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Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6
Lord Feeling (Antoine Fontaney)

Esquisse du Coeur - I. Un adieu.
ESQUISSES DU CŒUR.




I. UN ADIEU.




Lors de mon séjour à Madrid, en 18.., la maison que je fréquentais le plus assidument était celle de la jeune comtesse de Talavera. Mariée depuis un an peut-être, elle en avait cependant à peine dix-huit. Elevée à Madrid, quoique née dans le royaume de Grenade, le commerce de la cour, en lui donnant de bonne heure toute l’élégance et toute la distinction du grand monde, ne lui avait pourtant rien fait perdre de son exquis naturel et de sa grâce andalouse. Quant à sa personne, la finesse et l’élasticité de sa petite taille, sa pâleur rosée, ses longs cheveux et ses grands yeux noirs, ses pieds et ses mains imperceptibles, la souplesse et la vivacité de ses moindres mouvemens, de ses moindres gestes, toutes ces perfections la rendaient assurément bien séduisante ; — qu’était-ce cependant que ces beautés extérieures auprès de celles dont son âme et son esprit avaient été doués ?

O Mercedes, Mercedes, créature unique, femme incomparable ! Je vous vois encore comme je vous voyais chaque soir, une fleur dans les cheveux, en robe blanche, assise au fond de votre petit salon, sur le canapé de soie bleue. Je suis près de vous. Je vous écoute, je vous entends avec délices, avec transports. — Vous me contez dans un charmant abandon les secrets naïfs de votre cœur candide et pur. Vous m’apprenez à connaître votre Espagne. Vous me faites comprendre et sentir sa poésie. — Et tandis que vous me chantez, l’œil tour-à-tour étincelant et voilé, la voix émue et joyeuse, vos tiranas si mélancoliques et si passionnées, vos seguidillas si vives, si spirituelles, si andalouses, cette belle Espagne, je la personnifie tout entière en vous. C’est en vous que je l’adore et que je l’admire. —

O Mercedes, si votre mari, presque de votre âge, jeune comme vous, et digne de vous sans doute, puisque vous vous étiez donnée à lui, si votre mari ne vous eût aimée autant que vous l’aimiez ! — S’il ne l’eût pas fallu croire du moins ! Mercedes, Mercedes, comme on eût été fier d’être choisi par la Providence pour vous venger de son ingratitude ! combien l’on se fût senti de force et de dévoûment pour la réparation de son injustice, pour l’expiation de son crime ! — Mais hélas ! on n’avait pas cette belle cause à défendre ! Vous n’aviez nul besoin d’être consolée, Mercedes ! Il ne restait plus de place dans votre cœur que pour un peu d’amitié. Cette place, vous m’aviez permis de la prendre ! N’y en avait-il pas assez là pour rendre toute une vie bien douce et bien heureuse ? Il a fallu cependant renoncer vite à ce bonheur. Oh ! jamais au moins, jamais il ne s’effacera de ma mémoire, non plus que cette scène douloureuse et déchirante par laquelle il a fini.


Après onze mois de séjour à Madrid, je reçus par courrier, le 6 août 18.., dans la matinée, une dépêche de mon gouvernement qui me prescrivait impérieusement de partir le lendemain matin pour Cadix où je devais m’embarquer sans retard sur un navire qui m’attendait et devait me conduire au Mexique. Il n’y avait pas à lutter contre cette inexorable nécessité. Je dus me résigner et faire le jour même mes préparatifs de départ.

Une fois libre de ces soins et privé de la distraction qu’ils m’avaient donnée, je tombai dans une profonde tristesse. J’avais beau me dire qu’en quittant Madrid, je n’avais à rompre aucun de ces liens qu’on ne brise qu’en déchirant deux âmes, en faisant saigner deux cœurs ; vainement je me répétais qu’en partant je ne désespérais personne et que je laisserais à peine à l’amitié quelques regrets ; tous ces sages raisonnemens ne m’étaient point une consolation suffisante, et je ne pouvais m’empêcher d’avoir pitié de moi-même ; je m’estimais au moins bien malheureux d’être contraint de m’éloigner ainsi brusquement et pour toujours, sans doute, de Mercedes, et de perdre aussi soudainement ce bonheur calme et reposé ; ce bonheur si nouveau pour moi que j’avais trouvé près d’elle dans la plus pure et la plus fraternelle intimité.

