Le plus pressé est sans contredit de remplacer, aussi complètement qu’on le pourra, ces anciennes éditions devenues si rares.

Déjà les éditeurs érudits & consciencieux ont ouvertement déclaré leurs prédilections à ce sujet, mais sans oser, par malheur, s’y abandonner : « En notre qualité de bibliophiles, d’hommes curieux des choses du passé, disent MM. Burgaud des Marets & Rathery, en tête de leur remarquable édition[3], nous ne trouvons pas que la presse elle-même soit assez exacte pour reproduire les écrits de cette époque. La figure des lettres, leurs dispositions, leurs variétés de combinaisons pour représenter le même mot, tout cela nous paraît digne de respect comme des portraits d’ancêtres. La photographie devrait avoir le droit exclusif de nous en fournir des images. »

On ne saurait être plus explicite ; seulement, ces goûts d’amateur que M. Burgaud des Marets exprime avec une si vive conviction, il ne pense pas que le public les partage, & il ajoute : « Le plus grand nombre des lecteurs fait bon marché de cette manie d’antiquaires : il a la faiblesse de vouloir des livres lisibles. »

Aujourd’hui les lecteurs & les amis de Rabelais, qui constituent un public tout particulier, sont plus antiquaires que le savant éditeur ne l’imagine ; & ils s’étonneraient à bon droit de voir négliger, à l’égard de leur auteur favori, la minutieuse exactitude qu’on commence à trouver nécessaire pour les écrivains du XVIIe siècle, dont la langue est relativement si voisine de la nôtre.

Il faut convenir cependant que le respect absolu des textes français est encore aujourd’hui chose assez nouvelle pour que les bibliophiles eux-mêmes éprouvent à ce sujet quelques hésitations. Dans les Conseils aux futurs éditeurs de Rabelais, qui forment le IXe chapitre des Recherches sur les éditions originales de cet écrivain, M. Brunet, après avoir indiqué le texte qu’il faut suivre pour chacun des livres, paraît trouver également bon, soit de reproduire exactement l’orthographe de l’édition qu’il recommande, soit d’établir une orthographe factice en écrivant toujours le même mot de la même manière.

M. Jannet, ainsi qu’on devait s’y attendre de la part de l’éditeur de la Bibliothèque elzévirienne, a suivi le premier procédé ; mais s’il a fort sagement respecté l’orthographe jusque dans ses variations & dans ses incertitudes, à d’autres égards il a singulièrement modifié la physionomie de l’ouvrage qu’il reproduisait. Il n’a tenu presque aucun compte des majuscules, il a « distingué les i des j, les u des v[4] ; » enfin il a pensé que la ponctuation « était à refaire entièrement, comme dans tous les vieux auteurs[5] » & il l’a établie à nouveau, beaucoup moins exact en ce point que MM. Burgaud des Marets & Rathery, qui adoptent dans leur ensemble les habitudes, je n’ose dire les règles, de la ponctuation d’alors. Du reste, si on l’examine de près, l’on s’aperçoit qu’elle était beaucoup plus constante que l’orthographe elle-même, & que qui adopte l’une ne peut guère rejeter l’autre.

Bien plus, s’il fallait nécessairement choisir, si, au lieu de se piquer d’une fidélité absolue & complète, on était forcé de se contenter d’une demi exactitude, mieux vaudrait encore conserver la ponctuation que l’orthographe. Celle-ci, précieux témoignage de l’usage du temps, est fort importante pour l’histoire de la littérature & de la langue ; mais celle-là, plus personnelle, plus intime, affecte davantage la pensée même de l’écrivain.

Qu’on n’aille pas conclure de ce que je viens de dire que je n’oserais, en constituant un texte, ni ajouter une virgule, ni déplacer un point ; il y a certes des modifications légitimes, indispensables ; mais il faut se garder de substituer à la ponctuation du XVIe siècle la ponctuation savante & compliquée que les imprimeurs ont laborieusement constituée pour les nécessités de la langue du XIXe.

