Du roman intime


DU ROMAN INTIME.

MADEMOISELLE JUSTINE DE LIRON. — LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE. — MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Quelque agités que soient les temps où l’on vit, quelque corrompus ou quelque arides qu’on les puisse juger, il est toujours certains livres exquis et rares qui trouvent moyen de naître ; il est toujours des cœurs de choix pour les produire délicieusement dans l’ombre, et d’autres cœurs épars çà et là pour les recueillir. Ce sont des livres qui ne ressemblent pas à des livres, et qui quelquefois même n’en sont pas ; ce sont de simples et discrètes destinées, jetées par le hasard dans des sentiers de traverse, hors du grand chemin poudreux de la vie, et qui de là, lorsqu’en s’égarant soi-même on s’en approche, vous saisissent par des parfums suaves et des fleurs toutes naturelles, dont on croyait l’espèce disparue. La forme sous laquelle se réalisent ces sentimens délicats de quelques âmes, est variable et assez indifférente. Parfois on retrouve dans un tiroir, après une mort, des lettres qui ne devaient jamais voir le jour. Parfois l’amant qui survit (car c’est d’amour que se composent nécessairement ces trésors cachés), l’amant qui survit se consacre à un souvenir fidèle, et s’essaie dans les pleurs par un retour circonstancié, ou en s’aidant de l’harmonie de l’art, à transmettre ce souvenir, à l’éterniser. Il livre alors aux lecteurs avides de ces sortes d’émotions quelque histoire altérée, mais que sous le déguisement des apparences une vérité profonde anime ; ou bien, il garde pour lui et prépare pour des temps où il ne sera plus une confidence, une confession qu’il intitulerait volontiers, comme Pétrarque a fait d’un de ses livres, son secret. D’autres fois enfin c’est un témoin, un dépositaire de la confidence, qui la révèle, quand les objets sont morts et tièdes à peine ou déjà glacés. Il y a des exemples de toutes ces formes diverses parmi les productions nées du cœur, et ces formes, nous le répétons, sont assez insignifiantes pourvu qu’elle n’étouffent pas le fond et qu’elles laissent l’œil de l’âme y pénétrer au vif sous leur transparence. S’il nous fallait pourtant nous prononcer, nous dirions qu’à part la forme idéale, harmonieuse, unique, où un art divin s’emparant d’un sentiment humain le transporte, l’élève sans le briser et le peint en quelque sorte dans les cieux, comme Raphaël peignait au Vatican, comme Lamartine a fait pour Elvire, à part ce cas incomparable et glorieux, toutes les formes intermédiaires nuisent plus ou moins, selon qu’elles s’éloignent du pur et naïf détail des choses éprouvées. Le mieux, selon nous, est de s’en tenir étroitement au vrai, et de viser au roman le moins possible, omettant quelquefois avec goût, mais se faisant scrupule de rien ajouter. Aussi les lettres écrites au moment de la passion, et qui en réfléchissent sans effort de souvenir les mouvemens successifs, sont-elles inappréciables et d’un charme particulier dans leur désordre. On connaît celles d’une Portugaise, bien courtes malheureusement et tronquées. Celles de mademoiselle de Lespinasse, longues et développées, et toujours renaissantes comme la passion, auraient plus de douceur, si l’homme à qui elles sont adressées (M. de Guibert) n’impatientait et ne blessait constamment par la morgue pédantesque qu’on lui suppose, et par son égoïsme qui n’est que trop marqué. Les lettres de mademoiselle Aïssé, les moins connues de toutes ces lettres de femmes, sont aussi les plus charmantes tant en elles-mêmes que par ce qui les entoure.

