Essai sur les mœurs/Chapitre 5

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CHAPITRE V.

De la Perse au temps de Mahomet le prophète,
et de l’ancienne religion de Zoroastre.

En tournant vers la Perse, on y trouve, un peu avant le temps qui me sert d’époque, la plus grande et la plus prompte révolution que nous connaissions sur la terre.

Une nouvelle domination, une religion et des mœurs jusqu’alors inconnues, avaient changé la face de ces contrées ; et ce changement s’étendait déjà fort avant en Asie, en Afrique et en Europe.

Pour me faire une idée du mahométisme, qui a donné une nouvelle forme à tant d’empires, je me rappellerai d’abord les parties du monde qui lui furent les premières soumises.

La Perse avait étendu sa domination, avant Alexandre, de l’Égypte à la Bactriane, au delà du pays où est aujourd’hui Samarcande, et de la Thrace jusqu’au fleuve de l’Inde.

Divisée et resserrée sous les Séleucides, elle avait repris des accroissements sous Arsaces le Parthien, deux cent cinquante ans avant notre ère. Les Arsacides n’eurent ni la Syrie, ni les contrées qui bordent le Pont-Euxin ; mais ils disputèrent avec les Romains de l’empire de l’Orient, et leur opposèrent toujours des barrières insurmontables.

Du temps d’Alexandre Sévère, vers l’an 226 de notre ère, un simple soldat persan, qui prit le nom d’Artaxare, enleva ce royaume aux Parthes, et rétablit l’empire des Perses, dont l’étendue ne différait guère alors de ce qu’elle est de nos jours.

Vous ne voulez pas examiner ici quels étaient les premiers Babyloniens conquis par les Perses, ni comment ce peuple se vantait de quatre cent mille ans d’observations astronomiques, dont on ne put retrouver qu’une suite de dix-neuf cents années du temps d’Alexandre[1]. Vous ne voulez pas vous écarter de votre sujet pour vous rappeler l’idée de la grandeur de Babylone, et de ces monuments plus vantés que solides dont les ruines mêmes sont détruites. Si quelque reste des arts asiatiques mérite un peu notre curiosité, ce sont les ruines de Persépolis, décrites dans plusieurs livres et copiées dans plusieurs estampes. Je sais quelle admiration inspirent ces masures échappées aux flambeaux dont Alexandre et la courtisane Thaïs mirent Persépolis en cendre. Mais était-ce un chef-d’œuvre de l’art qu’un palais bâti au pied d’une chaîne de rochers arides ? Les colonnes qui sont encore debout ne sont assurément ni dans de belles proportions, ni d’un dessin élégant. Les chapiteaux, surchargés d’ornements grossiers, ont presque autant de hauteur que les fûts mêmes des colonnes. Toutes les figures sont aussi lourdes et aussi sèches que celles dont nos églises gothiques sont encore malheureusement ornées. Ce sont des monuments de grandeur, mais non pas de goût ; et tout nous confirme que si l’on s’arrêtait à l’histoire des arts, on ne trouverait que quatre siècles dans les annales du monde : ceux d’Alexandre, d’Auguste, des Médicis, et de Louis XIV.

Cependant les Persans furent toujours un peuple ingénieux. Lokman, qui est le même qu’Ésope, était né à Casbin. Cette tradition est bien plus vraisemblable que celle qui le fait originaire d’Éthiopie, pays où il n’y eut jamais de philosophes. Les dogmes de l’ancien Zerdust, appelé Zoroastre par les Grecs, qui ont changé tous les noms orientaux, subsistaient encore. On leur donne neuf mille ans d’antiquité : car les Persans, ainsi que les Égyptiens, les Indiens, les Chinois, reculent l’origine du monde autant que d’autres la rapprochent. Un second Zoroastre, sous Darius, fils d’Hystaspe, n’avait fait que perfectionner cette antique religion. C’est dans ces dogmes qu’on trouve, ainsi que dans l’Inde, l’immortalité de l’âme, et une autre vie heureuse ou malheureuse. C’est là qu’on voit expressément un enfer. Zoroastre, dans les écrits abrégés dans le Sadder, dit que Dieu lui fit voir cet enfer, et les peines réservées aux méchants. Il y voit plusieurs rois, un entre autres auquel il manquait un pied ; il en demande à Dieu la raison ; Dieu lui répond : « Ce roi pervers n’a fait qu’une action de bonté en sa vie. Il vit, en allant à la chasse, un dromadaire qui était lié trop loin de son auge, et qui, voulant y manger, ne pouvait y atteindre ; il approcha l’auge d’un coup de pied : j’ai mis son pied dans le ciel, tout le reste est ici. » Ce trait, peu connu, fait voir l’espèce de philosophie qui régnait dans ces temps reculés, philosophie toujours allégorique, et quelquefois très-profonde. Nous avons rapporté ailleurs ce trait singulier, qu’on ne peut trop faire connaître[2].

