Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre XXXII

Imprimerie Julien Lecerf (p. 142-153).

XXXII


En grandeur, en variété, en inattendu, combien la vie est supérieure à tout ce qu’on en pourrait dire ? je le comprends mieux chaque jour ; de là, les interruptions dans ces notes de moins en moins quotidiennes.

— Si la matière n’est pas infinie, où finit-elle ?

— Mais si la matière est infinie, où placer Dieu ? où placer l’âme ?

— Ni à côté, ni au-dessus, ni même en dessous ; mais quel malheur à cela, chers amis, si la matière nous redonne plus et mieux que tant de petites imaginations sur Dieu, sur l’âme ?

Matière et vie nous rendront, nous ont déjà rendu au-delà de ce que l’enfance philosophique du monde avait rêvé ou pressenti.

L’éternité, l’ubiquité de vie, de puissance d’action imaginées en Dieu, la Matière ne vous les rend-elle pas ? Matière autrefois si dédaignée, aujourd’hui si glorieuse et destinée à le devenir toujours plus !

Attachez-vous à la queue de la comète la plus effrénée, laissez-vous emporter, allez, allez… Jamais vous ne trouverez l’en-dehors de cette matière éternelle, infinie, conservatrice et transformatrice d’elle-même, sensible de toutes les sensibilités, pensante et voulante, souverainement, irrésistiblement voulante…

Eh quoi, ces phénomènes de la pensée et du vouloir ne sont-ils pas en vous ?… Pourquoi ne seraient-ils qu’en vous ?

Est-il bien sûr que qui dit Matière ne dise pas esprit, ne dise pas âme, univers, Dieu ? Chaque jour, au bout de vos télescopes, de vos microscopes et dans vos creusets d’analyse, que voyez-vous s’épanouir, sinon les splendeurs de la matière ?

Les hypothèses ont pris fin. Hypotheses non fingo (Newton), la matière divine se révèle en sa radieuse et sublime réalité.

Ô Matière, « Voulez-le, ne le voulez pas, comme dit Bossuet, l’éternité vous est assurée ». Pulvis es… Poussière, mais poussière-âme et poussière-vie.

« Que serait un Dieu qui n’agirait que du dehors, qui du doigt ferait courir l’univers dans son orbite ? Il lui sied mieux de mouvoir le monde du dedans, de s’enfermer dans la nature, pour que tout ce qui vit, tout ce qui existe dans le monde sente toujours présentes l’énergie divine, l’âme divine. »

(Gœthe, Dieu et le Monde.)

S’il était possible d’en vouloir à quelqu’un pour ses opinions philosophiques, j’en voudrais à Descartes d’avoir repris et renouvelé cette dualité : Esprit, Matière, et d’avoir ainsi divisé le grand Un.

Mais, comment ne pas conserver le respect à ce grand homme pour la dignité de sa vie ?

D’ailleurs, parmi les vivants, la plus parfaite dignité morale qu’il m’ait été donné d’apprécier, n’était-ce pas un spiritualiste, un âmiste, un déiste ? et cet âmiste, quel ami ce fut ! quel homme juste et bon !

Mais, en dignité morale, quelqu’un effacera-t-il jamais Spinoza, ce prétendu athée, l’une des âmes les plus religieuses qu’il y ait eues ?

Un médecin du Havre prétend avoir guéri de verrues aux mains, par suggestion, un enfant de treize ans. Pour simulacre de traitement, un léger bassinage à l’eau bleue, avec appel suggestif chez l’enfant à la volonté de guérir.

Cette histoire me remet en mémoire un souvenir personnel.

Vers 1822, lorsque nous habitions encore la rue Saint-Hilaire, c’est-à-dire n’ayant pas encore sept ans, une grosse verrue me poussa sur la main. Souvent je l’attrapais en jouant et demandais qu’on m’en débarrassât. La boulangère d’en face, une belle femme pleine de vie et dont les grands yeux noirs, sous un avenant bonnet de paysanne, semblaient lancer la flamme, me dit un jour :

— Attends, je vais te guérir !