L’auteur de Mademoiselle Justine de Liron, qui connaît cette littérature aimable et intime beaucoup mieux que nous, vient de l’augmenter d’une histoire touchante qui, bien qu’offerte sous la forme du roman, garde à chaque ligne les traces de la réalité observée ou sentie. Pour qui se complaît à ces ingénieuses et tendres lectures ; pour qui a jeté quelquefois un coup-d’œil de regret, comme le rocher vers le rivage, vers la société dès long-temps fabuleuse des Lafayette et des Sévigné ; pour qui a pardonné beaucoup à madame de Maintenon, en tenant ses lettres attachantes, si sensées et si unies ; pour qui aurait volontiers partagé en idée avec mademoiselle de Montpensier cette retraite chimérique et divertissante, dont elle propose le tableau à madame de Motteville, et dans laquelle il y aurait eu toutes sortes de solitaires honnêtes et toutes sortes de conversations permises, des bergers, des moutons, point d’amour, un jeu de mail, et à portée du lieu, en quelque forêt voisine, un couvent de Carmélites selon la réforme de sainte Thérèse d’Avila ; pour qui plus tard accompagne d’un regard attendri mademoiselle de Launay, toute jeune fille et pauvre pensionnaire de couvent, au château antique et un peu triste de Silly, aimant le jeune comte, fils de la maison, et s’entretenant de ses dédains avec mademoiselle de Silly dans une allée du bois, le long d’une charmille, derrière laquelle il les entend ; pour qui s’est fait à la société plus grave de madame de Lambert, et aux discours nourris de christianisme et d’antiquité qu’elle tient avec Sacy ; pour qui tour-à-tour a suivi mademoiselle Aïssé à Ablons où elle sort dès le matin pour tirer aux oiseaux, puis Diderot chez d’Holbach au Granval, ou Jean-Jacques aux pieds de madame d’Houdetot dans le bosquet ; pour quiconque enfin cherche contre le fracas et la pesanteur de nos jours un rafraîchissement, un refuge passager auprès de ces âmes aimantes et polies des anciennes générations, dont le simple langage est déjà loin de nous, comme le genre de vie et le loisir ; pour celui-là, mademoiselle de Liron n’a qu’à se montrer ; elle est la bienvenue ; on la comprendra, on l’aimera ; tout inattendu qu’est son caractère, tout irrégulières que sont ses démarches, tout provincial qu’est parfois son accent, et malgré l’impropriété de quelques locutions que la cour n’a pu polir, puisqu’il n’y a plus de cour, on sentira ce qu’elle vaut, on lui trouvera des sœurs. Nous lui en avons trouvé trois, l’une déjà nommée, mademoiselle Aïssé, les deux autres, Cécile et Caliste des Lettres de Lausanne. Elle ne serait pas désavouée d’elles. Bien qu’un peu raisonneuse, elle reste autant naïve qu’il est possible de l’être aujourd’hui, et ce qui rachète tout d’ailleurs, elle aime comme il faut aimer.

Mademoiselle de Liron est une jeune fille de vingt-trois ans qui habite à Chamaillières, près Clermont-Ferrand en Auvergne, avec son père, M. de Liron, dont elle égaie la vieillesse et dirige la maison, suffisant aux moindres détails, surveillant, dans sa prudence, les biens, la récolte des prairies, et aussi l’éducation de son petit cousin Ernest, de quatre ans moins âgé qu’elle, et qui, depuis quatre ans juste, est venu du séminaire de Clermont s’établir chez son grand oncle et tuteur. Le père d’Ernest était dans les ambassades ; M. de Liron trouve naturel qu’Ernest y entre à son tour : voici l’âge ; pour l’y introduire, il a songé à l’un de ses anciens amis, M. de Thiézac, qui de son côté se voyant au terme décent du célibat, songe que mademoiselle de Liron lui pourrait convenir, et arrive à Chamaillières après l’avoir demandée en mariage. Or, Ernest est amoureux de sa cousine, laquelle aime sans doute son cousin, mais l’aime un peu comme une mère et le traite volontiers comme un enfant. Mademoiselle de Liron, toute campagnarde qu’elle est, a un esprit mûr et cultivé, un caractère ferme et prudent, un cœur qui a passé par les épreuves : elle a souffert et elle a réfléchi. Une année avant qu’Ernest ne vînt habiter du collège à la maison, il paraîtrait qu’elle aurait fait une absence et perdu, durant cette absence, une personne fort chère : elle portait du deuil au retour, et c’était précisément l’époque de la fameuse bataille de B… (Bautzen peut-être ?) où tant d’officiers français périrent.

Quoi ! l’héroïne a déjà aimé ! Quoi ! Ernest ne sera pas le seul, l’unique ; il aura eu un devancier dans le cœur, et qui sait ? dans les bras de sa charmante cousine ! Eh ! mon Dieu oui, qu’y faire ? L’historien véridique de mademoiselle de Liron pourrait répondre comme mademoiselle Delaunay disait d’une de ses inclinations non durables. « Je l’aurais supprimée si j’écrivais un roman. Je sais que l’héroïne ne doit avoir qu’un goût ; qu’il doit être pour quelqu’un de parfait et ne jamais finir : mais le vrai est comme il peut, et n’a de mérite que d’être ce qu’il est. Ses irrégularités sont souvent plus agréables que la perpétuelle symétrie qu’on retrouve dans tous les ouvrages de l’art. »

C’est ainsi, à propos d’irrégularités, que ce petit village de Chamaillières, réunion singulière de propriétés particulières, maisons, prés, ruisseaux, châtaigneraie et grands noyers compris, le tout enfermé de murs assez bas dont les sinuosités capricieuses courent en labyrinthe, compose aux yeux le plus vrai et le plus riant des paysages.

