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Michel Lévy frères (p. 82-85).



XVIII


Pendant que M. le comte faisait ces projets sinistres, sa pauvre femme remplaçait sa sérénité feinte ou organique par une joie inusitée. Je savais ce qu’elle disait à Julie, qui ne se faisait pas prier pour causer avec moi.

— Madame est une étrange personne, disait-elle ; elle a l’éclat de la beauté qui la fait paraître femme, mais en réalité c’est une enfant. Quand on pense qu’elle va être mère à dix-sept ans ! En vérité, c’est trop tôt ; elle ne sait rien de la vie, et ne se trouve pas malheureuse dans une situation qui désespérerait une personne raisonnable ; elle est capable d’aimer son mari, qui certes est un homme de mérite, mais qui est bien, en tant que mari, le moins aimable et le plus grincheux des êtres. Vous ne voyez pas, vous qui ne pénétrez pas dans l’intérieur de madame, comme il lui parle sèchement et du haut de sa grandeur. Il l’épilogue et la reprend à chaque mot ; c’est comme un méchant vieux professeur avec une petite pensionnaire qu’il ne veut pas gronder, qu’il raille pour lui ôter toute assurance et lui rabattre l’amour-propre. S’il me parlait comme cela, à moi, je saurais bien lui dire son fait ; mais elle, c’est comme un agneau que le loup regarde : elle tremble, ferme les yeux, et ne répond rien. Elle croit mériter ses dédains, elle se dit ignorante et sans esprit, et pense qu’il lui a fait beaucoup d’honneur en la prenant pour femme ; elle ne souffre pas que je le blâme en rien, elle assure qu’elle est très-heureuse. Il pourrait la mettre dans une cave au pain et à l’eau sans qu’elle consentît à le trouver injuste.

Comme je demandais à Julie si sa maîtresse ne regrettait pas Montesparre, si son séjour prolongé dans un château désert ne lui causait pas de l’ennui :

— Si fait, répondit-elle. Elle s’est ennuyée au commencement, mais elle s’en prenait à elle-même de ne pas savoir s’occuper comme M. le comte, qui s’enferme dans son cabinet et se plaît à lire toute la journée. Elle essayait de lire des livres d’histoire, mais elle n’y avait pas de goût, et elle bâillait sans cesse. Depuis qu’elle espère un poupon, elle est toute changée ; elle se jette dans cet amour-là comme une femme qui n’en connaîtra jamais d’autre. Elle ne pense qu’à cela ; elle voit son bébé en rêve, elle cherche à dessiner sa figure, elle prie, elle pleure et elle rit. Elle aime son mari parce qu’il lui a permis d’être mère ; elle dit que c’est bien heureux qu’il l’ait amenée dans cette solitude où elle aura le loisir de ne s’occuper que de l’enfant, et la voilà qui coud des brassières et brode des petits bonnets. Et puis elle veut s’instruire, car elle compte faire la première éducation, et à présent elle lit, elle fait des extraits, elle dessine, elle tapote son piano ; enfin c’est la plus heureuse des créatures. Ah ! que Dieu lui a fait une grande grâce en la créant si simple !

— Vous voulez dire, comme disent toutes les femmes, qu’elle manque d’esprit et de jugement ?

— Eh bien, répondait Julie, est-ce que ce n’est pas aussi votre opinion ? M. le comte l’a choisie comme cela pour avoir à lui seul tout l’esprit du ménage ; c’est bien dans son caractère.

La grossesse de madame devenait très-apparente, lorsque M. le comte décida qu’on irait passer l’hiver à Sévines, près d’Orléans, au bord de la Loire. Il ne donna aucune raison de ce changement de domicile. Madame n’en demanda pas et fit ses malles.

— Je serai heureuse partout, disait-elle à Julie. Est-ce que je ne porte pas mon trésor avec moi ?

Quoique dans un pays riant et luxurieux, Sévines était un endroit fort triste ; ce grand fleuve déroulé en pays plat, avec de larges rives sablonneuses, ne valait pas la vue des falaises. Le parc était vaste et fort beau pour ceux qui aiment l’humidité des grands ombrages ; mais, dépouillés de leurs feuilles et peuplés de corbeaux, ils étaient mortellement ennuyeux à regarder. M. le comte n’était pas venu à Sévines depuis la mort de son père. Son premier soin fut d’aller au cimetière de la paroisse pour visiter sa tombe, ce qui surprit les domestiques. Le cocher, qui était un des anciens de la maison, me dit, en le voyant agenouillé sur cette pierre :

— Si M. le comte dit à présent des paroles douces à monsieur son père, ce seront les premières que le vieux aura reçues de lui. Je veux croire qu’ils s’aimaient, mais ils avaient le même goût pour la dispute et se querellaient toujours.