En Mocassins/Texte entier

Texte établi par Inst. des Sourds Muets,  (p. 3-240).
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AVANT-PROPOS

La race huronne-iroquoise et la race algonquine. comprenaient deux grandes familles de tribus et se partageaient, à l’époque de la découverte du Canada, tout l’Est de l’Amérique Septentrionale : de la Virginie à la baie d’Hudson et des rivages de l’Atlantique à ceux du Mississipi.

Tous ces Indiens plus ou moins sauvages, possédaient en commun certaines coutumes que Ferland a décrites dans son histoire. Ils se ressemblaient aussi par la mentalité. Ingénieusement superstitieux et tenus par l’ignorance dans une forêt de mystères, ils avaient tous une tendance à voir des esprits dans les forces occultes de la nature et à créer du merveilleux. De là leurs folk-lores si richement nourris de croyances naïves et de fictions.

Grands enfants enthousiastes, ils trouvaient un plaisir extrême à raconter ou à chanter, avec accompagnement de danse, tout ce dont leur âme vivait.

Ils avaient des rondes pour célébrer le retour des saisons ; invoquer les esprits ; préparer la pêche, la chasse et la guerre ; pour pleurer les défunts et rappeler le souvenir des ancêtres. Ils avaient des chants pour mourir au poteau du supplice.

Nonobstant ces traits communs, les Hurons-Iroquois différaient beaucoup des Algonquins, et l’étude qui va suivre essaie de le montrer. Sans prétendre combler toute une vaste lacune, elle tend à mettre en relief les caractères propres à chacune de ces deux races.

Ignorant leurs idiomes, je n’exploite que des traductions nécessairement très imparfaites, analogues peut-être aux grossières imitations de mocassins que chaussent nos habitants. Car, si l’on en croit les philologues, ces langues, entièrement faites de formes verbales aux mille nuances, se prêtent si naturellement à la métaphore, à la prosopopée, à la vive peinture, qu’elles semblent courir dans un dédale mythologique, légères comme des manitous, en souple mocassins brodés.

C’est à la suite des Sagard, des La Potherie, des Lafitau, de tous nos anciens chroniqueurs et de collectionneurs plus récents, que j’ose m’aventurer dans la forêt vierge de l’âme sauvage. Je m’attends à y trouver beaucoup d’ombre, un désordre grandiose, des échappées de vue aussi vers l’azur ; et je n’avouerai pas que c’est tant pis, les silhouettes douteuses ayant aussi leur charme.

Je ferai néanmoins un aveu : celui que m’imposent les essais poétiques et littéraires dont je fais suivre ma modeste étude, celui d’avoir puisé à des sources précieuses, abondantes, avec une coupe trop petite.

étude sur
LES HURONS-IROQUOIS
ET LES ALGONQUINS


Les Hurons-Iroquois.

C’est ainsi qu’on désigne, par ses deux groupes principaux, une famille d’Indiens représentée aussi par les Andastes, les Ériés, les Neutres et quelques autres peuplades moins connues. Toutes parlaient des dialectes hurons, avaient pour patrie l’ancienne province d’Ontario et l’État de New-York, se trouvant ainsi presque entourés par des Algonquins.


MORALITÉ

La cruauté ne caractérise pas plus les Iroquois que les Romains et les autres peuples de l’antiquité payenne : la croix, la roue, le pal, la statue creuse, rappellent des supplices que l’Amérique n’a pas dépassés.

Que les Iroquois n’aient rien épargné pour se rendre terribles et qu’ils y aient réussi, c’est un fait certain. Les Abénaquis, si éprouvés par eux, les appelaient les Cruels. Les Lenni-Lenapes, obligés de consentir au titre humiliant de Femmes, leur pay- aient un tribut qu’un vieillard déguenillé venait recueillir. Celui-ci, sans autres gardes que la terreur inspirée par sa qualité d’Iroquois, parcourait en sécurité les villages. On croyait voir toute la nation dans un seul de ses guerriers : « J’ai connu, dit Colden, des vieillards témoins jadis des guerres entre les Mohawks[1] et les autres Indiens de la Nouvelle-Angleterre. Aussitôt, disaient-ils, qu’un Mohawk avait été vu dans le pays, les tribus se criaient de colline en colline : Un Mohawk ! Un Mohawk ! et tous fuyaient comme des moutons poursuivis par des loups. »[2]

Malgré cela, les Iroquois n’ont rien appris aux Algonquins dans l’art de torturer : ils ont seulement mieux fait leur renommée en se tenant toujours et partout en évidence.

Dès l’époque de la découverte, ils ne cessent de machiner en vue d’une surprise ou d’un massacre. Ils font au loin des guerres audacieuses et continuelles ; ils vont lever des scalpes aux quatre points cardinaux et les portent suspendus à leurs ceintures. Ils se font une gloire d’être le cauchemar de tous. On parle d’eux dans la plupart des conseils ; on se les représente avec raison comme des ambitieux avides de dominer, sans souci du droit des gens, toujours prêts à rompre sans motif sérieux un traité de paix et à combattre les tribus qu’ils veulent soumettre.

En réalité, ils se rendent redoutables surtout par une diplomatie et une ténacité dont leurs voisins ne semblent pas capables.

Ils élargissent les principes du droit international au profit d’un vaste projet conçu par leurs ancêtres et favorisé dans son exécution par des faits merveilleux. Ce projet est l’unification de toutes les tribus sans distinction de races. Persuadés qu’ils accomplissent une mission providentielle, ils considèrent la partie de l’Amérique qui s’étend au nord du Mexique et à l’est du Mississipi, comme une espèce de terre promise dont il leur faut, bon gré mal gré, réunir tous les peuples en une seule famille, et font ainsi, dans un but d’universelle amitié, des guerres barbares.

Ont-ils vaincu ou massacré une bourgade, ils tâchent de s’en assimiler les restes. À cette fin, ils séparent l’époux de l’épouse, les enfants de leurs parents, et les dispersent dans leurs différents villages. Cette dissociation rompt les liens anciens, facilite les nouveaux et rend impraticables les projets d’évasion par famille. Ils ne sont pas sans voir ce qu’elle a d’inhumain ; mais il faut, comme ils disent, couper la chair en lambeaux et la disperser parmi les tribus[3]. Ainsi le veut leur politique d’unification plutôt que leur cruauté, car d’ordinaire ils ne se montrent féroces qu’avec leurs vrais ennemis ; comme les Algonquins, ils se permettent tout à leur égard, même de les manger. Ils brûlent leurs prisonniers en l’honneur d’Areskouï, le dieu de la guerre ; lui demandent pardon de n’avoir pas dépecé certains captifs et lui promettent de mieux faire afin de le calmer[4].

Ils ne sont pourtant pas insensibles et trouvent digne de compassion celui qu’ils condamnent au bûcher. Plusieurs, surtout des femmes, n’ont pas le courage d’assister à son supplice.[5]

Le P. Bressani, longuement torturé par eux, est d’ordinaire exaucé, s’il demande du soulagement en l’absence de tout témoin ; tandis que les prisonniers hurons et algonquins, au lieu de le consoler, sont les premiers à le faire souffrir, afin de plaire aux Iroquois.[6]

Il y a donc, en cette cruauté, de la coutume et de l’entraînement, de la politique et même de la religion. Au reste, la cruauté est, entre les tribus barbares, le meilleur moyen de se faire redouter et par suite respecter. Il faut l’employer sans faiblesse ou voir ses voisins devenir plus intraitables. Dans un tel milieu, les peuples les plus doux s’y pensent obligés. Les Français en sont un exemple. Lorsqu’on leur a permis d’user de représailles avec les Iroquois, « ils l’ont fait avec tant de fureur et d’acharnement, qu’ils n’ont cédé en rien à ces barbares, si même ils ne les ont surpassés »[7].

Entre eux, les Iroquois, aussi bien que les Hurons, se montrent « d’une douceur et d’une affabilité incroyables chez des barbares ». Il n’y eut peut-être jamais « sous le soleil un peuple plus recommandable sous ce rapport ».[8]

Autant ils mettent de zèle à torturer leurs ennemis, autant ils en ont à s’assister mutuellement dans leurs besoins. Comme les Algonquins, ils partageraient avec un compagnon d’indigence leur dernière bouchée ; chacun d’eux donnerait sa vie pour défendre son camarade de choix.[9]

La Mère Marie de l’Incarnation écrit d’une jeune Iroquoise : « Elle tient de l’humeur des femmes de sa nation qui sont les créatures du monde les plus douces et les plus dociles. »[10]

Cette douceur explique comment plusieurs enfants volés aux Visages-Pâles, s’attachèrent tellement à leurs parents d’adoption, qu’ils refusèrent de les quitter lorsqu’on leur offrit de retourner chez les auteurs de leurs jours.

Les Hurons ne condamnent jamais leurs criminels à la mort, à une peine corporelle ou au bannissement, ainsi qu’on le fait chez les Algonquins.[11]

Observons toutefois que le P. Bressani, captif à Onnontagué, ne paraît pas s’être épris d’admiration pour la douceur de ses hôtes : « Je suis ici au milieu des ombres de la mort, écrit-il, et je n’entends parler que d’homicide et d’assassinat. Dernièrement, ils ont assommé un de leurs compatriotes, sous prétexte qu’il était inutile et qu’il ne méritait plus de vivre. »[12]

La coutume de se débarrasser des bouches inutiles, répandue aussi chez les Algonquins, y est plus explicable : ces nomades doivent traîner leurs vieillards et leurs infirmes. Ajoutons que les peuples misérables du Nord, ceux que la faim oblige quelquefois à se nourrir du liber de certains arbres, et que les iroquois nomment par mépris Mangeurs d’écorce, sont à peu près seuls à la pratiquer ; encore n’est-ce que dans les cas extrêmes, de sorte qu’ils suppriment moins la bouche inutile que le fardeau intolérable. Enfin, le plus souvent, la victime elle-même demande la mort par compassion pour ses parents.

Mais les Iroquois, on le verra bientôt, sont comparativement riches, ont des demeures fixes, et l’on doit admettre que leur barbarie n’épargne pas toujours leur propre sang.

Ce fait s’explique par l’état violent où les tient leur ambition de mener à fin leur grand projet. Les nombreux guerriers conquis, mais non encore assimilés, qui habitent leurs villages, y rendent la discipline plus difficile et l’exigent plus sévère. De là la formation d’une humeur tranchante et l’acquisition d’une adresse qui les rendent plus prompts que d’autres à fendre des crânes.

Leur activité constante, bien que barbare, à la poursuite d’un but excessivement difficile à atteindre, n’a pas toutefois que des désavantages : elle développe singulièrement chez eux l’énergie, l’esprit de suite, l’art de gouverner, et les rend bientôt supérieurs en tout cela aux autres peuples de leur race.

Bien plus, tandis que la paix et la paresse ramollissent les Hurons, la guerre continuelle maintient le niveau moral des Iroquois. Après la défaite des premiers, ceux d’entre eux « qui avaient été incorporés parmi les vainqueurs, dit Lafitau, n’osèrent jamais proposer à Anié et à Tsonnontouan, un festin de débauche qu’ils pratiquaient dans leur païs… dans la crainte de révolter les Iroquois, dont les mœurs n’étaient pas assez corrompues pour tolérer un tel désordre »[13].

À leur tour, les Iroquois se corrompent lorsqu’ils commencent à jouir de la paix. Dès le début du dix-huitième siècle, leurs anciens et leurs anciennes se plaignent de ce qu’il s’est introduit chez eux, un dérèglement inconnu jusque là et qui rend leur nation méconnaissable.[14]

Seuls, à l’époque de la découverte, ils conservent encore leurs vestales. Ces vierges par état vivent cloîtrées en des cabanes spéciales et sont respectées du peuple. Un petit garçon choisi par les anciens leur porte les choses nécessaires, et l’on a soin de le changer avant que l’âge rende ses services suspects.

« Il me semble, dit Lafitau, qu’elles s’étaient assez bien soutenues jusqu’à l’arrivée des Européens qui en firent des vierges folles en leur donnant de l’eau-de-vie… Quelques-unes ayant (alors) contrevenu à leur profession avec trop d’éclat, les anciens en eurent tant de honte, qu’on résolut dans le conseil de séculariser ces filles irrégulières dont le scandale avait déshonoré la nation. Ainsi finirent les vestales iroquoises. »[15]

La religieuse tradition qui veillait à l’existence de ces vierges et la honte qui les a fait abolir, honorent également l’idéal moral des Cinq-Nations.

ARTS — TRAVAIL — BIENSÉANCE.

Demi-civilisés et barbares plutôt que sauvages, les Hurons-Iroquois vivent en villages, cultivent des champs et récoltent ce qu’il leur faut pour se nourrir. Travaillant peu, mais se contentant du juste nécessaire, ils ont toujours de quoi vivre. Ils en ont même de reste : la péninsule huronne est le grenier des Algonquins qui viennent y échanger leur poisson pour du maïs.[16]

M. de Tracy (1666) trouve leurs bourgs si remplis de vivres, d’ustensiles et de toutes sortes de commodités et de meubles, que rien ne leur manque. Ils ont dans leurs cabanes et leurs réservoirs de quoi nourrir tout le Canada pendant deux ans.[17]

Il est à remarquer qu’il s’agit ici de la seule nation des Agniers qui habitait quatre villages.

En 1687, le marquis de Denonville brûle aux Tsonnontouans 400,000 minots de maïs, et leur tue un nombre prodigieux de cochons.[18] En 1696, M. de Frontenac constate que les champs défrichés et cultivés, s’étendent jusqu’à une lieue et demie et même deux lieues autour des villages iroquois. Plus tard, le général Sullivan admire leurs abondantes provisions de maïs, de courges et de fèves, ainsi que leurs vieux vergers.

« Leurs citrouilles… », écrit la M. M. de l’Incarnation, « valent les pommes de rainette de France. »

Leurs jardins rendent en abondance pommes, pêches, prunes et cerises. Ils y plantent les plus belles espèces d’arbres fruitiers qu’ils rencontrent dans les bois et vont souvent chercher assez loin.

Ils cultivent aussi le tabac[19], les melons et le tournesol. La graine de ce dernier leur fournit l’huile à cheveux.

L’érable leur fournit le sucre dont ils font, avec du maïs, leur sagamité.

S’il en faut croire une tradition recueillie par Nicolas Perrot, les anciens Iroquois ignoraient l’art de chasser. Durant une période de paix, les Algonquins s’offrirent à leur donner des leçons et invitèrent tout un village à partir avec eux pour une région de chasse où ils passeraient l’hiver.

On s’entend, on se réunit pour le départ, et douze jeunes gens dont six de chaque nationalité, prennent les devants pour aller faire une provision de gibier avant l’arrivée des familles.

Ils campent et se mettent à poursuivre les élans. Les Algonquins, chacun suivi de son disciple iroquois, manquent tous leurs coups, et cela dure deux jours. Alors, les aspirants chasseurs qui ont vu la manière d’approcher l’orignal, demandent à opérer séparément : défi à peine voilé qui rencontre le dédain. Ils partent quand même et font bonne chasse. Aussitôt le dédain des jeunes précepteurs se change en dépit et l’aventure se termine dans le sang de six Iroquois lâchement massacrés.

Cette tradition s’accorde avec les faits : on ne voit pas, chaque automne, les Iroquois émigrer par familles vers une région giboyeuse, comme le pratiquent les Algonquins ; ils se contentent d’envoyer un parti de chasseurs y passer l’hiver. C’est dire qu’ils ont des foyers stables et jouissent d’un commencement de civilisation.

Le printemps, au milieu de vastes champs nus ; l’automne, au sein d’une mer dont les ondulations courent sur les aigrettes dorées du maïs, le bourg huron-iroquois se dresse solitaire sur sa colline, auprès de son lac, de sa source ou de son ruisseau. Il aime à se mirer dans une onde quelconque, mais sans coquetterie, ayant plutôt l’air pauvre et monotone, avec sa triple enceinte de pieux fichés en terre, pieux coupés à la hache de pierre ou au feu, menaçant le ciel de leurs pointes charbonnées, et laissant se balancer au vent leurs écorces pendantes.

Des galeries intérieures chargées, en temps de guerre, de projectiles et de vases remplis d’eau, servent de hourds et complètent la défense.

Ainsi protégées, les cabanes, au nombre de cinquante à cent, s’élèvent sans ordre, selon le caprice des goûts et du terrain. Basses, étroites, mais très longues, elles peuvent loger chacune jusqu’à sept feux et autant de familles, se terminent à chaque bout par un porche protecteur et ont souvent des greniers.

« Les cabanes qu’on a saccagées et brûlées étaient bien bâties et magnifiquement ornées », écrit-on de Québec en 1666, à propos de l’expédition contre les Agniers ; « jamais on ne l’eut cru. Elles étaient garnies d’outils de menuiserie et d’autres, dont ils se servaient pour la décoration de leurs cabanes et de leurs meubles. »[20]

Sur les plus hauts terrains du village, s’élèvent des tourelles ajourées où l’on engrange les tresses de maïs. L’égrenage se fait l’hiver, autour du feu ; la torréfaction, sous la cendre rouge ; et le broyage, dans un mortier, simple bûche creusée à la pierre brûlante et dont le pilon est de bois ou de cailloux. On passe la farine dans un grossier tamis fait de fines branches d’arbres, puis, on la jette dans la chaudière ou la vide, crue, dans la sacoche du guerrier.

Mais cette nourriture est le fruit d’un labeur presque exclusivement féminin[21]. Les hommes se réservent pour les aventures de guerre et de chasse, les longues endurances de misère, les déploîments d’audace et d’héroïsme : seules occupations vraiment dignes de leur noblesse, de leur force et de leur courage. Dédaignant tout travail facile, monotone, quotidien, ils abandonnent la pêche elle-même aux vieillards et aux enfants.

Il leur faut des besognes dures ou rares, qui mettent en relief leur force ou leur adresse. Ils se chargent par exemple de bâtir les cabanes, de fortifier les villages et d’entourer les jardins de palissades. Ils consentent à fabriquer leurs canots, leurs armes, leurs calumets de terre cuite, des paniers à blé d’Inde. Ils daignent passer les peaux à la fumée, les racler avec des pierres tranchantes et les ramollir avec de la moëlle et de la cervelle d’orignal.

Le plus lourd travail qu’ils s’imposent est, sans contredit, celui de défricher des terres nouvelles, lorsque leur mode de culture intensive a épuisé les anciennes. Ils le font avec un outil qui ne se devine pas : une simple corde très longue et très forte en écorce de tilleul. Ils s’en servent d’abord pour casser toutes les branches en s’y suspendant. Cela fait, ils la lancent avec adresse à la tête de l’arbre ; le bout en nœud coulant saisit, pour ainsi dire, aux cheveux le géant des forêts, et il n’y a plus qu’à tirer. Le tronc lui-même fonctionne comme un énorme bras de levier à l’égard des racines qui cassent ou s’arrachent en bouleversant le terroir. Le feu se charge de débarrasser le champ.

Mais tout cela les occupe si peu, qu’au logis, ils ont l’air de se regarder comme les hôtes de leurs femmes, hôtes taciturnes, presque toujours couchés sur leurs nattes, fumeurs et songe-creux, lorsqu’ils sont fatigués de chanter et de danser, de jouer aux noyaux ou aux pailles, de lancer la balle avec la raquette ou de raconter leurs exploits.

Au sexe faible échoue en partage tout le travail assidu : l’économie domestique ou rurale et la plupart des industries. Aussi, la mère, bien que tendre, n’a-t-elle guère le temps de dorloter le bébé ; le chéri, attaché dans sa nâgane[22] et suspendu à une branche, au mur ou au chevron de la cabane, se familiarise de bonne heure avec les mouches, la fumée, le soleil et la solitude.

Les jeunes filles travaillent assez peu. Tandis que leurs petits frères chassent aux oiseaux, gibier dédaigné par les hommes, elles vont à la cueillette des framboises, des bleuets, des châtaignes, des faînes et même des glands ; ou bien elle boucanent les viandes, fondent les graisses qu’elles mettent en conserve dans l’écorce de bouleau, fabriquent de petites trappes à prendre les martres, alimentent le foyer de bois sec, et surtout n’oublient jamais de se huiler et de se matacher.[23]

Mais les filles en âge et les femmes, à peine aidées par de jeunes garçons et quelques vieillards soucieux de n’être pas à charge, manient le hoyau, récoltent le maïs, les melons d’eau et les citrouilles, entaillent les érables et ne sont jamais inactives. Tour à tour filandières, potiers, couturières et même brodeuses, elles fabriquent des colliers de porteur des nâganes, des vases d’écorce, des paniers et des terrines ; elles assouplissent et fortifient à la lessive, la fibre d’ortie, le liber du tilleul, et celui du peuplier cotonier, et les filent en les roulant entre le genou et la paume de la main. Avec de la peau mince, passée blanche ou jaune pâle, elles confectionnent tuniques, mitasses et mocassins. À la graine de tournesol, elles demandent son huile ; à la terre et à certaines plantes, les couleurs ; et trouvent encore du temps pour fabriquer des matachias, et même pour peinturlurer leurs frères ou leurs maris.

Ce n’est pas tout : on vient souvent les avertir de quitter, pour aller au conseil, leurs pioches et leurs marmots.

C’est à cause d’elles surtout que leur nation l’emporte sur les Algonquins dans la pratique des arts utiles.

Mais bien que les Adastes soient renommés pour bien tailler la porcelaine, aucune de ces tribus demi-civilisées, ne se distingue par le bon goût. La hure des Cheveux-Relevés est restée célèbre et Lafitau fait une description peu flatteuse des canots en écorce d’orme, fabriqués par les Cinq-Nations : « Ils sont, dit-il, d’une seule pièce, et travaillés avec toute la malpropreté et la grossièreté possibles. Ils font les varangues, les barres et les précintes, de simples branches d’arbre. Ces branches ne sont qu’écôtées et si mal rangées que la seule vue en fait mal au cœur. »[24]

Par contre, cette famille de peuples, semble avoir, plus que les tribus algonquines, conscience de sa dignité. À l’époque de la décadence, bien que les anciennes mœurs aient perdu de leur pureté, la tenue, surtout chez les femmes, y reste à peu près irréprochable.

Selon Sagard, tous ces peuples sédentaires ont le port et le maintient nobles, et sont comme la noblesse du pays, tandis que les Algonquins y font figures de bourgeois et de villageois.[25]

Cette dignité n’est nulle part plus grande que dans les conseils : on y procède « avec une sagesse, une maturité, une habilité, je dirai même communément une probité, qui auraient fait honneur à l’aréopage d’Athènes et au sénat de Rome dans les plus beaux jours de la République ». Les conclusions précipitées et les manœuvres égoïstes ne sont pas dignes de ces assemblées sauvages ; mais une politique désintéressée, uniquement soucieuse du bien public et de l’honneur national, décide de toutes les entreprises.[26]

Enfin, au témoignage des anciens missionnaires jésuites, les Hurons, plus intraitables, mais plus intelligents ; plus difficiles à convertir, mais plus habiles à discuter, font aussi des chrétiens plus fermes que les Algonquins.[27]

GOUVERNEMENT.

Leur machine gouvernementale[28]tourne sur quatre conseils où siègent séparément, les chefs et les députés des familles, leurs adjoints ; puis les vieillards, les guerriers, les femmes.

Celles-ci remplissent en tout un rôle considérable. Le nouveau chef n’est jamais le fils de l’ancien, mais celui de sa sœur ou de la sœur de sa mère, et les matrones en conseil le confirment dans sa dignité.[29]

Ainsi considérées comme les personnes les plus représentatives des familles, elles en nomment les délégués au conseil des chefs et les choisissent souvent de leur sexe. L’épouse est seule maîtresse dans la cabane et commande seule aux enfants.

Le sénat se réserve les jugements suprêmes, toujours incontestés ; mais les matières qu’on lui soumet ont été élaborées dans le conseil des femmes. Ainsi, sur tous les sujets, qu’ils soient d’un intérêt particulier ou général, on fait d’abord s’exercer les langues les plus déliées, comme aussi les esprits les plus vifs, les moins raisonneurs, les plus aptes à deviner.

On semble donc avoir reconnu que les personnes du sexe faible, excellent à mettre les questions sur le tapis et à toucher rapidement à tout. Il est d’ailleurs certains que, chez les Hurons-Iroquois, elles connaissent mieux l’économie rurale et domestique dont elles font presque tous les frais.

Avec leurs questions d’intérêt domestique et d’ordre civil, elles fournissent la matière la plus abondante des conseils ; matière que les hommes, tout entiers à la chasse et à la guerre, considèrent comme indigne de leur attention. Aussi délibèrent-ils moins souvent que leurs compagnes. Quant à la question de savoir s’ils se pensent obligés de tout leur soumettre ? les faits répondent que non.

Sous la galanterie des formes qui semble donner tant d’importance aux avis des matrones, les sénateurs cachent habilement leur véritable jeu, qui consiste à approuver autant que possible les décisions des conseillères, puis à en prendre souvent d’autres auxquelles elles n’ont pas pensé. Il suffit pour cela de ne pas les tenir au courant de tout : « Dans le vrai, dit Charlevoix, les hommes ne parlent aux femmes que de ce qu’ils veulent bien qu’elles sachent, et rarement une affaire importante leur est communiquée, quoique tout se fasse en leur nom, et que les chefs ne soient que leurs lieutenants. »[30]

Au reste, les affaires de grande conséquence, ne se terminent pas sans le conseil général des différents corps de la nation.

Ici, tout le monde peut opiner ; mais peu osent le faire parmi ceux qui n’ont pas à leur crédit l’âge et l’expérience. Ce double avantage appartient aux sénateurs. Les écouter avec déférence est, même pour les jeunes chefs, se montrer sage. Ils le font et s’enferment prudemment dans leur rôle disciplinaire et exécutif.

Les guerriers seuls discutent sur les choses de leur métier ; mais les représentants des familles s’occupent de tout le reste. Suppléants des chefs et peut-être leurs modérateurs, ils surveillent de près les intérêts nationaux et l’administration du trésor public.[31]

LA LIGUE.

Les qualités d’esprit que révèlent ces sages institutions méritaient de s’exercer sur un champ plus vaste que la simple tribu. Fatalement, de telles facultés allaient prendre conscience d’elles-mêmes, et ambitionner d’étendre aux autres peuplades l’ordre dans lequel elles voyaient un principe de force et de bonheur.

Entourés d’ennemis nombreux et féroces, les Iroquois virent qu’il leur fallait non seulement s’en défendre, mais les policer et faire une œuvre durable. De là l’idée d’une confédération assez puissante pour soumettre à ses lois, au moins les peuplades dispersées au nord du Mexique et à l’est du Mississipi.

Guindon - En Mocassins, 1920.djvu
Iroquois écoutant chanter le Monstre qui sera le
Fondateur de leur Ligue.

Cette conception géniale et sa réalisation qui fut une merveille de hardiesse et de persévérance, établissent une des différences les plus tranchées entre l’Iroquois clairvoyant, tenace, et l’insouciant Algonquin.

S’il faut en croire la légende, cinq tribus se coalisèrent d’abord, et, sous la dynastie des Attotahro, réussirent à triompher des géants et des monstres. Puis elles continuèrent à se chercher d’autres adjoints, et cela de préférence parmi les peuples de même sang, les plus faciles à incorporer.

Les Tuscaroras seuls entrèrent de bon gré dans la Ligue, et les autres, après des guerres longues et acharnées, furent détruits comme tribus. Tel fut le sort des Andastes, des Ériés, des Hurons et des Neutres. Ils eurent beau faire preuve d’une fierté et d’une férocité dignes de leurs cousins, les Attiwondaronks[32] eurent beau se déclarer neutres et essayer d’être le rempart des Hurons, ils ne purent lasser la ténacité de la Ligue : elle les harcela tant, qu’elle finit par les affaiblir et leur faire accepter, comme un bienfait, l’incorporation à leurs vainqueurs.

Exterminer les ennemis irréductibles, afin d’absorber les survivants trop faibles pour se défendre ; soumettre les autres bon gré mal gré, afin de se les assimiler peu à peu : tel fut le plan conçu par ceux que les Iroquois appelaient leurs grands ancêtres ; plan dont ils poursuivirent sans défaillance, pendant près de trois siècles, la terrible exécution.

Les tribus algiques[33] les plus voisines des confédérés furent détruites de bonne heure ; plusieurs d’entre elles n’existaient déjà plus lors de la découverte ; mais les pionniers français devaient voir le temps où celles de la Nouvelle Angleterre se soumirent, et où les Lenni-Lenapes furent en partie iroquisés.

Encouragés par leurs succès, les Confédérés respectèrent de moins en moins le droit des gens : ils arrivaient à l’improviste, de nuit, sans motif apparent ; choisissaient, pour attaquer une tribu sédentaire, le temps où les arbres avaient des feuilles ; une tribu nomade, la saison où les exigences de la chasse l’avaient dispersée. La guerre dégénérait en chasse à l’homme. Les Algonquins des Grands Lacs n’étaient plus en sûreté dans leurs anciens villages ; les Illinois s’enfuirent dans l’Ouest, les Nipissings dans le Nord, les Sauteux et les Missisakis s’enfoncèrent dans les bois, les Outaouais et le reste des Hurons s’enfermèrent dans une île. En allant traiter à Québec, on ne voyageait que de nuit ; on ne campait que sur les rives nord.[34]

L’arrivée des Européens compliqua la politique à suivre et ralentit le succès des Cinq-Nations ; mais elle ne déconcerta pas leurs diplomates aussi intelligents que féroces : ils surent encore longtemps tenir la balance entre le Canada et la Nouvelle-Angleterre. À la paix de Ryswyck (1697), on n’osa rien régler concernant le territoire iroquois : ceux-ci protestèrent de leur indépendance, et les deux colonies craignaient également de se les rendre hostiles.

Ce qu’il y avait de plus étonnant, c’est que la gigantesque entreprise se poursuivait avec une poignée d’hommes et au prix des plus cruels sacrifices.

« Ces victoires des Iroquois, dit la Relation de 1657, leur causant presque autant de pertes qu’à leurs ennemis, elles ont tellement dépeuplé leurs bourgs, qu’on y compte plus d’étrangers que de naturels du pays. Onnontagué a sept nations différentes qui s’y sont venues establir, et il s’en trouve jusqu’à onze dans Sonnontouan ». On lit dans la Relation de 1660 : « Qui ferait la supputation des francs Iroquois, aurait de la peine d’en trouver plus de douze cents, en toutes les cinq nations, parce que le plus grand nombre n’est composé que de ramas de divers peuples qu’ils ont conquestez ».

Tous ces éléments hétérogènes, les Iroquois les maintenaient dans l’accord et la discipline. Ils les iroquisaient, et, malgré les pertes subies, leurs hommes d’état continuaient quand même leur politique d’unification.

On peut dire, certes, qu’ils mettaient de côté bien des intérêts immédiats, et préféraient en quelque sorte à l’intégrité et à l’épanouissement de leur race, l’établissement d’un état social sur des bases solides. Les moyens employés étaient sans doute barbares envers les confédérés eux-mêmes ; mais on ne saurait nier que le but ne fut élevé et la politique singulièrement profonde. Dans celle-ci, la férocité trouvait assurément son compte, et les autres yankees oublient presque toujours de le faire remarquer ; mais ils n’ont pas tort d’affirmer que les Cinq-Nations voulaient sincèrement fonder un état grand, paisible et organisé. Afin de se procurer des recrues, elles firent, comme les anciens Romains, la guerre aux nations voisines ; comme eux aussi, elles auraient probablement, sans l’entrave des Européens, fini par fonder un empire.

ÉLOQUENCE.

Une entreprise qui exigeait tant d’ensemble dans l’effort, chez des hommes aussi jaloux de leur indépendance individuelle, n’aurait pu réussir sans la culture de l’éloquence.

Cet art congénial à la liberté qu’il est destiné à régir, fut toujours du reste la cheville ouvrière du gouvernement chez les Hurons-Iroquois. C’est ce qu’affirme Sagard, en parlant des Hurons : « Les chefs…, dit-il, conduisent le peuple plutôt par prière, exhortations et remontrances, qu’ils savent dextrement et rhétoriquement agencer, que par rigueur et commandement. C’est pourquoi ils y exercent leurs enfants, car qui harangue le mieux est le mieux obéï »[35]

Une culture commencée de bonne heure est d’ordinaire fructueuse ; aussi ne faut-il pas trop s’étonner d’entendre le P. Bressani nous dire : « Quand ils ont étudié un sujet, ils le traitent aussi bien que les Européens les plus habiles…, leurs harangues…, en passant dans une autre langue, ont perdu une partie de l’énergie qu’elles avaient dans la leur… Dans les affaires importantes, ils nous ont souvent entraînés de leur côté, et nous ont fait changer de résolution. »[36]

On pourrait se montrer sceptique, si les missionnaires ne nous avaient pas conservé des extraits de leurs chefs-d’œuvre. Voyons en effet :

Un jeune Français, compagnon des pères, a été assassiné par un Huron. Un vieux chef plaide pour le coupable devant les missionnaires et lance cette tirade dont le pathétisme n’a pas besoin de commentaire : « C’est un démon qui a mis la hache dans la main de l’assassin. Est-ce toi, ô Soleil, qui l’a poussé à son crime fatal ? Pourquoi n’as-tu pas refusé ta lumière, pour lui donner à lui-même horreur de son forfait ? Étais-tu son complice ? Non, non ! il marchait dans les ténèbres et ne savait où il allait. Il croyait, le malheureux, ne frapper qu’un jeune Français ; mais il frappait en même temps sa patrie d’un coup mortel. La terre s’est ouverte, elle a bu le sang de l’innocent, et il s’est formé un abîme pour nous engloutir tous, car nous sommes tous coupables. »[37]

Ce n’est pas seulement pathétique, mais cette substitution du peuple entier au coupable, est on ne peut plus habile.

Cet art traditionnel, la Ligue le développa encore, en rendant les relations sociales plus étendues et plus compliquées, la diplomatie plus importante et la discipline plus nécessaire.

L’éloquence iroquoise fut justement admirée des Européens, parce que, dans un langage imagé, symbolique et d’une extraordinaire précision, elle ne lançait que des traits allant droit au but.

En art véritable, elle savait s’élever au-dessus des banalités en vogue et dont on trouve les principales éparses dans le « Book of Rites ». Celles-ci étaient la propriété commune de toutes nos races d’aborigènes. — Enterrer ou déterrer la hache de guerre — allumer le feu du conseil — donner des présents pour essuyer le sang des victimes ou pour couvrir les os des morts — saisir la chaîne de l’amitié — étaient des métaphores si bien comprises partout qu’on ne pouvait, pour ainsi dire, s’en passer. On ne manquait jamais non plus — d’ouvrir les oreilles de son auditoire — de vider les cœurs de tout mécontentement et de toute tristesse — de nettoyer les sièges dans la cabane du conseil — de laver les têtes et de rafraîchir ainsi les esprits — de faire la route sans épines aux ambassadeurs — d’écarter le nuage noir de la guerre — d’ouvrir entre deux nations le sentier de la paix.

Après avoir ainsi sacrifié à la coutume et aux goûts du vulgaire, les orateurs de talent savaient se renouveler et traiter leur sujet d’une façon personnelle et appropriée. Toujours cependant, ils restèrent loin du compassement et de la complication caractéristiques d’un art aidé de l’écriture. Leurs plus belles phrases, toujours éloignées de l’enflure et de la subtilité, sont d’une simplicité dorique et ne comportent, pour ainsi dire, que des ornements inhérents à la langue. Tout l’effet en tient à la sincérité, à la justesse, à quelque figure de langage frappante et souvent d’une hardiesse orientale.

Les harangueurs iroquois, après s’être remplis de leur sujet, parlaient d’abondance ; un souffleur avait charge de leur rappeler, au besoin, la suite des choses qu’ils avaient résolu de dire. Leurs intonations, leurs inflexions de voix et leur mimique, admirables de naturel et de justesse, comptaient pour beaucoup dans l’effet produit. Leur action toutefois ne portait pas à faux, et l’argument faisait un fond solide à tous leurs discours. Il le fallait puisque, selon Bressani, leurs auditeurs « comprenaient et discouraient très bien » et « se rendaient franchement aux raisons »[38].

Quelques traits essentiels et indélébiles d’un tel art doivent subsister dans les traductions, et révéler, comme le font souvent de simples profils, l’habilité des artistes.

Voici, par exemple, un extrait typique de harangue. Tiotsaeton[39], chef iroquois, ramène aux Trois-Rivières un prisonnier français nommé Couture, et parle devant M. de Montmagny  : « C’est ce collier, dit-il, qui vous ramène ce prisonnier. Je n’ai pas voulu lui dire, lorsque nous étions encore dans mon pays : Va-t’en, mon neveu ; prends un canot et retourne à Québec. Mon esprit n’aurait pas été en repos ; j’aurais toujours pensé et repensé en moi-même : ne s’est-il pas perdu ? Vraiment, je n’aurais pas eu d’esprit si j’eusse agi de la sorte. Celui que vous avez renvoyé seul a eu toutes les peines dans son voyage. »

En même temps, sa merveilleuse pantomime fait passer sous les yeux de l’auditoire cet ex-prisonnier, voyageur solitaire à travers mille périls sur les rivières et dans l’immensité des bois. Il imite toutes les actions du malheureux pendant ce long trajet de misère : il ne parlerait pas qu’on comprendrait encore, tant le rôle est bien joué. Voyez-le, tenant un bâton sur sa tête, aller plusieurs fois et péniblement d’un bout à l’autre de la place. Comme il plie sous le fardeau et comme on reconnaît avec compassion, le pauvre captif renvoyé seul et faisant, à chaque rapide, plusieurs fois le même chemin, afin de transporter son canot et son bagage d’eau calme en eau calme ; il fait maints détours à travers la forêt, heurte du pied roches et racines, trébuche, glisse dans la boue, tombe, se relève essoufflé. Le voici maintenant qui entreprend de naviguer à travers un courant moins fort : il rame d’un côté, de l’autre comme pour redresser son canot dandinant sur la crête des vagues, dans les roses d’eau, entre des pierres dangereuses ; il halète, s’épuise. Hélas ! le courant l’entraîne ; il perd courage. Non ! il se ressaisit ; il avance au prix d’efforts désespérés.

