En voyage, tome I (Hugo, éd. 1906)/Notes

Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff (Œuvres complètes de Victor Hugo / En voyage, tome Ip. 505-525).


NOTES DE L’ÉDITEUR.



I

HISTORIQUE DU RHIN.


Il y a lieu, pour le volume du Rhin, d’intervertir l’ordre accoutumé de cette Édition et de placer, avant la description du manuscrit, la Notice historique, qui va éclairer et préparer les remarques sur le manuscrit lui-même.

Le Voyage proprement dit comprend, dans le livre, deux années : 1838 et 1839. Il y en eut en réalité trois : 1838, 1839 et 1840. Établissons les faits tels qu’ils se sont passés.

Le voyage de 1838 ne fut, à vrai dire, qu’une excursion de deux ou trois semaines. Le 11 août, Victor Hugo venait d’achever Ruy Blas ; il ne devait lire la pièce aux acteurs que vers le 1er  septembre ; il avait devant lui une vingtaine de jours, il en profita pour aller respirer un peu hors de Paris. Depuis longtemps il avait projeté un voyage au Rhin ; il résolut d’en faire au moins cette fois les premières étapes. Il ne poussa cependant pas plus loin que Varennes et Vouziers et n’eut le temps d’écrire que trois ou quatre lettres. Il rentra dans les derniers jours d’août à Paris.

L’année suivante (1839), dans ce même mois d’août, il travaillait au drame des Jumeaux. Arrivé au milieu du troisième acte, il se sentit pris de fatigue et il laissa de côté sa pièce, se promettant de la reprendre après un repos. Ce repos fut un voyage, un long voyage. Et ce fut son premier voyage au Rhin.

Il quitta Paris le 25 août et alla directement à Strasbourg. Il remonta le Rhin jusqu’à la cataracte, puis visita la Suisse et le midi de la France et revint à Paris par la Bourgogne. Il avait écrit en chemin de nombreuses lettres décrivant les villes et les paysages et racontant couramment les incidents du voyage, avec des parenthèses d’histoire et des échappées de philosophie et de rêve.

Mais il n’avait pas vu dans ce premier voyage la région typique du Rhin, la région pittoresque et poétique des burgs et des légendes, celle qui s’étend de Cologne à Bingen. C’est en 1840 qu’il fit ce beau parcours. Il prit cette fois le chemin de la Belgique, trouva le Rhin à Cologne et le remonta jusqu’à Mayence. Il faisait escale à tous les villages, il s’arrêtait à toutes les ruines, il mit près de deux mois à cette exploration d’une vingtaine de lieues, qu’on peut expédier en une journée. Il revint par Francfort et par Heidelberg.

L’année d’après, en 1841, Victor Hugo fut nommé de l’Académie. Il était dans la force de l’âge, en possession de sa renommée, il avait la légitime ambition de prendre part à la vie publique de son pays. Ne payant pas le cens, alors nécessaire, il n’avait pu être élu député ; mais, membre de l’Académie, il pouvait être fait pair de France. Cependant les chefs-d’œuvre du poète ne lui constituaient peut-être pas des titres suffisants pour prétendre à la haute assemblée, il était bon qu’il fit acte d’homme politique. La question de la rive gauche du Rhin était, dans le moment, à l’ordre du jour. Victor Hugo se reporta au récent voyage où il avait visité, observé, sondé ces populations riveraines du Rhin qui, en 1840, étaient plutôt restées françaises que devenues prussiennes, et où presque tous les hommes au-dessus de cinquante ans se souvenaient d’avoir été les soldats de Napoléon. N’avait-il pas, lui aussi, son mot à dire sur le grave sujet qui préoccupait l’opinion ?

Mais le sujet en lui-même ne comportait guère qu’une brochure de cent à cent cinquante pages laquelle risquerait fort de se perdre dans le flot et le bruit des discussions et des polémiques soulevées. Quelle importance prendrait cette brochure si elle s’étayait sur un livre, sur un livre qui ferait connaître ce qu’était ce beau Rhin, objet du grand litige. Victor Hugo pensa aux nombreuses lettres où il avait décrit et raconté le fleuve.

Ces Lettres seraient le livre, la brochure en serait la conclusion ; le tout s’intitulerait le Rhin.

Victor Hugo se mit à écrire la Conclusion en juillet 1841.

Cette Conclusion, il l’établissait puissamment, avec une large vue de l’état actuel de l’Europe, sur des faits et des arguments fournis par l’histoire, il s’appuyait du passé pour prévoir l’avenir et conseiller le présent. Entre les deux partis extrêmes, l’un qui se résignait à subir les traités de 1815, l’autre qui les voulait abolir, même par les armes, Victor Hugo rêvait une solution conciliatrice : la France s’employait à obtenir, pour la Prusse, le Hanovre et Hambourg qui lui donnait l’accès à la mer ; la Prusse consentait à rendre à la France la rive gauche du Rhin, sa frontière naturelle. La conséquence, — Victor Hugo le démontrait avec une logique et une raison supérieures, — la conséquence était, pour la paix du globe et le bien de l’humanité, la solide alliance et l’union féconde des deux grandes nations du centre de l’Europe, l’Allemagne et la France. Mais la raison et la logique ne sont pas toujours ce qui règle les affaires de ce monde, et les événements ont singulièrement dérangé la combinaison du poète ; elle n’en avait pas moins, semble-t-il, sa sagesse et sa grandeur.

La Conclusion terminée, Victor Hugo songea à la publication.

Il voulait, il devait, pour le moment, n’y comprendre que la partie historique et légendaire du Rhin, qui était justement la partie disputée ; celle qui va de Mayence à Cologne, celle qu’il avait parcourue dans son dernier voyage, dépeinte dans ses dernières lettres.

Publier ces lettres telles quelles sans se donner d’autre peine, ce n’était pas la façon de Victor Hugo. Ici, comme toujours, il s’agit pour lui de faire un livre, un livre à composer et à ordonner de telle sorte que le lecteur, quand il sera au bout, ait du Rhin une idée nette et grande. Ce paquet de lettres, écrites au hasard et sans but déterminé, qu’il a sous la main, ce sera le fond solide et sincère auquel il touchera le moins possible ; mais il faudra sans doute l’augmenter et l’éclairer pour qu’il en sorte une œuvre d’art, le livre à faire.

Il commence par donner de l’air à ces lettres, trop pleines et trop serrées et les divise en trois ou quatre, consacrées chacune à une ville ou à un groupe de villes et de paysages. En les relisant, tel développement s’offre à son esprit ; c’est la chaleureuse apologie de la Champagne et des Champenois ; c’est l’amusante mésaventure du diable à Aix-la-Chapelle. Il consulte les notes qu’il a prises sur les lieux, et de quelque pensée crayonnée dans sa visite à la maison Ibach de Cologne il tire la rêverie historique et philosophique sur le logis tragique où mourut Marie de Médicis. Il remplit à l’aide de ces notes deux lacunes du voyage, les chapitres De Lorch à Bingen et Bingen. Ses idées générales sur le Rhin, il en a déjà écrit en route et envoyé d’Andernach une partie ; mais c’est au retour qu’on est le mieux placé pour jeter ce coup d’œil d’ensemble où l’impression se condense et se résume ; c’est donc à Paris qu’il écrit la seconde lettre sur le Rhin, par laquelle il clora cette première édition.

