En Mocassins/03/03

Texte établi par Inst. des Sourds Muets,  (p. 121-im05).


LE GÉNIE
DU LAC DES DEUX-MONTAGNES



Les Secrets du Lac.

Sauvage lac des Deux-Montagnes,
Ô mobile image du temps,
Du ciel, des paisibles campagnes
Comme des furieux autans !

Dès qu’une hirondelle la touche
Du bout de son aile, en passant,
Ton eau lui sourit d’une bouche
Dont brillent les lèvres d’argent.

Par les soirs calmes, tout l’espace
Avec ses astres au plafond,
Sous ton invisible surface
Se reproduit vaste et profond.

Le couchant, rouge de nuages,
Te pave aussi de ses splendeurs.
D’autres fois tu bats tes rivages
Avec de mystiques fureurs.

Mais, le croirait-on, la tempête
Qui te soulève avec transport,
Fait la garde autour d’une fête
Et tient les curieux au bord.


Que cache-t-elle aux yeux profanes ?
— De pittoresques rendez-vous
Fêtés au son des chichigouanes[1]
Et qu’enchantent les manitous.

La Barque-à-Rivot.

Au large, voyez-vous ces roches désolées
Que voile un peu l’embrun des flots,
Où la mauve[2] s’endort entre deux envolées,
Loin de la route des canots ?

L’onde en est à peine tachée ;
Elles forment pourtant l’îlot
Dont par l’esprit du lac la paix est recherchée
Et qu’on nomme Barque-à-Rivot.

Deux affûts en cailloux y veillent sans sourire
D’un seul brin de mousse aux vivants.
Le sol pierreux y siffle et la vague y soupire,
En réponse aux baisers des vents.

Aux mois des feuilles purpurines.
Des rayons tièdes et doreurs ;
Lorsque aux aurores les collines
Disputent l’éclat des couleurs.

Hérons, canards, râles, sarcelles,
Y vont bécoter le fretin
Et se faire casser les ailes
Avec des perles de satin.
Or, quand la vague se balance
Et bruyamment en fait le tour,
Noire et pleine de violence,
Du rendez-vous c’est le retour.

Apparition du Génie.

Voici que la tempête lève
Sa panne sombre à l’horizon ;
La vague saute sur la grève
Et retombe dans sa prison ;
Les joncs lui fouettent la crinière ;
Elle court, l’écume aux naseaux ;
Le nuage éteint la lumière
Qui scintillait sur les roseaux.

C’est l’heure où des replis de l’onde,
Émerge un manitou narquois,
Un être au buste d’Iroquois,
Et dont la face rubiconde,
Aux yeux noirs, au nez aquilin,
Au sourire amusé, câlin,
A pour sourcils deux longues plumes.

Perché sur des pieds de héron,
Il bat de ses ailes d’aiglon,
Court et s’envole dans les brumes,
En secouant ses long cheveux.

Le voyez-vous, ondes et cieux ?
C’est Oka, l’antique génie
Du lac…
À sa lèvre embouché,
Chante un roseau frais arraché :
Oh ! l’enivrante mélodie !

La flûte enchantée

Dans les beaux jours de juin, lorsque la fleur sourit
Au ciel, et que la brise,
De l’aile bat les foins où l’oiseau fait son nid,
Le noir goglu se grise
De plaisir : il s’élance en l’air frais du matin,
Et là, joyeux trouvère
De la chaude lumière,
Dans sa gorge de jais module son refrain.

Ainsi, ta flûte, Oka, jouant loin de la grève,
Égrène dans les airs ses modulations,
Et le lac fait un rêve
Dont le charme relève
De l’orchestre ingénu des prés et des buissons.


Un feu tombé du ciel enflamme le génie ;
Debout sur un affût de la Barque-à-Rivot,
Il joue à fantaisie
Sa gamme indéfinie
De harpe éolienne, et cependant le flot
Sur l’île sans verdure
Vient battre la mesure.

Le rendez-vous.

Enfants du lac, venez de tous les horizons :
C’est la magique flûte.
Oh ! comme elle turlute !
Venez, à son appel, en savourer les sons.
Peuples que la nature
Habille de fourrure.
Changez pour le grand jour la nuit de vos terriers.
Oiseaux fiers de vos plumes,
Pimpants en vos costumes,
Venez, que les autans vous servent de coursiers !
Tribu marécageuse
Brave Tonde orageuse.
Reptiles, vous aussi ; venez, mailles d’argent.
De vos grottes profondes,
Sortez, écailles blondes.
Viens, bel amant des fleurs, sur les ailes du vent.