Puis Tiotsaeton, fort de l’effet produit par une aussi vive peinture, reproche aux Français leur peu d’égard envers cet Iroquois : ils ne l’ont aidé, ni dans les sauts, ni dans les bois ; ils ne lui ont pas même fait l’honneur ou donné la maigre consolation de l’accompagner quelques temps du regard : au lieu que lui, délégué iroquois, il a marché devant Couture en lui disant : « Allons, mon neveu, suis-moi, je veux te reconduire en ton pays, au péril même de ma vie ».

Il va montrer maintenant combien la paix était difficile : « J’ai passé, dit-il, près du lieu les Algonquins nous ont massacrés ce printemps… J’ai détourné les yeux pour ne pas exciter mon courroux. »

Ici, l’orateur frappe le sol, se penche, feint d’écouter et continue : « J’ai entendu les voix de mes ancêtres massacrés par les Algonquins ; elles m’ont crié : Mon petit-fils, mon petit-fils… n’entre point en fureur, ne songe pas à nous, il n’y a plus moyen de nous arracher à la mort. Pense aux vivants, empêche le glaive et le feu de les faire venir où nous sommes. Un vivant vaut mieux que plusieurs morts. J’ai suivi leur conseil, j’ai passé outre et suis venu jusqu’ici afin de délivrer ceux que vous tenez captifs. »

Enfin, l’éloquent sachem qui, pour la circonstance, se nomme lui-même la « bouche de son peuple », exprime et rend pour ainsi dire visible à tous les yeux son désir de la paix. On dirait que, de ses propres mains, il nettoie la rivière et en chasse les canots ennemis, il fait mille gestes pour dompter les vagues et les calmer depuis Québec jusqu’aux lacs où se mirent là-bas, par delà les Alleghanys, les villages iroquois ; il aplanit les chutes, ralentit les courants, apaise les bouillons perfides ; il rend les lacs unis comme une glace, endort les vents et les tempêtes.

Voici les eaux rendues favorables aux relations, mais une partie du chemin se fait par terre : il faut le frayer.

Aussitôt l’orateur se met à abattre les arbres, à couper les branches ou à les écarter, à combler les lieux profonds. « Voilà, dit-il, tout le chemin net et uni. » En effet, il se penche et assure l’auditoire que ses yeux le voient sans pierres ni bois ni obstacles, de niveau : on voit de Québec les fumées d’Onnondaga. Cela va rester toujours ainsi, et Tiotsaeton, prenant bras dessus, bras dessous, un Français d’un côté et de l’autre un Algonquin, il s’écrie que la foudre tombant du ciel ne pourrait pas même les séparer. Et j’en passe.

« Tous conviennent, » dit la Mère Marie de l’Incarnation, « que ce sauvage était fort éloquent. »

Ces extraits ont peut-être perdu la moitié de leur saveur ; cette mimique, il faudrait la voir pour en goûter tout le charme ; elle devait doubler l’intérêt du discours. Néanmoins quelle habilité dans celui-ci, quelle adresse à dire finement les choses, quelle satire spirituelle et mordante du peu de considération témoigné par les Français à leur captif rendu à la liberté et ayant droit dès ce moment à des égards ; enfin quelle ingéniosité dans l’invention des machines oratoires !

Sans méconnaître ce qu’un tel genre d’éloquence a de puéril, il faut avouer que l’appropriation aux auditeurs en fait un art véritable, et qu’il est bien conçu pour produire le plus grand effet sur les imaginatifs que sont les Indiens.

Pendant son court séjour à Trois-Rivières, Tiotsaeton brilla par une foule de fines réparties : en voici quelques unes :

Le commandant du fort, M. de Champflour qui lui faisait fête et le régalait de son mieux, lui disait pour mettre le comble à sa bienveillance : « Vous êtes ici comme chez vous ». — « Ce capitaine est un grand menteur », reprend le sauvage en se tournant vers l’interprète. Il se tait un instant pour jouir de la surprise causée par cette réflexion inattendue, et ajoute : « Il dit que je suis ici comme chez moi. C’est faux : dans ma cabane, je suis maltraité, et je fais ici bonne chère ; je meurs de faim dans mon pays, et je passe ici mes jours en festins. »

Un Huron malintentionné cherche à le prévenir contre les Français : « Vois, lui répond-il, j’ai le visage peinturé d’un côté et net de l’autre ; Je vois mal du côté barbouillé, c’est celui des Hurons ; Je vois bien clair du côté net, c’est celui des Français. »

La veille de son départ, lui et ses compagnons reçoivent en présent, des Jésuites, chacun un calumet et du tabac : « En quittant mon pays », dit le chef aux révérends pères, « je renonçais à la vie : merci de ce que je vois encore le soleil ; merci pour vos bons traitements et vos bons discours, pour m’avoir couvert des pieds à la tête ; merci pour vos présents. Il ne nous restait plus de vide que la bouche, et vous la remplissez d’une chose que nous aimons fort. Adieu ! si nous périssons en chemin, les arbres, les éléments, les génies, iront dire aux nôtres ce que vous avez fait pour nous. »

Comme son canot quittait le rivage, il cria au gouverneur : « Ononthio, ton nom est grand par toute la terre : Je ne pensais pas remporter ma tête, et je m’en retourne chargé d’honneur. »[40]

Nous venons de voir et d’entendre l’ambassadeur : nous l’avons trouvé habile, spirituel et charmant ; écoutons maintenant le maître et le conquérant.

Canasatego, chef onnontagué, s’adresse aux Lenni-Lenapes, peuple tributaire de la Ligue. Après avoir prouvé jusqu’à l’évidence, que ceux-ci ont vendu aux colons anglais des terres qu’ils n’avaient pas le droit d’aliéner et que cependant ils osent maintenant réclamer, il continue de leur parler en ces termes :

« Mais comment avez-vous eu l’audace de vendre ces terres, peuple conquis, et dont nous avons fait des femmes ? Vous êtes des femmes, vous le savez, et pas plus que des femmes, vous n’avez le droit de vendre des terres. Bien plus, il ne conviendrait pas que vous l’eussiez, puisque vous en abuseriez. En effet ces mêmes terres que vous réclamez vous les avez dépensées, les ayant reçues en nourriture, en boisson et en vêtements ; et maintenant, vous voulez les ravoir comme des enfants que vous êtes. »

« Or, pourquoi les avez-vous vendues clandestinement ? Nous avez-vous jamais dit que vous en agissiez de la sorte ? En avons-nous partagé le prix avec vous ? Avons-nous jamais reçu de ce prix la valeur d’un manche de pipe ? Vous avez inventé l’histoire d’un messager envoyé par vous, pour nous informer de cette vente, car nous n’avons ni vu sa personne ni appris de ses nouvelles… »

« Pour toutes ces raisons, nous vous enjoignons d’évacuer immédiatement ces terres, et cela, sans vous donner aucun délai pour réfléchir. Nous vous assignons Wioming ou Chamokin comme lieu d’habitation. Allez à l’une ou à l’autre de ces deux localités, à votre choix. Là, vous ayant plus sous les yeux, nous surveillerons votre conduite. Ne réfléchissez pas ; mais partez et prenez ce collier de porcelaine. »[41]

Voilà un discours remarquable pour la fierté, sans doute un peu sauvage, du ton ; mais aussi pour l’enchaînement des idées et l’éloquence parlementaire qu’il montre en formation avancée chez les Conférés. On y voit même, particularité intéressante, avec quelle maturité ceux-ci pratiquaient l’art de gouverner et inauguraient la politique suivie depuis par le Canada et les États-Unis à l’égard des sauvages : politique qui consiste à les traiter en enfants et à leur laisser des terres qu’ils n’aient pas le droit de vendre.

Ainsi parlaient les Garakonthié, les Canehoot, les Adaratah et un grand nombre d’autres. Un contemporain de Téganissorens disait de ce Demosthènes des bois, que son éloquence aurait plu partout.

GRANDES FÊTES.

Conjointement avec l’art oratoire, travaillaient aussi dans l’intérêt de la Ligue, l’esprit de tradition et le respect des ancêtres.

Qui nous dira, par exemple, à quelle antiquité remonte l’origine des vestales iroquoises ? Les autres peuples de même race les avaient eues, puisque Cartier en vit chez les Hochelagas[42] ; mais ils les avaient perdues ou abolies peu à peu.

Cet attachement aux institutions ressort surtout de la grande réunion de condoléance que tenaient les Confédérés, lorsque, après la mort d’un chef, ils installaient son successeur.

À la vérité, des lamentations publiques se célébraient aussi, en pareilles circonstances, chez les Hurons et même chez les Algonquins[43] ; il est toutefois certain que la Ligue fit prendre à cette coutume une importance nouvelle, qu’elle la rendit obligatoire et l’enrichit, dans un but spécial, de discours et de chants nouveaux.

Au village dont le chef était mort, s’assemblaient les délégués des tribus, et leur réception solennelle à l’orée du bois, faisait déjà pressentir un événement de haute importance. Il suffit en effet de lire le livre[44]M. H. Haie a recueilli ces curieuses rapsodies et le cérémonial usité, pour voir que d’une telle réunion, l’esprit de la Ligue sortait renouvelé, le patriotisme retrempé, et les liens raffermis entre les clans et entre les familles.

On y invoquait les ancêtres, on rappelait leur souvenir vénéré, on s’excitait à marcher sur leurs traces, et presque tout cela se faisait sous forme d’opéra.

Traduisons quelques passages du « Book of Rites ».

Voici un refrain :

« Mes aïeux ont fait de grandes choses.

« Mes aïeux, je les écoute. »

Voici des paroles qu’on prononçait en dansant :

« Salut, ô mes aïeux ! Maintenant prêtez l’oreille aux cris lamentables que poussent vers vous vos petits-fils, car elle a vieilli la grande Ligue que vous avez fondée. »

 

« Salut, ô mes aïeux ! Vous avez prédit que triste serait le sort de ceux qui viendraient dans les derniers temps. »

 

« Salut, ô mes aïeux ! La grande Ligue que vous avez fondée est devenue caduque. Vous l’avez mise, comme un oreiller sous vos têtes dans la terre où vous reposez, cette grande Confédération que vous avez fondée. Vous aviez pourtant dit qu’elle durerait longtemps ! »

À ces véhémentes prières qu’on appropriait, certes, aux actualités, puisqu’on y parle de décadence, se mêle la revue des ordonnances ancestrales ; puis on supplie encore et encore les aïeux de ne pas laisser leur institution descendre avec eux au tombeau.

Dans la même classe de sentiments se range leur religieux respect pour leurs morts en général. Tous les dix ans, ils les déterraient, nettoyaient leur os, les enveloppaient de fourrures précieuses, les chargeaient sur leurs épaules et les portaient à une fosse commune, la même pour tous les villages environnants. Là se célébrait une fête étrange : pendant plusieurs jours, on chantait, on dansait ; les femmes séparées en deux chœurs pleuraient et se lamentaient, comme autrefois les pleureuses juives ; les orateurs prononçaient d’émouvants discours.

Au milieu des squelettes qu’on suspendait aux murs de la cabane du conseil, un chef entonnait ce chant où se révèle tout entière l’âme Huronne-Iroquoise que berce une poésie sombre, et qui se fait de l’héroïsme et de la vengeance une religion.

« Os de mes ancêtres, qui êtes suspendus au-dessus des vivants, apprenez-nous à mourir et à vivre ! Vous avez été braves ; vous n’avez pas craint de piquer vos veines. Le Maître de la vie vous a ouvert ses bras et vous a donné une heureuse chasse dans l’autre monde. La vie est cette couleur brillante du serpent, qui paraît et s’efface plus vite que la flèche ne vole ; elle est cet arc-en-ciel que l’on voit à midi sur les flots du torrent ; elle est l’ombre d’un nuage qui passe. »

« Os de mes ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir ses veines et à boire le sang de la vengeance. »[45]

Après tant d’occupations sérieuses, les esprits sentaient le besoin de se détendre et, comme les sauvages ne font rien à demi, les Hurons-Iroquois célébraient chaque année une fête peu banale qu’ils nommaient le « Renversement de la tête ». Elle durait trois ou quatre semaines pendant lesquelles on feignait la frénésie. On courait de cabane en cabane, masqué avec des écorces ou la tête dans un sac percé devant les yeux et la bouche. On se composait des costumes extraordinairement bizarres, on brisait et renversait tout. Plusieurs criaient qu’ils avaient rêvé, et cherchaient qui pourrait, à leur accoutrement et à leurs mots énigmatiques, découvrir l’objet de leur songe ; et comme pour pousser aux extrêmes l’absurdité, celui qui devinait devait encore payer sa perspicacité en faisant au songeur un présent. Enfin, dans une dernière folie, on chassait la folie hors du village.[46]

MYTHOLOGIE ET FOLK-LORE.

Nous avons vu le guerrier, l’orateur, le diplomate et le citoyen, il reste à voir le créateur de légendes, ces produits spontanés de l’âme populaire.

Étant donné leur tempérament fier et hardi, on soupçonne déjà, chez les Hurons-Iroquois, le goût du merveilleux terrible et de l’énormité. On ne sera pas trompé. Effleurons seulement quelques points saillants de leur folk-lore et de leur mythologie.

La Genèse. — Aucune terre n’émerge encore de l’océan. Un canot vogue, ballotté par les flots et monté par les six premiers hommes : hommes aux cheveux déjà grisonnants et néanmoins sans épouses. Ils s’affligent en pensant qu’ils mourront sans postérité, lorsqu’ils apprennent par des oiseaux qu’il y a au ciel une femme.

Ils délèguent l’un d’entre eux pour l’aller chercher.

Agohao, tel est le nom, de l’élu attrape les plus gros spécimens de la gent ailée, leur ordonne de l’enlever au ciel, met leur liberté à ce prix, et bientôt vole, sur leurs dos, à la conquête de la divine Atta.

Il la rencontre sur un gazon paradisiaque, auprès d’une fontaine ; il lui offre le plus délicat des mets : de la graisse d’ours ; et là, dans les sublimités, sous la voûte radieuse, ayant pour musique les gazouillis de l’eau et des hirondelles célestes, il célèbre l’hymen tant désiré.

Mais hélas ! l’amour terrestre n’est pas digne du bienheureux séjour, et le Maître du ciel précipite sur la terre la femme coupable.[47]

Au même moment, une immense tortue, flottant sur le gouffre amer, se chauffe au soleil et regarde dans les espaces infinis. Elle voit de loin ce qui tombe, et reconnaît un être humain. Vite, elle convoque tous les animaux, leur apprend la nouvelle, les exhorte à sauver la première femme et offre généreusement sa carapace pour servir de noyau à une île sur laquelle tombera, indemne, l’étonnant rejet du ciel. On approuve, on se met à l’œuvre ; chaque animal fournit ce qu’il peut : qui de la plume, qui de l’édredon, qui des herbes ; le castor et le rat-musqué vont chercher du sable jusqu’au fond de la mer.

Tout cela se dépose sur la carapace héroïque ; le flot y ajoute des algues et du limon ; et comme on ne tombe pas du ciel en un instant, l’exilée choit sur une île spacieuse et destinée, en s’agrandissant toujours, à devenir l’Amérique.

Atta y donne le jour à une fille. Cette fille unique met au monde deux fils : Jouskeha et Tawiscaron. Le premier tue son frère et devient père des Hurons-Iroquois. Il est maintenant dieu du feu, de la chasse, des moissons, et prince du royaume des mânes.

Mais la céleste Atta, en conséquence de son péché, n’a désormais que des goûts dépravés : elle se nourrit de serpents, de crapauds, de vipères, de lézards, de bêtes immondes ; et comme, depuis sa mort, elle partage avec Jouskeha le gouvernement du royaume des mânes, elle travaille à le peupler et ne cesse en conséquence, de faire mourir ses enfants. Dans ce but, elle allume entre eux le feu de la discorde, propage les épidémies, tous les maux dont souffre sa triste postérité. Pendant la nuit, elle descend de la lune, son céleste palais, et poursuit, sur la terre, son œuvre néfaste. On l’accuse, entre autres méfaits, d’avoir planté, au bord du lac Ontario, l’herbe-à-la-puce.

Voilà pourquoi ses enfants ne l’appellent plus simplement Atta, mais Attahentsic, c’est-à-dire Attala-Noire ou la-Méchante.

On reconnaît dans cette genèse à la fois grandiose et puérile, les traits principaux de la vraie tradition : le paradis, le péché de la première femme, son expulsion du séjour heureux, les suites de sa faute rendues manifestes par la corruption de ses goûts et la mort qu’elle sème sur la terre, enfin le fratricide souillant le berceau de la race humaine.

Par quel creuset la vérité primitive a-t-elle passé avant de paraître sous cette forme aussi symbolique que sauvage et hardie ? — Nous le saurons mieux
Le Géant du Tonnerre
foudroyant le Serpent du Lac Ontario.
peut-être après avoir contemplé d’autres créations caractéristiques de la race d’Atta.

Voici quelques esquisses des maux qui affligèrent les grands aïeux des Iroquois :

La Grande-Tête. — Une tête humaine gigantesque, à longs cheveux ondoyants, roulant des yeux féroces, vole comme un noir météore au-dessus des bois et des lacs. Cette espèce de Méduse répand l’infection et les influences morbides. Juchée sur le sommet d’un rocher d’où les mèches noires de sa chevelure retombent en serpentant, elle guette ses victimes. Un mortel passe-t-il dans son voisinage, elle grogne cet avertissement funèbre : Je te vois, je te vois : tu vas mourir, et s’élance sur sa proie qu’elle déchire à belles dents.

Le Serpent du lac Ontario. — Hinoun est dieu du tonnerre et frère du Vent-d’Ouest qui l’aide à rassembler, les nuages et à répandre la pluie. Il a sous le Niagara son tempétueux palais et il en sort avec ses fils, géants comme lui, pour lancer la foudre sous forme de quartiers de rochers, et vomir les éclairs qui déchirent les ténèbres.

Or, si l’on se transporte par l’imagination à une époque très reculée, on voit un immense serpent encorné dévaster le lac Ontario et ses rivages. Le soleil et la lune éclairent tour à tour l’engloutissement des victimes dans ses flancs tortueux. À la fin, il n’y a plus une barque sur l’eau, plus une cabane sur les rives. Le monstre, par bonheur, s’aventure un jour trop près de la chute : le dieu le foudroie et laisse son corps, enflé comme une montagne, flotter sur le lac.

Le Bicéphale — Un village tsonnontouan fume, coquettement perché sur une colline. Un serpent à deux têtes, sorti d’un lac voisin, le fait prisonnier dans ses anneaux et l’empoisonne de son haleine. En vain les vieillards épuisent leur sagesse, les guerriers leur bravoure et les sorciers leurs incantations : les deux gueules toujours béantes continuent de vomir la mort. Enfin la tribu compte à peine de rares survivants, parmi lesquels un garçonnet. Ce dernier sort, un beau matin, quitte, souriant, sa cabane, et s’avance vers le fléau auquel il décoche une flèche enchantée. Le monstre, frappé au cœur, se déroule, fauche la forêt avec sa queue, s’enfonce dans le lac, son abîme natal. L’eau souillée d’écume et de sang, fume et bouillonne pendant plusieurs jours. Enfin l’élément troublé retrouve son calme ; de nouveau les vagues transparentes s’y poursuivent en cadence : le monstre est mort.

Le fléau des Géants — Des Géants de pierre, dit sans scrupule la tradition, viennent de l’Ouest ; les hautes forêts ne leur vont qu’aux genoux et ils exercent leurs ravages pendant la nuit. Hinoun tonnant, le dieu du vent d’ouest et Taronhiawagon, celui qui supporte le ciel, s’entendent pour en délivrer les Iroquois : ils les assomment avec des blocs de rochers, et les précipitent en bas d’un cap, dans un abîme.

Le bain des Squelettes — Nombreuses furent les victimes des géants et des monstres. On voyait, à la brune, leurs squelettes éplorés se baigner dans un lac, se reposer tristement sur le rivage, et exciter, par leur lambeaux de chair, l’appétit horrible des hiboux.

Le Monstre chantant — On finit par recevoir un libérateur depuis longtemps promis. Un parti d’Agniers traverse, un jour, une sombre forêt de pins, vrai dédale de vieux troncs et de rochers caverneux entremêlés d’antiques tombeaux. Un chant rauque arrive, de loin, jusqu’à leurs oreilles. Ils approchent pour mieux entendre, et aperçoivent un monstre repoussant. À ses cornes formidables, s’enroulent et se tordent des serpents à sonnettes ; autour de lui gisent des instruments d’incantation faits de crânes et d’autres ossements humains.

Avec précaution les guerriers avancent encore ; bientôt ils reconnaissent que le chant est articulé et conseille aux tribus iroquoises de s’unir en confédération pour vaincre leurs ennemis. Voyant qu’il leur est sympathique, ils s’emparent du monstre et l’emmènent à Onnontagué. Là, il prend la forme humaine, devient leur sachem, les rend victorieux de leurs ennemis, leur donne des lois d’une sagesse divine, et meurt enfin en léguant à leurs chefs son esprit et son nom glorieux d’Attotarho.

Les règnes des douze Attatarho qui lui succédèrent sont des séries de merveilles dans le même genre.

Tels sont les principaux épisodes de leurs temps fabuleux. Pas plus que les anciens Grecs, ils ne se laissent embarrasser par des questions de vraisemblance ; mais pour la hardiesse d’imagination dans l’art d’inventer d’énormes et sombres machines poétiques, il faut avouer que les fils d’Atta ont peu de rivaux.

Cette fable populaire d’Attotarho n’empêchait pas que l’histoire à peu près véritable de ce Lycurgue onnontagué ne fût connue des sénateurs. Ce n’est pas à Attotarho qu’ils attribuaient la première idée et même la formation de la Ligue ; mais à Hiawatha, un de ses contemporains, chef aussi et dans la même tribu que lui. Le peuple a également fait de ce dernier un demi-dieu ; mais sur le premier rejaillit la gloire extérieure de l’entreprise, bien qu’en réalité, il s’y soit opposé tant qu’on ne lui eut pas offert le premier rang. Tout se fit par Hiawatha dont l’éloquence, la sagesse, le désintéressement, contrastaient avec l’orgueil féroce et les maléfices d’Attotarho. Il dut même quitter Onnontagué où la peur qu’inspirait son rival avait fait échouer son projet. Il se réfugia chez les Agniers où l’attendait le succès.

Mais le dévoué fondateur et ses pairs avaient besoin des Onnontagués et savaient que leur terrible chef ne consentirait jamais à avoir des égaux ; en conséquence, ils jugèrent sage de lui offrir, dans la Confédération, la dignité suprême, d’accorder à sa tribu quatorze sénateurs au lieu de dix comme on fit aux autres, de déclarer Onnontagué chef-lieu et d’y élever la cabane du Grand Conseil.

Les Cinq Nations, surtout les Agniers, n’oublièrent pas plus le bienfaisant Hiawatha que le redoutable Attotarho, et autour de leurs noms se forma, en deux cycles merveilleux, le plus riche fond du folklore iroquois.[48]

Il est du reste à remarquer que ces barbares font, au coin du feu, peu de récits dont les sujets ne se rapportent à leur genèse ou aux époques tourmentées de leurs histoire. Ils aiment à s’édifier un passé merveilleux, à grandir leurs ancêtres, à revendiquer pour leur Ligue une origine céleste, et à se créer une sauvage noblesse à laquelle il leur serait honteux de déroger.

À l’instar des Grecs, ils font entrer les dieux dans leurs intérêts. L’Écho ne répond qu’à leur voix, ne répète que leur cri de guerre et le multiplie aux oreilles de leurs ennemis ; il ne transmet leurs appels qu’à leurs frères, et se tait lorsqu’ils l’interrogent au sujet d’une entreprise dont l’issue doit être malheureuse pour eux.

L’Aurore boréal leur annonce le froid s’il est blanc, la maladie s’il est jaune, la guerre s’il est rouge. Areskouï leur a enseigné la médecine, l’agriculture, la chasse et l’art d’allumer du feu ; plusieurs fêtes du blé d’Inde[49] le remercient chaque année pour le don de cette précieuse céréale.

Le Tonnerre les a délivrés du serpent Ontarien : il a prêté main-forte au Vent-d’Ouest dans la destruction des géants, et a relégué au fond du Nord le Démon de la Glace. Là, ce monstre hurle de rage par la voix des aquilons, et fait périr les téméraires visiteurs de sa terre d’exil

Un Géant de pierre dévore une bande de chasseurs qui poursuivent une ourse ; mais trois d’entre eux, sauvés par les esprits et placés dans le ciel, y continuent, sous forme d’étoiles, à poursuivre leur proie devenue la Grande Ourse.

Un vieillard rejeté de son peuple, entonne son chant de mort sur le haut d’une montagne ; des êtres surnaturels en ont pitié et le transforment en étoile. D’autres transportent dans la lune une vieille sorcière malheureuse de ne pouvoir prédire la fin du monde, et l’y laissent vivre jusqu’à l’arrivée de ce grand événement.

Leurs narrés qui ne sont pas historiques ou mythologiques ont d’ordinaire un but moral manifeste. Les fauves y donnent souvent aux hommes des leçons de pitié ; les ourses, à l’instar de la louve romaine, y nourrissent de leur lait des enfants abandonnés. L’un de ceux-ci, devenu homme, tue, pour plaire à sa belle-mère, un parent de sa bienfaitrice et paie de sa vie son ingratitude.

Un jeune garçon rend service à un squelette, lequel l’aide ensuite à accomplir des exploits.

Quelques sujets qu’ils traitent, on peut dire que, dans l’ensemble, ils sont fidèles à leur goût pour ce qui donne le frisson. Ici, c’est la Grande-Tête dévorant à belles dents une criminelle sorcière et s’envolant ensuite au sein d’un noir tourbillon ; là, c’est une mère qui trouve avec effroi son enfant suspendu à la mamelle d’une Géante de pierre. Je résume un modèle du genre : Un mari pleure amèrement son épouse. Pour se consoler, il met les habits de la défunte à une statue de bois qu’il place près du foyer, dans sa cabane solitaire.

Un an s’est écoulé pendant lequel il a vécu en compagnie de l’image inanimée lorsqu’un soir, revenant de la chasse, il trouve son logis balayé, du bois près du feu, son repas tout préparé.

Le fait se renouvelle. Il se cache donc afin de découvrir sa bienfaitrice : c’est la statue qui s’anime et se change en sa femme elle-même. Il se montre ; elle l’avertit de ne la pas toucher sous peine de la perdre une seconde fois. Il hésite ; mais le sentiment l’emporte sur la raison : il s’élance et veut embrasser son épouse. Il ne presse sur son cœur qu’une statue de bois.

Ainsi, leur muse ressemble toujours à ces beaux papillons amoureux des ténèbres. À son inspiration, les pêcheurs ont beau allumer, le soir, des feux au bord de l’eau, et haranguer les poissons pour les engager à se jeter dans leurs filets ; le chasseur-étoile qui poursuit la Grande Ourse, a beau la percer chaque automne de sa flèche ; et, pendant les fraîches nuits, l’étoile blessée a beau teindre de son sang le feuillage des forêts ; c’est chez la race algique qu’il faut chercher les Grâces chaussées de mocassins et la véritable poésie de la nature.

Le sérieux et la robustesse de l’esprit joints à la puissance d’imagination, ont fait des Iroquois, des diplomates habiles, d’éloquents orateurs et des créateurs étonnants de poésie farouche. Leur Ligue a développé et mis en plus grande évidence chez eux ces qualités remarquables de leur race.

Aussi se réflètent-ils plus que tous leurs congénères dans la conception ancestrale d’Attahentsic, leur mère commune. Comme elle, ils ont de la grandeur native et le goût de l’horrible ; comme elle, ils ont fondé un royaume et cherchent à le peupler par des moyens barbares.

Guindon - En Mocassins, 1920.djvu
Le Bain des Squelettes.

Les Algonquins.

Lorsque les Français arrivent au Canada, les Algonquins entourent presque complètement les tribus huronnes et iroquoises.

Partis, selon les apparences, des bords de la mer Glaciale et du bassin de la baie d’Hudson, ils s’avancèrent vers le Saint-Laurent et les Grands Lacs. Tenus en échec par les Hurons-Iroquois du centre, ils traversèrent l’immense vallée par ses deux points extrêmes, et poussèrent vers le sud, le long de l’Atlantique jusqu’en Virginie, et sur la rive est du Mississipi plus loin que les Illinois.

Ceux des pays maritimes reçoivent Champlain au Canada, les Hollandais et les Anglais dans la Nouvelle-Angleterre, et ils le font de bon cœur. De race moins pure que leurs congénères de l’ouest (quelques-uns, tel Membertou, le premier converti, portent une longue barbe), ils semblent reconnaître d’instinct, dans ces hommes d’outre-mer, de petits cousins.


ÉTAT SOCIAL. — MORALITÉ.

Nonobstant cette parenté européenne, ils sont bien sauvages ; et la même insouciante paresse[50]qui les empêche de se civiliser, leur fait apprécier du premier coup, les avantages d’un commerce avec les Blancs. Mais, par préjugé, ils se préfèrent à ceux-ci et méprisent leurs arts dont ils se contentent de recueillir les fruits.

Leur manque absolu d’organisation et l’impossibilité d’en avoir pour des peuples nomades isolés par petites bandes ; leur crainte des Iroquois ; les bons traitements reçus de Champlain, de ses successeurs et des missionnaires, font bientôt de tous les Algonquins des alliés fidèles et même affectueux des Français. Mais ils restent vagabonds et ne semblent pas comprendre l’avantage d’un état social plus parfait que la tribu.

Chasseurs et donc destructeurs, il leur faut pour subsister d’immenses étendues de pays, ce qui les voue à l’isolement, à la misère et même à la routine. Dispersés dans les bois la plus grande partie de l’année, ils ne jouissent qu’en été de la vie sociale. Ils le passent en général au bord de quelque grand lac, à faire la pêche, à cueillir des fruits sauvages, à jouer et à danser.

De bonne heure à l’automne, ils reprennent la clef des bois. Chaque famille prend son côté et va à la recherche d’un endroit giboyeux, où le gibier peut tout de même manquer et manque assez souvent. Si elle ne voyage pas par eau, elle s’aventure à travers les bois. Alors le père marche le premier, et, chemin faisant, coupe à droite et à gauche de petites branches. Il trace ainsi la route qu’on suivra encore pour revenir, au retour du printemps. Sa femme et ses enfants le suivent, portant bagage et canot.

Enfin la cabane d’écorce se construit au bord d’un ruisseau ou d’un lac peuplé de castors, et c’est quelquefois l’abondance pour tout l’hiver ; mais ce peut être aussi une famine imprévue plus ou moins longue, obligeant la famille à se nourrir d’une espèce de mousse nommée tripe-de-roche, du liber de l’orme rouge et de racines.

Excessivement jaloux de leur liberté, ils ne veulent d’aucune contrainte, pas même de celle que leur imposerait la plus élémentaire prévoyance. De là leur insouciance proverbiale et leur placidité, souvent aussi leur gaîté dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. De là encore l’absence complète chez eux de l’autorité qu’ils remplacent par la douce persuasion, même en reprenant leurs enfants.

Non moins orgueilleux que les Hurons-Iroquois, ils se plaisent comme eux à se nommer les Hommes par excellence. Comme eux aussi ils veulent qu’on les respecte, mais restent étrangers à tout calcul ambitieux, n’ayant pas pour habitude de penser au lendemain. Ils se contentent de défendre leurs droits, sans empiéter sur ceux d’autrui ; de venger leurs griefs, sans en profiter pour étendre leur domination. On peut même dire, à l’éloge de leur humanité, qu’entre les tribus algiques si nombreuses et de dialectes assez différents, la guerre est presque inconnue.

Plus sauvages que les Confédérés, ils sont moins barbares : aucune exigence diplomatique n’accentue leur cruauté plutôt coutumière et impulsive. Une bonne vengeance apaise leur colère et endort jusqu’à leur vigilance ; mais cette vengeance compte et se termine quelquefois par un festin d’anthropophagie.

S’il faut en croire de la Potherie, les Puans sont les sauvages les plus corrompus et les plus inhumains de l’Amérique Septentrionale. Ils se rendent tellement odieux par leur cruauté, qu’ils se font des ennemis de tous leurs voisins. Ceux-ci ligués contre eux, les ont déjà réduits à la plus extrême misère lorsque les Illinois, jugeant la leçon suffisante et touchés de compassion pour ces frères malheureux bien que coupables, envoient cinq cents hommes leur porter d’abondantes victuailles. Les Puans font mine de les bien recevoir : ils les fêtent, les font danser, leur inspirent de la confiance, et, perfidement, les massacrent à la faveur d’un cordial abandon. Enfin, ils les mangent dans le plus horrible des festins.

Ce nouvel acte d’indicible barbarie provoque leur sentence d’extermination : les Illinois et les autres tribus, coalisés, les détruisent presque entièrement. Cette tribu dégradée faisait donc exception et jurait avec l’idéal des Algonquins.

Chez eux comme chez les Iroquois la cruauté a ses règles et ses limites : ayant tiré des Puans cette vengeance exemplaire, les Illinois donnent la liberté aux femmes et aux enfants qui survivent et dont un certain nombre restent avec eux.[51]

Une coalition semblable anéantit les Mantouechs, une tribu dont l’ambition pique l’orgueil de ses voisins, dont l’humeur guerrière nuit à la sécurité générale et dont le succès éveille les jalousies.[52] On sauve ainsi le grand principe sauvage de l’égalité applicable aux nations comme aux individus.

Sauf exception, on n’est pas cruel par plaisir ; mais des exceptions de tous genres se rencontrent naturellement dans une famille aussi nombreuse et aussi dispersée que l’algonquine. Celui qui en aborde l’étude aurait tort de généraliser les premiers faits qu’il remarque. Si les Puans mangent tous les étrangers qui se présentent chez eux[53], si les Mississakis passent pour la moins sociable de toutes les nations[54] : non loin de ces deux peuplades, à l’entrée de la baie des Puans, vit une tribu qui pousse jusqu’à la passion le désir de passer pour hospitalière et généreuse[55].

Les Poutéouatomis ne cherchent que l’estime et reçoivent agréablement les étrangers[56] ; les Sauteux servent à leurs hôtes jusqu’à leur dernier morceau de venaison[57] et ressemblent en cela à presque tous les Algonquins.

Les Sakis sont brutaux[58] et les Puans sodomites[59] ; mais les pauvres tribus errantes du Nord, sont de bonnes mœurs : le Père Charlevoix, parlant des Attikamèques et autres Algonquins des hautes Laurentides presque tous détruits par les Iroquois, ajoute : « C’est bien dommage : ils étaient sans vice, d’une grande douceur ; on n’avait eu aucune peine à les gagner à Jésus-Christ. »[60]

Nonobstant la dignité remarquable des Illinois, Sagard met les Algonquins en général « au rang de villageois et du petit peuple, car ils sont… dit-il, les plus pauvres, misérables et nécessiteux de tous… comme gredins et vagabonds, courant les champs et les forêts en petites troupes pour trouver à manger »[61].

Mais, chez les sauvages comme chez nous, les âmes les mieux logées ne sont pas toujours les plus pures. Inférieurs aux peuples sédentaires par la noblesse du maintien, la robustesse du caractère et la culture de l’esprit, ils ne le sont pas pour la moralité dont on peut trouver le vrai dosage dans l’aptitude à recevoir le christianisme. On en fait des chrétiens irréprochables et souvent héroïques, lorsqu’ils n’ont pas sous les yeux les mauvais exemples des Blancs. Malheureusement, les sauvages, selon la remarque de Kahgegagahbowh, l’historien des Sauteux, se trouvent d’abord en contact avec la pire classe des Visages-Pâles.

Sagard loue l’honnêteté des Algonquins en les comparant aux Hurons qui sont voleurs. Il trouve aussi leurs filles modestes et même assez chastes : « On les tient, dit-il, pour plus honnêtes en effet et moins en paroles. »[62]

En somme, moins fermes que les demi-civilisés en face de certaines épreuves, ils ont en quelque sorte besoin de leur isolement et de leur pauvreté qui les protègent.

FACULTÉS.

Les Algonquins ne sont pas mal doués. Placés en des circonstances favorables, ils se montrent capables d’initiative et de progrès. Ils ont quelquefois donné des surprises.

Le climat plus doux et le voisinage des Hurons-Iroquois, influent sur le tempérament intellectuel et la moralité de la race algique, sans toutefois la dépouiller de certaines caractéristiques qui la font reconnaître. Néanmoins, c’est au nord du Saint-Laurent qu’il faut chercher l’Algonquin primitif, ce véritable enfant de la nature, goûtant surtout, comme les passereaux, la joie de vivre qu’il allie à une endurance incroyable.

Habitué à se suffire à lui-même, à ne compter que sur ses propres efforts, il peut se concentrer tout entier dans l’action présente et déployer, lorsqu’il y est obligé par quelque impérieuse nécessité, des énergies dont un être humain semblerait incapable si les faits n’affirmaient pas le contraire.

Ces faits, les missionnaires du Nord-Ouest en sont encore témoins et racontent des anecdotes comme celle-ci : Une femme gravement malade ne veut pas mourir sans avoir vu le prêtre et purifié sa conscience. Mais, pour satisfaire son désir, il lui faudrait faire un voyage long et pénible, qu’un homme en santé n’accomplirait pas sans de grandes fatigues. La perspective de difficultés apparemment insurmontables pour elle ne l’arrête pas. Prête à braver tous les dangers, elle part à travers les solitudes. Seule dans son canot, elle voyage pendant quatre jours, ramant dur et ne mangeant guère ; luttant contre la douleur, l’épuisement, l’insomnie et le froid.

À force de maîtriser ses souffrances et même de retenir sa vie prête à lui échapper, elle atteint, fantôme ambulant, le missionnaire, et meurt aussitôt son désir accompli.

Ainsi, l’enfant des bois, de caractère faible, déploie cependant une volonté étonnante, lorsqu’il est convaincu de la réalité d’un danger et ne voit qu’un moyen très difficile de l’éviter. Alors, l’arc de ses facultés, ordinairement détendu, se bande, et ce sauvage devient un être peu banal, un vrai démon de l’aventure hasardeuse, du canot d’écorce, du tomahawk et de la massue. Aussi, les Algonquins se font-ils rapidement belliqueux au contact des Hurons-Iroquois qui, pourtant, ne le sont pas et ne commencent à l’être, semble-t-il, que par nécessité. Ils les forcent d’évacuer la vallée du Saint-Laurent et menacent de les détruire, lorsque la Ligue se forme et oppose à ses redoutables adversaires, trois choses qui leur manquent : l’organisation, la diplomatie et la ténacité. Nonobstant les victoires des Outaouais et des Sauteux sur les Confédérés, la valeur algonquine doit reculer devant l’ordre et la constance.