Mademoiselle de Liron a donc aimé déjà, ce qui fait qu’elle est femme, qu’elle est forte, capable de retenue, de résolution, de bon conseil ; ce qui fait qu’elle ne donne pas dans de folles imaginations de jeune fille et qu’elle sent à merveille qu’Ernest lui est de beaucoup trop inégal en âge, qu’il a sa carrière à commencer, et que, si elle se livrait aveuglément à ce jeune homme, il ne l’aimerait ni toujours ni même long-temps. Elle ne se figure donc pas le moins du monde un avenir riant de vie champêtre, de domination amoureuse et de bergerie dans ces belles prairies à foin, partagées par un ruisseau, qu’elle a sous les yeux, ou dans quelque rocher ténébreux de la vallée de Villar qui n’est qu’à deux pas : elle ne rêve pas son Ernest à ses côtés pour la vie. Mais tout en se promenant avec lui sous une allée de châtaigniers devant la maison, tout en prenant le frais près de l’adolescent chéri sur un banc placé dans cette allée, elle le prépare à l’arrivée de M. de Thiézac qu’on attend le jour même, elle l’engage à profiter de cette protection importante pour mettre un pied dans le monde, et elle lui annonce avec gravité et confiance qu’elle est décidée à se laisser marier avec M. de Thiézac : « car, dit-elle, mon père, qui est âgé et valétudinaire, peut mourir. Que ce malheur arrive, et je me retrouve dans le cas d’une jeune fille de seize ans, forcée de se marier sans avoir le temps de concilier les convenances avec ses goûts. C’est ce que je ne veux pas. »

L’emportement d’Ernest, sa bouderie, son dépit irrité, ses larmes, le détail du mouchoir gracieux encore dans sa simplicité un peu vulgaire, c’est ce que le narrateur fidèle a reproduit bien mieux qu’on ne saurait deviner. Qu’il nous suffise de dire que la fermeté amicale de mademoiselle de Liron tient en échec Ernest ce jour-là et le suivant ; que le mot vous n’êtes qu’un enfant, à propos jeté à l’amour-propre du jeune cousin, achève de le décider ; que M. de Thiézac qui arrive en litière avec son projet de contrat de mariage et un brevet de nomination pour Ernest, est accueilli fort convenablement, et que celui-ci annonce bien haut, avec l’orgueil d’une résolution soudaine, qu’il part le lendemain de grand matin pour Paris.

Mais le soir même, quand tout le monde est retiré, quand la maison entière repose, et que mademoiselle de Liron, après avoir fait son inspection habituelle, entre dans sa chambre, non sans songer à ce pauvre Ernest qu’elle craint d’avoir affligé par sa dernière brusquerie, que voit-elle ? Ernest lui-même qui est venu là, ma foi ! pour lui dire adieu, pour lui reprocher sa dureté, pour la voir encore, et partir en la maudissant… Mais Ernest ne part qu’au matin, ivre de bonheur, bénissant sa belle cousine, oubliant une montre qui ne quittera plus cette chambre sacrée, ayant promis par un inviolable vœu de ne revenir qu’après un an révolu, et de bien travailler durant ce temps à son progrès dans le monde. Ernest s’était glissé dans cette chambre comme un enfant, il en sort déjà homme.

Le matin même, M. de Liron a reçu à son réveil une lettre de sa fille, qui lui annonce qu’après y avoir sérieusement réfléchi, elle croit devoir refuser la main de M. de Thiézac et les avantages dont il voulait bien l’honorer.

Un an se passe. Mais c’est ici le lieu de dire que mademoiselle de Liron était belle, et comment elle l’était ; car sa beauté va s’altérer avec sa santé jusque-là si parfaite, et quand Ernest la reverra après le terme prescrit, malgré l’amour d’Ernest et ses soins de plus en plus tendres, elle lira involontairement dans ses yeux qu’elle n’est plus tout-à-fait la même. Mademoiselle de Liron est blanche comme le lait ; elle a de beaux cheveux noirs, et des yeux d’un bleu de mer, genre de beauté assez commun parmi les femmes du Cantal où sa mère était née. Elle est un peu grasse, s’il faut le dire, ce qui n’est pas méprisable assurément, mais ce qui nuit quelque peu à l’idéal. Au reste je loue de grand cœur l’historien véridique de nous avoir montré mademoiselle de Liron un peu grasse, puisqu’elle l’était sans nul doute, au commencement de cette aventure ; mais je voudrais qu’il se fût trompé en nous le rappelant vers la fin, et lors d’une saignée au pied qu’on lui pratique avec difficulté dans sa dernière maladie. Les souffrances de mademoiselle de Liron avaient dû la maigrir à la longue. Mademoiselle Aïssé, qui mourut, il est vrai, d’une phthisie aux poumons, et non d’un anévrisme au cœur, était devenue bien maigre, comme elle le dit : « Je suis extrêmement maigrie : mon changement ne paraît pas autant quand je suis habillée. Je ne suis pas jaune, mais fort pâle ; je n’ai pas les yeux mauvais ; avec une coiffure avancée, je suis encore assez bien ; mais le déshabillé n’est pas tentant, et mes pauvres bras, qui, même dans leur embonpoint, ont toujours été vilains et plats, sont comme deux cotterets. » Si mademoiselle Aïssé, même dans son meilleur temps, a toujours été un peu maigre, il est certes bien permis à mademoiselle de Liron d’avoir toujours été un peu grasse ; cela nous a valu, au début, une jolie scène domestique de pâtisserie où l’on voit aller et venir dans la pâte les mains blanches et potelées, et les bras nus jusqu’à l’épaule de mademoiselle de Liron. Mais, je le répète, je désirerais fort que vers la fin, au milieu des douleurs et de la sublimité de sentimens qui domine, il ne fût plus question de cette disposition insignifiante d’une si noble personne : la flamme de la lampe, en s’étendant, avait dû beaucoup user. J’imagine, pour accorder mon desir avec l’exactitude bien reconnue du narrateur, qu’ayant su par un témoin que la saignée au pied avait été difficile, il aura attribué cette difficulté à un reste d’embonpoint, tandis que la saignée au pied est quelquefois lente et pénible, même sans cette circonstance. Quoi qu’il en soit, la nuit de la visite et du départ d’Ernest, mademoiselle de Liron, pâle, en robe blanche, à demi pâmée d’effroi, ses grands cheveux noirs que son peigne avait abandonnés, retombant sur son visage, et ses yeux éclatant de la vivacité de mille émotions, mademoiselle de Liron, en ce moment, était au comble de sa beauté, et atteignait à l’idéal ; c’est ainsi qu’Ernest la vit, et qu’elle se grava dans son cœur.