* * *

On écoute, on soupire,
On s’émeut, on délire
De joie et de bonheur ; on regarde, et bientôt
On vole à tire d’aile
Au divin philomèle
Sur son île enchantée.
À chaque instant, le flot
Y jette la barbotte,
Le wawaron, la lotte.
Laquaîche aux yeux de lune, achigans et brochets.
Achalandent la grève ;
D’une vague qui crève
S’élancent, tout en feu, perchaudes et crapets.

Autour du dieu s’assemblent
Gens qui ne se ressemblent
Ni d’aspect, ni de mœurs : harmonieux conflit
De couleurs, de figures.
De tailles, d’encolures :
D’un beau caprice en l’art la règle s’accomplit.
Vocalises, ramages.
Trilles, cris, babillages.
Soutiennent du roseau les modulations ;
Et l’oreille, ravie,
Goûte une symphonie
Où se mêlent d’accord la flûte et les chansons.

Martin-pêcheur prend la crécelle
Rat-musqué son aigre sifflet
Wawaron le violoncelle,
Pluvier, bec fin, le flageolet

L’artiste grenouille s’entête
À marteler son trémolo ;
Et du ciel où court la tempête
Tombe l’intermittent solo
De maints huards à voix flutée
Des milliers d’ailes vannent l’air
Sous la sombre voûte bleutée
Où griffonne en courant l’éclair
Et puis cent troupes élégantes
De ces petits musiciens
Aux fines ailes transparentes,
Coureurs de bals aériens.
En sonnant de leurs chanterelles
Désertent l’abri du caillou
Et vont, sonores étincelles,
Faire leur cour au manitou.

Maringouins, mouches et moustiques
Plus légers que des feux follets
Et jouant tous de leurs musiques
Dansent en rond de fous ballets.
Leur svelte sœur et leur émule
Au long corsage velouté,

Là demoiselle libellule,
Arrive en volant de côté ;
Et triste, la fleur du rivage
Qu’un papillon baise en partant,
Semble accuser d’être volage
Le cœur de son poudreux amant.

Or, sur l’îlot, la mélopée.
Pour eux, s’exhale en quarts-de-tons :
Fine dentelle découpée
Dans les rumeurs des aquilons,
Dans les airs du vent que tamise
Le pin, cette lyre des dieux.
Et jamais cet art ne s’épuise :
Du vif l’air passe au langoureux,
Charme l’oreille des barbues
Éprises de rythme indolent,
Et règle à ravir des tortues
La ronde au pas rétif et lent.

Bien plus, merveille ! des gébies
Dont on ignore les tombeaux,
Montrent leurs faces de harpies.
Le vent agite les lambeaux
De leurs tuniques, et des larmes
Humectent leurs yeux desséchés :
La flûte a percé de ses charmes
L’ombre où ces morts dormaient couchés.

Les voilà sortis de la terre,
Rêvant au pays des aïeux ;
Ils sont heureux, par quel mystère ?
Le bonheur semblait si loin d’eux !
Ils tirent des sons d’allégresse
Des chichikoués, des tambourins :
Par une poétique ivresse
Oka dissipe leurs chagrins.

Convocation des manitous.

Mais voici que se tait la flûte,
Et le génie entonne un chant ;
C’est par un appel qu’il débute.
Le lac s’émeut à son accent.

« Esprits de l’eau, des bois sonores,
Qui chevauchez dans le ciel bleu,
Sur la croupe des météores,
Tenant leurs crinières de feu,
Venez : l’étendard de la pluie
Se déroule, noir, dans le vent ;
Venez, enfants de l’harmonie :
C’est le pathétique moment ;
Le soleil luit sur cette plage
Qu’environnent les tourbillons :
Derrière un épais mur d’orage,
Venez jouer dans ses rayons. »

Ouvrant son aile magnifique,
Le manitou suit cette voix,
Et le nuage qui l’indique
Vole sur l’onde ou sur les bois.