Le fameux Piescaret[63] personnifie bien le génie militaire de sa race. Ses expéditions solitaires sont restées célèbres comme chefs-d’œuvre de ruse, de hardiesse et de présence d’esprit.

Un jour de printemps, Piescaret chausse sens devant derrière ses raquettes, et quitte l’île des Allumettes pour le pays des Iroquois : la neige sera forcée de mentir. Aussi prudent que rusé, il chemine autant que possible, sur les hauteurs où le soleil a déjà découvert ça et là des étendues de terre et des rochers qui interrompent ses traces.

Il arrive enfin près d’un village iroquois et s’arrête pour attendre deux complices : les ténèbres et le sommeil.

La première nuit, il tue et scalpe tous les habitants d’une cabane, et fait ce coup avec tant d’habilité qu’il ne réveille personne.

Grand émoi le lendemain matin : on bat les champs et les bois du voisinage. On cherche trop loin : Piescaret repose, tranquille, au milieu du village, tout près de la cabane théâtre de son exploit, sous une pile de bois.

La deuxième nuit, sa hache mystérieuse endort pour toujours une autre famille.

Le troisième soir, plus rien à faire : tout le monde est sur pied. Allons-nous-en, se dit l’Algonquin, et il ramasse pour partir, ses chevelures ensanglantées. Mais voici qu’il hésite, regarde, sort à pas de loup et se décide à faire la revue des cabanes… On veille sous les toits, mais dehors, la sentinelle s’est endormie… Il l’assomme, la scalpe en un tour de main et décampe. Il en est grand temps : au bruit de sa hache, toute la population sort en criant des cabanes, et cent guerriers, le tomahawk au poing, se lancent à sa poursuite.

Mais Piescaret, le meilleur coureur connu, les défie de le rejoindre. Sachant bien qu’ils tiendront à le prendre vivant, afin de le torturer à leur goût, il se laisse approcher, et lorsque les plus agiles pensent déjà le tenir, il leur échappe par des bonds de cerf et disparaît. De nouveau il se montre, les attire à lui et leur échappe encore…

Tous sont convaincus qu’il fuit de son mieux ; pas un ne flaire un stratagème, et c’en est un.

Ils se croient toujours sur le point de saisir le fuyard, s’acharnent à le poursuivre, s’éloignent ainsi du village et l’heure fuit… Une dernière fois, ils le perdent de vue…

La fatigue et l’heure avancée arrêtent la poursuite, mais rendent aussi bien le retour par trop difficile, et les Iroquois campent pour la nuit. Ils se couchent même sans inquiétude, croyant l’ennemi trop heureux de s’éloigner enfin sans danger, à la faveur des ténèbres.

Du creux du vieil arbre où il s’est caché, Piescaret les observe. Lorsqu’il les voit tous endormis, il sort de sa retraite, joue encore du casse-tête, a le temps d’en tuer plusieurs, tandis que les autres se réveillent et l’obligent à déguerpir. Alors, triomphant et sans oublier son trophée de chevelures, il reprend le chemin de son île.

Ce fin sauvage rencontra plusieurs fois des partis d’Iroquois et leur échappa après en avoir tué la moitié.[64] Aussi les Confédérés le redoutaient-ils autant qu’une armée. Mais la vigilance de l’Algonquin finit toujours par s’endormir, surtout après un succès, et l’insaisissable Piescaret périt, assommé par un traître Iroquois, qu’il laissait imprudemment porter ses armes et marcher derrière lui par respect.

Observateurs sagaces jusqu’aux limites de l’incroyable, les Algonquins gardent dans leur imagination, la topographie complète des lieux qu’ils ont vus, et les remarques précises qui leur permettent de retrouver dans la forêt la plus monotone, la plus inextricable, un chemin déjà parcouru.

Leurs sens parfaits les avertissent d’une foule de particularités ou de nuances qui, pour des civilisés, passent inaperçues. Cela explique comment, sans boussole et à travers les brumes, ils naviguent jusque sur la mer avec une étonnante sûreté de direction. « Les habitants de l’Acadie et des environs du golfe Saint-Laurent, dit Charlevoix, se sont souvent embarqués dans leurs canots d’écorce, pour passer à la terre du Labrador et chercher les Eskimaux avec qui ils étaient en guerre. Ils faisaient trente, quarante lieues, en pleine mer, sans boussole, et allaient aborder précisément à l’endroit où ils avaient projeté de prendre terre. »[65]

Leur finesse d’observation s’étend même jusqu’à la psychologie. On le voit par le conseil si pratique qu’ils donnent au P. Jogues partant en ambassade chez les Agniers : « Ne parle point d’abord de la prière, lui disent-ils, car il n’y a rien de si rebutant, au commencement, que les paroles de la prière qui semblent détruire tout ce que l’homme a de plus cher ; et comme ta longue robe noire prêche aussi bien que ta bouche, prends un habit semblable à celui des autres Français. »[66]

Cependant, moins sages que fins et adroits, ils ne discutent que les questions d’un intérêt immédiat, sans jamais remonter vers les causes ni prévoir de loin les conséquences. D’esprit léger et primesautier, ils ne s’appesantissent sur aucun sujet. Chez toutes leurs tribus se retrouve plus ou moins cette vivacité que Charlevoix attribue à la plus importante et probablement la plus purement algonquine de leurs familles, celle des Cris : « On les voit toujours dansant et chantant, dit-il, et ils parlent avec une volubilité de langue et une précipitation qu’on n’a remarquées dans aucune autre nation sauvage. »[67]

ARTS ET COMMERCE.

Les Algonquins vivant dans le voisinage des demi-civilisés réalisent quelques progrès qui ne sont pas toujours des imitations. Par exemple, tandis que les plus grands chefs ne commandent qu’aux bonnes volontés, celui des Miamis, espèce de souverain, s’entoure de gardes et dicte des lois[68]. Par son autorité et son ingénieuse initiative, l’Outaouais Pontiac reste sans égal parmi les Indiens.

D’ordinaire ils imitent, mais dépassent quelquefois leurs modèles. Les Outaouais primitivement lâches et grossiers, deviennent, en imitant les Hurons, un nation intelligente et des plus redoutable.[69]

Les Mantouechs passent pour « les plus grands guerriers de toute l’Amérique Septentrionale »[70]. Les Kichésipirinis de l’île des Allumettes s’ingénient de prélever des droits de péage sur ceux qui passent par la rivière des Outaouais et réclament ainsi un privilège de peuple sédentaire, sans cesser d’être chasseurs vagabonds si ce n’est pendant la saison des voyages.

Les plus méridionaux apprennent, des Confédérés et des Hurons, à cultiver la terre et à fortifier leurs villages. Quant à leurs autres industries, les Algonquins les tiennent de leurs ancêtres. Ils savent tisser des sacs et des nattes avec de l’écorce, et des couvertes avec des lanières en peau de lièvre. Tous pratiquent la pictographie, savent extraire de la terre et de certaines plantes, des couleurs brillantes et solides, et possèdent le secret de fabriquer des terrines à l’épreuve du feu.

Le canot d’écorce de bouleau semble bien être de leur invention, puisqu’on ne le trouve guère en dehors des régions qu’ils habitent[71]. Ainsi en est-il peut-être du calumet de paix, en usage chez leurs tribus de l’ouest, et qui, selon les Pères Marquette et Lafitau, donnent à ceux qui le portent l’assurance qu’on ne violera pas avec eux le droit des gens.

Enfin l’Algonquin a plus de goût que l’Iroquois. Cela paraît déjà dans sa tente conique, en cuir ou en écorce, qu’il orne de dessins symboliques ; et dans sa nacelle de bouleau que Lafitau appelle le chef d’œuvre de l’art sauvage. Il sait en varier la forme selon les exigences locales : les Abénaquis la font plus plate pour voguer sur leurs petites rivières ; les Outaouais et les Sauteux, pour mieux fendre les vagues des Grands Lacs, la munissent de pinces fort élevées qu’ils ornent de peinturlures.

Le peuple de l’île des Allumettes est « le mieux couvert, le mieux matachié et le plus joliment paré de tous ». Ses femmes et ses filles, les plus fines brodeuses du pays, s’ajustent « comme des nymphes » et dansent « comme des comédiennes ».[72]

Le bon goût de la race algique se révèle jusque dans le choix des lieux dont elle a fait les centres de sa vie nationale et qui sont, entre autres, Le Bic, Saguenay, le Sault Ste-Marie, l’île Manitouline, Michillimakinac, le voisinage des Rochers-Peints, le lac Nipigon, le lac des Bois qu’ils habitent encore, en un mot, tous les sites les plus enchanteurs du Canada.

Bien avant l’arrivée des Français au Canada, les Algonquins témoignent de leur goût pour les échanges commerciaux.

Une belle nappe d’eau sommeille sur les hauteurs des Laurentides, au milieu des sables et des rochers : celle du lac Nékouba. Autour du plateau stérile dont elle occupe le centre, naissent les plus grands affluents nord du Saint-Laurent et quelques tributaires de la baie d’Hudson. Sur ses bords se tient encore, au temps de la découverte, le grand marché des Algonquins. À époques fixées, ils y montent de toutes les directions, pour faire leurs échanges.

Ceux du nord y arrivent avec des peaux de phoques, des dents de morses, des fourrures blanches et les longues cornes deux fois recourbées des buffles musqués. Ceux du Saint-Laurent et des Grands Lacs leur apportent en retour, du tabac, le maïs qu’ils obtiennent des Hurons, certaines plantes médecinales dont les plages glacées sont dépourvues, et tout particulièrement, ces jolis coquillages bleus, violets, blancs et roses, des mers du sud, que les Andastes recueillent et qu’ils excellent à tailler en polyèdres.

Toutes les tribus achètent de cette porcelaine, pour en faire des colliers, des registres et des gages de traités, pour en fabriquer des matachias, en orner des nâganes ou s’en servir en guise de monnaie.

Aussi, dès l’arrivée des Français, les Nipissings qui habitent l’Outaouais supérieur et les bords du lac qui porte leur nom, sont-ils les premiers à se faire commerçants. Avec les Français ils échangent leurs pelleteries pour du fer, du vermillon, des couteaux, des haches, des alênes, des chaudières et autres marchandises dont ils fournissent à leur tour les nations situées plus loin. Habiles à profiter de tout, ils prient même les tribus voisines de descendre avec eux chez les Français, pourvu toutefois qu’elles leur payent des droits de péage en passant sur leurs terres.[73] Ils se créent ainsi une source considérable et peu coûteuse de revenu, car bientôt, toutes les tribus voisines des Hurons se mettent à trafiquer[74], et l’Outaouais prend le nom de Mahamoucébé qui veut dire Rivière-du-Commerce.

ÉLOQUENCE.

La dispersion hibernale des familles, la petitesse des tribus, la rudimentaire simplicité du gouvernement comme aussi bien l’absence de préoccupations diplomatiques, empêchent la plupart des Algonquins de cultiver l’art oratoire. Leur race a néanmoins produit quelques hommes remarquables par l’intelligence, et Pontiac est peut-être l’esprit le plus génial qui ait vu le jour dans un wigwam.

Lorsque le Canada fut cédé à l’Angleterre, il refusa de se soumettre à la domination nouvelle, et entraîna dans son parti toutes les tribus algiques et même huronnes et iroquoises dispersées dans le bassin des Grands Lacs.

Afin d’appuyer sa cause, il racontait une révélation qu’un phophète lenni-lenape avait reçue du Maître de la vie. Quelques phrases de cet oracle vont mettre en évidence la moralité et la mentalité indiennes à cette époque, car le succès de Pontiac a montré qu’il avait su pénétrer l’âme de ses frères.

Le prophète, guidé par un rêve, arrive au pied d’une montagne blanche sur laquelle se tient assise une femme vêtue de blanc et d’une céleste beauté. Sur son ordre, il se dépouille de ses vêtements, se purifie dans un ruisseau et escalade la montagne, en ne s’aidant que de la main et du pied gauches. Il atteint le sommet. Là, un bel homme vêtu de blanc le conduit au Maître de la vie qui le prend par la main et lui donne pour siège un chapeau bordé en or. Alors Dieu lui dit : « Je suis le Créateur du ciel et de la terre, des arbres, des lacs, des rivières et de tout ce que tu vois… »

« Comme je vous aime (c’est-à-dire les sauvages), vous devez faire ce que je veux, et éviter ce que je déteste. »

« Ne buvez pas jusqu’à perdre la raison ; qu’il n’y ait pas entre vous de bataille ; ne prenez pas deux femmes et ne recherchez pas celles des autres, car c’est là une conduite mauvaise et que je déteste ; n’ayez qu’une femme et gardez-la toute votre vie. »

« Lorsque vous partez en guerre, vous faites de la jonglerie et vous entonnez le chant de la médecine pensant me parler ; vous vous trompez : c’est au Mauvais-Esprit que vous parlez… Il vous pousse au mal, et, ayant besoin de me connaître, vous vous adressez à lui. »

« La terre que vous occupez, je l’ai faite pour vous et non pour d’autres : pourquoi souffrez-vous que les Visages-pâles y demeurent ? Ne pouvez-vous pas vous passer d’eux ? Ceux que vous appelez « les enfants de votre grand-père » (c’étaient les Français), suppléent à vos besoins ; mais si vous étiez moins méchants, vous pourriez vous passer d’eux et vivre comme autrefois, avant de les connaître. Avant l’arrivée de ces prétendus frères, ne trouviez-vous pas tout le nécessaire au moyen de l’arc et de la flèche ? Vous ne manquiez ni de fusils, ni de poudre, ni de quoi que ce soit ; vous aviez votre nourriture dans la chair des animaux, et dans leurs peaux vos habits. Mais lorsque je vous ai vus incliner vers le mal, j’ai chassé les animaux jusqu’au fond des forêts, afin de vous faire dépendre de vos frères en ce qui tient aux choses nécessaires à la vie. »

« Redevenez bons, faites ma volonté, et j’enverrai des animaux dont vous pourrez vivre. »

« Je ne vous défends pas néanmoins de souffrir parmi vous les enfants de votre père (c’est-à-dire les Français), car je les aime : ils me connaissent et m’adressent leur prière ; je subviens à leurs besoins et leur donne ce qu’ils vous apportent. »

« Mais je ne veux pas de ceux qui sont venus mettre le trouble (c’est-à-dire des Anglais) dans vos possessions. Chassez-les, faites-leur la guerre : Je ne les aime pas ; ils ne me connaissent pas ; ils sont mes ennemis et ceux de vos frères. Renvoyez-les dans la terre que j’ai faite pour eux. »[75]

Ayant prononcé ces préceptes et ces exhortations, Kitchimanitou[76] donne au nouveau Moïse une prière écrite qu’il lui fait porter à son chef, avec ordre de la répandre dans toutes les tribus pour y être récitée matin et soir.

Pontiac exploitait ainsi le goût des Indiens pour le merveilleux, jetait dans leurs consciences un trouble fécond en résolutions énergiques et plaçait la morale à la base de sa gigantesque entreprise. En cela, il se montrait observateur sagace, fin psychologue et législateur habile.

Les événements qui suivirent révélèrent en cet enfant des bois une éloquence irrésistible, au moins pour des sauvages ; un ascendant incroyable sur les autres chefs ; un talent militaire qui lui valut l’admiration des hommes de l’art ; enfin une constance inconnue chez ceux de sa race et qu’il sut communiquer à tous les conjurés.

Pendant une année, il tint ces vagabonds sous les armes et la discipline ; il leur fit prendre neuf forts sur les onze qui étaient dispersés autour des Grands Lacs et qu’il avait commandé d’assiéger le même jour.

Il les assujettit à faire pendant quatre mois le siège du fort Détroit, et cela malgré le manque de vivres. Pour s’en procurer, il imagina une espèce de banque. Celle-ci émettait des billets de crédit portant l’image des objets désirés et la figure d’une loutre, blason du sauvage dictateur qui se faisait porter en chaise dans les rues du village.

Après avoir épuisé tous les moyens dont peuvent disposer le talent et l’adresse sans outillage, il dut se retirer devant le renfort que reçut la place.

À part l’oracle plus haut cité, l’histoire n’a pas conservé les discours de Pontiac : c’est qu’il ne les prononça jamais comme les Iroquois aux assemblées internationales de Philadelphie ; mais devant des sauvages, au milieu des bois. Voici toutefois des paroles qu’il adressa à une députation des colons Français du Détroit. Ceux-ci se plaignaient d’être traités en ennemis, par le fait que l’armée des assiégeants ne respectait pas leurs moissons. Le grand chef, pris à l’improviste, répondit sans préparation : « Frères, cette guerre, je le sais, est ennuyeuse pour vous, car mes guerriers passent et repassent sans cesse dans vos champs. J’en suis marri. Je suis loin d’approuver, croyez-le bien, les dommages qu’ils vous causent ; soyez-en convaincus en vous rappelant la guerre avec les Renards et la part que j’y ai prise. Il y a maintenant dix-sept ans que les Sauteux de Michillimakinac, unis aux Sakis et aux Renards, se ruèrent sur votre contrée pour vous détruire. Quel fut alors votre défenseur ? N’est-ce pas moi et mes jeunes gens ? Makinac, le grand chef de ces nations, avait… promis de revenir dans son village avec la tête de votre commandant dont il devait manger le cœur et boire le sang : n’ai-je pas pris votre défense ? Ne suis-je pas allé à sa tente lui dire qu’avant de tuer les Français, il devrait me tuer moi-même avec mes guerriers ? Ne vous ai-je pas aidés à les mettre en fuite et à les chasser ? Et maintenant vous pensez que je veuille tourner mes armes contre vous ! »

« Non, mes Frères, je suis le même Pontiac français qui vous assista il y a dix-sept ans. Je suis français et je veux mourir tel. Je vous le répète : vous et moi, nous ne sommes qu’un. »[77]

L’argumentation continue ainsi, forte et éloquente. Mais le généralissime des conjurés plane un peu solitaire au ciel de l’éloquence algonquine. Une harangue de Minavana, chef sauteux et l’un de ses lieutenants, nous fournit la matière pour une intéressante comparaison.

L’orateur s’adresse à Henry, espion anglais déguisé en traiteur, et c’est au moment de la fameuse conspiration.

« Anglais, c’est à toi que je parle. »

« Anglais tu sais : le Grand Ononthio est notre père. Il nous a promis de l’être, et en retour, nous lui avons promis d’être ses enfants. Nous lui tenons parole. »

« Anglais, c’est toi qui as fait la guerre à notre père : tu es son ennemi ; comment donc as-tu osé venir au milieu de ses enfants ? »

« Anglais, nous savons que notre père est vieux et infirme ; qu’étant fatigué de faire la guerre à ta nation, il s’est laissé tomber assoupi. Durant son sommeil, tu l’as battu et tu as mis en fuite ses jeunes gens ; mais il va se réveiller. Je crois le voir remuer déjà et s’informer de ces enfants… Il s’éveille et qu’allez-vous devenir ? »[78]

L’orateur continue sur ce ton. Bien que son discours ait été reproduit de mémoire, en anglais, par Henry, la structure en est telle que les traductions n’y peuvent pas changer grand’chose. Elles ne donnent pas aux arguments ce caractère puéril, non plus plus que cette absence d’enchaînement. L’Apostrophe Anglais, répétée au début de chaque phrase, a sans doute quelque chose d’assommant et atteint son but, mais n’en est pas moins sans art.

Les quelques fleurs dispersées dans le champ restreint et du reste peu connu de l’éloquence algonquine, se rattachent, comme à leur tige, au pathétisme beaucoup plus qu’à l’argument.

L’historien des Sauteux cite avec un orgueil national visible, la harangue et surtout le geste éminemment pittoresque du chef Wahboojeeg. Il nous le fait voir au bord du lac Supérieur, debout sur un rocher en saillie au-dessus des eaux. Trop vieux pour suivre les guerriers de sa tribu dans une expédition contre les Iroquois, il ne les laisse pas partir sans essayer d’enflammer leur courage.

Une flotte de canots d’écorce se balance devant lui ; les bras nerveux tiennent leurs pagaies et n’attendent que le signal du départ…

Du haut de sa grandiose estrade, le vieux sagamo promène un fier regard sur mille figures aussi belliqueuses qu’attentives, et parle ainsi :

« J’ai vu, dans ma jeunesse, les Sioux venir du couchant et envahir, l’une après l’autre, nos collines. Ils étaient nombreux comme les arbres de la forêt ; mais leurs cœurs n’étaient pas droits lorsqu’ils fumèrent avec nous le calumet de paix. Le Manitou, irrité de leur désobéissance, fit marcher nos pères contre eux, vers un lac de l’Ouest nommé le Couteau, afin de les chasser de notre pays. »

« Ils durent reculer, traversèrent le Père-des-Eaux[79], et se réfugièrent chez des étrangers. »

« Partez aujourd’hui vers le soleil levant. Les Iroquois ont rempli la terre de sang, et le même Manitou qui m’accompagnait dans les plaines de l’Ouest, sera avec vous pour vous aider et vous défendre. » Un cri d’enthousiasme s’élève et le vieillard ajoute : « Allez avec vos massues de guerre, tracez un droit sentier jusqu’au wigwam de la Face-Pâle et réclamez la terre des Hurons éplorés. Je vais m’asseoir sur ce rocher pour y attendre votre retour. »[80]

Cette manière de haranguer fait voir que l’Algonquin est très émotif. Sa placidité ressemble à la neige sur le volcan ; elle n’est, sur sa figure, que le reflet de la solitude ou le masque voulu d’une grande sensibilité qu’il cache aux étrangers et à ses ennemis, mais révèle à l’occasion par des excès contraires. Lorsqu’il tient le juste milieu, c’est que rien ne le sollicite à le quitter. La vengeance cruelle, l’héroïsme, la tendresse, le ravissement en face du beau, sont les éléments d’une sauvage synthèse dont les exemples ne sont pas rares chez cet enfant de la nature. En voici un bien éloquent :

Un jeune officier anglais se défend contre deux Abénaquis. En même temps, un vieux chef s’apprête à le percer d’une flèche ; mais, tout-à-coup, laissant tomber son arme, il se jette entre le Visage-Pâle et ses agresseurs et le sauve en l’adoptant.

Pendant quelques temps, il le comble de ses marques d’affection, lui enseigne avec sollicitude les arts sauvages ; il pense enfin se l’être attaché pour toujours.

Au cours d’une expédition, se trouvant avec lui en présence d’un camp d’Anglais, il veut savoir s’il a oublié les siens et l’interroge…

Tout en l’assurant de sa profonde reconnaissance, le jeune homme désire le quitter…

Le vieillard cache un instant son visage de ses mains… puis, regardant son fils adoptif : « As-tu ton père ? » dit-il.

— « Il vivait quand je quittai ma patrie. »

— « Oh ! qu’il est malheureux !… Moi aussi, j*ai été père… Je ne le suis plus !… J’ai vu mon fils tomber, couvert de blessures, auprès de moi, dans un combat… Il est mort en homme. Oh ! je l’ai vengé, vengé ! »

Alors, le sauvage, les yeux égarés par la douleur, se tourne vers l’orient : « Vois-tu, dit-il, ce beau ciel ? As-tu du plaisir à le regarder ? »

— « Oui. »

— « Eh bien, je n’en ai plus, moi ! »

Puis, levant la main vers un manglier en fleurs : « Vois-tu ce bel arbre ? Te réjouit-il ? »

— « Oui. »

— « Il n’a plus de charme pour moi !… Pars, va dans ton pays, afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil se lever et le printemps sourire. »[81]

Concluons que la culture seule manque à l’Algonquin, culture de la raison surtout, car sa sensibilité et son imagination ne laissent rien à désirer. Conteur émérite, habile à donner du corps aux idées, cet enfant bien doué peut, les circonstances aidant, aspirer à l’art oratoire. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que les Illinois dont les missionnaires vantent la dignité extérieure et les progrès, y aient excellé.

Si nos relations plus rares avec eux exigent certaines réserves dans les conclusions, elles nous fournissent tout de même quelques témoignages révélateurs. Le P. Rasles a pu se convaincre qu’ils n’avaient pas imité des Hurons-Iroquois les fortifications, les cabanes à quatre ou cinq feux et le régime agricole, pour ne négliger que leur culture intellectuelle. Voici comment il apprécie un de leurs orateurs : « Je vous avoue que j’admirai son flux de paroles, la justesse et la force des raisons qu’il exposa, le tour éloquent qu’il leur donna, le choix et la délicatesse des expressions dont il orna son discours. Je suis persuadé que, si j’eusse mis par écrit ce que ce sauvage nous dit sur-le-champ et sans préparation, vous conviendriez sans peine que les plus habiles Européens, après beaucoup de méditation et d’étude, ne pourraient guère composer un discours plus solide et mieux tourné. »[82]

MYTHOLOGIE ET FOLK-LORE.

Tandis que les Iroquois, en peuplant leur antiquité de géants et de monstres, trahissent leur préférence pour la force physique, les Algonquins montrent plus de goût et d’admiration pour la puissance invisible des manitous et des sorciers. Cependant, leur tendance à dissimuler rend difficile l’étude de leurs traditions mythologiques d’ailleurs vagues et mobiles. Cette dissimulation s’accentue au contact avec les Visages-Pâles qui ne cachent pas leur mépris pour les fables et les superstitions. Ceux de l’Ouest cessent complètement d’accomplir sous le vu des étrangers, leurs cérémonies de Michillimakinac en l’honneur des génies protecteurs de la pêche, parce que les Français se sont moqués d’eux.[83]

Aux railleries des coureurs de bois s’ajoute le dédain des voyageurs instruits. Le chevalier de Tonti fait dire à Cavelier de la Salle : « Je croirais me rendre plus ridicule qu’eux, si je voulais entrer dans le détail de leurs extravagances sur ce sujet (celui des croyances). »[84]

Les missionnaires non plus ne doivent pas encourager les sauvages à exposer les vaines croyances dont ils veulent les détacher. « On prétend, dit Charlevoix, que tous les Algonquins et les Abénaquis, pratiquaient autrefois une espèce de pyromancie… On ajoute que les Abénaquis, en se convertissant au christianisme, ne renoncèrent que bien difficilement à un usage qu’ils regardaient comme un moyen très innocent de connaître ce qui se passait loin de chez eux.»[85] Ce fait justifie l’attitude des missionnaires.

C’est en 1850 seulement que le monde civilisé apprend d’un chef Sauteux devenu lettré, que les Algonquins de l’Ouest ont des archives sacrées. Ajoutons cependant, pour mettre les choses au point, qu’un petit nombre seulement de chefs et de vieillards, en connaissent l’existence et qu’il leur est défendu d’en parler. Voici, en résumé, ce que dit sur le sujet Kahgegagahbowh, l’historien des Sauteux :

La plupart des nations de l’Ouest déposent en lieux secrets des registres qui remontent, dit-on, aux origines de leur culte. Les Sauteux en ont, près du lac Supérieur, trois dépôts dont dix gardiens choisis parmi les plus sages et les plus vénérables de la nation, habitent le voisinage. Les vides que la mort fait parmi eux se comblent tous les dix ans, intervalle au bout duquel les caches doivent s’ouvrir. On visite alors les précieuses archives et l’on donne aux nouveaux gardiens les instructions nécessaires. On remplace en même temps, par des copies exactes, les pictographies oblitérées, et l’on remet le tout dans le même état. Enfin les registres hors d’usage sont partagés en morceaux que l’on distribue aux sages, comme autant de talismans.

Ces traditions écrites en symboles sur de l’ardoise, du cuivre, du plomb ou de l’écorce de bouleau, sont ensuite enveloppées dans de l’édredon et enfouies quelquefois à quinze pieds sous terre. On les appelle le Sentier tracé par le Grand-Esprit, car on les regarde comme une révélation faite, après le déluge, par le Maître de la vie, et transmise par les sages.[86]

Le goût du mystère, inné chez tous les hommes, s’accentue encore chez le sauvage isolé au milieu d’insondables forêts, et, l’ignorance aidant, s’épanouit en pratiques de sorcellerie.

Les Algonquins se montrent en général passionnés pour les relations avec les manitous. Ils ne font exception que pour le Grand-Esprit. Bien qu’ils le connaissent et fassent relever de lui la loi morale, ils ne semblent pas lui rendre de culte spécial : Kitchimanitou est trop bon, à ce qu’ils pensent, pour leur faire du mal. Quant aux esprits secondaires bons et mauvais, ils vivent, pour ainsi dire, en leur compagnie, et redoutent fort les derniers auxquels ils font des présents afin de les adoucir.

On trouve, autour des Grands Lacs, plusieurs associations cabalistiques et secrètes dont Schoolcraft décrit ainsi la principale : « Wabeno est le nom d’une société d’hommes qui accomplissent leurs orgies pendant la nuit. Ils invoquent les esprits impurs et opèrent des maléfices. C’est la plus dégradée de toutes les associations indiennes. »[87]

Michabou et Glouskap, les plus grands héros de la fable algonquine, sont aussi les plus illustres magiciens. Tous les Nipissings passent pour des sorciers, et cette qualité inspire à leurs voisins autant d’admiration probablement que de terreur.

Chez les Abénaquis comme chez les tribus du Nord, la moitié de l’art de chasser, consiste en nécromancie et en invocations de génies tutélaires auxquels on attribue les songes.

À ces génies croient, à la vérité, tous les sauvages de l’Amérique ; aussi vénèrent-ils les totems qui sont sensés les représenter et même les contenir. Les Iroquois, comme les autres, lorsqu’ils partent en guerre, suspendent tous leurs totems aux pinces de leurs canots ; mais il semble que les Algonquins aient pour ces esprits protecteurs un culte plus spécial.

Chez eux, l’enfant, garçon ou fille, doit, en atteignant l’âge de puberté, se préparer par un jeûne de huit ou neuf jours à la faveur de connaître son esprit gardien. Isolé dans une petite cabane que ses parents lui construisent assez loin de leur domicile, il prie ce protecteur de se manifester à lui. Là, ne recevant de sa mère que la nourriture strictement nécessaire à l’entretien de sa vie, il finit par tomber d’épuisement, la fièvre aide l’ennui à produire l’hallucination ou le rêve, et il ne s’agit plus alors que de savoir quelle vision a surtout hanté son jeune cerveau. Il importe peu que ce soit celle d’un animal ou d’un astre, d’une plante ou d’un objet quelconque : selon la croyance indienne, il n’y a pas d’être visible que ne soit la forme matérielle ou du moins la demeure d’un esprit.

Celui de l’être objet du rêve ou de la vision, prend l’enfant sous sa tutelle et lui donne son propre nom ; mais ce nom mystique est en quelque sorte sacré, et bien que tous le connaissent dans la tribu, on ne le prononce jamais, au moins dans l’usage habituel, comme si l’on craignait de le profaner.

Chaque sauvage est sensé participer à la vie et même à la puissance de son esprit gardien dont il conserve précieusement l’image. Celle-ci, sculptée plus ou moins grossièrement, est son totem.[88]

C’est parce que les Indiens croient à des esprits protecteurs de toutes les espèces d’animaux, qu’ils demandent pardon à ceux-ci de les avoir tués ; ne brisent pas certains de leurs os, mais les suspendent par respect aux branches des arbres. Enfin le sauvage ne doit jamais tuer l’animal qu’il a pour totem, car l’esprit protecteur de cet animal est aussi le sien. Cette théorie ouvre la porte à la métempsycose laquelle n’est en effet pas étrangère aux croyances des enfants des bois.

Nous connaissons assez maintenant la mentalité des Algonquins pour deviner que leur folk-lore doit tirer ses machines poétiques surtout de l’intervention des esprits qu’ils mêlent à toute la nature. Celle-ci est leur autre amour. Ils l’aiment tant, qu’ils préfèrent mourir misérables sur son sein, à vivre dans notre opulente servitude. Nos commodités domestiques et nos villes tirées au cordeau, ne sauraient leur faire oublier leur dure liberté, leurs cabanes portatives et l’imprévu des forêts vierges. Aux envolées d’une fanfare, aux mélodies d’un orchestre, ils préfèrent la grande musique de la nature : le chant des oiseaux, les voix d’insectes, de wawarons et de grenouilles ; le hurlement des fauves, le gémissement des flots et les plaintes du vent : le concert divin de tout ce qui chante ou soupire, crie ou murmure sous la voûte bleue ou noire, nuageuse ou étoilée, et dans les insondables forêts. Et comme si, de ces deux profondeurs, il ne sortait pas assez de voix, ils les ont peuplées d’innombrables esprits.

Laissons ici, la parole à un Algonquin[89] :

« Les Sauteux croient à un Esprit suprême et bon, aussi bien qu’à un Mauvais-Génie. »

« Ils reconnaissent aussi d’innombrables divinités, parmi lesquelles, le dieu de la guerre, celui de la chasse, celui de l’air et des oiseaux. »

« Les cieux sont remplis de génies, objets de leur culte ; les forêts aussi en sont pleines et tressaillent à leur souffle. Ils se donnent rendez-vous dans les lacs, les ruisseaux, et choisissent comme lieux de retraite, les montagnes et les vallons. Ils préfèrent, pense-t-on, les sites remarquables de la contrée, tels que les pics rocheux et escarpés, les anfractuosités des monts et leurs cavernes. On se plaît à voir dans les chutes, le théâtre de leurs amusements. »

« Au firmament habite le dieu, gardien vigilant des étoiles. C’est lui qui murmure dans la brise et gronde dans la tempête. Dominant sur les trois cieux, il en bannit quelquefois, pour s’amuser, des étoiles, et les précipite sur la terre, où elles se changent en démons malfaisants et persécuteurs. »

« Les constellations sont des conseils d’étoiles réunies par ce dieu. Les plus brillantes sont des esprits dirigeants, constitués par lui gardiens de leurs sœurs. »

« Les nébuleuses sont des villes célestes très peuplées. Quelques-uns de leurs citoyens illustres par naissance émigrent, selon les récits du wigwam, vers les peuples de la terre et demeurent avec eux, ou vice versa, des hommes deviennent habitants du ciel. On parle même d’animaux auxquels il aurait poussé des ailes ou qui en auraient reçues du ciel en présent. »

« Si l’on écrivait toutes les fables relatives aux cieux, on verrait qu’il n’y est pas une étoile à laquelle ne se rattache quelque étrange événement. Leur histoire d’après la tradition indienne, en serait vraiment une, et se rangerait parmi les curiosités littéraires. »

« Sur la terre fourmillent des manitous bons et mauvais. Ceux des forêts s’habillent de mousse et un millier d’entre eux peuvent se mettre à l’abri d’une fleur.»

« L’Ojibois, couché à l’ombre des futaies, se croit entouré de ses dieux et découvre leurs voix grêles dans le bourdonnement des insectes. Les yeux à demi clos, il les aperçoit prenant leurs ébats par milliers dans un rayon de soleil. Il les voit et les entend le soir de tous côtés. Dans les sublimités et les profondeurs, ils lui apparaissent, étalant leurs tailles graciles, peintes de minium, leur pompe séductrice et leur féerique orgueil. »

« La terre ne produit pas une plante remarquable sans que celle-ci ait un manitou qui la protège, tout en restant lui-même sous la suprématie du dieu de la médecine. C’est de ce dernier qu’hommes et femmes peuvent apprendre à connaître les vertus des simples, faveur qui s’obtient par des jeûnes. »

Ainsi la mythologie algonquine, riche entre toutes, s’enjolive de récits et de tableaux pittoresques dont nous allons faire quelques esquisses.

Paugouk, manitou de la mort, est un squelette chasseur d’hommes. Armé d’un arc et d’une massue, il voit sa proie au moyen de deux flammes qui brillent au fond de ses orbites. Malheur à celui qui l’aperçoit : il tombe sous ses coups. Souvent toutefois, le funèbre chasseur arrive sans être vu, et le guerrier enthousiaste, croyant saisir la gloire, rencontre la main froide de Paugouk.[90]

Weeng, le manitou du sommeil, est un dieu mouche aux ailes bourdonnantes. Il se perche dans les arbres, et de nombreux petits émissaires qui l’accompagnent toujours, vont frapper avec de minuscules marteaux le front de ceux qu’il veut endormir.[91]

Kabéoun, esprit du vent d’ouest, est le père des autres manitous des vents par une vierge qui a commis l’imprudence de s’exposer trop longtemps à son souffle séducteur.[92]

Les Jossakides, espèces de gnomes ou génies de l’obscurité, hantent le sol terrestre jusque dans ses profondeurs.[93]

Les Nibanabègues sont des sirènes indiennes redoutées des canotiers qu’elles poussent vers les endroits dangereux et auxquels elles tendent des embûches sous les eaux.[94]

Les Poukouaginins dont le nom veut dire Petits-hommes-qui-disparaissent, sont les génies des montagnes. Ils ont pour ancêtre un nain dont la jeune sœur allait devenir l’étoile du matin. Les deux enfants, orphelins de bonne heure et instruits par les manitous de leurs extraordinaires destinées, durent se séparer ; mais ils se promirent mutuellement de ne jamais s’oublier et de se saluer à l’heure de l’aurore.

Le vent d’ouest transporta la jeune vierge au ciel d’orient, et depuis lors, à chaque point du jour, c’est elle qui peint l’aube et décore les nuages. Comme pour être plus en vue de sa sœur, Poukouaginin habita les montagnes. Sa race aux pieds légers, naine comme lui, y court sur les plus hauts sommets, et, fidèle à la promesse ancestrale, ne manque pas de saluer gaîment tous les matins, la messagère de l’aurore.[95]

Le père des Imakinacs est tombé de l’étoile du soir où habitent encore ses antiques parents enlevés jadis à la terre par le dieu de cet astre et désormais immortels. Il lui poussa, comme il tombait, des espèces d’ailes ; le rocher de Michillimakinac le reçut sain et sauf et porta depuis son nom précédé d’une épithète qui veut dire multitude et fait allusion à sa nombreuse postérité. C’est là qu’habitent de préférence ses volages descendants, bien qu’ils hantent aussi les sites pittoresques dont ils sont les génies.

