Faculté des Lettres. — Les Poètes du siècle d’Auguste

FACULTÉ DES LETTRES.

L’enseignement public de M. Patin à la faculté des lettres remonte à 1831. Il paraissait alors comme suppléant dans cette chaire où M. Villemain laissait le souvenir d’une éloquente parole et d’une critique si habilement fertile en aperçus brillans et nouveaux. M. Patin sut arriver à un succès bien difficile au milieu des traditions si récentes du maître illustre. Depuis lors, avec une persévérance que la faiblesse de sa santé rend plus louable encore, M. Patin, devenu titulaire de la chaire de poésie latine, n’a cessé d’y apporter ce charme exquis des détails, cette proportion délicate du cadre et de l’ensemble, cette finesse d’appréciation, qui semblent une pure émanation des graces antiques. Les années précédentes, M. Patin avait traité des origines de la poésie latine, et on se souvient encore de ces ingénieuses leçons qui, avec la traduction de M. Naudet, ont rendu sa vraie place à Plante. L’an dernier, il a parlé de Catulle avec un sentiment vif et adroitement ménagé, une convenance et un bon goût qui lui ont fait une place à part dans l’enseignement. La Revue se proposait depuis long-temps de ne point rester étrangère aux cours publics et d’en entretenir ses lecteurs. Nous espérons pouvoir donner, cette année, à ce projet, au moins un commencement d’exécution. Par malheur, dans ces comptes rendus de l’enseignement supérieur, la critique devra souvent avoir une plus grande place que l’éloge. Ce n’est point ici le lieu d’entrer dans aucun développement ; mais nous pouvons au moins annoncer, dès aujourd’hui, que nous suivrons M. Jouffroy dans ses leçons de psychologie, M. Géruzez dans l’excursion qu’il fait cette année au sein de la littérature du règne de Louis XIII, M. Fauriel dans son histoire des lettres en Espagne, et enfin notre collaborateur, M. Ampère, dans ses consciencieuses et savantes investigations sur la littérature du moyen-âge et les origines de la langue française. — La leçon d’ouverture du cours de M. Patin a pour sujet les poètes du siècle d’Auguste ; nous la donnons en entier.


Messieurs,
La suite de ces leçons, sur l’histoire de la poésie latine, nous a conduits, en cinq années, par une route bien longue, mais dont les lenteurs, dont les détours même n’étaient peut-être pas sans utilité, jusqu’à cette époque poétique, si célèbre, si étudiée, si connue, que les exemples de la Grèce préparèrent à Rome pendant les deux derniers siècles de la république, dont l’achèvement se rencontra avec la fondation de l’empire, à laquelle Auguste, qui en favorisa à son profit le développement, sut attacher son nom. Cette époque eut pour principaux caractères une correction de formes, une perfection de goût, bien péniblement acquises et qu’elle ne pouvait garder long-temps, qui devait presque aussitôt s’altérer pour bientôt se perdre, semblables en cela au théâtre même où se produisaient de tels mérites, à ce monde romain formé pièce à pièce par la conquête, et qui, à peine complet, commença à s’ébranler et à se dissoudre. Le siècle d’Auguste, je prends ce mot dans son acception littéraire, en la restreignant à ce qui est particulièrement de mon sujet, à ce qui regarde la poésie, le siècle d’Auguste commence pour nous à Virgile, et il se termine avec Ovide, qui avait vu Virgile, mais qui n’avait fait que le voir, Virgilium vidi tantum[1], et qui, malgré toutes ses graces, semble déjà loin de la vérité, de la pureté, de la beauté virgiliennes. Si au premier de ces deux noms nous ajoutons celui d’Horace, qu’une certaine conformité de génie, de succès et de destinée en a rendu inséparable, si nous faisons précéder l’autre de ceux qui l’ont en effet devancé, et comme annoncé, de ceux de Properce et de Tibulle ; si, dans cette courte liste, nous tenons compte, comme nous le devons, des poètes didactiques, Gratius et Manilius, si même nous y comprenons, à raison de son exquise élégance, le fabuliste Phèdre, qui n’a probablement rien publié avant le règne de Tibère, nous aurons rappelé à peu près tout ce qui représente aujourd’hui la poésie d’un âge de loisir social, où l’art des vers, mêlé aux plaisirs et aussi aux vices des Romains, parure de leur luxe et de leur corruption, occupait, avec un peuple d’amateurs, une fort nombreuse élite d’écrivains distingués. Que de productions applaudies, admirées, dont quelques-unes méritaient de l’être, et qui ont péri, péri tout entières, jusqu’aux ruines, comme dit le poète. À peine en rencontrons-nous quelques débris insignifians, particulièrement chez les grammairiens qui les ont conservés, non par considération pour leur valeur poétique, mais pour constater certaines curiosités de mètre, de langage, d’ortographe ! Le plus souvent ce qui en reste, ce sont des noms, seulement des noms, mentionnés en passant par la critique ou par l’histoire, ou bien encore que les suffrages de l’amitié ont fait arriver jusqu’à nous dans les vers de quelque poète plus heureux, destiné à toujours vivre. Veut-on un exemple frappant de ces vicissitudes de gloire contemporaine et puis d’éternel oubli ? Le biographe d’Atticus compte parmi les personnes distinguées auxquelles cet illustre romain rendit service dans des jours malheureux, L. Julius Calidus, le poète le plus élégant, dit-il, que son temps ait produit après la mort de Lucrèce et de Catulle : Quem, post Lucretii Catullique mortem, multo elegantissimum poetam nostram tulisse œtatem, vere videor posse contendere[2]. Or, ce poète, ainsi célébré, et par un bon juge, sans le témoignage unique de Cornélius Nepos, nous ne saurions pas même qu’il a vécu. Le siècle d’Auguste a compté bien des célébrités pareilles, auxquelles il nous faut croire également sur parole. Et, pour ne pas les rappeler toutes, ce qui serait infini, pour nous borner, parmi tant de grands auteurs oubliés, à ceux dont l’oubli est demeuré le plus illustre, que savons-nous des élégies de Gallus, des comédies de Fundanius, des tragédies de Pollion et de Varias, rivales de la Médée d’Ovide, des épopées du même Varius, et de Rabirius, et de Cornélius Severus, et de Pedo Albinovanus, des poèmes didactiques ou descriptifs de Macer, qu’en savons-nous, que le peu qu’en ont dit un rhéteur comme Sénèque le père, un critique comme Quintilien, un historien comme Velleius Paterculus, Virgile, Horace, Ovide, qui les traitaient d’égaux et quelquefois de mieux que cela ? Ces poètes, qui pourtant ont charmé leur temps, dont les vers, selon l’expression latine, volaient sur les lèvres des mortels, n’ont laissé après eux, comme le vulgaire, que ces espèces d’épitaphes.
Le temps, qui a traité avec rigueur quelques-uns d’entre eux, a fait, on doit le croire, justice au plus grand nombre. Le temps, disait Eschyle, ne respecte point ce qui se fait sans lui, et vous avez appris d’Horace, ce grand maître dans un art, connu avant lui du seul Catulle et assez généralement ignoré de son temps, dans l’art, professé depuis par Boileau, de faire difficilement des vers faciles ; vous savez par ses chagrines ou malignes confidences, bien des fois répétées, qu’on se piquait alors à Rome d’inspiration soudaine, de composition précipitée, qu’on redoutait, qu’on dédaignait le lent travail de la lime, qu’on eût rougi de corriger, peut-être de relire, qu’on se fût cru sacrilége en revenant sur des vers dictés apparemment par Apollon. De là des surprises d’un jour, des succès sans lendemain, de brillantes, mais périssables ébauches dont s’amusait un moment l’oisiveté romaine et puis qu’elle abandonnait, faites pour durer ce que duraient ces couronnes des festins que nous peint Properce, se séchant sur le front des convives et parsemant de leurs débris les coupes encore pleines.