La nature, l’histoire, la politique même avaient leur place dans le Rhin ; un livre de Victor Hugo eût-il été complet, si l’imagination n’y avait eu la sienne ? Au lieu de reproduire quelque légende populaire des bords du Rhin, le poète aima mieux en inventer une et il nous donne celle du Beau Pécopin, ce merveilleux conte, allemand et français à la fois, enjoué et moqueur à la surface, avec des dessous profonds et mélancoliques.

En y ajoutant ces richesses, Victor Hugo apportait aux lettres, dans la forme, peu ou point de changements. Un seul est essentiel et veut être expliqué. Le Rhin a pour sous-titre : Lettres à un ami. La vérité est cependant que les lettres envoyées pendant le voyage furent adressées toutes à Mme Victor Hugo. Pourquoi cette fiction ? elle était, dans ce temps-là, nécessaire. Ces lettres, écrites du ton le plus familier, fourmillaient de détails intimes. Or l’esthétique épistolaire d’alors exigeait plus de tenue et n’eût pas admis le laisser aller de ces épanchements familiaux. Victor Hugo est obligé déjà de s’excuser dans sa Préface de n’avoir pas « effacé partout l’intimité et le sourire », et, malgré les suppressions, Cuvillier-Fleury lui reprocha encore, dans les Débats, ce qu’il appelle son déshabillé. Ainsi s’imposait cette supposition classique d’un « ami », correspondant impersonnel et neutre.

Disons d’ailleurs en passant qu’une raison d’ordre matériel eût bien empêché Victor Hugo d’adresser réellement à un ami cette longue correspondance. Il faut rappeler qu’en 1840 la taxe des lettres n’était pas uniforme et variait, non seulement selon le poids, mais selon la distance ; une lettre simple pour Marseille coûtait dans les deux francs, et l’on n’affranchissait pas les lettres ; qui les recevait, payait. La totalité des lettres du Rhin, expédiées pour la plupart de l’étranger, dut au bas mot dépasser trois cents francs, somme qui en représenterait le triple aujourd’hui. C’était là une charge qu’on ne pouvait imposer à un tiers ; Victor Hugo, en partant, laissait à sa femme l’argent nécessaire pour payer les ports de lettres.

Le livre était fait. Le Rhin parut en deux volumes, dans la première édition originale, le 28 janvier 1842.

En avril 1845, il y eut une édition nouvelle qui peut aussi passer pour une édition originale. Celle-ci, en effet, forme quatre volumes et contient quatorze lettres nouvelles.

Trois ans s’étaient passés, la question brûlante de la rive gauche s’était refroidie dans cet engourdissement qui s’appelle le statu quo. L’intérêt du Rhin était maintenant tout entier dans le Voyage ; il importait de le compléter.

La première édition n’avait donné que le Rhin entre Cologne et Mayence ; la seconde y ajouta le Rhin supérieur, le Rhin entre Mayence et Schaffhouse, c’est-à-dire le premier voyage de Victor Hugo, le voyage de 1839, qui avait commencé par Strasbourg. — Mais un trouble pouvait ici se produire dans l’esprit du lecteur. Le voyageur, remontant le Rhin, aurait dû commencer, non par Strasbourg, mais par Cologne ; en d’autres termes, le premier voyage aurait dû suivre et non précéder le second. L’auteur, pour simplifier, crut pouvoir sans inconvénient substituer l’ordre logique à l’ordre chronologique ; sans toucher aux lettres manuscrites, qui devaient garder leur sincérité, il antidata dans le livre les lettres de 1840 et les mit simplement à la suite des trois lettres de 1838. Les deux parties du voyage, sous les millésimes 1838, 1839, prennent ainsi leur place rationnelle : Cologne avant Strasbourg.

Victor Hugo enrichit encore cette nouvelle édition d’un sommaire, qu’avec beaucoup de verve et de fantaisie il se plut à faire le plus littéraire du monde et qui mit, au commencement de chaque lettre, le menu le plus attrayant. Le Rhin eut ainsi, dans sa cohésion et son unité, son édition définitive.

On sait que de très nombreuses éditions ont répété et prolongé le succès des deux éditions originales.


II

LE MANUSCRIT DU RHIN.


Il n’y a pas, à proprement parler, de manuscrit du Rhin. Il y a une réunion de lettres, de vraies lettres, écrites pour la plupart au cours du voyage, et dont plusieurs portent le timbre de la poste. En 1840, l’usage des enveloppes n’existait pas encore ; on pliait la lettre de façon à réserver, au dos de la dernière page, un blanc pour l’adresse et le timbre ; on fermait ensuite la lettre avec un pain à cacheter.

Toutes les lettres sont de grandeur à peu près uniforme, petit in-quarto carré long, le plus grand format dit « de papier à lettres ». La couleur et le grain du papier diffèrent selon les villes et les hôtelleries. Le voyageur, quand le papier lui manque, déchire des feuillets de son album. Les lignes sont généralement très serrées, sans blanc et sans marge. Peu ou point de ratures. L’écriture est ferme et extrêmement fine.

Le goût, on pourrait dire la volonté du public, quant à l’exactitude et à la familiarité des lettres, a changé du tout au tout depuis soixante ans. Ce qui eût choqué autrefois, on le recherche aujourd’hui, on l’exige. Nous allons donc rétablir à leur place, au fureta mesure que nous examinerons les lettres, ces détails intimes, ces effusions de famille, qui les font plus réelles et plus vivantes ; Victor Hugo y apparaîtra le mari affectueux, le père tendre qu’il était. Et cette restitution sera un des attraits de cette édition, qui veut avant tout la sincérité.

Prenons maintenant par le détail les lettres.


LETTRE I. — La Ferté-sous-Jouarre.

Première lettre de l’excursion de 1838. Elle est adressée à Madame Victor Hugo, à Boulogne. Victor Hugo en a remanié, sur une feuille à part, le commencement, pour lui donner la forme moins intime de lettre adressée à « un ami ».

La lettre véritable débutait ainsi :

18 août.

« J’ai quitté Paris ce matin à onze heures, mon Adèle, par le plus beau temps du monde, juché sur l’impériale de la diligence Touchard entre un bossu et un gendarme. Je n’ai pas le plus petit événement à te raconter, sinon que je t’aime ; ce qui, j’espère, n’est pas pour toi un événement… »

Dans le cours de la lettre :

« C’est pour t’obéir que je t’écris tout cela, mon Adèle. Tu veux que je t’envoie toutes mes rêvasseries. Je le fais. Si elles t’ennuient, ne les lis pas, mais je serais charmé qu’elles t’amusassent. »


LETTRE II. — Montmirail.