Elle me prit la main, appliqua sur le bobo l’intérieur cotonneux d’une gousse de grosse fève, et comme c’était le soir, on me coucha. Le lendemain, au réveil, je trouvai la verrue dans le lit et ma main parfaitement intacte.

Dumesnil m’envoie quelques extraits des leçons de M. Metchnikof, chef de service à l’Institut Pasteur, sur la pathologie comparée de l’inflammation.

Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris, n’ayant point assez les connaissances techniques ; mais, compris ou non, le livre me paraît d’intérêt capital ; je suis d’ailleurs de ceux qui aimeraient savoir notre organisme bien ordonné. L’aphorisme d’Hippocrate (est-il d’Hippocrate ?), natura medicatrix, me restait présent devant cette lecture.

Grande joie. Je n’en dormais pas cette nuit — moi qui dors toujours si bien — à me persuader une fois de plus que toute matière, notamment toute matière animale, pense, délibère, etc., etc.

Non, toute intelligence chez l’animal ne se concentre pas au cerveau. Estomac, intestin, etc., n’ont-ils pas leur part d’intellect ? Oserait-on dire que la matrice, chez la femme, est dépourvue de clairvoyance pendant l’accouchement ?

Jusqu’en ses parties les moins nobles (si toutes ne sont pas nobles), avec quel art l’organisme sait rejeter tout corps étranger !

Descendons à la matière en apparence la plus inerte, mettons au feu un morceau de charbon de terre et voyons.

Patients atomes qui, depuis des centaines de mille ans, attendaient endormis dans ce charbon, les voilà qui, subitement éveillés, retrouvent les éléments amis, s’éclairent, s’échauffent, nous échauffent nous-mêmes dans la joie de leurs unions et mariages. Les voyez-vous s’embrasser, s’embraser, fondre l’un dans l’autre, se féconder, former de nouveaux corps ?

Ces joies de la matière n’est-ce pas notre vie ? Nous voulons être esprit ; le sommes-nous plus que cette matière enflammée, radieuse ?

Combien nos sciences se sont stérilisées avec leur distinction d’esprit et de matière !…

Depuis plusieurs jours, aux bonnes heures, le soleil brille comme en été. Dumesnil m’écrit qu’il en profite pour de réconfortantes promenades et je me rappelle avec délices mes courses d’autrefois, en plein hiver, dans les bois du Tot, de Clères, de Mont-Cauvaire, de Cordelleville et du Rombosc.

Je suis à lire quelques chapitres du livre d’Armand Perrier : Les Colonies animales.

Ce livre très intéressant quoique trop gros, réveille je ne sais comment les rêveries de mon enfance, lorsque, dans le petit jardin de la rue Saint-Hilaire, je regardais si curieusement vivre les plantes et les bêtes…

Toute mon existence n’a été que la prolongation des rêveries d’alors, n’ayant jamais pu secouer les habitudes cérébrales prises à cet âge de me livrer à une sorte de demi-ivresse ; c’était le besoin sinon de comprendre la vie, au moins de l’admirer, de l’adorer. C’était comme une prière éternelle, non pas prière de demande et de supplication, mais plutôt action de grâce. Je sentais ou croyais sentir en ce monde des éléments de bonté, de providence, et je remerciai…

Ainsi devait se passer ma vie.

Au Tot, où j’eus après la mort de mon père à diriger le moulin, l’état rêveur persista, s’édifia, se nourrissant des faits de nature observés dans les prés, dans les bois, au bord des ruisseaux. Jamais, cependant, je ne sus m’astreindre à scruter scientifiquement cette nature aimée. Aussi, en aucune partie des connaissances humaines n’ai-je rencontré chez personne une ignorance égale à la mienne.