L’esprit sournois qui se relègue
Dans les grottes au fond du lac.
Le redouté Nibanabègue ;
Le nain des bois, l’Imakinac
Dont les pinières sont hantées ;
Les joyeux Poukouaginins,
Danseurs des cimes enchantées
D’après les contes algonquins ;
Quittent sommets, gouffres, rivages,
Et se mêlent aux rayons d’or
Que laissent passer les nuages
Et dont les eaux brillent encor.

Et les voici tombant sur l’île,
Ainsi qu’un tourbillon de fleurs,
Fleurs vivantes, le pied agile
Et l’aile peinte en cent couleurs.

La voix d’Oka s’est attendrie.
Pour entonner un autre chant
Aux manitous, à sa patrie.
Aux fastes d’un passé touchant.

Le chant d’Oka.

 « Esprits de la nature, ô peuple magnifique,
Écoutez-moi : pour vous ma bouche va s’ouvrir.
L’ancien temps a passé comme un poème épique
Qu’on chante… Berçons-nous de son grand souvenir ! »

« Orage tout-puissant, toi qui courbes les cimes
Des cèdres et des pins, toi qui creuses les eaux,
Qui ternis leur cristal, devant nous, tes intimes,
Laisse tomber du ciel tes ruisselants rideaux. »

« Cache-nous dans tes plis, sympathique tempête,
Loin des yeux indiscrets, loin des lieux profanés ;
Entoure cet îlot, notre arène de fête,
Car nous sommes du lac les bardes premiers-nés. »

Ô lac ! Je ne vois plus les ombres tutélaires
Sur tes rives tomber de mille arceaux feuillus ;
On t’a donc enlevé tes forêts séculaires,
La pourpre des vieux troncs et leurs bras chevelus. »

« Tristes et secouant leurs pendantes ramures,
Les rares survivants de ces bois enchantés,
Semblent crier vengeance en montrant leurs blessures…
Le cyclone et le temps les avaient respectés ! »

« Sur ces coteaux, séjours de l’ombre et du silence,
L’Indien qui de peu fait son toit, son foyer,
D’abattre ces vieillards n’avait pas l’insolence :
Leur branches librement se pouvaient déployer. »

 « Dans la mousse, à leurs pieds, se couchait la chevrette,
Tranquille, avec ses faons, sous les rameaux touffus,
Et pour les endormir, à travers l’épinette,
Le vent chantait tout bas des airs qu’il ne sait plus. »

« Le hurlement des loups, la voix faible des mânes,
Osaient seuls, par les nuits, affliger les échos ;
Les bois étaient un temple où les regards profanes
Jamais des manitous ne troublaient le repos. »

« Et dès que nous parlions, les vents et le tonnerre
Accompagnaient nos voix ; et les bois solennels
S’emplissaient de rumeurs, courbaient leur cime altière…
Oh ! combien nous étions respectés des mortels ! »

« Tel un rayon, vidant son écrin d’étincelles
Sur un tapis de mousse, à l’abri des sapins,
En orne de ses feux les velours, les dentelles ;
Tels, nous réjouissions les antiques matins. »

« Chantez, lointaines voix, chantez à mon oreille !
Résonnez, vieux rochers et profondeurs des bois !
Qu’à vos accents émus ma muse se réveille !
Chantez, voix du passé, le plaisirs d’autrefois ! »


« Mais à quoi bon du sort accuser l’imposture :
Qui pourrait arrêter en sa course le temps ?
Souriez au destin, enfants de la nature :
Aux bardes immortels tout parle de printemps. »

« Le plaisir des esprits ne peut être éphémère :
À son heure il revient avec les ouragans.
Oh ! c’est que la nature est notre bonne mère,
Et que nos frères sont l’orage et les autans. »

« Ô lac, nous t’avons vus jadis en ta jeunesse,
Lorsque des Indiens tu portais les canots ;
Nous te voyons encore aux jours de ta vieillesse :
Tes bords seuls ont changé ; ce sont les mêmes flots. »

« En vain, fouillant le sol, l’intrus Visage-Pâle
Voudrait de leurs séjours chasser les manitous ;
De tes vagues ses nefs souillent en vain l’opale :
Rien ne peut empêcher nos divins rendez-vous. »

« Le fond de notre lac a gardé ses mystères :
Quand le soleil couchant y baigne ses cheveux,
Il voit, de son œil d’or, nos retraites austères
Se creuser sous les flots qu’il crête de ses feux. »

« Et l’astre que la nuit allume dans sa voûte,
Qu’elle couvre d’un voile à bordure d’argent,
C’est encore un ami qui, là-haut, nous écoute,
Et dont, au besoin, l’ombre ou le rayon descend. »

Ce chant ému se mêle au lacustre murmure,
Aux éclats de la foudre, au refrain de l’oiseau ;
Puis le barde finit son hymne à la nature,
Et, de rechef, ses doigts courent sur le roseau.