Les Lettres I et II, séparées pour le livre, n’en font qu’une.

Montmirail, 20 août. Midi.

« Je suis à Montmirail, mais je vais repartir. Rien dans cette ville qu’un assez frais paysage à l’entour et deux belles allées d’arbres. Le reste est un fouillis de masures avec d’affreuses habitardes sur le seuil des portes… « … Entre la Ferté et Vieux-Maison, le conducteur m’a montré une maison de plâtre fort ennuyeuse à voir. Cela appartient à M. Scribe. Cela s’appelle Séricourt. Nom d’opéra-comique. Tous les champs d’alentour se laissent posséder par un vaudevilliste. Il y a là d’assez beaux arbres qui n’en peuvent mais…

« … Voilà, j’espère, une longue lettre, mon Adèle bien-aimée. J’espère que Charlot et Toto te sont revenus couverts de couronnes. Moi je te couvre de baisers. Fais-leur en part ainsi qu’à ma Didine et à ma Dédé. Amuse-toi bien. C’est hier que vous avez dû manger la fameuse hure. J’ai bien pensé à vous tout en cheminant. Mille amitiés à nos amis, et serre la main pour moi à ton père.

« Ton Victor. »

À la description de la plaine de Montmirail, un croquis de charrue renversée, après les lignes :

[Page 21.] « On ne voyait au loin que deux ou trois charrues oubliées, qui avaient l’air de grandes sauterelles. »

Hugo, Le Rhin, manuscrit, folio 15r (détail).


LETTRE III. — Sainte-Menehould. — Varennes.

Une première lettre d’attente, datée : Sainte-Menehould, 23 août, midi, se termine par ce post-scriptum :

« J’ai fait beaucoup de chemin, mon Adèle, depuis que cette lettre est commencée. J’ai vu Châlons-sur-Marne, dont je te parlerai dans ma prochaine lettre et Sainte-Menehould où je suis en ce moment. Mais je me dépêche de t’envoyer ces deux feuilles. J’ai besoin qu’il vous arrive à tous de bons baisers et de bonnes caresses de moi… »

Victor Hugo avertit sa femme qu’il arrivera à Paris le 28, à huit heures du soir et la prie d’envoyer de Boulogne une de ses deux bonnes pour être à ses ordres. Peut-être lira-t-il Ruy Blas aux acteurs le lendemain 29.

Suit la lettre annoncée :

Varennes, 24 août. Midi.

« Hier, mon Adèle, à la chute du jour, je cheminais dans la carriole de Sainte-Menehould, pensant à toi, chère amie, à nos chers enfants, à ton père, à vous tous, à votre petit arrangement de Boulogne où j’ai peur que vous ne soyez bien gênés, et aux deux ou trois amis qui viennent vous tenir compagnie le soir et causer un peu de moi avec toi. J’avais l’âme pleine de toutes ces idées, quand je me suis réveillé… »

Le récit du voyage, dans la lettre originale, se termine sur la phrase : « Louis XVI a suivi cette délicieuse route ». Le beau développement sur la Champagne et les Champenois a été ajouté après.

La lettre se termine ainsi :

« … Je me hâte de fermer cette interminable lettre, mon Adèle. Demain je me rabattrai sur Paris, et dans quatre jours je vous embrasserai tous. Ce sera une bien vive joie pour moi et si je te vois un peu heureuse, je serai bien heureux. À bientôt, mon Adèle. À bientôt, ma Didine. À bientôt, vous tous. Je vous aime. »

Cette lettre est, dans le livre, la dernière qui appartienne à l’excursion de 1838.


LETTRE IV. — De Villers-Cotterets à la frontière.

Avec la Lettre IV commence en réalité le voyage de 1840. La première page porte en tête : Journal de mon voyage. La lettre originale commence ainsi :

« C’est dans l’après-midi d’avant-hier, comme je te l’ai écrit, que j’ai quitté Paris. Je suis sorti par la barrière de la Villette, et j’ai laissé à ma gauche Saint-Denis, Montmorency, et tout à l’extrémité des collines le coteau de Saint-Prix. Je vous ai donné à ce moment-là une bonne et tendre pensée à tous, mes bien-aimes, et j’ai tenu mes regards fixés sur cette petite ampoule obscure au fond de la plaine jusqu’à ce qu’un tournant du chemin me l’ait brusquement cachée. »

Il faut noter que Mme Victor Hugo est installée, avec ses enfants, à Saint-Prix.


Hugo, Le Rhin, manuscrit, folio 37r (détail : croquis du clocher du grand Givet)

LETTRE V. — Givet.

[Page 48.] « … Le clocher du petit Givet est une simple aiguille d’ardoise ; quant au clocher du grand Givet, il est d’une architecture plus compliquée et plus savante. Voici évidemment comment l’inventeur l’a composé.

« Le brave architecte a pris un bonnet carré de prêtre ou d’avocat. Sur ce bonnet carré, il a échafaudé un saladier renversé ; sur le fond de ce saladier devenu plate-forme, il a posé un sucrier ; sur le sucrier, une bouteille ; sur la bouteille un soleil emmanché dans le goulot par le rayon inférieur vertical ; et, enfin, sur le soleil, un coq embroché dans le rayon vertical supérieur. En supposant qu’il ait mis un jour à trouver chacune de ces idées, il se sera reposé le septième jour.

« Cet artiste devait être flamand.

« Depuis environ deux siècles les architectes flamands se sont imaginé que rien n’était plus beau que des pièces de vaisselle et des ustensiles de cuisine élevés à des proportions gigantesques et titaniques.

« Aussi, quand on leur a donné des clochers à bâtir, ils ont vaillamment saisi l’occasion et se sont mis à coiffer leurs villes d’une foule de cruches colossales. »


LETTRE VI. — Dinant.

[Page 53.] « … Le clocher de l’église de Dinant est un immense pot à l’eau. »

Hugo, Le Rhin, manuscrit, folio 40r (détail : croquis du clocher de Dinant)


LETTRE IX. — Aix-la-Chapelle.

La légende de la construction diabolique de l’église a été écrite au retour, à Paris. Victor Hugo, en la racontant, s’adresse cette fois directement à Louis Boulanger.

[Page 73.] « La couronne germanique de Charlemagne, surmontée d’une croix, chargée de pierreries et de camées, est formée seulement d’un cercle fleuronné qui entoure la tête, et d’un demi-cercle soudé du front à la nuque avec une légère inflexion qui imite le profil de la corne ducale de Venise. »

Hugo, Le Rhin, manuscrit, folio 56r (détail : croquis de la couronne de Charlemagne)


LETTRE X. — Cologne.