Puisqu’on connaît le portrait de mademoiselle de Liron, puisque j’ai osé citer un passage de mademoiselle Aïssé malade qui, en donnant une incomplète idée de sa personne, laisse trop peu entrevoir combien elle fut vive et gracieuse, cette aimable Circassienne achetée comme esclave, venue à quatre ans en France, que convoita le régent, et que le chevalier d’Aydie posséda, puisque j’en suis aux traits physiques des beautés que mademoiselle de Liron rappelle, et à l’air de famille qui les distingue, je n’aurai garde d’oublier la Cécile des Lettres de Lausanne, cette jeune fille si vraie, si franche, si sensée elle-même, élevée par une si tendre mère, et dont l’histoire inachevée ne dit rien, sinon qu’elle fut sincèrement éprise d’un petit lord voyageur, bon jeune homme, mais trop enfant pour l’apprécier, et qu’elle triompha probablement de cette passion inégale par sa fermeté d’âme. Or Cécile a des rapports singuliers de contraste et de ressemblance avec mademoiselle de Liron : écoutons sa mère qui nous la peint : « Elle est assez grande, bien faite, agile, elle a l’oreille parfaite : l’empêcher de danser, serait empêcher un daim de courir… Figurez-vous un joli front, un joli nez, des yeux noirs un peu enfoncés ou plutôt couverts, pas bien grands, mais brillans et doux ; les lèvres un peu grosses et très vermeilles, les dents saines, une belle peau de brune, le teint très animé, un cou qui grossit malgré tous les soins que je me donne, une gorge qui serait belle si elle était plus blanche, le pied et la main passables ; voilà Cécile… Eh bien ! oui, un joli jeune Savoyard habillé en fille ; c’est assez cela, Mais n’oubliez pas, pour vous la figurer aussi jolie qu’elle l’est, une certaine transparence dans le teint, je ne sais quoi de satiné, de brillant que lui donne souvent une légère transpiration : c’est le contraire du mat, du terne ; c’est le satiné de la fleur rouge des pois odoriférans. Voilà bien à présent ma Cécile. Si vous ne la reconnaissiez pas en la rencontrant dans la rue, ce serait votre faute ». Ainsi tout ce que mademoiselle de Liron a de brillant par la blancheur, Cécile l’a par le rembruni ; ce que l’une a de commun avec les femmes du Cantal, l’autre l’a avec les jolis enfans de Savoie ; le cou visiblement épaissi de Cécile est un dernier caractère de réalité comme d’être un peu grasse ajoute un trait distinctif à mademoiselle de Liron. Pour ne pas nous apparaître poétisées à la manière de Laure ou de Médora, elles n’en demeurent pas moins adorables toutes les deux, et on ne s’en estimerait pas moins fortuné pour la vie de leur agréer à l’une ou à l’autre, et de les obtenir, n’importe laquelle.