Plein de ces pénibles pensées, en attendant l’heure à laquelle j’avais l’habitude d’aller faire mes visites à la comtesse, le soir ; souhaitant et redoutant tout à-la-fois que fût venu ce moment qui devait ne me la laisser voir que pour la dernière fois, vers sept heures, je fus me promener au Prado. La foule y était grande, car la chaleur de la journée avait été dévorante, et le vent du nord qui descendait du Guadarrama promettait une belle et fraîche soirée.

Je suivais machinalement la file des promeneurs, tout absorbé dans mes réflexions, lorsque soudain je sentis un bras léger se glisser doucement dans le mien.

Je fus saisi vivement. Rien qu’à son toucher, j’avais reconnu la comtesse. Elle était avec son mari, qui, me confiant sa femme, et me priant de la reconduire après la promenade, nous quitta pour aller entendre la Tosi, au théâtre du prince, dans la Straniera de Bellini.

La comtesse n’était point habituée à marcher, et déjà sans doute quelque peu fatiguée, elle s’appuyait légèrement sur moi. Nous n’étions jamais sortis ensemble qu’en voiture. C’était la première fois qu’il m’arrivait de lui donner le bras ; c’était la première fois que je la voyais en basquine et en mantille noire, le costume national, le seul que puissent encore porter les femmes qui se promènent à pied dans la ville. Mercedes était bien charmante ainsi. Ce vêtement lui allait à ravir. Je ne me lassais point de la regarder, et chaque fois qu’il se baissait vers elle, mon regard rencontrait le sien qui me souriait doucement à travers sa mantille. Ses beaux yeux brillaient vraiment sous la blonde noire, comme deux étoiles dans le ciel.

Nous avions fait plus leurs tours de Prado sans nous parler. La comtesse rompit enfin le silence.

— Qu’avez-vous donc ce soir ? me dit-elle, John, vous me semblez bien préoccupé, bien sombre. Voyons. Est-ce que je vous gêne ; serais-je venue troubler quelque mystérieux rendez-vous que vous aviez ici ? — En ce cas, je vous laisse.

Et en même temps, d’un air boudeur, elle voulut dégager son bras du mien. Mais je le retins en le serrant doucement.

— Oh ! je vous en prie, répondis-je, ne plaisantez pas ainsi, Mercedes, ce serait par trop cruel aujourd’hui.

— Comment donc ? Que voulez-vous dire ? Que vous est-il arrivé, mon ami ? reprit-elle vivement. Si vous avez quelques peines, d’où vient que je ne les connais pas encore ?

— Que vous êtes bonne ! Mercedes. — Ne me grondez pas pourtant. J’ai bien en effet sujet d’être triste, allez ; mais je vous conterai mes petits chagrins plus tard, après la promenade, lorsque nous serons seuls, lorsque nous serons rentrés chez vous.

— Eh bien ! rentrons, rentrons tout de suite, mon ami, dit-elle, m’entraînant avec vivacité par le bras. Je me sens d’ailleurs déjà trop lasse pour marcher davantage. Ma voiture ne doit pas me venir reprendre. Ramenez-moi, John, allons.

Nous sortîmes de la foule, et je reconduisis la comtesse à son hôtel, situé à l’entrée de la rue d’Alcala, du côté du Prado.

Tout le long du chemin, une sorte de lutte s’était établie entre nous. Elle s’impatientait, et me cherchait querelle à chaque pas, se plaignant de ce que je la faisais marcher avec une insupportable lenteur. Elle eût, je crois, couru, si je n’avais en quelque façon usé de force pour l’en empêcher. — A peine ses pauvres petits pieds pouvaient-ils cependant la soutenir. Mais c’est qu’il lui tardait bien fort de savoir ce qui m’attristait, et de me consoler. — Cette femme si faible et si frêle, cette adorable enfant, elle avait tant de force et de courage dans le cœur !