[Page 87.] Après avoir copié ligne pour ligne, mot pour mot, l’épitaphe latine du comte de Frisheim, le voyageur s’interrompt :

« Je donne ceci pour version à mon Charlot et à mon Toto, ils m’en enverront la traduction dans une de leurs lettres. Les V sont des u, excepté au commencement des mots. Emundus veut dire Edmond. Frisheim est le nom du comte. Subtegor est un seul mot. »

M. Cuvillier-Fleury n’étant plus, il a semblé qu’il serait dommage d’omettre cette parenthèse du père de famille.


LETTRE XVI. — À travers champs.

[Page 131.] « … Le mont voisin, le tombeau du géant, s’est brusquement présenté à moi. Du point où j’étais, le rocher dessine à la base de la montagne, tout près du Rhin, le profil colossal d’une tête renversée en arrière, la bouche béante… »

Victor Hugo, Le Rhin, manuscrit, folio 85r (détail).


LETTRE XVII. Saint-Goar.

C’est à cette lettre que nous avons emprunté les deux fac-similés avec dessins de Victor Hugo, le Rheinfels et le Reichenberg qu’on trouvera pages 543 et 545, au Cahier des reproductions.

La lettre de Saint-Goar contient de plus au dernier feuillet un petit croquis.

[Page 140.] « De temps en temps on entrevoit, à demi couchée sous les épines et les osiers et comme embusquée au bord du Rhin, une espèce d’immense araignée formée par deux longues perches souples et courbes, croisées transversalement, réunies à leur milieu et à leur point culminant par un gros nœud rattaché à un levier et plongeant leurs quatre pointes dans l’eau. C’est une araignée en effet. »

(Dessin de Hugo, aujourd'hui troué dans le manuscrit)

[Page 135.] « … Quelques vignes maigres se tortillent autour de leurs échalas sur l’emplacement même où était la salle des portraits… »

À la suite de ces lignes, Victor Hugo a supprimé pour le livre cette phrase :

« À cet endroit-là, je n’ai pu m’empêcher de songer à cet amer chevalier de Freidingen, l’un des derniers burgraves du xvie siècle, qui avait retourné les portraits de ses ancêtres la face contre la muraille, afin qu’ils ne vißent point la dégradation de leurs descendants. »

Victor Hugo a supprimé dans sa lettre le fait et le mot pour les transporter au premier acte des Burgraves :

hatto.

… Ces portraits ! mes aïeux ! qui les a retournés ?

magnus.

Je les ai retournés tous contre la muraille
Pour qu’ils ne puissent voir la honte de leurs fils.


LETTRE XXIII. — Mayence.

[Page 242.] « … Le gros clocher, cône large, trapu, ample à sa base, superbement chargé de trois riches diadèmes fleuronnés, … semble plutôt bâti avec des pierreries qu’avec des pierres… L’autre grosse tour, grave, simple, byzantine et gothique, qui lui fait face… »

Victor Hugo, Le Rhin, manuscrit, folio 167r (détail).


LETTRE XXIV. — Francfort-sur-le-Mein.

[Page 253.] « … Si j’avais su que faire d’un pauvre petit cochon de lait… je l’aurais acheté et sauvé… »

Le voyageur se reporte au milieu des siens lisant entre eux sa lettre, et il ajoute :

« N’est-ce pas, ma Dédé, que j’aurais bien fait ? »

Mlle Dédé avait alors dix ans.


LETTRE XXVIII. — Heidelberg.

Cette belle et longue lettre a bien été écrite en cours de route, mais à plusieurs reprises ; le papier, l’encre et même l’écriture diffèrent souvent. Elle a été envoyée par la poste à Mme Victor Hugo, mais Victor Hugo avait écrit, à grands traits, en travers de la première page : Pour Louis Boulanger.

On remarquera la légende de Bligger-le-Fléau, qui tient tête dans sa forteresse à la diète, à l’empereur, aux cent villes, au pape lui-même. Victor Hugo a dû prendre là l’idée de Welf, castellan d’Osbor. Seulement, Bligger est un bandit et Welf est un héros.


LETTRE XXIX. — Strasbourg.

[Page 351.] « … Au-dessus de la colline verte, on ne voyait absolument rien que le chapeau d’étain d’une tour d’église, lequel semblait posé exactement sur le haut du coteau. Ce chapeau était de forme flamande. (En Flandre, dans les églises de village, le clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d’ici, un immense tapis vert sur lequel on eût dit que Gargantua avait oublié sa sonnette… »

Hugo, "Le Rhin", manuscrit, folio 22r (détail).


LETTRE XXX. — Strasbourg.

[Page 356.] « … Le barbarisme faisait la morale au solécisme… »

La lettre ajoute ici :

« À propos de barbarisme, moi qui parle, n’en ai-je pas campé l’autre jour un énorme au beau milieu de ce vers latin que je me suis avisé de faire. Charlot le sait bien. Une fois pour toutes, quand il m’arrive dans mes lettres de parler latin et barbarismes, c’est du ressort de Chariot. »


LETTRE XXXI. — Freiburg.

La lettre, en commençant, fait allusion à un 8 septembre du passé, qui devait être quelque anniversaire de bonheur.

« C’est aujourd’hui le 6 ; j’ai calculé que tu recevrais après-demain 8 ma lettre de Strasbourg. Je penserai à toi avec amour à ce moment-là, mon Adèle. Ce sera un instant où nos deux cœurs malgré l’absence se toucheront. Maintenant, je continue le journal de mon voyage. C’est un travail qui me plaît parce que j’espère qu’il t’amuse un peu. »

[Page 368.] Au lieu de la phrase : « Je ne suis pas monté au clocher », la lettre dit :

« Maintenant, quelque chose de prodigieux. Je ne suis pas monté sur le clocher !!! Quand tu te seras extasiée le temps convenable sur ce grand événement, je t’en dirai la raison. — Est-ce fait ? — La voici : … »

Et la suite explique que Freiburg est dominé par une colline plus haute que le clocher, et d’où il a pu voir un plus large horizon.

[Page 365]. « … Une jeune fille, jolie, pâle, les yeux battus, vêtue de noir, portant sur la tête une coiffure étrange, qui avait l’air d’un énorme papillon noir posé à plat sur le front, les ailes ouvertes. Elle avait, en outre, une large pièce de soie noire roulée autour du cou… »

Hugo, Le Rhin, manuscrit, folio 227r (détail : croquis de femme en costume fribourgeois.


LETTRE XXXII. — Bâle.

La lettre se termine ainsi :

« Adieu, mon Adèle. À bientôt. Quand je cause avec toi, je me laisse aller, tu vois. J’ai la plus grande peine du monde à m’interrompre. Écris-moi de ton côté tout ce que tu fais. — Écris-moi aussi, ma Didine. Tu sais comme ton petit père t’aime. — Je t’embrasse, et Toto, et Charlot, et Dédé, et votre bonne mère. Je vous aime en elle et je l’aime en vous. »


LETTRE XXXV. — Zurich.

