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L’Organisation mondiale de la clochardisation (OMC) >> De la mondialisation sauvage à la mondialisation humaine


La planète asphyxiée


Ce capitalisme total désormais globalisé provoque des dérèglements écologiques majeurs. Au-delà du tarissement des matières premières qui, après l’explosion de leur prix de revient, risque de déséquilibrer davantage les économies les moins dynamiques et de susciter des conflits armés pour s’approprier les réserves, se pose évidemment la question centrale du réchauffement climatique.

Depuis des années, nous sommes un petit nombre d’élus à alerter le monde politique, économique et médiatique sur l’ampleur du choc climatique à venir. Toutes les études scientifiques prouvent que l’élévation moyenne de la température n’a rien à voir avec les oscillations enregistrées au cours de l’histoire du globe. Et pourtant le phénomène est nié. Comme toujours, la lucidité est assimilée à du pessimisme.

Pour se rassurer, beaucoup d’observateurs mettent en doute ces analyses scientifiques unanimes, faisant perdre un temps qui sera peut-être irrattrapable. On constate en effet, aujourd’hui, l’accélération du phénomène, avec la fonte des glaces dans l’Arctique, le recul des glaciers dans l’Antarctique, la multiplication des ouragans et des canicules, la désertification du cœur de l’Afrique, la déforestation de l’Amazonie, ainsi que la disparition exponentielle d’espèces animales ou végétales.

Je me souviens de la solitude de l’ancien ministre de l’Environnement, Serge Lepeltier, des hurlements de certains de mes collègues lorsqu’il suggérait simplement de taxer les automobiles au prorata de la quantité de CO2 qu’elles émettaient.

En vérité, le désastre écologique est aussi le désastre d’un système économique sans frein ni limite. Après avoir broyé les hommes, il asphyxie la planète.

Une ONG comme OXFAM, dont le sérieux n’est plus à démontrer, raconte ainsi dans un de ses rapports comment la Colombie est devenue le deuxième exportateur de fleurs, derrière les Pays-Bas: « Les serres gigantesques de Savannah à proximité de Bogota génèrent des revenus de près de 600 millions de dollars par an. La moitié des fleurs vendues aux États-Unis viennent de Colombie – en termes “globaux”, ou OMC, c’est une “success story”. La réalité? Quatre-vingt mille femmes qui travaillent sous serre pour moins de deux dollars par jour, qui pulvérisent à longueur de journée des produits chimiques toxiques (bromure de méthyle, fongicides) dont un cinquième sont des cancérigènes connus, sans vêtements de protection… Le mode de production intensif a en outre asséché la nappe phréatique et l’eau doit désormais être acheminée depuis Bogota. »

Quand notre classe politique comprendra-t-elle que la question environnementale est liée à la question sociale et qu’elle oblige à corriger les dérives du système économique mondial, obsédé par le court terme? La financiarisation de l’économie induite par cette mondialisation sauvage entraîne donc le sacrifice des intérêts de l’humanité sur le long et désormais le moyen terme, pour le seul profit immédiat de quelques-uns.

Enfin, paradoxe suprême, cette mondialisation tue l’esprit d’entreprise et les vertus du libre-échange.

Les avocats de la dérégulation invoquent toujours la science économique, citant le fameux Ricardo. La libéralisation totale du commerce mondial mènerait à un système global parfait, composé de pays uniformisés dans leur organisation économique, sociale et politique, qui gagneraient tous à échanger les uns avec les autres, sans restrictions. Cette vision des choses relève clairement du pur fantasme! Il suffit, pour s’en convaincre, de se donner la peine d’observer la réalité mondiale.

Qui sont en effet les vainqueurs du système actuel? D’un côté quelques oligopoles universels financiers, industriels ou de services, qui se jouent des frontières comme des règles étatiques, notamment fiscales, et veulent imposer à l’humanité leur loi et leur prix. Plusieurs chefs d’entreprise comme Jean Peyrelevade, ou experts internationaux comme Joseph Stiglitz, connaissant le système de l’intérieur, l’ont parfaitement décrit dans leurs ouvrages.

De l’autre côté, les États qui violent systématiquement les règles du libre-échange jouent les rapports de puissance et profitent de la naïveté des dirigeants européens ou de la faiblesse des pays les plus pauvres.

