Ouvrir le menu principal

Des frontières pour l’Europe >> Placer la concurrence au service des hommes et non contre eux


La vraie réforme de l’économie européenne: changer l’euro pour relancer la croissance ou… en sortir


Il est souvent affirmé que les difficultés de l’Europe économique et monétaire tiennent à une insuffisance d’Europe. Pourtant, les organes supranationaux détiennent d’ores et déjà les principaux leviers de la politique économique: concurrence intérieure, douanes, taux d’intérêt et politique de change, la politique budgétaire laissée aux États étant sévèrement encadrée par les traités (Pacte de stabilité). Seule la politique fiscale reste de l’entier ressort des États (à l’exception notable de la TVA). Les performances médiocres de cet attelage s’expliquent par ses partis pris idéologiques (mélange d’ultralibéralisme et de monétarisme malthusien) et par la permanence de distorsions importantes entre les économies nationales (structurelles, conjoncturelles, culturelles…) qui empêchent toute politique économique unique profitable à chaque pays.

En quinze ans, le pouvoir d’achat d’un Européen est passé de 80 % à 65 % de celui d’un Américain. On a ainsi perdu la moitié de ce qui avait été gagné entre 1945 et 1988. Preuve, s’il en était besoin, que, comme dans les années 1930 aux États-Unis, des erreurs de politiques économique et monétaire peuvent coûter très cher.

Le bilan n’est pas bon. La France et l’Italie s’enfoncent dans le cercle vicieux des déficits et de la dette, du retard d’inves­tissement, du déficit commercial. L’Allemagne souffre de langueur et ne s’en sort que grâce à un commerce extérieur florissant lié à sa spécialisation et à la délocalisation de son industrie en Europe de l’Est, hors zone euro!

La Banque centrale européenne, indépendante de tout contrôle, ne se soucie pas de croissance mais est obsédée par la lutte contre une inflation résiduelle. Elle pratique une politique de taux d’intérêt du « trop peu trop tard » (à l’inverse de ce que font toutes les autres banques centrales, notamment américaine), ne réagissant pas à temps pour contrecarrer les évolutions de la conjoncture. En matière de change, elle se satisfait d’une flambée de l’euro face au dollar qui est pourtant nuisible à l’activité, renchérissant le coût des exportations. En conséquence de quoi, les économies européennes en dehors de la zone euro (Grande-Bretagne, Danemark, Suède) se portent bien mieux que celles qui sont dedans! Prisonnière d’un dogme stupidement inscrit dans les traités, la Banque centrale européenne (BCE) est en train de tuer à petit feu une monnaie qu’elle a pourtant en charge de défendre.

Ainsi, loin d’homogénéiser les économies nationales, l’euro a exacerbé leurs divergences. Les écarts de taux d’infla­tion se sont accrus, notamment entre l’Allemagne et l’Italie, affaiblissant cette dernière puisqu’elle ne peut plus dévaluer pour compenser la hausse du prix de ses produits. C’est aussi ce qui attend, à terme, la France.

Les vitesses de croissance divergent aussi car l’appli­cation d’un même taux d’intérêt à des économies aux niveaux d’infla­tion différents favorise certains pays (l’Irlande et l’Espagne bénéficient d’un taux d’intérêt réel très bas car celui de l’inflation est supérieur à la moyenne européenne) qui sont déjà en surchauffe, et pénalise les autres, notamment les trois poids lourds de la monnaie unique, Allemagne, France et Italie, qui représentent 75 % du PIB de la zone euro.

Sauf à se résoudre à voir notre économie s’asphyxier, notre déficit commercial se creuser et notre chômage perdurer, cette situation ne peut plus être tolérée.

Trois réformes mériteraient d’être au plus vite mises en œuvre.

Le Pacte de stabilité devrait être revu en sortant les dépenses d’investissement de chacun des États du calcul de leur déficit. À l’inverse, il faudrait, comme pour les collectivités locales, tendre vers l’équilibre des dépenses de fonctionnement. Les États seraient alors incités à mieux gérer leurs effectifs et n’auraient pas, comme aujourd’hui, à couper dans les seules dépenses d’investissement pour respecter la barre des 3 % de déficit ou pis, comme on l’a vu en France, à vendre les bijoux de famille.

Les statuts de la Banque centrale européenne devraient être modifiés afin d’inclure dans ses missions la nécessité de veiller à l’emploi et à la croissance autant qu’à la lutte contre l’inflation. Ainsi, elle devrait utiliser les taux d’intérêt pour accentuer la croissance.

Enfin, un gouvernement économique de l’euro autorisé à donner des orientations notamment de change à la Banque centrale européenne pourrait permettre de mieux réagir aux politiques américaine et chinoise de dévaluations compétitives.