La lettre est adressée à Villequier, où Mme Victor Hugo et ses enfants reçoivent l’hospitalité des parents d’Auguste Vacquerie. Voici la fin de la lettre originale :

10 septembre, 7 heures du soir.

« Je suis à Lucerne. J’ai passé une journée admirable. Ici tout est beau, tout est grand, tout est prodigieux. On s’endort émerveillé. On est sûr de se réveiller ébloui.

« À demain les détails. Pour ce soir, je ne veux que vous dire à tous, à toi, mon Adèle, à vous, mes enfants bien-aimés, que je pense à vous et que rien ne me distrait de vous.

« Bonjour, maman. Écris-moi, et toi aussi, ma Didine. Travaillez bien, mon Charles et mon Toto. Amusez-vous bien tous et embrassez pour moi votre bon Vacquerie. — À propos, maman, demandez-lui de ma part s’il fait des vers. Il faut qu’il en fasse, car il les fait beaux.

« Je t’embrasse encore, mon Adèle chérie, et mille fois.

« Ton Victor. »



III

REVUE DE LA CRITIQUE.


Lors de son apparition, le Rhin ne rencontra pas d’opposition, si ce n’est dans deux ou trois journaux politiques, hostiles de parti pris. Nous n’avons donc à enregistrer que des articles favorables.

Citons d’abord Philoxène Boyer, poète ami de Banville, qui, sous forme de lettre adressée à Victor Hugo, fit tout un livre, le Rhin et les Burgraves. Il va nous faire repasser tous les tableaux qui ont enchanté nos yeux et nos pensées.

… Comment vous analysez tant d’impressions, les unes douces, les autres sérieuses, toutes charmantes ; comment vous traduisez vos conversations secrètes avec les feuilles, les oiseaux et les fleurs ; c’est ce qu’il ne faut pas essayer de faire comprendre à ceux qui n’ont pas pénétré dans votre œuvre ! Tout au plus oserais-je noter au passage les grands ormes de la route d’Épernay, la cuisine de l’hôtel de Metz et la promenade du hameau de la folie à Soissons, toute illuminée aux blancheurs crépusculaires de Jupiter, de Mars et de Saturne, toute enflammée aux reflets empourprés du monstrueux Aldebaran. Puis, entre Huy et Liège, les paupières sinistres des usines qui s’allument pendant que leurs dents de fer s’entre-choquent en sifflant. Puis les douceurs majestueuses de la vallée de Chauffontaine. Puis la vision de Cologne aperçue de la rive droite du Rhin, derrière un nuage de sombre lumière. Puis le ravin de la Souris, animé par cette étrange fréquentation de la salamandre mystérieuse et par la vibration argentine de la cloche, qui semble pleurer le jour près de mourir. Puis l’écho de Lurley et l’écho de Saint-Goar se dilatant ensemble en fanfares, tandis qu’au fond de la vallée suisse le bon Dieu arrange un paysage pour le pinceau d’un Poussin ou pour la plume d’un Victor Hugo. Puis le jardinet de Bacharach, où les marguerites sont si belles parce que le sol est engraissé avec des cadavres, où les tourterelles roucoulent si joyeusement parce qu’elles ont des pampres épais où cacher leur maison flottante. Puis le sentier de Niederheimbach, où les liserons et les campanules parlent un si divin langage. Puis les débris lugubres de Falkenburg, où vous avez rencontré Pécopin et Bauldour, chères ombres ramenées du tombeau par le rameau d’or de la poésie enchanteresse, et aussi ces trois belles jeunes filles jetées, comme les trois Grâces antiques, au centre de cette féerie du moyen âge. Puis les inexprimables langueurs de la marche lente vers Maüsethurm, et la mélodie lointaine du marteau sur l’enclume soufflant à votre muse l’Amour forgeron, cette fantaisie délicate, cette mignarderie exquise. Puis le coteau de Saverne étalant les fascinations de son multiple paysage, pendant que la lune achève dans l’éther son ascension lumineuse. Puis le carré de gazon de Freiburg, monde fourmillant et bourdonnant dont vous étiez le dictateur. Puis Laufen, la cataracte rugissante, et les précipitations du style concordant avec les éblouissements du spectacle. Puis Meillerie et Vevey, admirés à cause de leurs pommiers, à cause de leurs vignes mûres, à cause des molles ondulations de leur flot mélancolique, et non plus à cause des très niaises et très pédantesques amours de Saint-Preux et de Julie d’Étanges. Puis, enfin, Lausanne et les nuages précurseurs de tempêtes amoncelées lourdement au-dessus de ses villas coquettes, comme si cette nature avait besoin de s’attrister sur le prochain départ de son poète.

Ce sont là autant de tableaux que j’ai honte même d’indiquer. Quant à vouloir en déflorer les détails, quant à peser dans la balance critique qui tremble sous ma main inhabile cette lyre ainsi fertile en heureux caprices, en brillantes improvisations, oh ! je n’ai pas à ce point la manie du sacrilège. J’ai fourni le programme de vos miracles ; combien vous en avez dépassé les promesses, c’est ce que devineront tous ceux qui ont parcouru un coin de vos œuvres.

Le Siècle.
Hippolyte Lucas.

L’apparition d’un nouveau livre de M. Victor Hugo est naturellement de tout temps un événement ; mais cette fois-ci il y a encore un intérêt de plus, et il est tout simple que la France et l’Allemagne s’émeuvent particulièrement de son dernier livre, le Rhin. La question littéraire se complique de la question politique.

Tout le monde a dans ce moment les yeux fixés sur le Rhin. Quelle fortune de faire un pareil voyage avec un tel compagnon de route ! Voir le beau pays dans cette belle phrase si simple que tout y vient sans gêne, et si précise qu’elle prend la forme même des choses, c’est le voir avec les yeux. On a la chose même, et l’on a l’interprétation du poète à côté. On voyage en même temps dans cette grande nature et dans ce grand esprit.

Ce beau livre, qui touche à toutes les racines des questions européennes, s’ouvre doucement par une causerie amicale. Il commence comme une source et finit comme une mer. Il y a de tout dans ce livre : les auberges, les églises, le spectacle du ciel, et d’admirables légendes comme le beau Pécopin qui est tout un roman. L’illustre écrivain questionne le passé dans les ruines et le présent dans les mœurs, pour tâcher de leur arracher la formule de l’avenir.

On arrive ainsi à cette magnifique Conclusion où aboutissent et concourent tous les détails du livre, et qui prouvera à ceux qui l’ignorent comment M. Hugo est un admirable homme de pratique, et que le grand poète est doublé d’un grand penseur. Les faits s’y élargissent aux proportions des idées. La politique, quand c’est un pareil esprit qui la fait, n’est plus de la politique, c’est de l’histoire.

