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L’État garant de l’unité nationale >> Le coup d’État permanent


« Le roi est nu! »


« Honte aux pays où l’on se tait » (Clemenceau). S’il est un domaine où, en France, tout est fait pour dissimuler l’importance des enjeux et des choix, c’est bien celui de l’Europe. Même Michel Barnier, l’un des plus convertis à l’Europe supranationale, a reconnu ce tabou de la vie politique française: « À l’heure où les candidats à la présidence de la République préparent calicots, arguments et ripostes, il est une sorte de secret dans les débats. Ce grand secret c’est d’abord et avant tout que la plupart des décisions que les candidats vont s’engager à prendre avec la confiance du peuple ne relèvent plus d’eux seuls[1]! »

On comprend dès lors pourquoi, une fois élus, les gouvernements ne respectent pas leurs engagements, alimentant au passage la colère des Français. La palinodie de la baisse de la TVA à 5,5 % dans la restauration aura été le symbole de cette impuissance nationale. Jacques Chirac, candidat en 2002, aurait dû soit ne pas la promettre, soit s’affranchir ensuite des règles européennes en la matière pour tenir parole.

En vérité, nos dirigeants n’ont jamais assumé leurs abandons successifs de souveraineté et ne veulent pas révéler aux Français que, désormais, par leur faute, « le roi est nu »! À chaque campagne électorale, ils continuent de faire semblant de jouer. Mais, depuis les gradins, on voit bien qu’il n’y a plus de ballon et que les deux équipes ne s’agitent que pour donner le change. « The show must go on! »

De nouveau, et en dépit de l’intensité du débat qui a précédé le vote du 29 mai 2005, la comédie reprend. Les deux partis dominants font tout pour masquer la contradiction profonde entre leurs courbettes à Bruxelles et leurs belles promesses à Paris.

Partisans inconditionnels du « oui » à la Constitution européenne, avocats de l’Europe politique sans d’ailleurs toujours comprendre ce que cela veut dire, mais conscients de la résistance des Français face à cette dérive, ils veulent faire croire que tout est possible, tout est conciliable. C’est le règne du « y’a qu’à… faut qu’on… ».

À gauche, plus c’est gros, plus ça passe. Le Smic à mille cinq cents euros, la hausse des dépenses publiques et donc des prélèvements obligatoires, la relance de la croissance, etc. Le tout évidemment sans prendre en considération que l’Union européenne puisse y trouver quelque chose à redire, et en se payant même le luxe de promettre une relance de l’Europe sociale! « Il faut desserrer le carcan budgétaire pour que les investissements qui préparent l’avenir n’entrent pas dans le calcul des déficits[2] », nous confie Ségolène Royal. Voilà qui est joliment et courageusement dit. C’est ce que je préconise moi-même depuis plusieurs années. Le seul problème, c’est que la championne de la gauche ne dit pas comment elle va s’y prendre pour tenter de convaincre nos partenaires européens qui nous ont déjà opposé un refus catégorique sur ce sujet. Ni, surtout, ce qu’elle fera lorsqu’elle aura essuyé un nouveau refus de leur part: osera-t-elle déchirer quelques chapitres des traités de Maastricht, Amsterdam et Nice, ou abdiquera-t-elle, comme l’ont fait tous ses prédécesseurs depuis vingt-cinq ans?

Plus loin, elle ajoute: « Il faudra un nouveau traité et surtout un traité social », contredisant complètement la ligne officielle défendue par le premier secrétaire du PS qui veut croire qu’il n’existe aucun « plan B »! Là encore, comment convertira-t-elle la plupart de nos partenaires, regroupés autour de l’Allemagne, à l’idée de l’« Europe sociale »? Que répond-elle au Premier ministre luxembourgeois qui somme le peuple français de respecter la ratification de la Constitution européenne par seize États membres? Quelle est sa réaction face au vote par les eurodéputés PS d’une motion enjoignant la France de ratifier en l’état le traité constitu­tionnel dès 2009? Mystère… Et si, comme il est hautement probable, il n’y a pas d’accord avec nos partenaires, privilégiera-t-elle la préservation du droit social et des services publics en France ou la poursuite de la construction de l’« Europe politique » à laquelle le PS a réaffirmé son plus vif attachement? Il faudra bien, tôt ou tard, faire preuve de cohérence.

Inconscience, cynisme, hypocrisie, ou les trois à la fois? Chacun se fera une opinion. Mais les électeurs du « non de gauche » ne devraient pas oublier ce qui s’est passé en 1997. Lionel Jospin, entre les deux tours de l’élection législative, avait promis qu’il ne se sentirait pas lié par un Pacte de stabilité négocié par le gouvernement d’Alain Juppé, pour aussitôt dire le contraire une fois installé à Matignon. Cinq ans plus tard, peu avant le premier tour de l’élection présidentielle cette fois, il signait à quatre mains avec le président Jacques Chirac les accords de Barcelone. Ceux-ci ouvraient en catimini le marché français de l’énergie à la concurrence et donc à la fatale envolée des prix de l’électricité et du gaz que nous connaissons aujourd’hui. La honte passée, cela n’empêche pas aujourd’hui la championne du PS de promettre la renationalisation d’EDF et le rétablissement d’un tarif régulé bon marché de l’énergie… le tout sans froisser Bruxelles, bien sûr!

