Fantasio (RDDM)


FANTASIO
Comédie.


PERSONNAGES.


Le Roi de Bavière.

Le Prince de Mantoue.

MARINONI, son aide-de-camp.

RUTTEN, secrétaire du Roi.

FANTASIO,
SPARK,
HARTMANN,
FACIO,

jeunes gens de la ville.

Officiers, Pages, etc.

ELSBETH, Fille du Roi de Bavière.

La Gouvernante d’Elsbeth.


(Munich.)

ACTE PREMIER.



Scène PREMIÈRE.

(À la cour.)
LE ROI, entouré de ses courtisans, RUTTEN.
LE ROI.

Mes amis, je vous ai annoncé, il y a déjà long-temps, les fiançailles de ma chère Elsbeth avec le prince de Mantoue. Je vous annonce aujourd’hui l’arrivée de ce prince ; ce soir peut-être, demain au plus tard, il sera dans ce palais. Que ce soit un jour de fête pour tout le monde ; que les prisons s’ouvrent, et que le peuple passe la nuit dans les divertissemens. Rutten, où est ma fille ?

(Les courtisans se retirent.)
RUTTEN.

Sire, elle est dans le parc, avec sa gouvernante.

LE ROI.

Pourquoi ne l’ai-je pas encore vue aujourd’hui ? Est-elle triste ou gaie de ce mariage qui s’apprête ?

RUTTEN.
Il m’a paru que le visage de la princesse était voilé de quelque mélancolie. Quelle est la jeune fille qui ne rêve pas la veille de ses noces ? La mort de Saint-Jean l’a contrariée.
LE ROI.

Y penses-tu ? la mort de mon bouffon ? d’un plaisant de cour bossu et presque aveugle ?

RUTTEN.

La princesse l’aimait.

LE ROI.

Dis-moi, Rutten, tu as vu le prince ; quel homme est-ce ? Hélas ! je lui donne ce que j’ai de plus précieux au monde, et je ne le connais point.

RUTTEN.

Je suis demeuré fort peu de temps à Mantoue.

LE ROI.

Parle franchement. Par quels yeux puis-je voir la vérité, si ce n’est par les tiens ?

RUTTEN.

En vérité, sire, je ne saurais rien dire sur le caractère et l’esprit du noble prince.

LE ROI.

En est-il ainsi ? Tu hésites ? toi, courtisan ! De combien d’éloges l’air de cette chambre serait déjà rempli, de combien d’hyperboles et de métaphores flatteuses, si le prince qui sera demain mon gendre, t’avait paru digne de ce titre ! Me serais-je trompé, mon ami ? Aurais-je fait en lui un mauvais choix ?

RUTTEN.

Sire, le prince passe pour le meilleur des rois.

LE ROI.

La politique est une fine toile d’araignée, dans laquelle se débattent bien des pauvres mouches mutilées ; je ne sacrifierai le bonheur de ma fille à aucun intérêt. (Ils sortent.)


Scène II.

(Une rue.)
SPARK, HARTMAN et FACIO, buvant autour d’une table.
HARTMAN.
Puisque c’est aujourd’hui le mariage de la princesse, buvons, fumons, et tâchons de faire du tapage.
FACIO.

Il serait bon de nous mêler à tout ce peuple qui court les rues, et d’éteindre quelques lampions sur de bonnes têtes de bourgeois.

SPARK.

Allons donc ! fumons tranquillement.

HARTMAN.

Je ne ferai rien tranquillement ; dussè-je me faire battant de cloche et me pendre dans le bourdon de l’église, il faut que je carillonne un jour de fête. Où diable est donc Fantasio ?

SPARK.

Attendons-le ; ne faisons rien sans lui.

FACIO.

Bah ! il nous retrouvera toujours. Il est à se griser dans quelque trou de la rue Basse. Holà, ohé ! un dernier coup !

(Il lève son verre.)
Un officier entrant.

Messieurs, je viens vous prier de vouloir bien aller plus loin, si vous ne voulez point être dérangés dans votre gaîté.

HARTMAN.

Pourquoi, mon capitaine ?

L’OFFICIER.

La princesse est dans ce moment sur la terrasse que vous voyez, et vous comprenez aisément qu’il n’est pas convenable que vos cris arrivent jusqu’à elle. (Il sort.)

FACIO.

Voilà qui est intolérable !

SPARK.

Qu’est-ce que cela nous fait de rire ici ou ailleurs ?

HARTMAN.

Qui est-ce qui nous dit qu’ailleurs il nous sera permis de rire ? Vous verrez qu’il sortira un drôle en habit vert de tous les pavés de la ville, pour nous prier d’aller rire dans la lune.

(Entre Marinoni couvert d’un manteau.)
SPARK.
La princesse n’a jamais fait un acte de despotisme de sa vie. Que Dieu la conserve ! Si elle ne veut pas qu’on rie, c’est qu’elle est triste, ou qu’elle chante ; laissons-la en repos.
FACIO.

Humpt ! voilà un manteau rabattu qui flaire quelque nouvelle. Le gobe-mouche a envie de nous aborder.

MARINONI, approchant.

Je suis étranger, messieurs ; à quelle occasion cette fête ?

SPARK.

La princesse Elsbelh se marie.

MARINONI.

Àh ! ah ! c’est une belle femme, à ce que je présume ?

HARTMAN.

Comme vous êtes un bel homme, vous l’avez dit.

MARINONI.

Aimée de son peuple, si j’ose le dire, car il me paraît que tout est illuminé.

HARTMAN.

Tu ne te trompes pas, brave étranger ; tous ces lampions allumés que tu vois, comme tu l’as remarqué sagement, ne sont pas autre chose qu’une illumination.

MARINONI.

Je voulais demander par là si la princesse est la cause de ces signes de joie.

HARTMAN.

L’unique cause, puissant rhéteur. Nous aurions beau nous marier tous, il n’y aurait aucune espèce de joie dans cette ville ingrate.

MARINONI.

Heureuse la princesse qui sait se faire aimer de son peuple !

HARTMAN.

Des lampions allumés ne font pas le bonheur d’un peuple, cher homme primitif. Cela n’empêche pas la susdite princesse d’être fantasque comme une bergeronnette.

MARINONI.

En vérité ? vous avez dit fantasque ?

HARTMAN.

Je l’ai dit, cher inconnu, je me suis servi de ce mot.

(Marinoni salue et se retire.)
FACIO.

À qui diantre en veut ce baragouineur d’italien ? Le voilà qui nous quitte pour aborder un autre groupe. Il sent l’espion d’une lieue.

HARTMAN.

Il ne sent rien du tout ; il est bête à faire plaisir.

SPARK.

Voilà Fantasio qui arrive.

HARTMAN.

Qu’a-t-il donc ? il se dandine comme un conseiller de justice. Ou je me trompe fort, ou quelque lubie mûrit dans sa cervelle.

FACIO.

Eh bien ! ami, que ferons-nous de cette belle soirée ?

FANTASIO.

Tout absolument, hors un roman nouveau.

FACIO.

Je disais qu’il faudrait se lancer dans cette canaille, et nous divertir un peu.

FANTASIO.

L’important serait d’avoir des nez de carton et des pétards.

HARTMAN.

Prendre la taille aux filles, tirer les bourgeois par la queue et casser les lanternes. Allons, partons, voilà qui est dit.

FANTASIO.

Il était une fois un roi de Perse…

HARTMAN.

Viens donc, Fantasio.

FANTASIO.

Je n’en suis pas, je n’en suis pas !

HARTMAN.

Pourquoi ?

FANTASIO.

Donnez-moi un verre de ça. (Il boit.)

HARTMAN.

Tu as le mois de mai sur les joues.

FANTASIO.

C’est vrai ; et le mois de janvier dans le cœur. Ma tête est comme une vieille cheminée sans feu : il n’y a que du vent et des cendres. Ouf ! (Il s’assoit.)

Que cela m’ennuie que tout le monde s’amuse ! je voudrais que ce grand ciel si lourd fût un immense bonnet de coton, pour envelopper jusqu’aux oreilles cette sotte ville et ses sots habitans. Allons, voyons ! dites-moi, de grâce, un calembour usé, quelque chose de bien rebattu.

HARTMAN.

Pourquoi ?

FANTASIO.

Pour que je rie. Je ne ris plus de ce qu’on invente ; peut-être que je rirai de ce que je connais.

HARTMAN.

Tu me parais un tant soit peu misanthrope, et enclin à la mélancolie.

FANTASIO.

Du tout ; c’est que je viens de chez ma maîtresse.

FACIO.

Oui ou non, es-tu des nôtres ?

FANTASIO.

Je suis des vôtres, si vous êtes des miens ; restons un peu ici, à parler de choses et d’autres, en regardant nos habits neufs.

FACIO.

Non, ma foi. Si tu es las d’être debout, je suis las d’être assis ; il faut que je m’évertue en plein air.

FANTASIO.

Je ne saurais m’évertuer. Je vais fumer sous ces marronniers, avec ce brave Spark qui va me tenir compagnie. N’est-ce pas, Spark ?