Lorsque nous fûmes arrivés, la comtesse me laissa seul quelques instans dans le salon. Je m’y promenais cependant en long et en large, jetant les yeux à droite et à gauche, regardant avec tristesse chaque meuble, chaque tableau, leur disant adieu comme à des amis, prenant congé de ces tapis que Mercedes avait foulés, de ces boîtes à ouvrage, de ces vases de fleurs, de ces jolis riens dont je l’avais vue si souvent entourée, — de tout ce que je laissais près d’elle !

La comtesse vint bientôt me retrouver. Elle n’avait pris que le temps de se faille déchausser, et de passer une robe blanche. Elle avait aussi relevé à la hâte ses cheveux, que la fraîcheur du soir avait défrisés, et les avait rejetés négligemment derrière ses tempes. Un petit fichu de tulle blanc et brodé, dont la pointe retombait sur son grand peigne d’écaillé, venait par les deux bovits se nouer sous son menton.

Ayant fait défendre sa porte pour toute la soirée, la comtesse s’était jetée sur son petit canapé bleu, moi je m’étais assis à côté d’elle, dans un grand fauteuil très bas.

Huit heures sonnèrent au couvent de la Merci. Il faisait jour encore.

Une fenêtre donnant sur la rue d’Alcala, était ouverte devant nous. Un vent frais qu’elle laissait pénétrer dans le salon, venait souffler au visage de la comtesse, et agitait sur sa tête la pointe de son fichu.

— N’avez vous pas froid, lui dis-je ? Voulez-vous que je ferme cette croisée ?

— Non, John, à moins qu’elle ne vous gêne, laissez-la ouverte au contraire, cet air me fait du bien.


Après ce peu de mois, nous demeurâmes quelques instans silencieux. La comtesse paraissait agitée. Elle ne semblait plus néanmoins bien impatiente de recevoir ma confidence. Peut-être n était-elle pas pressée d’apprendre de ma bouche ce qu’elle avait déjà deviné sans doute, car elle le devait bien savoir. Quel autre grand malheur qu’un ordre de départ, avait pu m’arriver ? Et ce malheur-là, ignorait-elle que j’en étais depuis long-temps menacé ? — Je n’osais cependant pas non plus moi-même lui annoncer que mon heure était venue.

Ce silence était pénible. J’essayai de le rompre une seconde fois.

— Vous qui ne marchez jamais, Mercedes, lui dis-je, vous devez être bien fatiguée ce soir de votre promenade.

— J’avais en effet oublié que j’étais lasse, reprit-elle, souriant tristement, vous m’y faites songer.

Puis elle se tut. Il y eut un nouveau silence.

Cependant le jour baissait. Le vent devenait plus vif.

— Vous m’allez trouver capricieuse, mais j’ai vraiment presque froid maintenant, me dit la comtesse, voulez-vous bien, mon ami, fermer la croisée ?

Je me levai vite, et courus fermer la croisée. De petits rideaux de mousseline étaient tendus sur ses vitres : le salon se trouva tout-à-coup plongé dans l’obscurité.

Je demeurai long-temps le front appuyé contre l’espagnolette de la fenêtre. Mon front brûlait, ce fer était glacé, — cela me faisait du bien. Puis je regardais machinalement dans la rue à travers les carreaux, la foule des promeneurs remontant du Prado vers la Puerta del Sol.

