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Rebâtir l’OMC >> Muscler nos entreprises


La puissance ou la mort


Comment partager ce que l’on ne gagne plus? Comment bâtir un modèle social et environnemental sans une force économique?

Le refrain « tout va très bien madame la marquise » a toujours été repris en chœur dans les périodes les plus périlleuses de notre histoire, comme pour se rassurer.

En témoigne le domaine économique: à la rentrée 2006, le mot d’ordre est « cela va mieux », « les indicateurs sont au vert », etc. Les Français n’y croient guère, car ils sont confrontés à la dure réalité de la vie quotidienne.

Leur pouvoir d’achat, dans les faits, est fortement entamé par des postes incompressibles dont la charge augmente (logement, essence, impôts). Leurs salaires stagnent, sans parler de ceux qui font face aux licenciements. Les emplois créés dont on se gargarise en haut lieu sont bien souvent temporaires, à temps partiel ou aidés.

Surtout, et personne n’en parle, les délocalisations industrielles s’accélèrent et celles des services débutent. On ne compte plus les entreprises qui ferment, cette fois, dans des secteurs d’avenir. Souvent, la délocalisation suit un rachat par des capitaux étrangers ou par des fonds d’investissement. Les firmes citées en exemple, il y a quelques années à peine, font la une de l’actualité, à l’image du fabricant de ski Rossignol ou de Pechiney. Longtemps niée, cette déroute industrielle commence à inquiéter des responsables du monde patronal.

Un entrepreneur comme M. Geoffroy Roux de Bézieux, fondateur de The Phone House et président de Croissance Plus, en appelle au patriotisme économique. Il demande ainsi une IRF (incitation à rester en France), notamment sous la forme d’un retour au label « made in France », permettant aux consommateurs d’effectuer un achat citoyen. Il suggère également la relocalisation des centres d’appels ou une taxation des activités délocalisées! Taxation au demeurant contraire à la législation européenne, donc impossible à mettre en place à court terme, alors que rien n’empêche de créer une TVA sociale.

Il avertit clairement: « À titre d’exemple, dans le secteur des centres d’appels ou de relations avec les clients, près de deux cent mille emplois sont menacés par des pays où une prestation équivalente peut être offerte pour un coût de 30 % inférieur. »

Il ajoute: « Et ce n’est que la partie immergée de l’iceberg, car demain qu’est-ce qui pourrait empêcher les banques de dématérialiser une part importante de leur activité, les sociétés de services informatiques de sous-traiter leur maintenance et leur programmation, mais aussi la grande distribution de profiter du développement du commerce en ligne pour réduire la France au rôle de gigantesque entrepôt logistique? Ne nous voilons pas la face: une grande partie des emplois créés ces dernières années dans tous ces secteurs sont menacés à plus ou moins brève échéance. »

Faut-il jeter la pierre à nos chefs d’entreprise, condamnés à délocaliser toujours plus par le système économique? Il est vrai que certains en abusent. Les surcoûts liés aux défauts de productivité dans les pays d’accueil, ou aux transports, ont même conduit à des relocalisations. Pour autant, beaucoup ne font que suivre le mouvement et le font à contrecœur.

Le rôle de la puissance publique est donc de tout faire pour inciter nos entreprises à investir sur le territoire national. Il ne s’agit pas, bien entendu, de vouloir tout produire en France, mais d’avoir toujours un temps d’avance sur la concurrence des pays à faible coût de main-d’œuvre.

Comme le résume Lionel Fontagné, auteur d’un rapport sur la compétitivité, commandé par Matignon: « Le but de l’échange international n’est pas de vendre le plus possible le moins cher possible. C’est au contraire de vendre le moins possible, le plus cher possible. Une économie nationale n’a pas vocation à avoir des prix bas, à sous-payer ses salariés, à comprimer les marges de ses entreprises. »

Il suffit d’observer le monde d’aujourd’hui pour constater que la hiérarchie des nations change très rapidement, comme durant toutes les périodes historiques de forts bouleversements technologiques. Dans ces conditions, c’est la qualité du pilotage stratégique (c’est-à-dire la mobilisation des moyens pour s’adapter à la mondialisation, l’utiliser ou la contourner) qui fait la différence. Depuis une décennie, l’un de ceux qui ont développé le concept d’intelligence économique, Christian Harbulot, ne cesse d’alerter le monde politique français sur l’urgence d’une stratégie de long terme, de manière à garantir à la France son rang dans l’économie mondiale de demain.

