Fables chinoises du IIIe au VIIIe siècle de notre ère/05

LA VIEILLE MÈRE


Il était autrefois une très vieille mère,
Écoutez le récit de sa douleur amère :
Elle avait un enfant qu’elle adorait, un seul ;
Or elle dut un jour préparer son linceul ;
Quand elle eut déposé ce fils au cimetière,
Elle crut voir en lui mourir la terre entière ;
Avec lui, toute joie à jamais s’envolait ;
Rien ne la charmait plus, rien ne la consolait :
— Je n’avais qu’un seul fils, et ce fils me délaisse !
Ah ! qui donc veillera sur ma triste vieillesse ? —
Disait-elle — je veux dormir auprès de lui
Puisque, par son départ, s’est bien évanoui
Tout espoir de bonheur, pour moi, sur cette terre !
Elle cessa de boire et manger solitaire,
Elle vécut ainsi pendant quatre ou cinq jours…
Mais le sage Bouddha passait aux alentours,
Et, cherchant un peu d’ombre, il vint au cimetière ;

À ses cotés marchait, calme, une armée entière
De disciples fervents : cinq cents religieux !
Quand la vieille aperçut le Saint prestigieux,
Dans sa majesté douce et puissante et sereine,
Le trouble si profond dont son âme était pleine
Se dissipa soudain son ahurissement
Disparut aussitôt mystérieusement ;
Une paix bienfaisante envahit tout son être :
Elle vint au-devant du grand Sage, du Maître,
Et, simple et confiante, adora le Bouddha.
— Que fais-tu donc ici, la vieille demanda
Le vénérable Saint. — Je n’avais, dit l’aïeule,
Qu’un fils ; je l’aimais tant ; il est mort ; je suis seule ;
Ne pouvant supporter un éternel adieu,
Je voudrais bien mourir à mon tour en ce lieu.
— Voudrais-tu que ton fils mort revint à la vie ? —
— Rien n’est pour moi l’objet d’une plus grande envie —
Lui répliqua la vieille. — Eh bien, va, cherche un peu
Et trouve des parfums, puis, donne-moi du feu :
Les invocations dont je connais l’usage
Je les prononcerai, lui répondit le Sage,
Et ton fils revivra mais ce feu-là, vois-tu,
N’aura toute sa force et toute sa vertu
Que s’il vient d’un foyer, centre de pure joie,
Où la mort n’aurait point fait encore une proie. —

Alors la vieille mère alla de lieu en lieu
Quand elle demandait son aumône de feu :
— Avez-vous eu des morts chez vous ? ajoutait-elle,
On répondait partout la même ritournelle :
— Nos ancêtres sont morts, ainsi que nous mourrons,
Nous avons vu mourir nous aussi, nous pleurons. —
Lorsqu’elle eut visité mainte et mainte demeure,
Sans en découvrir une où quelque être ne meure
Elle s’en fut auprès du Maître, du Bouddha ;
Au Saint, au Vénéré du monde, elle accorda
Qu’elle avait fait beaucoup de recherches avides
Mais qu’elle revenait de partout les mains vides :
— Partout, dit-elle, hélas j’ai répété mon vœu ;
Nulle part on n’a pu me remettre de feu
Car, dans aucun village et dans aucune ville,
N’est maison où la mort n’ait trouvé quelque asile.
Le Bouddha répondit : — C’est notre commun sort.
Est-il un seul vivant qui résiste à la mort ?
Depuis toujours, depuis les premiers temps du monde,
Mère, il en est ainsi. Sur quelle erreur se fonde
Ton aveugle désir et ta prétention,
Pour ton fils ou pour toi, d’être l’exception ? —
Alors la vieille ouvrit sa pauvre intelligence
Et connut la raison de notre impermanence.
Le sens des livres saints, Bouddha le lui donna ;

Elle obtint le savoir d’un vrai srotâpanna[1].
Les milliers de témoins de tout ce qui précède
Conçurent la sagesse, et comment l’on accède
Au chemin droit et pur, à tous supérieur,
Au bonheur souverain, le plus haut, le meilleur.

  1. Premier degré de sainteté.