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AVERTISSEMENT
POUR L’ESSAI SUR LA POÉSIE ÉPIQUE.


Cet Essai sur la poésie épique, dont l’Essai sur les guerres civiles devait faire partie[1], fut composé pour servir d’introduction à la Henriade[2]. L’auteur l’écrivit[3] et le fit imprimer[4] en anglais, et le fit traduire en français par l’abbé Desfontaines, qui commit un assez grand nombre de fautes dont Voltaire s’est plaint à plusieurs reprises. L’abbé Desfontaines prétendit ne pas être l’auteur de la traduction, qu’il attribue au comte de Plélo[5]. Il dit même que Voltaire n’écrivit pas son livre en anglais, mais en français ; et qu’après l’avoir traduit lui-même en anglais, Voltaire fit corriger sa traduction par son maître d’anglais[6]. Voltaire n’a pas laissé sans réplique ces assertions, qui étaient tardives ; car, en 1732, c’est avec le nom de l’abbé Desfontaines que la traduction de l’Essai avait été imprimée à la suite de la Henriade.

C’est à Paris que la traduction de l’Essai avait été imprimée[7] avec un avertissement que voici, aussi traduit de l’anglais :

AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR.

« On regardera peut-être comme une espèce de présomption que, n’ayant encore passé que dix-huit mois en Angleterre, j’ose écrire dans une langue que je prononce fort mal, et que j’entends à peine dans la conversation. Il me semble que je fais à présent ce que j’ai fait autrefois au collége lorsque j’écrivais en latin et en grec ; car il est certain que nous prononçons l’un et l’autre d’une manière pitoyable, et que nous serions hors d’état d’entendre ces deux langues si ceux qui les parlent suivaient la vraie prononciation des Romains et des Grecs. Au reste, je regarde la langue anglaise comme une langue savante qui mérite que les Français l’étudient avec la même application que les Anglais apprennent la langue française.

« Pour moi, j’ai étudié celle des Anglais par une espèce de devoir. Je me suis engagé de donner une relation de mon séjour en Angleterre[8], et je n’ai pas envie d’imiter Sorbières, qui, n’ayant passé que trois mois en ce pays, sans y rien connaître ni des mœurs ni du langage, s’est avisé d’en publier une relation qui n’est autre chose qu’une satire plate et misérable contre une nation qu’il ne connaissait point.

La plupart de nos voyageurs européans parlent mal de leurs voisins, tandis qu’ils prodiguent la louange aux Persans et aux Chinois. C’est que nous aimons naturellement à rabaisser ceux qu’on peut mettre aisément en parallèle avec nous, et à élever au contraire ceux que l’éloignement met à couvert de notre jalousie.

Cependant une relation de voyage est faite pour instruire les hommes, et non pour favoriser leur malignité. Il me semble que, dans cette sorte d’ouvrage, on devrait principalement s’étudier à faire mention de toutes les choses utiles et de tous les grands hommes du pays dont on parle, afin de les faire connaître utilement à ses compatriotes. Un voyageur qui écrit dans cette vue est un noble négociant qui transporte dans sa patrie les talents et les vertus des autres nations.

Que d’autres décrivent exactement l’église de Saint-Paul, Westminster, etc. ; je considère l’Angleterre par d’autres endroits : je la regarde comme le pays qui a produit un Newton, un Locke, un Tillotson, un Milton, un Boyle, et plusieurs autres hommes rares, morts ou vivants encore, dont la gloire dans la profession des armes, dans la politique, ou dans les lettres, mérite de s’étendre au delà des bornes de cette île.

« Pour ce qui est de cet Essai sur la poésie épique[9], c’est un discours que je publie comme une espèce d’introduction à mon Henriade, qui paraîtra incessamment. »

Cet Avertissement est réimprimé avec la traduction de l’Essai, par Desfontaines, à la suite de la Henriade, dans le tome Ier des Œuvres de Voltaire, 1732, in-8o. La note que je rapporte dans la note 2 ci-dessous est supprimée, et remplacée par celle-ci : « Elle (la Henriade) précède cet Essai dans cette édition. »

En reproduisant, en 1732, la traduction de l’abbé Desfontaines, Voltaire en corrigea les fautes, et l’intitula Essai sur la poésie épique de toutes les nations écrit en anglais par M. de Voltaire en 1726, et traduit en français par M. l’abbé Desfontaines.