Nains aussi, mais un peu plus grands que les Poukouaginins, une touchante piété filiale, les porte à danser, les mains jointes, à l’heure du crépuscule, en face de l’étoile du soir, séjour enchanteur de leurs aïeux.

Leurs bijoux de cabanes, visibles aux rayons de la lune, luisent au sommet des rochers où souvent le passant croit entendre leurs légers battements d’ailes et le tintinnement de leurs voix.[96]

Michabou, fils de Kabéoun et petit fils d’une femme tombée de la lune, homme et manitou, nécromancien, tueur de monstres et vainqueur de son père, est aussi le Noé algonquin, et sauve toutes les races animales du déluge causé par la colère du roi des serpents. Il les rassemble sur un radeau où il sème un grain de sable qu’un rat-musqué est allé chercher au fond des eaux. Alors intervient le pouvoir surnaturel du dieu, et la pierre se met à germer, la terre à pousser comme la mousse et les champignons. L’île flottante de bois s’en recouvre et s’en agrandit indéfiniment. Michabou décoche aux troncs flottants des arbres morts, des flèches qui se changent en rameaux verdoyants ; sa baguette magique métamorphose en hommes vivants des cadavres d’animaux.

Ce restaurateur du monde continue de faire rouler sur les merveilles qu’il opère, la partie la plus fondamentale, la plus héroïque et, souvent aussi, la plus drolatique du folk-lore algonquin.

Premier éducateur des Peaux-Rouges sur le radeau primitif, il leur apparaît plus tard à Michillimakinac, leur enseigne à faire des rets, art dont le fil d’araignée lui donna l’idée, et confie aux génies de cette île le soin d’y protéger la pêche.

Capable de voyager à la manière des esprits, il est allé jusque par delà les portes du jour. Lutteur adroit et rusé, il a vaincu Plume-de-Perle, le manitou des Rochers-Peints, qui faisait garder par deux énormes serpents de feu l’entrée de sa caverne. Il vengea ainsi la mort de son grand-père venu de la lune à la recherche de son épouse.

Sait-on pourquoi l’un de nos pics a la tête rouge ? — Michabou la lui a teinte avec le sang de Plume-de-Perle dont cet oiseau lui avait révélé l’endroit vulnérable.

Au reste, il se fait obéir de tous les animaux et les réunit quelquefois en grand conseil. Dans ces réunions solennelles, gare à ceux qui n’observent pas les règles. Ces jolis petits plongeons qu’on nomme grèbes s’en souviennent : ils ont tous les cuisse soudées au corps depuis que leur ancêtre a reçu en bon endroit, un coup de pied de Michabou. Voici en deux mots l’histoire : c’était dans une assemblée présidée par ce dieu et pendant laquelle tous les yeux devaient rester fermés. L’oiseau osa ouvrir un œil et fut à l’instant puni de sa témérité.[97]

Les vieux conteurs algonquins, éclairés par les reflets magiques des feux de wigwam, sollicités par un cercle de figures ingénues et d’esprits crédules, tirent de leur inépuisable répertoire, les fables les plus délicieuses comme aussi les plus extravagantes.

Trois frères, voyageant en canot, sont enlevés au ciel et deviennent un groupe d’étoiles. Un renard, un lynx, un lièvre et plusieurs autres animaux, ne sont pas moins fortunés. Un orignal qui n’est pas prévenu d’une telle faveur, a cependant la gloire d’escalader le firmament en broutant le long de l’arc-en-ciel.

Si le calumet de paix, ce caducée de l’Amérique, n’a pas son manitou, ce dont on peut douter, les Illinois, pour ne parler que de leur tribu, le voient tout auréolé de poésie. Ils l’ornent, lui mettent des ailes et souvent des cheveux. Il le fêtent par une danse spéciale et un chant que Marquette a eu l’excellente idée de noter. C’est un hymne sauvage, caractérisé par des intervalles immenses, dans le goût des âmes violantes, et rempli d’un vague sentiment religieux. Il exige deux chœurs : celui des hommes, partie basse ; et celui des femmes, partie haute ; et quelle hauteur ! décourageante assurément, si ce n’est pour des voix claires, presque glapissantes, de sauvagesses.

C’est le feu tiré du silex, symbole de pureté qui doit servir à allumer le calumet de paix et celui du conseil. Le même feu doit consumer les offrandes qu’on fait aux divinités.

La poésie, l’Algonquin la crée partout dans son entourage ; il ne peut vivre que dans cet élément ; il ne pense que par images et voit au fond de chacune, la silhouette d’un manitou. Il ne rêve qu’aux esprits, se réveille avec leur vision au fond de sa prunelle et leur demande l’explication de tout.

Des parcelles de cuivre natif brillent au soleil sur les grèves du lac Supérieur ? — Ce sont les présents du génie des eaux. — D’énormes cailloux encombrent le sault Ste-Marie, excitent la colère du fleuve, le font rugir et écumer ? — Il s’acharne ainsi aux débris d’une digue construite jadis par Michabou, afin de former le Kitchigami[98] et d’y prendre des castors. — De ces digues en ruine, il y en a tout le long de l’Outaouais ? — Celles-ci rappellent les travaux du Grand Castor dont la dépouille mortelle repose aujourd’hui sur une montagne voisine du Nipissing. — Que sont les cailloux épars dans les champs et sur les coteaux ? — Des projectiles que Michabou lança à la tête de son père, Kabéoun, le manitou du vent d’ouest, sur lequel il vengea ainsi la mort de sa mère.

— Que d’îles gracieuses semblent descendre au fil de l’eau la rivière du Détroit ! Ne dirait-on pas des corbeilles flottantes remplies de verdure ? — Ce sont les ruines d’une cabane, celle de Barrage-du-Lac, un manitou dont voici en résumé l’émouvante histoire.

La décharge du lac Huron était sa demeure ; une jeune Sauteuse, l’objet de sa passion ; le dieu des tempêtes, son rival. Ce dernier souleva les ondes qui brisèrent leur digue et changèrent une lune de miel en une comète de malheur. Le wigwam où souriait l’heureux couple, emporté par l’eau furieuse, laissa ses débris accrochés aux roches du fleuve. Là, ils se couvrirent de cette sauvage beauté, comme s’ils eussent voulu perpétuer le souvenir du bonheur qu’ils avaient abrité.[99]

— Que fait le tonnerre avec les nuages ? — Il vole au-dessus ; le bruit sort de ses ailes et les éclairs jaillissent de ses yeux. Cet oiseau monstre, tous ceux qui le voient doivent monter, suspendus à ses serres, vers quelque pic inaccessible de montagne. Le seul homme qui lui ait échappé est un Sauteux. Un soir, revenant de la chasse, il est saisi et enlevé, mais ne lâche pas ses armes. Avec du bruit plein les oreilles et de l’éblouissement plein les yeux, il traverse en l’air un immense pays, se protège avec sa lance contre les chocs au flancs d’un pic de montagne où l’oiseau essaie de le tuer, et tombe enfin vivant sur le sommet, près d’un nid sinistre, entouré d’ossements, plein de jeunes monstres. Il en perce un de sa lance, l’écorche, s’enveloppe dans sa peau, se jette en bas de l’escarpement. Les plumes fulgurantes de la dépouille crépitent en frottant les aspérités du roc ; il arrive en bas indemne, au sein d’une gerbe d’étincelles, et retrouve sa cabane après une marche de plusieurs jours. Puis, grande colère des oiseaux-foudres, éclats assourdissants de tonnerre, déchirement du ciel par les éclairs. Cela dure six mois pendant lesquels on ne cesse de voir au loin flamber la montagne de Wichipicoton.[100]

Que le conteur soit abénaquis, attikamèque ou sauteux, sur ses lèvres alterneront les légendes, les fables, parfois les allégories, et toujours la même verve fera couler le récit, vif, imagé, sans hésitation ni défaillance. Aux tragiques exploits d’un windigo,[101] succédera l’idylle d’une jeune fille qui se dégoûte de la vie et se fiance au manitou de la tombe ; ou qui, trop peu surveillée par ses parents, se plaît à rêver dans la solitude et s’enamourache d’un esprit.

L’âme bercée par une douce tristesse, le naïf auditeur suivra, tantôt l’épopée d’un orphelin poursuivi par de mauvais génies, des géants et des anthropophages ; tantôt celle d’un enfant abandonné dont les loups ont pitié, et qui finit par prendre la forme et les mœurs de ses fauves protecteurs.

Tous ces récits témoignent d’une mentalité analogue à celle qui inventa nos anciens contes de Petit Jean, de géants et de fées. On y remarque trop peu de raisonnement : c’est le cachet du sauvage qui voit du mystère partout et aime le merveilleux. Il l’aime au point de tirer presque toutes ses machines poétiques de l’intervention des esprits et même des mânes, de la magie, de l’enchantement, des forces occultes de la nature. Ses contes sont des répertoires d’arbres vivants ; d’animaux qui parlent ; d’hommes changés en bêtes, en étoiles, en manitou et vice versa ; de talismans ; de flèches et de mocassins enchantés. Les gébies[102] exsangues y sortent de leurs tombeaux pour se montrer aux vivants, et des êtres célestes s’y rendent visibles afin de tenter les mortels.

En somme, l’Algonquin préfère à la force brutale, le pouvoir invisible des esprits. C’est par une vertu mystérieuse que ses héros opèrent presque tous leurs exploits. Aussi bien rit-il de bon cœur, comme les enfants du poète,

« De voir d’affreux géants très bêtes
« Vaincus par des nains pleins d’esprits. »[103]

Chez lui toutefois, comme chez nos anciennes populations rurales, le goût du merveilleux et le défaut de raisonnement ne vont pas jusqu’à l’exagération trop évidente des choses communes, et, dans la cabane d’écorce aussi bien que sous le toit de chaume, on ne se gêne pas de sourire au narrateur ambitieux d’agrandir indéfiniment le domaine des merveilles. On le modère en disant : « Iagou est donc revenu parmi nous, »[104]

Cet Iagou, le lecteur l’a deviné, fut, selon la tradition, conteur enragé et menteur extravagant. Tout ce qui passait par son imagination phénoménale devenait géant, extraordinaire. Dans le narré de ses aventures presque aussi nombreuses que ses jours, il parlait de serpents quadrupèdes à cheveux humains ; de nénuphars aux feuilles si larges, que d’une seule il avait habillé sa femme et sa fille ; d’un arbre monstre dont il n’avait pu faire le tour qu’au prix d’une marche de six pipes[105] ; de maringouins si grands, qu’avec une de leurs ailes il avait fait une voile à son canot ; et de mille autres énormités qui ont valu à leur auteur la gloire de passer en proverbe.

Les résumés suivants vont montrer que plusieurs légendes ont un but moral et exploitent au profit de leurs consciences, le goût des jeunes pour les récits.

La mélancolie et l’amour de la solitude, livrent une jeune fille aux bras d’un manitou, et ses parents, coupables de ne l’avoir pas corrigée, la pleurent le reste de leurs jours.

Le lièvre est victime du lynx dont il a écouté imprudemment les paroles doucereuses.

Deux jeunes gens abandonnent leur tout petit frère que leur mère en mourant leur a confié ; ils le revoient plus tard à demi transformé en loup et comprennent qu’il leur reproche par ses hurlements d’avoir oublié, en cherchant le plaisir, l’accomplissement d’un devoir sacré.

Deux gébies affamées parcourent la terre par ordre du Maître de la vie, et récompensent l’hospitalité qu’elles reçoivent des mortels.

Un jeune gars fait parade de sa force extraordinaire et rend jaloux les Nibanabègues que le font périr.

Trois Abénaquis demandent des faveurs au Maître du monde qui les exauce ; mais, par là même, récompense ou punit chacun d’eux selon l’objet bon ou mauvais de sa prière : l’un veut être aimé de beaucoup de femmes et reçoit des amantes qui le font périr ; le second désire la faculté de produire un certain bruit magique et désopilant : l’exercice de cet art de vanté finit par ennuyer les autres et le fatigue tant lui-même, qu’il se dégoûte de la vie au point de se suicider ; le troisième, plus sage, demande l’habileté dans l’art de la chasse et passe le reste de ses jours dans l’abondance et le contentement.

Le trésor algique de légendes et même de chansons, est d’emblée le plus riche qu’il y ait chez les aborigènes de l’Amérique septentrionale. Abstraction faite d’un fond commun à toutes les tribus, elles forment deux groupes bien tranchés : il y a celles de l’Ouest recueillies, en majeure partie chez les Sauteux, par Schoolcraft, et celles de l’Est collectionnées et commentées surtout par A. Rand et C.-G. Leland.

Les premières se recommandent par la grâce, tandis que les secondes, moins humaines, mais d’une inspiration plus vigoureuse, semblent sorties des mers fantastiques du Nord ou avoir poussé avec les sapins dans les falaises de la Gaspésie. Les tonnerres n’y sont plus une famille d’oiseaux, mais des hommes manitous qui ont leur demeure sur le sommet enchanté du mont Katahdin. Munis d’ailes postiches, ils sillonnent le ciel orageux en jetant des balles de pierre au Cullou, un oiseau géant qu’ils ne peuvent tuer, mais dont les plumes lancent des éclairs lorsqu’ils réussissent à le frapper. Le Cullou symbolise probablement les nuages dont on lui attribue les propriétés.

Glouskap est le Michabou des Abénaquis. Son pouvoir magique occupe le centre d’un cycle de merveilles, parmi lesquelles on remarque surtout le radeau ou l’île flottante, espèce d’allusion au déluge ; la création de l’homme, des manitous et des animaux ; l’extermination des monstres et jusqu’à la confusion des langues, si tant est que les animaux ont cessé de parler et de se comprendre entre espèces différentes depuis qu’il a quitté notre monde. Obligé de s’en aller à cause de la méchanceté des hommes et des bêtes, il s’est montré bon jusque dans le châtiment que fut son départ et l’a célébré par un grand festin donné à tous les animaux. Depuis qu’il est parti, la nature gémit et tous les êtres attendent avec anxiété son retour, car il doit revenir et ramener l’âge d’or.

Encore plus puissant magicien que Michabou, Glouskap se grandit à volonté jusqu’aux étoiles. En canot de pierre ou sur le dos des baleines, il traverse l’océan. Il est allé jusqu’à l’extrême Nord, attacher les deux ailes à l’Oiseau du Vent ; puis y est retourné pour lui en détacher une, afin de remédier au calme trop plat que son exploit avait fait succéder aux anciens et presque continuels ouragans. Les rochers de l’Acadie sont des monstres qu’il a pétrifiés, et c’est lui qui a réduit la taille des animaux si grands avant le création de l’homme, que celui-ci n’aurait pu réussir à s’en défendre.

Glouskap a tué son frère Malsum, l’Esprit du Mal, le fameux Winpé et d’autres sorciers encore. Enfin, il a tant humilié la sorcière Poujinkouesse qu’elle s’est changée en maringouin, et cela uniquement pour se venger, car elle est devenue, grâce à cette métamorphose, la mère d’une engeance persécutrice des hommes que protège son puissant ennemi.

C.-G. Leland a trouvé de nombreuses ressemblances et même des identités entre les légendes abénaquises et la mythologie Scandinave telle que reflétée par les Eddas ; mais cette parenté ne se trouvant que chez les Algonquins de l’Est, ne peut être attribuée qu’à leurs rapports avec les Esquimaux dont les croyances ont un fond commun avec celles des peuples du Nord. À leur tour, les restes de tribus abénaquises assimilées par la Ligue, ont considérablement métissé le folk-lore iroquois. De là les confusions qu’on trouve dans l’histoire légendaire des Cinq-Nations par le Tuscarora Kussick, qui attribue au suprême Taronhiawagon une partie des exploits de Glouskap, le demi-dieu magicien.

Finissons par les chants : les vers n’en sont pas mesurés exactement ; mais, ainsi que dans nos chansonnettes populaires, on arrive à la cadence en atrophiant ou répétant soit le refrain, soit quelques mots ou quelques syllabes.

Ce sont de simples rapsodies, non travaillées ; des ébauches jaillies de source, souvent fort belles et du plus grand effet, mais faites de traits rapides et légers, de touches hardies, quelquefois géniales, bien que souvent, sans autre liaison entre elles que l’unité du sujet. Ce sont des profils, des silhouettes, des crêtes de vagues qui font soupçonner une mer furieuse, des ombres fugitives d’ailes révélant le passage des oiseaux.

Ceci n’est nulle part aussi vrai que dans les chants de guerre et de mort où l’âme sauvage, jetée hors d’elle-même par la violence de ses propres sentiments, n’en trouve que des expressions détachées, incomplètes et qui donnent la moitié du sens à deviner. Au reste ceci n’est pas absolument contraire au lyrisme.

Donnons quelques exemples :

CHANT DE GUERRE CHIPPEOUAIS.

« Du pays du sud
Ils viennent (bis)
Les oiseaux : (c-à-d. les oiseaux rapaces).
Écoutez-les passer dans l’air en criant. »
« Je désire me transformer
En oiseau :
Son corps rapide ! être comme lui ! »


« Je le jette
Mon corps. » (bis)

« Sur la face de la terre
Frappe la lumière ;
Donne-moi dans ta bonté,
Mon dieu ! (il appelle ainsi le soleil).
Un semblable pouvoir. » (à savoir : de frapper à la face son ennemi).
« Pourquoi, guerriers,
Restons-nous en arrière,
Nous qui portons le signe de l’Awasis ? »

(L’Awasis est un poisson, totem d’un de leur clans).

« Je vais au champ de bataille — le sentier de la guerre, (bis).
Mon sentier de guerre !
Mon ciel est clair et beau :
Que d’autres hésitent ! En avant ! Mon dieu ! Mon droit ! »[106]

CHANT DE MORT CHIPPEOUAIS.

Il y manque le refrain qui est intraduisible.

« Sous le centre du ciel

Je pousse mon baim-wa-wa. » (Baim-wa-wa est une onomatopée désignant le bruit du tonnerre).

« Ô étoile ! tous les jours (Il parle de l’étoile de sa destinée)
"Je te regarde. »

« La moitié du jour
Je reste à regarder
Les oiseaux de proie. »

« Ils volent en rond autour du ciel (Il les voit à l’horizon).
Les oiseaux ; ils tournent ;
Déjà, ils circulent dans le milieu du ciel. »[107]

(Il veut dire que les oiseaux de proie tournent maintenant au-dessus de lui, c’est-à-dire de plus en plus près, à mesure que la vie l’abandonne.)

C’est du lyrisme rudimentaire. Cependant, la distance de cette sauvagerie à des inspirations délicates, presque européennes, est peut-être moins grande qu’on ne le pense, puisque la même âme algonquine les produit également, sous forme d’hymnes à la nature, de chansons d’amour et de danse, ou de simples refrains de berceuse.

Voici une inspiration abénaquise :

LE CHANT DES ÉTOILES.

« Nous sommes les étoiles qui chantent :
Nous chantons avec nos lumières.
Nous sommes les oiseaux de feu :
Nous planons en haut du ciel,
Notre lumière est une voix.
Nous jalonnons la route des esprits,
Des esprits qui passent et vont au delà.

Il y a parmi nous trois chasseurs
Qui poursuivent une ourse,
Et jamais il n’y eut un temps
Où ils ne la chassèrent pas.
Nous regardons en bas sur les montagnes.
Telle est la chanson des étoiles. »[108]

Les trois chants qui précèdent suivent un mot à mot anglais du texte algonquin, si, toutefois, l’on peut appeler mot à mot des phrases absolument différentes quant aux éléments de langage et à la construction ; car dit Schoolcraft : « Jamais, deux, langues plus dissemblables dans leurs principaux caractères, que l’anglais et l’indienne (lisez l’algonquine) ne se sont rencontrées. L’une est monosyllabique et presque sans flexions ; l’autre est polysyllabique, polysynthétique et si pleine d’inflexions imaginatives de toutes sortes, qu’elle est complètement transpositive. »[109]

Nous venons donc de voir du français essayant en vain d’être de l’algonquin. Sans critiquer ceux qui pensent y trouver ce qui s’éloigne le moins de l’original, pourquoi n’essayerait-on pas de parler comme le ferait un Algonquin si sa langue était le français. La pensée n’aurait plus, certes, son vrai costume ; mais au moins serait-elle habillée, et l’habit simplement correct, sans changer la beauté du sujet, peut souvent la mettre en relief.

Je vais donc, dussé-je ne pas réussir, mettre en vers trois autres chants, mais sans rien ajouter ni retrancher de subtantiel au fond dont la poésie ne laisse rien à désirer.

LA CHANSON d’ARSELIK

Bien que l’amour joue un grand rôle dans l’inspiration de ce chant, il s’y montre noble, énergique, sans molle tendresse et rehaussé en quelque sorte par la poésie de la nature et de la mythologie.

Une jeune Abénaquise nommée Arsélik est perfidement conduite et abandonnée dans une île déserte, par deux rivales que dédaigne son amant. Là, voyant le canot qui l’a amenée s’enfuir, elle chante ainsi[110] :

Je pleure seule dans cette île,
Et nul n’entend ma voix… Quel sort !
Ô solitude où l’on m’exile,
Entends au moins mon chant de mort !

Seule, ainsi la bête sauvage,
Et captive au milieu des eaux,
Je vais mourir sur ce rivage
Où le temps blanchira mes os.


Fausse amitié, tu m’as contrainte
À périr loin de mon amant.
Esprit du vent, porte ma plainte
Au beau chasseur qui m’aime tant !

Plus agile qu’une chevrette,
Il va traverser les grands bois,
Et me trouver ici seulette.
Écho, répète-lui ma voix !

Comme les traits de la lumière,
Sa nacelle franchit les eaux.
Allez lui dire ma prière,
Ô mes amis, petits oiseaux !

De son grand cœur je suis la reine…
Oh, qu’il est brave ! Oh, qu’il est fort !
Je vois sa colère et sa peine,
Dès qu’il saura mon triste sort.

Déjà le soir ferme sa tente,
Et dans la nuit qui voile tout.
J’entends ma complainte que chante
La voix lugubre du hibou.

Nul autre ami ne me console !…
Je m’endors… Esprit du sommeil,
Va chercher mon bien-aimé, vole…
Avant le retour du soleil !

Je n’ai omis que ce refrain : « Je suis donc abandonnée dans cette île solitaire pour y mourir ».

Dans une autre composition abénaquise : « Le Chant du Soir », le tonnerre bat son tambour, l’éclair allume son calumet, le tourbillon lutte de vitesse avec son sifflement ; les petites étoiles qui ne dorment jamais, fuient dans le ciel et font cortège à leur chef, l’étoile du soir ; enfin les lumières de l’aurore boréale jouent une partie de balle, dans leur contrée céleste où tout gèle dans la splendeur.

CHANT DE BERCEUSE.

On connaît la nâgane ou berceau indien, cette espèce de planche à corniche sur laquelle on attache le bébé, et que l’on suspend, l’été, aux branches des arbres ; l’hiver, aux chevrons, de la cabane. On y attache une corde qui sert à la faire balancer, et voici ce que chante, chez les Sauteux, celle qui tire la corde et qui est tantôt la mère, tantôt la jeune sœur de l’enfant :

Holà ! Qui vois-je en l’air, (bis)
Dans la cabane ?
À qui le bel œil clair (bis)
Qui brille en l’air ?

Ici, mettant la parole dans la bouche du marmot, et prenant une petite voix flutée, la berceuse continue :

C’est moi, le p’tit hibou (bis)
De la savane,
Qui vole, vole… hou ! hou ! (bis)
Le p’tit hibou.[111]

CHANSON DE LA MOUCHE-À-FEU.

Elle est spéciale aux enfants, se chante le soir et s’accompagne d’une ronde sur un gazon ou sur une grève.

Fraîche est l’herbette
Près du lac bleu ;
La danse est prête :
Viens, mouche-à-feu.

L’aile embrassée,
Fuit le soleil ;
Sur la rosée
Vient le sommeil.

Ouvre ton aile
Qu’on ne voit pas ;
Blanche étincelle,
Conduis nos pas.

La nue est sombre,
Tranquille est l’eau :
Vole dans l’ombre.
Petit flambeau.

L’étoile brille
Sur ton corset,
Légère fille
Du feu follet.

De tige en tige,
Voyage, luis
Danse et voltige,
Flamme des nuits.[112]

L’original de ce chant, comme le dit Schoolcraft, n’est qu’une improvisation d’enfants. Le fond y est tout de même, et pour peu qu’on lui donne une forme française, on est agréablement surpris en constatant que le sujet est fort bien choisi, que ces petits sauvages en ont saisi les aspects poétiques et que leur âme ressemble à la nôtre.

Certes, l’Algonquin est bien doué mais si sauvage, qu’il semble destiné à périr avec ses forêts. Énergique et insouciant ; d’une endurance incroyable, mais enfant plein de faiblesses ; il ne peut s’accommoder de nos préoccupations utilitaires qui l’ennuient, de nos arts qu’il dédaigne, de nos vices qui le tuent, de notre cupidité qui trop souvent l’immole sans pitié à l’esprit des eaux-de-feu. Mais seul, au milieu des bois, il garde ses antiques qualités et peut corriger ses vices par la pratique du christianisme.

Doux, gai, très imaginatif, l’âme imprégnée de la poésie des choses, moins raisonneur qu’illuminé, il est spiritualiste à la manière des anciens Celtes que hantait le rêve du monde invisible.

Les Hurons-Iroquois, moins sauvages et moins insouciants, plus positifs et plus capables d’initiative, bien qu’ils aient fini par être très mêlés aux Algonquins, ont mieux résisté que ceux-ci, au contact avec l’homme civilisé. Leur plus grande virilité d’esprit et leur caractère plus robuste, leurs ambitions plus larges et plus terrestres, les ont fait comparer avec raison aux anciens Romains et aux peuples de race teutonique.


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EN MARGE :
DES
MYTHOLOGIES et des FOLK-LORES
SAUVAGES

QUELQUES ESSAIS
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LE WINDIGO.

Je suis le Windigo, ne crains ni dieux ni diables,
Et marche par les bois, la tête dans les cieux.
J’ai mauvais œil ; mon souffle effarouche les sables ;
Ma main distraite arrache, en passant, des érables ;
Et je traîne le vent que fouettent mes cheveux.

Géant et manitou, je saute les vallées,
Et fais, dès que je cours, les ouragans jaloux.
Sous mon galop je vois des oiseaux par volées,
Des troupeaux de bisons et des plaines gelées
Où j’écrase des loups.

J’entends des cris plaintifs au fond de la tempête
De terre et de débris que soulèvent mes pas.
Une rapace gent m’accompagne et me fête ;
Je laisse les vautours se poser sur ma tête
Et s’arracher entre eux mes restes de repas.

Je me baigne en un lac et la côte s’inonde ;
J’enfourche une montagne et j’allume aux éclairs
Mon calumet ; je dis à la foudre qui gronde :
Cousine, à moi les monts et la terre féconde ;
Je te laisse les airs.


Lorsque sur un sommet je m’installe et pétune,
Ma narine fumante en remontre aux volcans.
Lorsque de ses baisers le soleil m’importune
Et que la sueur luit sur mon échine brune,
Je lance en l’air la boue et je noircis le temps.

Un soir, escaladant une cime rocheuse,
Dans le bleu-noir du ciel, si haut je m’enfonçai,
Que, me voyant couper sa route nébuleuse,
La lune me pria d’une voix doucereuse
De la laisser passer.

De voir souffrir m’amuse, ayant un cœur de pierre ;
Je dis à la frayeur, aux transes, au frisson :
Allez, et du wigwam je souffle la lumière,
Subitement j’éteins le feu sous la chaudière,
Sur le dos du plaisir je passe le glaçon.

Je lance des cailloux plus gros qu’une cabane
Au monstre assez hardi pour me barrer chemin ;
D’un coup de mon bâton j’abats l’aigle qui plane ;
Et, pour attraper l’ours courant dans la savane,
Je fauche avec la main.

Je devine, aux senteurs que la brise m’apporte,
Si je dois chasser l’homme ou l’élan qui bondit.
J’ai pour guide la Faim ; le dieu Trépas m’escorte ;
Et, dans le sac affreux que sur mon dos je porte,
Des mânes prisonniers me traitent de maudit.


J’erre de plage en plage et je vois, dans ma ronde,
Le soleil embraser des milliers d’horizons.
Je m’assieds tour à tour à chaque bout du monde.
Et je reviens du Nord lorsque la feuille blonde
Attriste les gazons.

Dans l’Ouest, où j’ai mon antre, ondule une campagne
Couverte d’ossements, car j’ai bien dévoré
Vingt peuples algonquins, seul avec ma compagne ;
Et de crânes j’ai fait une blanche montagne
Où joue avec la mort notre fils adoré.

STANCES
AUX ANCIENS ALGONQUINS D’OKA

Aux rivages d’Oka, la nacelle algonquine
Et le nocher à longs cheveux
Dont, légère, sur l’eau, courait la rame fine,
Ont fait leurs suprêmes adieux.

Voyant par l’homme blanc la nature asservie.
L’arbre indignement ravalé,
L’ombrage s’éclaircir, pris de mélancolie.
L’enfant des bois s’en est allé.

En des vals plus cachés, au fond des Laurentides,
Il coule doucement ses jours.
Dans l’épaisse forêt, près des ondes limpides,
Ses héréditaires amours.

C’est là qu’en fictions son candide génie
Aime encore à s’épanouir.
Garde, ô terre d’Oka, la douce poésie
Qui s’attache à son souvenir.

* * *
De ses créations tu fus jadis peuplée :

Dans ses contes très vieux, souvent,
Par le zéphyr, la vierge est comme ensorcelée,
Car le dieu vit dans l’élément.


Dans tes sombres massifs où chuchote la brise,
Habite l’esprit du sommeil ;
D’autres ont leurs palais sous les vagues où puise
La coupe ardente du soleil.

Le fin Nibanabègue y cache ses embûches
Aux canotiers de ton beau lac ;
Sur la rive se plaît dans les pins et les pruches,
Le fugitif Imakinac.

Les Poukouaginins, épris de romanesque,
Hantent la cime du mont Bleu,
Et font de gais saluts à l’aube pittoresque
Entr’ouvrant ses portes de feu.

Car, peintre de l’aurore émigré de la terre,
Leur sœur, l’étoile du matin,
Pour redoubler l’éclat naissant de la lumière.
L’enrichit d’or et de carmin.

Le ciel brille et, parmi les radieux nuages
Couchés au fond de l’Orient,
L’astre aimable se montre aux jolis nains sauvages
Et leur répond en souriant.

Ah ! puisque le Peau-Rouge à sa terre choisie
Ne doit plus jamais revenir.
Gardez, rives et monts, la douce poésie
Qui s’attache à son souvenir.

Guindon - En Mocassins, 1920.djvu
Le Concert d’Oka,
Génie du Lac des Deux-Montagnes.


LE GÉNIE
DU LAC DES DEUX-MONTAGNES



Les Secrets du Lac.

Sauvage lac des Deux-Montagnes,
Ô mobile image du temps,
Du ciel, des paisibles campagnes
Comme des furieux autans !

Dès qu’une hirondelle la touche
Du bout de son aile, en passant,
Ton eau lui sourit d’une bouche
Dont brillent les lèvres d’argent.

Par les soirs calmes, tout l’espace
Avec ses astres au plafond,
Sous ton invisible surface
Se reproduit vaste et profond.

Le couchant, rouge de nuages,
Te pave aussi de ses splendeurs.
D’autres fois tu bats tes rivages
Avec de mystiques fureurs.

Mais, le croirait-on, la tempête
Qui te soulève avec transport,
Fait la garde autour d’une fête
Et tient les curieux au bord.


Que cache-t-elle aux yeux profanes ?
— De pittoresques rendez-vous
Fêtés au son des chichigouanes[113]
Et qu’enchantent les manitous.

La Barque-à-Rivot.

Au large, voyez-vous ces roches désolées
Que voile un peu l’embrun des flots,
Où la mauve[114] s’endort entre deux envolées,
Loin de la route des canots ?

L’onde en est à peine tachée ;
Elles forment pourtant l’îlot
Dont par l’esprit du lac la paix est recherchée
Et qu’on nomme Barque-à-Rivot.

Deux affûts en cailloux y veillent sans sourire
D’un seul brin de mousse aux vivants.
Le sol pierreux y siffle et la vague y soupire,
En réponse aux baisers des vents.

Aux mois des feuilles purpurines.
Des rayons tièdes et doreurs ;
Lorsque aux aurores les collines
Disputent l’éclat des couleurs.

Hérons, canards, râles, sarcelles,
Y vont bécoter le fretin
Et se faire casser les ailes
Avec des perles de satin.
Or, quand la vague se balance
Et bruyamment en fait le tour,
Noire et pleine de violence,
Du rendez-vous c’est le retour.

Apparition du Génie.

Voici que la tempête lève
Sa panne sombre à l’horizon ;
La vague saute sur la grève
Et retombe dans sa prison ;
Les joncs lui fouettent la crinière ;
Elle court, l’écume aux naseaux ;
Le nuage éteint la lumière
Qui scintillait sur les roseaux.

C’est l’heure où des replis de l’onde,
Émerge un manitou narquois,
Un être au buste d’Iroquois,
Et dont la face rubiconde,
Aux yeux noirs, au nez aquilin,
Au sourire amusé, câlin,
A pour sourcils deux longues plumes.

Perché sur des pieds de héron,
Il bat de ses ailes d’aiglon,
Court et s’envole dans les brumes,
En secouant ses long cheveux.

Le voyez-vous, ondes et cieux ?
C’est Oka, l’antique génie
Du lac…
À sa lèvre embouché,
Chante un roseau frais arraché :
Oh ! l’enivrante mélodie !

La flûte enchantée

Dans les beaux jours de juin, lorsque la fleur sourit
Au ciel, et que la brise,
De l’aile bat les foins où l’oiseau fait son nid,
Le noir goglu se grise
De plaisir : il s’élance en l’air frais du matin,
Et là, joyeux trouvère
De la chaude lumière,
Dans sa gorge de jais module son refrain.

Ainsi, ta flûte, Oka, jouant loin de la grève,
Égrène dans les airs ses modulations,
Et le lac fait un rêve
Dont le charme relève
De l’orchestre ingénu des prés et des buissons.


Un feu tombé du ciel enflamme le génie ;
Debout sur un affût de la Barque-à-Rivot,
Il joue à fantaisie
Sa gamme indéfinie
De harpe éolienne, et cependant le flot
Sur l’île sans verdure
Vient battre la mesure.

Le rendez-vous.

Enfants du lac, venez de tous les horizons :
C’est la magique flûte.
Oh ! comme elle turlute !
Venez, à son appel, en savourer les sons.
Peuples que la nature
Habille de fourrure.
Changez pour le grand jour la nuit de vos terriers.
Oiseaux fiers de vos plumes,
Pimpants en vos costumes,
Venez, que les autans vous servent de coursiers !
Tribu marécageuse
Brave Tonde orageuse.
Reptiles, vous aussi ; venez, mailles d’argent.
De vos grottes profondes,
Sortez, écailles blondes.
Viens, bel amant des fleurs, sur les ailes du vent.

* * *

On écoute, on soupire,
On s’émeut, on délire
De joie et de bonheur ; on regarde, et bientôt
On vole à tire d’aile
Au divin philomèle
Sur son île enchantée.
À chaque instant, le flot
Y jette la barbotte,
Le wawaron, la lotte.
Laquaîche aux yeux de lune, achigans et brochets.
Achalandent la grève ;
D’une vague qui crève
S’élancent, tout en feu, perchaudes et crapets.

Autour du dieu s’assemblent
Gens qui ne se ressemblent
Ni d’aspect, ni de mœurs : harmonieux conflit
De couleurs, de figures.
De tailles, d’encolures :
D’un beau caprice en l’art la règle s’accomplit.
Vocalises, ramages.
Trilles, cris, babillages.
Soutiennent du roseau les modulations ;
Et l’oreille, ravie,
Goûte une symphonie
Où se mêlent d’accord la flûte et les chansons.

Martin-pêcheur prend la crécelle
Rat-musqué son aigre sifflet
Wawaron le violoncelle,
Pluvier, bec fin, le flageolet

L’artiste grenouille s’entête
À marteler son trémolo ;
Et du ciel où court la tempête
Tombe l’intermittent solo
De maints huards à voix flutée
Des milliers d’ailes vannent l’air
Sous la sombre voûte bleutée
Où griffonne en courant l’éclair
Et puis cent troupes élégantes
De ces petits musiciens
Aux fines ailes transparentes,
Coureurs de bals aériens.
En sonnant de leurs chanterelles
Désertent l’abri du caillou
Et vont, sonores étincelles,
Faire leur cour au manitou.

Maringouins, mouches et moustiques
Plus légers que des feux follets
Et jouant tous de leurs musiques
Dansent en rond de fous ballets.
Leur svelte sœur et leur émule
Au long corsage velouté,

Là demoiselle libellule,
Arrive en volant de côté ;
Et triste, la fleur du rivage
Qu’un papillon baise en partant,
Semble accuser d’être volage
Le cœur de son poudreux amant.

Or, sur l’îlot, la mélopée.
Pour eux, s’exhale en quarts-de-tons :
Fine dentelle découpée
Dans les rumeurs des aquilons,
Dans les airs du vent que tamise
Le pin, cette lyre des dieux.
Et jamais cet art ne s’épuise :
Du vif l’air passe au langoureux,
Charme l’oreille des barbues
Éprises de rythme indolent,
Et règle à ravir des tortues
La ronde au pas rétif et lent.

Bien plus, merveille ! des gébies
Dont on ignore les tombeaux,
Montrent leurs faces de harpies.
Le vent agite les lambeaux
De leurs tuniques, et des larmes
Humectent leurs yeux desséchés :
La flûte a percé de ses charmes
L’ombre où ces morts dormaient couchés.

Les voilà sortis de la terre,
Rêvant au pays des aïeux ;
Ils sont heureux, par quel mystère ?
Le bonheur semblait si loin d’eux !
Ils tirent des sons d’allégresse
Des chichikoués, des tambourins :
Par une poétique ivresse
Oka dissipe leurs chagrins.

Convocation des manitous.

Mais voici que se tait la flûte,
Et le génie entonne un chant ;
C’est par un appel qu’il débute.
Le lac s’émeut à son accent.