Ac veluti folia arentes liquere corollas,
Quæ passim calathis strata natare vides
[3].

Parmi tous ces versificateurs qui s’arrêtaient amoureusement aux premiers caprices de leur esprit, qui se complaisaient dans leur négligence, qui confondaient avec l’art les procédés expéditifs du métier, se rencontrèrent quelques poètes, d’un génie plus patient et plus sévère, qui, les yeux attachés sur le modèle idéal de la beauté, prétendirent à l’exprimer dans des œuvres plus durables que l’airain, comme ils le disaient eux-mêmes avec une confiance que les siècles n’ont pas démentie :
Exegi monumentum ære perennius[4].
L’un d’eux, détachant sa main mourante du monument qu’il avait voulu élever à son pays et à son siècle et qu’un patriotique enthousiasme avait proclamé d’avance plus grand que l’Iliade, chef-d’œuvre inachevé auquel il pouvait dire, comme à son Marcellus : Si qua fata aspera rumpas… léguait à ses amis le soin, non pas de le donner au public qui l’attendait, mais de le détruire, le jugeant trop loin encore de cette perfection, l’objet de sa constante poursuite depuis tant d’années, et par laquelle seule il lui semblait que méritaient de vivre les productions de l’esprit. Ce testament, cassé par Auguste, et dans les formes, c’est-à-dire en beaux vers, me semble un des titres de Virgile ; il témoigne presque aussi hautement que ses chefs-d’œuvre, de son respect pour l’art, de la grandeur de sa vocation, de son courageux et puissant labeur ; il explique comment il lui a été donné, à lui et au petit nombre de ses vrais émules, de représenter seuls, comme je le disais tout-à-l’heure, la poésie d’un grand siècle littéraire.
Ovide lui-même, dont les vers semblaient la langue naturelle, n’a pas eu de moindres scrupules. On sait que, partant pour l’exil, il voulut, ainsi que Virgile et peut-être à son imitation, supprimer, ne les pouvant corriger, ses Métamorphoses. Il les brûla de sa main, mais d’indiscrètes copies, qui s’en étaient répandues, les conservèrent, contrariété à laquelle il lui fallut bien se résigner. Je ne suppose pas qu’il ait eu connaissance de ces copies et je le crois plus sincère que ne le fut Lulli, lorsque, dans une maladie, il sacrifia chrétiennement aux religieuses instances de son confesseur le manuscrit d’une partition dont il avait un double. Écoutez en quels termes ce charmant Ovide permet à ses Métamorphoses de vivre, tout imparfaites qu’elles sont, ou du moins qu’il les juge.
« Ce poème, comme beaucoup d’autres écrits, je l’avais, lors de mon départ, livré aux flammes, plein de tristesse… soit par ressentiment contre les muses, causes de ma disgrace, soit parce que mon œuvre ne me semblait qu’une ébauche encore informe. Si elle n’a pas péri tout entière, si elle existe encore, c’est, je pense, que quelque copie l’avait reproduite. Qu’elle vive, je le demande maintenant, et qu’amusant les loisirs du public, elle s’emploie avec ardeur à le faire souvenir de moi. Mais, pour qu’on en supporte la lecture, il faut qu’on sache que le poète n’y a pas mis la dernière main ; qu’elle a été enlevée de l’enclume à peine forgée ; que le poli de la lime lui a manqué. Aussi, ce n’est point la gloire, c’est l’indulgence que je sollicite ; ce sera me louer, ô lecteur ! autant que je souhaite l’être, que de ne me point rejeter. Encore une prière : place en tête de mon livre, si tu juges à propos de les transcrire, ces six vers que je t’envoie. Ô vous, qui que vous soyez, aux mains de qui tombera ce volume orphelin, donnez-lui pour le moins asile dans cette Rome, restée votre séjour ! Rappelez-vous, pour lui être plus favorable, qu’il n’a pas été publié par son auteur, qu’on l’a comme sauvé de mon bûcher funèbre. Tout ce qu’un travail interrompu y a laissé de fautes, songez que, si le sort l’eût permis, je les eusse corrigées. »
Hæc ego discedens, sicut bene multa meorum, etc.[5].
Ces poètes, si peu indulgens pour eux-mêmes, ont eu toutefois le sentiment de leur supériorité, et ils se sont appliqués à la constater, en se séparant, non moins par la différence de leurs allures que par celle de leurs écrits, de la foule des autres poètes. Il y avait alors à Rome, c’est par eux que nous le savons, une littérature toute traditionnelle, toute officielle, qui vivait commodément des lieux-communs de l’imitation, qui reproduisait sans relâche les mêmes genres et les mêmes sujets, qui s’exerçait surtout assiduement à la louange du prince, plus tôt fatigué qu’elle de tant de panégyriques toujours les mêmes ; littérature médiocre, copiste, obséquieuse, bruyante, importune, qui fatiguait le pouvoir, mais en était protégée ; en possession de tous les honneurs, grands et petits, qu’on décernait aux lettres ; dictée dans les écoles, étalée chez les libraires, applaudie sur les théâtres et aux lectures d’apparat, couronnée dans le temple, conservée dans la bibliothèque d’Apollon-Palatin. Nos poètes l’honoraient fort, comme tout le monde ; mais ils se gardaient de s’y mêler, de s’y confondre, s’en excusant avec une humilité peu sincère et suspecte d’ironie. Ces genres épuisés, ces sujets rebattus, étaient, disaient-ils, trop difficiles et trop hauts ; ils n’osaient y prétendre, ils désespéraient d’y atteindre, ils devaient chercher quelque chose de plus à leur portée. La faiblesse de leur génie leur faisait craindre de compromettre, en y touchant, la gloire du souverain. Sans doute ils ne renonçaient pas à l’honneur, au bonheur de la célébrer, mais dans leur mesure, à leurs heures, selon l’occasion ; et ils le faisaient en courtisans habiles, accordant ce qu’ils semblaient refuser, louant comme sans dessein, par rencontre, sous forme de prétermission et d’épisode, évitant soigneusement ces tours directs, insupportables même à la vanité qu’ils embarrassent, cette louange maladroite et brutale, contre laquelle