Mais, au milieu de ces discours, un an s’est écoulé. Ernest, secrétaire d’ambassade à Rome, a reçu un ordre de retour ; il part demain pour Paris, delà il courra à Chamaillères. Il va faire sa visite d’adieu à Cornélia. Cornélia est une belle et jeune comtesse romaine, qui s’est éprise d’amour pour Ernest ; Ernest lui a loyalement avoué qu’il ne pouvait lui accorder tout son cœur, et Cornélia n’a pas cessé de l’aimer. Ce n’est pas un héros de roman qu’Ernest : nous l’avons connu adolescent, vif, impétueux, d’une physionomie spirituelle, ni beau ni laid ; il est devenu homme, appliqué aux affaires, modérément accessible aux distractions de la vie, fidèle à sa chère et tendre Justine, mais non pas insensible à Cornélia. Ernest est un homme distingué autant qu’aimable : mademoiselle de Liron l’a voulu rendre tel, et y a réussi. Par momens, plus tard surtout, je le voudrais autre ; je le voudrais, non plus dévoué, non plus soumis, non plus attentif au chevet de son amie mourante ; Ernest en tout cela est parfait ; sa délicatesse touche ; il mérite qu’elle lui dise avec larmes, et en lui serrant la main après un discours élevé qu’elle achève : « Oh ! toi, tu entends certainement ce langage ; toi, tu sais vraiment aimer. » Ernest est parfait, mais il n’est pas idéal, mais après cette amère et religieuse douleur d’une amie morte pour lui, morte entre ses bras, après cette sanctifiante agonie au sortir de laquelle l’amant serait allé autrefois se jeter dans un cloître, et prier éternellement pour l’âme de l’amante, lui, il rentre par degrés dans le monde ; il trouve moyen, avec le temps, d’obéir à l’ordre de celle qui est revenue à l’aimer comme une mère ; il finit par se marier, et par être raisonnablement heureux. Cet Ernest-là est bien vrai, et pourtant je l’aurais voulu autre. Le chevalier d’Aydie me satisfait mieux. Il est des douleurs tellement irrémédiables à-la-fois et fécondes, que, malgré la fragilité de notre nature et le démenti de l’expérience, nous nous obstinons à les concevoir éternelles ; faibles, inconstans, médiocres nous-mêmes, nous vouons héroïquement au sacrifice les êtres qui ont inspiré de grandes préférences et causé de grandes infortunes ; nous nous les imaginons comme fixés désormais sur cette terre dans la situation sublime où l’élan d’une noble passion les a portés. — Mais nous n’en étions qu’au départ de Rome.

Lorsqu’Ernest, profitant d’un congé, arrive à Chamaillères, il y trouve donc, outre M. de Liron, fort baissé par suite d’une attaque, mademoiselle Justine, souffrante depuis près d’un an : elle déguise en vain, sous un air d’indifférence et de gaîté, ses appréhensions trop certaines. La nouvelle position des deux amans, l’embarras léger des premiers jours, le rendez-vous à la chambre, le bruit de la montre accrochée encore à la même place, le souper à deux dans une seule assiette, cette seconde nuit qu’ils passent si victorieusement et qui laisse leur ancienne nuit du 23 juin unique et intacte, les raisons pour lesquelles mademoiselle de Liron ne veut devenir ni la femme d’Ernest ni sa maîtresse, l’aveu qu’elle lui fait de son premier amant ; cette vie de chasteté, mêlée de mains baisées, de pleurs sur les mains et d’admirables discours, enfin la maladie croissante, la promesse qu’elle lui fait donner qu’il se mariera, l’agonie et la mort, tout cela forme une moitié de volume pathétique et pudique où l’âme du lecteur s’épure aux émotions les plus vraies comme les plus ennoblies. Écoutons mademoiselle de Liron dans cette seconde nuit, qui n’amène ni rougeur ni repentir. « Ah ! mon ami, crois-moi, il faut laisser venir le bonheur de lui-même : on ne le fait pas. As-tu jamais essayé dans ton enfance de replacer ton pied précisément dans l’empreinte qu’il venait de laisser sur la terre ? On n’y saurait parvenir, on écorne toujours les bords !… Va ! nous sommes bien heureux ! Peu s’en est fallu que nous ne gâtions aujourd’hui notre admirable bonheur de l’année dernière ! Crois-moi donc, conservons notre 23 juin intact: c’est le destin qui l’a arrangé ; c’est Dieu qui l’a voulu : aussi son souvenir ne nous donne-t-il que de la joie. »

Si Ernest eût vécu à une époque chrétienne, j’aime à croire qu’il ne se fût pas marié après la perte de son amie, et qu’il fût entré dans quelque couvent ou du moins dans l’ordre de Malte. Si mademoiselle de Liron avait vécu à une semblable époque, elle se fût inquiétée, sans doute, de sa faute comme mademoiselle Aïssé ; elle eût exigé un autre confesseur que son amant ; elle eût tâché de se donner des remords, et s’en fût procuré probablement à force d’en échauffer sa pensée. C’est, au contraire, un trait parfait, et bien naturel de la part d’une telle femme en notre temps, que de lui entendre dire : « Sais-tu, Ernest, que pendant ton absence et dans l’espérance d’adoucir les regrets que j’éprouvais de ne plus te voir, j’ai fait bien des efforts pour devenir dévote à Dieu ? Mais il faut que je te l’avoue, ajouta-t-elle avec un de ces sourires angéliques, comme on en surprend sur la figure des malades résignés, je n’ai pas pu. J’en ai honte, mais je te le dis. Encore à présent, je sens bien qu’entre l’amour et la dévotion il n’y a qu’un cheveu d’intervalle, et cependant je ne puis le franchir. Hélas ! faut-il que je te dise tout ?… Ce livre que tu vois (et elle montrait l’Imitation de Jésus-Christ), j’en ai fait mes délices, je l’ai lu et relu nuit et jour. Dieu me le pardonnera, je l’espère, puisque je m’en accuse sans détour ; mais à chaque ligne je substituais ton nom au sien ! Oui, ma vocation, l’objet de ma vie, était sans doute de t’aimer, et ce qui me le fait croire, c’est que rien de ce que j’ai fait pour t’en donner des preuves n’excite en mon âme le moindre remords. »