La Preße.
Un inconnu (Eugène Pelletan).

Ce livre est un poétique traité d’alliance entre la France et l’Allemagne ; ce sont, fond et forme, les fiançailles des deux génies que l’auteur s’est proposées.

… Ce serait s’exposer à ne pas comprendre le livre de M. Victor Hugo que de lui demander autre chose, plus ou moins, qu’il n’a voulu y mettre. Ce sont des Lettres à un ami, de pures et simples émotions de voyage, orchestration infinie de tous les sons qu’il reçoit et renvoie en passant. Quelquefois la rêverie, d’autres fois l’érudition, le jeu de mots ; la mélancolie, et jusqu’au million de pensées que la vue d’un brin d’herbe, cet assistant de Dieu comme nous, peut éveiller en notre âme.

… Mais tableaux de voyages, réflexions jetées en passant, ne servent que de préambule au travail politique et sérieux que l’auteur a voulu écrire. C’est l’immense, la terrible question du présent et de l’avenir de l’Europe que l’auteur décrit et prophétise, l’histoire à la main…

Par la comparaison de l’Espagne et de la Turquie, si puissantes il y a deux siècles, M. Victor Hugo démontre admirablement que toute politique qui ne repose que sur l’idée de conquête, d’extension territoriale, est, tôt ou tard, mais fatalement, condamnée à la déchéance.

… La France a des alliées invincibles ; ce sont ses idées. Elles travaillent pour nous, elles remportent des victoires mystérieuses, elles accumulent des conquêtes que nous ne saurions perdre. Pour nous, qui avons traversé des âges de révolution, qui sommes sortis régénérés de nos crises, le temps ne peut amener que de nouvelles forces. Il faudra bien qu’un jour, bon gré mal gré, les États de l’Europe comptent avec l’esprit du siècle, qu’ils suivent la route que nous avons suivie. Les gouvernements libres n’ont pas seulement l’avantage d’être des représentations théâtrales de tribune, et de faire d’énormes dépenses de paroles. Mieux que tous les autres, ils répandent le bien-être autour d’eux, et pratiquent une plus juste répartition des charges et des avantages de la société. La contagion de notre exemple ne peut manquer de gagner les autres peuples, lorsque l’heure sera venue, lorsqu’ils auront l’intelligence nécessaire pour commencer leurs révolutions, et celle non moins nécessaire pour les finir. De ce moment, la France se retrouvera, au milieu de la décomposition des pouvoirs, l’arbitre impartiale et pacifique du monde…

Revue des Deux-Mondes.
Lerminier.

… En suivant encore une fois le cours du Rhin, flumina nota, sous la conduite de M. Victor Hugo, nous avons pu reconnaître que souvent ses peintures n’étaient pas inférieures à la beauté du spectacle, surtout quand le poète était en face des grandes ruines qui décorent le fleuve. M. Victor Hugo est vraiment le poète de l’architecture ; tout ce qui est pierre, monument ou ruine, l’inspire au plus haut point. Devant les vieilles cathédrales du Rhin, l’auteur de Notre-Dame de Paris s’est retrouvé tout entier…

… C’est en termes plus magnifiques que pénétrants que M. Hugo parle du Rhin et de ses délicieuses campagnes. L’auteur des Lettres sur le Rhin est un grand poète lyrique écrivant en prose, mais ce n’est pas encore un prosateur…

…C’est par une question internationale que M. Victor Hugo est entré dans la politique. Il a voulu jeter à l’Allemagne une parole de conciliation et de paix. Ce début nous agrée d’autant plus que nous pouvons ici applaudir sans réserve aux sentiments qui animent l’écrivain et au but qu’il se propose. Lorsque M. Victor Hugo dit que le Rhin est un fleuve digne d’être à la fois français et allemand, nous ne le contredirons pas, puisque nous écrivions, il y a douze ans, que le Rhin, comme Charlemagne, appartient à l’Allemagne et à la France. M. Hugo désire une alliance sincère entre l’Allemagne et la France ; depuis longtemps nous avons formé les mêmes vœux. Il voit dans cette alliance le rempart de l’Europe contre les envahissements de la Russie ; nous n’avons pas un autre avis, car nous avons toujours pensé que l’esprit et les destinées de l’Europe dépendent surtout de l’Allemagne et de la France, qui en occupent le centre vivant. L’Allemagne, nous l’avons dit, ne peut maintenir son indépendance et son originalité que par l’alliance de la France. L’intérêt rapproche les deux peuples que sépare le Rhin ; la diversité de leur génie les convie à une amitié solide…

Le Journal des Débats.
Cuvillier-Fleury.

… Si la France n’est pas bientôt maîtresse de la rive gauche du Rhin, ce ne sera pas la faute de M. Victor Hugo. Les deux cents pages qu’il a consacrées au remaniement de l’Europe sont assurément ce qu’il a jamais écrit de plus sérieux, et, dans quelques endroits, de plus magnifique…

Les Lettres sur le Rhin ont tous les mérites et tous les défauts de M. Victor Hugo, exagérés par je ne sais quelle allure plus délibérée et plus rapide, qui est comme le cachet de ce nouveau livre. M. Victor Hugo écrit à un ami. Il est fort en déshabillé ; et, bien que son style, même familier, ressemble beaucoup à celui de Balzac l’ancien, dont on disait au dix-septième siècle « qu’il mettait des diamants sur sa robe de chambre », on voit que M. Victor Hugo ne se gêne guère avec son correspondant anonyme…

Êtes-vous peintre, graveur, statuaire, architecte ? Entrez ! M. Victor Hugo vous ouvre une immense galerie de portraits historiques, vous fait marcher entre deux rangées de statues, dresse sous vos yeux les anciennes cathédrales, rebâtit les palais gothiques. Êtes-vous botaniste ? M. Victor Hugo a rédigé pour vous la flore du Rhin. Êtes-vous poète ? il vous inonde de poésie. Amoureux ? il vous mène aux ruines de Falkenburg. Homme d’État ? il discute avec vous l’œuvre du Congrès. Soldat ? il vous conduit au tombeau du général Hoche. Homme de loi, antiquaire, bibliophile ? il vous plonge dans les archives de la jurisprudence féodale, il se penche avec vous sur de vieilles inscriptions indéchiffrables, il entasse sous vos yeux chartes, missels, manuscrits. Amateur de merveilleux ? il vous fait entrer dans la Maüsethurm ou vous raconte la légende d’Aix-la-Chapelle. Aimez-vous les contes ? lisez les aventures du beau Pécopin. Enfin, goûtez-vous le calembour ? M. Hugo ne vous a pas oublié…

L’Artiste.
Paul Meurice.