« Esprits de l’eau, des bois sonores,
Qui chevauchez dans le ciel bleu,
Sur la croupe des météores,
Tenant leurs crinières de feu,
Venez : l’étendard de la pluie
Se déroule, noir, dans le vent ;
Venez, enfants de l’harmonie :
C’est le pathétique moment ;
Le soleil luit sur cette plage
Qu’environnent les tourbillons :
Derrière un épais mur d’orage,
Venez jouer dans ses rayons. »

Ouvrant son aile magnifique,
Le manitou suit cette voix,
Et le nuage qui l’indique
Vole sur l’onde ou sur les bois.

L’esprit sournois qui se relègue
Dans les grottes au fond du lac.
Le redouté Nibanabègue ;
Le nain des bois, l’Imakinac
Dont les pinières sont hantées ;
Les joyeux Poukouaginins,
Danseurs des cimes enchantées
D’après les contes algonquins ;
Quittent sommets, gouffres, rivages,
Et se mêlent aux rayons d’or
Que laissent passer les nuages
Et dont les eaux brillent encor.

Et les voici tombant sur l’île,
Ainsi qu’un tourbillon de fleurs,
Fleurs vivantes, le pied agile
Et l’aile peinte en cent couleurs.

La voix d’Oka s’est attendrie.
Pour entonner un autre chant
Aux manitous, à sa patrie.
Aux fastes d’un passé touchant.

Le chant d’Oka.

 « Esprits de la nature, ô peuple magnifique,
Écoutez-moi : pour vous ma bouche va s’ouvrir.
L’ancien temps a passé comme un poème épique
Qu’on chante… Berçons-nous de son grand souvenir ! »

« Orage tout-puissant, toi qui courbes les cimes
Des cèdres et des pins, toi qui creuses les eaux,
Qui ternis leur cristal, devant nous, tes intimes,
Laisse tomber du ciel tes ruisselants rideaux. »

« Cache-nous dans tes plis, sympathique tempête,
Loin des yeux indiscrets, loin des lieux profanés ;
Entoure cet îlot, notre arène de fête,
Car nous sommes du lac les bardes premiers-nés. »

Ô lac ! Je ne vois plus les ombres tutélaires
Sur tes rives tomber de mille arceaux feuillus ;
On t’a donc enlevé tes forêts séculaires,
La pourpre des vieux troncs et leurs bras chevelus. »

« Tristes et secouant leurs pendantes ramures,
Les rares survivants de ces bois enchantés,
Semblent crier vengeance en montrant leurs blessures…
Le cyclone et le temps les avaient respectés ! »

« Sur ces coteaux, séjours de l’ombre et du silence,
L’Indien qui de peu fait son toit, son foyer,
D’abattre ces vieillards n’avait pas l’insolence :
Leur branches librement se pouvaient déployer. »

 « Dans la mousse, à leurs pieds, se couchait la chevrette,
Tranquille, avec ses faons, sous les rameaux touffus,
Et pour les endormir, à travers l’épinette,
Le vent chantait tout bas des airs qu’il ne sait plus. »

« Le hurlement des loups, la voix faible des mânes,
Osaient seuls, par les nuits, affliger les échos ;
Les bois étaient un temple où les regards profanes
Jamais des manitous ne troublaient le repos. »

« Et dès que nous parlions, les vents et le tonnerre
Accompagnaient nos voix ; et les bois solennels
S’emplissaient de rumeurs, courbaient leur cime altière…
Oh ! combien nous étions respectés des mortels ! »

« Tel un rayon, vidant son écrin d’étincelles
Sur un tapis de mousse, à l’abri des sapins,
En orne de ses feux les velours, les dentelles ;
Tels, nous réjouissions les antiques matins. »

« Chantez, lointaines voix, chantez à mon oreille !
Résonnez, vieux rochers et profondeurs des bois !
Qu’à vos accents émus ma muse se réveille !
Chantez, voix du passé, le plaisirs d’autrefois ! »


« Mais à quoi bon du sort accuser l’imposture :
Qui pourrait arrêter en sa course le temps ?
Souriez au destin, enfants de la nature :
Aux bardes immortels tout parle de printemps. »

« Le plaisir des esprits ne peut être éphémère :
À son heure il revient avec les ouragans.
Oh ! c’est que la nature est notre bonne mère,
Et que nos frères sont l’orage et les autans. »

« Ô lac, nous t’avons vus jadis en ta jeunesse,
Lorsque des Indiens tu portais les canots ;
Nous te voyons encore aux jours de ta vieillesse :
Tes bords seuls ont changé ; ce sont les mêmes flots. »

« En vain, fouillant le sol, l’intrus Visage-Pâle
Voudrait de leurs séjours chasser les manitous ;
De tes vagues ses nefs souillent en vain l’opale :
Rien ne peut empêcher nos divins rendez-vous. »

« Le fond de notre lac a gardé ses mystères :
Quand le soleil couchant y baigne ses cheveux,
Il voit, de son œil d’or, nos retraites austères
Se creuser sous les flots qu’il crête de ses feux. »

« Et l’astre que la nuit allume dans sa voûte,
Qu’elle couvre d’un voile à bordure d’argent,
C’est encore un ami qui, là-haut, nous écoute,
Et dont, au besoin, l’ombre ou le rayon descend. »

Ce chant ému se mêle au lacustre murmure,
Aux éclats de la foudre, au refrain de l’oiseau ;
Puis le barde finit son hymne à la nature,
Et, de rechef, ses doigts courent sur le roseau.

Sa muse de trois sœurs est à l’instant suivie :
Trois manitous qu’anime un souffle du désert.
Chantent ce qu’ils ont vu dans leurs mille ans de vie.
Muse, oh ! répète-nous leur sauvage concert !

Chant du Nibanabègue.

« Le gouffre est mon palais, avec l’onde je coule, »
Reprend Nibanabègue ; « au plus profond de l’eau,
S’endort, à mon côté, le serpent qui se roule
Et forme l’arc-en-ciel de son immense anneau. »

« Jadis à Métouak[115], la grande île marine
Dont Chémanitou[116] fit sa table de travail,
Je l’ai vu façonner un monstre dont l’échine
Noircissait du levant l’éblouissant émail. »

« Avant que son auteur lui fît octroi d’une âme,
Et s’enfermât trois jours dans ses flancs ténébreux,
Pour y mettre la vie en allumant la flamme,
Mon belvédère était le rebord de ses yeux. »

« Quand le roi des serpents, pour assouvir sa rage,
Engloutit les forêts, les montagnes sous l’eau,
Je contemplai Missou, le divin, le très sage,
Des bêtes entouré, flottant sur un radeau. »

Chant de l’Imakinac.

« Et moi qui suis tombé des étoiles sublimes,
Des chutes je suis l’âme", entonne Imakinac ;
J’aime les bois rêveurs, les rochers, les abîmes,
L’anfracture sonore où mugit un ressac. »

« Je suis le confident des brises, du mystère ;
J’habite avec le songe et les illusions,
Dans la grotte où se glisse une pâle lumière
Par la fente qui baille et parle aux aquilons. »

« Ma race a pour séjours Québec, le cap Tourmente,
Tous les Niagara, le Saguenay, le Bic,
Oka, les Rochers-Peints où l’onde se lamente,
Et, sur l’Abbitibbi, le Sassinanabic. »

« Lorsque le grand Missou, délivré du Déluge,
Fit tisser des filets aux premiers Indiens,
Michillimakinac fut leur plus doux refuge,
Et du site enchanteur nous fûmes les gardiens. »

« C’est là qu’on nous offrait sous la lune sereine
Qui par solennité, ralentissait le pas,
Les calumets, le chants les grains de porcelaine,
Les prières, les vœux, les mystiques repas. »

Chant du Poukouaginin

.

« Je chéris les sommets calcinés par la foudre,
Balayés par les vents », dit Poukouaginin,
« La grêle qui crépite et l’eau qui vole en poudre,
Et les nuages d’or qui voilent le matin. »

« J’admire les bouleaux tordus par la tempête,
Les cèdres rabougris suspendus au rocher ;
J’aime des plus grands monts à parcourir la crête,
Et, sur le bord croulant du gouffre, à me pencher. »

« J’aime l’escarpement où l’aigle fait son aire,
D’où l’écho se détourne en poussant des clameurs ;
Le sommet nu, levant sa face solitaire
Et que jamais printemps ne couronna de fleurs. »

Fin du concert.

 Ainsi, dans le grand lac, loin des causes d’alarme,
Tant que les éléments se montrent en courroux,
Tant que rage le vent et que dure le charme.
Tant que le veut Oka, chantent le manitous.

Le tonnerre se tait, l’obligeante tempête
Déchire ses rideaux, calme son hurlement :
Le soleil reparaît ; à partir on s’apprête ;
Sur un signe d’Oka cesse l’enchantement.

Guindon - En Mocassins, 1920.djvu
L’Oiseau Tonnerre.

UN ANCIEN NID DU TONNERRE

C’était vers le déclin d’une époque ancestrale,
L’Ottawa s’appelait le Mahamoucébé ;
Vierge était la forêt, loin le Visage-pâle :
Nul arbre, sous ses coups, n’avait encor tombé.

Les contes de ce temps roulent sur des merveilles :
Oka voyait alors les cimes du mont Bleu
S’élancer dans les airs, à des donjons pareilles,
Se couronner d’orage et se grimer de feu.

Car le mont qu’ombrageaient la nue et le mystère,
Dressait à pic son front par la foudre râpé,
Et sa crête portait l’affreux nid du tonnerre
Au-dessus des sapins dont il était drapé.

De noirs oiseaux mêlés à de sombres nuages.
Tourbillonnaient autour du bloc pyramidal.
Et l’éclair en zigzags, jet de leurs yeux sauvages,
S’émoussait au granit de l’âpre piédestal.

Il sortait, aveuglant, de leurs glauques prunelles,
Volait en lézardant les voûtes de la nuit ;
Et le mont résonnait sous le fléau des ailes,
Et les forêts, au loin, répercutaient le bruit.

Le vol passait, grondant, au-dessus du village.
Et malheur au mortel dont l’œil voyait l’oiseau ;
Enserré sous un ventre au fulgurant plumage,
Il montait vers la cime où s’ouvrait son tombeau.

Ravi, tel un lézard que surprend une orfraie ;
Par le choc étourdi, brûlé par les éclairs,
Au nid vertigineux dont la pensée effraie.
Il mourait sous les becs enfoncés dans ses chairs.

* * *
Sur le mont Bleu rêvant, silencieux, sublime,

Ô vent, pourquoi gémir aux angles des granits ?
Des monstres pleures-tu quelque douce victime
Gisante sous ces blocs, ruines de leurs nids ?

Ô vent, chante plutôt sur le rocher placide
Par l’esprit du tonnerre aujourd’hui délaissé ;
Dis comment fut brisé son courroux homicide.
Son repaire détruit et lui-même chassé.

* * *
Un de ce jours d’automne où se dorent les chaumes.

Où le chardonneret pend aux épis grenus,
Le ciel devient livide et d’étranges fantômes
D’oiseaux planent dans l’ombre, autour des sommets nus.
Le jour se change en nuit, dans les bois le vent gronde,
Déchaîné par la main de Kabébonicka[117] ;
À coup de fouet cinglant sa rage vagabonde,
Comme un champ de roseaux courbe les pins d’Oka.

Le lac, bouleversé, bave sur ses rivages ;
L’arbre craque et se tord dans le val ténébreux ;
On voit au ciel rouler des vagues de nuages
Pleins de sourds grondements et sillonnés de feux.

Autour des sommets noirs bourdonne le tonnerre,
Et ses vibrants éclats auxquels répond l’émoi
Tourmentent les échos, font tressaillir la terre :
Le Peau-Rouge ne sait ou cacher son effroi.

La montagne chancelle et son faîte s’écroule :
L’avalanche de pierre à grand fracas descend,
Sur les rochers se brise, en mille morceaux roule.
Sous la chute le sol résonne en frémissant.

Les blocs font des amas pleins de grottes, de caches ;
Le roc s’accoude au roc par-dessus les ravins.
Les printemps leur feront des hures, des panaches,
En mêlant des buissons à de maigres sapins.

Alors, avec sa foudre et ses flammes rapides.
Semeuses d’épouvante et de folle terreur,
Le tonnerre gagna le haut des Laurentides.
L’assiette de son nid n’inspire plus d’horreur.

Il passe, fulgurant et déchire les nues,
Quand, surchargés d’orage, accourent les autans ;
Mais, dans les airs, pendants à ses serres crochues,
Oka ne verra plus s’envoler ses enfants.

* * *

Et vous, débris, jadis repaires formidables,
Tour à tour, le printemps de fleurs vous embellit,
L’automne de carmin habille vos érables
Et prélude à l’hiver qui vous ensevelit.

Vos impassibles rocs, hérissés de fougères,
Dégagent leurs profils de monstres accroupis.
L’araignée y suspend ses tentures légères,
Fines gazes d’argent sur leurs flancs décrépits.

Ici, baille sous bois la farouche ouverture
D’une grotte qui fut un séjour des esprits.
Là chuchote le vent dans l’épaisse ramure
De pins que nos aïeux peuplaient de mistigris.

Oui, tout a refleuri sur tes grandes ruines,
Ô montagne qui vis périr tant d’Algonquins.
Les mânes de ces morts errent sur tes collines
Où dansèrent longtemps les Poukouaginins.

Près d’eux, l’esprit du soir aux larmes de rosée,
S’assoit sur tes granits qu’ont baisés tant d’éclairs,
Les pieds parmi les fleurs dont l’herbe est irisée ;
Pour eux le passereau babille dans les airs.

Dès qu’avril le ramène à tes cimes plaintives,
Sur leurs tombes posant la gaîté de son nid,
Il charme par sa voix leurs ombres fugitives
Et plus pâles que l’astre argenté de la nuit.

LE PARADIS PERDU
D’APRÈS LES HURONS-IROQUOIS

S’il faut en croire les Hurons-Iroquois, Taronhiawagon créa l’homme sur la terre et la femme dans le ciel. Comment la future mère du genre humain émigra-t-elle vers ce bas monde ? — Un épisode de leur fantastique genèse le raconte.

Le narré s’ouvre entre le ciel et l’eau, avant la formation du continent américain. À cette époque reculée dont plus d’un nuage nous séparent, la mer est le séjour de tous les animaux. Les premiers hommes au nombre de six, l’habitent aussi, non toutefois à la manière des poissons et des amphibies : ils ne vivent pas dans les eaux, mais dessus ; ayant pour tente la voûte étoilée, et pour foyer le soleil.

Jour et nuit, le vent les cingle et le flot les ballotte. Enfants de la nature et frères des météores, ils chevauchent sur les marsouins ou se reposent sur le dos d’énormes tortues qui viennent dormir au soleil, à la surface des eaux.

Longtemps sans barque et sans armes, ils inventent enfin le canot en peau de loup-marin, l’arc et la flèche en os de baleine, la ligne de boyau avec, pour hameçon, une écaille de siquenoc[118]. Et les voilà, contents de leur sort, qui chantent avec les oiseaux, leur bonheur, au Maître de l’univers.

Hélas ! ce bonheur naît en partie d’une illusion : ils se pensent immortels. Si gais sont les matins et si beaux les soirs, les nuits réparent si bien leurs forces, le printemps a si bien l’air de restaurer complètement la vie, qu’ils se laissent tromper. À leurs yeux inexpérimentés, Matcomeck, le dieu de l’hiver, grisonne aimablement leurs cheveux ; les lunes, sans allusion à la vieillesse, s’encadrent fidèlement dans les saisons afin de mieux marquer les étapes de l’année.

Ô nuage des apparences suspendu devant la réalité ! Ô temps qui dis : confiance, et tiens d’une main cachée l’arme fatale, ta tunique d’imposture a des bâillements sinistres par lesquels ton glaive finit par être vu ; alors s’envole, comme les hirondelles devant la bise, la famille d’illusions chanteuses qu’avait fait naître le printemps.

* * *

Ils ont vieilli les six premiers hommes ; avec persistance, leurs membres moins dispos, leur vue affaiblie, la mort des autres animaux, les avertissent de leur déclin. « Les êtres vivants, se disent-ils, passent comme l’eau toujours nouvelle entre les mêmes rives. Leur vie les consume, car elle est un feu, et ce qu’elle brûle ne renaît pas de ses cendres. »

Pleins de ces tristes pensées, ils tiennent conseil dans leur pirogue primitive. C’est l’heure de l’aurore. La mer calme dans laquelle ils se mirent, les brumes flottantes qui les entourent, la tiède lumière matinale, semblent favoriser leur émotion. Leurs paroles mesurées alternent avec de longs silences. « Mes Frères », dit l’un d’eux, « l’esprit funèbre doit rompre le fil qui nous attache à la vie, faisons donc notre chant de mort et confions-le aux échos de la mer ». D’une voix entraînante il entonne et ses frères répondent :

« Nos cheveux ont pris la couleur de la brume, et, comme le brouillard que dissipe le soleil du matin, nous allons disparaître. La vague s’abaisse et se tait pour s’élever et chanter encore ; mais l’homme mort, devenu la pâture des oiseaux et des requins, se taira pour toujours. Ô vague fugitive, tu n’as rien à nous envier ! Et vous non plus, ô monstres de l’abîme, qui léguez à vos enfants votre vie et vos difformités : moins heureux que vous, les hommes ne laisseront point de traces ; pas une goutte de leur sang ne leur survivra ! Sous les larmes indifférentes de l’orage, sous les cruels baisers du vautour, le dernier d’entre nous dormira, les yeux ouverts, son dernier sommeil. »

« Ô mer, nous avons longtemps chanté avec tes flots, qu’ils pleurent avec nous maintenant notre sort lamentable ! Dans la tempête et dans la nuit, qu’ils redisent désormais nos noms ; qu’ils les mêlent à leurs gémissements, à leurs immenses clameurs ; qu’ils nous prêtent leur voix, lorsqu’un aimable zéphire les fera chanter en cadence, et nos mânes en seront consolés ! »

« Échos, répétez nos plaintes ! Nuages, pleurez sur nous ! Ô vent, ne nous refuse pas tes soupirs, ni toi, ô foudre, tes rauques sanglots ! Que la nature au moins se souvienne de nous ! »

Un long silence succède à ce chant funèbre.

« Mes Frères, » dit enfin l’un des patriarches nommé Agohao, c’est-à-dire Le-Loup : « La gaîté du soleil descend jusqu’au fond des eaux : nos cœurs seraient-ils plus tristes que l’abîme ?… Voyez cette douce lumière, ce moment même et cette buée qui voile un peu la mer : si vous saviez quel souvenir précieux ils me rappellent !… Écoutez mon récit, ensuite je vous confierai mon dessein et vous me direz si l’espoir ne renaît pas dans vos cœurs découragés. »

« C’était par un matin semblable à celui-ci ; je chassais, seul, à la faveur d’une brume légère, et voici que j’aperçois, étendu sur la mer, un gigantesque serpent. Je lui lance une flèche, le perce de part en part, et aussitôt le monstre se débat, se tord ; enfin il agonise. Au-dessus des eaux, je vois tantôt sa queue en spirale, tantôt sa gueule ensanglantée aux longs crochets blancs entre lesquels s’agite une fourche ardente. Autour de lui sautent follement les vagues souillées d’écume et de sang. »

« Que fallait-il de plus pour répandre l’émoi et attirer la gent curieuse et vorace des oiseaux ? De tous les horizons, ils viennent et s’assemblent. Sur la mer, leurs ombres petites et grandes passent, tournent, s’entrecroisent, et du sommet des airs tombent leurs mille cris discordants. »

« La plupart, ailes planantes, circulent au-dessus du spectacle. D’autres, nombreux aussi, posés sur les vagues, leur font des crêtes hérissées de têtes blanches et noires. Cependant, le cou tendu en flèche entre deux ailes arquées, des oiseaux de proie s’élancent sur le reptile mourant, et du bec et des griffes déchirent sa peau verdâtre. »

« Mais ceci n’est que la circonstance et non ce que je veux raconter. »

« Déroulés sur les vagues, les anneaux du serpent, mort enfin, ondoyaient, et, avec eux, les vautours acharnés à cette proie facile. En même temps volaient au-dessus de ma pirogue plusieurs oiseaux d’espèces différentes, beaucoup plus gros que leurs semblables et que je me plaisais à admirer. »

« Ô surprise ! Je crois remarquer soudain que ces oiseaux géants ont des voix articulées. J’écoute… Vraiment ils parlent… Impossible d’en douter… « Ce sont des ancêtres, me dis-je, et ils sont animés par les esprits protecteurs de leurs espèces. » Or, ce qu’ils disaient, je l’ai compris et, si vous aimez à le savoir, faites-moi seulement grâce de leurs paroles effacées en partie de ma mémoire. »

« Au-dessus des nuées s’étend le paradis, région où tout est beau et bon, agréable et vrai. Séjour enchanté du parfait bonheur, le paradis est le lieu céleste où Taronhiawagon a placé un être mystérieux qui nous ressemble comme la lumière ressemble au soleil et la grâce à la beauté. »

« En s’envolant jusqu’au sommet de l’arc-en-ciel, les oiseaux voient cet être auquel ils donnent le nom de femme, car là commence le paradis et coule une fontaine à laquelle tous les jours la femme vient puiser. »

Des exclamations d’étonnement interrompent Le-Loup.

« Ne doutez pas de ma sincérité, » continue Agohao : « Je suis prêt à vous la prouver en tentant l’ascension périlleuse des airs. »

« Ouah ! » font les cinq patriarches, comme abasourdis.

« Oui », reprend avec assurance Le-Loup, « les mêmes oiseaux qui sont allés au paradis m’y enlèveront. Il ne s’agit que de les attraper. Je connais ceux qu’habitent les esprits : si j’en puis saisir un seulement, je fais comprendre mes ordres et suis sûr du succès. »

Agohao communique à ses frères sa conviction, et les voici, tous les six, qui rient de contentement et d’espérance. De nouveau, il tiennent conseil, inventent une ruse de chasseur qui leur fera prendre de nombreux oiseaux, et fixent tous les détails de l’héroïque exploit. Le-Loup ira chercher la femme céleste dont ils ne peuvent comprendre qu’ils aient été si longtemps séparés.

* * *

Quelques jours plus tard, un amas d’algues flottantes attire dès l’aube la gent ailée. Il en sort de longs cheveux gris, des pieds et des mains inertes. Avec défiance, les vautours et les pigargues tournent quelques temps au-dessus. Des yeux brillants les regardent à travers les tiges limoneuses, mais eux ne voient que des jambes et des bras immobiles, et finissent par s’abattre sur ce qu’ils prennent pour un cadavre humain.

Muni d’un filet et de cordes à nœuds coulants, Agohao les attendait. Mais de ressusciter ce n’est pas déjà le moment : plein de défiance, les oiseaux géants se tiennent encore au large. S’ils feignent parfois de se lancer sur le mort, ils ne descendent qu’à mi-chemin et remontent dans les airs.

Cependant des autours et des corbeaux commencent à déchirer les pieds du Loup qui reste immobile. Son sang coule et c’est là précisément le nœud de la ruse. Aussitôt, le croyant mort, deux grands oiseaux intelligents : l’ancêtre des aigles à tête blanche et celui des vautours, se jettent sur le cadavre qui à l’instant se réveille. Rapide comme l’éclair, son filet vole et retombe sur la troupe imprudente.

Au milieu d’une confusion d’ailes agitées, entouré d’une furie de serres et de becs menaçants, Le-Loup secoue les algues ruisselantes ; attache par les pieds pigargues et vautours, cormorans et frégates ; fixe à sa taille et à ses épaules les bouts libres des cordes et s’assure le contrôle de chacune de ses bêtes. Alors il enlève le filet qui les retenait captives et sourit en voyant leurs plumes se hérisser, leurs becs claquer de colère et leurs serres se crisper dans un effort impuissant.

L’eau revole sous les coups d’aile, les yeux ronds flamboient : efforts perdus, inutile fureur : d’une main ferme Le-Loup tient les rênes. Les coursiers doivent obéir au dompteur qui leur ordonne de l’enlever, de le conduire au ciel, et met à ce prix leur liberté.

* * *

Dans l’azur, au milieu d’un grand sifflement d’ailes, Agohao, hissé par des vautours, des goëlands,
Agohao partant pour le Paradis.
d’autres longipennes ; appuyé sur deux aigles d’énorme taille, s’élève triomphant. Une main aux guides, il arrache de l’autre les débris d’algues pris aux serres des oiseaux et les jette à la mer. De leur barque, ses frères voient ses yeux briller de joie dans la pénombre des ailes. Sous ses pieds l’océan s’éloigne, bleu, rayé de plus en plus fin par les vagues. Bientôt il voit, semblable à une plume noire, flottante, la pirogue de ses compagnons ; semblables à des brins de neige, les mouettes qui voltigent au-dessus des eaux. Enfin la mer elle-même s’efface et le voici, seul, parmi les nuages, dans l’immensité bleue.

Des nuages, il y en a des flottes, des montagnes volantes, des entassements vertigineux, troués de labyrinthes où la lumière s’égare ; il y en a des déploiements fantastiques. Dans les brumes blafardes, veinées d’éclairs, l’équipage aérien s’enfonce, et la pluie tourbillonne au vent capricieux des ailes.

D’un vol alourdi, haletants et l’œil en feu, les oiseaux dépassent la région des nuages ; mais leur respiration sifflante et l’eau qui suinte à la gorge des vautours inquiètent Le-Loup. Aucun rivage n’apparaît encore, si ce n’est pourtant que, vers le haut, une ligne un peu plus sombre se dessine dans l’azur.

La voix du héros excite ses farouches coursiers. Seules quelques frégates semblent infatigables. Placées au sommet de l’attelage volant, et plus libres, elles se balancent doucement sur leurs longues ailes noires, presque immobiles, et de leur vue perçante sondent les espaces.

À grands coups de rémiges, les oiseaux continuent d’escalader des cieux monotones où il n’y a plus même de nues.

Plus haut, toujours plus haut, en des azurs apparemment sans bornes, ils montent.

* * *

Cri unanime des aigles, des goëlands, des vautours, des cormorans et des frégates, qui lèvent toutes leurs têtes. Le-Loup regarde… Encore très haut, vers le midi, l’azur intense se découpe en cimes de montagnes sur un fond de lumière blanche… On monte…

Des nuées jaunes maintenant, puis des monts vertigineux, des forêts, des rochers à formes de rêves, deviennent visibles…

On monte, on monte…

Saisi d’émotion, Agohao répète : « Le paradis, le paradis ! »

Bouche bée, respirant à peine, le voici qui contemple de tout ses yeux, le merveilleux paysage de plus en plus nettement distinct.

* * *

Le bord du paradis ressemble à ces côtes sauvages qu’on verra plus tard sur la terre, à, ces rives que se disputent les arbres aux longues racines plongeant dans les eaux. Mais ici, les eaux sont l’azur le plus transparent, et les racines ont des teintes de nacre et de corail. Elles s’allongent, se tordent, s’enchevêtrent, ébauchent mille formes fantastiques, s’épanouissent en un chevelu qu’on dirait taillé dans l’arc-en-ciel, s’effacent à mesure qu’elles descendent et se fondent enfin complètement dans le bleu uniforme de l’air sublime.

Par un effort suprême, les oiseaux s’élèvent plus haut que ce rivage, puis se laissent glisser sur leurs ailes immobiles, de nouveaux les agitent avec violence et posent délicatement leur glorieux fardeau sur un gazon paradisiaque, auprès d’une fontaine.

Démesurément dilatés, les yeux d’Agohao n’expriment pourtant pas encore toute la grandeur de son admiration… Ô pureté du ciel !… Ô sublimité des monts !… Ô lointains inimaginables !… Ô grâce des coteaux, fantaisie des formes, des couleurs, des groupements d’arbres !… Ô rochers ayant pour mantes la dentelle des lichens, panachés d’une végétation féerique et mirant dans les eaux leur ruine pompeuse !…

Un lac, en effet, reçoit l’eau de la fontaine et l’endort dans un dédale de rochers pittoresques.

Un mouvement de ses oiseaux, tire pour un instant Le-Loup de son extase. Vite, il attache à l’arbre le plus voisin l’attelage trépignant, et, de nouveau ravi hors de lui-même, les bras écartés, les cheveux soulevés par la plus délicieuse des brises, il contemple.

Tout ici est nouveau pour cet enfant de la mer : feuilles bordées de vive lumière, que le moindre souffle fait osciller et changer de nuance, fleurs chatoyantes comme l’œil du lynx ou le dos des tourterelles, fruits lustrés ou satinés, ailes peintes traversant avec une rapidité d’éclair les rayons de soleil échappés des futaies.

C’est pour lui un charme indéfinissable, un enchantement divin, que d’entendre les trilles, les vocalises, les si joyeux concerts d’oiseaux, que de humer les émanations des prairies et des bois célestes.

En face de lui, au fond d’une grotte, la fontaine jaillit en bouillonnant, franchit le bord de son bassin, sort de l’ombre en cascadant sur la pente d’un roc pourpre, revole en gouttelettes lumineuses, fait ruisseau, s’enfuit en gazouillant sous des retombées d’arbustes, et des entrecroisements de rameaux, des accolades de hautes pierres penchées, et s’enfonce dans un frisson du lac, sous l’ombre flottante d’une côte boisée.

Devant la grotte, des papillons se plaisent à voltiger, à se poser sur le gravier verdâtre, tout près de l’eau courante.

Leurs ailes, grandes comme des feuilles de nymphéa, se disputent l’éclat des diaprures. Il y en a de pourpres zébrées de safran ; de noires, ocellées d’orangé vif ; il y en a d’un rouge-chair, vergetées d’émeraude ; d’un indigo sombre, ponctuées d’or et largement bordées de minium.

Sur le gazon très fin, piqueté de fleurettes étincelantes, des battues partent de la fontaine et s’en vont disparaître au tournant des rochers. Le-Loup y remarque des traces de pieds humains plus petits que les siens et sourit de joie en songeant à la femme dont parlaient les oiseaux.

* * *

Un léger bruit de pas arrive, à peine distinct, jusqu’à la fine oreille d’Agohao et attire ses regards vers l’ombre sylvaine dont le lac est bordé. Et voici qu’à travers un réseau de branchettes graciles, il aperçoit une silhouette humaine.

Des clarières ensoleillées qu’elle passe, mettent en relief sa taille svelte, sa tête haute à long cheveux flottants, ornés de plumes, et l’urne rosâtre qu’elle porte sous son bras.

Cachée longtemps par des rideaux de lianes, elle reparaît enfin hors du bois, en pleine lumière, non loin de la fontaine.

Les yeux éblouis d’Agohao voient nettement l’être céleste, sa figure délicate au teint feuille-morte, plutôt clair ; sa chevelure noire à reflets bleus ; sa robe blanc-de-nacre, ornée de dessins en plume de colibris ; ses mocassins brodés de perles ; son triple collier, ses bracelets et sa ceinture, en porcelaine brillante ; son urne rose, incrustée d’anogny mauve.

Les yeux de la femme d’un éclat ravissant, Le-Loup a juste le temps de les voir, car, à l’aspect de cet étranger, elle les baisse aussitôt avec une modestie qui ajoute encore à sa beauté. Visiblement surprise, un peu confuse, elle n’est cependant pas effrayée, car l’appréhension du danger, inconnue au Paradis, n’en peut ternir le bonheur.

Ce n’est pas sans effort que l’habitant des mers peut maîtriser son émotion. Sans doute qu’en face de cette beauté, il se sent plus fier de son exploit ; mais le brillant costume qu’il admire, le rend un peu confus dans ses habits de loup-marin encore souillés de limon. Il se ressaisit néanmoins et, d’une voix solennelle et douce, s’écrie : « Qu’elle est belle, Être céleste, la lumière qui t’éclaire ! N’es-tu pas la femme dont j’ai entendu les oiseaux louer la merveilleuse beauté ? Dis-moi ton nom, afin que je sache si je dois croire mes yeux ou si, jouet d’une illusion, je ne vois pas un délicieux fantôme créé par la malice des esprits. »

D’une voix musicale et de l’accent huron le plus pur, l’être répond : « Oui, je suis la femme connue des oiseaux, et je m’appelle Atta ; mais toi, mon Frère, d’où viens-tu » ?

Grave et respectueux, Le-Loup fait quelques pas vers la femme céleste (que le crissement de ses mitasses raidies par le sel marin, à l’air de surprendre un peu) et, non sans emphase, répond : « Je viens de la mer lointaine, située au-dessous des espaces azurés, et je suis l’un des six hommes qu’y créa Taronhiawagon, le Maître de l’univers. »

Atta lui montre une large pierre sur laquelle elle s’assoit à côté de lui. Là, curieuse de connaître son histoire, elle l’interroge, et Le-Loup, modestement, sans trop se faire prier, lui raconte ses merveilleuses aventures depuis que, avec ses cinq frères, il a pris conscience de lui-même sur le dos d’une énorme tortue. Il lui dit comment, autour de la complaisante carapace, il apprit à nager, et lui décrit la misère des commencements alors que, sans armes, ses frères et lui ne comptaient que sur leur force et leur adresse. C’étaient des corps-à-corps avec les monstres de l’abîme, des poursuites acharnées ou des fuites éperdues sur l’océan, des randonnées sur la croupe des marsouins. Il lui peint les différents aspects des eaux immenses, les furieuses tempêtes, les trombes jaillissant du gouffre, l’effarement des oiseaux devant les cyclones qui creusaient l’océan et y soulevaient des montagnes. Il lui raconte l’invention de la flèche et du canot, la perfidie des années, le départ des illusions. Il lui répète son chant de mort en chœur avec ses frères, et termine par la chasse au serpent qui lui fournit l’occasion d’entendre parler d’elle.

Tour à tour émerveillée, joyeuse, émue, pensive, Atta reste suspendue à ses lèvres éloquentes. Elle ne se lasse pas de l’entendre. Il lui semble revoir un frère revenu d’un voyage lointain et périlleux, rempli de fabuleuses aventures. Elle ne lui cache pas son admiration pour son courage et se montre touchée d’avoir été l’objet de tant de recherches, le but d’exploits si héroïques, la récompense d’une si longue attente, la trésorière de tant de bonheur.

Cédant à ses instances, Agohao lui dit encore les péripéties de son ascension et son arrivée au paradis dont le calme heureux, succédant à tant de périls, le transporta d’allégresse.

* * *

Alors, d’un sac en peau de loutre dont l’usure raconte aussi les misères passées, Le-Loup tire plusieurs gros coquillages qui contiennent ses provisions : des mets inconnus au ciel et mis en conserve dans de la graisse d’ours aussi blanche que la neige.

Avec les précautions requises, Atta l’aide à étaler sur le gazon céleste, les éléments d’un rustique festin. Cela fait, elle va d’un pas léger, cueillir de beaux fruits, sa nourriture ordinaire, et les dépose sur le même gazon, en face de la fontaine.

Là maintenant, assis tous deux, comme fêtes par le sourire des fleurs et la musique des oiseaux, mêlant les aliments célestes à ceux de la terre, ils prennent ensemble le repas symbolique des engagements de l’hyménée.

Tout heureuse qu’elle est, Atta ne peut dissimuler complètement une secrète inquiétude. Trop expressifs sont ses yeux pour ne pas trahir ses sentiments au regard pénétrant d’Agohao. Au reste, elle voit bien qu’il la devine et prépare même, par de délicates questions, la voie aux plus intimes confidences, et cela ne fait qu’augmenter son trouble.

Un moment arrive où l’impression produite sur son époux, par sa figure irrésistiblement pensive et ses regards distraits, ne lui permet plus de prolonger ses réticences. À voix basse, un peu altérée, elle lui apprend enfin que l’hymen lui a été défendu par le Roi du ciel et le Maître de l’univers, Taronhiawagon.

Atta parle encore, lorsque Le-Loup voit apparaître derrière elle un être majestueux, formidablement grand, à l’air courroucé. D’une main puissante, Taronhiawagon, car c’est lui, saisit la coupable, et, avant qu’elle n’ait le temps de pousser un seul cri de détresse, en présence de son époux paralysé de surprise, il la lance en bas du ciel et disparaît.

Comme réveillé par un songe effrayant, Le-Loup court, éperdu, à ses oiseaux, les détache, s’enlace dans ses cordages, crie à plein gosier, secoue les rênes et détale.

Sous un parachute d’ailes immobiles, le voici qui descend en décrivant d’immenses spirales ; mais en vain ses yeux cherchent sa céleste épouse déjà disparue parmi les nuages.

* * *

Retournons à la mer. Sur l’eau calme, la Mère des tortues se laisse flotter au soleil, et son œil rond, comme perdu dans le vague des espaces célestes, semble exprimer le rêve antique et ténébreux de l’océan. À l’instar des aigles, elle fixe sans fatigue les hauteurs éblouissantes. Là, au fond du bleu intense, de petits chapelets lumineux, visibles encore pour elle seule, brillent par intervalles. Elle en voit trois qui voisinent comme les courants d’un triple collier, et deux autres minuscules et mobiles de chaque côté des premiers. À force de les fixer, elle finit par distinguer une silhouette plus sombre que le ciel, encore un peu vague, qui les accompagne, s’agite, descend et se trouve à chaque instant cachée par des nuages.

La Grande Tortue, ancêtre par lequel pense l’esprit de sa race, cherche à deviner ce qu’elle aperçoit, épie le moment où cela reparaîtra entre deux nuages, et chaque fois le revoit plus près et plus distinctement. « C’est un être vivant, pense-t-elle, car cela s’agite ; mais sûrement, ce n’est pas un oiseau. Ne dirait-on pas des bras et des pieds humains ?… Ne dirait-on pas de longs cheveux flottants ?… Dans toutes les positions que prend l’être mystérieux, son profil ne révèle-t-il pas toujours une forme humaine ? Le voici tête bêche… puis couché… puis debout, tenant d’une main une espèce de manteau qui lui sert de parachute. »

Elle remarque tout cela, la fine tête penchée sur la carapace patriarcale, et voici que, subitement, une certitude s’établit dans son cerveau. Il lui est impossible de douter, elle qui connaît le secret du Paradis. Elle aurait même dû y penser plus tôt. Inutile de chercher et de conjecturer : c’est la femme céleste qui tombe. « Il faut la sauver ! » s’écrie-t-elle à l’instant. Son sentiment spontané ne se démentira pas, et de sa voix la plus forte elle appelle incontinent tous les animaux. Les premiers arrivés sont, comme de juste, les ancêtres qu’animent les esprits gardiens de leurs espèces.