Vous savez que les Babyloniens furent les premiers, après les Indiens, qui admirent des êtres mitoyens entre la Divinité et l’homme. Les Juifs ne donnèrent des noms aux anges que dans le temps de leur captivité à Babylone. Le nom de Satan paraît pour la première fois dans le livre de Job ; ce nom est persan, et l’on prétend que Job l’était. Le nom de Raphaël est employé par l’auteur, quel qu’il soit, de Tobie, qui était captif de Ninive, et qui écrivit en chaldéen. Le nom d’Israël même était chaldéen, et signifiait voyant Dieu. Ce Sadder est l’abrégé du Zenda-Vesta, ou du Zend, l’un des trois plus anciens livres qui soient au monde, comme nous l’avons dit dans la philosophie de l’histoire qui sert d’introduction à cet ouvrage. Ce mot Zenda-Vesta signifiait chez les Chaldéens le culte du feu ; le Sadder est divisé en cent articles, que les Orientaux appellent Portes ou Puissances : il est important de les lire, si l’on veut connaître quelle était la morale de ces anciens peuples. Notre ignorante crédulité se figure toujours que nous avons tout inventé, que tout est venu des Juifs et de nous, qui avons succédé aux Juifs ; on est bien détrompé quand on fouille un peu dans l’antiquité. Voici[3] quelques-unes de ces portes qui serviront à nous tirer d’erreur.

Ire Porte. Le décret du très-juste Dieu est que les hommes soient jugés par le bien et le mal qu’ils auront fait : leurs actions seront pesées dans les balances de l’équité. Les bons habiteront la lumière ; la foi les délivrera de Satan.

IIe. Si tes vertus l’emportent sur tes péchés, le ciel est ton partage ; si tes péchés l’emportent, l’enfer est ton châtiment.

Ve. Qui donne l’aumône est véritablement un homme : c’est le plus grand mérite dans notre sainte religion, etc.

VIe. Célèbre quatre fois par jour le soleil ; célèbre la lune au commencement du mois.

N. B. Il ne dit point : Adore comme des dieux le soleil et la lune ; mais : Célèbre le soleil et la lune comme ouvrages du Créateur. Les anciens Perses n’étaient point ignicoles, mais déicoles, comme le prouve invinciblement l’historien de la religion des Perses.

VIIe. Dis : Ahunavar, et Ashim Vuhû, quand quelqu’un éternue.

N. B. On ne rapporte cet article que pour faire voir de quelle prodigieuse antiquité est l’usage de saluer ceux qui éternuent.

IXe. Fuis surtout le péché contre nature ; il n’y en a point de plus grand.

N. B. Ce précepte fait bien voir combien Sextus Empiricus se trompe quand il dit que cette infamie était permise par les lois de Perse.

XIe. Aie soin d’entretenir le feu sacré ; c’est l’âme du monde, etc.

N. B. Ce feu sacré devint un des rites de plusieurs nations.

XIIe. N’ensevelis point les morts dans des draps neufs, etc.

N. B. Ce précepte prouve combien se sont trompés tous les auteurs qui ont dit que les Perses n’ensevelissaient point leurs morts. L’usage d’enterrer ou de brûler les cadavres, ou de les exposer à l’air sur des collines, a varié souvent. Les rites changent chez tous les peuples, la morale seule ne change pas.

XIIIe. Aime ton père et ta mère, si tu veux vivre à jamais.

N. B. Voyez le Décalogue.

XVe. Quelque chose qu’on te présente, bénis Dieu.

XIXe. Marie-toi dans ta jeunesse ; ce monde n’est qu’un passage : il faut que ton fils te suive, et que la chaîne des êtres ne soit point interrompue.

XXXe. Il est certain que Dieu a dit à Zoroastre : Quand on sera dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, qu’on ne la fasse pas.

N. B. Ceci est un peu contre la doctrine des opinions probables.

XXXIIIe. Que les grandes libéralités ne soient répandues que sur les plus dignes ; ce qui est confié aux indignes est perdu.

