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Michel Lévy frères (p. 22-25).



V


On alla donc se coucher de bonne heure sur la paille du donjon, que la mère Michelin avait recouverte de draps bien blancs et où les coussins de la calèche servirent d’oreillers. M. de Salcède s’était installé dans une des tourelles. On laissa les lits du pavillon aux domestiques, et, comme ces lits étaient plus propres et meilleurs qu’ils n’en avaient l’air, nous passâmes probablement une meilleure nuit que nos maîtres ; mais ils contentaient leur fantaisie et firent, à ce qu’il paraît, bon ménage avec les rats et les chouettes du château de leurs pères.

Je me demandais comment s’y prendrait M. de Salcède pour ne pas aller à la chasse avec le comte, car il était bien évident pour moi qu’il souhaitait rester auprès de madame. Aussi, quand, après une heure de chasse, je le vis revenir boiteux, je ne fus pas surpris. Il me dit qu’il s’était heurté contre une roche et n’avait pu continuer. Il me pria de lui donner de l’eau mêlée à de l’eau-de-vie, et je m’offris à le panser, ce qu’il accepta, comme s’il eût tenu à faire constater la réalité de cette blessure, qui était réellement cruelle. Le cuir de la chaussure était coupé en dessus et le petit doigt presque écrasé. Je cherchais comment un piéton si solide et si adroit avait pu s’endommager de la sorte, et comment une pierre avait pu couper comme une hache, lorsque mes yeux se portèrent sur un marteau de géologue que M. de Salcède renfonçait machinalement dans sa sacoche. Ce fut un trait de lumière, et, mon regard rencontrant le sien, il rougit comme un homme qui se voit pris. Le pauvre enfant savait mentir, mais non pas feindre. Je gardai pour moi ma conviction qu’il s’était héroïquement frappé avec ce terrible outil, et je résolus de faire bonne garde. Il ne m’était pas commandé de surveiller madame et de rendre compte de ses actions, mais je pensai que mon devoir était de garder autant que possible l’honneur de mon maître.

Les premières amours, avec leur naïveté timide, sont capables de dérouter les plus raisonnables prévisions. Madame dormait encore sur les neuf heures, lorsque M. de Salcède rentra, et, quand elle fut levée et habillée, quand elle apprit qu’il était de retour, on le chercha en vain pour lui en donner des nouvelles. C’est moi qui le trouvai au bas du rocher, baignant son pied malade dans l’eau courante. Ou il s’était fait plus de mal qu’il ne voulait, ou il voulait en guérir vite pour ne point boiter trop disgracieusement. Je le trouvai fort pâle, et, comme je lui témoignais respectueusement de l’intérêt, il m’avoua qu’il souffrait beaucoup. Dès qu’il sut que madame s’inquiétait de lui, il se hâta d’ajouter que cette eau froide lui faisait grand bien, et peu après il se rechaussa et remonta au manoir lestement. Il souffrait certainement le martyre, car sa main que je touchai était trempée d’une sueur glacée.

Je crus qu’il allait courir auprès de madame. Point. Il apprit qu’elle déjeunait et ne jugea pas convenable de prendre son repas avec elle. Il s’éloigna même du pavillon, et un moment je pensai qu’ayant eu le courage de s’estropier pour madame de Flamarande, il n’aurait pas celui de se présenter à elle. Elle dut le chercher et le rencontra dans le jardin, c’est-à-dire dans ce qui avait été le jardin du château. C’était une esplanade plantée de vieux arbres, où l’on voyait encore les débris d’une terrasse et de quelques escaliers en lave du pays. Un seul banc de cette lave rouge était encore debout. Toute trace de culture avait disparu. Madame s’assit sur ce banc auprès de M. de Salcède, qui s’était levé et qu’elle força de se rasseoir. Des vaches et des chèvres paissaient autour d’eux l’herbe inégale et les plantes sauvages.

De la cuisine, où je préférai déjeuner, je voyais très-bien ce beau couple, et je ne perdais aucun mouvement, mais je ne saisissais pas les regards, et n’entendais pas les paroles. Les attitudes étaient celles de gens qui ont trop de savoir-vivre pour montrer des émotions quelconques.