SPARK.

Comme tu voudras.

HARTMAN.

En ce cas, adieu. Nous allons voir la fête.

(Hartman et Facio sortent.)

(Fantasio s’assied avec Spark.)

FANTASIO.

Comme ce soleil couchant est manqué ! La nature est pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, ces quatre ou cinq méchans nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme celui-là, quand j’avais douze ans, sur la couverture de mes livres de classe.

SPARK.

Quel bon tabac ! quelle bonne bierre !

FANTASIO.

Je dois bien t’ennuyer, Spark.

SPARK.

Non ; pourquoi cela ?

FANTASIO.

Toi, tu m’ennuies horriblement. Cela ne te fait rien de voir tous les jours la même figure ? Que diable Hartman et Facio s’en vont-ils faire dans cette fête ?

SPARK.

Ce sont deux gaillards actifs, et qui ne sauraient rester en place.

FANTASIO.

Quelle admirable chose que les Mille et une Nuits ! Ô Spark, mon cher Spark, si tu pouvais me transporter en Chine ! Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux ! Si je pouvais être ce monsieur qui passe !

SPARK.

Cela me paraît assez difficile.

FANTASIO.
Ce monsieur qui passe est charmant. Regarde ; quelle belle culotte de soie ! quelles belles fleurs rouges sur son gilet ! Ses breloques de montre battent sur sa panse, en opposition avec les basques de son habit qui voltigent sur ses mollets. Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier d’idées qui me sont absolument étrangères ; son essence lui est particulière. Hélas ! tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble ; les idées qu’ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations ; mais dans l’intérieur de toutes ces machines isolées, quels replis, quels compartimens secrets ! C’est tout un monde que chacun porte en lui ! un monde ignoré qui naît et qui meurt en silence ! Quelles solitudes que tous ces corps humains !
SPARK.

Bois donc, désœuvré, au lieu de te creuser la tête.

FANTASIO.

Il n’y a qu’une chose qui m’ait amusé depuis trois jours : c’est que mes créanciers ont obtenu un arrêt contre moi, et que si je mets les pieds dans ma maison, il va arriver quatre estafiers qui me prendront au collet.

SPARK.

Voilà qui est fort gai en effet. Où coucheras-tu ce soir ?

FANTASIO.

Chez la première venue. Te figures-tu que mes meubles se vendent demain matin ? Nous en achèterons quelques-uns, n’est-ce pas ?

SPARK.

Manques-tu d’argent, Henri ? Veux-tu ma bourse ?

FANTASIO.

Imbécile ! Si je n’avais pas d’argent, je n’aurais pas de dettes. J’ai envie de prendre pour maîtresse une fille d’Opéra.

SPARK.

Cela t’ennuiera à périr.

FANTASIO.

Pas du tout ; mon imagination se remplira de pirouettes, et de souliers de satin blanc ; il y aura un gant à moi sur la banquette du balcon depuis le premier janvier jusqu’à la Saint-Sylvestre, et je fredonnerai des solos de clarinette dans mes rêves, en attendant que je meure d’une indigestion de fraises dans les bras de ma bien-aimée. Remarques-tu une chose, Spark ? c’est que nous n’avons point d’état ; nous n’exerçons aucune profession.

SPARK.

C’est là ce qui t’attriste ?

FANTASIO.

Il n’y a point de maître d’armes mélancolique.

SPARK.

Tu me fais l’effet d’être revenu de tout.

FANTASIO.
Ah ! pour être revenu de tout, mon ami, il faut être allé dans bien des endroits.
SPARK.

Eh bien donc ?

FANTASIO.

Eh bien donc ! où veux-tu que j’aille ? Regarde cette vieille ville enfumée ; il n’y a pas de places, de rues, de ruelles où je n’aie rodé trente fois ; il n’y a pas de pavés où je n’aie traîné ces talons usés, pas de maisons où je ne sache quelle est la fille ou la vieille femme dont la tête stupide se dessine éternellement à la fenêtre ; je ne saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d’hier : eh bien ! mon cher ami, cette ville n’est rien auprès de ma cervelle. Tous les recoins m’en sont cent fois plus connus ; toutes les rues, tous les trous de mon imagination sont cent fois plus fatigués ; je m’y suis promené en cent fois plus de sens, dans cette cervelle délabrée, moi son seul habitant ! je m’y suis grisé dans tous les cabarets, je m’y suis roulé comme un roi absolu dans un carrosse doré, j’y ai trotté en bon bourgeois sur une mule pacifique ; et je n’ose seulement pas maintenant y entrer comme un voleur, une lanterne sourde à la main !

SPARK.

Je ne comprends rien à ce travail perpétuel sur toi-même ; moi, quand je fume, par exemple, ma pensée se fait fumée de tabac ; quand je bois, elle se fait vin d’Espagne ou bière de Flandre ; quand je baise la main de ma maîtresse, elle entre par le bout de ses doigts effilés pour se répandre dans tout son être sur des courans électriques ; il me faut le parfum d’une fleur pour me distraire, et de tout ce que renferme l’universelle nature, le plus chétif objet suffit pour me changer en abeille, et me faire voltiger çà et là avec un plaisir toujours nouveau.

FANTASIO.

Tranchons le mot, tu es capable de pêcher à la ligne.

SPARK.

Si cela m’amuse, je suis capable de tout.

FANTASIO.

Même de prendre la lune avec les dents ?

SPARK.
Cela ne m’amuserait pas.
FANTASIO.

Ah ! ah ! qu’en sais-tu ? Prendre la lune avec les dents n’est pas à dédaigner. Allons jouer au trente-et-quarante.

SPARK.

Non, en vérité.

FANTASIO.

Pourquoi ?

SPARK.

Parce que nous perdrions notre argent.

FANTASIO.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que tu vas imaginer là ! Tu ne sais quoi inventer pour te torturer l’esprit. Tu vois donc tout en noir, misérable ! Perdre notre argent ! tu n’as donc dans le cœur ni foi en Dieu ni espérance ! Tu es donc un athée épouvantable, capable de me dessécher le cœur et de me désabuser de tout, moi qui suis plein de sève et de jeunesse ! (Il se met à danser.)

SPARK.

En vérité, il y a de certains momens où je ne jurerais pas que tu n’es pas fou.

FANTASIO, dansant toujours.

Qu’on me donne une cloche ! une cloche de verre !

SPARK.

À propos de quoi une cloche ?

FANTASIO.

Jean-Paul n’a-t-il pas dit qu’un homme absorbé par une grande pensée est comme un plongeur sous sa cloche, au milieu du vaste océan ? Je n’ai point de cloche, Spark, point de cloche, et je danse comme Jésus-Christ sur le vaste océan.

SPARK.

Fais-toi journaliste ou homme de lettres, Henri, c’est encore le plus efficace moyen qui nous reste de désopiler la misanthropie et d’amortir l’imagination.

FANTASIO.
Oh ! je voudrais me passionner pour un homard à la moutarde, pour une grisette, pour une classe de minéraux ! Spark ! essayons de bâtir une maison à nous deux.
SPARK.

Pourquoi n’écris-tu pas tout ce que tu rêves ? cela ferait un joli recueil.

FANTASIO.

Un sonnet vaut mieux qu’un long poème, et un verre de vin vaut mieux qu’un sonnet. (Il boit.)

SPARK.

Pourquoi ne voyages-tu pas ? va en Italie.

FANTASIO.

J’y ai été.

SPARK.

Eh bien ! est-ce que tu ne trouves pas ce pays-là beau ?

FANTASIO.

Il y a une quantité de mouches grosses comme des hannetons qui vous piquent toute la nuit.

SPARK.

Va en France.

FANTASIO.

Il n’y a pas de bon vin du Rhin à Paris.

SPARK.

Va en Angleterre.

FANTASIO.

J’y suis. Est-ce que les Anglais ont une patrie ? J’aime autant les voir ici que chez eux.

SPARK.

Va donc au diable, alors !

FANTASIO.
Oh ! s’il y avait un diable dans le ciel ! S’il y avait un enfer, comme je me brûlerais la cervelle pour aller voir tout ça ! Quelle misérable chose que l’homme ! ne pas pouvoir seulement sauter par sa fenêtre, sans se casser les jambes ! être obligé de jouer du violon dix ans, pour devenir un musicien passable ! Apprendre pour être peintre, pour être palefrenier ! Apprendre pour faire une omelette ! Tiens, Spark, il me prend des envies de m’asseoir sur un parapet, de regarder couler la rivière, et de me mettre à compter un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, et ainsi de suite jusqu’au jour de ma mort.
SPARK.

Ce que tu dis là ferait rire bien des gens ; moi, cela me fait frémir : c’est l’histoire du siècle entier. L’éternité est une grande aire, d’où tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et disparaître ; le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid ; mais on lui a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l’espace dans lequel il ne peut s’élancer.

FANTASIO, chantant.

Tu m’appelles ta vie, appelle-moi ton ame,
Car l’ame est immortelle, et la vie est un jour.