… Personne ne conteste plus la puissance de l’auteur de Notre-Dame de Paris et le rang qu’il occupe dans la littérature de ce temps. Son œuvre est la grande rue qui traverse les idées, les intérêts et les passions de notre âge. On attend avec impatience les manifestations de sa pensée, on les accueille avec bonheur et avec fierté ! Oui, avec fierté ! nous ne savons pas pourquoi on ne serait pas fier de son siècle comme on est fier de son pays, pourquoi on n’a pas sa patrie dans la durée comme dans l’espace, pourquoi on n’est pas contemporain comme on est concitoyen.

Parlons donc du Rhin à notre aise, en toute admiration et en toute joie ; remontons ce fleuve royal et cette pensée souveraine. Mais par où commencer ? comment se guider dans tous nos souvenirs charmants ou graves, souriants ou profonds, parmi tous ces rêves, tous ces contes, tous ces enseignements ? Nous attacherons-nous à l’archéologue, à l’artiste ou au penseur ? Car le Rhin a un triple aspect ; il va du passé au présent, du présent à l’avenir ; il se souvient, il décrit et il prévoit ; la science s’y traduit en poésie, la poésie s’y résout en prophétie ; la nature y commente l’histoire et l’historien y bégaie la destinée…

Comment suivre dans leurs caprices, dans leurs mille épisodes, dans leur charmant laisser aller, ces lettres, de vraies lettres, courantes et spontanées. Ce journal, c’est la vie ; tout s’y mêle, tout s’y coudoie : voilà une famille de pauvres alsaciens qui s’expatrie ; tournez la page et vous êtes dans les champs de Montmirail qui ont vu une des dernières batailles. Et que d’amusantes aventures ! que de piquantes boutades ! La cuisine de Sainte-Menehould ferait se lécher les babines à Pantagruel. Les trois étudiants de Niederheimbach auront cru à quelque Érasme patriote. Sterne a oublié la diatribe contre le pourboire. À la table d’hôte de Bingen, l’observateur semble assis au fauteuil de Pezénas. Je m’imagine que la rencontre des ours de la forêt de Bondy aurait troublé la contemplation du bon La Fontaine lui-même, et le cours philosophique de gale comparée est un de ces enfantillages du génie où se complaisent Régnier, Molière et le peuple, ces malpropres sublimes.

… Partout l’intérêt et partout la leçon ; partout Dieu éternel dans les champs et l’homme périssable dans les ruines ; partout la nature et l’histoire. Et Tacite est toujours là avec Virgile.

Ainsi, c’est Virgile qui erre avec notre poète sur ces rives de la Meuse qui étonnent et qui charment, où les abîmes sont pleins de fleurs, où les vergers luxuriants n’ont pas peur des roches rouillées, où les vieux donjons mutilés regardent en pitié les parcs anglais. Le grand paysagiste romain souriait aussi à cette aimable vallée des bords de la Vesdre, où la rivière ne quitte pas la route et, faisant alterner avec le bruit des arbres le murmure de ses eaux, semble composer avec elle une ravissante églogue. Le doux père de Dante s’est encore à coup sûr reposé à ce pauvre mur de paysan près de Soissons ; il a rêvé à la fenêtre d’Andernach. Mais la plus magnifique peinture du livre est encore celle des bords du Rhin. Le paysage du fleuve a beau multiplier ses aspects, varier ses fonds, changer ses horizons, le peintre ne lui fait jamais défaut. C’est une merveille ! et je ne veux que la comparaison du fleuve à un arbre gigantesque pour enchanter tous ceux qui sentent l’art.

Tacite non plus ne reste pas muet. Il a dit de grandes choses à Varennes. Dans la maison Ibach, à Cologne, il se tenait debout près du poète, comme le Mantouan près du Florentin, et tous deux, dans l’ombre de l’histoire, regardaient les reines allant en exil, les princes aveugles, Dieu qui fait son œuvre dans les amusements des rois, les rancunes implacables, les gloires sereines et la mort au bout de tout. Tacite a encore rempli ces souvenirs historiques du Rhin avec les héros et les lutins, les faiseurs d’événements et les créateurs de légendes. Toutes ces figures du passé, les unes souriantes, les autres sanglantes, se pressent sur les rives fameuses devant les deux historiens. César, armé, aux yeux d’épervier, y rencontre Napoléon, les bras croisés sur sa poitrine ; les démons y poussent Attila et les fées y pleurent Marceau…

… Ce livre, c’est le Rhin même. Ruisseau, torrent, lac, fleuve, et là-bas océan. Il commence comme une causerie familière, traverse en grondant les erreurs et les passions mauvaises, s’étend, immense et profond, dans les grandes rêveries, et, après avoir roulé bien des idées, reflété bien des souvenirs, après avoir fait boire à son flot bienfaisant de concorde et de sympathie deux généreuses nations, il arrive en face de la mer de l’histoire et s’y repose dans l’infini.


IV

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.


Le Rhin. Lettres à un ami. — Paris, H.-L. Delloye, éditeur. Se vend chez Garnier frères, libraires, place de la Bourse, rue des Filles-Saint-Thomas, n° 13, Palais-Royal, péristyle Montpensier (imprimerie Béthune et Pion), 1842, 2 volumes in-8°.

Édition originale, publiée à 16 francs.

Le Rhin. Lettres à un ami. — Nouvelle édition, augmentée d’un volume inédit. Paris, Jules Renouard et Cie, rue de Tournon, n° 6, près la Chambre des Pairs, et au siège de la Société pour l’exploitation des Œuvres de Victor Hugo, chez Duriez et Cie, rue Monsieur-le-Prince, n° 49 (imprimerie Plon frères), 3 mai 1845, 4 volumes in-8°. Publié à 24 francs les 4 volumes.

Le Rhin. Lettres à un ami, par Victor Hugo, de l’Académie française. — Paris, Charpentier, libraire-éditeur, rue de Lille, n° 17 (imprimerie Plon frères), décembre 1845. Première édition in-18, publiée à 10 fr. 50 les 3 volumes.

Le Rhin. Lettres à un ami. — Œuvres complètes, XIV-XV-XVI, Paris, Furne et Cie, libraires-éditeurs, rue Saint-André-des-Arts, n° 55 (imprimerie Plon frères), 1846, 3 volumes in-8°. Vignette à chaque titre.

Le Rhin. Lettres à un ami. — Édition collective J. Hetzel, Paris, Marescq et Cie, éditeurs, rue du Pont-de-Lodi, n° 5, librairie Blanchard, rue de Richelieu, n° 78 (imprimerie Simon Raçon et Cie), 1855, 2 volumes grand in-8° à deux colonnes, couverture illustrée, dessins de Lancelot et Beaucé. Publié à 1 fr. 30 le volume.

Le beau Pécopin et la belle Bauldour. — Collection Hetzel et Lecou, Paris, Victor Lecou, rue du Bouloi, n° 10, E. Blanchard, rue de Richelieu, n° 78 (typographie Simon Raçon et Cie), 1855, in-32.

