Fables chinoises du IIIe au VIIIe siècle de notre ère/12

LE FRUIT « PIN-LO »


 
Au bord de l’eau
Pendaient en longues rangées
Des branches chargées
De fruits pin-lo[1].
La rivière
Coulait à la lisière
De la forêt.

Six lièvres, bons amis, arpentaient le guéret
Lorsqu’un fruit, tout à coup, tomba dans l’eau
courante.
Ils furent saisis d’épouvante
Et détalèrent aussitôt.
Mais un chacal survint bientôt.
De leur course éperdue il demande la cause.
Les lièvres, dont l’élan aux longs discours s’oppose,

Disent sans s’arrêter : — Un animal méchant
Nous menaçait en se cachant.
Et prr’t, prr’t, le chacal galope
Et, derrière lui, l’antilope.
Saisis du même instinct fuyard,
Un cerf, un buffle, un léopard,
L’éléphant, la louve, le tigre…
Enfin la faune entière émigre.

Le lion, sortant d’un fourré,
Les raille, d’un ton rassuré.
Ils répondent tous que leur fuite
Est imputable à leur poursuite
Par un animal dangereux
Blotti près de l’eau, dans un creux.
Le lion, se montrant sceptique
Sur l’objet vrai de leur panique,
S’enquiert dès lors exactement
Du lieu de cet événement.
— Nous l’ignorons — disent ensemble
Tous les animaux — il nous semble…
— Tigre, interrompt le lion-roi,
Qui t’a conté ces faits, à toi ?
— Sire, je les tiens d’une louve.

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— Eh bien, que vite on la retrouve. —
La louve accourt et, pour sa part,
Dit : — Je les tiens du léopard. —
— Léopard, d’où vient la légende ?
— De l’éléphant. — Eh bien, demande
À l’éléphant qui lui a dit
Qu’on avait ouï ce grand bruit. —
— C’est le buffle, au récit d’un lièvre
Encore tout tremblant de fièvre. —
Les lièvres dirent : — C’est bien nous
Qui nous sauvâmes comme fous
Parce qu’un grognement sauvage
Fit dans le bois un gros tapage.
— Venez tous, je suis curieux
De voir l’endroit mystérieux
Où pareil bruit s’est fait entendre,
Dit le lion. Sans plus attendre,
Dans cette forêt de pin-lo,
Tous avançaient le long de l’eau
Quand, soudain, dans l’onde culbute
Un fruit
Avec un bruit
De chute.
— Le voilà, dit le roi, cet objet de terreur
Et d’erreur. —

Un deva[2], traversant les nues,
Jeta ces strophes bien venues :
« Les bêtes se crurent perdues
« Parce qu’un pin-lo
« Tomba dans l’eau !
« Voici ma glose :

« Lorsque vous avez peur, sachez au moins pourquoi ;
« Dans les propos d’autrui n’ayez pas toujours foi,
« Et cherchez vous-même la cause
« De toute chose. »

  1. Pin-lo. L’arbre pin-lo est une sorte de citronacée à fruit rouge. Son nom scientifique est Ægle marmelos. Voir l’illustration, page 68.
  2. Deva, divinité.