Connais-tu une plus divine romance que celle-là, Spark ? C’est une romance portugaise. Elle ne m’est jamais venue à l’esprit, sans me donner envie d’aimer quelqu’un.

SPARK.

Qui, par exemple ?

FANTASIO.

Qui ? Je n’en sais rien, quelque belle fille toute ronde comme les femmes de Miéris ; quelque chose de doux comme le vent d’ouest, de pâle comme les rayons de la lune ; quelque chose de pensif comme ces petites servantes d’auberge des tableaux flamands, qui donnent le coup de l’étrier à un voyageur à larges bottes, droit comme un piquet sur un grand cheval blanc. Quelle belle chose que le coup de l’étrier ! une jeune femme sur le pas de sa porte, le feu allumé qu’on aperçoit au fond de la chambre, le souper préparé, les enfans endormis ; toute la tranquillité de la vie paisible et contemplative dans un coin du tableau ! et là l’homme encore haletant, mais ferme sur la selle, ayant fait vingt lieues, en ayant trente à faire ; une gorgée d’eau-de-vie, et adieu ! La nuit est profonde là-bas, le temps menaçant, la forêt dangereuse ; la bonne femme le suit des yeux une minute, puis elle laisse tomber, en retournant à son feu, cette sublime aumône du pauvre : Que Dieu le protège !

SPARK.
Si tu, étais amoureux, Henri, tu serais le plus heureux des hommes.
FANTASIO.

L’amour n’existe plus, mon cher ami. La religion, sa nourrice, a les mamelles pendantes comme une vieille bourse au fond de laquelle il y a un gros sou. L’amour est une hostie qu’il faut briser en deux au pied d’un autel, et avaler ensemble dans un baiser ; il n’y a plus d’autel, il n’y a plus d’amour. Vive la nature ! il y a encore du vin. (Il boit.)

SPARK.

Tu vas te griser.

FANTASIO.

Je vais me griser, tu l’as dit.

SPARK.

Il est un peu tard pour cela.

FANTASIO.

Qu’appelles-tu tard ? midi est-ce tard ? minuit est-ce de bonne heure ? Où prends-tu la journée ? Restons là, Spark, je t’en prie. Buvons, causons, analysons, déraisonnons, faisons de la politique ; imaginons des combinaisons de gouvernement ; attrapons tous les hannetons qui passent autour de cette chandelle, et mettons-les dans nos poches ; sais-tu que les canons à vapeur sont une belle chose en matière de philanthropie ?

SPARK.

Comment l’entends-tu ?

FANTASIO.

Il y avait une fois un roi qui était très sage, très sage, très heureux, très heureux…

SPARK.

Après ?

FANTASIO.

La seule chose qui manquait à son bonheur, c’était d’avoir des enfans. Il fit faire des prières publiques dans toutes les mosquées.

SPARK.

À quoi en veux-tu venir ?

FANTASIO.

Je pense à mes chères Mille et une Nuits. C’est comme cela qu’elles commencent toutes. Tiens, Spark, je suis gris. Il faut que je fasse quelque chose. Tra la, tra la ! Allons, levons-nous !

(Un enterrement passe.)

Ohé ! braves gens, qui enterrez-vous là ? Ce n’est pas maintenant l’heure d’enterrer proprement.

LES PORTEURS.

Nous enterrons Saint-Jean.

FANTASIO.

Saint-Jean est mort ? le bouffon du roi est mort ? Qui a pris sa place ? le ministre de la justice ?

LES PORTEURS.

Sa place est vacante ; vous pouvez la prendre si vous voulez.

(Ils sortent.)
SPARK.

Voilà une insolence que tu t’es bien attirée. À quoi penses-tu d’arrêter ces gens ?

FANTASIO.

Il n’y a là rien d’insolent. C’est un conseil d’ami que m’a donné cet homme, et que je vais suivre à l’instant.

SPARK.

Tu vas te faire bouffon de cour ?

FANTASIO.

Cette nuit même, si l’on veut de moi. Puisque je ne puis coucher chez moi, je veux me donner la représentation de cette royale comédie qui se jouera demain, et de la loge du roi lui-même.

SPARK.

Comme tu es fin ! On te reconnaîtra, et les laquais te mettront à la porte ; n’es-tu pas filleul de la feue reine ?

FANTASIO.

Comme tu es bête ! je me mettrai une bosse et une perruque rousse comme la portait Saint-Jean, et personne ne me reconnaîtra, quand j’aurais trois douzaines de parrains à mes trousses.

(Il frappe à une boutique.)

Hai ! brave homme, ouvrez-moi, si vous n’êtes pas sorti, vous, votre femme et vos petits chiens !

UN TAILLEUR, ouvrant la boutique.

Que demande votre seigneurie ?

FANTASIO.
N’êtes-vous pas tailleur de la cour ?
LE TAILLEUR.

Pour vous servir.

FANTASIO.

Est-ce vous qui habilliez Saint-Jean ?

LE TAILLEUR.

Oui, monsieur.

FANTASIO.

Vous le connaissiez ? Vous savez de quel côté était sa bosse, comment il frisait sa moustache, et quelle perruque il portait ?

LE TAILLEUR.

Hé, hé ! Monsieur veut rire.

FANTASIO.

Homme, je ne veux point rire ; entre dans ton arrière-boutique ; et si tu ne veux être empoisonné demain dans ton café au lait, songe à être muet comme la tombe sur tout ce qui va se passer ici.

(Il sort avec le tailleur ; Spark les suit.)



Scène III.

(Une auberge sur la route de Munich.)
Entrent le Prince de Mantoue et MARINONI.
LE PRINCE.

Eh bien, colonel ?

MARINONI.

Altesse ?

LE PRINCE.

Eh bien, Marinoni ?

MARINONI.

Mélancolique, fantasque, d’une joie folle, soumise à son père, aimant beaucoup les pois verts.

LE PRINCE.

Écris cela ; je ne comprends clairement que les écritures moulées en bâtarde.

MARINONI, écrivant.
Mélanco…
LE PRINCE.

Écris à voix basse ; je rêve à un projet d’importance depuis mon dîner.

MARINONI.

Voilà, Altesse, ce que vous demandez.

LE PRINCE.

C’est bien ; je te nomme mon ami intime ; je ne connais pas dans tout mon royaume de plus belle écriture que la tienne. Assieds-toi à quelque distance. Vous pensez donc, mon ami, que le caractère de la princesse, ma future épouse, vous est secrètement connu ?

MARINONI.

Oui, Altesse ; j’ai parcouru les alentours du palais, et ces tablettes renferment les principaux traits des conversations différentes dans lesquelles je me suis immiscé.

LE PRINCE se mirant.

Il me semble que je suis poudré comme un homme de la dernière classe.

MARINONI.

L’habit est magnifique.

LE PRINCE.

Que dirais-tu, Marinoni, si tu voyais ton maître revêtir un simple frac olive ?

MARINONI.

Son Altesse se rit de ma crédulité !

LE PRINCE.

Non, colonel. Apprends que ton maître est le plus romanesque des hommes.

MARINONI.

Romanesque, Altesse ?

LE PRINCE.
Oui, mon ami (je t’ai accordé ce titre) ; l’important projet que je médite est inoui dans ma famille ; je prétends arriver à la cour du roi mon beau-père dans l’habillement d’un simple aide-decamp ; ce n’est pas assez d’avoir envoyé un homme de ma maison recueillir les bruits publics sur la future princesse de Mantoue (et cet homme, Marinoni, c’est toi-même), je veux encore observer par mes yeux.
MARINONI.

Est-il vrai, Altesse ?

LE PRINCE.

Ne reste pas pétrifié. Un homme tel que moi ne doit avoir pour ami intime qu’un esprit vaste et entreprenant.

MARINONI.

Une seule chose me paraît s’opposer au dessein de votre Altesse.

LE PRINCE.

Laquelle ?

MARINONI.

L’idée d’un tel travestissement ne pouvait appartenir qu’au prince glorieux qui nous gouverne. Mais si mon gracieux souverain est confondu parmi l’état-major, à qui le roi de Bavière fera-t-il les honneurs d’un festin splendide qui doit avoir lieu dans la galerie ?

LE PRINCE.

Tu as raison ; si je me déguise, il faut que quelqu’un prenne ma place. Cela est impossible, Marinoni ; je n’avais pas pensé à cela.

MARINONI.

Pourquoi impossible, Altesse ?

LE PRINCE.

Je puis bien abaisser la dignité princière jusqu’au grade de colonel ; mais comment peux-tu croire que je consentirais à élever jusqu’à mon rang un homme quelconque ? Penses-tu d’ailleurs que mon futur beau-père me le pardonnerait ?

MARINONI.

Le roi passe pour un homme de beaucoup de sens et d’esprit, avec une humeur agréable.

LE PRINCE.
Ah ! ce n’est pas sans peine que je renonce à mon projet. Pénétrer dans cette cour nouvelle sans faste et sans bruit, observer tout, approcher de la princesse sous un faux nom, et peut-être m’en faire aimer ! — Oh ! je m’égare ; cela est impossible. Marinoni, mon ami, essaie mon habit de cérémonie ; je ne saurais y résister.
MARINONI, s’inclinant.