Aujourd’hui, au gré des spécialisations régionales exclusives, le monde se divise en trois groupes. D’abord, les pays détenteurs de technologie et de services innovants, ensuite, les détenteurs de réserves inépuisables en main-d’œuvre bon marché (deux milliards d’habitants pour la Chine et l’Inde), enfin, les pays dotés de matières premières (Russie, pays pétroliers).

Les États-Unis s’appuient sur le privilège exclusif de leur monnaie pour survivre. La Chine mêle dictature communiste, loi du marché et dévaluation compétitive pour bâtir une économie d’exportation qui permet, par la captation des marchés extérieurs, d’asseoir sa suprématie géopolitique. La Russie et les pays de l’OPEP tirent parti à juste titre de leurs immenses ressources naturelles.

Face à ces sérieux motifs d’inquiétude, les avocats du libre-échange s’empressent de souligner que les effets pleinement bénéfiques de la mondialisation apparaîtront à long terme… Ils reprennent ainsi, sans s’en rendre compte, le discours typiquement idéologique des communistes, qui justifiaient les désastres du présent par l’avenir mirifique qu’il était censé préparer. « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », aimait à répéter Staline. Quand l’expérience dément la théorie, ce n’est plus la théorie qui est fausse, mais l’expérience… Sur la base d’un tel discours, l’OMC est devenue une institution quasi intouchable, sorte de totem magique devant lequel on nous somme de nous incliner. Les dévots du libre-échange intégral ajouteront que cette douloureuse période est nécessaire au décollage de ces pays et que nos nations, pendant la révolution industrielle, ont connu l’exploitation permettant leurs succès postérieurs. Enfermés dans leur théorie, ils ne semblent même pas remarquer qu’à la différence d’aujourd’hui, sous la révolution industrielle, les recettes étaient réinvesties dans une économie nationale soumise à des choix politiques démocratiques et obligeant, par conséquent, à un partage social minimum des fruits de la croissance.

Au-delà de ces arguties dialectiques, la réalité nous enseigne que nous sommes passés d’une mondialisation qui hissait vers le haut à une mondialisation qui nivelle vers le bas.

Nombre d’universitaires, un tant soit peu rigoureux et attentifs au réel, osent désormais braver la pensée unique du libéralisme officiel et rompre la loi du silence. Ainsi Herbert Simon, prix Nobel d’économie 1978 : « Oui, je regrette les fondements de la théorie libre-échangiste. Je pense que les manuels sont un scandale. Je pense que soumettre des esprits jeunes et impressionnables à cet exercice scolastique, comme s’il disait quelque chose au sujet du monde réel, est un scandale… Je ne connais aucune autre science qui ait la prétention de parler de phénomènes du monde réel et se livre à des exposés en aussi flagrante contradiction avec les faits. »

Ou encore Maurice Allais, prix Nobel 1988, qui démonte le caractère prétendument scientifique du galimatias libre-échangiste: « Le critère de la confrontation d’une théorie avec les données de l’expérience est impitoyable… Lorsqu’on examine certaines théories contemporaines, on constate, par rapport aux exigences de la méthode scientifique… deux sortes de déviations: l’inconsistance logique, la négligence des phénomènes réels. »

La mondialisation-clochardisation risque de faire de notre planète un désert économique, politique et écologique, sous la férule de quelques multinationales avides de gains immédiats ainsi que de nouvelles surpuissances en quête de domination exclusive. Il est temps d’y mettre un frein, de réhabiliter le souci du bien commun et le sens de l’intérêt général. Il est temps d’être républicain. La seule solution durable aux excès de la mondialisation, pour le bien même du commerce international, consiste à conditionner le libre-échange à des critères économiques, sociaux et environnementaux qui garantiront son équilibre futur. Il ne peut en aucun cas être érigé en absolu: il n’est, comme tout instrument économique, qu’un moyen, dont la plus ou moins grande opportunité doit être évaluée à l’aune de son efficacité pour l’intérêt général.

Claude Allègre, ancien ministre socialiste, arrive à ce même constat: « Tout cela ne relève pas de la technique ni de la théorie économique. Dans ces négociations se jouent notre avenir, notre sang, notre identité, notre prospérité. Maurice Allais a bien montré comment le libre-échange entre des pays développés et sous-développés détruisait plus d’emplois qu’il n’en créait et tirait vers le bas les salaires dans les pays développés. Cette vision prophétique se vérifie. On nous explique que cette évolution est inévitable. Ce n’est pas vrai. L’homme est plus que jamais responsable de son destin… S’il le veut. »