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Muscler nos entreprises >> Une sortie de crise par le haut


L’État stratège


Au-delà de la création d’un environnement propice au développement des entreprises, il revient à l’État de veiller aux intérêts économiques de la nation. Pour y réussir, il doit pouvoir intervenir à tout moment dans l’économie, par exemple pour bloquer les OPA dangereuses. Il lui faut aussi investir massivement dans la recherche et se réformer lui-même pour dégager une marge de manœuvre financière sans endetter davantage le pays.

L’État doit savoir réagir quand il le faut. Dans l’attente de la constitution de fonds de participation suffisamment puissants pour consolider le capital des grandes entreprises, la France, comme ses principaux partenaires, doit avoir le courage de bloquer les OPA contraires à ses intérêts fondamentaux. À ceux qui s’en offusquent, je rappellerai quelques précédents. Fallait-il, en 1993, laisser British Airways accaparer Air France en faillite ou, comme l’a fait alors courageusement Édouard Balladur, investir 20 milliards de francs pour ensuite en faire un géant mondial? Thomson valait-il un franc, comme le proclamait Alain Juppé? N’oublions pas que les redressements peuvent être aussi rapides que les effondrements. Le groupe Alstom a été sauvé par la volonté des pouvoirs publics, notamment de Nicolas Sarkozy, quand certains voulaient le faire passer sous la coupe de l’allemand Siemens. À titre de contre-exemple, en laissant Alcan mettre la main sur Pechiney ou Mittal sur Arcelor, les gouvernements Raffarin et Villepin ont commis une grave faute, privant notre pays d’atouts essentiels.

Seuls le renforcement des prises de position de la Caisse des dépôts et consignations (le bras armé financier de l’État) et l’introduction dans la plupart des groupes stratégiques d’une « golden share », offrant notamment un droit de veto en cas d’OPA, permettraient de parer à toute éventualité.

Cette action à droit préférentiel existe aux États-Unis. Elle évite à l’État d’être obligé de détenir 51 % du capital pour maîtriser les domaines stratégiques d’une entreprise. Bien entendu, il ne faut pas s’interdire une politique patrimoniale active. L’État a ainsi fait une excellente affaire, en revendant récemment les parts d’Alstom acquises pour sauver l’entreprise.

En plus de ce rôle de « chevalier blanc », qui doit rester exceptionnel, l’État doit investir massivement dans la recherche. La diminution du nombre d’ingénieurs à la sortie de l’enseignement supérieur, l’exil d’une part croissante d’entre eux, faute de places suffisantes en France et en Europe, ainsi que le recul du nombre de brevets déposés chaque année chez nous et nos voisins traduisent, tout le monde en convient, un alarmant recul de notre innovation et de notre dynamisme industriel. Dans le privé comme dans le public, apparaît toujours cette terrible tendance à adopter des stratégies défensives plutôt qu’offensives. Pour économiser quelques bouts de chandelles, le gouvernement Raffarin a réduit en 2004 la création de postes de chercheurs, provoquant la mobilisation justifiée du monde de la recherche.

Les entreprises françaises sont aussi malthusiennes. Outre leur réticence traditionnelle face à l’innovation, leurs politiques de redistribution massive de dividendes, comme de rachat d’actions, sont alarmantes. À titre d’exemple, Danone a restitué à ses actionnaires, en 2004, plus de capital qu’il n’en a investi. Total a aussi beaucoup racheté d’actions. La peur des OPA à court terme l’a emporté sur la préparation de l’avenir.

La France consacre à la recherche seulement 10 % des sommes que les États-Unis y affectent, alors que le rapport entre les populations nous en imposerait le double. François Jacob, l’un de nos prix Nobel, ne cesse d’alerter les pouvoirs publics sur ce sous-investissement chronique. Il a démontré combien seule une structure souple, à l’image de ce qu’a fait la Délégation générale à la recherche scientifique et technologique du temps du général de Gaulle, est capable d’impulser une vraie politique ambitieuse. Le délégué général était en même temps secrétaire d’un comité interministériel de la recherche, rassemblant douze ministres, et responsable d’un comité consultatif composé de douze scientifiques, chacun représentant une discipline. Alain Peyreffite a fort bien raconté, dans son ouvrage C’était de Gaulle, comment le système fonctionnait et combien le président de la République suivait de près la tenue de ce comité. À l’heure de la mondialisation triomphante et de la guerre économique globale, il est indispensable de remettre sur pied cette structure et d’aller encore plus loin que dans les années 1960. C’est un véritable MITI à la française, sur le modèle japonais, qu’il faut créer.

La réforme de la recherche doit d’ailleurs être couplée avec celle des universités. Il faut à la fois dégager davantage de moyens publics et débureaucratiser le fonctionnement de ces administrations.

Ce n’est qu’en dégageant les chercheurs des tâches administratives, en évaluant vraiment les travaux, en créant des passerelles entre organismes publics et entreprises que l’on réussira à redonner envie aux meilleurs d’entre eux de s’établir professionnellement en France plutôt qu’aux États-Unis. Les deux politiques doivent aller de pair. Plus de souplesse et plus de moyens.

De même, il faut une bonne fois pour toutes sortir le budget de la recherche du calcul du déficit budgétaire.

Enfin, il faudra sélectionner, comme l’Agence pour l’innovation vient de l’annoncer, les programmes du futur dans lesquels la France veut investir: la voiture propre, l’infiniment petit, le moteur à hydrogène, les biotechnologies, etc.

Mais comment faire pour dégager tous ces moyens financiers? L’État, qui dépense déjà beaucoup plus qu’il ne prélève, doit reconstruire les fonctions régaliennes, éponger les déficits sociaux et investir dans l’éducation, les transports et la recherche. Comment le pourra-t-il?