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Michel Lévy frères (p. 26-29).



VI


Ce tête-à-tête dura longtemps, et sans doute il y fut dit beaucoup de belles choses ; mais M. de Salcède n’y trahit point sa passion, car madame lui dit en élevant la voix qu’elle ne voulait point se promener, et qu’elle allait chercher son ouvrage. J’entendis distinctement :

— Attendez-moi là. Je ne veux pas que vous bougiez ; je veux vous retrouver sur ce banc.

Elle partit légèrement, et je me glissai dans les bosquets naturels de l’esplanade, de manière à pouvoir entendre leur conversation. Je réussis à me placer assez bien pour voir la figure de Salcède. Durant ces quelques minutes d’attente, il eut les yeux fixés sur l’endroit par où la comtesse était sortie et on eût dit une statue. Il avait la bouche entr’ouverte, les narines gonflées et une main sur sa poitrine, comme s’il eût voulu contenir les battements de son cœur. Quand elle revint, il laissa tomber sa main et parut respirer. Elle s’avança vers lui, il s’était levé.

— Rasseyez-vous, lui cria-t-elle.

Et elle vint en courant s’asseoir à ses côtés en dépliant sa broderie.

Je les voyais alors en plein, et j’entendais leurs paroles. Ce fut une causerie très-oiseuse. Madame parlait de faire rebâtir le château afin d’y passer les étés ; elle préférait ce site sauvage aux deux autres résidences que possédait M. le comte, l’une dans l’Orléanais, sur les bords de la Loire, l’autre en Normandie, en vue de la mer. Elle n’aimait pas toutes ces grandes eaux. Elle préférait les petits lacs et les torrents qui grondent ; elle trouvait d’ailleurs plus décent, quand on s’appelait Flamarande, de demeurer à Flamarande.

Le marquis n’abondait pas dans son sens ; il pensait que le comte ne se déciderait jamais à vendre sa terre de Normandie, où il avait été élevé, ni celle des bords de la Loire, où ses parents étaient décédés. Il connaissait le chiffre de la fortune de M. de Flamarande, dont madame ne paraissait pas se douter, jeune mariée et enfant qu’elle était. Il disait que, pour remettre en état Flamarande, il faudrait plus d’un million en comptant le chemin praticable à établir. C’était là une grosse dépense, devant laquelle le père et les ancêtres du comte avaient reculé. Gens du grand monde, ils avaient trouvé le pays trop triste, les communications trop difficiles et les dépenses à faire trop considérables : Flamarande avait été délaissé depuis plus d’un siècle. Madame parut se rendre à ces raisons, que je goûtais fort pour mon compte, l’idée d’habiter cet affreux coupe-gorge ne me souriant pas du tout. J’étais loin de penser que j’y viendrais volontairement finir mes jours.

Quand je vis que leur conversation n’avait rien que de très-innocent, je me retirai sans bruit. Madame tint fidèlement compagnie au blessé et ne vit pas les alentours, comme elle l’avait projeté. M. le comte rentra vers le soir, exténué de fatigue et n’ayant rien tué. La chasse était trop difficile pour lui dans un pays pareil. Il n’était pas fort et se montra fort abattu au souper ; mais il ne me parut en proie à aucune velléité de jalousie. Comme je lui arrangeais son nécessaire de toilette dans son grenier à paille, il voulut savoir si le marquis était réellement très-blessé. Je répondis que j’avais vu le mal et qu’il était sérieux ; j’attendais qu’il me demandât si c’était un accident volontaire. Il n’y songea point, et je crus convenable de ne rien dire.

Le lendemain, on repartit dans la matinée. M. de Salcède insistait pour que l’on prît à travers la montagne pour gagner Montesparre, qui n’était qu’à cinq lieues par cette voie, tandis qu’il en fallait faire dix pour s’y rendre par la route postale. L’homme qui conduisait notre petite calèche nous dit que, si nous voulions mettre pied à terre dans les endroits dangereux, il se faisait fort d’arriver sans encombre. Madame préféra faire le grand détour, disant que M. de Salcède voudrait marcher dans la traverse, et qu’il ne faudrait pas le lui permettre.

— En d’autres termes, lui dit son mari, la traverse vous fait peur.

— Eh bien, reprit-elle, je l’avoue, si elle est pire que le bout de chemin qui nous sépare de la route,… oui, j’aurai grand’peur ; mais je ferai ce que vous voudrez.

Madame savait bien que cette soumission-là était un ordre pour son mari ; il commanda de reprendre le chemin que nous avions suivi l’avant-veille, et ce fut avec un grand soulagement que je me retrouvai dans notre grosse voiture de voyage sur la route postale de Montesparre.