XXXVe. Mais s’il s’agit du nécessaire, quand tu manges, donne aussi à manger aux chiens.

XLe. Quiconque exhorte les hommes à la pénitence doit être sans péché : qu’il ait du zèle, et que ce zèle ne soit point trompeur ; qu’il ne mente jamais ; que son caractère soit bon, son âme sensible à l’amitié, son cœur et sa langue toujours d’intelligence ; qu’il soit éloigné de toute débauche, de toute injustice, de tout péché ; qu’il soit un exemple de bonté, de justice devant le peuple de Dieu.

N. B. Quel exemple pour les prêtres de tout pays ! et remarquez que, dans toutes les religions de l’Orient, le peuple est appelé le peuple de Dieu.

XLIe. Quand les Fervardagans viendront, fais les repas d’expiation et de bienveillance ; cela est agréable au Créateur.

N. B. Ce précepte a quelque ressemblance avec les agapes.

LXVIIIe. Ne mens jamais ; cela est infâme, quand même le mensonge serait utile.

N. B. Cette doctrine est bien contraire à celle du mensonge officieux.

LXIXe. Point de familiarité avec les courtisanes. Ne cherche à séduire la femme de personne.

LXXe. Qu’on s’abstienne de tout vol, de toute rapine.

LXXIe. Que ta main, ta langue, et ta pensée, soient pures de tout péché. Dans tes afflictions, offre à Dieu ta patience ; dans le bonheur, rends-lui des actions de grâce.

XCIe. Jour et nuit, pense à faire du bien : la vie est courte. Si, devant servir aujourd’hui ton prochain, tu attends à demain, fais pénitence. Célèbre les six Gahambârs : car Dieu a créé le monde en six fois dans l’espace d’une année, etc. Dans le temps des six Gahambârs ne refuse personne. Un jour le grand roi Giemshid ordonna au chef de ses cuisines de donner à manger à tous ceux qui se présenteraient ; le mauvais génie ou Satan se présenta sous la forme d’un voyageur ; quand il eut dîné, il demanda encore à manger, Giemshid ordonna qu’on lui servît un bœuf ; Satan ayant mangé le bœuf, Giemshid lui fit servir des chevaux ; Satan en demanda encore d’autres. Alors le juste Dieu envoya l’ange Behman, qui chassa le diable ; mais l’action de Giemshid fut agréable à Dieu.

N. B. On reconnaît bien le génie oriental dans cette allégorie.

Ce sont là les principaux dogmes des anciens Perses. Presque tous sont conformes à la religion naturelle de tous les peuples du monde ; les cérémonies sont partout différentes ; la vertu est partout la même ; c’est qu’elle vient de Dieu, le reste est des hommes.

Nous remarquerons seulement que les Parsis eurent toujours un baptême, et jamais la circoncision. Le baptême est commun à toutes les anciennes nations de l’Orient ; la circoncision des Égyptiens, des Arabes et des Juifs, est infiniment postérieure : car rien n’est plus naturel que de se laver ; et il a fallu bien des siècles avant d’imaginer qu’une opération contre la nature et contre la pudeur pût plaire à l’Être des êtres.

Nous passons tout ce qui concerne des cérémonies inutiles pour nous, ridicules à nos yeux, liées à des usages que nous ne connaissons plus. Nous supprimons aussi toutes les amplifications orientales, et toutes ces figures gigantesques, incohérentes et fausses, si familières à tous ces peuples, chez lesquels il n’y a peut-être jamais eu que l’auteur des fables attribuées à Ésope qui ait écrit naturellement.

Nous savons assez que le bon goût n’a jamais été connu dans l’Orient, parce que les hommes, n’y ayant jamais vécu en société avec les femmes, et ayant presque toujours été dans la retraite, n’eurent pas les mêmes occasions de se former l’esprit qu’eurent les Grecs et les Romains. Otez aux Arabes, aux Persans, aux Juifs, le soleil et la lune, les montagnes et les vallées, les dragons et les basilics, il ne leur reste presque plus de poésie.

Il suffit de savoir que ces préceptes de Zoroastre, rapportés dans le Sadder, sont de l’antiquité la plus haute, qu’il y est parlé de rois dont Bérose lui-même ne fait pas mention.

Nous ne savons pas quel était le premier Zoroastre, en quel temps il vivait, si c’est le Brama des Indiens, et l’Abraham des Juifs ; mais nous savons, à n’en pouvoir douter, que sa religion enseignait la vertu. C’est le but essentiel de toutes les religions ; elles ne peuvent jamais en avoir eu d’autre ; car il n’est pas dans la nature humaine, quelque abrutie qu’elle puisse être, de croire d’abord à un homme qui viendrait enseigner le crime.