La pleine lune s’était cependant levée et planait dans le ciel au-dessus des jardins du Buen-retiro. Sa douce et blanche lumière se répandant par toute la ville, l’illuminait comme un nouveau jour. Les longs filets de dalles polies qui coupent parallèlement le pavé de la rue d’Alcala, viveineut frappés par cette clarté, brillaient surtout singulièrement, et ressemblaient à des ruisseaux d’argent. Mes yeux en étaient éblouis et fatigués, je me retournai, et les reportai sur l’intérieur du salon. Il me parut bien sombre d’abord. Peu-à-peu néanmoins, tous les objets s’y dégagèrent de l’obscurité, et réapparurent à mon regard enveloppés d’une clarté bleuâtre et veloutée. Puis je revis la comtesse toujours à la même place, appuyée, les bras croisés, sur l’un des oreillers de son canapé ; — si blanche au milieu de ce fond bleu, l’on eût dit une de ces vierges que Murillo suspend dans le ciel de ses merveilleuses peintures. Ses grand yeux noirs étaient levés vers le plafond, humides et étincelans.

Mes idées se troublaient. Je ne savais plus si je sortais d’un rêve ou si j’en commençais un. Je revins néanmoins précipitamment m’asseoir dans le fauteuil vis-à-vis de la comtesse. Là je retrouvai trop vite et trop bien toute l’amertume de mes pensées, — toute la réalité.

La lune éclairait alors complètement le salon. Je n’osais plus regarder la comtesse. Cette situation, ce silence, devenaient insupportables. Je n’y pus tenir davantage.

— Eh bien ! m’écriai-je, je pars, Mercedès.

— C’est décidé ?

— C’est décidé.

— Et quand partez-vous ?

— Demain matin.

— Demain matin !

— Demain matin pour Cadix et de là pour le Mexique.

Tout était dit. Enfin je respirais ; la comtesse sans répondre avait baissé la tête. Elle resta quelques instans ainsi, puis elle se leva soudain, traversa rapidement le salon et entra dans sa chambre à coucher, dont la porte était ouverte. Elle y demeura peut-être une minute. J’entendis qu’elle ouvrait un tiroir de sa commode. Elle revint s’asseoir sur le canapé. Elle tenait à la main un des mouchoirs de batiste brodée que je lui avais donnés au mois de janvier. Je le reconnus bien.


Elle avait de nouveau baissé la tête. S’était-elle cependant levée était-elle entrée dans sa chambre pour y aller cacher et dévorer une larme ? Avait-elle pleuré la première ? Oh ! je ne sais. Quant à moi, je pleurais, je ne le pouvais cacher, et je ne l’essayais point. Je sanglottais. Quand je me sentis moins suffoqué, quand je pus parler, je tendis la main à la comtesse.

— C’est un adieu atout, Mercedes ? je serai comme mort. Penserez-vous au moins un peu à moi ?

— Oui î reprit-elle d’une voix émue.

Et elle me donna sa main que je pressai, et elle souriait les yeux humides.

Elle se leva de nouveau et s’approcha de la croisée. Elle pleurait aussi. Je la voyais s’essuyer les yeux avec son mouchoir. Elle revint bientôt et se tint debout près de moi, détournant la tête. Je repris sa main, je la serrai dans les deux miennes.

— C’est fini, n’est-ce pas, Mercedes ? C’est fini ! On ne revient pas !

— Oh ! la mer, toute la mer, reprit-elle en frissonnant, et sa main tremblait.

— Oui, toute la mer entre nous, Mercedes !

— Enfin, c’est un moment, dit-elle en apparence plus calme et la voix moins émue, après un long silence ; c’est un moment : vous ne penserez pas toujours à nous, John !

— C’est un moment î Vous ne penserez pas toujours à nous ! Oh ! que dites-vous là, Mercedes ?

Je laissai retomber sa main. Elle reprit sa place vis-à-vis de moi sur le canapé. Pour moi, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, je pleurai long-temps et avec amertume.

— Oh ! mon Dieu, m’écriai-je enfin, je voudrais bien ne vous avoir connue jamais, Mercedes ! C’est un grand malheur, allez, quand des âmes qui s’étaient trouvées et comprises se séparent à jamais.


— Oh ! calmez-vous, John, je vous en supplie, dit-elle, vivement agitée elle-même.

— Croyez-moi, Mercedes, croyez-moi, vous ne trouverez pas d’ami qui vous aime comme moi.

