Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d’enseignement/Chapitre II

Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d’enseignement
Au bureau de l’univers (p. 11-13).
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II


Rien ne démontre mieux combien l’état que nous signalons est incontestable, et, de plus, universellement admis, que les dispositions réciproques des Français les uns envers les autres. Supposez deux Français quelconques, appartenant à ce qu’on appelle les classes éclairées, qui se rencontrent dans un lieu public ou ailleurs, sans se connaître d’avance, et dont l’un cherche à deviner la carrière, les préoccupations ou les convictions de l’autre. La dernière des hypothèses qui se présentera à son esprit, sera de supposer que son concitoyen professe sérieusement et de fait l’une des religions existantes en France. De toutes les exceptions que son imagination aura pu se figurer, celle-là sera à coup sûr la plus rare et la plus improbable.

Bien plus, et cela se voit chaque jour, on vit ensemble pendant des années entières dans un corps politique, dans un tribunal, dans un conseil ou une assemblée quelconque, et l’on est tout étonné de découvrir un jour, par quelque hasard, qu’on a pour collègue et voisin un homme qui croit à la vérité catholique, et qui pratique sa croyance, sans que personne s’en doutât, tant l’organisation sociale laisse chez nous peu de place à la foi religieuse, tant elle en rend la profession inutile ou impopulaire, dangereuse ou ridicule.

En vain voudrait-on, par je ne sais quelle distinction bizarre, établir qu’au dehors le catholicisme c’est la France, et que les grands politiques qui président à nos destinées doivent se poser, aux yeux de l’étranger, comme les défenseurs spéciaux d’une religion à laquelle ils sont eux-mêmes hostiles ou indifférents. C’est là l’illusion de quelques âmes généreuses et inquiètes à bon droit de l’avenir de la patrie ; c’est aussi la prétention de quelques meneurs moins aveuglés que d’autres par la passion antireligieuse ; mais elle n’ira pas loin. Ni Dieu ni les hommes n’admettront cette fiction insolente qui permettrait à certains hommes de représenter au dehors un ordre de vérités et de faits de conscience qu’ils n’ont pas le courage de professer au dedans. On peut y trouver matière à quelques phrases pour orner des conquêtes dans l’Océan Pacifique : mais en Europe, sur le Rhin, en Orient, en présence de questions sérieuses, dans un conflit de puissance à puissance, les intérêts catholiques ne peuvent manquer d’être oubliés ou trahis par la politique française. Cette vérité n’a malheureusement plus besoin d’être démontrée, depuis que le protectorat exclusif des catholiques dans l’empire ottoman, ce glorieux apanage de l’antique France, a été transformé bénévolement en une sorte de commandite avec quatre puissances qui sont nos rivales, et dont trois au moins sont ennemies nées de l’Église.