Allesse !

LE PRINCE.

Penses-tu que les siècles futurs oublieront une pareille circonstance ?

MARINONI.

Jamais, gracieux prince.

LE PRINCE.
Viens essayer mon habit.
(Ils sortent.)


ACTE SECOND.



Scène PREMIERE.

(Le jardin du roi de Bavière.)
Entrent ELSBETH et sa gouvernante.
LA GOUVERNANTE.

Mes pauvres yeux en ont pleuré, pleuré un torrent du ciel.

ELSBETH.

Tu es si bonne ! Moi aussi, j’aimais Saint-Jean ; il avait tant d’esprit ! Ce n’était point un bouffon ordinaire.

LA GOUVERNANTE.

Dire que le pauvre homme est allé là-haut la veille de vos fiançailles ! lui qui ne parlait que de vous à dîner et à souper, tant que le jour durait. Un garçon si gai, si amusant, qu’il faisait aimer la laideur, et que les yeux le cherchaient toujours en dépit d’eux mêmes !

ELSBETH.

Ne me parle pas de mon mariage ; c’est encore là un plus grand malheur.

LA GOUVERNANTE.
Ne savez-vous pas que le prince de Mantoue arrive aujourd’hui ? On dit que c’est un Amadis.
ELSBETH.

Que dis-tu là, ma chère ! Il est horrible et idiot, tout le monde le sait déjà ici.

LA GOUVERNANTE.

En vérité ? On m’avait dit que c’était un Amadis.

ELSBETH.

Je ne demandais pas un Amadis, ma chère ; mais cela est cruel quelquefois de n’être qu’une fille de roi. Mon père est le meilleur des hommes ; le mariage qu’il prépare assure la paix de son royaume ; il recevra en récompense la bénédiction d’un peuple ; mais moi, hélas ! j’aurai la sienne, et rien de plus.

LA GOUVERNANTE.

Comme vous parlez tristement !

ELSBETH.

Si je refusais le prince, la guerre serait bientôt recommencée ; quel malheur que ces traités de paix se signent toujours avec des larmes ! Je voudrais être une forte tête, et me résigner à épouser le premier venu, quand cela est nécessaire en politique. Être la mère d’un peuple, cela console les grands cœurs, mais non les têtes faibles. Je ne suis qu’une pauvre rêveuse ; peut-être la faute en est-elle à tes romans, tu en as toujours dans tes poches.

LA GOUVERNANTE.

Seigneur ! n’en dites rien.

ELSBETH.

J’ai peu connu la vie et j’ai beaucoup rêvé.

LA GOUVERNANTE.

Si le prince de Mantoue est tel que vous le dites, Dieu ne laissera pas cette affaire-là s’arranger, j’en suis sûre.

ELSBETH.

Tu crois ! Dieu laisse faire les hommes, ma pauvre amie, et il ne fait guère plus de cas de nos plaintes que du bêlement d’un mouton.

LA GOUVERNANTE.

Je suis sûre que si vous refusiez le prince, votre père ne vous forcerait pas.

ELSBETH.

Non, certainement, il ne me forcerait pas ; et c’est pour cela que je me sacrifie. Veux-tu que j’aille dire à mon père d’oublier sa parole, et de rayer d’un trait de plume son nom respectable sur un contrat qui fait des milliers d’heureux ? Qu’importe qu’il fasse une malheureuse ? Je laisserai mon bon père être un bon roi.

LA GOUVERNANTE.

Hi ! hi ! (Elle pleure.)

ELSBETH.

Ne pleure pas sur moi, ma bonne ; tu me ferais peut-être pleurer moi-même, et il ne faut pas qu’une royale fiancée ait les yeux rouges. Ne t’afflige pas de tout cela. Après tout, je serai une reine ; c’est peut-être amusant ; je prendrai peut-être goût à mes parures, que sais-je ? à mes carrosses, à ma nouvelle cour ; heureusement qu’il y a pour une princesse autre chose dans un mariage qu’un mari. Je trouverai peut-être le bonheur au fond de ma corbeille de noces.

LA GOUVERNANTE.

Vous êtes un vrai agneau pascal.

ELSBETH.

Tiens, ma chère, commençons toujours par en rire, quitte à en pleurer quand il en sera temps. On dit que le prince de Mantoue est la plus ridicule chose du monde.

LA GOUVERNANTE.

Si Saint-Jean était là !

ELSBETH.

Ah ! Saint-Jean, Saint-Jean !

LA GOUVERNANTE.

Vous l’aimiez beaucoup, mon enfant ?

ELSBETH.
Cela est singulier ; son esprit m’attachait à lui avec des fils imperceptibles qui semblaient venir de mon cœur ; sa perpétuelle moquerie de mes idées romanesques me plaisait à l’excès, tandis que je ne puis supporter qu’avec peine bien des gens qui abondent dans mon sens ; je ne sais ce qu’il y avait autour de lui, dans ses yeux, dans ses gestes, dans la manière dont il prenait son tabac. C’était un homme bizarre ; tandis qu’il me parlait, il me passait devant les yeux des tableaux délicieux ; sa parole donnait la vie, comme par enchantement, aux choses les plus étranges.
LA GOUVERNANTE.

C’était un vrai Triboulet.

ELSBETH.

Je n’en sais rien ; mais c’était un diamant d’esprit.

LA GOUVERNANTE.

Voilà des pages qui vont et viennent ; je crois que le prince ne va pas tarder à se montrer ; il faudrait retourner au palais, pour vous habiller.

ELSBETH.

Je t’en supplie, laisse-moi un quart d’heure encore ; va préparer ce qu’il me faut ; hélas ! ma chère, je n’ai plus long-temps à rêver.

LA GOUVERNANTE.

Seigneur, est-il possible que ce mariage se fasse, s’il vous déplaît ? Un père sacrifier sa fille ! le roi serait un véritable Jephté, s’il le faisait.

ELSBETH.
Ne dis pas de mal de mon père ; va, ma chère, prépare ce qu’il me faut.
(La gouvernante sort).
ELSBETH seule.
Il me semble qu’il y a quelqu’un derrière ces bosquets. Est-ce le fantôme de mon pauvre bouffon que j’aperçois dans ces bluets, assis sur la prairie. Répondez-moi ; qui êtes-vous ? que faites-vous là, à cueillir ces fleurs ?
(Elle s’avance vers un tertre.)
FANTASIO, assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque.

Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos beaux yeux.

ELSBETH.

Que signifie cet accoutrement ? qui êtes-vous pour venir parodier sous cette large perruque un homme que j’ai aimé ? Êtes-vous écolier en bouffonnerie ?

FANTASIO.
Plaise à votre altesse sérénissime, je suis le nouveau bouffon du roi ; le majordome m’a reçu favorablement ; je suis présenté au valet de chambre ; les marmitons me protègent depuis hier au soir, et je cueille modestement des fleurs en attendant qu’il me vienne de l’esprit.
ELSBETH.

Cela me paraît douteux que vous cueillez jamais cette fleur-là.

FANTASIO.

Pourquoi ? l’esprit peut venir à un homme vieux, tout comme à une jeune fille. Cela est si difficile quelquefois de distinguer un trait spirituel d’une grosse sottise. Beaucoup parler, voilà l’important ; le plus mauvais tireur de pistolet peut attraper la mouche, s’il tire sept cent quatre-vingt coups à la minute, tout aussi bien que le plus habile homme qui n’en tire qu’un ou deux bien ajustés. Je ne demande qu’à être nourri convenablement pour la grosseur de mon ventre, et je regarderai mon ombre au soleil pour voir si ma perruque pousse.

ELSBETH.

En sorte que vous voilà revêtu des dépouilles de Saint-Jean ? Vous avez raison de parler de votre ombre ; tant que vous aurez ce costume, elle lui ressemblera toujours, je crois, plus que vous.

FANTASIO.

Je fais en ce moment une élégie qui décidera de mon sort.

ELSBETH.

En quelle façon ?

FANTASIO.

Elle prouvera clairement que je suis le premier homme du monde, ou bien elle ne vaudra rien du tout. Je suis en train de bouleverser l’univers pour le mettre en acrostiche ; la lune, le soleil et les étoiles se battent pour entrer dans mes rimes, comme des écoliers à la porte d’un théâtre de mélodrames.

ELSBETH.

Pauvre homme ! quel métier tu entreprends ! faire de l’esprit à tant par heure ! N’as-tu ni bras ni jambes, et ne ferais-tu pas mieux de labourer la terre que ta propre cervelle ?

FANTASIO.

Pauvre petite, quel métier vous entreprenez ! épouser un sot que vous n’avez jamais vu ! — N’avez-vous ni cœur ni tête, et ne feriez-vous pas mieux de vendre vos robes que votre corps ?

ELSBETH.
Voilà qui est hardi, monsieur le nouveau-venu !
FANTASIO.

Comment appelez-vous cette fleur-là, s’il vous plaît ?

ELSBETH.

Une tulipe. Que veux-tu prouver ?