Les dogmes du Sadder nous prouvent encore que les Perses n’étaient point idolâtres. Notre ignorante témérité accusa longtemps d’idolâtrie les Persans, les Indiens, les Chinois, et jusqu’aux mahométans, si attachés à l’unité de Dieu qu’ils nous traitent nous-mêmes d’idolâtres. Tous nos anciens livres italiens, français, espagnols, appellent les mahométans païens, et leur empire la paganie. Nous ressemblions, dans ces temps-là, aux Chinois, qui se croyaient le seul peuple raisonnable, et qui n’accordaient pas aux autres hommes la figure humaine. La raison est toujours venue tard ; c’est une divinité qui n’est apparue qu’à peu de personnes.

Les Juifs imputèrent aux chrétiens des repas de Thyeste, et des noces d’Œdipe, comme les chrétiens aux païens ; toutes les sectes s’accusèrent mutuellement des plus grands crimes : l’univers s’est calomnié.

La doctrine des deux principes est de Zoroastre. Orosmade, ou Oromaze, le dieu des jours, et Arimane, le génie des ténèbres, sont l’origine du manichéisme. C’est l’Osiris et le Typhon des Égyptiens, c’est la Pandore des Grecs ; c’est le vain effort de tous les sages pour expliquer l’origine du bien et du mal. Cette théologie des mages fut respectée dans l’Orient sous tous les gouvernements ; et, au milieu de toutes les révolutions, l’ancienne religion s’était toujours soutenue en Perse : ni les dieux des Grecs, ni d’autres divinités n’avaient prévalu.

Noushirvan, ou Cosroès le Grand, sur la fin du vie siècle, avait étendu son empire dans une partie de l’Arabie Pétrée, et de celle que l’on nommait Heureuse. Il en avait chassé les Abyssins, demi-chrétiens qui l’avaient envahie. Il proscrivit, autant qu’il le put, le christianisme de ses propres États, forcé à cette sévérité par le crime d’un fils de sa femme, qui, s’étant fait chrétien, se révolta contre lui[4]. Les enfants du grand Noushirvan, indignes d’un tel père, désolaient la Perse par des guerres civiles et par des parricides. Les successeurs du législateur Justinien avilissaient le nom de l’empire. Maurice venait d’être détrôné par les armes de Phocas, par les intrigues du patriarche Cyriaque, par celles de quelques évêques, que Phocas punit ensuite de l’avoir servi. Le sang de Maurice et de ses cinq fils avait coulé sous la main du bourreau ; et le pape Grégoire le Grand, ennemi des patriarches de Constantinople, tâchait d’attirer le tyran Phocas dans son parti, en lui prodiguant des louanges, et en condamnant la mémoire de Maurice, qu’il avait loué pendant sa vie.

L’empire de Rome en Occident était anéanti. Un déluge de barbares, Goths, Hérules, Huns, Vandales, Francs, inondait l’Europe, quand Mahomet jetait, dans les déserts de l’Arabie, les fondements de la religion et de la puissance musulmanes.

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  1. Voyez Introduction, paragraphe x.
  2. Ce renvoi de Voltaire, ajouté dans l’édition de 1775, ne peut regarder, comme on l’a dit avant moi, l’ouvrage intitulé Un Chrétien contre six Juifs, qui est de 1776 ; il s’agit du morceau publié au moins dès 1765, et qui, dans le Dictionnaire philosophique, forme la xie section au mot Âme. (B.)
  3. Cet extrait du Sadder et les réflexions qui le suivent jusques à l’alinéa qui commence par les mots : La doctrine des deux principes, parurent pour la première fois dans les Remarques pour servir de supplément à l’Essai sur l’Histoire générale, etc., 1763, in-8° ; ils formaient la xie remarque. (B.)
  4. Voltaire protesta contre cette phrase qui se trouvait déjà dans l’édition de Jean Néaulme : « Nous avons trouvé, page 39 du manuscrit, fait-il écrire par le notaire : le roi de Perse eut un fils qui, s’étant fait chrétien, fut indigne de l’être et se révolta contre lui. Dans l’édition de Jean Néaulme, on a supprimé ces mots essentiels : fut indigne de l’être. » Et Voltaire, ayant protesté, a maintenu, comme on peut voir, la suppression des mots essentiels. (G. A.)