Leur dire ce qu’elle voit et ce dont elle est convaincue ; leur enjoindre de faire l’impossible pour empêcher la femme de se noyer, leur proposer de construire une île dont sa propre carapace sera le noyau et sur laquelle pourra choir, sans se tuer, l’illustre rejet du ciel, voilà ce que fait rapidement la bête héroïque ; « car, ajoute-t-elle, un seul instant perdu pourrait avoir une conséquence fatale ».

N’est-elle pas la tortue qui reçut et berça sur son dos les six patriarches à peine sortis des mains du Créateur ? On se le demande…

Quoi qu’il en soit, un concert d’approbation s’élève autour d’elle, et les bêtes possédées se dispersent en appelant leurs nombreuses familles.

D’immenses volées d’oiseaux, comme il s’en voit aux époques de migration, arrivent de tous côtés. Les autres animaux viennent à la nage, et l’assemblée disparate grossit, devient innombrable. C’est un sillonnement en tous sens des airs et des eaux, une confusion de cris sauvages, et bientôt, l’accumulation de toutes sortes d’objets autour de la carapace épique. Brin à brin, les oiseaux apportent, qui des algues, qui des joncs, qui des roseaux ; les palmipèdes se dépouillent de leur édredon ; les passereaux charroient les plumes qu’ils trouvent flottantes.

Du fond de l’océan les castors, les loutres, les rats-musqués, tirent de la terre et des racines, des éponges et des coquillages. À tout cela s’ajoutent les apports de la mer elle-même, car le vent s’élève et les vagues massent, autour de l’ouvrage, les algues dont elles charroient de larges tapis verdâtres.

Cependant la tortue Mère, aidée de sa puissante famille, pousse lentement l’île flottante vers le midi, à l’endroit présumée comme terme de l’émouvante chute. D’un œil attentif elle suit en effet minutieusement la dramatique aventure dont, par bonheur, d’épais nuages retardent le dénoûment, car ils servent d’appui à la femme participante de leur légèreté céleste. Aussi la bienfaitrice d’Atta, anxieuse, le cou dressé au milieu des goëmons glauques, la voit-elle embrasser éperdument ces vaporeuses planches de salut, tomber de flocon en flocon ou se reposer sur des montagnes volantes que disloque le vent.

Sur l’aile capricieuse d’une rafale, elle remonte parfois et disparaît dans un nimbus gonflé d’orage. Puis de nouveau, la tortue voit ses bras éplorés s’agiter dans une ombre bleu-noir ou sa silhouette continuer, par glissades le long des nuages blancs ou violâtres, sa descente tragique.

Longtemps, l’épouse d’Agohao, jouet des météores, reste suspendue à des hauteurs vertigineuses au-dessus de la mer. Enfin, perdant son dernier appui, elle tend désespérément les bras, tombe avec une rapidité d’étoile filante sur l’île et y demeure inerte.

* * *

Une épaisse couche de plume dans laquelle Atta s’est enfoncée en tombant, lui a sauvé la vie.

Peu à peu, elle recouvre l’usage de ses sens, se remet de sa fatigue et de ses émotions inouïes. Elle conserve même sa beauté céleste que font ressortir ses vêtements brodés en plume de colibris, son triple collier et ses bracelets si brillants que, du fond de l’empirée, ils la révélèrent aux yeux perçants de la tortue.

Mais que va-t-elle devenir ?

— L’île qui l’a reçue, noyau de l’Amérique, destinée à s’agrandir toujours, imitera, avec moins de splendeur, les paysages du Paradis. Il y poussera un jour des forêts, des rochers et des montagnes. Les eaux de pluie y apprendront à cascader sur les pentes, à courir de méandre en méandre, à sommeiller sous les ombrages, à se couvrir de feuilles et de fleurs. Une partie des animaux ira l’habiter et des tribus nombreuses y représenteront la postérité de la femme céleste.

Elle reste belle, certes, la divine Atta, mais au fond de ses yeux à jamais privés de leur candide sérénité, se voient maintenant des ténèbres. Depuis sa désobéissance au Maître de l’univers, le remord est entré dans son âme et le péché continue d’y exercer ses ravages. Ses goûts, son esprit, son cœur, se sont corrompus. Sur l’île primitive, sa nourriture préférée se compose de serpents, de lézards, de vipères, des animaux les plus immondes.

Autant le ciel l’a connue inoffensive, autant la terre la trouvera méchante. Sa cruauté n’épargnera pas ses propres enfants qui lui devront tous leurs malheurs. Aussi ne l’appelleront-ils pas simplement Atta, mais Attahentsic, c’est-à-dire Atta-la-Noire. Mais n’anticipons pas sur le reste du récit.

Attahentsic n’eut pas de fils, mais une fille unique et deux petits fils nommés Jouskéha et Tawiscaron.

Isolés dans leur île, les deux frères ont une heureuse jeunesse. De bonne heure ils s’exercent à chasser et à pêcher, à se fabriquer des armes et à les essayer. Dès que les roches commencent à croître sur la terre, ils inventent le tomahawk et s’en servent pour simuler entre eux des combats.

À ce jeu plein de danger avec une arme dont ils ignorent encore la puissance, Jouskéha frappe à la tête son frère et le tue.

Son fratricide involontaire ne l’empêche pas d’être le Bon Jouskéha. Père des Hurons et des Iroquois, il leur a appris à allumer du feu, un art qu’il tenait lui-même de la Grande Tortue. Depuis longtemps parti pour les mystérieux séjours d’outre-tombe, il continue de les protéger. Du soleil où il jouit d’un palais, il leur dispense la chaleur, ouvre ou ferme à leur demande les écluses de la pluie, car il est devenu le dieu des moissons. Il est aussi celui de la guerre, sans doute à cause de son invention, le tomahawk, et de son adresse à le manier. En allant au combat, ses fils l’invoquent sous le nom d’Areskouï.

Mais le Bon Jouskéha ne peut défendre sa postérité contre les persécutions de sa grand’mère. À lui le jour, mais à elle la nuit. Atta-la-Noire, établie dans la lune, oppose son action néfaste aux bienfaits de son petits-fils. Amante des ténèbres qui favorisent ses instincts pervers, elle attend le coucher du soleil pour quitter son repaire céleste, et descend sur la terre pendant le sommeil de ses enfants. Sur les grèves solitaires battues par l’onde orageuse, dans l’ombre des bois ou des palissades, ses yeux ne brillent qu’au clair de l’astre argenté.

Que vient faire cette ombre parmi les vivants ? — Étant reine des mânes, Attahentsic vient chercher des sujets pour peupler son royaume. Aussitôt que la nuit déploie sa tente étoilée, gare au canotier imprudent ou peu averti : elle profite de ses moindres distractions et le pousse vers les écueils ; gare au chasseur trop aventureux : d’une voix lamentable elle l’appelle au bord d’un précipice ou le fait dévorer par les loups. C’est elle qui, de village en village, transporte les maladies contagieuses ; elle qui allume le feu des discordes fécondes en assassinats et en combats meurtriers. L’herbe-à-la-Puce n’est qu’une des cent plantes vénéneuses qu’elle a semées près du lac Ontario.

Dans le voisinage des tombeaux, on entend, la nuit, des voix grêles et plaintives, celles des mânes qu’elle chasse vers le pays des ancêtres.

Sur cette région peu connue règne avec elle son petit-fils, le Bon Jouskeha. Ils y habitent le même palais et s’y entendent pour faire le bonheur des âmes ;
Attahentsic,
Visiteuse nocturne et malfaisante de ses Enfants.
ils s’y donnent tout entiers aux morts, au lieu que, dans leurs palais célestes du soleil et de la lune, ils s’occupent surtout des vivants : Atta pour les faire mourir, Jouskeha pour les protéger.

Ce pays des ancêtres est situé très loin vers l’ouest. C’est là néanmoins que les pauvres mânes, nonobstant l’énorme distance, doivent tâcher de se rendre.

Dès que les chairs des défunts ont fini de se consumer, leurs âmes se mettent en voyage. Celles des enfants et celles des vieillards, généralement trop faibles, restent seules, errantes, dans le voisinage de leurs sépultures. Toutes les autres, chargées des présents dont leurs parents ont garni leurs tombeaux, doivent partir, et leur voyage peut durer des mois et même des années.

Légères, inconsistantes, mais lestées par leurs fardeaux, elles peuvent, dans une certaine mesure, affronter les vents. Hélas ! cette stabilité ne laisse pas d’être onéreuse, de creuser les coups de pointe des branches sèches et les écorchures que leur font aux pieds les aspérités du sol. Ajouter à cela la traversée de déserts balayés par les aquilons, celle d’immenses lacs sur des écorces flottantes, de torrents et de rivières sur de fines branches à peine capables de soutenir le pas léger d’un écureuil, c’est oublier encore une foule de misères imprévues.

Le croirait-on ? c’est au moment de saisir l’éternel bonheur qu’elles courent leur plus grand danger.

Un torrent défend l’entrée du pays des âmes. Encaissé entre des murs d’abîme, il rage parmi les rochers et déchaîne au fond des gouffres son éternelle tempête. Un pont unique le traverse dont un affreux chien garde la sortie. Un saut périlleux par-dessus ce cerbère, ou à côté, en dehors du pont qu’il ne quitte jamais : telles sont les deux seules chances de salut.

Malheur à l’âme qui ne saute pas assez haut : le dogue l’attrape, la mord sans pitié et la rejette sur le pont.

Malheur aussi à celle qui ne s’élance pas assez loin à côté du pont : elle manque le rivage, le torrent l’emporte et le grand abîme l’engloutit. Elle est à jamais perdue.

La force, l’adresse et l’entraînement, sont les gages du succès et introduisent les mânes dans leur dernier séjour.

Ils s’y trouvent en un pays moins beau que le ciel, bien qu’enchanteur. C’est une île bordée de caps et dont l’intérieur est une plaine ondulée, avec étangs, ruisseaux et cascades. Sur les crêtes qui en séparent les vallées, des passages naturels se cherchent et se rencontrent parmi les rochers. Ceux-ci forment parfois des dédales où l’on s’égare délicieusement entre des parois vert-bronze, craquelées et mouchetées de lichen, vrais sanctuaires du silence et de l’ombre, où l’on ne pourrait être vu que des nuages, où les échos saisissent et se relancent les moindres bruits.

De ces hauteurs descendent des vallons étroits, dans lesquels on marche sur des ombres de feuillage percées de rayons, et sous des plafonds de verdure pleins de brise chuchotante, de chants d’oiseaux et de bruits d’ailes. Le demi-jour d’un tel vallon s’ouvre souvent sur un panorama ensoleillé, aux vastes pentes fleuries, fléchées de sapins bleu-noir ; ou en face d’eaux calmes dans lesquelles éclate, à peine adouci, le feu des couleurs environnantes.

En dépit de ces beautés, une vague mélancolie inonde cette terre des mânes. Presque toujours voilée de légères nuées rosâtres, la lumière, avec un charme indéfinissable, y chante et pleure en même temps. À cette poésie faite de nuances s’ajoute le murmure sombré des eaux souterraines. Elles se montrent par instants, ces eaux sauvages, dans une petite buée céruléenne, mêlée à l’ombre des anfractuosités ; elles se brisent dans les éboulis de pierres, lancent leurs gouttes lumineuses et disparaissent pour continuer, en s’éloignant sous terre, leurs rumeurs de trépassés.

Les fleurs elles-mêmes contribuent au mystérieux enchantement de cette nature, où le printemps est en permanence et a l’air aussi vieux que l’automne. Bien que brillantes, elles ont toutes des couleurs mures et vieillies qu’elles semblent avoir empruntées aux nuages du soir.

Dans ce séjour de rêve habitent aussi les ombres des animaux que leur légèreté presque aérienne rend plus agiles que jamais et que leur demi-transparence fait échapper au regard inattentif. La lumière de midi est nécessaire à qui veut suivre des yeux les ours en promenade sur les rochers, les orignaux et les chevreuils en train de s’ébattre dans les prairies ou de se baigner dans les étangs ; c’est à cette même heure que les mouches étincellent sur les herbages et que les oiseaux s’estompent en volées frétillantes sur la grisaille des nuées.

Mais les formes imprécises des ombres, les bruits fugitifs et la ruine brillante des couleurs, impressionnent moins que le palais des trépassés et la gaieté rêveuse de ceux qui l’habitent.

Il s’élève, ce fruste palais, vers le milieu de l’île. Ses murs fantastiques que la nature a construit de blocs géants, ferment une immense enceinte à ciel ouvert. De noirs arbustes en ornent en dehors les fentes et les rampes. On dirait des escarpements ordinaires de montagne. Tout différent est l’intérieur où les parois murales servent de penderie aux objets les plus divers : ustensiles de la vie sauvage, habits à frange, riches fourrures, mille souvenirs apportés de la terre des vivants. L’hermine et les dépouilles d’oiseaux multicolores s’y détachent sur le sombre chatoiement du castor et de la loutre.

On y voit aussi de longues perches fichées en terre ou arc-boutées qui lèvent au-dessus des têtes leurs faisceaux d’arcs et de carquois, de lances et de coutelas ; leurs guirlandes de chichikoués et de ceintures magiques en peau de serpent, leurs chaînes de bracelets et de colliers : tout ce que les âmes ont trouvé dans leurs tombeaux et qui parle du passé lointain. Tawiscaron y voit le premier tomahawk encore teint de son sang ; les six patriarches y contemplent les arcs et les lignes qu’ils inventèrent ; les guerriers, leurs glorieuses massues ; les chefs, leurs panaches en plumes d’aigles ; les ambassadeurs, leurs chapelets de porcelaine, et les conseillers, leurs calumets.

Tous ces objets ne sont que des ombres. Ils continuent néanmoins de vieillir ; mais les injures du temps qui ne peut les détruire leur servent de parure. Ils ressemblent aux souvenirs à jamais gravés dans la mémoire des mânes.

En entrant dans cette demeure d’outre-tombe, les fils d’Attahentsic, émigrés de ce monde, déposent d’abord aux pieds de leur antique mère et nouvelle reine, leur apport au trésor des reliques. Ce tribut payé, ils n’ont plus qu’à se réjouir.

Mêlés à leurs ancêtres, ils dansent en rond dans l’immense enceinte. De ce fou plaisir ils se reposent par des chants, des jeux de corps et d’esprit ou des chasses aux ombres des animaux qu’ils ne peuvent plus tuer, et se contentent de percer de leurs piques ou de leurs flèches vaporeuses.

Ombres et souvenirs, voilà leur éternel partage.

Chassée du ciel, Atta la pécheresse ne fut jetée en ce bas monde que pour en être encore bannie par la mort. Sa postérité devait partager son destin. Enfants aux fronts un peu sombres, la vague et peu consolante souvenance du paradis perdu les suit jusqu’au royaume des mânes.

* * *

Dans tous les villages hurons ou iroquois, les habitants se partagent en deux grandes familles, celle du Loup et celle de la Tortue. C’est là une touchante coutume qui leur rappelle leur antique bienfaitrice et l’exploit merveilleux de leur premier père.

Préambule.

Iagou, le conteur fameux que son imagination fantastique fit passer en proverbe, avait à un degré génial la faculté des peuples primitifs, celle de créer des symboles et donc de donner du corps aux idées. Des idées, en avait-il de personnelles ? — S’il faut en croire un américaniste distingué, ce sauvage serait allé jusqu’au fond de la philosophie indienne : went deep and deeper in Indian philosophy. Ne nous effrayons pas : ces profondeurs n’ont rien de platonique. Une légende d’Iagou va nous en convaincre. On lui en attribue de fort curieuses, pleines de symbolisme et que racontaient les anciens Algonquins de la Nouvelle-Angleterre. La suivante est peut-être sa meilleure. C’est Mrs E. Oakes Smith qui l’a reproduite en anglais. Mais cet auteur n’a pu recueillir qu’un narré appauvri pour avoir passé de bouche en bouche. Je le prends sans y rien changer d’essentiel et remplace comme je peux les assessoires perdus.


CHÉMANITOU ET MACHINITOU


Le Grand-Esprit créateur.

Chémanitou, le Grand-Esprit, a fait tous les êtres vivants.

Les mers, les fleuves et les forêts, peuplés par lui, proclament sa sagesse et sa puissance. Les loups lui hurlent leur merci, les oiseaux, les grenouilles et les insectes, le lui chantent.

Il n’est pas une espèce animale qui ne lui doive, outre l’existence, quelque insigne présent. Il a donné aux unes des tuniques fourrées ; aux autres des plumes peintes, des ailes transparentes, des corsets ou des écailles dont les nuances font oublier les beaux nuages du soir.

Le papillon est une fleur ailée ; la mouche-à-feu, une agile étincelle : la cigale, une musique ; le moucheron, un grain de vie qui danse sa ronde aérienne dans un rayon de soleil. L’oiseau se moque des hauteurs et des distances. L’autour et le faucon tournent au-dessus de nos têtes, les ailes immobiles, et comme suspendus par des fils au firmament.

Mais les chefs-d’œuvre du Grand-Esprit sont les manitous gracieux, agiles comme le vent et, selon leur caprice, lourds ou légers, brillants ou invisibles.

Il a même fait le Mauvais-Esprit, Machinitou ; mais c’est par accident qu’il lui a laissé la vie.

Le Grand-Esprit à l’œuvre.

Vers l’origine du temps, avant la création de l’homme, dans l’ombre des commencements et les clartés des premières aurores, on trouve Chémanitou à l’île encore toute jeune de Métouac[119]. C’est l’endroit qu’il a choisi pour y ébaucher l’avenir, concevoir les futurs habitants de la terre et semer les germes de la vie. Il aime ce fond de mer récemment émergé, au sol uni, couvert seulement de marais et d’herbages ; cette solitude vierge où ne passent que les ombres des oiseaux de mer, où la cadence des vagues battant les grèves, sert de rythme à la pensée. Là, isolé entre les grands mystères du ciel et des eaux, les cheveux agités par le vent des premiers âges, il invente, compose, façonne ses créatures. Il sculpte des animaux si petits qu’ils sont à peine visibles ; il en construit de si grands qu’une même région ne pourrait en nourrir plusieurs, de si forts qu’ils pourraient résister à leur Auteur lui-même, n’était le droit qu’il se réserve toujours de leur ôter la vie.

A-t-il fini l’un de ces colosses, il le fait marcher, et, attentivement, l’examine en changeant de point de vue. S’il le trouve sans défaut, il le laisse partir et suivre sa destinée ; sinon, il lui retire le don de la vie.

C’est le front pensif et l’attention appliquée aux moindres détails, qu’il fait les êtres les plus petits comme les plus grands. Souvent, il interrompt son. travail, ferme les yeux et s’enfonce dans une méditation si absorbante qu’aucune intempérie ne peut l’en tirer.

Il n’y a pas de forme vivante qu’il n’ait inventée, pas de climat si dur ni de lieu si inhospitalier auxquels il n’ait adapté des êtres animés. Il n’est pas non plus d’outil ou d’ustensile dont il n’ait muni quelqu’une de ses créatures. Le pélican ne se sépare jamais de sa gibecière ; ni le castor, de sa truelle ; ni le canard, de sa nacelle et de ses rames. Le nez du poisson prend tantôt la forme d’une scie, tantôt celle d’une lance ou d’une houe. La tortue traîne sa tente, et l’écrevisse, ses tenailles. Avec de délicates pincettes, les oiseaux de rivage tirent du fond des eaux les coquillages qui leur servent de nourriture. Les Visages-Pâles imiteront ces inventions ingénieuses, Michabou lui-même concevra le rets sur le modèle des toiles d’araignée. Chémanitou est le fantastique et sombre travailleur aux conceptions fécondes, au génie impénétrable.

Voyez-le fabriquer l’un de ces quadrupèdes géants des anciens âges, dont les hommes, après des millénaires, trouveront encore les os conservés, dans les éboulis, au bord des rivières.

Il place d’abord quatre morceaux de glaise à des distances calculées, pour en faire les pieds de l’animal. De ces pieds énormes, l’île sera plus tard toute semée, car le Grand-Esprit abandonne souvent l’œuvre commencée. Ils deviendront des tertres herbeux, des îlots verdoyants, que les hommes admireront sans en deviner l’origine.

Toujours avec de l’argile bien pétrie, Chémanitou continue, en montant, la construction : après les pieds, les jambes, la croupe et les épaules ; puis l’échine et les flancs. Il finit par la queue et les oreilles.

Se met-il à l’ouvrage, tous les esprits de l’air et des eaux accourent et le regardent travailler. Ces manitous inférieurs épient surtout le moment où le Maître donnera la vie à sa créature : il vont s’amuser de la gaucherie des premiers pas qu’elle va faire, voir une destinée nouvelle s’ébaucher dans son allure et ses instincts.

Avant d’être animée, la statue d’argile doit sécher au soleil, durcir et prendre la couleur des roches voisines. Alors le Maître de la vie lui ouvre le côté, y entre et y demeure plusieurs jours enfermé.

À peine en est-il sorti, que l’animal frémit… Bientôt il se balance, branle la tête, frappe le sol de ses énormes pieds et le fait trembler jusqu’au bord de la mer… Le voici qui commence à marcher, trépigne ; ses jambes ne savent pas encore s’accorder. L’air farouche, il bat de la queue, fixe ses gros yeux sur tous les objets.

C’est le moment où son sort va se régler. Suivi de l’œil par son Auteur, il heurte les roches de ses pieds novices en essayant de courir. Encore un peu d’exercice et voici que, maître de ses mouvements, il bondit, joue et folâtre, s’arrête pour respirer bruyamment et mugit…

S’il a le don de plaire à Chémanitou, il est libre désormais. D’abord, il prend ses ébats sur l’île, mais il peut la quitter et ne tarde pas beaucoup à le faire. À peine a-t-il aperçu de loin les forêts du continent, qu’il se jette à la mer et nage vers le couchant. Il fend bruyamment les vagues, et l’eau qui lui remplit le nez en rejaillit avec violence. Derrière lui s’allonge une traînée d’écume sur les flots troublés. Sur la côte, mystérieuse encore, il monte enfin, arrose en se secouant tout un paysage et disparaît dans les bois.

La statue gigantesque et la cave aux rebuts.

Non moins puissant en volonté qu’habile de ses mains, Chémanitou peut mettre en œuvre des masses énormes de matière. Son entreprise la plus colossale a des rapports curieux avec la création du Mauvais-Esprit, et fait le sujet d’un récit merveilleux dont voici les principaux épisodes.

Tous les esprits des airs et des eaux, engagés dans la poursuite d’on ne sait quel plaisir, s’étaient tenus pendant plusieurs jours éloignés de Métouac. Ils y revenaient lorsqu’ils y aperçurent une espèce de mont bizarrement découpé. « Un mont ne pousse pas ainsi », se dirent-ils. « Non ; ce doit être une œuvre nouvelle de Chémanitou, quelque énorme quadrupède en glaise » ; et tous se hâtent vers l’île afin de contempler la merveille.

À peine commencent-ils à voler au-dessus du rivage, qu’ils voient, non sans sourire un peu, l’émoi des manitous souterrains. De leur argile si largement pillée, ces pauvres proscrits de la lumière, sortent leurs innombrables petites têtes aux yeux de taupe, et curieux, étonnés, regardent, à travers le clair rideau des herbages, la sombre énormité qui échancre le bord du ciel.

Bientôt des centaines de génies voltigent autour du futur animal et l’examinent à loisir. Ceux de la mer prennent un plaisir espiègle à se cacher dans ses gigantesques oreilles, à courir sur les longues dents recourbées qui lui sortent de la gueule, à gambader sur les rebords de ses yeux.

Le Grand-Esprit dont la vue pénètre et traverse les corps les plus opaques, feint de ne pas les voir. Tout en finissant d’autres parties du colosse, il sourit doucement et rumine peut-être de nouvelles surprises.

Depuis plusieurs jours persévèrent ce travail et ces jeux, lorsqu’un immense rideau noir monte, survole l’horizon et s’avance entre la mer sombre et l’azur. Chémanitou s’éloigne aussitôt de son œuvre afin de la voir en perspective dans la tempête.

Déjà, le vent roule à plein ciel de lourds nuages et les oiseaux tonnerres quittent, selon leur coutume, le sommet des Alleghanys pour sillonner le réservoir aérien de l’orage. Tandis que tout tremble au bruit de leurs ailes furibondes, leurs yeux pleins d’éclairs remarquent de loin la silhouette géante et ils en prennent la tête pour une de ces cimes auprès desquelles ils aiment à s’amuser. Aussitôt ils l’entourent et la prennent pour cible.

Au milieu d’un croisement de traits et de zigzags enflammés, cette tête sublime devient horrible à voir. Tour à tour, elle brille, toute illuminée, sous le ciel sombre ; ou se détache, noire, sur un fond d’éclairs vertes et palpitantes ; mais aucun jeu de lumière ne peut en changer l’aspect réellement sinistre.

Chémanitou laisse faire les oiseaux fulgurants et les empêche seulement de détériorer l’argile de sa statue. Tout le temps que dure l’illumination fantastique, il observe son œuvre et, le croira-t-on ? lui trouve des airs si redoutables, qu’il en est lui-même effrayé. « Grandeur démesurée, organes puissamment destructeurs : cette bête aura tout ce qu’il faut pour rompre l’harmonie de la nature », se dit Chémanitou ; après plusieurs jours de réflexions, il n’ose pas lui donner la vie.

Abandonné au milieu de l’île, longtemps le colosse y résiste aux intempéries. Plusieurs fois l’hiver lui amoncelle de la neige sur le dos, lui tapisse les flancs de verglas, lui suspend à la gueule une longue barbe de cristal. Sur sa toison de frimas, le souffle de Kabébonicka soulève comme une fumée de blanche poudrerie… Chaque printemps, les oiseaux de mer viennent remplacer la neige et lui couver sur le dos.

Ce quadrupède d’argile ne peut se soutenir toujours, sa masse énorme devra s’effondrer sous son propre poids.

Un matin d’avril : bruit formidable et vaste tournoiement d’oiseaux affolés au-dessus d’un tourbillon de poussière qui monte… Le vent balaie la poussière et découvre ainsi la statue… Elle s’est écroulée par le milieu. La tête et la croupe penchent en sens inverses, arc-boutées chacune par deux jambes colossales. Le spectacle n’est que plus terrifiant : il représente maintenant deux énormes bêtes dont l’une essaie d’entrer dans la terre et l’autre d’en sortir.

C’était prévu, Chémanitou regarde, marche vers la ruine, monte dessus, et là, subitement comme un éclair, une idée lui traverse le cerveau : le corps de glaise est creux… s’il en faisait une cave utile… Il monte encore jusqu’à la hauteur des épaules et enlève une partie du dos. L’ouverture ainsi pratiquée donne accès à un vaste souterrain… C’est là que le Grand-Esprit jettera désormais tous les êtres dont il ne sera pas satisfait.

Maintes et maintes fois depuis ce jour, il créa de petits animaux de diverses formes, les laissa vivre quelques temps, puis, les trouvant sans doute inutiles ou à peu près, les jeta dans la cave. Tous les anciens essais abandonnés sur l’île, prirent la même voie.

Le gouffre finit par contenir quantité de débris ; mais jamais le divin Ouvrier n’y jetait rien de vivant.

La création du Mauvais-Esprit.

Un jour Chémanitou, chaussé de deux pieds de panthère, se promène dans l’île. Comme toujours, il a fait ces pieds de glaise ; mais, les destinant à un être extraordinaire, il veut les éprouver lui-même. « Ils vont très bien avec mes jambes, pense-t-il ; puis j’aime leur souplesse et leur silence ». Aussitôt il leur fait deux jambes comme les siennes, expression la plus gracieuse du mouvement. Que va-t-il mettre là-dessus ? — Un tronc de caïman hérissé de squames et invulnérable. Le contraste est horrible et voulu ; mais le corps penche en avant. D’un serpent noir qu’il saisit au passage, Chémanitou lui fait une queue dont le contre poids le redresse et qui, en se tortillant, produit un effet désiré.

« À ceci, ajoutons la puissance, » se dit le Grand-Esprit, et ses mains pétrissent de robustes épaules de bison, avec un col haut, voûté, hérissé d’une épaisse fourrure.

Pieds et jambes, corps et épaules, sont faits sans trop d’hésitation ; mais rendu à la tête, Chémanitou, moins sûr de lui-même, s’arrête et réfléchit longtemps.

Prenant enfin sur ses genoux de la glaise, il la pétrit en boule et, encore tout pensif, la met sur le col où il lui donne la forme d’une tête basse et menaçante de bison.

Devant lui se dresse toujours l’énorme statue aux orbites creux. Les espiègleries des Nibanabègues encore présentes à sa mémoire, lui donnent l’idée d’une tête plus clairvoyante. S’il faisait à sa nouvelle créature des yeux de langouste, elle verrait de tous côtés, sans tourner la tête. Il lui pose donc deux yeux sertis aux extrémités de longues tiges flexibles qui s’élancent de chaque côté du front.

Celui-ci, large, bas et proéminant, trahit déjà le futur séjour d’une sagesse ténébreuse, féconde en mensonge et en perfidie, et qui réclame une langue fourchue : Chémanitou met dans la bouche du monstre une langue de serpent. Dans le même style, il lui fabrique encore une moustache pelliculeuse et flottante, un nez en bec de vautour et une hure en dos de porc-épic.

Alors, prenant la tête sur sa main, il l’éloigne en étendant le bras, la tourne et la retourne, afin d’en examiner les divers profils ; il fauche avec dans l’air et voit flotter les moustaches, se détacher le nez crochu, osciller aux bouts de leurs tiges les yeux de langouste.

Un peu tristement, il remet cette affreuseté sur les épaules et, d’un air songeur, la regarde… C’est la première fois qu’il fait une figure verticale, et l’idée de l’homme qu’il créera plus tard, germe dans son esprit. En même temps, il appréhende ce que pourra faire ce bipède, au port élevé, capable de tout voir et même de comprendre.

Pendant qu’il hésite à compléter son œuvre, le soleil s’enfonce, rouge, dans les forêts de l’ouest ; l’ombre s’étend sur l’île et la mer ; les engoulevents font leur ronde vespérale, égrènent dans les airs leur piaillerie ; les mouches-à-feu, comme de petits météores, filent sur les champs d’herbages ; sorties de leurs retraites obscures, les chauves-souris volent au crépuscule.

Déjà il fait très noir, lorsqu’un grand vent se met à balayer le sol, à siffler dans les roseaux, à faire tourbillonner le sable des grèves. À travers de sombres nuages, de rares filets de lune tombent sur les champs de laîches ondoyantes.

Et voici que, dans l’ombre, s’allument deux yeux d’émail vert, et se dessine la souple silhouette d’une panthère qui vient, la patte en arrêt, flairer les pieds semblables aux siens de la statue. Presque en même temps, un vautour bat des ailes en face du nez crochu. Chémanitou l’écarté de la main, et, sous un rayon de lune, aperçoit à terre, autour de son œuvre, des lézards, des porcs-épics et des serpents qui contemplent leurs images.

À cette vue, un monde de pensées impénétrables pour nous, s’éveille dans son cerveau et absorbe toute son activité. Il se dit probablement que la similitude est un principe d’attraction et qu’aucun des êtres faits jusqu’ici ne se rapproche à la fois des animaux et des esprits. Ainsi se forme peu à peu dans sa tête le projet d’une créature qu’il fera, non plus sur le modèle des êtres purement terrestres, mais à sa propre image et qui sera hautement intelligente en même temps que corporelle.

La montagne dont la cime s’enfonce dans les nuages, est moins majestueuse que le Grand-Esprit immobile, les yeux fermés et le front voilé de sa main. Longtemps, longtemps il reste plongé dans ses réflexions. Les jours, les lunes avec leurs croissants et leurs déclins, se succèdent ; il pense toujours. L’hiver revient couvrir l’île de neige ; Kabébonicka fouette et brise les roseaux desséchés, gémit tristement dans les algues et la pierraille du rivage ; les brises printanières reviennent chargées de parfums ; le chant des oiseaux se mêle de nouveau à la cadence des vagues : Chémanitou, immobile, indifférent aux joies comme aux tristesses de la nature, semble perdu dans l’abîme de ses pensées.

Lorsqu’il lève enfin la tête et ouvre les yeux, il a tout pesé, même les choses de l’avenir que son intelligence a le don de pénétrer. Il a pesé les destinées de l’homme, car il a enfin décidé de faire un animal spirituel. Devant son esprit clairvoyant ont passé les races et les tribus humaines ; le mal en lutte contre le bien : l’un défaisant ce que fait l’autre ; le Grand-Serpent dont la colère cause le déluge ; Michabou qui en répare les désastres, restaure l’humanité, sauve les animaux qui repeupleront la terre, enseigne les arts à Michillimakinac ; Kabéoun luttant contre son fils l’homme-manitou ; les exploits du Windigo ; les migrations des Algonquins et leurs guerres avec les Iroquois. Mais il a prévu aussi que tout le mal viendra de la créature à laquelle il travaille et que, s’il lui donne la vie, elle peuplera la terre de mauvais manitous.

Que va-t-il faire ?

* * *

Le sombre azur commence à s’étoiler ; la lune énorme, sanglante, émerge de l’océan ; la statue s’éclaire et Chémanitou lui aperçoit sur le front une chauve-souris qui déploie ses ailes de peau brune. En un tour de main, il la saisit, lui retire le don de la vie, lui enlève les ailes et la peau. Des premières, il fait au monstre des oreilles ; de la seconde, il lui couvre le front ; puis attentivement regarde, cherchant encore ce qu’il pourrait bien ajouter à cette horrible tête.

Voici : il ne lui coupera pas la figure comme aux bêtes, juste au-dessous de la bouche : il lui fait donc un menton et lui sculpte des lèvres pleines, arrondies, afin qu’elles se ferment sur la langue fourchue et les dents d’ivoire… Cet être pourra sourire. « Un menton appelle des mains », se dit maintenant l’Esprit créateur, et il devient pensif : jamais il n’a doué aucune créature de ces puissants organes. Il fait cependant des mains et des bras sur le modèle des siens, et donc très beaux.

Finie enfin l’œuvre qui a coûté tant de pénible réflexion. Chémanitou la contemple, mais sans s’y complaire : il n’en augure rien de bon… Cet être, une fois vivant, ne se mettrait-il pas à créer à l’instar du Maître de la vie lui-même et n’entraverait-il pas son œuvre ? La vision qu’il a de l’avenir ne lui permet pas d’en douter. Curieux tout de même d’examiner les mouvement du monstre, il se décide à l’embraser… Le feu n’est pas la vie, mais lui ressemble.

Peu à peu, la chaleur pénètre la statue dont l’argile rougit.

La flamme brille entre les squames du dos et de la poitrine ; la moustache pelliculeuse et les oreilles deviennent transparentes ; les yeux de langouste sont deux charbons ardents. Le tout présente un horrible aspect.

Vivement tenté de pousser plus loin les essais, Chémanitou perce au coté le corps de caïman, mais n’y entre pas encore. Il fait d’abord marcher la statue par le seul pouvoir de sa volonté… Enfin, il se décide à lui donner un peu de vie, mais sans lui retirer le feu… Aussitôt le monstre sourit… et son sourire fait presque oublier sa laideur.

Plus que jamais, Chémanitou est convaincu qu’il ne doit pas gâter le reste de son œuvre par une telle créature, par cette forme bestiale, au front intelligent, aux mains puissantes, au menton hardi, aux lèvres souriantes et perfides… Il la saisit, la jette dans la cave, mais oublie de lui ôter le peu de vie qu’il lui a donnée.

* * *

Il est depuis longtemps sous terre cette être dangereux, lorsqu’un grondement sourd, mystérieux se fait entendre. Chémanitou croit reconnaître que le bruit vient de la cave et s’y rend aussitôt. Arrivé au bord de l’ouverture, il se penche et, tout au fond, dans une lumière rouge, que ne voit-il pas ? — Le monstre, assis, embrasé, éclairant du feu qui vivement brille entre ses écailles, les parois du souterrain et les débris épars autour de lui.

Ses mains, dans la sinistre lueur, s’allongent, ramassent les membres cassés des créatures de rebut, les rassemblent, en refont des formes repoussantes, leur transmettent le feu et la vie… Il y en a qui circulent déjà dans le clair-obscur de la cave.

Le Grand-Esprit regarde sur l’île : aucun gros rocher ne s’y trouve dont il puisse fermer l’ouverture du gouffre. Faute de mieux, il amasse une énorme quantité de roches et de sable dans la gueule du souterrain, et s’en va.

Le silence se fait, mais ne dure guère : quelques jours à peine, et, comme de plus belle, le bruit recommence, s’accroît, devient inquiétant. Enfin, le sol frémit comme un être vivant… Que va-t-il en sortir ?

Un matin, de larges crevasses s’ouvrent au-dessus de la cave, une fumée noire en jaillit par flocons, monte en colonne et s’épanouit par le haut. Sous le ciel, elle s’étend, s’étend, forme un immense dais légèrement appuyé sur une couronne d’horizons lumineux, et couvre de son ombre l’île tout entière.

D’aussi loin que peut voir le regard des esprits, les manitous aperçoivent le singulier phénomène, et, de tous côtés, les voici qui viennent. Les uns chevauchent sur de légères vapeurs ; d’autres descendent en suivant des rayons de soleil qui, çà et là, percent la fumée. Il en vient des volées qu’on prendrait pour de longues théories de petits nuages roses ou lilas.

Du continent arrivent les Poukouaginins et les Imakinacs, aux ailes de papillon, aux longues chevelures cendrées, verdâtres ou feuille-morte. La mer jette sur le rivage ses myriades de Nibanabègues tout chatoyants de nacre et d’émail. Les obscurs manitous du sol qui voient les plantes par leurs racines, surgissent de l’humus. Du fond des marais, il y en a qui montent par les tiges en spirale des nénuphars.

Et les voici tous qui fourmillent sur le sol et dans les airs. Les plus petits gravissent les roches qu’ils empanachent de leurs silhouettes vaporeuses. Les plus grands, répandus dans la plaine, lui donnent l’apparence d’un vaste jardin irisé de fleurs.