Du côté des arts, même lacune ; ni musique, ni dessin ; je n’ai même jamais su danser. Une incapacité étonnante en est résultée, mais aussi une très grande liberté de penser. En beaucoup de points, j’ai vu plus clair que de plus instruits.

De tous les enfants de ce temps, je dois avoir été seul a n’apprendre que par le fait lui-même la métamorphose des insectes, et non par la lecture ou les leçons d’un maître.

Élevant toutes sortes de bestioles (j’ai raconté cela dans La vie des fleurs), j’eus la stupéfaction de voir la chenille se changer en chrysalide, en papillon.

Le saisissement, l’émotion que j’en éprouvais ne sont pas encore complètement calmés ; ces jours-ci je les retrouvais en lisant le petit livre de John Lubbock : Métamorphoses des insectes. Je les retrouvais à la lecture du livre de Perrier : Les colonies animales.

Je voudrais dire l’influence de certaines heures vécues sans aventures, sans évènements, qu’on puisse avec quelque précision se rappeler à soi-même.

Par un beau jour d’été, parti du Tot la canne à la main, j’allai par les bois d’Enceaumeville vers le vallon solitaire et sauvage appelé la Vallée de misère. Cette vallée de misère s’était, avec le temps, changée en un très joli sentier.

Je sortis du bois ; je m’assis sur le coteau en contemplation du paysage ; puis à l’ombre chaude de grands coudriers, je m’étendis sur le dos, ayant au-dessus de ma tête le léger feuillage, autour et tout près de moi, sur moi, sous moi, fleurs et gazon parfumés. Les moucherons, les oiseaux et leurs chants se mêlaient au concert des eaux et du vent. Hautbois, flûtes, flageolets, timbales, tout était chant, tout était danse, tout était vie. On eût pu me croire endormi : c’était au contraire éveil et vibration de tout moi-même.

Et ce fut un de mes beaux jours. Je venais de goûter à la richesse des gueux sortant de leur taudis pour aller s’étendre au soleil.

J’étais heureux dernièrement d’entendre Paul, à son cours de chimie, parler de l’unité de la Matière.

L’hypothèse des corps simples différents les uns des autres semble aujourd’hui devenue insuffisante.

La Matière nous apparaissant une, tout ce qu’elle produit de phénomènes physiques, chimiques, physiologiques, etc., etc., ne serait que manifestations diverses d’une même force, d’une même vie.

Et pourquoi pas d’une même âme ?

J’ai dû écrire quelque part qu’il me déplaît également d’être appelé ou matérialiste ou spiritualiste.

— Eh bien ! que suis-je donc ?

— Uniste… puisqu’il faut être quelque chose.

Toutes les nationalités s’affaissent, mais voici que grandit le seigneur Monde !

La société actuelle évidemment s’écroule : qui s’en soucie ! Chacun n’est-il pas aveuglé par ses écroulements personnels ?

Mais si tout périt, on sent au fond de tout palpiter un espoir.

Serait-ce encore un leurre ?

Projets, comme si nous étions à l’aurore de la vie !

Eh ! vraiment, la vie n’est-elle pas une éternelle aurore ?

Henri IV chantait :

Viens, aurore,
Je t’implore,
Je suis gai quand je te voi.

Il avait raison, étant lui-même une aurore, aurore de la libre conscience, signal donné par lui d’une grande fin de siècle (édit de Nantes).

En revanche, quelle fin de siècle honteuse devait se préparer Louis XIV par la révocation de cet édit ?

Alternance curieuse en ces quatre fins de siècles :

1598 — Édit de Nantes.
1686 — Sa révocation.
1789 — Révolution.
1893 — France livrée au Pape et aux Juifs.

Jean Macé vient de publier son petit livre : Philosophie de poche, dans lequel beaucoup de choses me font grand plaisir. Je l’en ai vivement remercié et félicité.

Je sens les critiques qu’on en pourrait faire et qu’on en fera.

— Philosophie de sénateur ! et puis, trop de bondieuserie.