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Avant-propos >> Le sursaut populaire du 29 mai


Le pouvoir confisqué


« On a pris l’habitude d’habiter des palais, d’avoir des huissiers pour ouvrir les portes et d’utiliser les téléphones. Mais la République, ce n’est ni des palais, ni des huissiers, ni des téléphones. La République, c’est le peuple. » Charles de Gaulle, conférence de presse, 12 novembre 1947

Je me souviendrai toute ma vie de cet après-midi de février 2005. Dans un froid polaire, députés et sénateurs se pressaient à Versailles en congrès, prétendument pour « adapter » la Constitution française au traité de Constitution européenne…

Le cœur léger, une écrasante majorité de mes pairs se préparait en réalité à dépouiller le peuple français de sa souveraineté millénaire. Une fois de plus dans notre histoire, notre démocratie allait nous être confisquée.

Jamais, depuis mon engagement dans la vie politique, je ne m’étais senti aussi triste et aussi seul. La plupart de mes collègues avaient à peine lu le Traité. Certains, aveuglément confiants, s’en vantaient. D’autres me rassuraient: « La France en a vu d’autres », puis s’en allaient frénétiquement signer le maximum de cartes postales ornées du timbre commémorant ce congrès historique, afin de combler les clubs philatélistes de leur circonscription.

Se rendaient-ils compte que, ce jour-là -- dans l’hypothèse alors probable où la Constitution européenne serait adoptée par référendum --, ils s’amputaient d’une part essentielle de leur pouvoir ? Un pouvoir simplement délégué par le peuple à ses représentants.

Après avoir été l’un des rares à voter contre cet abandon, j’avais besoin de marcher avant de regagner Yerres, la commune de l’Essonne dont je suis maire, tant j’étais frappé d’accablement devant cette inconscience, cet aveuglement béat. Je bouillonnais de colère. Avais-je été élu pour demeurer impuissant face à un tel suicide collectif ? Pouvais-je me résoudre à voir ainsi le peuple dépossédé de parts essentielles de son droit à disposer de lui-même, au profit d’instances pour une large part démocratiquement irresponsables ?

Je me souviens encore de la beauté, ce soir-là, du coucher de soleil sur le grand canal gelé. Je croisai quelques gardes républicains étonnés de voir un parlementaire égaré dans le parc. Que pouvaient-ils d’ailleurs encore garder ? Ce Parlement réuni en congrès à Versailles n’avait plus du pouvoir que l’apparence ! Et, venant de donner joyeusement son accord à une subordination de la France, il se contentait de cet apparat.

Le château de Versailles, témoin d’innombrables soubresauts de notre histoire nationale, m’apparaissait maintenant irréel, si vaste, si majestueux, posé sur la neige comme une gravure dans un livre scolaire. Voici qu’une nouvelle fois, il était le décor d’un acte solennel. Un acte par lequel les Français, étrangement, abandonnaient leur souveraineté. Je me demandais comment notre pays, si cabossé par le temps mais autrefois toujours prompt à se relever, pouvait s’en remettre aussi facilement à d’autres pour décider de son destin.

Comment la France, dotée de tant d’atouts (sa démographie, ses terroirs, la productivité de son industrie, son rayonnement culturel, sa puissance militaire et diplomatique…), pouvait-elle se laisser aller à ce point ?

Cette réunion historique intervenait, il est vrai, à un moment où notre pays doutait de lui-même.

Chômage de masse, endettement endémique, recul de l’investissement productif, baisse des exigences de l’Éducation nationale, immigration non maîtrisée… Nous le savons tous, les brèches dans la coque du navire France s’élargissent chaque jour. Mais, ce que beaucoup ignorent, c’est que cette réalité alarmante laisse de marbre nombre de dirigeants de notre pays.

En refusant de gouverner, en choisissant de s’en remettre confortablement à d’autres pour résoudre nos propres problèmes, ils compliquent de manière absurde la solution de difficultés bien réelles, ils encouragent notre perte de confiance: ils mènent une politique de résignation nationale. Or ce n’est pas tant l’ampleur des difficultés -- la France en a toujours connu -- que l’absence de projet national, d’ambition, de courage politique qui conduisent nos dirigeants à fermer boutique. La démission à l’intérieur et l’abandon à l’extérieur sont les deux faces de la même médaille.

En marchant dans ce froid glacé, me revenaient mille exemples des renoncements successifs qui avaient conduit notre représentation nationale, ce 28 février 2005, à démissionner devant l’Histoire.

Ce soir-là, après que 92% des parlementaires présents eurent voté la réforme constitutionnelle, j’ai longtemps marché la rage au cœur. Ma conviction était forgée : si je voulais encore me regarder dans une glace, je devais tout faire pour aider le peuple français à reprendre le pouvoir, un pouvoir qui, en République, n’aurait jamais dû cesser d’être le sien.