Fontile/16

Éditions de l’Arbre (p. 141-151).


CHAPITRE XVI


Quelque temps après la mort de mon grand-père, mon père me donna quelques obligations et le contrôle des actions d’une compagnie rivale de celle des Berthomieu. J’assistai avec lui aux réunions du conseil de direction et commençai à m’initier aux affaires. Mais mon cœur n’y était pas.

Le matin, j’écrivais. La poésie, parce qu’elle impose des règles rigides, me paraissait un excellent exercice d’assouplissement. Les difficultés m’attiraient. Installé à ma table, que j’avais fait transporter dans l’ancienne chambre de mon grand-père, débarrassée de ses meubles, je m’efforçais d’oublier mon inquiétude. Une telle exaltation au travail enchantait ma belle-mère. Pour lui faire plaisir, je m’étais abonné à plusieurs revues d’économie politique et je faisais venir de tous les coins de la terre d’indigestes bouquins qui dormaient sur les rayons ou au fond des tiroirs. Le fouillis qui régnait dans cette pièce faisait le désespoir des bonnes. Pour se venger, en époussetant, elles jetaient un cadre par terre. Je ne me mettais même pas en colère.

Ma belle-mère se félicitait des prodiges opérés par l’amour et le travail.

Je voyais souvent Armande. Bien qu’il n’y eût entre nous aucun échange de promesse, ni même la moindre allusion au mariage, elle modelait sa pensée sur la mienne, pliait la ligne de sa vie pour que je ne fusse pas dérangé. Ses parents m’invitaient à dîner le dimanche.


Je voyais maintenant les jours s’épuiser rapidement, je devais me ménager. Mes visites à Armande, mon travail au bureau ou dans mon cabinet me fatiguaient. Assis à ma table, je cherchais vainement à quoi j’avais perdu mes heures Une autre mesure avait remplacé dans mes jours celle d’autrefois. Existe-t-il une relation entre l’œuvre et le temps, entre la santé et celui-ci ? Je n’avais plus de liberté d’esprit et je n’étais plus que rarement seul. Je vivais en fonction de mes amis.

Je relisais mes poèmes anciens et les comparais à ceux que je faisais maintenant. Quelle différence entre les deux époques ! Les premiers étaient le fruit de méditations abstraites : les nouveaux, plus objectifs, me paraissaient sans prolongement. L’indétermination qui faisait le charme des anciens avait fait place à une aride perfection.

Je ne me rendais pas bien compte que je souffrais d’être moi-même. Sensation trop nouvelle. Les écrivains que j’aimais avaient encore des secrets pour moi, mais ces secrets ne m’intéressaient plus. Insensiblement, au cours de cette dernière année, je venais de découvrir, de préciser, de fixer ma forme, celle qui répondait le plus complètement à mon tempérament et à mon esprit. Je regrettais d’avoir quitté mes appuis trop tôt. Devant moi, s’ouvrait une période de tâtonnements, de stérilité, d’aridité, prix de mon affranchissement. Je ne voyais pas au delà de la page commencée ; mon esprit broyait du néant. Comme un convalescent à ses premiers pas, j’étais pris de vertige.

Depuis mon enfance de fils unique, la solitude avait été mon état naturel. Même avec Georges, même avec Armande ; partout dans tous les groupes j’avais été seul. En essayant de me changer, j’avais agrandi le champ de mon action, mais l’ombre projetée par mon esprit sur les choses était la même. La profondeur et l’étendue de ma prise sur les êtres n’avait pas changé. Il dépend peut-être de l’homme de modifier sa situation, sa condition sociale, mais dépend-il de lui de s’ajouter un talent.


J’étais déchiré, j’avais perdu tout équilibre. Je ne voyais d’issue que dans un désespoir sans visage. Où aurai-je fui ? On ne se fuit pas soi-même. J’avais trop l’habitude de me penser comme écrivain. Avant d’aborder l’obstacle, je pouvais m’imaginer qu’il m’eût suffi de vouloir pour le surmonter. Mais chaque effort me permettait de mesurer ce qui me manquait. Je n’avais rien appris, même les choses les plus simples. Être vide, être nul serait tolérable si l’on n’en était pas conscient.

J’étais une sorte de désert qu’aucune humidité ne rendrait fécond. Tout n’y faisait que passer, semences aussitôt recouvertes de sable et conservées intactes, mais stériles.

Cette grande inquiétude qui s’était emparée de moi, ou plutôt qui ne m’avait jamais quitté et qui atteignait tout à coup son paroxysme, je l’avais appelée l’ambition. Avait-elle un autre nom ? Ou si tel était son nom n’avait-elle pas un sens que jusqu’ici je n’avais pas perçu ? Car tout a un sens et il est impossible qu’un homme, en s’y appliquant avec méthode ne le découvre pas.

Mon problème immédiat avait été de me délivrer de moi-même. À douze ans, je ne me faisais aucune illusion sur ce désir, plus fort que tous les autres, plus impératif, plus lié à ma personne. Chargé d’inquiétude religieuse, à un âge où les autres s’amusent sans arrière-pensée, je ne savais pas jouer. Préservé de toute tentation de la chair, mais troublé dans mon esprit, j’avais été maladivement religieux. J’étais tourmenté. Je m’arrachais de mon lit pour assister à la messe, j’avais un oratoire, j’interrogeais les Écritures avec trop de passion. Je ne souffrais pas tellement cependant ou plutôt ma souffrance n’était pas aiguë, sauf à certaines heures. Elle était de tous les instants. J’étais comme un enfant qui par accident a mis le feu à une maison. Il commence par se nier à lui-même son acte. Il l’abolit dans son esprit, mais il n’est pas rassuré. S’il est dans l’impossibilité de retourner le vérifier à mesure que les heures passent, son angoisse grandit, peu à peu elle se substitue à tout raisonnement. Pour peu que cet état se prolonge, l’enfant tombera malade.


