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Enquête sur l’évolution littéraire/Théoriciens et Philosophes/M. Charles Henry

Bibliothèque-Charpentier (p. 413-419).


M. CHARLES HENRY


C’est notamment l’auteur d’une esthétique scientifique qui prétend rattacher à notre organisme physiologique les conditions et les lois de la beauté. Il passe pour avoir influencé en littérature les décadents-symbolistes les plus extrêmes et les plus conscients, comme Jules Laforgue et Gustave Kahn, et, en peinture, des impressionnistes de la division du ton, notamment MM. Seurat et Signac.

Mathématicien et érudit, il a su rendre pratiques plusieurs de ses découvertes, qui, en même temps qu’elles méritaient l’approbation des corps savants, de l’Académie des sciences entre autres, ont abouti à des réalisations industrielles. Elles s’inspiraient d’une méthode générale scientifique qui n’est pas encore entièrement formulée, et qui lui a valu de retenir l’attention même de ses adversaires.

Trente ans, long et mince, dégingandé, il pourrait réaliser physiquement le type de ces êtres ultra modernes, résumant en eux tous les effets de la longue culture intellectuelle des races ; à voir ces mains effilées, délicates, aptes aux subtiles besognes, on imagine aisément que le fluide nerveux qui les fait mouvoir de cette extraordinaire façon est d’une essence plus raffinée que celui du commun des mortels ; sa complexion générale exprime la confiance du savant dans la puissance illimitée des machines, — il dédaigne d’avoir des muscles…

En résumé, il apparaît très rationnellement comme l’historiographe de nos sensations les plus raffinées, qu’il pèse, mesure, et où il découvre des mondes ; un des Esseintes qui serait raisonnable et savant.

Je lui demande :

— Dans quel sens pensez-vous que l’évolution littéraire pourra s’exercer ?

— Je ne crois pas à l’avenir du psychologisme ou du naturalisme, ni, en général, de toute école réaliste. Je crois au contraire à l’avènement plus ou moins prochain d’un art très idéaliste, mystique même, fondé sur des techniques absolument nouvelles. Je le crois parce que nous assistons à un développement et à une diffusion de plus en plus grandes des méthodes scientifiques et des efforts industriels ; l’avenir économique des nations y est engagé et les questions sociales nous y forcent, car, en somme, le problème de la vie progressive des peuples se résume ainsi : « fabriquer beaucoup, à bon marché et en très peu de temps. » L’Europe est condamnée à ne pas se laisser devancer et même anéantir par l’Amérique qui a depuis longtemps combiné son éducation nationale et toute son organisation pour atteindre ce but.

Donc, oui, je crois à l’avenir d’un art qui serait le contre-pied de toute méthode logique ou historique ordinaire, précisément parce que les cerveaux, fatigués d’efforts purement rationnels, auront besoin de se retremper dans des états d’âme absolument opposés. Voyez, d’ailleurs, la faveur singulière des doctrines occultistes, spirites, etc., qui, elles, sont en contresens, puisqu’elles ne peuvent satisfaire ni le raisonnement, ni l’imagination.

— Le symbolisme vous paraît-il être l’une des manifestations de cette tendance nouvelle ?

— Oui, je serais disposé à y voir une intuition peut-être mieux précisée d’un art nouveau.

Mais l’intuition de cet art est de tous les temps. Il y a dans la Vita nuova de Dante, et dans les mystiques espagnols, des pages admirables qui resteront classiques à ce point de vue.

Plusieurs ont compris, parmi les symbolistes actuels, mais plus ou moins vaguement, qu’outre les liens logiques des idées, il pouvait y avoir entre les images des associations inséparables fondées sur des lois purement subjectives. Par exemple qu’entre l’audition de certains sons, la vision de certaines couleurs et le sentiment de certains états d’âme, il pouvait y avoir des liaisons intimes, inexplicables par des concordances objectives, et dont la raison est dans les échos analogues que peuvent éveiller ces sons, ces couleurs, ces états d’âme, sur notre organisation.

Pour être précis : il y a des liaisons entre la vision de la direction de bas en haut et la vision de la couleur rouge, entre la vision de la direction de gauche à droite et la couleur jaune. Une surface rouge paraîtra plus haute, une surface jaune paraîtra plus large, quoiqu’égales entre elles. Depuis longtemps on associe le haut avec les sons aigus, et le bas avec les sons graves, à tort, d’ailleurs, car il y a là l’indice d’un renversement dénotant dans l’âge moderne une évolution bien sensible d’autre part dans la tendance des diapasons vers l’aigu.