FANTASIO.

Une tulipe rouge ou une tulipe bleue ?

ELSBETH.

Bleue, à ce qu’il me semble.

FANTASIO.

Point du tout, c’est une tulipe rouge.

ELSBETH.

Veux-tu mettre un habit neuf à une vieille sentence ? tu n’en as pas besoin pour dire que des goûts et des couleurs il n’en faut pas disputer.

FANTASIO.

Je ne dispute pas ; je vous dis que cette tulipe est une tulipe rouge, et cependant je conviens qu’elle est bleue.

ELSBETH.

Comment arranges-tu cela ?

FANTASIO.

Comme votre contrat de mariage. Qui peut savoir sous le soleil s’il est né bleu ou rouge ? les tulipes elles-mêmes n’en savent rien. Les jardiniers et les notaires font des greffes si extraordinaires, que les pommes deviennent des citrouilles, et que les chardons sortent de la mâchoire de l’âne pour s’inonder de sauce dans le plat d’argent d’un évêque. Cette tulipe que voilà s’attendait bien à être rouge ; mais on l’a mariée, elle est tout étonnée d’être bleue : c’est ainsi que le monde entier se métamorphose sous les mains de l’homme ; et la pauvre dame nature doit se rire parfois au nez de bon cœur, quand elle mire dans ses lacs et dans ses mers son éternelle mascarade. Croyez-vous que ça sentit la rose dans le paradis de Moïse ? ça ne sentait que le foin vert. La rose est fille de la civilisation ; c’est une marquise comme vous et moi.

ELSBETH.

La pâle fleur de l’aubépine peut devenir une rose, et un chardon peut devenir un artichaut ; mais une fleur ne peut en devenir une autre : ainsi qu’importe à la nature ? on ne la change pas, on l’embellit ou on la tue. La plus chétive violette mourrait plutôt que de céder, si l’on voulait, par des moyens artificiels, altérer sa forme d’une étamine.

FANTASIO.

C’est pourquoi je fais plus de cas d’une violette que d’une fille de roi.

ELSBETH.

Il y a de certaines choses que les bouffons eux-mêmes n’ont pas le droit de railler ; fais-y attention. Si tu as écouté ma conversation avec ma gouvernante, prends garde à tes oreilles.

FANTASIO.

Non pas à mes oreilles, mais à ma langue. Vous vous trompez de sens ; il y a une erreur de sens dans vos paroles.

ELSBETH.

Ne me fais pas de calembourg, si tu veux gagner ton argent, et ne me compare pas à tes tulipes, si tu ne veux gagner autre chose.

FANTASIO.

Qui sait ? Un calembourg console de bien des chagrins ; et jouer avec les mots est un moyen comme un autre de jouer avec les pensées, les actions et les êtres. Tout est calembourg ici-bas, et il est aussi difficile de comprendre le regard d’un enfant de quatre ans, que le galimatias de trois drames modernes.

ELSBETH.

Tu me fais l’effet de regarder le monde à travers un prisme tant soit peu changeant.

FANTASIO.

Chacun a ses lunettes ; mais personne ne sait au juste de quelle couleur en sont les verres. Qui est-ce qui pourra me dire au juste si je suis heureux ou malheureux, bon ou mauvais, triste ou gai, bête ou spirituel ?

ELSBETH.

Tu es laid, du moins ; cela est certain.

FANTASIO.

Pas plus certain que votre beauté. Voilà votre père qui vient avec votre futur mari. Qui est-ce qui peut savoir si vous l’épouserez ?

(Il sort.)
ELSBETH.

Puisque je ne puis éviter la rencontre du prince de Mantoue, je ferai aussi bien d’aller au-devant de lui.

(Entrent le roi, Marinoni sous le costume de prince, et le prince vêtu en aide-de-camp.)
LE ROI.

Prince, voici ma fille. Pardonnez-lui cette toilette de jardinière ; vous êtes ici chez un bourgeois qui en gouverne d’autres, et notre étiquette est aussi indulgente pour nous-mêmes que pour eux.

MARINONI.

Permettez-moi de baiser cette main charmante, madame, si ce n’est pas une trop grande faveur pour mes lèvres.

LA PRINCESSE.

Votre altesse m’excusera si je rentre au palais. Je la verrai, je pense, d’une manière plus convenable à la présentation de ce soir.

(Elle sort.)
LE PRINCE.

La princesse a raison ; voilà une divine pudeur.

LE ROI, à Marinoni.

Quel est donc cet aide-de-camp qui vous suit comme votre ombre ? Il m’est insupportable de l’entendre ajouter une remarque inepte à tout ce que nous disons. Renvoyez-le, je vous en prie.

(Marinoni parle bas au prince.)
LE PRINCE, de même.
C’est fort adroit de ta part de lui avoir persuadé de m’éloigner ; je vais tâcher de joindre la princesse, et de lui toucher quelques mots délicats, sans faire semblant de rien.
(Il sort.)
LE ROI.

Cet aide-de-camp est un imbécile, mon ami ; que pouvez-vous faire de cet homme-là ?

MARINONI.
Hum ! hum ! Poussons quelques pas plus avant, si votre majesté le permet ; je crois apercevoir un kiosque tout-à-fait charmant dans ce bocage.
(Ils sortent.)


Scène II.

(Une autre partie du jardin.)
Entre LE PRINCE.

Mon déguisement me réussit à merveille ; j’observe, et je me fais aimer. Jusqu’ici tout va au gré de mes souhaits ; le père me paraît un grand roi, quoique trop sans façon, et je m’étonnerais si je ne lui avais plu tout d’abord. J’aperçois la princesse qui rentre au palais ; le hasard me favorise singulièrement.

ELSBETH entre.
(Il l’aborde.)

Altesse, permettez à un fidèle serviteur de votre futur époux de vous offrir les félicitations sincères que son cœur humble et dévoué ne peut contenir en vous voyant. Heureux les grands de la terre ! ils peuvent vous épouser. Moi je ne le puis pas ; cela m’est tout-à-fait impossible ; je suis d’une naissance obscure ; je n’ai pour tout bien qu’un nom redoutable à l’ennemi ; un cœur pur et sans tache bat sous ce modeste uniforme ; je suis un pauvre soldat criblé de balles des pieds à la tête ; je n’ai pas un ducat, je suis solitaire et exilé de ma terre natale comme de ma patrie céleste, c’est-à-dire du paradis de mes rêves ; je n’ai pas un cœur de femme à presser sur mon cœur, je suis maudit et silencieux.

ELSBETH.

Que me voulez-vous, mon cher monsieur ? Êtes-vous fou, ou demandez-vous l’aumône ?

LE PRINCE.

Qu’il serait difficile de trouver des paroles pour exprimer ce que j’éprouve ! Je vous ai vu passer toute seule dans cette allée ; j’ai cru qu’il était de mon devoir de me jeter à vos pieds, et de vous offrir ma compagnie jusqu’à la poterne.

ELSBETH.

Je vous suis obligée ; rendez-moi le service de me laisser tranquille.

(Elle sort.)
LE PRINCE, seul.
Aurais-je eu tort de l’aborder ? Il le fallait cependant, puisque j’ai le projet de la séduire sous mon habit supposé. Oui, j’ai bien fait de l’aborder. Cependant elle m’a répondu d’une manière désagréable. Je n’aurais peut-être pas dû lui parler si vivement. Il le fallait pourtant bien, puisque son mariage est presque assuré, et que je suis censé devoir supplanter Marinoni, qui me remplace. J’ai eu raison de lui parler vivement. Mais la réponse est désagréable. Aurait-elle un cœur dur et faux ? Il serait bon de sonder adroitement la chose.
(Il sort.)



Scène III.

(Une antichambre.)
FANTASIO, couché sur un tapis.

Quel métier délicieux que celui de bouffon ! J’étais gris, je crois, hier soir, lorsque j’ai pris ce costume et que je me suis présenté au palais ; mais, en vérité, jamais la saine raison ne m’a rien inspiré qui valût cet acte de folie. J’arrive, et me voilà reçu, choyé, enregistré, et ce qu’il y a de mieux encore, oublié. Je vais et viens dans ce palais comme si je l’avais habité toute ma vie. Tout à l’heure j’ai rencontré le roi ; il n’a pas même eu la curiosité de me regarder ; son bouffon étant mort, on lui a dit : « Sire, en voilà un autre. » C’est admirable ! Dieu merci, voilà ma cervelle à l’aise ; je puis faire toutes les balivernes possibles sans qu’on me dise rien pour m’en empêcher ; je suis un des animaux domestiques du roi de Bavière, et si je veux, tant que je garderai ma bosse et ma perruque, on me laissera vivre jusqu’à ma mort entre un épagneul et une pintade. En attendant, mes créanciers peuvent se casser le nez contre ma porte tout à leur aise. Je suis aussi bien en sûreté ici sous cette perruque, que dans les Indes occidentales.