Horace nous dit que regimbait, que se tenait en garde la délicatesse d’Auguste. Du reste, ils n’inquiétaient guère l’ambition des poètes lauréats ; ils leur abandonnaient complaisamment les riches récompenses, les honneurs éclatans, les applaudissemens, le bruit ; ils ne voulaient pour eux-mêmes qu’un peu d’aisance et de loisir, une retraite studieuse, le droit d’y amuser en paix leur fantaisie poétique, l’approbation obscure de quelques amis. Mais ces amis, c’étaient ceux de César, et César lui-même, les esprits les plus délicats, les meilleurs juges de Rome, ceux dont l’opinion devait infailliblement former l’opinion publique et préparer les arrêts de la postérité. Mais dans cette solitude où ils demandaient qu’on les laissât, dans ces sentiers infréquentés du Parnasse où ils voulaient errer seuls loin des regards, ils retrouvaient les traces négligées de Théocrite et d’Hésiode, d’Alcée et de Sapho, de Philetas et de Callimaque. Par eux, la poésie latine, embellie, rajeunie, s’enrichissait chaque jour de quelque nouveauté piquante ; elle devenait, ce qu’elle n’avait pas encore été, du moins au même degré, morale, lyrique, élégiaque, l’interprète des sentimens du poète et des pensées de la société, la voix d’un seul et de tous, personnelle, universelle, romaine, originale.
L’originalité, qu’on leur conteste trop, ils la durent à cet isolement volontaire, qui, les rendant étrangers à l’esprit de routine, de coterie, d’intrigue, moins touchés du succès que de l’honneur de bien faire, leur permit de comprendre et de suivre, sans préoccupation, le mouvement naturel des esprits et des lettres. L’homme, dans ses productions poétiques, débute par se répandre hors de lui-même, il raconte, il expose, il met en scène, il est épique, didactique, dramatique, jusqu’au moment où, ayant épuisé ce monde extérieur de sa pensée, n’ayant plus où se prendre, comme dit Corneille, il se ramène en soi, et là, dans le mystère de ses passions fatales et de ses volontés changeantes, dans l’infinie variété de ses sentimens, de ses affections, de ses travers, il découvre un monde nouveau, plein d’un intérêt et d’un merveilleux que l’autre ne pouvait plus lui offrir. Alors il se contemple, il s’étudie, il se peint, il se chante, il devient à lui-même son propre héros. Rome, sous Auguste, en était là de son histoire littéraire, et ce fut la force des choses, presque autant que l’inclination particulière des écrivains, qui lui donna à la fois tant d’œuvres de formes diverses que réunit un même esprit : ces satires et ces épîtres, où Horace, reprenant avec plus de précision et d’élégance la libre mesure, le langage familier de Lucilius, retraça une image enjouée des ridicules et des vices de la société romaine, qu’il avouait être un peu les siens ; où il professa les maximes de cette morale, plus ennemie des excès, qu’amie de la vertu, qui plaçait le bien dans le bien-être, dans la modération des désirs et l’économie des jouissances ; ces odes, je ne parle point de celles qui eussent pu vaincre aux concours d’Apollon-Palatin, odes ministérielles, odes artificielles, mais admirablement artificielles, dans lesquelles Horace, un peu à son corps défendant, après s’être fait prier, célébrait en vers magnifiques les gloires de l’empire ; je veux parler de la partie en quelque sorte privée de son recueil, de celle où il chante pour son compte et sans ordre, de tant de pièces charmantes, si libres et si vraies, où sa muse, sa musa pedestris, montant le char lyrique, tourne en sentimens et en images ce qui était idée dans les satires et les épîtres, tout ce qu’elles révèlent de ses aimables faiblesses et de sa molle philosophie ; enfin, ces élégies, où Properce, où Tibulle, où Ovide, développant dans des morceaux de quelque étendue, qui forment un tout par leur réunion, et semblent les actes d’un drame ou les chapitres d’un roman, développant de cette manière ce qu’avaient seulement indiqué, ou esquissé légèrement dans les épigrammes érotiques, dans les essais élégiaques du siècle précédent, Catulle et Calvus, Valérius Caton, Varron d’Atax, Memmius, Cornificius, Ticidas, peignaient, après Gallus, en traits si vifs, l’ivresse des plaisirs, les transports, les faiblesses, les contradictions, les mécomptes de la passion, toutes les joies, toutes les misères de l’amour, naïves confidences dont ils ont su faire une histoire générale du cœur, où chacun se retrouve encore. Je ne prétends pas que les Grecs aient été entièrement étrangers à ces productions, mais seulement que les cadres métriques et poétiques fournis par eux à l’imitation latine, les mœurs romaines les ont remplis de peintures qu’on peut dire originales. Oui, là vit et respire cette société corrompue par les vices de l’univers qu’elle a conquis, énervée par la guerre civile, assoupie par le despotisme, désintéressée de la vie publique et de ses graves devoirs, toute au repos, toute au bonheur, qu’elle cherchait sans le trouver, que lui refusaient les profusions d’un luxe insensé, les brutales satisfactions des sens, l’emportement même, l’étourdissement de la passion, tandis que quelques sages, les moins vicieux de l’époque, pratiquaient et chantaient les seules vertus dont elle fût capable, si ce sont des vertus : l’oubli du lendemain, l’emploi de l’heure présente, la recherche des biens naturels, l’usage réglé des plaisirs, l’art d’être heureux selon Aristippe et selon Épicure. Ceux à qui nous devons ce portrait l’ont fait sans trop y songer, ne voulant que s’amuser d’eux-mêmes et un peu des autres ; ils ont été, en se jouant, les peintres de leur siècle, ses vrais, presque ses seuls poètes, ce qui eût fort surpris assurément, si on le leur eût dit, les écrivains aux grandes prétentions tragiques, épiques et autres, chefs reconnus et comme brevetés de la littérature impériale.