Mais bientôt il revit ou plutôt refit tout son ouvrage en français, et le fit imprimer en 1733, tel, à quelques mots près, qu’on l’a toujours[10] donné depuis, et que je le reproduis.

Je ne dois point passer sous silence un singulier reproche fait à Voltaire par Harwood, dans sa Biographia classica. « Une chose digne de quelque remarque, dit-il, c’est que Voltaire, dans un de ses essais critiques, après avoir assuré que, selon l’opinion générale des critiques, le poëte romain a fait de larges emprunts à Apollonius de Rhodes pour la partie la plus brillante de l’Énéide, l’épisode de Didon et d’Énée, ajoute : On doit vivement regretter que les Argonautiques ne soient pas venus jusqu’à nous. » Dans le texte actuel du chapitre iii on ne trouve pas le nom d’Apollonius. Ce nom est, il est vrai, dans la traduction de Desfontaines, mais non la phrase que rapporte Harwood. La faute de dire que les Argonautiques ne sont pas venus jusqu’à nous existe-t-elle dans l’original anglais ? Il est permis de croire que non : car, comme l’a observé Chardon de La Rochette[11], si Voltaire eût commis une erreur aussi grossière, Rolli n’eût pas manqué de la relever dans la critique qu’il fit de l’Essai de Voltaire. Il faut donc, comme le dit encore Chardon de La Rochette, ranger l’assertion de Harwood « parmi les Mensonges imprimés ».

C’est peu après l’apparition de la traduction par l’abbé Desfontaines qu’on imprima à Paris un Examen de l’Essai de M. de Voltaire sur la poésie épique, par M. Paul Rolli, traduit de l’anglais par M. L. A*** (Antonini) ; Paris, Rollin fils, 1728, in-12 de xvj et 135 pages.

Blessé de voir le Télémaque traité de roman, dans la Conclusion de l’Essai sur la poésie épique, un anonyme publia, quelques années après, une Apologie du Télémaque contre les sentiments de M. de Voltaire ; Paris, P. Ribou, 1736, in-12 de 39 pages.

B.

  1. L’Essai sur les guerres civiles devait former la seconde partie, d’après la Bibliothèque française, tome XII, page 26 ; il en formait la première d’après le même journal, tome XIII, page 111.
  2. Bibliothèque française, tome XII, page 26, et l’Avertissement de l’auteur transcrit dans le présent avertissement.
  3. Voyez la note vers la fin du chapitre IX.
  4. Je n’ai point vu d’édition en anglais de l’Essai sur la poésie épique ; mais il est à croire qu’il en existe au moins une. 1° Ce fut en anglais que Rolli écrivit sa critique, dont je parle dans l’avant-dernier alinéa de cet avertissement ; 2° la Bibliothèque française, tome XII, page 274, dit : « Le style de M. de V. n’a pas déplu aux Anglais ; » 3° les premières phrases de l'Avertissement de l’auteur transcrit dans cet avertissement ne peuvent laisser aucun doute.
  5. Voltairomanie (1738), in-12, page 26.
  6. Id., page 27.
  7. En voici le titre : Essai sur la poésie épique, traduit de l’anglais de M. de Voltaire, par M. *** ; Paris, Chaubert, 1728, in-12 de viij et 170 pages.
  8. Ce fut le sujet des Lettres philosophiques.
  9. On lit en note, dans l’édition de 1728 de cet Avertissement : « M. de Voltaire n’a point mis cet Essai à la tête de l’édition de son poëme, qui est imprimé à Londres, in-4o, et qui paraît depuis quelques mois. »
  10. La traduction de Desfontaines (et non le texte de Voltaire) se retrouve cependant dans un volume qui a ce singulier titre : Ouvrages classiques de l’élégant poëte M. Arouet, fameux sous le nom de Voltaire ; nouvelle édition, tome Ier ; à Oxford, pour les académiciens, 1771, in-8o. Je ne sais si la collection a été continuée. Je ne crois pas que l’impression soit d’Oxford. (B.)
  11. Magasin encyclopédique, 1807, II, 321.