Il y en a aussi de minuscules qui remplissent les airs, par bandes comme les moucherons au-dessus des eaux mortes, à l’heure du soleil couchant. Sous la voûte enfumée, papillonnent et miroitent leurs ailes qu’on prendrait pour des pétales volantes de boutons-d’or, d’asters et de marguerites.

Par endroits, un peu de soleil éclaire le fourmillement des manitous qui attendent, silencieux, remuant doucement leurs ailes, prêts à partir comme de volages papillons. À chaque instant, il s’en lève une volée qui s’avance au ras du sol et se pose plus près de la ruine fumante.

Chémanitou lui-même apparaît enfin, et tous, devant lui, s’inclinent comme un champ de roseaux sous le vent. Il ne semble pas les voir et sa figure porte les fronces de la tristesse. Ses yeux ne se détachent pas des flammes verdâtres qui lèchent la terre autour du colosse abandonné. Lui aussi, il attend, dans un silence morne.

* * *

Bruit formidable suivi d’un grondement de tonnerre qui persiste. De la cave changée en volcan, jaillit une gerbe énorme, enflammée, de pierres et de sable. Le monstre lui-même, rouge de feu, terrifiant, grimpe sur le bord du cratère.

Mais revenons à son enterrement par Chémanitou. Jeté dans le souterrain, étourdi par la chute, accablé sous une montagne de roches et de terre, il n’a cependant pas perdu son germe de vie ; son feu intérieur ne s’est pas éteint. Peu à peu, il s’est rétabli, a senti sa force lui revenir et se décupler. Alors, il a refoulé autour de lui la terre et agrandi sa tombe.

D’abord aveugle et sourd, il a redressé les tiges brisées de ses yeux, étendu ses larges oreilles et sa moustache chiffonnées, refait sa hure en dos de porc-épic. Ensuite, il s’est mis à creuser des ongles et des griffes, à ramper entre les roches, à se faire des chemins de lombric, à soulever la terre avec son dos.

Les manitous de l’humus entendaient ses grognements sourds, ses grincements de dents, le craquement de ses vertèbres, le crissement de ses écailles râpées au passage par les roches.

L’ombre sur le front et la rage dans le cœur, il a vomi de la flamme, a calciné l’argile, fondu les pierres de sa nouvelle caverne, et l’on a entendu à distance le grondement du feu souterrain.

Bientôt, à travers le sol fendillé, les flammes ont sorti leurs aigrettes, et la fumée jaillissante a levé jusqu’au ciel son lugubre parasol.

Enfin la voûte a sauté et le monstre est sorti.

Le voici donc qui réapparaît sur la crête éruptive entourant l’ouverture du gouffre, crispant ses griffes de panthère sur une pierre fumante ; le voici, surpris et furieux, hésitant et sûr de sa force, conscient de son triomphe, fouettant de sa queue étincelante de l’air épais et rougeâtre, dirigeant de tous côtés ses yeux de langouste d’un éclat rouge de soleil couchant.

Une panique générale suit l’apparition de ce revenant sinistre sur le seuil ardent de l’abîme, c’est d’abord un même cri multiplié à l’infini par toutes sortes de gosiers. On dirait les mille voix de la nature essayant de se mettre d’accord et préludant, par des mesures perdues, à quelque divin concert. On dirait une sonnerie cristalline de glaçons, mêlée au gazouillement des ruisseaux et des hirondelles au sifflement de la bise dans les falaises, à un immense bruit d’ailes et à cent autres rumeurs indéfinissables.

Mais de même qu’à distance on voit mieux l’ensemble d’un paysage, ainsi à mesure que s’éloigne cette confusion, les discordances s’effacent et de plus en plus nettement, on distingue des vagues de voix douces, pures et sonores, comme les trémolos de grenouilles, dans les marais, par les soirs de printemps. Et de chacune de ces vagues se dégage un mot unique : Michinitou ! Michinitou ! c’est-à-dire Le Mauvais-Esprit ! Le Mauvais-Esprit !

Ce nom indéfiniment répété, exprime, dans la bouche des génies, l’horreur et l’épouvante qui les font s’enfuir ; et le silence, autour du monstre, grandit à mesure que s’éloignent leurs bandes éperdues

Telle fut l’origine de Michinitou, l’auteur de tout mal et le père des mauvais esprits.

Préambule

Les Algonquins sont en général doués d’une grande sensibilité. De là, chez eux, une tendance aux excès parmi lesquels je veux noter, en vue de la légende qui suit, leur indulgence souvent aveugle envers leurs enfants, et la peine excessive que ceux-ci conçoivent de la moindre réprimande.

Pour ne parler que du temps jadis, une mère qui jetait quelques gouttes d’eau à la figure de sa fille, en lui disant : « Tu me déshonores », lui infligeait un châtiment mémorable et qui même n’allait pas sans danger, puisque de simples reproches un peu sévères, eurent quelquefois pour conséquence le suicide de l’enfant.

Cette sensibilité que l’isolement de la vie sauvage aiguisait encore, poussait beaucoup de jeunes gens à la mélancolie. Il ne faut donc pas s’étonner si le folklore algique contient des légendes destinées à combattre ce mal, soit en le faisant craindre aux enfants, soit en mettant les parents en garde contre les suites d’un laisser-faire excessif.


LA FIANCÉE DU MANITOU.


Sujet emprunté à Schoolcraft.


Rien peut-être n’est plus délicieusement sauvage que les collines de Kaug-Woudjou. Elles ondulent, quelque part au nord du lac Supérieur, sous un riche manteau de forêt dont émergent çà et là des rochers pittoresques, décorés de bouleaux rachitiques qui se tordent au vent. Dans leurs ravins, des ruisseaux promènent, en murmurant, leur onde, et des étangs dorment depuis des siècles, au chant des grenouilles, sous des nappes de nymphéas blancs et tout embaumés.

Leurs longs penchants vont finir sur les grèves du Kitchigami[120], et la continuité en est rompue par d’immenses terrasses dont le sol disparaît sous les bois, et quels bois ! On y marche à l’ombre des pins séculaires ; sur des tapis roussâtres de fines feuilles mortes que tache à peine le soleil de midi ; dans un air embaumé et à la musique si douce ! du vent dans les cimes vertes.

Dans le voisinage de ces beautés naturelles, on trouve, en remontant plusieurs générations, une famille algonquine. Lilino, jeune fille, en est l’unique enfant, et c’est une enfant gâtée, aveuglément aimée de ses parents qui la laissent grandir dans tous ses caprices. Naturellement timide et pensive, elle ne met plus de bornes à sa mélancolie, depuis que, isolée pendant quelques jours au fond d’un bois pour y prier son esprit gardien, elle s’est passionnée pour la solitude.

Chez les tribus algonquines, le petit garçon ou la petite fille, doit, vers l’âge de huit ans, mériter de connaître son manitou protecteur, et ce spirituel gardien ne se révèle à l’enfant qu’après y avoir été longtemps sollicité par le jeûne et la prière.

Cette rude préparation a duré sept jours pour Lilino, et elle les a passés, ces longs jours, dans une petite cabane d’écorce construite exprès pour elle, au fond d’une pinière très sombre. Là, sa mère ne lui portait que de l’eau et la nourriture suffisante ; pour l’empêcher de mourir, sans la soustraire à la fièvre et à l’hallucination. Aussi, a-t-elle fini par voir son manitou, et ce fut le plus joli qu’on puisse rêver : une espèce d’oiseau-mouche tout vert, à gorge de rubis, et qui passait d’un pin à l’autre, en bourdonnant.

Depuis cette sauvage retraite, elle ne cherche plus qu’à s’isoler. Le demi-jour des forêts, le recueillement des grottes, les symphonies plaintives des vagues, du vent et des oiseaux de rivage, exercent sur elle une attraction de plus en plus irrésistible. Dès qu’elle peut s’échapper de la cabane paternelle, elle court vers quelque site pittoresque.

Mais, de tous les lieux enchanteurs, aucun ne l’attire autant que la pinière de Manitouak. Est-ce parce que la poésie algonquine l’a peuplée d’Imakinacs et de Poukouaginins, et en a fait une espèce de bois sacré ?

Cette pinière longe le bord des eaux et une antique coutume défend aux canotiers de passer en face tout droit. Aussi ne manquent-ils jamais, même par un gros vent, de pousser une pointe vers le rivage. Sans atterrir, ils y lancent quelques jolis coquillages, offrande appréciée des manitous qu’ils se rendent ainsi favorables, et de nouveau s’élancent, confiants, au milieu des vagues.

Lilino ne se lasse pas de parcourir ce bois mystérieux et même redoutable à cause des Nibanabègues, génies sournois des eaux, qui fréquentent la grève. Elle y folâtre le long d’un ruisseau, parmi les hautes herbes, et souvent disparaît dans les talles d’eupatoire, sous la pourpre des larges corymbes. En jouant, elle cueille des fleurs, et revient avec de l’arum écarlate dans les cheveux, enguirlandée de blanche clématite ou d’apios aux grappes lilas et parfumées.

Semblable, dans cette parure, à quelque déesse des bois, elle fait asseoir, au pied d’un pin, sa vanité naïve, et là, se plaît à écouter longtemps les voix confuses de la forêt, qu’elle prend pour celles des manitous.

Le soir, son ingénu babillage raconte à ses parents ses petites aventures. Ils s’en amusent, non sans remarquer avec surprise, l’étrangeté de ses goûts et le caractère merveilleux de tout ce qu’elle dit. À l’en croire, elle aurait entendu parler une fontaine ; des génies voltigeraient sur les mousses ; traceraient des moires sur les eaux ; se cacheraient dans les arbres creux, les massifs de verdure ; danseraient devant une grotte nommée d’ailleurs et depuis longtemps la grotte des Esprits. C’est à se demander si la pinière de Manitouak n’est pas vraiment enchantée ?

Ils ont entendu parler des manitous, ses bons parents, surtout par les conteurs de légendes, mais n’en n’ont jamais vus. Aussi attribuent-ils tout cet enchantement à l’inexpérience et à l’imagination de leur fille. Persuadés que l’âge la corrigera, ils la laissent faire et c’est leur tort : l’âge ne fera qu’accentuer ces étranges tendances.

Elle en vient à ne plus passer un jour sans courir à la pinière. Elle y fait même de longs jeûnes dans le but de se rendre agréable aux esprits. Elle les prie, le matin, de conduire son père vers les retraites du gibier, le soir, de le ramener sain et sauf, de guider son canot, s’il est sur le lac et surpris par le vent.

Elle prend si souvent le chemin de ce bois, elle en revient chaque fois si visiblement impressionnée que ses parents la soupçonnent enfin de subir l’influence de quelque charme.

Elle y fait des séjours de plus en plus longs, devient plus rêveuse, plus réticente aussi depuis qu’elle devine l’inquiétude causée par ses absences.

Après tout, il peut y avoir du vrai dans ce qu’elle a si souvent répété. Sa mère finit par s’en convaincre, et, pour en avoir le cœur net, elle la suit un jour, de loin et sans être vue, jusqu’au fond de la la ténébreuse pinière.

* * *

Sous les ombrages percés de chaude lumière, à travers la colonnade des hauts pins, elle court presque, la sauvage enfant. En sautillant comme une chevrette, elle dévale enfin vers le ruisseau et disparaît complètement aux yeux perçants qui la suivaient.

Sans faire de bruit, sa mère approche de la côte, choisit une pointe avancée et s’y glisse sous des ifs presque rampants. De là elle voit, sans pouvoir être vue, le bois et le vallon. En bas, l’onde claire passe, ici à peine ridée, là frissonnante sur un lit de gravier et donnant l’illusion d’un réseau bleu céleste, légèrement jeté sur les reflets sombres du sous-bois.

Elle reluit, en s’éloignant, à travers les rameaux ; disparaît sous un fourré, et, un peu plus loin, se repose en plein soleil, étendue sous une nappe de nénuphars entourée de hautes herbes.

Des feuilles jaunies, exilées de leurs branches, s’en vont à la dérive, se poursuivent, s’attendent, en tournoyant, sur des miroirs liquides, ou s’arrêtent à l’entrée de petites cavernes creusées par le courant sous les racines des arbres.

En face de ce jolie paysage, la mère, patiente, attend et scrute des yeux les hautes herbes qu’elle voit remuer près de l’étang.

Voici, émergeant des blanches fleurs de pigamon, la tête de Lilino. Deux brins de liseron tordus ensemble et retenant des grappes rouges vif de sureau, la couronnent. La jeune fille sort des herbes, parée d’un beau collier de clématite fleurie, ceinturée de lycopodes géants dont les ramifications flottent sur sa robe de chevreuil couleur feuille-morte et lui descendent jusqu’aux pieds. Hâtivement ; elle remonte la côte et se laisse choir sous un large pin.

Grande est l’anxiété de sa mère dont le regard l’épie à travers les ifs ; mais la figure de Lilino n’exprime que l’innocent plaisir d’une enfant habituée à s’amuser seule. Amusée, elle l’est dans le moment par de ces petits oiseaux qu’on nomme troglodytes et dont une couvée prend ses ébats devant elle, en bas de la côte. Le queue renversée sur le dos, ils courent en sautillant sur les aiguilles rousses et la fine mousse grise, autour d’une fantasmagorie de racines arrachées du sol, celles d’un arbre renversé par quelque ancienne tempête. Ils ont là, dans la terre bouleversée, de petites cachettes caverneuses, fermées par des rideaux de mousse et de brindilles, et gaîment, ils se promènent dans le voisinage de leurs sombres demeures. Mais tout-à-coup ils ne sont plus là… L’ombre d’un émérillon vient de passer au milieu de leurs joies, sur le sol taché de soleil.

Maintenant, Lilino, les yeux à demi fermés, semble écouter.

Au fond des bois, l’eau murmure parmi les pierres ; l’écho s’empare des sons, les prolonge et les enjolive. Inspirée probablement par cette musique fuyante, confuse, la jeune fille, d’un accent de mélancolique ivresse, se met à parler aux manitous :

Fugitifs esprits des fontaines,
Je vous entends mêler vos voix ;
Mais j’ai fait bien des courses vaines,
En vous poursuivant sous les bois.

Vos transparentes silhouettes,
Dès que je veux les voir de près,
S’effacent mieux que des bluettes,
Ou s’envolent comme des traits.


Si je vous lance mon obole
Alors que, jouant sur les eaux,
Vous agitez l’avoine folle
Et les aigrettes des roseaux,

L’onde se trouble et vous révèle
Par ses courants capricieux ;
Mais vous fuyez à tire-d’aile
L’endroit où vous cherchent mes yeux.


Elle se tait et les yeux qui la regardent à travers les ifs, s’agrandissent de surprise et d’inquiétude : jamais sa mère ne l’a entendue parler ainsi.

De nouveaux elle écoute… Au dessus d’elle des mésanges voltigent de branche en branche, en égrenant leurs notes à voix de cigale ; la grive qu’on nomme flûte-des-bois, chante comme au fond d’un rêve ; des pics martèlent au loin les arbres creux, et les échos répètent.

Mais de même que les étoiles scintillent sans éclairer le ciel de nuit, cette symphonie sauvage ne fait que consteller la profondeur du silence.

Un vent soudain, venant du lac, s’engouffre dans le vallon, ici amorti par l’écran des massifs, là charroyant des feuilles mortes et des papillons. En même temps, il se met à chanter vaguement dans le feuillage des pins. La jeune fille regarde alors vers les branches harmonieuses. À travers les sombres rameaux, elle voit l’azur céleste où volent de blancs nuages, où la vue s’égare dans le vague. Toute son âme candide passe dans ses yeux et, d’une voix sombrée à l’instar de celles qu’elle entend, elle recommence à parler aux esprits :

Là-haut, dans les ombres flottantes,
Crois-tu que je ne t’entends pas,
Fuyard esprit des pins qui chantes
Et chuchotes et ris tout bas ?

J’aime ton joli babillage
Avec le manitou du vent.
Tous deux vous hantez le feuillage
Et vos jeux le rendent vibrant.

Les rameaux vous servent de voiles,
Et vous regardez à travers :
J’y vois luire, ainsi des étoiles,
Vos yeux de flamme aux longs cils verts.

Sa mère ne peut saisir d’autres paroles prononcées d’une voix encore plus douce et plus faible ; mais ce qu’elle vient d’entendre lui paraît si extraordinaire qu’elle ne peut en croire ses oreilles. Elle ne peut non plus s’empêcher de penser à certain manitou nommé Plume-Verte et bien connu pour habiter la pinière. Pensée peu rassurante : c’est cet esprit qui agite les feuilles lorsqu’il ne vente pas ; c’est lui dont on voit briller les yeux, la nuit, comme de petites lumières bleues, sur l’étang des nénuphars ; lui qui attire les chasseurs au fond des bois et les égare, en imitant les pleurs d’un enfant. Mais la pauvre mère n’est pas au bout de ses surprises et c’est tout pensive, le cœur angoissé, qu’elle revient de la pinière.

* * *

Plus la jeune fille se plaît à fréquenter ce bois fatal, plus elle devient songeuse et se dégoûte de la vie réelle. Taciturne, sans attrait pour le travail et même pour les amusements propres à son âge, elle fuit jusqu’à ses compagnes d’enfance. À leurs discours comme à leurs jeux, elle ne sait guère plus qu’assister, l’esprit distrait. Comment l’occuper et la divertir ? se demandent ses bons parents ; comment éloigner le manitou qui semble bien l’avoir ensorcelée ?

Dans l’espoir de l’intéresser, sa mère se met à lui confectionner de beaux habits qu’elle brode en porc-épic et enjolive de peinturlures. D’un œil réjoui, Lilino la voit coudre à l’épaule une dépouille d’oiseau-mouche, son totem. Tout ce joli travail lui plaît : elle aide même sa mère ; mais il devient bientôt évident que c’est pour aller mieux parée à Manitouak. Pour toute autre occupation, c’est la même apathie persévérante.

Aux heures de repos, ses parents, tout en se passant paisiblement le calumet, se confient mutuellement leur inquiétude et cherchent un moyen de sauver leur enfant.

Selon l’opinion de la mère son amant habite la mystérieuse forêt, et, pour le lui faire oublier, le meilleur moyen semble être de lui trouver un parti. Le fils d’un chef voisin l’entoure de ses attentions.

L’idée parait sage au père, et d’accord, les deux époux décident de favoriser le jeune homme. Ils font donc à leur fille l’éloge de son adresse et de sa beauté, ne négligent aucun moyen de persuasion, mais ne peuvent obtenir le consentement de Lilino. De leur insuccès, ils accusent surtout son excessive timidité, et, dans l’espoir que ses répugnances se dissiperont peu à peu, ils font savoir au jeune aspirant qu’il est accepté. Grande joie dans les deux familles : selon la mode indienne, on procède aux accordailles, on fixe le jour du mariage…, on fait les invitations, on prépare le festin des noces.

Lilino seule ne se réjouit pas et semble même désolée. Elle fait auprès de ses parents d’inutiles instances. Voyant qu’elle ne gagne rien, elle pleure amèrement, mais on continue de préparer la fête. Retenue de force au logis, elle réussit enfin à s’échapper et la voici courant de nouveau, sans se douter qu’on la suit, vers la pinière hantée.

* * *

Dans les herbes qui poussent follement près de l’étang, Lilino est disparue, et sa mère, anxieuse, encore cachée sous les ifs, l’attend… Une légère buée voile les arbres et rend leur éloignement plus mystérieux, les échos plus sonores et le soleil plus doux. La faible note des sitelles tombe de la verdure aérienne, et le rivage envoie, de loin, le doux sifflement de ses maubèches. Tout semble devoir passionner l’incorrigible rêveuse… Parée de fleurs sauvages, elle revient s’assoir sous l’énorme pin à l’ombre duquel elle a si souvent invoqué les esprits.

La mère anxieuse, les yeux fixés sur sa fille et l’oreille attentive, retient sa respiration dans la crainte de perdre quelque chose de ce qui va se passer.

Lilino, adossée au tronc rugueux et la tête un peu renversée, remue doucement les lèvres.

Quelques instants s’écoulent ainsi ; puis une brise souffle du lac et les feuilles aciculaires du vieux pin, toutes frémissantes, se mettent à chanter comme les cordes d’une harpe éolienne.

Les sons, inarticulés d’abord, se font de plus en plus distincts et se changent tout à coup en une voix harmonieuse qui parle ainsi à la jeune fille.

Entends la voix de Plume-Verte,
Le pensif manitou des pins :
Je hante la grotte déserte
Et ce bois de silence plein.

Guindon - En Mocassins, 1920.djvu
La Fiancée du Manitou
épiée par sa mère dans la Pinière Enchantée

J’ai ma retraite solitaire
Dans le massif au front songeur,
Avec l’enchantement, mon frère,
Et la félicité, ma sœur.

Ma voix semble, lointaine, vague,
Sortir du rêve et du sommeil.
Je suis fluide, ainsi la vague
Où fond le baiser du soleil.

Je fais broder par la lumière,
Ma tunique de papillon ;
Pour peindre mon aile légère,
J’emprunte au soir le vermillon.

Je taille dans la fantaisie
Mon panache, mes mocassins ;
Et j’excite la jalousie
Des fleurs aux caprices divins.

J’ai de l’émail et des peintures
Qu’à l’automne j’ai dérobés ;
Des triples colliers, des ceintures,
De l’arc-en-ciel un soir tombés.

Si je pars en course lointaine,
Le hasard, près de moi, s’assied
Dans mon canot de porcelaine
Ou sur le zéphyr, mon coursier.


Veux-tu, Lilino, ma pauvrette,
Le costume des colibris,
L’agilité de la fauvette,
La vie heureuse des esprits ?


Ici le manitou baisse la voix, et la jeune fille qui regarde les branches harmonieuses, sourit avec une expression de ravissement mêlé, le croirait-on ? d’une indéfinissable tristesse. Ce fait n’échappe pas à la clairvoyance de sa mère qui ne peut retenir ses larmes. Le fait qu’elle n’a pu saisir les dernières paroles de l’esprit double son angoisse, et c’est l’âme bouleversée par la crainte qu’elle revient du bois enchanté.

* * *

Une autre surprise l’attendait à la cabane familiale. Elle y trouve sa fille déjà rendue et très gaie, plus apathique du tout, mais active et enthousiaste, et cela dure.

De bonne heure, le lendemain matin, Lilino réjouit de ses chants le joli paysage qui entoure la demeure paternelle. C’est au bord du roi des lacs, un champ dépouillé de grands arbres et couvert d’un luxe éblouissant d’épilobes aux longues grappes violettes, avec, ça et là, de gracieux bouquets de sorbiers et des merisiers noirs aux fruits rubiconds. Il y voltige, par cette fin d’août, des bandes de pics dorés, des merles, des rouges-gorges à manteaux bleus. Lilino y ramasse des fagots pour l’entretien du foyer, et, le soir, y court par les petites battues, à la rencontre de son père revenant de la chasse et le soulage de son gibier.

Trois jours s’écoulent ainsi, pendant lesquels elle s’applique à tout préparer pour la fête des noces. Des peaux de loutres et de castors tapissent l’intérieur de la cabane ; de longues mousses peluchées, d’un blanc verdâtre, s’y accumulent pour servir de tabourets. Des pleins paniers de bleuets se balancent, suspendus aux chevrons. La mère achève de fabriquer une immense marmite d’écorce dans laquelle on cuira la venaison en y jetant des roches rougies au feu.

Nonobstant ses occupations, Lilino trouve du temps pour sauter à la corde et jouer aux osselets avec les jeunes filles du voisinage. Le manitou de la mélancolie semble vaincu.

La mère seule n’est pas complètement rassurée. Elle a comme le pressentiment d’un malheur. Tout en paraissant se réjouir, elle éprouve une vague inquiétude, car elle se demande, sans pouvoir l’expliquer, comment sa fille a pu oublier aussi vite et aussi complètement les séduisantes paroles du rusé manitou.

* * *

Demain le mariage. Déjà le soleil a dépassé le milieu de sa course ; il descend derrière un immense rideau très léger, transparent, de petits nuages roses, et, d’une lumière douce, presque magique, inonde le paysage. Dans cet éclairement suave, les arbres et les fleurs que pas un souffle n’agite, paraissent songer. Un bruissement monotone de grillons et des gazouillis d’hirondelles, contribuent, plutôt qu’ils ne nuisent, au recueillement de la nature. Mais autour de la cabane, on s’emploie depuis le matin à lui faire sa toilette extérieure de fête. Le cône qu’elle forme se dresse couronné d’un haut panache de sorbier aux grappes rutilantes, et porte une double ceinture de lycopodes très longs, agencés et tordus à plusieurs brins. Et l’effet est délicieux des dentelles festonnantes qu’elles déploient, ces ceintures, en courant d’une perche à l’autre, et de leur teinte vert pâle sur la rousseur des écorces qui servent de toile.

Cette luxuriante parure contraste avec les crânes d’ours et d’orignaux suspendus aux branches d’un érable qui verse l’ombre à la demeure ; mais il faut respecter ces animaux dont la chair a nourri la famille, sinon, leurs ombres vengeresses avertiraient leurs frères vivants qui ne voudraient plus se laisser prendre. Et voilà pourquoi on ne dérange pas leurs reliques mises là-haut, en place d’honneur.

La figure animée, vermeille, Lilino achève de décorer le logis et s’en éloigne de quelques pas, afin de mieux voir l’ensemble de son travail. Elle se complaît quelques instants à le regarder, puis, d’un air satisfait : « Tout est prêt, dit-elle, pour la fête, excepté moi ; mais je vais me parer ».

Sans rien dire, ses parents sourient de cette parole en apparence irréfléchie, et tranquillement ils continuent de dépecer un jeune orignal tombé, le matin même, sous la flèche du fiancé.

Quelques instants s’écoulent et leur fille sort en effet de la cabane, revêtue de ses plus beaux habits, de sa tunique à frange et de ses mocassins brodés, de son collier et de ses bracelets en coquillages. Elle a huilé et tressé sa chevelure noire aux reflets bleus ; elle y a mis des plumes d’épervier, des grappes de merises et des mouchetures blanches d’édredon. Elle court se mirer dans une source voisine, revient et déclare qu’elle sen va à la rencontre de son fiancé.

Veut-elle plaisanter ? — Mais non : elle devient grave, sa voix change ! Elle se tient debout devant les auteurs de ses jours, et, de plus en plus émue, joignant ses mains devant sa poitrine, s’écrie enfin avec un étrange accent de vérité : « Adieu, mère qui m’as tant aimée, tu as fait mon enfance heureuse. Je t’aime toujours ; mais adieu ! Père chéri, tu as bien parcouru les bois pour me nourrir et m’habiller. Oh, je t’aime toujours ; mais adieu ! Adieu, douce cabane où mon enfance fut à l’abri du froid et des tempêtes ! Je vous quitte, adieu, adieu !

Cela dit, elle s’élance en courant vers la pinière.

Paralysés d’étonnement, ses parents la regardent s’éloigner jusqu’au moment où, parmi les pierres et les arbrisseaux, elle disparaît.

Alors son père se ressaisit et observe qu’il ne faut pas la prendre au sérieux : « Cela ne peut être qu’une crise, dit-il ; elle reviendra comme d’habitude au soleil couchant ». « Je sais elle va, réplique sa mère en essuyant ses larmes ; je suis sûre que les esprits lui parlent, » et, tout angoissée, elle raconte ce qu’elle a vu et entendu.

* * *

Derrière les promontoires empourprés du rivage le soleil a disparu. À l’horizon sud-ouest se rattachent, comme par un ourlet d’or, l’incendie du ciel et celui du lac très calme. La côte et la cabane pimpante, déjà dans la pénombre, semblent partager l’inquiétude et la tristesse qui les habitent, car Lilino n’est pas encore revenue. En prévision de ce retard appréhendé, ses parents ont fabriqué des torches pour aller à sa recherche. Enfin, l’heure est passé d’attendre et ils partent, ayant chacun, sous le bras, une gerbe de brindilles résineuses et d’éclisses de cèdre. Sans doute qu’au bois, il fait déjà noir, et ils se hâtent, les deux époux, vers la pinière hantée…

Lorsqu’ils y arrivent, on n’y distingue déjà plus que les ilhouettes enchevêtrées des arbres…

Mais n’est-ce pas Lilino qu’ils aperçoivent à la lisière mal définie du bois ? N’est-ce pas la teinte pâle de ses habits qui tache l’ombre ? Et ils s’empressent d’atteindre un arbuste dont les premiers baisers de l’automne ont jauni le feuillage.

Bientôt, c’est une autre illusion qui leur fait battre le cœur, c’est une pierre qu’ils prennent pour leur fille assise au pied d’un arbre.

Ils courent maintenant dans le bleu-noir du sous-bois, la femme en avant, vers le vieux pin, le pin musical de Lilino et de Plume-Verte. Ils y arrivent, en font le tour… Rien ! Les ombres voisines sont parcourues et fouillées… Rien, rien !

Ils continuent de courir vers un rocher qui, face au couchant, borde en un endroit le vallon du ruisseau.

Devant la haute paroi roussie de reflets crépusculaires et comme vert-de-grisée par des taches de mousse, ils s’arrêtent le temps d’allumer leurs faisceaux. À dix pas, sous les branches pendantes de cèdres aromatiques, cramponnés aux crevasses de la pierre, la grotte des Esprits s’ouvre, presque menaçante, sur la nuit qui n’en sort jamais.

Vont-ils pénétrer dans ce repaire mystérieux ? — En d’autres conjonctures, ils ne l’auraient certes pas osé ; mais leur fille est peut-être là, et, dussent-ils l’arracher aux bras d’un manitou !…

Hardiment, flambeau à la main, ils s’aventurent sous la voûte noire, vont jusqu’au fond, fouillent tous les recoins, en appelant Lilino… Pas de réponse… Il ne sort de cette ombre que des chauves-souris empressées de s’enfuir par l’ouverture béante.

De nouveau, ils parcourent les bois enténébrés, mais le nom chéri qu’ils jettent de tous côtés, leur revient seul, plus doux encore et multiplié, comme une moquerie de génies espiègles. Après bien des courses et des appels, ils s’arrêtent épuisés, dans le silence morne, écoutant et n’entendant que les battements de leurs cœurs. Et c’est pour recommencer encore et encore leurs recherches infructueuses.

La sonore pinière se contente de répéter mille fois le doux nom de Lilino mêlé à de tendres reproches : « Pourquoi quitter tes pauvres parents ? Reviens nous consoler… N’abandonne pas notre vieillesse… Reste avec nous puisque tu ne veux d’aucun amant… Jamais nous ne te ferons plus de peine… Reviens, reste avec nous jusqu’au jour où tu nous fermeras les yeux. »

Les jours et les nuits qui suivirent ils eurent beau, les deux infortunés, surveiller le pin hanté et les abords de la grotte aux Esprits, passer de longues heures, cachés près de l’étang ; ils eurent beau pénétrer dans les plus obscures retraites de la forêt et revisiter cent fois tous les lieux pittoresques dont leur fille aimait à parler, ce fut peine inutile. Ils espéraient avec leur flair de sauvages, découvrir quelques pistes sur le sable des grèves, quelque lit de feuilles sèches au pied des rochers… Illusion ! Aucun indice ne leur révéla jamais le passage de l’être chéri qu’ils avaient perdu. Avec le temps, ils se lassèrent de chercher : leur amour ne se consola jamais.

Longtemps après l’événement douloureux, on aurait pu reconnaître la mère de Lilino, à ses cheveux en désordre, à sa persistante tristesse, à ses yeux rougis par les larmes. Bien que plus contenue, la douleur de son père ne fut pas moins profonde. L’un et l’autre se reprochèrent toujours, combien amèrement ! de n’avoir pas surveillé la jeunesse de leur fille, d’avoir laissé se fortifier ses inclinations bizarres et de les avoir ensuite inconsidérément contrariées.

* * *

Par un soir très calme, sous un ciel encore embrasé par l’astre disparu, des pêcheurs ont jeté l’ancre en face de Manitouak, et tendent leurs lignes dans l’image renversée de la forêt. Là, pendant qu’immobiles, ils attendent le poisson, une femme se montre sur le rivage, dans la brune lueur tombant du ciel.

Curieux de l’examiner de plus près, ils rament tout doucement vers elle ; mais des rides lumineuses sur l’eau sombre, trahissent le mouvement du canot, et rapidement l’apparition s’enfuit.

En s’éloignant, elle traverse un endroit directement éclairé par les feux du couchant, et tous pensent reconnaître la fille perdue… N’est-ce pas là sa taille ?… N’est-ce pas sa démarche ?… Oh ! quel brillant costume !… Mais que voient-ils à côté d’elle ? — Une silhouette diaphane, empanachée d’une longue plume ondoyante. Avec un frisson d’effroi, ils prononcent tout bas le nom de Plume-Verte. Et Lilino, avec son spirituel amant, disparait sous les pins, dans l’ombre mystérieuse.

Préambule.

Les algonquins du Nord se sont toujours montrés naturellement doux. Cependant, on en a vu quelques-uns, abrutis par la misère, commettre des crimes atroces. Ces mangeurs d’écorce, comme les appelaient les riches Iroquois, en étaient souvent réduits à se nourrir d’une espèce de mousse vulgairement nommée tripe-de-roche et du liber de certains arbres.

Nonobstant leur condition de nomades qui les obligeait à traîner péniblement leurs malades et leurs infirmes, ces crimes étaient plutôt rares chez eux, et jamais ils ne manquaient de les flétrir et d’en punir les auteurs lorsqu’ils le pouvaient. Le lugubre souvenir s’en conservait sous forme de légendes, dans leurs tribus vagabondes, et ces légendes, admirablement racontées, inculquaient des principes salutaires à la jeunesse toujours avide de récits.

Celle qui suit a été recueillie par nos missionnaire chez les Cris de l’Abbitibbi et de la rivière Moose qui la conservent encore. Elle vise manifestement à inspirer de l’horreur pour le crime de ceux qui abandonnent leurs vieux parents.


COGOMIS


Au bord de la rivière Abbitibbi se dresse un rocher grandiose dont les anfractuosités attirent les chouettes et les corbeaux. Coupé à pic du côté de l’eau, il a ses autres flancs quelque peu hérissés de maigres sapins. On en voit de loin le sommet coiffé de mousses grises, surtout lorsque les ombres du soir couvrant déjà la vallée, il reflète encore la splendeur mourante du couchant.

Trop pittoresque est cette ruine de la nature pour que les anciens sauvages ne l’aient pas peuplée de génies. Dans l’eau qui en baigne la base, ont dû se cacher autrefois les Nibanabègues jaloux des canotiers ; les manitous défiants des cavernes en ont habité les fentes ; et les Poukouaginins, le sommet d’où ils saluaient le peintre de l’aurore. Les Imakinacs y dansèrent en face de l’étoile du soir, et leurs voix de cigales sont parvenues jusqu’aux oreilles du chasseur.

À ce poétique enchantement l’enfant des bois devenu chrétien ne croit plus, et pourtant, qui oserait dire que les vieilles superstitions si longtemps chéries, ne murmurent plus, comme des eaux souterraines, au fond de l’âme algonquine ? Quoi qu’il en soit des esprits sournois ou gais, le Sassinanabic (tel est le nom de ce rocher) continue d’être hanté par une ombre : la gébie lamentable d’une femme nommée Cogomis.

Comme autrefois, Kabébonicka, le vent du nord-ouest, s’y déchire aux angles de la pierre, mais à ses rumeurs fluctuantes se mêle, au lieu des voix grêles de manitous, les cris rauques de mânes en détresse.

Oh ! la mère Cogomis, les yeux qui l’ont vue sont depuis longtemps fermés ; mais, de père en fils, sa navrante histoire a passé ainsi que la croyance à la hantise du Sassinanabic. Les gros arbres penchés de vieillesse sur le courant de la rivière, durent naître en même temps qu’elle. Ils l’ont vue passer, mais ne survivront pas à son souvenir fixé par la légende.

À l’époque où s’ouvre le récit, Cogomis, aveugle, octogénaire, est un fardeau pour ses fils : Awessenipin, Sesibahoura et Awatanit. Ces trois sauvages, païens (comme leur mère du reste) et observateurs fidèles de rites superstitieux, s’adonnent à la magie, croient ferme à leurs songes et consultent leurs esprits gardiens avec une confiance aveugle qui les rend capables des actes les plus insensés.

Le long des fleuves tributaires de la Baie James, ils chassent tout l’hiver, ce qui veut dire, en ces régions, les deux tiers de l’année. Presque toujours errants, ils traînent en tabogane, non sans beaucoup d’ennuis, leur mère infirme, de plus en plus impotante, à laquelle il faut des soins ; qu’ils doivent réchauffer, porter quelquefois : autant d’épreuves pour leur patience et leur piété filiale. De méandre en méandre, ils suivent les rivières gelées, bordées d’arbustes roussâtres, de caps chenus, de forêts sombres, et qui semblent vouloir dérouler indéfiniment la morne sauvagerie de leurs rives.

Sous de noirs sapins, la longue traîne qui porte l’aveugle, entre et s’arrête à la tombée de la nuit. Pendant quelques temps on y travaille dans l’ombre, écartant la neige, déroulant des écorces, cassant des branches sèches pour le feu.

Les coups de hache, les grognements des chiens qui se disputent leur pâture, leurs cris de douleur sous le bâton qui les remet d’accord, restent presque sans écho. Les rochers et les bois, si sonores en été, se taisent comme engourdis par le froid.

Puis le feu s’allume et ses reflets se mettent à trembler sur les costumes sauvages, les chiens hagards, les loques de fourrures et la face aux yeux vides de l’octogénaire.

De temps en temps brillent, parmi la fumée et des envolées d’étincelles, les yeux louches d’Awessenipin qui brasse le feu.

Sesibahoura tire, de la cendre rouge, un poisson et le jette à sa mère. La pauvre vieille, semblable à une momie qui se ranimerait, allonge la main et cherche sa mangeaille tombée à côté d’elle, dans la neige. Au point du jour, la traîne repart, escortée de ses trois chasseurs en raquettes et chargée d’objets informes dont le buste courbé de Cogomis se distingue à peine. De nouveau elle file, au galop de ses chiens maigres, vers des régions inconnues.

À l’est de la baie James, s’étend une grande plaine où abondent les lichens et les caribous des champs qui s’en nourrissent. C’est, en hiver, un désert de neige dont n’émergent ça et là que des granits erratiques, des bouleaux rabougris et les maigres saulaies qui bordent les rivières. Là règne le vent qui pince et cingle, fait poudrer et durcit la neige ; là le caribou et l’aquilon rivalisent de vitesse.