Le Rhin. — Paris, Victor Lecou, rue du Bouloi, n° 78, J. Hetzel et Cie, rue de Richelieu, n° 10 (imprimerie Simon Raçon et Cie), 2 volumes in-18, 1855.

Le Rhin. Lettres à un ami. — Paris, Alexandre Houssiaux, rue du Jardinet-Saint-André-des-Arts, n° 3 (imprimerie Simon Raçon et Cie), 1857, 3 volumes in-8°. Réimpression de l’édition Furne, illustrée de 30 gravures hors texte. Publiée à 5 francs le volume.

Le beau Pécopin. — Collection Hetzel et Lecou, Paris, librairie de L. Hachette et Cie, rue Pierre-Sarrazin, n° 14 (imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoît, n° 7), 1857, in-32.

Le Rhin. — Paris, Hachette et Cie, rue Pierre-Sarrazin, n° 14 (typographie Ch. Lahure, rue de Vaugirard, n° 9), 4 volumes in-16. Édition collective, publiée à 1 franc le volume.

Le Rhin. — Paris, J. Hetzel, éditeur, rue Jacob, n° 18 (imprimerie J. Bonaventure, quai des Grands-Augustins, n° 55), 1867, grand in-8°, 120 illustrations par Beaucé, Lancelot, etc. Édition parue en livraisons à 10 centimes. L’ouvrage complet, 4 francs.

Le Rhin. — Paris, Hachette et Cie, boulevard Saint-Germain, n° 79 (typographie Ch. Lahure, rue de Fleurus, n° 9), 1876, 3 volumes in-18. Édition collective, publiée à 3 fr. 50 le volume.

Le Rhin. — Édition définitive, Paris, J. Hetzel et Cie, rue Jacob, n° 18, A. Quantin, rue Saint-Benoît, n° 7 (imprimerie A. Quantin), 1884, 2 volumes in-8°. Publié à 7 fr. 50 le volume.

Le Rhin. — Petite édition définitive, Hetzel-Quantin, 2 volumes in-16 (s. d.), à 2 francs le volume.

Le Rhin. — Paris, édition collective Eugène Hugues, rue Thérèse, n° 13 (imprimerie J. Claye), 1890, grand in-8°. Dessins de Victor Hugo. Illustrations de J. Adeline, Mouchot, Vogel, etc. Édition publiée en 36 livraisons à 10 centimes, 4 francs l’ouvrage complet.

Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour. — Paris, Eugène Hugues, rue Thérèse, n° 13, C. Flammarion, rue Racine, n° 26 (imprimerie P. Mouillot), 1890, grand in-8° à deux colonnes. Illustrations de Mouchot, Vogel, etc. Tirage à part du Rhin. Publié à 3 francs.

Le Rhin. — Édition nationale, Paris, Émile Testard et Cie, éditeurs, rue de Condé, n° 18 (imprimerie Chamerot et Renouard). Dix compositions hors texte, 1895, 2 volumes in-4°. 30 francs le volume.

Le Rhin. — Édition à 25 centimes le volume, Jules Rouff et Cie, cloître Saint-Honoré, 10 volumes in-32.

Le Rhin. Lettres à un ami. — Édition de l’Imprimerie nationale, Paris, Paul Ollendorff, chaussée d’Antin, n° 50, grand in-8°, 1906. Publié à 10 francs.


V

NOTICE ICONOGRAPHIQUE.


1842. La Caricature.
La boucherie de Francfort, caricature de Daumier.
1844. L’Artiste (numéro du 18 février) :
Le Chat. — Le Reichenberg, dessins de Victor Hugo, lithographie de Challamel.
1845. L’Artiste (numéro du 25 août) :
Châteaux sur le Rhin, dessin de Victor Hugo, eau-forte de Hédouin.
184.. Louis Marvy. Le Chat, eau-forte, d’après un dessin de Victor Hugo.
1855. Édition Marescq et Blanchard. Quarante-huit compositions de J.-A. Beaucé et Lancelot, gravées sur bois par Laly, Pisan, Rouget et Delaville :
Notre-Dame de Châlons. — Cathédrale de Cologne. — Le Rheinfels. — Freiburg. — Strasbourg. — Zurich, etc.
1857. Édition Houssiaux. Seize compositions de Lancelot, gravées par Gérard, Rouget et Ponténier :
Notre-Dame-de-l’Épine. — Cathédrale de Reims. — La Souris. — Saint-Goar. — Pécopin et Bauldour. — Château de Heidelberg. — Sonneck, etc.
1867. Édition Hetzel. Cent vingt dessins de Beaucé, Lancelot et Lallemand, gravés sur bois par Bareste, Rouget, Lévy, etc. (Reproduction des quarante-huit gravures de l’édition Marescq et Blanchard.) Nouveaux dessins :
Cochem. — Ruines de Niederwald. — Tour des bœufs près d’Oberwesel. — Abbaye de Hautvilliers. — Maison du Diable, etc.
1874. Paris à l’eau-forte (numéro du 13 septembre) :
Châteaux sur le Rhin, dessin de Victor Hugo, gravé à l’eau-forte par Mlle Berthe Pillet.
1886. Édition Hébert. Quatre compositions de François Flameng, gravées par Henri Lefort, R. de Los Rios, Daumont et Teyssonnières :
Le tombeau de Charlemagne. — Le Pfalz. — Le château de Heidelberg. — Zurich.
1890. Édition Hugues. Cinquante-sept dessins de Victor Hugo, dont voici les principaux :
Frontispice : Bacharach. — Andernach. — Châteaux du Rhin. — Saint-Goar. — Le Chat. — Le Reichenberg. — Maison de Bacharach. — Bingen. — Frauenfels. — Châteaux en ruine. — Paysage. — Maison à Freiburg. — Château sur le Rhin.
Outre ces dessins, huit compositions de J. Adeline :
Aix-la-Chapelle. — Cologne. — Mayence. — La collégiale de Francfort. — Cathédrale de Strasbourg, etc.
Et plusieurs dessins de H. Vogel, Férat, Mouchot, Gélibert, etc., gravés par Méaulle.
1895. Édition nationale Testard. Dix compositions hors texte de J. Adeline, gravées par Boisson, C.-T. Deblois, C.-L. Faivre :
Tome I : La cathédrale de Reims. — Liège. — Cologne. — La nuit de chaße. — La salle aux piliers.
Tome II : Mayence. — Francfort. — Heidelberg. — Strasbourg. — La chute du Rhin.
Vignettes dans le texte par Adeline.
1905. Édition de l’Imprimerie nationale. Au titre, dessin inédit de Victor Hugo. Cahier de douze reproductions : couverture, fac-similés, six dessins de Victor Hugo, etc.
salon.
1902. Pajot (C.) [eau-forte].
Légende du beau Pécopin.