Eh bien, je ne tombais pas malade. Je ne trouvais de repos que dans une concentration de mon esprit. Je dévorais des livres, d’abord pour me donner l’illusion de n’être pas moi-même, puis, ayant découvert l’analyse, je cherchais dans les biographies et les confessions, un être qui eût traversé ce que je traversais.

Personne n’a probablement éprouvé d’une façon aussi littérale la vérité de la définition de Goethe : « Poésie, c’est délivrance. » Me délivrer de quoi ? D’un tourment qui menaçait non seulement ma santé, mais, me semble-t-il, ma raison.

Car cette angoisse m’attendait à mon réveil, me fascinait à l’église, puis reprenait sa place au fond de mon esprit pendant la classe ou la lecture et le soir, dès que j’étais immobile. Par bonheur, je dormais en me couchant. Si je m’éveillais la nuit, elle était là et pour fuir cette lutte inégale, je m’abîmais dans la prière. Bientôt, je cherchai la solitude, au soleil, dans la campagne, pour l’analyser, la comprendre, la dépasser. Elle s’accompagnait, je me le rappelle maintenant, d’un sens de l’écoulement du temps. L’enfant qui croit avoir laissé la maison en flamme combat la frayeur qu’il a d’avouer sa faute en donnant l’alarme ; le conflit l’occupe tout entier. C’est quand il a nié son acte, qu’il a tenté de l’oublier que la conscience entre en branle. Le fait qu’il n’a pas vu de flamme ne le rassure pas, au contraire, il ajoute à son effroi, car s’il voyait des flammes, d’autres les verraient, le danger serait connu, combattu sans qu’il ait à intervenir. Ne voyant rien, il ne croit pas le feu éteint, il voit une nécessité plus grande d’intervenir. Il prend à ce moment une conscience aiguë du temps, de la fuite du temps vers un irréparable qui en quelque sorte vaudrait mieux pour lui, pour son repos que cet état d’attente. Mais dans mon cas, cet irréparable était retardé à l’infini.

Ce qui est vraiment le plus extraordinaire, c’est que je ne faisais aucun progrès. Je n’osais m’ouvrir à personne de cette inquiétude que j’aurais été bien embarrassé de formuler et que je jugeais monstrueuse. J’avais peur d’effrayer mes parents, de perdre leur amour. Et un autre de mes tourments, c’est que je savais que jamais elle ne me quitterait, que jamais je ne m’y habituerais. Parfois, en lisant le récit d’un crime, je voyais dans le mal une solution. Si au moins j’avais un remords, mon inquiétude lui céderait le pas. Mais je discernais là un piège du Diable et demandais aussitôt pardon à Dieu de cette pensée.

Je dois dire que cette angoisse s’atténua dès que je commençai à écrire. Écrire devint pour moi un remède. À quinze ans, la difficulté à vaincre, le travail appliqué, la conscience de réussir me tenaient lieu d’inspiration. Mais mon problème restait intact. Je voulais écrire quelque chose, créer hors de moi-même. Je ne manquais pas d’imagination et j’avais toutes sortes de pressentiments. Mais mon regard était tourné en dedans. Non que la nature me fut indifférente, mais elle ne me distrayait pas de mon angoisse. Elle y ajoutait même. Peu à peu mon angoisse s’était précisée, s’était muée plutôt en un remords de laisser passer le temps sans agir. Agir, je ne demandais que d’agir. Mais mon action portait sur un monde intérieur et les résultats étaient lents à venir.

Ainsi, le sentiment de mon inutilité, en dehors des heures que je consacrais à la poésie conciliait et mon inquiétude angoissée et le sentiment de l’écoulement des êtres et des choses. Cette inquiétude avait été fondamentalement un état de morbidité religieuse. Pourtant à aucun moment, la foi ne faisait question à mon esprit. L’idée ne m’avait pas effleuré de chercher de ce côté une évasion facile ; au contraire, dans cet état où je ne trouvais aucun repos, la prière jaillissait d’elle-même de mes lèvres.

Peu à peu, l’amour d’Armande devait triompher définitivement de cet état. En m’attachant à elle, elle vidait mon ambition de ce que celle-ci avait de pernicieux, d’étouffant et de tyrannique. Elle me rendait la vie plus légère, pavant lentement la voie à une expression humanisée de mon désir de gloire.

Je n’avais jamais demandé à Dieu de me délivrer de cette angoisse et pourtant, j’implorais tous les jours des faveurs temporelles. J’étais devant ma table, la tête dans mes mains. Mon esprit se brisait. Je ne sais comment exprimer ce qui va suivre. Je ne me rends plus bien compte de ce qui se passa dans cet instant où tout le monde extérieur fut aboli et où je m’humiliai et fus humilié en mon esprit et en mon corps. Mon âme — je ne vois pas d’autre mot pour exprimer cet échange incompréhensible — fit un pacte avec le Christ. Et il fut accepté. À ce moment, j’ignorais ce que ma part comportait ; tous les jours maintenant, je le découvre avec effroi.

Je fus allégé si subitement que je ressentis bientôt un malaise de ne plus retrouver cet état qui avait été le mien depuis toujours. Je me demandais si je n’avais pas renoncé à une grâce. Mais à une joie inconnue qui m’envahissait, je reconnaissais que je n’avais pas été trompé.