Malheureusement, l’autisme des dirigeants de la Banque centrale européenne, la passivité des gouvernements français et italien, les divergences d’intérêt entre l’Allemagne et ses partenaires conduiront probablement les membres de l’eurozone à refuser ces propositions de bon sens. À ce sujet les candidats de l’UMP et du PS restent muets, ils se contentent de dire dans quel sens réformer la zone euro, mais sans jamais indiquer le chemin si, comme cela est malheureusement probable, nos partenaires refusent cette évolution. Les derniers rebondissements dans les relations compliquées entre les ministres de l’Économie de la zone en question (« l’Eurogroupe ») et la BCE augurent mal de la suite. Face aux timides et suppliantes suggestions de coopération accrue faites à la BCE par Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, Jean-Claude Trichet a opposé une brutale fin de non-recevoir. « Je défendrai toujours férocement […] l’indépendance de notre institution », ajoutant pour ceux qui n’auraient pas compris: « La meilleure contribution de la BCE à la croissance et à la création d’emplois est le maintien de la stabilité des prix. » Fermez le ban!

Pour ma part, j’estime que la meilleure chance d’obtenir un accord de nos partenaires est d’avoir le courage de prévenir que si ces trois réformes ne sont pas acceptées, la France en tirera les conséquences en sortant de l’euro.

À ceux que, d’avance, je vois s’évanouir, je demande d’ouvrir les yeux: si la crise n’est pas anticipée à froid, elle aura lieu à chaud dans les pires conditions et bien plus tôt qu’on ne l’imagine.

En réalité, l’euro, qui a été conçu comme un outil politique d’unification de l’Europe, ne peut fonctionner que si une politique très volontariste est mise en œuvre par la BCE et les États.

Or ce n’est pas le cas. Ce qui relevait déjà, lors de sa création, d’un pari audacieux devient alors impossible. Pour la simple et bonne raison, tous les économistes en conviennent, qu’aucune monnaie unique ne peut survivre si les économies auxquelles elle s’applique divergent de plus en plus et si elle n’est pas accompagnée à la fois d’un budget fédéral considérable et d’une mobilité géographique très forte de la population active. Or les Européens, par attachement naturel et légitime à leur nation, ne déménagent pas facilement d’un pays à l’autre; le budget européen quant à lui ne dépasse pas 1 % du PIB et les économies nationales, depuis le nécessaire élargissement aux pays de l’Est, sont de plus en plus dissemblables. Comment, dans ces conditions, l’eurozone pourrait-elle perdurer?

Comme le résume brillamment l’économiste Jean-Jacques Rosa: « On peut espérer d’une meilleure politique monétaire, hors euro, un taux de croissance qui pourrait à nouveau dépasser les 2,5 % l’an, les réformes devenant alors plus aisément réalisables dans un contexte de croissance soutenue. Inversement, rester dans l’euro, c’est-à-dire prisonniers d’une gestion monétaire paralysante alors que nos partenaires internationaux bénéficient d’économies fortement dynamiques et toujours plus compétitives, nous condamne à accumuler des retards croissants. Il n’y a pas d’issue dans ce sens. L’abandon de l’euro, s’il ne résout pas tous nos problèmes, est néanmoins indispensable à toute solution. »

Personne n’a cependant intérêt à une sortie désordonnée de l’euro. Il convient alors de s’y préparer (encore une fois, seulement en dernier recours, si nos partenaires refusent les trois réformes proposées plus haut) en mettant en place un compromis permettant, le cas échéant, de conserver les avantages de l’euro sans ses inconvénients. Ce compromis a un nom: la monnaie commune. Les pays retrouveraient, pour le plus grand bonheur de leurs concitoyens, leur monnaie, tandis que l’euro serait détenu par les banques centrales des pays adhérant à ce système. L’Europe conserverait ainsi une unité de compte globale face aux autres devises, mais qui serait formée par des monnaies nationales pouvant fluctuer les unes par rapport aux autres, laissant enfin respirer les économies nationales.

Ainsi, régulièrement, les pays pourraient revoir leur taux de change et prendre en compte les différences de taux d’infla­tion.

Comme l’écrit à juste titre l’économiste Pierre Leconte: « Il faut refuser les arguments d’autorité, du type: “L’euro est irréversible”, pour se confronter au principe de réalité, en reconnaissant: l’euro n’est pas viable parce qu’aucune monnaie papier étatique (pas plus qu’une démocratie représentative ou qu’une politique indépendante) ne peut subsister sans État national ou fédéral (doté d’un budget central considérable). Il n’y aura pas de bonne politique sociale en Europe sans bonne politique économique et pas de bonne politique économique sans bonne politique monétaire, parce que c’est de la politique monétaire principa­lement que dépendent le pouvoir d’achat comme la croissance. »

Le rétablissement d’une monnaie commune ou, à défaut, le rétablissement unilatéral par la France de sa monnaie nationale, peuvent paraître risqués et excessifs. C’est pourtant le seul moyen qui s’offrira à la France si elle décide vraiment de sortir du chômage de masse et du marasme, dans l’hypothèse – hautement probable – où nos partenaires refusent de changer le système actuel. C’est un choix certes audacieux, mais c’est un choix nécessaire! Naturellement, il devra revenir directement au peuple français de prendre une telle décision par référendum…