Sa muse de trois sœurs est à l’instant suivie :
Trois manitous qu’anime un souffle du désert.
Chantent ce qu’ils ont vu dans leurs mille ans de vie.
Muse, oh ! répète-nous leur sauvage concert !

Chant du Nibanabègue.

« Le gouffre est mon palais, avec l’onde je coule, »
Reprend Nibanabègue ; « au plus profond de l’eau,
S’endort, à mon côté, le serpent qui se roule
Et forme l’arc-en-ciel de son immense anneau. »

« Jadis à Métouak[3], la grande île marine
Dont Chémanitou[4] fit sa table de travail,
Je l’ai vu façonner un monstre dont l’échine
Noircissait du levant l’éblouissant émail. »

« Avant que son auteur lui fît octroi d’une âme,
Et s’enfermât trois jours dans ses flancs ténébreux,
Pour y mettre la vie en allumant la flamme,
Mon belvédère était le rebord de ses yeux. »

« Quand le roi des serpents, pour assouvir sa rage,
Engloutit les forêts, les montagnes sous l’eau,
Je contemplai Missou, le divin, le très sage,
Des bêtes entouré, flottant sur un radeau. »

Chant de l’Imakinac.

« Et moi qui suis tombé des étoiles sublimes,
Des chutes je suis l’âme", entonne Imakinac ;
J’aime les bois rêveurs, les rochers, les abîmes,
L’anfracture sonore où mugit un ressac. »

« Je suis le confident des brises, du mystère ;
J’habite avec le songe et les illusions,
Dans la grotte où se glisse une pâle lumière
Par la fente qui baille et parle aux aquilons. »

« Ma race a pour séjours Québec, le cap Tourmente,
Tous les Niagara, le Saguenay, le Bic,
Oka, les Rochers-Peints où l’onde se lamente,
Et, sur l’Abbitibbi, le Sassinanabic. »

« Lorsque le grand Missou, délivré du Déluge,
Fit tisser des filets aux premiers Indiens,
Michillimakinac fut leur plus doux refuge,
Et du site enchanteur nous fûmes les gardiens. »

« C’est là qu’on nous offrait sous la lune sereine
Qui par solennité, ralentissait le pas,
Les calumets, le chants les grains de porcelaine,
Les prières, les vœux, les mystiques repas. »

Chant du Poukouaginin

.

« Je chéris les sommets calcinés par la foudre,
Balayés par les vents », dit Poukouaginin,
« La grêle qui crépite et l’eau qui vole en poudre,
Et les nuages d’or qui voilent le matin. »

« J’admire les bouleaux tordus par la tempête,
Les cèdres rabougris suspendus au rocher ;
J’aime des plus grands monts à parcourir la crête,
Et, sur le bord croulant du gouffre, à me pencher. »

« J’aime l’escarpement où l’aigle fait son aire,
D’où l’écho se détourne en poussant des clameurs ;
Le sommet nu, levant sa face solitaire
Et que jamais printemps ne couronna de fleurs. »

Fin du concert.

 Ainsi, dans le grand lac, loin des causes d’alarme,
Tant que les éléments se montrent en courroux,
Tant que rage le vent et que dure le charme.
Tant que le veut Oka, chantent le manitous.

Le tonnerre se tait, l’obligeante tempête
Déchire ses rideaux, calme son hurlement :
Le soleil reparaît ; à partir on s’apprête ;
Sur un signe d’Oka cesse l’enchantement.

Guindon - En Mocassins, 1920.djvu
L’Oiseau Tonnerre.
  1. Instrument de musique propre aux Peaux-Rouges.
  2. Nom vulgaire de la mouette.
  3. Nom algonquin de Rhode-Island.
  4. Pour Kitchimanitou, le Grand-Esprit.