Epistre en forme de Ballade, à ses amis

Œuvres complètes de François Villon, Texte établi par éd. préparée par La Monnoye, mise à jour, avec notes et glossaire par M. Pierre JannetA. Lemerre éd. (p. 111-113).
EPISTRE
EN FORME DE BALLADE, À SES AMIS.


Ayez pitié, ayez pitié de moy,
À tout le moins, si vous plaist, mes amis !

En fosse giz, non pas soubz houx ne may,
En cest exil ouquel je suis transmis
Par fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles, amans, jeunes, vieulx et nouveaulx ;
Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux,
Vifs comme dars, aguz comme aguillon ;
Gouffres tintans, clers comme gastaneaux,
Le lesserez là, le povre Villon ?

Chantres chantans à plaisance, sans loy ;
Galans, rians, plaisans en faictz et diz,
Coureux, allans, francs de faulx or, d’aloy ;
Gens d’esperit, ung petit estourdiz ;
Trop demourez, car il meurt entandiz.
Faiseurs de laiz, de motets et rondeaux,
Quand mort sera vous lui ferez chaudeaux.
Il n’entre, où gist, n’escler ne tourbillon ;
De murs espoix on luy a fait bandeaux :
Le lesserez là, le povre Villon ?

Venez le veoir en ce piteux arroy,
Nobles hommes, francs de quars et de dix,
Qui ne tenez d’empereur ne de roy,
Mais seulement de Dieu de Paradiz :
Jeuner lui fault dimanches et mardiz
Dond les dens a plus longues que ratteaux,
Après pain sec, non pas après gasteaux ;
En ses boyaulx verse eau à gros bouillon ;
Bas enterré, table n’a, ne tresteaulx :
Le lesserez là, le povre Villon ?

ENVOI.

Princes nommez, anciens, jouvenceaulx,
Impetrez-moy graces et royaulx sceaux,

Et me montez en quelque corbillon.
Ainsi se font l’un à l’autre pourceaux,
Car, où l’un brait, ilz fuyent à monceaux.
Le lesserez là, le povre Villon ?