Cela leur fut insinué, une fois entre autres, avec beaucoup de grâce et d’esprit, dans une pièce qui vous montrera comme aux prises les deux partis poétiques que je me suis attaché à distinguer. C’est une élégie de Properce, adressée au poète Ponticus. Mais qu’est-ce, me demanderez-vous, la question est naturelle, que le poète Ponticus ? Un de ces faiseurs d’épopées, nommés en si grand nombre par Ovide, dans ses mémoires en vers, qu’il appelle ses Tristes, ou qu’il date du Pont ; aussi célèbre en son temps, aussi ignoré du nôtre que Priscus, Largus, Lupus, Carus, Montanus, Tuticanus, Camerinus, tous grands poètes épiques, comme on disait alors. Apparemment que Ponticus, du haut de la Thébaïde qu’il construisait, regardait avec quelque dédain les vers élégiaques de Properce, écrits sans dessein et sans suite, au gré de la passion de chaque jour, mais qui la rendaient si énergiquement. Vous allez voir avec quel heureux mélange de déférence respectueuse et de malice, Properce remet Ponticus à sa place et prend lui-même son rang.
« Tandis que tu chantes, Ponticus, la Thèbes de Cadmus, avec ses tristes guerres, ses fratricides combats, et que, sur mon bonheur, tu menaces de disputer le prix même à Homère, si toutefois la destinée se montre douce pour tes vers ; moi, selon ma coutume, je songe à mes amours, et cherche à écrire quelque chose sur les rigueurs de ma maîtresse. Ce n’est pas comme toi le génie, c’est la passion qui me gouverne et me force de déplorer sans cesse les misères de ma vie. Ainsi se consument mes jours, je ne cherche point d’autre gloire, d’autre titre à la durée de mes œuvres et de mon nom. Qu’on dise, Ponticus, que seul j’ai su plaire à une docte fille, que j’ai quelquefois éprouvé ses injustes emportemens. Que je devienne l’assidue lecture de l’amant maltraité qu’instruiront mes disgraces. Mais toi, si quelque jour, l’enfant cruel venait à te percer de ses flèches trop sûres, triste sort que puissent ne jamais filer pour toi mes divinités tu pleurerais, infortuné, tes sept chefs avec leurs bataillons languissant loin de toi et pour jamais dans la poussière et le silence ; tu voudrais composer de tendres vers, il serait trop tard, l’amour ne t’en dicterait point. Alors je ne te semblerais plus un si humble poète, tu m’admirerais, tu me préférerais aux plus grands génies de Rome, comme fera la jeunesse romaine, qui ne pourra s’en taire sur mon tombeau, et viendra s’y écrier : Ici tu reposes, grand poète, qui chantas nos ardeurs. Crains donc de mépriser trop orgueilleusement mes vers : l’amour fait quelquefois payer cher sa venue trop tardive. »
Dum tibi Cadmeæ dicuntur, Pontice, Thebæ, etc.[6].
Que pensa Ponticus de cette ironique élégie ? Il en fut probablement plus blessé que corrigé, et, avec sa Thébaïde, reprit ses grands airs épiques.
Je comprends qu’on me demande comment je rattache à ces poètes d’une inspiration personnelle et locale, chez lesquels je crois trouver l’expression originale de la pensée de leur temps, l’auteur des Églogues, des Géorgiques, de l’Enéide, qui, par le choix de genres et de sujets où il n’était guère intéressé, semble d’abord plus conforme aux habitudes d’imitation routinière de l’école des Ponticus. Je réponds qu’un des plus grands charmes de la poésie de Virgile, c’est précisément l’intervention lyrique et élégiaque du poète dans des ouvrages où elle n’était guère attendue, ces éclats soudains qui révèlent son ame simple et candide, ses affections tendres et mélancoliques. Je réponds encore que ces ouvrages ne sont pas si exclusivement littéraires qu’on s’imagine, et que Virgile y a fait une large part aux besoins intellectuels et moraux, aux goûts de ses contemporains. Quoi ! même dans les Églogues ? Et qu’importaient aux héritiers de la guerre civile, hommes de sang et de rapine, perdus de luxe, perdus de débauche, des tableaux pris de la vie des champs ? beaucoup assurément, beaucoup plus qu’ils n’eussent fait même au vieux Caton, bien qu’il cultivât la terre et qu’il écrivît sur l’agronomie, ou peut-être à cause de cela. Caton, comme les Curius, les Fabricius, les Cincinnatus, ses devanciers, c’était un sublime paysan, qui ne voyait dans la nature champêtre que les produits qu’il lui arrachait. Pour qu’elle devînt un objet d’intérêt poétique, il fallait, ce qui ne tarda pas d’arriver, que les raffinemens de la civilisation eussent par degrés éloigné d’elle, qu’on la regrettât, qu’on la redemandât, qu’on en recherchât l’apparence ou l’image. Il y avait long-temps qu’il en était ainsi chez les grands et les riches de Rome quand Horace leur disait : « Vous chassez la nature, mais elle revient malgré vous ; elle triomphe à votre insu de vos injustes dédains. N’élevez-vous pas des forêts parmi vos colonnades ? Ne voulez-vous pas des maisons d’où votre œil puisse s’égarer au loin dans de vastes campagnes ? »