— N’y a-t-il pas une analogie entre vos théories et celles de M. René Ghil ?

— Les procédés littéraires de M. Ghil n’ont certainement aucun rapport, de près ou de loin, avec la science. Ce sont des fantaisies individuelles, logiquement construites et qui ont toutes les raisons d’être incompréhensibles. Voyez, au contraire, dans Rimbaud : à côté de folies gigantesques, des intuitions de génie qui vont au cœur de tout être cultivé. Une technique littéraire un peu précise supposerait l’accomplissement d’une psycho-physiologie raffinée dont nous sommes loin. Il y aura toujours, d’ailleurs, à la constitution d’une telle science, des difficultés tenant à l’influence de l’hérédité, de l’histoire spéciale de l’individu, et déterminant des perturbations déjouant toute espèce de loi.

De sorte que, au fond, un art vraiment émotionnel avec de telle technique sera forcément un art plus ou moins personnel, plus ou moins de cénacle, et seulement accessible à des êtres ayant vécu la même vie morale : résultat d’ailleurs vers lequel nous acheminent toutes les exigences de la civilisation moderne et les transformations sociales. Plus nous allons, en effet, plus nous tendons vers l’uniformité ; voyez, en Angleterre, tout le monde porte déjà le chapeau à haute forme, le cocher est un gentleman qui ne se distingue en rien de ses clients, sauf peut-être par un peu plus de tenue ; les porteuses de pain y ont aussi des chapeaux à brides !

Les progrès de l’organisation sociale auront pour effet de simplifier et d’améliorer notre psychologie individuelle. Il est évident, n’est-ce pas, que les drames, par exemple, qui reposent en général sur des malentendus et des quiproquos, n’auront plus aucun sens dans un temps donné ; la féerie remplacera, avantageusement, d’ailleurs, ces acrobaties psychologiques. Les histoires d’amour, qu’on nous rabâche encore, n’ont un sens qu’à cause de notre état social qui met un très petit nombre de femmes en contact avec un très petit nombre d’hommes et qui a besoin d’entourer de protection et de garanties particulières l’acte d’amour. Il est évident que tout cela deviendra incompréhensible le jour où la société se trouvera organisée autrement, les enfants à la charge de l’État, par exemple, c’est-à-dire la femme prenant intégralement possession d’elle-même, et devenant libre de choisir et d’aimer en genre et en nombre tous les hommes qu’il lui plaira.

Donc, vous le voyez, la marche nécessaire des progrès industriels et économiques nous mène à une simplification en toutes choses…

— Mais la langue ? dis-je…

— La langue, de même, sera soumise à cette évolution. On en a des exemples frappants ; il est sûr que l’on arrivera à un certain état stable de la langue qui tiendra à une certaine immobilité dans l’évolution des facteurs psychologiques. Je considère l’évolution des langues comme due à la contrariété qui se produit entre les sons naturels des voyelles et les tons de la voix qui expriment le sentiment suggéré par le mot…

— Je ne saisis pas bien, dis-je à M. Charles Henry.

— Exemple : la suggestion d’une sensation excitante par une idée dont le mot se compose de voyelles basses comme u et ou déterminera fatalement la transformation du vocable en des voyelles plus hautes ; c’est ainsi qu’a pu se faire la transformation de pater en père ; a est un si bémol du troisième octave, e est un si naturel du quatrième octave, d’après Helmholtz. L’idée qu’on se faisait de la paternité n’a-t-elle pas évolué ? Mais il serait trop long même d’essayer ici à résoudre un problème de cette complication. Pour arriver à quelques notions précises dans cet ordre d’idées, je prépare en ce moment un appareil pour analyser les modifications des bruits et des sons émis suivant l’expression du sentiment ; je vous le montrerai un de ces jours.

— En résumé, comment la littérature de l’avenir vous apparaît-elle ?

— Je vois dans l’avenir des gens courbaturés par le calcul intégral, les problèmes de distribution, etc., qui chercheront le repos dans une hydrothérapie physique et morale ; oui, l’extraordinaire contention de ces cerveaux exigera pour leur repos des bains de sentiments moraux très élevés, cosmiques, universels, des idylles d’où toute réalité et toutes contingences seront bannies…