À cette époque de longues périodes, on ménageait les signes de ponctuation plus que nous ne le faisons aujourd’hui ; employés pour marquer les repos de la voix plutôt que pour indiquer aux yeux les moindres parties de la phrase, ils étaient moins nombreux & surtout moins fréquemment répétés. On faisait de la virgule un usage beaucoup plus sobre que maintenant ; les deux-points qui se placent où nous mettons le point & virgule, qu’on n’employait presque jamais, ne servaient que fort rarement à annoncer une citation ou les paroles de quelqu’un ; dans ce cas, on employait indifféremment la virgule ou le point. Quant au point d’interrogation, il était en usage dès qu’il y avait dans l’ensemble de la phrase un sens interrogatif si faible & indéterminé qu’il fût ; parfois enfin il se mettait où nous placerions le point d’exclamation, qu’on ne rencontre pas alors, & que le point simple suffit souvent à remplacer.

Qu’on lise sans prévention une page ou deux où cette ancienne ponctuation est employée, & l’on se convaincra qu’elle conserve bien des finesses de sens que celle des nouveaux éditeurs a fait disparaître. N’en est-il pas de même encore aujourd’hui, & telle lettre familière, qu’on trouvera bizarrement ponctuée si on la rapproche des règles suivies le plus généralement, n’arrive-t-elle pas, par des procédés presque individuels, à se faire fort délicatement comprendre ?

Nous avons respecté aussi certains espaces blancs qui marquent un repos plus grand que le point, moindre que l’alinéa. Il n’était permis ni de négliger ce signe ni de le remplacer par un autre.

Quant au changement d’interlocuteur dans les dialogues, il est indiqué de façons très-diverses, tantôt par un alinéa, tantôt par un espace blanc ; le plus souvent par une mention expresse telle que : « dist Gargantua » placée entre virgules ou entre parenthèses, parfois par les noms des personnages[6], enfin très-souvent il ne l’est pas du tout, mais il n’en est pas moins clair pour cela.

Nous aurions eu la ressource facile de mettre partout des tirets, mais aucun des écrivains du XVIe ni du XVIIe siècle ne s’en est servi. La Fontaine & Boileau ont su s’en passer aussi bien que Rabelais, & ce n’est qu’à partir des Contes moraux de Marmontel qu’ils sont devenus à la mode[7].

Nous donnons en tête de chaque livre le fac-simile du titre de l’édition que nous suivons en nous conformant aux excellents Conseils de M. Brunet. Nous en reproduisons le texte avec une fidélité absolue ; lorsque nous y introduisons une modification, soit pour corriger une faute matérielle, soit, ce qui est rare, pour donner la préférence à une forme plus claire fournie par l’ensemble des textes, nous avons grand soin d’en prévenir le lecteur dans le Commentaire, afin qu’on puisse toujours reconstituer sans peine l’édition type, même dans sa partie fautive, & que la nôtre en puisse tenir lieu à tous égards.

Ce Commentaire comprendra : les variantes des éditions importantes ; l’indication des sources auxquelles Rabelais a puisé ; les imitations que les grands écrivains qui l’ont suivi ont faites de certains passages de ses œuvres ; enfin le texte ou au moins l’indication de tous les morceaux anciens qu’il traduit ou auxquels il fait allusion. Ces vérifications sont d’autant plus importantes que les passages allégués sont de nature très-différente. Tantôt ils sont rapportés sérieusement & de fort bonne foi ; tantôt ils sont finement détournés de leur sens ; parfois enfin ils sont purement imaginaires. Les travaux de nos prédécesseurs nous seront utiles pour cette partie de notre tâche : moins pourtant que nous ne l’aurions cru au premier abord, car, tout en prodiguant les notes, ils omettent souvent la seule chose importante à indiquer. Ce passage du commencement du premier chapitre de Gargantua : « Comme vous avez l’authorité de Platon in Philebo & Gorgia [8], » n’a donné lieu à aucune remarque de le Duchat ; il en a fourni une assez étendue à Esmangart, qui nous donne fort mal à propos l’étymologie de Philebus & une notice sur Gorgias de Leontium, mais qui se garde de rapporter les passages auxquels Rabelais fait allusion, ou d’indiquer tout au moins l’endroit précis où ils se trouvent.

Les noms de personnes ou de lieux ne se trouveront point au Commentaire ; ils formeront une Table particulière qui sera tout à la fois un Dictionnaire & un Index historique & géographique de Rabelais.