Nempe inter varias nutritur sylva columnas,
Laudaturque domus longos quæ prospicit agros.
Naturam expellas furca, tamen usque recurret,
Et mala perrumpet furtim fastidia victrix
[7].

On comprend qu’une telle société ait accueilli avec faveur cet homme qui lui venait du bourg d’Andès avec ses manières villageoises, ses vers si élégamment, si harmonieusement rustiques. Ainsi avait été accueilli à la cour non moins somptueuse, non moins corrompue, non moins ennuyée des Ptolémées, le modèle de Virgile, Théocrite. Tous deux furent les introducteurs de la poésie pastorale à sa véritable époque, lorsque ses rudes et grossières chansons quittant les Arcadies, où elles prennent naissance et charment, pendant des siècles, les obscurs loisirs des bergers, se traduisent en langage plus poli pour l’amusement des villes, blasées par l’abus de toutes les recherches, ramenées à force d’ennui au goût de la simplicité primitive ; lorsque la description de la nature sensible, ressource de la poésie qui s’épuise, remplace dans ses tableaux la figure de l’homme, auparavant son principal et presque son seul objet, que l’acteur s’efface et disparaît pour ne laisser voir que le théâtre.
Ajoutons qu’un intérêt de circonstance s’attachait à ces poèmes où Virgile plaignait le sort des habitans de la campagne chassés par les vétérans, le sort de la campagne elle-même condamnée, par ces dépossessions violentes, par les longues dévastations de la guerre civile, à la stérilité. On a cru, non sans vraisemblance, que Virgile, dans ses Géorgiques, suivant les instructions de Mécène, tua Mæcenas haud mollia jussa, avait voulu seconder, autant qu’il était permis à un poète, les intentions réparatrices de la politique d’Auguste ; c’est un dessein qu’on ne peut méconnaître à cette même époque dans certaines odes d’Horace, dirigées contre un nouveau genre de ravages, ceux des villas qui se multiplient, qui s’étendent, chassant devant elles les cultivateurs, étouffant la culture sous leurs bosquets et leurs parterres[8]. La sympathie publique dut répondre à ces efforts de la poésie pour réhabiliter, ramener les vertus laborieuses de l’antique Italie, des vieux Sabins, de l’Étrurie, de cette cité, à son origine pastorale et agricole, qui y avait puisé sa force, trouvé les premiers élémens de sa future grandeur.

Hanc olim veteres vitam coluere Sabini ;
Hanc Remus et frater ; sic fortis Etruria crevit
Scilicet et rerum facta est pulcherrima Roma
[9].

Rome, c’est sous des titres divers le perpétuel, le véritable sujet de la muse nationale de Virgile. Dans la maturité de son âge, il rassemble toutes ses forces pour l’honorer par une épopée, noble et difficile entreprise, si légèrement, si vainement tentée depuis Nævius et Ennius jusqu’à lui, dans tant de compositions de caractère ou mythologique ou historique dont presque lui seul se souvient. Mais lequel de ces deux genres épiques doit-il traiter de préférence ? La mythologie ? elle est devenue une redite insupportable contre laquelle personne ne s’est plus déclaré que lui.
« … Qui ne connaît le dur Eurysthée, les autels du détesté Busiris ? Qui n’a chanté le jeune Hylas, l’île flottante de Latone, et Hippodamé, et Pelops à l’épaule d’ivoire, aux coursiers rapides ? »

.......... Quis aut Eurysthea durum
Aut illaudati nescit Busiridis aras ?
Cui non dictus Hylas, puer, et Latonia Delos,
Hippodameque, humeroque Pelops insignis eburno,
Acer equis
 ?……[10]

