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La vraie réforme de l’économie européenne: changer l’euro pour relancer la croissance ou… en sortir >> propositions


Placer la concurrence au service des hommes et non contre eux


Il est temps aussi de rompre avec la politique de la concurrence de la Commission et de laisser les États constituer des champions économiques. Lorsque l’on songe aux incroyables déclarations de Mme Kroes (commissaire européen à la concurrence) à Davos en février 2006, au lendemain du lancement de l’offensive de Mittal sur Arcelor: « Je ne veux pas de champions nationaux, ni de champions européens. Je veux des champions mondiaux en Europe », on mesure l’ampleur du chemin à parcourir! On mesure, surtout, combien l’Europe est confisquée par un petit groupe qui ne vise pas tant à sa construction qu’à sa dilution méthodique dans un libre-échange mondial. Son défaut de cohésion, économique aussi bien que politique, son refus normatif de toute stratégie planificatrice ou monétaire ne peuvent alors que la conduire à se dissoudre à vitesse accélérée pour le seul profit de détenteurs de capitaux d’origines et de destinations indifférentes, puisque l’on s’interdit de maîtriser l’affectation de ces capitaux à la puissance économique et politique de l’Europe.

La politique de concurrence pratiquée par Bruxelles est inepte:

– elle tend à réduire les spécificités nationales au risque de déstabiliser les économies des pays membres (menace sur les services publics à la française, remise en cause des noyaux durs dans l’industrie allemande);

– elle s’oppose excessivement à la mise sur pied de champions industriels européens (Schneider-Legrand), sans protéger le continent des OPA extérieures (Pechiney vendu au canadien Alcan ou Arcelor à Mittal), preuve manifeste du caractère profondément anti-européen de ce que l’on essaye de nous faire passer pour une « construction » de l’Europe;

– plutôt que de s’attacher à la définition de minima fiscaux et sociaux (condition indispensable pour créer une concurrence loyale), elle complique la nécessaire implication des États dans leur tissu économique en période de crise (sauvetage d’Alstom, amende de 16,7 millions d’euros aux syndicats professionnels de la filière bovine pour entente illicite, avec l’accord du gouvernement français lors de la crise de la vache folle, menace d’une amende de 900 millions d’euros à EDF…);

– enfin, en définissant comme facteur essentiel de falsification de la concurrence toute assistance de l’État aux entreprises et aux secteurs qui s’y trouveraient exposés, donc a fortiori toute planification (aussi souple et pragmatique qu’elle puisse être), elle vise très clairement à fausser la singularité de notre projet social. Or admettre une telle interprétation de ce qui est supposé « fausser » la concurrence relèverait d’une démission idéologique de la dernière absurdité: on ne voit pas, en effet, au nom de quoi une collectivité nationale qui accepte de sacrifier une part de sa richesse à la préservation d’un secteur d’activité, même privé, qu’elle estime vitale pour son propre équilibre économique, devrait s’en trouver disqualifiée dans le jeu de la concurrence internationale. Je ne vois que trop, en revanche, de quelle façon cette volonté déclarée de déconnecter l’économique du politique peut s’appuyer sur une forme d’“antinationalisme”, c’est-à-dire d’hostilité de principe à la nation. Celle-ci ne laisse place qu’au libre jeu de multinationales, au mieux indifférentes aux exigences de la longue durée qui caractérise toute « association politique ».

La concurrence promue par ce projet pseudo-européen est en réalité une concurrence faussée au profit d’entreprises privées dominantes, y compris en charge de mission de service public, et c’est au nom même du principe d’une concurrence libre et non faussée qu’il est nécessaire de le refuser: l’absence de toute harmonisation fiscale entre différents États fausse la concurrence entre leurs entreprises respectives, puisqu’il leur est ainsi impossible de travailler au même coût social de production. Il s’ensuit que la concurrence dont il s’agit ne peut plus directement s’établir entre les produits des entreprises, mais d’abord entre leurs fiscalités respectives, tendant ainsi à une baisse du coût du travail par la réduction de l’impôt, source même de la richesse publique et de sa redistribution (dès le prélèvement de l’impôt, par sa proportionnalisation au revenu imposé).

La politique de concurrence pratiquée par Bruxelles vise ainsi à un appauvrissement de la ressource publique et à un contrôle supranational de l’usage économique, par chaque nation, de ses ressources collectives propres, c’est-à-dire de ce que chacun de ses membres consent à sacrifier à sa collectivité, entre autres au soutien de tel ou tel secteur d’activité, public ou privé, qu’elle juge nécessaire à son indépendance.

Il faut bien le reconnaître: la logique à l’œuvre dans l’actuelle « construction européenne » est bien celle d’une privatisation de toutes les richesses, d’une dénationalisation de l’économie et d’une dissolution de toute responsabilité publique, à l’échelle de l’Europe autant que de chaque nation européenne. Tout cela au profit d’une fluidification des capitaux dont on prétend espérer un effet mécanique de prospérité, non pas même européenne, mais mondiale. Ce serait incroyable de naïveté dogmatique ou de cécité idéologique, si l’intérêt immédiat n’en était pas si visible pour les plus riches et les plus puissants, et en particulier pour la puissance des États-Unis. Ils sont en effet loin de ne rien avoir à craindre d’aucune indépendance ni efficience politiques, ou a fortiori militaires, de cette velléité d’Europe, et encore moins si elle a pour conséquence de diluer en soi la voix de la France à l’ONU et dans le monde. C’est pourquoi, au regard d’une telle situation, la responsabilité de la nation française est plus décisive que jamais.