N’est-ce pas la princesse que j’aperçois dans la chambre voisine, à travers cette glace ? Elle rajuste son voile de noces ; deux longues larmes coulent sur ses joues ; en voilà une qui se détache comme une perle, et qui tombe sur sa poitrine. Pauvre petite ! j’ai entendu ce matin sa conversation avec sa gouvernante ; en vérité, c’était par hasard ; j’étais assis sur le gazon, sans autre dessein que celui de dormir. Maintenant, la voilà qui pleure, et qui ne se doute guère que je la vois encore. Ah ! si j’étais un écolier de rhétorique, comme je réfléchirais profondément sur cette misère couronnée, sur cette pauvre brebis à qui on met un ruban rose au cou pour la mener à la boucherie ! Cette petite fille est sans doute romanesque, il lui est cruel d’épouser un homme qu’elle ne connaît pas. Cependant elle se sacrifie en silence ; que le hasard est capricieux ! il faut que je me grise, que je rencontre l’enterrement de Saint-Jean, que je prenne son costume et sa place, que je fasse enfin la plus grande folie de la terre, pour venir voir tomber, à travers cette glace, les deux seules larmes que cette enfant versera peut-être sur son triste voile de fiancée !
(Il sort.)



Scène IV.

(Une allée du jardin.)
LE PRINCE, MARINONI.
LE PRINCE.

Tu n’es qu’un sot, colonel.

MARINONI.

Votre altesse se trompe sur mon compte de la manière la plus pénible.

LE PRINCE.

Tu es un maître butor. Ne pouvais-tu pas empêcher cela ? Je te confie le plus grand projet qui se soit enfanté depuis une suite d’années incalculable, et toi, mon meilleur ami, mon plus fidèle serviteur, tu entasses bêtises sur bêtises. Non, non, tu as beau dire ; cela n’est point pardonnable.

MARINONI.
Comment pouvais-je empêcher votre altesse de s’attirer les désagrémens qui sont la suite nécessaire du rôle supposé qu’elle joue ? Vous m’ordonnez de prendre votre nom, et de me comporter en véritable prince de Mantoue. Puis-je empêcher le roi de Bavière de faire un affront à mon aide-de-camp ? vous aviez tort de vous mêler de nos affaires.
LE PRINCE.

Je voudrais bien qu’un maraud comme toi se mêlât de me donner des ordres.

MARINONI.

Considérez, altesse, qu’il faut cependant que je sois le prince ou que je sois l’aide-de-camp. C’est par votre ordre que j’agis.

LE PRINCE.

Me dire que je suis un impertinent en présence de toute la cour, parce que j’ai voulu baiser la main de la princesse ? Je suis prêt à lui déclarer la guerre, et à retourner dans mes états pour me mettre à la tête de mes armées.

MARINONI.

Songez-donc, altesse, que ce mauvais compliment s’adressait à l’aide-de-camp et non au prince. Prétendez-vous qu’on vous respecte sous ce déguisement ?

LE PRINCE.

Il suffit. Rends-moi mon habit.

MARINONI, ôtant l’habit.

Si mon souverain l’exige, je suis prêt à mourir pour lui.

LE PRINCE.

En vérité, je ne sais que résoudre. D’un côté, je suis furieux de ce qui m’arrive ; et d’un autre, je suis désolé de renoncer à mon projet. La princesse ne paraît pas répondre indifféremment aux mots à double entente dont je ne cesse de la poursuivre. Déjà je suis parvenu deux ou trois fois à lui dire à l’oreille des choses incroyables. Viens, réfléchissons à tout cela.

MARINONI, tenant l’habit.

Que ferai-je, altesse ?

LE PRINCE.
Remets-le, remets-le, et rentrons au palais.
(Ils sortent.)



Scène V.


La princesse ELSBETH, LE ROI.
LE ROI.
Ma fille, il faut répondre franchement à ce que je vous demande : ce mariage vous déplaît-il ?
ELSBETH.

C’est à vous, Sire, de répondre vous-même. Il me plaît, s’il vous plaît ; il me déplaît, s’il vous déplaît.

LE ROI.

Le prince m’a paru être un homme ordinaire, dont il est difficile de rien dire. La sottise de son aide-de-camp lui fait seule tort dans mon esprit ; quant à lui, c’est peut-être un bon prince, mais ce n’est pas un homme élevé. Il n’y a rien en lui qui me repousse ou qui m’attire. Que puis-je te dire là-dessus ? Le cœur des femmes a des secrets que je ne puis connaître ; elles se font des héros parfois si étranges, elles saisissent si singulièrement un ou deux côtés d’un homme qu’on leur présente, qu’il est impossible de juger pour elles, tant qu’on n’est pas guidé par quelque point tout-à-fait sensible. Dis-moi donc clairement ce que tu penses de ton fiancé.

ELSBETH.

Je pense qu’il est prince de Mantoue, et que la guerre recommencera demain entre lui et vous, si je ne l’épouse pas.

LE ROI.

Cela est certain, mon enfant.

ELSBETH.

Je pense donc que je l’épouserai, et que la guerre sera finie.

LE ROI.

Que les bénédictions de mon peuple te rendent graces pour ton père ! Ô ma fille chérie ! je serai heureux de cette alliance ; mais je ne voudrais pas voir dans ces beaux yeux bleus cette tristesse qui dément leur résignation. Réfléchis encore quelques jours.

(Il sort.)
ELSBETH seule.


Entre FANTASIO.
ELSBETH.

Te voilà, pauvre garçon ? comment te plais-tu ici ?

FANTASIO.

Comme un oiseau en liberté.

ELSBETH.
Tu aurais mieux répondu, si tu avais dit comme un oiseau en cage. Ce palais en est une assez belle, cependant c’en est une.
FANTASIO.

La dimension d’un palais ou d’une chambre ne fait pas l’homme plus ou moins libre. Le corps se remue où il peut ; l’imagination ouvre quelquefois des ailes grandes comme le ciel dans un cachot grand comme la main.

ELSBETH.

Ainsi donc tu es un heureux fou ?

FANTASIO.

Très heureux. Je fais la conversation avec les petits chiens et les marmitons. Il y a un roquet pas plus haut que cela dans la cuisine, qui m’a dit des choses charmantes.

ELSBETH.

En quel langage ?

FANTASIO.

Dans le style le plus pur. Il ne ferait pas une seule faute de grammaire dans l’espace d’une année.

ELSBETH.

Pourrai-je entendre quelques mots de ce style ?

FANTASIO.

En vérité, je ne le voudrais pas ; c’est une langue qui est particulière. Il n’y a pas que les roquets qui la parlent, les arbres et les grains de blé eux-mêmes la savent aussi ; mais les filles de roi ne la savent pas. À quand votre noce ?

ELSBETH.

Dans quelques jours tout sera fini.

FANTASIO.

C’est-à-dire, tout sera commencé. Je compte vous offrir un présent de ma main.

ELSBETH.

Quel présent ? Je suis curieuse de cela.

FANTASIO.

Je compte vous offrir un joli petit serin empaillé, qui chante comme un rossignol.

ELSBETH.

Comment peut-il chanter, s’il est empaillé ?

FANTASIO.
Il chante parfaitement.
ELSBETH.

En vérité, tu te moques de moi avec un rare acharnement.

FANTASIO.

Point du tout. Mon serin a une petite serinette dans le ventre. On pousse tout doucement un petit ressort sous la patte gauche, et il chante tous les opéras nouveaux, exactement comme Mlle Grisi.

ELSBETH.

C’est une invention de ton esprit, sans doute ?

FANTASIO.

En aucune façon. C’est un serin de cour ; il y a beaucoup de petites filles très bien élevées qui n’ont pas d’autres procédés que celui-là. Elles ont un petit ressort sous le bras gauche, un joli petit ressort en diamant fin, comme la montre d’un petit maître. Le gouverneur ou la gouvernante fait jouer le ressort, et vous voyez aussitôt les lèvres s’ouvrir avec le sourire le plus gracieux ; une charmante cascatelle de paroles mielleuses sort avec le plus doux murmure, et toutes les convenances sociales, pareilles à des nymphes légères, se mettent aussitôt à dansoter sur la pointe du pied autour de la fontaine merveilleuse. Le prétendu ouvre des yeux ébahis : l’assistance chuchote avec indulgence, et le père, rempli d’un secret contentement, regarde avec orgueil les boucles d’or de ses souliers.

ELSBETH.

Tu parais revenir volontiers sur de certains sujets. Dis-moi, bouffon, que t’ont donc fait ces pauvres jeunes filles, pour que tu en fasses si gaîment la satire ? Le respect d’aucun devoir ne peut-il trouver grace devant toi ?

FANTASIO.

Je respecte fort la laideur, c’est pourquoi je me respecte moi-même si profondément.

ELSBETH.
Tu parais quelquefois en savoir plus que tu n’en dis. D’où viens-tu donc, et qui es-tu, pour que depuis un jour que tu es ici, tu saches déjà pénétrer des mystères que les princes eux-mêmes ne soupçonneront jamais ? Est-ce à moi que s’adressent tes folies, ou est-ce au hasard que tu parles ?
FANTASIO.

C’est au hasard ; je parle beaucoup au hasard : c’est mon plus cher confident.