Fera-t-il, de l’histoire en vers ? L’histoire est bien voisine, bien réelle, bien ennemie de la fiction, bien prosaïque, et d’ailleurs les historiens sont déjà venus. Son œuvre sera à la fois mythologique et historique, elle suivra les deux directions entre lesquelles s’est partagée jusqu’ici l’épopée latine.
Virgile se place au sein de fables contemporaines de la guerre de Troie, et de là il s’ouvre de hardies perspectives dans l’avenir ; il voit de loin les Latins, les Albains, les Romains, Romanos rerum dominos gentemque togatam[11], la république, l’empire, Auguste et sa dynastie, … les Césars dans l’Élisée errants. Ainsi, par le choix de son point de vue, se déplaçant lui-même, puisqu’il ne peut déplacer, reculer l’histoire, il réussit à lui donner ce lointain poétique qui lui manquait ; il donne en même temps plus de réalité à la fable devenue le préambule presque historique des annales romaines. Cette fable, c’est la fable grecque, mais rajeunie par son mélange avec la fable ausonienne : ces deux mondes poétiques habilement conciliés, tous les souvenirs de la littérature homérique, toutes les traditions, toutes les antiquités du pays, trouveront place dans une œuvre de proportions vastes et régulières, capable de répondre, comme on l’a dit du génie de Cicéron, à la grandeur d’un empire qui comprend dans ses limites tous les peuples, qui enferme tous les dieux dans son panthéon. Voilà, selon moi, la conception de Virgile ; elle le sépare, non moins que les merveilles de l’exécution dont je ne parle pas, de la tourbe héroïque, ou prétendue telle, qui l’entoure.
Ce n’est pas la faute du chantre de l’Énéide, si les sentimens et le langage s’étant polis depuis Homère, il tombe quelquefois dans l’anachronisme, à peu près inévitable, d’une poésie plus moderne que les mœurs qu’elle exprime. Ce n’est pas sa faute si les choses de la vie ont perdu la nouveauté qui les rendait poétiques, si la religion tourne à la philosophie, si les croyances ne sont plus, chez les classes élevées, qu’une sorte de foi littéraire, assez semblable à cette convention de l’esprit par laquelle, nous autres modernes, nous nous faisons un instant païens pour lire et goûter l’antiquité. Sans doute les sources du merveilleux, et naturel et surnaturel, se tarissent ; mais Virgile sait encore y puiser de quoi animer cette production, dont les monumens sont bien rares, l’épopée permise aux siècles qui ne sont plus épiques, image savante et industrieuse de l’épopée naïve des premiers âges.
Si Virgile, à cet égard, peut être regardé comme le Tasse du siècle d’Auguste, Ovide, on l’a dit quelquefois, en est l’Arioste. La mythologie n’est pas prise plus au sérieux dans les Métamorphoses que la chevalerie dans le Roland Furieux. Toutes ces fables dont le poète forme le léger et ingénieux tissu de ses quinze livres, il veut seulement en égayer son imagination sceptique et la bénévole crédulité de ses lecteurs :
In non credendos corpora versa modos[12].
Le sérieux même du début et de la conclusion, l’un tout cosmogonique, l’autre tout historique, semble une protestation contre l’absurdité voulue des merveilles qui s’y encadrent ; l’aveu, bien reçu sans doute d’un temps fort indévot, que la religieuse épopée n’est plus qu’un badinage littéraire assez profane.
Ce caractère des Métamorphoses est aussi celui des Fastes, poème moins artistement composé, qui reproduit trop le décousu de ce qu’il traduit, le calendrier ; poème qu’une intention didactique rend parfois plus sévère. La légende y domine, la légende d’un temps de civilisation avancée, mensonge consacré, qu’imposent la religion et la politique, et auquel consentent, sans y croire, la vanité nationale qu’il flatte, et la poésie qui s’en inspire.
L’érudite Alexandrie avait donné l’exemple de ces poésies archéologiques, dont les Fastes ne furent pas le premier essai latin, qu’avaient tentées, avant Ovide, Properce et Aulus Sabinus[13]. L’esprit du moment les appelait. Rome, sur son déclin, n’attendant rien de l’avenir, aimait à s’entretenir du passé, à s’enchanter des souvenirs de son histoire, réelle ou fabuleuse.