Pour avoir une vision à long terme, définir des priorités, le pouvoir politique doit retrouver l’initiative et cesser de s’incliner devant le pouvoir économique.

Tout d’abord, « la République doit avoir les moyens du pouvoir correspondant à ses responsabilités » (Charles de Gaulle, 8 mai 1961). Afin d’être à la hauteur de ses légitimes ambitions républicaines, l’État se doit de donner l’impul­sion et de coordonner l’action des parties prenantes de notre économie nationale. Cela contribuerait efficacement à la réalisation d’objectifs politiques (le respect du droit au travail par la réduction drastique du taux de chômage, l’indépendance nationale par la préservation de secteurs stratégiques, etc.).

Une telle démarche exige un minimum de planification, c’est-à-dire de mobilisation concertée de nos forces économiques et financières au service d’une vision déterminée. Les Américains ou les Japonais ne se privent pas d’intervenir activement dans leur économie. Il serait dommage de nous lier les mains en refusant obstinément d’en faire autant. Dans le contexte d’une mondialisation sur laquelle nul ne semble plus avoir prise, planifier une économie, comme on planifie un travail, permet d’en rationaliser le cours et de se fixer des objectifs à long terme. L’homme redevient par là même maître et responsable. Rendre à la France un minimum de contrôle sur son économie et, ce faisant, d’emprise sur son destin, apparaît comme une nécessité impérieuse.

Il ne s’agit naturellement pas de revenir à une économie administrée comme les pays du bloc soviétique ont pu en connaître, ce qui ne manquerait pas de conduire à un nouvel échec. Nous devons au contraire agir ensemble intelligemment pour défendre nos intérêts de manière décomplexée. C’est de pragmatisme, au service d’une volonté résolue, dont nous avons besoin, et non de nous enfermer dans une idéologie.

Le monde économique français y a largement intérêt s’il ne veut pas se voir dépecé dans les dix prochaines années. À cette seule condition, notre pays pourra enfin mettre en œuvre la vraie politique industrielle qui lui fait défaut. Or, depuis vingt ans, les relances sectorielles et ponctuelles par la demande, si elles mettent de l’huile dans les rouages, ne réussissent cependant pas à maintenir durablement un niveau plus élevé de croissance et d’emploi. La faiblesse de l’investissement productif en France (les entreprises bénéficiaires du CAC 40 investissant massivement à l’étranger), l’insuf­fisance des gains de productivité, les pertes de parts de marché à l’exportation, révèlent la trop faible compétitivité de nos entreprises.

Tous les experts en témoignent, les États-Unis et le Japon réussissent car ils investissent plus et mieux que l’Europe. Outre-Atlantique, 15 % des investissements productifs des entreprises sont consacrés aux technologies de l’information et des télécommunications, contre 5 % en France. Dans notre pays, le malthusianisme ambiant, qui irrigue autant la gauche que la droite, réduit la compétitivité à une question de coût, alors que la vraie compétitivité réside dans le rapport qualité-prix. Les pays qui réussissent le mieux ne sont pas ceux qui veulent toujours produire moins cher au risque de ne l’être jamais assez, face à la Chine et à l’Inde, mais ceux qui inventent les produits dégageant le plus de valeur ajoutée. En vendant une seule voiture, Mercedes ou BMW gagne plus que n’importe quel autre constructeur en en vendant trois.

C’est pourquoi, il faut reconstruire un outil de pilotage sous l’autorité du pouvoir politique comme le commissariat au Plan, rééquilibrer le ministère de l’Industrie et Bercy, mais surtout, créer une vraie synergie entre l’État, les entreprises et les collectivités locales.

La création de pôles de compétitivité constituerait un bon début en l’absence d’une logique bureaucratique, qu’entraînerait une mise sous la tutelle de Bruxelles. Ce n’est toutefois pas acquis, car la direction de la concurrence de la Commission a d’ores et déjà annoncé qu’elle prendrait le temps (jusqu’à trois ans), avant de délivrer une éventuelle autorisation de financement public de ces projets!

Nous devons dégager des moyens considérables afin d’aider nos entreprises et de relever l’État, de manière à passer à la vitesse supérieure. Appuyons-nous à la fois sur les entreprises et sur les pouvoirs publics, afin de gagner cette guerre économique sans abdiquer notre système social.