Nous avons entendu quelques personnes, d’un esprit judicieux, reprocher à mademoiselle de Liron de la seconde moitié de n’être plus mademoiselle de Liron de la première, et de s’être modifiée, platonisée, vaporisée en quelque sorte, grâce à son anévrisme, de façon à ne plus nous offrir la même personne que nous connaissions pour pétrir si gracieusement la pâtisserie et pour avoir eu un amant. Ce reproche ne nous a paru nullement fondé. Le changement qui nous apparaît chez mademoiselle de Liron, à mesure que nous lisons mieux dans son cœur et que sa bonne santé s’altère, n’est pas plus difficile à concevoir que tant de changemens à nous connus, développés dans des natures de femmes par une rapide invasion de l’amour. Les indifférens du monde en sont quittes pour s’écrier, d’un air de surprise, comme les lecteurs assez indifférens dont il s’agit : « Ma foi ! qui jamais aurait dit cela ? » Et pourtant dans l’histoire de mademoiselle de Liron, comme dans la vie habituelle, cela arrive, cela est, et il faut bien le croire. Quant à la circonstance de récidive et à l’objection d’avoir déjà eu un amant, je ne m’en embarrasse pas davantage, ou plutôt je ne craindrai pas d’avouer que c’est un des points les mieux observés, selon moi, et les plus conformes à l’expérience un peu fine du cœur. Toute femme organisée pour aimer, toute femme non coquette et capable de passion (il y en a peu, surtout en ces pays) est susceptible d’un second amour, si le premier a éclaté en elle de bonne heure. Le premier amour, celui de dix-huit ans, par exemple, en le supposant aussi vif et aussi avancé que possible, en l’environnant des combinaisons les plus favorables à son cours, ne se prolonge jamais jusqu’à vingt-quatre ans ; et il se trouve-là un intervalle, un sommeil du cœur, entrecoupé d’élancemens vers l’avenir, et durant lequel de nouvelles passions se préparent, des desirs définitifs s’amoncèlent. Mademoiselle de Lespinasse, après avoir pleuré amèrement et consacré en idée son Gustave, se prend un jour à M. de Guibert, l’aime avec le remords de se sentir infidèle à son premier ami, et meurt innocente et consumée, dans les flammes et les soupirs.

Si mademoiselle de Liron n’était pas autre chose pour nous qu’une charmante composition littéraire ; si nous ne l’aimions pas comme une personne que nous aurions connue, avec ses défauts même et ses singularités de langage, nous reprendrions en elle certains mots qui pourraient choquer des oreilles non accoutumées à les entendre de sa bouche. Nous ne voudrions pas qu’elle dît à son ami : « Vous connaissez les êtres. — Mets ton épaule près de l’oreiller, afin que je m’accôte sur toi. — Dans toutes les actions de ma vie, il y a toujours eu quelque chose qui ressortissait de la maternité. » Mademoiselle de Clermont, à Chantilly, ne se fût pas exprimée de la sorte, en parlant à M. de Meulan ; mais mademoiselle de Liron était de sa province, et l’accent qu’elle mettait à ces expressions familières ou inusitées les gravait tellement dans la mémoire, qu’on a jugé apparemment nécessaire de nous les transmettre.

Il nous reste, pour rendre un complet hommage à mademoiselle de Liron, à dire quelques mots des deux opuscules touchans desquels nous avons souvent rapproché son aventure. C’est la louer encore que de louer ce qui lui ressemble si diversement, et ce qui l’appelle à voix basse d’un air de modestie et de mystère sur la même tablette de bibliothèque d’acajou, non loin du chevet, là où était autrefois l’oratoire. Les Lettres de Lausanne, publiées en 1788 par madame de Charrières et aujourd’hui fort rares, se composent de deux parties. Dans la première, une femme de qualité établie à Lausanne, la mère de la jolie Cécile dont nous avons cité le portrait, écrit à une amie qui habite la France, les détails de sa vie ordinaire, le petit monde qu’elle voit, les prétendans de sa fille et les préférences de cette chère enfant qu’elle adore ; le tout dans un détail infini et avec un pinceau facile qui met en lumière chaque visage de cet intérieur. L’amoureux préféré est un jeune lord qui voyage avec un de ses parens pour gouverneur. Il aime Cécile, mais pas en homme fait ni avec de sérieux desseins ; aussi la tendre mère songe-t-elle à guérir sa fille, et cette courageuse fille elle-même va au-devant de la guérison. On quitte Lausanne pour la campagne et on se dispose à venir visiter la parente de France : voilà la première partie. La seconde renferme des lettres du gouverneur du jeune lord à la mère de Cécile, dans lesquelles il raconte son histoire romanesque et celle de la belle Caliste. Caliste, qui avait gardé ce nom pour avoir débuté au théâtre dans The fair penitent, vendue par une mère cupide à un lord, était promptement revenue au repentir et à une vie aussi relevée par les talens et la grâce qu’irréprochable par la décence. Mais elle connut le jeune gentilhomme qui écrit ces lettres et elle l’aima. On ne saurait rendre le charme, la pudeur de cet amour partagé, de ses abandons et de ses combats, de la résistance sincère de l’amante et de la soumission gémissante de l’amant. « Un jour, je lui dis : vous ne pouvez vous résoudre à vous donner et vous voudriez vous être donnée, — Cela est vrai, dit-elle ; et cet aveu ne me fit rien obtenir, ni même rien entreprendre. Ne croyez pourtant pas que tous nos momens fussent cruels et que notre situation n’eût encore des charmes ; elle en avait qu’elle tirait de sa bizarrerie même et de nos privations… Ses caresses, à la vérité, me faisaient plus de peur que de plaisir, mais la familiarité qu’il y avait entre nous était délicieuse pour l’un et pour l’autre. Traité quelquefois comme un frère ou plutôt comme une sœur, cette faveur m’était précieuse et chère ». C’était, comme on voit, à-peu-près la situation de la seconde nuit entre Ernest et mademoiselle de Liron : mais il n’y avait pas eu la première, et les mêmes raisons de patience n’existaient pas. Le père du jeune gentilhomme s’étant opposé au mariage de son fils et de Caliste, mille maux s’ensuivirent, et la mort de Caliste les combla. On ne lit toute cette fin que les yeux noyés de larmes aveuglantes, suivant une belle expression que j’y trouve.