La nouveauté de la forme achevait de distinguer les Métamorphoses et les Fastes, de ce qui se publiait alors. Ce n’était plus l’unité, recommandée par Horace : Denique sit quod vis simplex duntaxat et unum[14], mais en sa place, comme dans certaines pièces par lesquelles Euripide avait essayé de renouveler la scène grecque, un intérêt collectif. Le poète faisait courir son lecteur sur une multitude d’aventures, réduites par un procédé nouveau, emprunté au théâtre, et qui avait produit assez récemment l’Ariane de Catulle, l’Io de Calvus, la Smyrna de Cinna, la Scylla attribuée ou à Gallus ou à Virgile, enfin, dans les Géorgiques, l’épisode d’Orphée et d’Eurydice, dans L’Énéide, celui de Didon, à quelques situations d’élite, d’un intérêt dramatique, d’une expression passionnée. Ces recueils, on peut leur donner ce nom, offraient l’extrait, le résumé de toute la littérature épique et tragique ; mais ils en annonçaient la fin, ils en étaient le testament, bien que ces genres décrépits ne pussent se résigner à mourir.
Un des plus obstinés à vivre, c’était le poème didactique, devenu, comme chez les Alexandrins, comme partout, un exercice habituel de versification, pour lequel tous les thèmes semblaient bons, l’astronomie, ou mieux l’astrologie, les sciences physiques et médicinales, l’histoire naturelle, la chasse, la pêche, que sais-je encore ? Ce poème, même chez Macer, même chez Gratius, chez Manilius, qui nous sont mieux connus, dont nous pouvons apprécier par nous-mêmes l’élégance ou l’énergie, déjà mêlées l’une et l’autre de quelque dureté, ne brillait que d’un éclat assez froid. Il ne devait plus retrouver l’intérêt présent et général qu’avaient su lui donner Virgile, Horace, Ovide, si habiles à choisir leurs sujets, lorsqu’ils avaient entrepris d’enseigner aux descendans du rustique Caton, maintenant hommes de lettres et hommes de plaisir, l’art de la culture, l’art des vers, l’art de la galanterie.
Rien de durable comme le lieu commun : mais le lieu commun épique surtout, semblait prétendre, chez les Romains, à l’éternité de l’empire. Le fleuve continua de couler, et à pleins bords, roulant dans ses flots monotones, emportant, vers les abîmes de l’oubli, des Perséides, des Herculéides, des Theséides, des Amazonides, des Thébaïdes, des Achilléides, des Phæacides, des Argonautiques, des Ante-Homériques, des Post-Homériques, des poèmes sur la première, sur la seconde Prise de Troie, sur l’Enlèvement, sur le Retour d’Hélène, sur Memnon, sur Antenor, cent autres, est-ce assez dire ? mille de cette sorte. Sur la rive, se retrouvèrent échouées, par un hasard qu’on n’ose dire heureux, ces productions banales dans lesquelles Stace, Silius Italicus, Valerius Flaccus, Claudien, avaient consumé, sans fruit, un talent qui pouvait être mieux employé. Lucain seul, dans ces derniers âges, interrompit, par quelques beautés nouvelles, la trop fidèle tradition d’une imitation stérile contre laquelle ne cessaient de réclamer les seules muses qui n’eussent pas vieilli à Rome, celles de l’épigramme et de la satire, dans des vers cependant qui, après tout ce qu’avaient dit de semblable Virgile, Horace, Properce, Tibulle, Ovide, pouvaient eux-mêmes passer pour un lieu commun.
« Quoi ! toujours écouter, et sans réplique, tant de fois opprimé par la Théséide de l’enroué Codrus ! C’est donc impunément qu’ils m’auront récité, l’un ses drames, l’autre ses vers élégiaques ! J’aurai, sans me venger, perdu tout un jour à entende l’immense Télèphe, et cet Oreste, qui déjà remplit un volume, page et revers, déborde sur la marge, et n’est
pas achevé. Nul ne connaît sa maison aussi bien que me sont connus le bois sacré de Mars et l’antre de Vulcain, voisin des îles Éoliennes. Les tempêtes soulevées par les vents, les supplices dont Éaque châtie les ombres, l’or de cette toison enlevée à une contrée lointaine ; les frênes, javelots énormes du centaure Monychus, voilà ce dont retentissent sans cesse les allées de platanes de Fronton, ce qui fait rompre les colonnes de marbre de ses portiques, à la voix d’infatigables lecteurs. Qu’on n’attende désormais rien autre chose de nos poètes, grands ou petits. »