ELSBETH.

Il semble en effet t’avoir appris ce que tu ne devrais pas connaître. Je croirais volontiers que tu épies mes actions et mes paroles.

FANTASIO.

Dieu le sait. Que vous importe ?

ELSBETH.

Plus que tu ne peux penser. Tantôt dans cette chambre, pendant que je mettais mon voile, j’ai entendu marcher tout à coup derrière la tapisserie. Je me trompe fort si ce n’était toi qui marchais.

FANTASIO.

Soyez sûre que cela reste entre votre mouchoir et moi. Je ne suis pas plus indiscret que je ne suis curieux. Quel plaisir pourraient me faire vos chagrins ? Quel chagrin pourraient me faire vos plaisirs ? Vous êtes ceci, et moi cela. Vous êtes jeune, et moi je suis vieux ; belle, et je suis laid ; riche, et je suis pauvre. Vous voyez bien qu’il n’y a aucun rapport entre nous. Que vous importe que le hasard ait croisé sur sa grande route deux roues qui ne suivent pas la même ornière, et qui ne peuvent marquer sur la même poussière ? Est-ce ma faute s’il m’est tombé, tandis que je dormais, une de vos larmes sur la joue ?

ELSBETH.

Tu me parles sous la forme d’un homme que j’ai aimé, voilà pourquoi je t’écoute malgré moi. Mes yeux croient voir Saint-Jean ; mais peut-être n’es-tu qu’un espion.

FANTASIO.

À quoi cela me servirait-il ? Quand il serait vrai que votre mariage vous coûterait quelques larmes, et quand je l’aurais appris par hasard, qu’est-ce que je gagnerais à l’aller raconter ? On ne me donnerait pas une pistole pour cela, et on ne vous mettrait pas au cabinet noir. Je comprends très-bien qu’il doit être assez ennuyeux d’épouser le prince de Mantoue. Mais après tout, ce n’est pas moi qui en suis chargé. Demain ou après-demain vous serez partie pour Mantoue avec votre robe de noce, et moi je serai encore sur ce tabouret avec mes vieilles chausses. Pourquoi voulez-vous que je vous en veuille ? je n’ai pas de raison pour désirer votre mort ; vous ne m’avez jamais prêté d’argent.

ELSBETH.

Mais si le hasard t’a fait voir ce que je veux qu’on ignore, ne dois-je pas te mettre à la porte, de peur de nouvel accident ?

FANTASIO.
Avez-vous le dessein de me comparer à un confident de tragédie, et craignez-vous que je ne suive votre ombre en déclamant ? Ne me chassez pas, je vous en prie. Je m’amuse beaucoup ici. Tenez, voilà votre gouvernante qui arrive avec des mystères plein ses poches. La preuve que je ne l’écouterai pas, c’est que je m’en vais à l’office manger une aile de pluvier que le majordome a mise de côté pour sa femme.
(Il sort.)
LA GOUVERNANTE, entrant.

Savez-vous une chose terrible, ma chère Elsbeth ?

ELSBETH.

Que veux-tu dire ? tu es toute tremblante.

LA GOUVERNANTE.

Le prince n’est pas le prince, ni l’aide-de-camp non plus. C’est un vrai conte de fées.

ELSBETH.

Quel imbroglio me fais-tu là ?

LA GOUVERNANTE.

Chut ! chut ! C’est un des officiers du prince lui-même qui vient de me le dire. Le prince de Mantoue est un véritable Almaviva ; il est déguisé, et caché parmi les aides-de-camp ; il a voulu sans doute chercher à vous voir et à vous connaître d’une manière féerique. Il est déguisé, le digne seigneur, il est déguisé comme Lindor ; celui qu’on vous a présenté comme votre futur époux n’est qu’un aide-de-camp, nommé Marinoni.

ELSBETH.

Cela n’est pas possible.

LA GOUVERNANTE.

Cela est certain, certain mille fois. Le digne homme est déguisé ; il est impossible de le reconnaître ; c’est une chose extraordinaire.

ELSBETH.

Tu tiens cela, dis-tu, d’un officier ?

LA GOUVERNANTE.

D’un officier du prince. Vous pouvez le lui demander à lui-même.

ELSBETH.

Et il ne t’a pas montré parmi les aides-de-camp le véritable prince de Mantoue ?

LA GOUVERNANTE.

Figurez-vous qu’il en tremblait lui-même, le pauvre homme, de ce qu’il me disait. Il ne m’a confié son secret que parce qu’il désire vous être agréable, et qu’il savait que je vous préviendrais. Quant à Marinoni, cela est positif ; mais pour ce qui est du prince véritable, il ne me l’a pas montré.

ELSBETH.

Cela me donnerait quelque chose à penser, si c’était vrai. Viens, amène-moi cet officier.

(Entre un page.)
LA GOUVERNANTE.

Qu’y a-t-il, Flamel ? tu parais hors d’haleine.

LE PAGE.

Ah ! madame, c’est une chose à en mourir de rire. Je n’ose parler devant votre altesse.

ELSBETH.

Parle : qu’y a-t-il encore de nouveau ?

LE PAGE.

Au moment où le prince de Mantoue entrait à cheval dans la cour, à la tête de son état-major, sa perruque s’est enlevée dans les airs et a disparu tout à coup.

ELSBETH.

Pourquoi cela ? Quelle maiserie !

LE PAGE.

Madame, je veux mourir si ce n’est pas la vérité. La perruque s’est enlevée en l’air au bout d’un hameçon. Nous l’avons retrouvée dans l’office, à côté d’une bouteille cassée ; on ignore qui a fait cette plaisanterie. Mais le duc n’en est pas moins furieux, et il a juré que si l’auteur n’en est pas puni de mort, il déclarera la guerre au roi votre père, et mettra tout à feu et à sang.

ELSBETH.

Viens écouter toute cette histoire, ma chère. Mon sérieux commence à m’abandonner.

(Entre un autre page.)
ELSBETH.

Eh bien, quelle nouvelle ?

LE PAGE.

Madame ! le bouffon du roi est en prison ; c’est lui qui a enlevé la perruque du prince.

ELSBETH.

Le bouffon est en prison ? et sur l’ordre du prince ?

LE PAGE.

Oui, altesse.

ELSBETH.

Viens, chère mère, il faut que je te parle.

(Elle sort avec sa gouvernante.)



Scène V.


LE PRINCE, MARINONI.
LE PRINCE.

Non, non, laisse-moi me démasquer. Il est temps que j’éclate. Cela ne se passera pas ainsi. Feu et sang ! une perruque royale au bout d’un hameçon ! Sommes-nous chez les barbares, dans les déserts de la Sibérie ? y a-t-il encore sous le soleil quelque chose de civilisé et de convenable ? J’écume de colère, et les yeux me sortent de la tête.

MARINONI.

Vous perdez tout par cette violence.

LE PRINCE.

Et ce père, ce roi de Bavière, ce monarque vanté dans tous les almanachs de l’année passée ! cet homme qui a un extérieur si décent, qui s’exprime en termes si mesurés, et qui se met à rire en voyant la perruque de son gendre voler dans, les airs ! car enfin, Marinoni, je conviens que c’est ta perruque qui a été enlevée. Mais n’était-ce pas toujours celle du prince de Mantoue, puisque c’est lui que l’on croit voir en toi ? Quand je pense que si c’eût été moi, en chair et en os, ma perruque aurait peut-être Ah ! il y a une providence ; lorsque Dieu m’a envoyé tout d’un coup l’idée de me travestir ; lorsque cet éclair a traversé ma pensée : « il faut que je me travestisse, » ce fatal événement était prévu par le destin. C’est lui qui a sauvé de l’affront le plus intolérable la tête qui gouverne mes peuples. Mais par le ciel, tout sera connu. C’est trop long-temps trahir ma dignité. Puisque les majestés divines et humaines sont impitoyablement violées et lacérées, puisqu’il n’y a plus chez les hommes de notions du bien et du mal, puisque le roi de plusieurs milliers d’hommes éclate de rire comme un palefrenier à la vue d’une perruque, Marinoni, rends-moi mon habit.

MARINONI, ôtant l’habit.

Si mon souverain le commande, je suis prêt à souffrir pour lui mille tortures.

LE PRINCE.

Je connais ton dévouement. Viens, je vais dire au roi son fait en propres termes.

MARINONI.

Vous refusez la main de la princesse ? Elle vous a cependant lorgné d’une manière évidente pendant tout le dîner.

LE PRINCE.

Tu crois ? Je me perds dans un abîme de perplexités. Viens toujours, allons chez le roi.

MARINONI, tenant l’habit.

Que faut-il faire, altesse ?

LE PRINCE.

Remets-le pour un instant. Tu me le rendras tout-à-l’heure ; ils seront bien plus pétrifiés, en m’entendant prendre le ton qui

me convient, sous ce frac de couleur foncée.
(Ils sortent.)

Scène VII ET DERNIÈRE.