À droite également, on refuse de rompre avec le double langage à l’origine des échecs du passé. Comment, par exemple, oser parler de maîtrise de l’immigration quand on accepte la suppression des frontières et que nos partenaires régularisent à tour de bras leurs immigrés clandestins (huit cent mille en Espagne en 2005 et cinq cent mille en Italie cette année). Le discours de Nicolas Sarkozy, lors de la convention de l’UMP du 24 septembre 2005 consacrée à l’avenir de l’Europe, était à cet égard un modèle du genre. Dans la première partie, il prenait acte du vote des Français et, à très juste titre, en déduisait quelques obligations: rétablissement de la préférence communautaire, lien entre l’aide aux nouveaux entrants et l’harmonisation fiscale, refus de l’élargissement à tout va… j’étais comblé! Mais la suite était complètement contradictoire! Le président de l’UMP proposait, pour soi-disant débloquer les institutions, le passage au vote à la majorité qualifiée dans de nouveaux domaines. À l’évidence, cette orientation ruinait ses bonnes intentions précédentes puisque, comme chacun sait ou devrait le savoir dès qu’il s’agit d’Europe, à vingt-cinq nous sommes très minoritaires pour l’instant à vouloir remettre la construction européenne à l’endroit.

Aussi, quand Nicolas Sarkozy, en juin dernier à Agen, entonne à nouveau le discours de la « fracture sociale » de 1995, et reprend mot pour mot les analyses et constats que j’ai faits, depuis dix ans avec Debout la République et les autres cercles gaullistes et républicains, je suis particulièrement attentif.

Proposera-t-il, en bonne logique, de réviser les traités en vigueur, de transformer radicalement l’euro, le Pacte de stabilité, les statuts de la BCE? Fait-il amende honorable en revenant sur sa proposition du 10 janvier 2006 de faire ratifier la partie institutionnelle de la Constitution européenne par le Parlement français? Que nenni! Il nous explique au contraire qu’il n’a aucun regret d’avoir voté Maastricht, l’euro et la Constitution! Il nous promet qu’il suffit de négocier ces changements avec nos voisins dans le cadre de l’Europe supranationale, cette supranationalité qui permet justement à nos partenaires de nous imposer ces politiques dont nous ne voulons plus! On ne peut pas être dupe de ce grand écart qui rappelle étrangement celui de Jacques Chirac en 1995 qui, pour câliner Philippe Séguin, promettait un référendum sur le passage à l’euro! Il n’y a pas eu de référendum, mais un Pacte de stabilité scélérat que le Parlement, dans le dos des Français, s’empressa de ratifier!

Ainsi, à gauche on sacrifie le social, à droite on brade le national, mais dans un cas comme dans l’autre on pratique le double langage en assurant mensongèrement que tout est conciliable. S’ils voulaient pouvoir appliquer à la France ce qu’ils proclament, il faudrait qu’ils s’en donnent les moyens en desserrant l’étau européen, ce qu’ils refusent obstinément à faire.

Même s’ils s’en défendent au moment des campagnes électorales, les candidats du PS et de l’UMP nous invitent en quelque sorte à prendre le départ d’une course automobile à bord d’une voiture au moteur bridé et au volant bloqué.

Les affaires nationales et européennes sont si étroitement imbriquées que, par honnêteté intellectuelle et par respect du peuple, il est impensable d’aborder l’échéance présidentielle sans au préalable indiquer quelle est notre vision de l’Europe et dans quelle mesure notre programme national est compatible avec les contraintes qu’elle implique.

Or, soyons francs: aucun redressement français n’est envisageable sans desserrer le carcan bruxellois qui, aujourd’hui, bride notre dynamisme en nous empêchant de traiter les problèmes à la racine. C’est pourquoi une refondation européenne doit avoir lieu, pour réconcilier les Français avec cette idée, et rendre enfin l’Europe européenne aux Européens.

Il ne s’agit pas de refuser l’Europe mais d’en bâtir une autre, fidèle à son objectif initial. Entre les euro-béats qui se jettent à corps perdu dans cette espèce de religion obscurantiste qu’est l’européisme et les eurosceptiques qui refusent tout, il y a la voie juste et équilibrée des « euro-réalistes », partisans d’une Europe humaine.

La problématique se pose d’ailleurs en des termes identiques chez la plupart de nos voisins. J’ai été moi-même surpris en me rendant dans d’autres pays, notamment au Danemark, en Suède ou en Hollande, de voir combien le système bruxellois était là-bas aussi décrédibilisé. La coupure n’est donc pas entre la France et le reste de l’Europe mais entre les dirigeants, les élites, et la très grande majorité des peuples. Ce sont, fait nouveau, les actifs, ceux au front de la guerre économique, qui sont les plus hostiles à cette « fuite en avant », tout simplement parce qu’ils en vivent au quotidien les dégâts. Le constat est de plus en plus partagé: la belle idée européenne a été dévoyée, trahie. L’analyse réfléchie de cette trahison peut justement permettre de trouver les voies d’un rebond.

Pourquoi, en effet, l’Europe, censée rapprocher les peuples après les avoir réconciliés, est-elle en train de les opposer? Pourquoi celle du miracle économique d’après guerre est-elle devenue, principalement dans la zone euro, le trou noir de la croissance mondiale? Pourquoi enfin, la construction européenne qui était là pour additionner les forces des nations et leur permettre de peser dans la mondialisation n’est-elle plus que son cheval de Troie?

Si, après une première phase positive, cette construction est devenue contre-productive, c’est parce que l’engrenage supranational et bureaucratique dénature une coopération, à l’origine librement consentie entre démocraties adultes, pour aller vers une fusion contraignante, coûteuse et sans légitimité populaire.

  1. Michel Barnier, « Le grand secret », Libération, 12 février 2002.
  2. Entretien avec Ségolène Royal, Le Monde, 22 juin 2006.