Les Lettres de Lausanne sont un de ces livres chers aux gens de goût et d’une imagination sensible, une de ces fraîches lectures, dans lesquelles, au travers de rapides négligences, on rencontre le plus de ces pensées vives, qui n’ont fait qu’un saut du cœur sur le papier : c’est l’historien de mademoiselle de Liron qui a dit cela.

Quant à mademoiselle Aïssé, il y a mieux encore. Ce sont de vraies lettres écrites à une amie sous le sceau de la confidence, destinées à mourir en naissant, puis trouvées et publiées dans la suite par la petite fille de cette amie. M. de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, acheta en 1698, d’un marchand d’esclaves, une jolie petite fille d’environ quatre ans. Elle était Circassienne, et fille de prince, lui assura-t-on. Il la ramena en France, la fit très bien élever, abusa d’elle, à ce qu’il paraît, dès qu’il la crut en âge, et mourut en lui laissant une pension de 4000 livres. Mademoiselle Aïssé vivait chez madame de Ferriol, belle-sœur de l’ambassadeur, et propre sœur de madame de Tencin. D’Argental, le correspondant de Voltaire, et Pont-de-Vesle, étaient fils de madame de Ferriol, et amis d’enfance de mademoiselle Aïssé. Quoique madame de Ferriol, femme exigeante, pleine de sécheresse et d’aigreur, n’eût pas pour mademoiselle Aïssé ces égards délicats qu’inspire la bienveillance de l’âme, la jeune Grecque, comme on l’appelait, était l’idole de cette société aimable, sinon sévère. Madame de Parabère, madame du Deffant, madame Bolingbroke, la recherchaient à l’envi. Le régent la convoita, et malgré l’officieuse entremise de madame de Ferriol, il échoua contre la vertu de mademoiselle Aïssé ; car c’était d’une enfant que M. de Ferriol avait abusé, et il n’avait en rien flétri la délicatesse et la virginité de ce tendre cœur. Le chevalier d’Aydie fut l’écueil sur lequel ce cœur se brisa. Le chevalier avait les agrémens de l’esprit et de la figure, un tour de sensibilité légèrement romanesque ; il était chevalier de Malte, mais avait eu des succès à la cour ; la duchesse de Berry l’avait distingué et honoré d’un goût de princesse. Il approcha de mademoiselle Aïssé, et s’enflamma pour elle d’une passion qui désormais fut son unique objet et l’occupation du reste de sa vie. Elle en fut touchée dès l’abord, et dans ses scrupules elle eut l’idée de fuir, mais ne l’ayant pu, elle céda. Le chevalier voulait se faire relever de ses vœux de Malte, et l’épouser ; elle s’y opposa avec constance, par égard pour la gloire et la considération de son amant. C’est ainsi qu’on voit dans les lettres latines d’Héloïse à Abeilard, que celle-ci refusa de devenir la femme du théologien, comme il était permis alors, mais peu honorable, aux gens de sa robe, et qu’elle aima mieux rester sa maîtresse, afin d’avoir seule la tache, et qu’il n’y en eût pas au nom de l’illustre maître. Mademoiselle Aïssé opposa des raisonnemens analogues à son chevalier. Elle eut de lui une fille dont elle put accoucher secrètement, grâce à lady Bolingbroke, et cette dame plaça ensuite l’enfant à un couvent de Sens comme sa nièce. Ces évènemens étaient déjà accomplis lorsqu’une amie de madame de Ferriol, madame de Calandrini de Genève, vint à Paris, et s’y lia d’une étroite amitié avec mademoiselle Aïssé. C’était une personne de vertu et de religion ; mademoiselle Aïssé lui confia tout le passé, et ses scrupules encore vifs, ses remords d’un amour invincible ; madame de Calandrini lui donna de bons conseils, lui fit promettre de lui écrire souvent, et ce sont ces lettres précieuses que nous possédons. Nulle part la société du temps n’est mieux peinte ; nulle part une âme qui soumet l’amour à la religion n’exhale des soupirs plus épurés, des parfums plus incorruptibles. Le style sent son dix-septième siècle du dernier goût, et le meilleur monde d’alors. C’est un trésor, en un mot, pour ces bons esprits et qui connaissent les entrailles, dont mademoiselle Aïssé parle en un endroit.