— Et pensez-vous que j’en cherche un autre comme vous, cher John ?

Et sa main vint en même temps reprendre la mienne, et mon front, auquel elle ôtait cet appui, se pencha jusque sur ses genoux.

— Mais qu’importe mon sort ? m’écriai-je en relevant soudain la tête et me rejetant au fond du dossier de mon fauteuil. Qu’importe mon bonheur ? Au moins le vôtre est-il assuré ! Je vous laisse heureuse ! Vous aimez, on vous aime, que me faut-il de plus, Mercedes ? On peut vivre de souvenir d’ailleurs ; eh bien ! je vivrai du vôtre. C’est assez, c’est beaucoup pour moi, voyez-vous. Il y a de mauvaises destinées. Je ne dois pas au moins trop me plaindre de la mienne. Je pouvais ne pas vous rencontrer. N’est-ce pas cependant quelque chose que de vous avoir aperçue un jour dans la vie ? N’est-ce pas une bénédiction que d’avoir votre image à emporter en exil par le monde ?

J’étais violemment agité. Mon cœur battait à briser ma poitrine.

Cependant la fenêtre que j’avais mal fermée se rouvrit tout-à-coup avec bruit. Je tressaillis. Je regardai la comtesse. Les rayons de la lune que ne voilaient plus les rideaux frappaient en plein sur son visage. Je vis deux grosses larmes briller et trembler à ses longs cils et rouler lentement sur ses joues. mon Dieu, mon Dieu, qu’elle était adorable ainsi ! C’était une sainte ! une Madeleine ! J’allais, je crois, tout éperdu me prosterner à ses pieds et les lui baiser, en me frappant la poitrine. — Elle se leva soudain. Au moment où elle passait devant moi, je saisis sa main que je serrai convulsivement contre mon cœur. Elle me la retira avec effort ; puis, comme saisie d’effroi, elle recula jusque vers la cheminée. Elle se tint là long-temps debout en silence.


— Nous sommes des enfans, dit-elle enfin d’une voix douce et presque calme. Voyons, John, remettez-vous ; je vais sonner et demander de la lumière, levez-vous et placez-vous au balcon pendant ce temps. Allons, mon ami, du courage, ce n’est pas raisonnable de pleurer ainsi. Tenez, prenez ce mouchoir, essuyez-vous les yeux.

Je saisis son mouchoir qu’elle me tendit, et je courus à la croisée. bonheur ! son mouchoir ! — Son mouchoir ! — Et il était tout humide. Je le portai d’abord à mes lèvres et l’y pressai long-temps, puis je le cachai dans mon sein. Relique précieuse et sacrée ! gage des adieux ! je te conserve encore, je te conserverai toujours sur mon cœur avec les lai-mes de Mercedes, comme mon plus saint talisman.

Il devait être tard. La rue d’Alcala était presque déserte et les quien vive ? ’des factionnaires des corps-de-garde commençaient à s’y faire entendre. Je refermai la fenêtre.

Je retrouvai le salon éclairé, Ton avait allumé les lampes de ta cheminée et de la console. Il y avait aussi deux bougies sur la petite table à ouvrage devant la comtesse, qui, avant repris sa place habituelle au bout du canapé, était occupée à examiner de la tapisserie.

Je m’approchai de la comtesse ; la tête baissée, elle semblait disposer son canevas et en compter les points avec une extrême attention.

— Mercedes, lui dis-je, ce serait un grand bonheur pour moi de vous entendre une fois encore. Ne voulez-vous pas me chanter quelque chose ?

Elle tressaillit et leva la tête.

— Oh ! oui, mon ami, je le veux bien. Je ne sais pourtant si je pourrai chanter ce soir ; j’essayerai du moins.

J’ouvris le piano et j’y conduisis la comtesse, puis je demeurai debout près d’elle.

— Que voulez-vous donc que je vous chante, John ?

— Oh ! ce qui vous plaira, mon amie. C’est un peu de votre voix seulement qu’il me faut. — Chantez le Calesero, notre tirana favorite.