Le temps presse. Une véritable guerre économique mondiale est en cours. Les Américains, les Japonais et les Chinois ne se privent pas, eux, de soutenir leurs champions. Il ne s’agit pas de refuser la concurrence mais, bien au contraire, de restaurer les conditions d’une véritable concurrence entre des projets sociaux différents et éviter, notamment, que des groupes extracommunautaires ne s’emparent des pépites européennes souvent sous-capitalisées. La France, lorsque l’intérêt national est en jeu, doit bloquer les OPA, intervenir pour racheter des actions, quitte à les revendre quelques mois plus tard comme elle l’a opportunément fait pour Alstom.

Il est également urgent de revoir les conditions de l’élargissement aux anciens pays de l’Est. La manière dont il a été conduit est en train de dresser les peuples les uns contre les autres. La chute du mur de Berlin exigeait bien évidemment une réponse politique d’union. Mais est-il décent de plafonner le budget communautaire au moment où on souhaite intégrer quatre-vingts millions d’habitants? La faiblesse des fonds structurels entraîne en contrepartie des stratégies de dumping fiscal et social préjudiciables aux économies des quinze premiers pays adhérents.

À cet élargissement du moins-disant, il faut préférer l’élargissement solidaire. Plus d’aides communautaires pour les pays qui s’engageraient à maintenir le taux d’impôt à la moyenne européenne et qui signeraient des chartes environnementales et sociales. Face aux délocalisations qui s’accélèrent, la France doit rapidement prendre des initiatives fortes en la matière et ne plus transiger!

Le ralentissement soudain de la croissance industrielle au printemps 2006 s’explique notamment par les difficultés de l’industrie automobile française, qui voit nombre de ses usines fermer sous la pression de la concurrence des pays de l’Est. Dans le secteur du transport routier aussi, qui emploie deux cent mille chauffeurs en France, l’hémorragie commence. Un chauffeur roumain est quatre fois moins coûteux qu’un chauffeur français. Conséquence: en 2005, deux mille emplois ont disparu!

De même, il faudra rompre avec la directive dite de « libéralisation du commerce des services ». La renégociation de la fameuse directive Bolkestein a été un modèle de mensonge d’État. Je me souviens d’une émission de radio où j’avais apporté aux journalistes la version amendée de ce projet (alors en discussion au Parlement européen) avec ses trois cents pages d’annexes. J’ai alors apporté la preuve du maintien du « principe du pays d’origine », simplement dénommé autrement pour ne pas effrayer. Contrairement à ce qui a été répété partout, si certaines activités ont été il est vrai écartées du domaine de la directive, beaucoup d’autres (près de deux mille professions) sont encore concernées. En cas de désaccord entre un État et la Commission, c’est la Cour de justice du Luxembourg qui tranchera… Enfin il a été omis de préciser que la suppression de la déclaration administrative, préalable qui obligeait les entreprises étrangères à signaler aux pays d’accueil leur activité, leur interdira tout contrôle sur la légalité de ces activités. L’Inspection du travail ne pourra rien contrôler et le dumping social ou fiscal pourra se généraliser de plus belle dans notre pays. Comment nos artisans, architectes, entreprises de services pourront résister à leurs concurrents dont les charges sociales, les normes à respecter sont quatre fois inférieures aux nôtres?

Il faut aider les pays d’Europe centrale à atteindre notre niveau de développement, en multipliant les fonds structurels qui permettent l’investissement dans ces pays comme ils ont permis à l’Espagne, au Portugal, à l’Irlande, de rattraper en leur temps les pays du marché commun.

En contrepartie, ces États devront organiser avec les quinze une concurrence juste et équilibrée. Ainsi, bien évidemment la liberté d’installation doit se faire aux conditions du pays d’accueil!

À l’exception de quelques grands groupes qui profitent honteusement de cette main-d’œuvre bon marché et corvéable à souhait, je ne doute pas que les travailleurs polonais et les travailleurs français y trouveront également à se réjouir: pour les premiers, bénéficier d’un niveau de rémunération et de protection sociale qui tirerait leur pays vers le haut, pour les seconds ne plus être soumis à la concurrence du moins-disant social.


L’instauration d’un nouveau traité confédéral renvoyant bon nombre de compétences aux nations et mettant sous contrôle les institutions d’aujourd’hui, notamment les banques centrales, redonnera aux peuples d’Europe la maîtrise de l’Union. Les choix se feront alors de manière plus démocratique et les dirigeants seront bien obligés de présenter leur vision pour leur pays comme pour notre continent commun.

Une Europe qui se donne les moyens de relever les défis scientifiques, culturels, universitaires, industriels et environnementaux au gré de partenariats entre des nations épanouies qui s’estiment; qui favorise en son sein la croissance sans prétendre faire marcher au pas ses économies nationales; qui harmonise progressivement vers le haut ses normes sociales et environnementales; qui unit ses efforts pour lutter contre la concurrence déloyale des pays émergents. Voilà mon projet pour l’Europe.

Après une première moitié de xxe siècle marquée par les plus ignobles tragédies de l’Histoire, n’est-il pas temps de réussir l’Europe en s’appuyant sur ses nations assagies et décomplexées?

Elle a tout à perdre si elle se conçoit comme une fin en soi, sorte de rouleau compresseur des identités, des cultures. Elle a tout à gagner si elle devient le moyen de démultiplier forces et talents en les partageant à bon escient, si elle s’attache à faire vivre ensemble en bonne intelligence des peuples riches de leurs spécificités, dans un monde instable et dangereux qui menace notre civilisation humaniste.

Oui, l’Europe que j’aime est celle des démocraties et des différences. Celle des nations, des peuples et des projets. Étant aimée, elle pourra alors signifier, pour ceux qui y résident, un « vouloir vivre ensemble », celui-là même qui, il y a mille ans, a permis de jeter les bases de notre nation.