(Une prison.)
FANTASIO seul.
Je ne sais pas s’il y a une providence, mais c’est amusant d’y croire. Voilà pourtant une pauvre petite princesse qui allait épouser à son corps défendant un animal immonde, un cuistre de province à qui le hasard a laissé tomber une couronne sur la tête, comme l’aigle d’Eschyle sa tortue. Tout était préparé ; les chandelles allumées, le prétendu poudré, la pauvre petite confessée. Elle avait essuyé les deux charmantes larmes que j’ai vu couler ce matin. Rien ne manquait que deux ou trois capucinades pour que le malheur de sa vie fût en règle. Il y avait dans tout cela la fortune de deux royaumes, la tranquillité de deux peuples ; et il faut que j’imagine de me déguiser en bossu, pour venir me griser de rechef dans l’office de notre bon roi, et pour pêcher au bout d’une ficelle la perruque de son cher allié ! En vérité, lorsque je suis gris, je crois que j’ai quelque chose de surhumain. Voilà le mariage manqué, et tout remis en question. Le prince de Mantoue a demandé ma tête, en échange de sa perruque. Le roi de Bavière a trouvé la peine un peu forte, et n’a consenti qu’à la prison. Le prince de Mantoue, grâce à Dieu, est si bête, qu’il se ferait plutôt couper en morceaux que d’en démordre ; ainsi la princesse reste fille, du moins pour cette fois. S’il n’y a pas là le sujet d’un poème épique en douze chants, je ne m’y connais pas. Pope et Boileau ont fait des vers admirables sur des sujets bien moins importans. Ah ! si j’étais poète, comme je peindrais la scène de cette perruque voltigeant dans les airs ! Mais celui qui est capable de faire de pareilles choses, dédaigne de les écrire. Ainsi la postérité s’en passera.
(Il s’endort.)
(Entrent Elsbeth et sa gouvernante, une lampe à la main.)
ELSBETH.

Il dort, ferme la porte doucement.

LA GOUVERNANTE.

Voyez ; cela n’est pas douteux. Il a ôlé sa perruque postiche ; sa difformité a disparu en même temps ; le voilà tel qu’il est, tel que ses peuples le voient, sur son char de triomphe ; c’est le noble prince de Mantoue.

ELSBETH.

Oui, c’est lui ; voilà ma curiosité satisfaite ; je voulais voir son visage, et rien de plus ; laisse-moi me pencher sur lui. (Elle prend la lampe.) Psyché, prends garde à ta goutte d’huile.

LA GOUVERNANTE.

Il est beau comme un vrai Jésus.

ELSBETH.

Pourquoi m’as-tu donné à lire tant de romans et de contes de fées ? Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses ?

LA GOUVERNANTE.

Comme vous voilà émue, sur la pointe de vos petits pieds !

ELSBETH.

Il s’éveille ; allons-nous-en.

FANTASIO, s’éveillant.

Est-ce un rêve ? Je tiens le coin d’une robe blanche.

ELSBETH.

Lâchez-moi ; laissez-moi partir.

FANTASIO.

C’est vous, princesse ! Si c’est la grâce du bouffon du roi que vous m’apportez si divinement, laissez-moi remettre ma bosse et ma perruque ; ce sera fait dans un instant.

LA GOUVERNANTE.

Ah ! prince, qu’il vous sied mal de nous tromper ainsi ! Ne reprenez pas ce costume ; nous savons tout.

FANTASIO.

Prince, où en voyez-vous un ?

LA GOUVERNANTE.

À quoi sert-il de dissimuler ?

FANTASIO.
Je ne dissimule pas le moins du monde ; par quel hasard m’appelez-vous prince ?
LA GOUVERNANTE.

Je connais mes devoirs envers votre altesse.

FANTASIO.

Madame, je vous supplie de m’expliquer les paroles de cette honnête dame. Y a-t-il réellement quelque méprise extravagante, ou suis-je l’objet d’une raillerie ?

ELSBETH.

Pourquoi le demander, lorsque c’est vous-même qui raillez ?

FANTASIO.

Suis-je donc un prince par hasard ? Concevrait-on quelque soupçon sur l’honneur de ma mère ?

ELSBETH.

Qui êtes-vous, si vous n’êtes pas le prince de Mantoue ?

FANTASIO.

Mon nom est Fantasio ; je suis un bourgeois de Munich.

(Il lui montre une lettre.)
ELSBETH.

Un bourgeois de Munich ! Et pourquoi êtes-vous déguisé ? Que faites-vous ici ?

FANTASIO.
Madame, je vous supplie de me pardonner.
(Il se jette à genoux.)
ELSBETH.

Que veut dire cela ? Relevez-vous, homme, et sortez d’ici. Je vous fais grâce d’une punition que vous mériteriez peut-être. Qui vous a poussé à cette action ?

FANTASIO.

Je ne puis dire le motif qui m’a conduit ici.

ELSBETH.

Vous ne pouvez le dire ? et cependant je veux le savoir.

FANTASIO.

Excusez-moi, je n’ose l’avouer.

LA GOUVERNANTE.
Sortons, Elsbeth ; ne vous exposez pas à entendre des discours indignes de vous. Cet homme est un voleur, ou un insolent qui va vous parler d’amour.
ELSBETH.

Je veux savoir la raison qui vous a fait prendre ce costume.

FANTASIO.

Je vous supplie, épargnez-moi.

ELSBETH.

Non, non ; parlez, ou je ferme cette porte sur vous pour dix ans.

FANTASIO.

Madame, je suis criblé de dettes ; mes créanciers ont obtenu un arrêt contre moi ; à l’heure où je vous parle, mes meubles sont vendus, et si je n’étais dans cette prison, je serais dans une autre. On a dû venir m’arrêter hier au soir ; ne sachant où passer la nuit, ni comment me soustraire aux poursuites des huissiers, j’ai imaginé de prendre ce costume et de venir me réfugier aux pieds du roi : si vous me rendez la liberté, on va me prendre au collet ; mon oncle est un avare qui vit de pommes de terre et de radis, et qui me laisse mourir de faim dans tous les cabarets du royaume. Puisque vous voulez le savoir, je dois vingt mille écus.

ELSBETH.

Tout cela est-il vrai ?

FANTASIO.

Si je mens, je consens à les payer.

(On entend un bruit de chevaux.)
LA GOUVERNANTE.

Voilà des chevaux qui passent ; c’est le roi en personne ; si je pouvais faire signe à un page ! (Elle appelle par la fenêtre.) Holà, Flamel, où allez-vous donc ?

LE PAGE, en dehors.

Le prince de Mantoue va partir.

LA GOUVERNANTE.

Le prince de Mantoue !

LE PAGE.
Oui, la guerre est déclarée. Il y a eu entre lui et le roi une scène épouvantable devant toute la cour, et le mariage de la princesse est rompu.
ELSBETH.

Entendez-vous cela, monsieur Fantasio ? vous avez fait manquer mon mariage.

LA GOUVERNANTE.

Seigneur, mon Dieu ! le prince de Mantoue s’en va, et je ne l’aurai pas vu !

ELSBETH.

Si la guerre est déclarée, quel malheur !

FANTASIO.

Vous appelez cela un malheur, altesse ? Aimeriez-vous mieux un mari qui prend fait et cause pour sa perruque ? Eh ! madame, si la guerre est déclarée, nous saurons quoi faire de nos bras ; les oisifs de nos promenades mettront leurs uniformes ; moi-même je prendrai mon fusil de chasse, s’il n’est pas encore vendu. Nous irons faire un tour d’Italie, et si vous entrez jamais à Mantoue, ce sera comme une véritable reine, sans qu’il y ait besoin pour cela d’autres cierges que nos épées.

ELSBETH.

Fantasio, veux-tu rester le bouffon de mon père ? Je te paie tes vingt mille écus.

FANTASIO.

Je le voudrais de grand cœur ; mais en vérité, si j’y étais forcé, je sauterais par la fenêtre pour me sauver un de ces jours.

ELSBETH.

Pourquoi ? Tu vois que Saint-Jean est mort ; il nous faut absolument un bouffon.

FANTASIO.

J’aime ce métier plus que tout autre ; mais je ne puis faire aucun métier. Si vous trouvez que cela vaille vingt mille écus de vous avoir débarrassé du prince de Mantoue, donnez-les-moi, et ne payez pas mes dettes. Un gentilhomme sans dettes ne saurait où se présenter. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de me trouver sans dettes.

ELSBETH.

Eh bien ! je te les donne ; mais prends la clé de mon jardin : le jour où tu t’ennuieras d’être poursuivi par tes créanciers, viens te cacher dans les bluets où je t’ai trouvé ce matin ; aie soin de reprendre ta perruque et ton habit bariolé ; ne parais pas devant moi sans cette taille contrefaite et ces grelots d’argent, car c’est ainsi que tu m’as plu : tu redeviendras mon bouffon pour le temps qu’il te plaira de l’être, et puis tu iras à tes affaires. Maintenant tu peux t’en aller, la porte est ouverte.

LA GOUVERNANTE.

Est-il possible que le prince de Mantoue soit parti sans que je l’aie vu ?


Alfred de Musset.