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Michel Lévy frères (p. 57-61).



XIII


Je voulus le dissuader de cette triste pensée, que je ne partageais que trop.

— Non, mon cher, reprit-il, vous vous trompez, aucune femme n’a pu m’aimer, et madame de Flamarande se bornait à m’estimer. Ce n’est pas sa faute, je ne lui en veux pas. Je sais où gît le mal. Pour être aimé des femmes, il faut les aimer passionnément, et ce n’est pas ainsi que j’aime. Je n’ai pas cette dose d’enthousiasme et de folie qui fait qu’elles apparaissent comme des êtres supérieurs. Mademoiselle de Rolmont m’a plu pour sa beauté, pour sa splendide organisation, qui promettait des rejetons vigoureux à ma famille. Il fallait cela pour la retremper, car je suis faible et maladif. J’ai été trop choyé dans mon enfance, je me promettais d’élever mes enfants dans de meilleures conditions d’hygiène… Mes enfants ! Dieu merci, je n’en aurai pas, je n’en veux plus, je n’aurais plus la foi qui sauve ! Ah ! je suis bien malheureux !


Je crus qu’il allait pleurer, mais c’était un homme qui ne pleurait pas. Il se tordait les mains en parlant, c’était le paroxysme de son chagrin. Il me fit grand’peine. Jusque-là, je m’étais dévoué par reconnaissance, je ne m’étais pas senti d’affection pour lui. Je n’aimais pas son ton cassant et sa politesse méprisante. Je le jugeais d’un caractère trop trempé en dédain et en rudesse pour inspirer la sympathie ; mais, quand je vis cet homme, si obstiné et si sec, s’épancher avec moi et me révéler les faiblesses de son esprit, je me pris d’un vif intérêt pour son infortune.

Je me disais bien qu’il est des agitations terribles, où, se renfermer en soi-même, c’est risquer d’éclater. Le comte avait dans ce moment un impérieux besoin de s’épancher, et j’étais le seul être au monde qu’il pût choisir, puisque, seul au monde, après M. de Salcède, je connaissais son secret, la cause de son duel. C’est notre destinée, à nous autres subalternes, d’être initiés forcément aux mystères des familles, et nous prenons souvent pour une confiance honorable le besoin que l’on a de nous. Je ne me faisais pas d’illusions là-dessus ; mais la vue de cet être fort, que j’avais cru si supérieur à moi et qui semblait me demander aide et conseil, m’attendrit profondément.

En ce moment, j’eusse donné ma vie pour lui, et je haïssais sa femme, qui le soignait pour une maladie de foie sans se douter du chagrin dont il était dévoré.

Le lendemain matin, je retournai à l’hôtel Salcède, non pas de la part de mon maître, il me l’avait bien défendu, mais comme si j’étais désormais attaché à madame de Montesparre et chargé de lui écrire. On préparait les funérailles de M. de Salcède père. Quant au fils, il avait eu une certaine lucidité pour le voir mourir ; mais il ne comprenait plus rien, son état paraissait désespéré.

Madame de Flamarande apprit dans la journée, par des visites qui lui vinrent, que le vieillard était mort et que son fils était mourant. J’étais présent quand elle reçut le coup. Elle ne m’en parut pas affectée comme je l’aurais cru ; elle fit beaucoup de questions auxquelles on ne put répondre. L’affaire avait été tenue si secrète, qu’en parlant d’une blessure grave et en supposant un duel, on ignorait encore avec qui M. de Salcède avait pu se battre.

Je rapportai les faits à mon maître.

— Vous assurez, me dit-il, que madame la comtesse a paru plus surprise que consternée ? Ne se doute-t-elle pas réellement de la vérité ?

— Ou madame est sans reproche, répondis-je, ou elle est d’une habileté de premier ordre.

— Toutes les femmes ont cette habileté-là ! reprit-il, elles la trouvent dans leur berceau. Ce sont des êtres inférieurs en tout ce qui est bon, supérieurs à nous quand il s’agit de faire le mal. Pauvre Salcède ! il avait raison de les craindre ; sa première expérience lui coûte cher ! Et moi qui les défendais contre lui ! Le diable m’emporte, je crois que j’ai été amoureux de ma femme !

Son rire sardonique m’effraya.

— M. le comte me paraît tourner à la haine, lui dis-je avec assurance ; qu’il prenne garde à ce sentiment-là. C’est encore de l’amour, et c’est pire, c’est de la passion.

Son rire nerveux devint froid et triste.

— Ah ! si j’avais cela pour me sauver de l’ennui de vivre ! dit-il en étendant sa main comme pour prendre la mienne, que, par respect, je retirai sans avoir l’air de le faire exprès ; mais, ajouta-t-il en soupirant, je suis condamné à vivre sans autre préoccupation grave que celle de ma maladie physique. Triste souci pour un homme qui eût voulu employer sa force et sa raison à quelque chose de mieux ! Non, Charles, la passion, une passion quelconque me sauverait de moi-même ; mais je n’ai pas cette ressource, je me suis trop adonné à la clairvoyance dans les choses humaines. Je suis devenu misanthrope, rien ne me paraît plus valoir la peine d’être aimé ou haï.

— Vous avez pourtant savouré la vengeance…

— C’est une jouissance atroce, je n’en veux plus. J’ai cru qu’elle me soulagerait, elle a empiré mon mal physique et m’a plongé dans une profonde tristesse. Ah ! s’il n’y avait pas eu là une question d’honneur, j’aurais tout pardonné !