Ayant préludé, elle commença d’une voix mal assurée et tremblante.

— Iba un chusco calesero
Por un camino cantando
Al son de las campanillas,
Que llevaba su caballo ;
A Dios, un querida prenda,
A Dios, un dulce cuidado,
Acuerdate de un amante
Que por ti va suspirando ;
Duelete de mis pesares,
Duelete de mis quebrantos.

Ici elle s’interrompit comme suffoquée.

— Je ne puis continuer, John, dit-elle.

— Remettez-vous, mon amie, attendez un peu. Peut-être vous sera-t-il possible de finir tout-à-l’heure.

J’allai m’asseoir sur une chaise au bout du piano, et j’appuyai ma tête sur sa table. Après quelques momens de silence :

— J’achèverai maintenant, dit Mercedes.

Et elle reprit d’une voix moins émue :

— De esta suerte et pobrecito
Se consolaba cantando,
Y aliviaba del camino
Las penas y los trabajos.
A Dios, un querida prenda,
A Dios, un dulce cuidado,
Acuerdate de un amante
Que por ti va suspirando ;
Duelete de mis pesares,
Duelete de mis quebrantos.


Andaba poco à poco
El pobrecito caballo.

Porque le pesaban mucho
Los cuidados de su amo.
A Dios, un querida prenda,
A Dios, mi dulce cuidado,
¡ Quando volvere yo á ver te
Y á gozar de tus halagos !
Duelete de mis pesares,
Duelete de mis quebrantos.

Oh ! quand on ne l’a pas entendue chantée par Mercedes, on n’a nulle idée de l’émotion que peut produire cette ballade si simple et si naïve. Ce soir-là surtout, l’impression qu’elle fit sur moi fut inexprimable. Pendant que la comtesse chantait, j’étais resté le front appuyé sur la table du piano, de sorte que les vibrations de ses cordes, se communiquant à tous mes nerfs, me saisissant par toutes les fibres en même temps que la voix de Mercedes résonnait jusqu’au fond de mon âme, m’avaient brisé comme ferait l’action d’une électricité continuée plus leurs instans de suite.

Cependant onze heures venaient de sonner, et la comtesse était encore au piano, quand son mari rentra. Il s’approcha d’elle et l’embrassa plus leurs fois sur le front, puis il me tendit la main. — Je lui laissai prendre et serrer la mienne.

— Vous faisiez de la musique, dit le comte d’un air insouciant et léger, en arrangeant ses cheveux devant la glace ; et moi, je viens d’en entendre aussi d’excellente. La Straniera de Bellini a complètement réussi ce soir au théâtre du Prince. Cet ouvrage est vraiment une belle chose, et puis la Tosi s’y est montrée merveilleuse.

— Pardon, mon ami, dit la comtesse, si nous ne te demandons pas plus de détails sur la représentation. Mais c’est que nous sommes bien préoccupés et bien tristes, vois-tu. M. John nous quitte, et part demain matin pour Cadix, et de-là pour le Mexique.

— Vous avez tort, dit le comte, d’un ton affectueusement glacial, en venant vers moi ; vous avez tort, John, de laisser si brusquement vos amis. Comment ! vous allez au Mexique ! Le Mexique, c’est un beau pays ; mais c’est bien loin. Cependant c’est un poste avantageux pour vous sans doute, et si nous ne vous perdions, je vous féliciterais.

Je remerciai le comte en m’inclinant.

Il était presque minuit, et bien temps pour moi de me retirer. Je pris donc congé de ces deux amis que je ne devais plus revoir.

Je serrai la main du comte. C’était tout, je n’avais lien autre à lui dire. Je baisai la main de la comtesse. Entre elle et moi ce n’était pourtant-là qu’un adieu de forme, un adieu superflu ; l’adieu véritable, l’adieu des âmes, nous nous l’étions déjà dit. Nous avions pleuré ensemble.

Le lendemain matin, avant le jour, je courais en poste sur la route de Cadix.


LORD FEELING.