Semper ego auditor tantum ? Nunquam ne reponam,
Vexatus toties rauci Theseïde Codri ?
Impune ergo mihi recita verit ille togatas,
Ille elegos ? Impune diem consumpserit ingens
Telephus ? Aut summi plena jam margine libri
Scriptus, et in tergo, necdum finitus Orestes ?
Nota magis nulli domus est sua, quam mihi Lucus
Martis, et Æoliis vicinum rupibus antrum
Vulcani. Quid agant venti, quas torqueat umbras
Æacus, unde alius furtivæ devehat aurum
Pelliculæ, quantas jaculetur Monychus ornos,
Frontonis platani, convulsaque marmora clamant,
Semper et assiduo ruptæ lectore columnæ.
Expectes eadem a summo minimoque poeta
[15].

Voilà ce que disait Juvénal et ce qu’il ne devait pas dire le dernier. Mais c’est trop nous écarter de l’époque poétique dans laquelle nous devons nous renfermer, et que j’ai cherché aujourd’hui à vous faire embrasser d’une seule vue, rassemblant, dans cette espèce de statistique préliminaire, tous les élémens d’originalité qui ont contribué à la produire. Deux de ses poètes particulièrement, les premiers de tous, Virgile et Horace, devront désormais nous occuper et suffiront de reste aux études de notre année par la variété de leurs œuvres et des questions qui s’y rattachent. Nous aurons à instruire de nouveau ce vieux procès des littératures primitives et des littératures d’imitation, du génie grec et du génie romain. Nous pouvons prévoir que nous ne le terminerons point, et que, les parties entendues, nous prononcerons dans notre impartialité comme ce juge que fait parler un de nos auteurs : et vitula tu dignus et hic[16]. Aussi bien est-ce le jugement des siècles auquel il est sage de s’en tenir, qu’il ne s’agit point de réviser, de casser, mais seulement de comprendre et d’expliquer. Je souhaiterais que ces explications ne vous parussent pas indignes d’être entendues, et je trouverais dans votre présence, dans une bienveillante attention, qui ne m’a point manqué jusqu’ici, l’encouragement et la récompense de mes efforts.

  1. Ovid., Trist., iv, 52.
  2. Corn. Nep. in T. Pomp. Attico, cap. xii.
  3. El., ii, 14, 52.
  4. Hor., Od., iii, xxx, 1.
  5. Trist., i, vii, 13 sq. ; cf. ibid., ii, 535, iii, xiv, 19 sq.
  6. El., i, vii.
  7. Epist., i, x, 22 sq.
  8. Hor., Od., ii, xii ; xv, 23 sq.
  9. Virg., Georg., ii, 5, 37, 59. Cf. Hor., Od., iii, vi, 23 sq.
  10. Virg., Georg., iii, 4 sq. Cf. Virg., Cul., 29 sq.
  11. Virg., Æn., i, 282.
  12. Trist., ii, 64.
  13. Voyez Propert., El., iv, i, 69 ; Ovid., de Pont., iv, xvi, 18.
  14. De Art. poet., 35.
  15. Sat., i, 1 sq.
  16. Virg., Eglog., iii, 109.