Les explications des mots seront réunies dans le Glossaire, qui contiendra chaque terme hors d’usage avec l’indication des divers passages où il se trouve, ce qui souvent suffira pour l’expliquer. Du reste, nous nous garderons d’omettre les expressions peu nombreuses, nous l’espérons, dont nous ne pourrons déterminer le sens, regardant au contraire comme les plus curieuses celles dont l’interprétation définitive est encore à trouver. Les proverbes, les termes populaires seront recueillis dans ce Glossaire, même lorsqu’ils ne présenteront aucune difficulté. Enfin nous mentionnerons, mais sans nous y arrêter, certains mots intelligibles pour tout le monde, excepté peut-être pour les commentateurs de Rabelais, qui ont parfois pris le change en des endroits où personne ne se fût trompé. Dans sa Satire X, Regnier nous dit :

Et bien que nos disneurs mangeassent en sergens,
La viande pourtant ne prioit point les gens[9].


n’invitait pas à manger, & c’est en ce même sens, bien facile à comprendre, que Rabelais a dit : « L’odeur du vin, ô combien plus est friant, riant, priant, plus celeste & delicieux que d’huille[10]. » Voici la note d’Esmangart sur ce passage : « Priant, qui a du prix : c’est un jeu de mots. »

Le Duchat, d’ordinaire plus judicieux, interprétant le passage où il est dit que Gargantua compissa les Parisiens & que « quelque nombre d’iceulx euada ce pissefort à legiereté des pieds[11], » explique ce mot de la sorte : « Pissefort est proprement un endroit où, par le moien du pissat qui l’environne, on est en sûreté comme dans une forteresse. »

Ces exemples, qui nous sont fournis par le commencement du Gargantua, suffisent à prouver qu’en plus d’un endroit nous n’aurons qu’à supprimer les notes pour éclaircir le texte.

Les diverses parties de notre travail : Commentaire, Dictionnaire historique & géographique, Glossaire, comprendront l’explication non-seulement du roman de Rabelais, mais de toutes ses œuvres françaises que nous donnons en entier, & auxquelles nous joignons même les préfaces latines de ses publications scientifiques.

Une Bibliographie étendue contiendra la description des éditions importantes de Rabelais, la liste de celles qui ont moins d’intérêt, & l’indication de tous les ouvrages, mémoires, articles de revue, qui peuvent être de quelque utilité pour l’interprétation de ses œuvres ou l’appréciation de son talent.

Nous tâcherons d’écrire une Biographie exacte & sérieuse, mais nous admettrons à côté cette vie aussi légendaire que celle d’Esope par Planude, ou de Virgile par Donat, qui ne nous apprend rien de ce qu’a été Rabelais, mais qui nous montre l’idée qu’on avait de lui.

Ne nous faisant pas illusion sur l’étendue d’une pareille tâche, nous n’aurions osé l’entreprendre si nous n’avions trouvé bien des secours importants dans les travaux antérieurs, & si surtout nous n’avions pu compter dans le présent sur l’obligeant concours d’un grand nombre de bibliophiles, qui nous ont aidé de leurs livres, de leurs conseils ou de leurs notes. Je citerai particulièrement M. Luzarche, qui m’a confié des exemplaires rares partout, excepté dans sa précieuse bibliothèque ; MM. Royer & Gramain, qui ont lu chacun deux épreuves de l’ouvrage ; MM. Blanchemain, Baudry, Paul Lacroix, Tricotel, qui m’ont communiqué des remarques fort curieuses pour le commentaire. Je suis heureux de les remercier ici, non-seulement de tout ce qu’ils m’ont fourni, mais du courage & de la confiance que je dois à leur intérêt & à leur bienveillant concours.

CH. MARTY-LAVEAUX.
  1. Prologue de Pantagruel, tome I, page 217.
  2. Des matériaux dont Rabelais s’est servi pour la composition de son ouvrage, 1835. p. 4. — Poésie française au XVIe siècle, 1843, p. 369.
  3. Tome Ier, p. VII.
  4. 1. Tome Ier, p. VII, édition de 1867.
  5. 2. Ibid., p. VIII.
  6. Voyez, par exemple, le Tiers livre, ch. XXXVI. Continuation des responses de Trouillogan.
  7. Lettres sur l’harmonie du langage. par M. Bres, Paris, Le Fuel, in-18. t. II, p. 95.
  8. 1. Tome Ier, p. 9.
  9. Vers 289 et 290.
  10. Tome Ier, p. 6.
  11. Tome Ier, p. 66.