On y fait de bonnes chasses, pourvu toutefois qu’il neige à plein ciel, jusqu’à effacer complètement le paysage, afin que le gibier n’évente pas le chasseur de trop loin.

Lorsqu’elle entre dans ces parages, la vieille aveugle le sait : l’air devient plus vif, le vent plus constant et plus régulier ; les échos achèvent de se taire ; les chiens allongent le pas.

Que la température s’adoucisse et que, du haut des airs, les trilles et le pépiement des oiseaux de neige tombent plus nombreux, elle prévoit la tempête bienfaisante.

Et en effet, bientôt les flocons doux et frais, lui caressent la figure… On fait halte, et, dès que le rideau de neige tombante voile l’horizon, on lance un limier à la découverte.

Elle pense voir celui qu’on dételle à cette fin, et c’est pour elle le retour à demi triste d’un ancien plaisir. Il commence par se secouer, fait quelques bonds de joie, et, sans perdre plus de temps, s’élance. Avec entrain et passion, il zigzague, multiplie les tours à droite et à gauche ; suivi de l’œil par ses maîtres, il passe et repasse, le museau sur la neige, le dos ondoyant, capricieux comme une rafale…

Il s’arrête soudain, allonge le cou, flaire dans toutes les directions… puis reprend tout à coup une allure décidée, va droit cette fois et disparaît presque aussitôt au fond de la tempête. Il va chercher son caribou. Les chasseurs l’attendent en fumant.

L’aveugle ne s’est pas trompée ; après une heure d’attente, un aboiement très lointain du côté nord. D’autres suivent à intervalles plus ou moins longs… Ils se rapprochent… Ouap ! vers l’est maintenant… Ouap ! presque au sud… Ouap ! Le renne sauvage tourne afin d’éviter les chasseurs qu’il a dû sentir… Ouap ! Le voici à l’ouest. Le chien ne réussit plus à l’amener : il faut lui envoyer du secours. On doit en ce moment en dételer une couple d’autres qui vont partir comme des flèches. En effet, l’aveugle en entend bientôt trois, et de plus en plus près.

Elle devine qu’ils font déjà de rapides apparitions par les ouvertures du rideau de neige tourbillonnante. Sans doute ils traquent toujours leur proie qui doit faire des bonds prodigieux et vains pour leur échapper, qui réussit, il est vrai, à tourner encore, mais en se rapprochant fatalement des chasseurs, ainsi que le lui apprennent les aboiements. Bientôt la fauve passera à bonne portée des flèches qui l’attendent. Les lances sont prêtes aussi, là, plantées dans la neige.

Un signal : Ouak ! et tag, tag, tag, font les cordes de boyaux subitement détendues… Clabaudement des limiers, éclats de rire d’Awessenipin, d’Awatanit, hourvaris de Sésibahoura. C’est que la fauve a trébuché, que les chiens lui ont sauté à la gorge, roulent avec elle dans la neige, et qu’elle râle tandis qu’ils boivent avec avidité son sang chaud jaillissant et bouillonnant sous leurs dents meurtrières.

Partis à la course, les trois fils reviennent bientôt et placent leur caribou sur la tabogane, devant leur mère dont la main s’allonge pour le palper. Elle ne mourra pas maintenant de faim. On fera ripaille.

L’attelage se remet en marche et Cogomis retombe, sous les fourrures, dans sa somnolence habituelle d’octogénaire aveugle. Les chiens, le cou tendu et la langue pendante, enfoncent dans la neige accumulée ça et là par le vent, mais tirent leur double charge avec plus d’ardeur, et le sauvage véhicule cahote, secouant les totems de la famille attachés à sa volute, et de vieilles loques traînent de chaque côté sur la neige.

* * *

Souvent l’équipage primitif traverse, sous un ciel du plus beau bleu, d’immenses plateaux dont le soleil fait, mieux que la tempête, ressortir la désolation. À perte de vue, ils s’étendent, d’un blanc monotone et sillonnés de vagues, mais de vagues figées dans leur bond, levant des crêtes étincelantes et des crinières fantômes de poudrerie qu’agite le vent. De ces vagues immobiles sortent quelques îlots d’arbustes, témoins d’une vie naufragée, et parfois une pierre colossale, morne comme une barque sans pilote. Par ces jours clairs et froids, le vent durcit la neige et la rend propice aux fuites vertigineuses de caribous. Alors, il faut, pour nourrir la famille et les chiens, se contenter de quelques lièvres et de lagopèdes, avec toutefois bien des chances d’en manquer.

Ils sont peu joyeux ces jours d’indigence pour la pauvre infirme qui jeûne et entend ses fils tenir, à voix basse, des propos qui lui percent le cœur.

Dans les endroits plus giboyeux, on dresse pour quelques temps la cabane sous les arbres, au bord d’un lac ou d’une eau courante. Tant que dure l’abondance, on y reste ; les fils chassent la plus grande partie du jour et la mère tâche à ne pas geler en alimentant le feu non sans s’y brûler un peu les doigts. Souvent le bois lui manque et le foyer s’éteint. Alors, sous la poussée du vent, la neige entre en fine poudre par les fentes, blanchit tout, et l’octogénaire grelotte quelquefois pendant de longues heures.

Mais une telle souffrance est légère comparée à celle de son cœur maternel blessé dans sa partie la plus sensible… Au reste n’y a-t-il pas une espèce de poésie de la misère, qui berce encore les infortunés capables d’endurer leurs maux ? Est-ce que, même en tremblant de froid, la pauvre vieille ne continue pas quelque ancien rêve, indéfini comme les avenues de la forêt ; quelque rêve toujours déçu et renaissant, à moitié disparu sous la poussière des ans et revivant à moitié dans une végétation de souvenir ?

Oh ! les souvenirs doux ou non, c’est un peu ce dont les vieillards vivent, et plus que les autres ceux qui, devenus aveugles, sentent leur isolement décuplé par les ténèbres. Cent fantômes tristes ou charmants réapparaissent à Cogomis, lorsqu’elle entend crépiter le feu, gronder la bourrasque, siffler la bise entre les écorces de sa cabane, ululer les chouettes pendant les longues nuits boréales.

Mais parfois aussi, un serrement de cœur, l’arrachant à ces visions du passé lointain, lui rappelle des réalités poignantes, les cruels paroles de ses fils, et elle songe : Sont-ils sincères ? Est-il vrai qu’ils désirent me voir au fond de quelque lac, avec la tortue que j’ai pour totem ? — Awessenipin… peut-être… Sésibahoura… pas encore. Quant à Awatanil, le dernier échappé de mes bras, il se dévoue pour moi et donc il m’aime.

Et pour la centième fois, la voici presque consolée ; et la poésie dont son âme aussi sensible que sauvage vivait jadis lui revient, chante doucement à son oreille, à son imagination d’Algonquine faite pour l’enchantement : poésie de la nature, mais surtout poésie sombre de l’hiver…

Pendant ses longues journées solitaires, c’est bien cette poésie qui éclaire ses yeux éteints et la berce un peu ; c’est bien cette divinité invisible qui se révèle partout dans les forêts du nord, comme dans son séjour de prédilection. Elle y vole dans le ciel clair et froid ou voilé de neige ; Elle s’y promène sur les coteaux mornes et les rivières emprisonnées sous leurs glaces ; elle se suspend aux branches des sapins ployés sous le fardeau des frimas, et joue avec la peluche des lichens accrochés aux vieux mélèzes. Elle chante dans le vent du nord vidant ses immenses poumons glacés sur les flancs des montagnes, à travers les arbres sans feuilles. C’est pour lui plaire que le verglas argenté si bien les rochers, change la forêt en une phantasmagorie de cristal, et fait ployer les rameaux sous une floraison d’étoiles glacées.

La poésie de l’hiver, elle passe dans les cris doux et sonores du bruant des neiges, dans le timbre minuscule des mésanges et le crépitement du grésil. Elle gronde avec le rapide sous la glace épaisse, et, la nuit, fait répéter aux échos les ululements de hibou et les hurlements de loups affamés. Elle suit le chasseur, pour entendre siffler sa flèche meurtrière, et se mêle au rayon sur la neige ensanglantée ou dans l’œil mourant du caribou. Elle préside aux veillées du wigwam et inspire à l’aïeul les narrés qui transportent au fond du passé et donnent douleur. Le soleil bas la laisse chevaucher sur ses rayons qui enflamment les glaces sans les fondre, et couchent loin, sur la neige, les ombres bleues des arbres et des rochers.

Mais, lorsque reviennent les oiseaux chanteurs, prise de jalousie, la poésie de l’hiver s’enfuit vers le pôle avec les bruants des neiges ; elle repasse les sombres mers du nord et se retire, seule, au foyer d’où rayonnent les aurores boréales, comme pour y retremper sa verve dans les glaces éternelles.

De cette poésie de la nature l’endurance de l’Algonquin est faite en bonne part. Ses forêts vierges lui parlent ; elles ont des voix d’ancêtres, presque divines, si familières et si douces, qu’elles le tiennent attaché à sa misère et la lui font préférer aux exigeantes commodités de notre vie artificielle.

Cogomis elle-même en goûte encore le charme. Au reste, par quoi son âme payenne remplacerait-elle une perte totale de ses illusions ? Celles-ci ne lui valent-elles pas mieux que la désespérance des mânes de vieillard, errant dans le voisinage des tombeaux ?

Vivre, entendre, se souvenir, c’est être encore enfant de la maternelle nature dont, seul, le chrétien sait se détacher pour une espérance plus haute.

Hélas ! la malheureuse nourrit d’autres illusions encore plus douces, auxquelles son cœur de mère devra bientôt renoncer.

* * *

Lune des fleurs. Derniers glaçons s’en allant à la dérive sur la rivière Moose. En canot, la famille de Cogomis, remonte vers le lac Abbitibbi pour y passer l’été. La voici rendue à la chute du Gotchipi.

L’eau saute, bouillonne, tourne et gronde dans un gouffre à demi voilé par l’embrun et d’où sort, en écumant, la rivière. Du sommet de la côte abrupte et très élevée qui borde la chute, le regard embrasse une immense vallée, un panorama sauvage, où les rochers mêlent leurs teintes roses et lilas, presque aériennes, au bleu profond des sapins, le tout bariolé de soleil et d’ombre. Parfois, cette ombre des nuages passants, couvre tout, si ce n’est que des rubans ou des points lumineux, mobiles, évanescents, se promènent de colline en colline, de l’âpreté d’un sommet aux vagues étoilées de la rivière.

Toute fleurie d’écume au sortir de la cascade, elle court bruyante, la rivière gonflée par les eaux de neige ; elle se hâte de fuir, emportant des arbres dont les branches en sortent comme des bras éplorés. Là-bas, elle disparaît en tournant un promontoire zébré de bouleaux ; puis au-delà, se montre encore un peu dans l’ombre des caps, pour s’effacer définitivement sous une buée légère, au pied des montagnes.

Du haut de la côte, deux sauvages aux yeux placides, impénétrables, regardent ces beautés grandioses. Que leur disent-elles ? — Peu de chose dans le moment : un trop vil démon les taquine. Ils fument, assis entre leurs chiens et un tas d’objets : pièges, rets, paquets de castor, ustensiles primitifs, jetés là au hasard, dans une halte, après un portage.

En fumant, ils entendent le long de la chute, sous l’épaisseur verte des pins, des craquements de branches mortes et la voix cassée, geignante de leur mère. Entre les racines saillantes des arbres, elle monte, la pauvre vieille dont la face brune disparaît à demi sous ses cheveux blancs en désordre. Awatanit la soutient et quelquefois la hisse par les mains. Mais elle glisse sur la terre baveuse, si inclinée ! elle trébuche, tombe. Patiemment, Awatanit la relève, lui montre où mettre les pieds. Peu à peu ils montent ensemble, se reposent et prennent leur temps. Le plus jeune des frères se venge ainsi de ses deux aînés qui lui laissent tout le fardeau afin de le décourager. Il retarde la marche. Qu’ils l’aident ou se résignent à faire aujourd’hui moins de chemin.

Il y a dépit de part et d’autre. S’il glisse et tombe avec sa mère, il voit, en haut de la côte, de longues dents jaunes s’encadrer d’un rire ironique, et des yeux louches étinceler, clignoter à le faire frémir de rage ; mais il se contient et se garde de paraître irrité, de peur qu’on ne rie encore plus.

Les voici montés. La vieille mère, épuisée, le menton sur la poitrine, repose appuyée sur un ballot de castor.

Ses trois fils se passent le calumet, et par fierté, le plus jeune est calme.

Guindon - En Mocassins, 1920.djvu
Le chant de Mort de Cogomis.

« Pourras-tu toujours traîner cette vieille ? » lui dit Awessenipin, à voix très basse, avec un sourire de chien qui grogne. « Ne vois-tu pas qu’elle souffre, nous fait souffrir aussi, et serait mieux morte que vivante ? Le vieux canot ne demande qu’à aller sous l’eau. »

— « Hou ! » reprend Sésibahaura, en imitant le cri du hibou son totem, « Hou ! si notre mère n’était plus qu’une gébie, elle pourrait voir et marcher avec les ombres. »

— « Les jeunes loups dévorent les vieux », dit l’aîné qui a le loup pour totem.

— « Lorsque la vieille chouette ne peut plus voler, elle se cache et meurt », ajoute le cadet.

Awatanit ne dit rien ; mais, à son insu, ces arguments monstrueux produisent lentement sur lui leur effet. Tout en aimant sa mère, il se surprend parfois à penser que ses frères ont un peu raison. Son imagination superstitieuse s’habitue peu à peu à l’horreur du spectacle entrevu. Ses répugnances ne sont peut-être pas invincibles. Sur lui aussi le spectre de la misère exerce un peu son obsession aveuglante.

Du fond de sa somnolence, la malheureuse a saisi presque toutes les paroles de ses fils dénaturés ; mais, la figure cachée sous un pan de son manteau, elle reste assez longtemps comme incapable de les réaliser.

Arrive enfin l’inévitable déclenchement de sa douleur, et elle étouffe, non sans se trahir un peu, les sanglots qui lui montent à la gorge. Ses fils s’éloignent comme s’ils craignaient de voir les larmes de ses yeux sans prunelles ou d’être touchés.

* * *

Passées les longues fatigues de la mauvaise saison.

Au bord du lac Abbitibbi, plusieurs familles de la même tribu, se reposent. Tous les jours Cogomis jette sa ligne à l’eau poissonneuse et vit de sa pêche. Pour des histoires et des légendes, les enfants lui rendent maints services : ils lui trouvent des appâts pour sa ligne ; lui cuisent ses poissons sous la cendre ; lui font, le soir, de la fumée pour la défendre contre les mouches ; et la pauvre vieille, comme les merles auxquels on a crevé les yeux, se surpasse elle-même en son art de raconter, devient géniale et, jusqu’au départ des oiseaux migrateurs, impose à son naïf auditoire des chaînes délicieuses. Quelques femmes charitables recousent ses haillons et la consolent de son infortune. Et pourtant, si l’on pouvait lire sur sa figure en ruine, on lui trouverait une expression de secrète angoisse.

Un pressentiment lugubre l’obsède, lorsqu’elle songe que l’automne rougira bientôt les feuilles, que, de nouveau, il faudra pérégriner vers le pays lointain des caribous et que probablement ce sera pour elle…

* * *

Les voici les feuilles aux vives couleurs qui tombent, papillonnent, prennent, sur le sable des grèves, des courses folles.

Les familles aussi s’agitent. On achève ce soir de réparer les nacelles d’écorce.

Bientôt il fait très noir et voici une autre scène : les échos des bois clabaudent, les eaux assombries reflètent une grande flambée. C’est cette nuit qu’on va consulter les sorciers au sujet d’une nouvelle saison de chasse.

Armés et panachés, les hommes dansent autour du feu. Ils n’épargnent rien de ce qui peut favoriser l’inspiration : ce ne sont que violentes pantomimes simulant des chasses à l’ours, au caribou ; des rencontres imprévues avec des ennemis. Aux chocs des massues, aux roulements des tambourins, se mêlent des cris féroces.

Craintives, à demi cachées derrière les cabanes et les troncs d’arbres, les jeunes filles regardent et assistent de loin à la cérémonie traditionnelle qui précède toujours les grands départs d’automne.

Pendant qu’on danse et qu’on hurle, la case du sorcier, dressée tout près du feu, commence à s’agiter d’une façon bizarre, à trembler, à sautiller. Ce phénomène prévu et désiré, a pour effet de faire cesser tout mouvement, tout bruit, et d’attirer tous les yeux. Seules, quelques jeunes filles ont poussé de légers cris de frayeur.

Au sorcier maintenant de hurler et il y paraît. L’inspiration semble être même accompagnée d’une meute, et les échos de la forêt s’en mêlent. À force d’être frappée de l’intérieur, la loge magique s’éventre et, par l’entre-baîllement, se montre la face peinturlurée du sauvage énergumène. Il a rompu ses liens, car on l’avait solidement garroté dans sa prison d’écorce. Il n’a pu le faire sans le secours d’un esprit, et c’est auréolé d’horreur mystique, qu’il bondit et se place debout près de la flamme.

Là, plus calme et gesticulant d’étrange manière, il prononce des paroles entrecoupées, sans suite, regarde le nord et, allongeant le bras dans la même direction, indique des itinéraires vagues.

Que dit-il ? — On ne sait trop ; mais le chef n’en est que plus libre d’y comprendre ce qu’il veut. À son tour, il parle, mais clairement : il explique les oracles à la tribu mystifiée.

On devra prendre telle direction, traverser telle rivière, camper près de tel lac, se séparer à tel endroit pour aller chacun vers sa région de chasse. Au retour de la lune des fleurs, on se réunira au pied de tel rapide, d’où l’on reviendra vers le rivage hospitalier de l’Abbitibbi. Depuis quelques jours, les feuilles mortes qui volent autour de la vieille aveugle, lui rappellent sans cesse qu’il faudra bientôt partir, et cela l’énerve un peu. Ce soir, elle a suivi de l’oreille la cérémonie bien connue, et il n’est pas un cri, pas un coup de tambourin qui ne lui ait serré le cœur.

* * *

Demain les tentes se rouleront pour le grand départ.

Sur le lac et les forêts, la nuit tombe. C’est l’heure d’un rendez-vous pour les trois fils de l’infirme. Avec l’ombre ils arrivent sur une colline isolée et s’y assoient pour fumer, bien secrètement, le calumet du conseil. Le vent souffle avec violence, faisant ployer les futaies, craquer les arbres, s’envoler, parmi les branches, les feuilles flétries, innombrables et bruissantes.

Awessenipin : « Si vous voulez dire comme moi, la vieille a fait son dernier voyage du côté de la rivière Moose, car autant vaut laisser ici ses os que les porter au rapide de la La-Loutre ou plus loin. »

— « Eh ! ce n’est pas moi qui veux la traîner jusqu’à la mer. » réplique Sésibahoura.

— « Nous ne pouvons toujours pas laisser notre mère ici, observe le plus jeune, car on saurait que nous l’abandonnons. »

— « Enfant, tu commences à avoir de l’esprit, » reprend l’aîné. « Il est mieux, en effet, que personne ne connaisse le sort que nous lui faisons. »

— « Ne la tuons pas, car nous lui devons la vie, » reprend Awatanit.

— « Mort pour mort : cela revient au même, » murmure le cadet.

— « C’est moi qui vous dirai ce qu’il faudra faire », conclut Awessenipin, avec un clignotement de ses yeux louches. « Jusques après la dispersion des familles, silence. »

* * *

Sur la rivière Abbitibbi, entre des rives fortement boisées, un léger canot d’écorce lutte péniblement contre la bise. L’eau écume sur les grèves, les rameaux se balancent au-dessus des vagues. Les blancs squelettes de bouleaux se démènent dans les escarpements farouches. Les noirs sapins inclinent leurs flèches sous le ciel gris et les longues volées de corneilles qui émigrent.

Trois rameurs vigoureux montent le canot qui porte aussi une très vieille femme à cheveux blancs, des ballots ficelés, des attirails de chasse et de pêche et des chiens dont une couple appuient leurs nez sur le bordage. Elle semble rétive cette fragile embarcation, par le vent contraire qui souffle du Kiwatin.

En avant, à trois portées de flèches, les vagues modèrent leur danse au pied d’un très haut rocher. Mais ici, le vent se dédommage de l’obstacle rencontré là, et lance l’eau par-dessus la pince d’avant.

À force de rame, on entre dans l’ombre des flancs coupés à pic, aux anfractuosités sonores.

On accoste, on fait mine de vouloir camper comme d’habitude au pied de l’abat-vent gigantesque. On débarque la pauvre vieille qui est aveugle ; mais aussitôt, silencieusement, on démarre et rame dru vers le bas du fleuve.

Vite, vite aussi, Awatanit essaie de ramer, mais sa pagaie autour de laquelle ses poignets énervées se tordent, touche à peine l’eau furieuse. Il a comme des soubresauts de terreur ; une sueur froide reluit sur son front. Comme s’il avait froid, il tremble ; et, les yeux égarés, murmure entre ses dents claquantes : « Voici que nous sommes des fils maudits ».

Impénétrables, d’une indifférence brutale, ses frères rament ferme. Ils regardent, comme distraits, Sésibahoura les vagues qui se poursuivent, Awessénipin, les corneilles qui passent. Mais les chiens hurlent et fixent de leurs yeux angoissés, le solitaire rivage où est restée leur vieille amie.

Déjà le soleil est tombé derrière les forêts mornes, l’ombre des montagnes a traversé le fleuve ; mais la cime du haut rocher rougeoie encore des reflets du couchant.

Le vent continue de rager et le canot n’avance guère.

* * *

Restée seule sur le rivage silencieux, Cogomis prête l’oreille au bruit des rames fugitives qui heurtent le bordage du canot. Comme abasourdie par ce qu’elle entend, elle écoute, se frotte péniblement le front, écoute encore, tourne la tête de tous côtés et fixe les vagues de ses yeux éteints.

Elle penche le front comme pour réunir toutes ses pensées.

Le hurlement des chiens lui fait subitement réaliser le sort qu’on lui fait. Lamentablement elle lève les bras, les laisse retomber, éclate en sanglots, Hi ! Hi ! fait sa vieille voix presque éteinte.

Au tournant du cap où le vent cingle, les coups de rame se font plus bruyants et ne changent plus de place. L’embarcation est bien là, en face du rocher qu’elle a grande peine à tourner à cause de la bise.

L’aveugle ne pleure plus. Que se passe-t-il dans sa tête enténébrée, dans son cœur sauvage ?…

Elle est là, assise à terre et immobile, mais toutes ses facultés sont réveillées. Une indignation violente se greffe sur son amour maternel, et tout son être, avec une puissance de concentration propre aux Peaux-Rouges, se redresse devant le malheur. Elle aiguise par la pensée le glaive de l’amertume et le retourne dans son propre cœur : « Me voici, se dit-elle, livrée à la mort par ceux qui me doivent la vie, cruellement rejetée de ceux que j’ai le plus aimés, réduite à ne voir plus que de monstrueux ennemis dans les fruits de mes entrailles ! Je n’ai donc vécu si longtemps que pour sortir de la vie par la porte du désespoir, le cœur percé, jusqu’à mon dernier soupir, par les traits d’une horrible ingratitude ; que pour mourir en maudissant !… »

Tout à coup, sortant de son immobilité, elle se lève sur ses genoux et de sa bouche édentée qui s’ouvre grande, sort un cri aigu, déchirant.

À ce cri de sa mère, Awatanit choit au fond du canot, évanoui…

Que fait maintenant la vieille infortunée ? — Muette et empressée, elle marche, en tâtonnant de son bâton, vers le rocher.

Et voici qu’avec une adresse incroyable, elle l’escalade.

Elle connaît évidemment l’endroit pour y avoir souvent campé, et sa mémoire des lieux, cette merveilleuse faculté des sauvages, la conduit sûrement. Elle sait où elle va. Aux racines, aux petits bouleaux, aux branches des sapins, elle s’accroche des mains et des pieds ; elle se hisse ; avec lenteur et dextérité, avec un regain de force que lui donne l’exaspération, une colère indéfinissable d’amour blessé qui se venge, elle grimpe.

Le vent qui rafale autour du rocher, lui apporte encore, par intermittence, le bruit des rames qui peinent.

Haletante et les mains écorchées, elle s’acharne aux escarpements ou les tourne ; monte, ici par une rampe, là par une crevasse, et, de peine et de misère, arrive en haut, beaucoup plus haut que les plus grands arbres, sur le sommet dénudé, ondulant sous un tapis de mousse grisâtre, de mousse vierge comme la rosée et sur laquelle n’ont jamais passé que les vents.

De nouveau elle écoute, comme afin de s’orienter, le bruit des rames ; puis continue sa marche ; mais, épuisée par les fatigues de l’ascension, elle se traîne maintenant sur les genoux.

Où va-t-elle ? — Droit vers la rivière où le flanc du rocher tombe quasi verticalement du sommet jusqu’à l’eau.

Arrivée au bord du gouffre, elle reste quelques instants immobile, prête l’oreille, localise le canot, concentre ses forces… puis soudain, elle se dresse sur la roche moussue que balaye le souffle glacé du nord. Ce qui va suivre est horrible.

Dans la vague rousseur du crépuscule, elle lève vers le ciel sombre, le décharnement de ses bras nus, et, bouche béante comme un spectre de la malédiction, pousse, en face de ses fils, un cri déchirant qu’elle fait suivre de ce chant de mort :

Fuyez, maudits, ma vieillesse,
Mes yeux morts, mes cheveux blancs.

Heureux rocher… sans tendresse,…
Sans souvenir d’allégresse,…
Sans désespoir,… sans enfants !

Ô manitous des vengeances,
Prenez avec vous la peur,
Le noir remord et les transes,
Et rendez-leur les souffrances
Qui me déchirent le cœur.

Suivez, avec la misère,
Les trois fils de Cogomis ;
Reprochez avec colère,
À ces bourreaux de leur mère,
Le crime qu’ils ont commis.

La nuit, ma gébie errante
Saura troubler leur repos ;
Dans l’ombre, autour de leur tente,
Ma voix rauque, d’épouvante
Les glacera jusqu’aux os.

Après ces derniers mots, l’infortunée, avec un grand cri, se précipite dans la rivière. L’eau revole ; la vague, un instant affolée, se ressaisit, reprend sa cadence et continue de frôler en écumant le pied du rocher.

* * *

On dit que les malédictions s’accomplirent et que le spectre de la mère poursuivit sa progéniture. Il n’y eut pas de nuit sans que les trois criminels n’entendissent sa voix fêlée, pleine de reproches et de sanglots.

Les canotiers attikamèques qui passent près du lugubre rivage pensent entendre encore, surtout le soir, ses lamentations mêlées à celles du vent. Ils disent que l’ombre de la vieille aveugle, hante le site où elle a mis fin à ses tristes jours. Aussi, leur pitié un peu craintive, va-t-elle à ses mânes éplorés. Afin de les calmer, ils jettent sur la grève un peu de tabac ou quelques grains de porcelaine, en disant : « Grand’Mère, donne-nous bon vent ».

Et voilà pourquoi, le rocher, à défaut d’épitaphe, s’appelle maintenant Cogomissassinanabic.

  1. Les Français les appelaient Agniers.
  2. « Hist. of the Five Nations », Introduction, p. XVIII.
  3. Voir Parkman : « Conspiracy of Pontiac », vol. I, p. 30.
  4. « Relation de Bressani », pp. 232, 233. Il cite le P. Jogues.
  5. Lafitau : « Mœurs des Sauvages », tom. IV, p. 15
  6. Fait cité par Rouvier : « Au pays des Hurons », pp. 148, 159.
  7. Lafitau : « Mœurs des Sauvages », tom. IV, p. 14.
  8. Relation de 1636.
  9. Lafitau : « Mœurs des Sauvages », tom. I, pp. 608, 609, 610.
  10. Lettre du 18 oct. 1667.
  11. Voir Sagard, ch. XXVI, p. 424.
  12. Rouvier : « Au pays des Hurons », p. 150.
  13. « Mœurs des Sauvages », tom. II, p. 270.
  14. « Mœurs des Sauvages », tom. II, p. 270.
  15. « Mœurs des Sauvages », tom. I, p. 158.
  16. Voir Relation de 1636, et Sagard : « Hist. du Can. », p. 396.
  17. M. M. de l’Incarn. : « Lettres », 12 nov. 1666.
  18. Les cochons furent importés d’Europe.
  19. Sagard dit du pays habité par les Neutres : « Cette province contient prez de cent lieues d’étendue, où il se fait grande quantité de très bon pétun qu’ils traitent avec leurs voisins ». Gr. Voy. au pays des H., C. XVII, p. 211.
  20. M. M. de l’Incarn. : « Lettres », 12 nov. 1666.
  21. Voir touchant le partage des travaux entre les deux sexes, De la Potherie et Lafitau.
  22. La nâgane est le berceau indien.
  23. Mot algonquin francisé, qui veut dire orner, d’où matachias pour désigner toutes sortes d’ornements.
  24. « Mœurs des Sauvages » tom. III, p. 197.
  25. « Hist. du Can. », C. XXIV, p. 396.
  26. Voir Charlevoix : « Journal de voy. dans l’Amér. Sep. », p. 269-270.
  27. Voir Charlevoix : « Nouvelle France », t. I, p. 196.
  28. Lafitau : « Mœurs des Sauvages », t. II, p. 170-180.
  29. Étant données les mœurs un peu libres de ces peuples, ils s’assuraient par cette méthode que le nouveau chef était au moins du même sang que l’ancien.
  30. « Journal d’un voyage dans l’Amer. Sep. », p. 269.
  31. « Le trésor public consiste principalement dans ces sortes de colliers qui leur tiennent lieu de contrats, d’actes publics, et en quelque sorte de fastes et d’anales ou de registres… Outre les colliers de porcelaine, on porte aussi dans le fisk, des pelleteries, du bled d’Inde, des viandes fraîches ou fumées. » Lafitau : « Mœurs des Sauv. », t. II, p. 203-205.

    « Ils ont un certain amas de colliers de porcelaine, rassade, haches, couteaux, et généralement tout ce qu’ils gaignent et obtennient pour le public, soit à la guerre, traite de paix, rachapt de prisonniers, péages des nations qui passent sur leurs terres. » Sagard : « Hist. du Can. », p. 830.

  32. Appelés Neutres à cause de leur politique.
  33. Cette dénomination employée d’abord par Schoolcraft comme synonyme d’algonquin a été adoptée par l’abbé Cuoq et par d’autres.
  34. Voir Sagard : « Voyage au Pays des Hurons », C. XVII, p. 218 : de la Potherie : « Hist. de l’Amé. Sept. », t. II, pp. 51, 52 et 55.
  35. « Histoire du Canada », p. 419.
  36. « Relation de Bressani », trad. franç., p. 78.
  37. « Relation de Bressani, » traduc. franç., p. 86.
  38. « Relation de Bressani », trad. fr. par le P. Martin, p. 170
  39. La Mère M. de l’Incarnation, écrit Kiotsaeton, mais il faut écrire, d’après l’abbé Cuoq, Tiotsaeton. Voir « Lexique iroquois ».
  40. Voir « Lettres de la Mère M. de l’Incar. » : celle du 14 sept. 1645.
  41. Colden : « Hist. of the Five Nations, » vol. II, pp. 106, 107, 108.
  42. Lafitau cite à ce sujet la « Relation de J. Cartier, » dans le recueil de Remusius, t. 3.
  43. Voir le chant de l’Ahiahi, dans « Anotc Kekon » par l’abbé J.-A, Cuoq.
  44. « Book of Rites ».
  45. Garneau : « Hist. du Can. », t. I, p. 228.
  46. Voir Lafitau : « Mœurs des Sauvages », t. II, p. 78.
  47. Ces légendes sont rapportées par les auteurs avec des variantes profondes. Mon but étant de montrer ici le pouvoir imaginatif et poétique des Hurons-Iroquois, je choisis ça et là ce qui me convient, en suivant toutefois de préférence les plus anciens auteurs. Ceux que j’ai consultés sont Lafitau, Charlevoix, Cussick, Schoolcraft, H. Hale, Mrs E. A. Smith.
  48. Les Algonquins incorporés par la Ligue ont mêlé leurs légendes à celles de leurs conquérants. Voilà pourquoi, au milieu du siècle dernier Schoolcraft recueillait, chez les descendants des Confédérés, les souvenirs d’Hiawatha mêlés à ceux de Manabozho ; et y trouvait Atahocan installé maître du ciel à la place de Taronhiawagon.
  49. Premier nom français que porta le maïs et qui est encore en usage au Canada.
  50. « Ils sont naturellement fort paresseux et négligents… particulièrement les Canadiens et les Montagnais ». Sagard. « Hist du Can. », p. 409.
  51. Voir de la Potherie : « Hist. de l’Amér. Sept. », p. 70 à 77.
  52. Voir de la Potherie, p. 81.
  53. Voir de la Potherie, p. 71.
  54. Voir de la Potherie, p. 60.
  55. Voir de la Potherie, p. 70.
  56. Voir de la Potherie, p. 77.
  57. Voir de la Potherie, p. 64.
  58. Voir de la Potherie, p. 78.
  59. Voir de la Potherie, p. 71.
  60. « Voy. dans l’Amér. Sep. », p. 186.
  61. « Hist. du Can. », c. XXIV, p. 396
  62. « Hist du Can. », p. 405 et 413.
  63. Piescaret était chef des Kichésipirinis de l’Île.
  64. Voir Charlevoix : « Hist. de la N. Fr. », tom, I, p. 277.
  65. « Journal d’un voyage dans l’Amer. Sep. », p. 304.
  66. Citation empruntée à Ferland.
  67. « Voy. dans l’Amer. Sep. », p. 184.
  68. De la Potherie : « Hist. de l’Amer. Sep. », p. 110.
  69. De la Potherie : « Hist. de l’Amer. Sep. », t. II, p. 66.
  70. De la Potherie ; « Hist. de l’Amér. Sep. », t. II, 81.
  71. De la Potherie : « Hist. de l’Amer. Sep. », t. II, p. 50. Il attribue cette invention aux Nipissings.
  72. Sagarel : « Hist. du Can. », p. 814
  73. De la Potherie : t. II, c. VII.
  74. Sagard : « Hist. du Can. », p. 396.
  75. Schoolcraft, « Algie Rescarches », vol. 1, p. 240 et suiv.
  76. Nom algonquin qui se traduit littéralement par Grand-Esprit.
  77. Parkman, « Conspiracy of Pontiac, » vol. 1, p. 262-263. Voici ce qu’il dit à propos de ce discours : « L’auteur qui a rapporté ce discours se caractérise surtout par le soin scrupuleux qu’il a mis à relater des détails minutieux, sans intérêt ni importance. »
  78. F. M, Max. Bibaud : « Sagamos Illustres », p. 302, et Parkman : « Conspiracy of Pontiac », vol, I, p. 341 et suiv.
  79. Nom du Mississipi.
  80. Kahgegagahboowh : « Ojibway Nation », p. 89.
  81. Trait emprunté aux « Saganos Illustrés » de Bibaud, p 192-193.
  82. « Lettres édifiantes et curieuses… » : Lettre du P. Sébastien Rasles, à Narantsouak, 12 oct. 1725.
  83. De le Potherie : « Hist. de l’Amer. Sep. », t. II, p. 67-68.
  84. « Nouvelle Relation de l’Amer. Sep. », p. 12.
  85. « Voy. dans l’Amer. Sep. », p. 3.
  86. « Hist. of the Ojibway Nation », p. 128-132.
  87. « Oneota », p. 341.
  88. « Totemism », Trans. of Roy. Coc, 1903, et « Ojibway Nation », p. 149.
  89. Kahgegagahbowh : « Ojibway Nation » p. 147 et suiv.
  90. Schoolcraft : « Algic Researches », vol. II, p. 240.
  91. Schoolcraft : « Algic Researches », vol. II, p. 226.
  92. Schoolcraft : « Oneota », p. 458 ; et « Algie Res. », Vol. II, p. 134, et suiv.
  93. Schoolcraft : « Oneota », p. 345.
  94. C’est le Neebanawbaig de Mrs E. Oakes Smith et de Schoolcraft, francisé. Voir « Oneota », p. 249.
  95. Voir Schoolcraft : « Algie Res. », Vol. II, p. 85 ; l’abbé Cuoq : « Lexique Iroquois », p. 175 ; en note : et Heriot : « Travels in Canada », p. 185,
  96. Voir Schoolcraft : « Algic Res. » Vol. II, p. 152.
  97. Michabou, Missou ou Messou, Manabozho ou Nenabojo et Wisakedjak, sont des noms que les diverses tribus donnent au même personnage. Michabou veut dire Grand-Lièvre.
  98. Nom algonquin du lac Supérieur.
  99. « Algic Researches », vol. I, p. 129.
  100. Voir « Ojibway Nation », p. 109 et suiv.
  101. Affreux géant manitou qui selon la légende dévorait les Algonquins.
  102. Nom que les Sauteux donne aux mânes qui se rendent visibles.
  103. Victor Hugo.
  104. Voir « Algic Researches », vol. II, p. 229.
  105. Le temps qu’il faut pour fumer une pipe, sert souvent d’unité chez les Algonquins.
  106. Traduit de l’anglais. Voir Schoolcraft : « Oneota », p.
    347.
  107. Traduit de l’Anglais : « Oneota », p. 349.
  108. Traduit de l’Anglais. Voir J. Read : « Aboriginal American Poetry », Rapp. de la Soc. Roy. 1887, vol. V, Sec. II, p. 28.
  109. « Oneota », p. 43.
  110. Voir « Some Wabanaki Songs » by John Read, dans le Rapp. de la Soc. Roy. 1887, vol. V, sec. II.
  111. Voir Schoolcraft : « Oneota », p. 213.
  112. « Oncota », p. 61.
  113. Instrument de musique propre aux Peaux-Rouges.
  114. Nom vulgaire de la mouette.
  115. Nom algonquin de Rhode-Island.
  116. Pour Kitchimanitou, le Grand-Esprit.
  117. Manitou qui d’après les Algonquins préside au vent du nord-ouest.
  118. Limule Polyphème.
  119. Aujourd’hui Rhode-Island.
  120. Nom algonquin du lac Supérieur.