La société s’y montre çà et là en quelques lignes dans sa dégradation rapide et sa frivolité mêlée de hideux. Les amans que chaque femme prend et laisse à la file ; les fureurs au théâtre pour ou contre la Lemaure et la Pelissier ; le duc d’Epernon, qui, par manie de chirurgie, va trépanant à droite et à gauche, et tue les gens pour passer son caprice d’opérateur ; la mode soudaine des découpures, comme plus tard celle du parfilage, mais poussée au point de découper des estampes qui coûtent jusqu’à 100 livres la pièce : « si cela continue, ils découperont des Raphaël ; » la manière dont on accueille les bruits de guerre : « on parle de guerre ; nos cavaliers la souhaitent beaucoup, et nos dames s’en affligent médiocrement ; il y a long-temps qu’elles n’ont goûté l’assaisonnement des craintes et des plaisirs des campagnes ; elles désirent de voir comme elles seront affligées de l’absence de leurs amans ; » on entend tous ces récits fidèles, on assiste à cette décomposition du grand règne, à ce gaspillage des sentimens, de l’honneur et de la fortune publique ; on s’écrie avec la généreuse mademoiselle Aïssé : « À propos, il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux à la tête, elle est trop infâme pour l’écrire ; mais tout ce qui arrive dans cette monarchie annonce bien sa destruction. Que vous êtes sages, vous autres, de maintenir les lois et d’être sévères ! Il s’ensuit de là l’innocence ! » On partage la consolation vertueuse qu’elle offre à son amie dans les privations et les pertes : « Quelque grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu’on s’attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous qu’une religieuse défroquée, qu’un cadet cardinal (les Tencin), soient heureux, comblés de richesses ? Ils changeraient bien leur prétendu bonheur contre vos infortunes. »

Cependant la santé de mademoiselle Aïssé s’altère de plus en plus ; sa poitrine est en proie à une phthisie mortelle. Elle se décide à remplir ses pratiques de religion. Le chevalier consent à tout par une lettre admirable de sacrifice et de simplicité, qu’il lui remet lui-même. Or, pour trouver un confesseur, il faut se cacher de madame de Ferriol, moliniste tracassière, et qui ferait de cette conversion une affaire de parti. Mademoiselle Aïssé a donc recours à madame du Deffant et à cette bonne madame de Parabère, qui l’aide de tout son cœur : « vous êtes surprise, je le vois, du choix de mes confidentes ; elles sont mes gardes, et surtout madame de Parabère, qui ne me quitte presque point, et a pour moi une amitié étonnante ; elle m’accable de soins, de bontés et de présens. Elle, ses gens, tout ce qu’elle possède, j’en dispose comme elle, et plus qu’elle ; elle se renferme chez moi toute seule et se prive de voir ses amis ; elle me sert sans m’approuver ni me désapprouver, c’est-à-dire elle m’a offert son carrosse pour envoyer chercher le père Bourceaux, etc., etc… »

Ce qui ne touche pas moins que les sentimens de piété tendre dont mademoiselle Aïssé présente l’édifiant modèle, c’est l’inconsolable douleur du chevalier à ses derniers momens. Il fait pitié à tout le monde, et on n’est occupé qu’à le rassurer. Il croit qu’à force de libéralités, il rachètera la vie de son unique amie, et il donne à toute la maison, jusqu’à la vache, à qui il a acheté du foin. « Il donne à l’un de quoi faire apprendre un métier à son enfant ; à l’autre, pour avoir des palatines et des rubans ; à tout ce qui se rencontre et se présente devant lui : cela vise quasi à la folie ! » Sublime folie en effet, folie surtout, puisqu’elle dura, et que l’existence entière du chevalier fut consacrée au souvenir de la défunte et à l’établissement de l’enfant qu’il avait eu d’elle ! Mais, nous autres, nous sommes devenus plus raisonnables apparemment qu’on ne l’était même sous Louis xv ; nous savons concilier à merveille la religion des morts et notre convenance du moment ; nous avons des propos solennels et des actions positives ; le réel nous console bonnement de l’invisible, et c’est pourquoi l’historien de mademoiselle de Liron n’a été que véridique en nous faisant savoir qu’Ernest devint raisonnablement heureux.


sainte-beuve.