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Documents nouveaux sur Frédéric Nietzsche

Documents nouveaux sur Frédéric Nietzsche
Revue des Deux Mondes4e période, tome 154 (p. 453-462).


DOCUMENTS NOUVEAUX SUR FRÉDÉRIC NIETZSCHE


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Jacob Burckhardt et Friedrich Nietzsche, Briefwechsel ; R. Fr. v. Seydlitz, Friedrich Nietzsche ; M. von Meysenbug, Der Lebensabend einer Idealistin ; etc.



Il y avait à Bâle, vers 1875, deux professeurs de l’Université qui passaient pour les deux hommes les plus savans de la ville. Tous deux étaient célibataires ; et, malgré leur grande différence d’âge, une étroite amitié s’était formée entre eux. On se racontait même avec respect, dans Bâle, qu’à de certains soirs, quand ils se réunissaient l’un chez l’autre devant une bouteille de vieux vin du Rhin, ils avaient l’habitude de pencher d’abord leur verre et d’en laisser tomber quelques gouttes, en manière de libation aux démons de l’amitié.

Le plus âgé des deux amis était professeur d’histoire. C’était le célèbre Jacques Burckhardt, un des hommes qui, dans notre siècle, ont le mieux connu la de et l’art de la Renaissance. Son Histoire de la Civilisation en Italie durant la Renaissance reste aujourd’hui encore, comme l’on sait, l’œuvre la plus sûre et la plus complète qu’on ait écrite sur ce vaste sujet : et l’on sait aussi quelle source incomparable de renseignemens historiques et critiques est son Cicerone, ou Guide destiné à faciliter aux voyageurs la jouissance de l’art italien. Ce que l’on sait moins, peut-être, c’est que les sages et pénétrantes recherches de Burckhardt ne se sont point bornées à l’Italie de la Renaissance. Une grande étude sur Rubens, qu’on a publiée après sa mort, il y a deux ans, et une série de leçons sur l’art grec, qui viennent de paraître, en même temps qu’elles nous montrent combien était active et variée la curiosité de ce noble esprit, nous révèlent chez lui une ardeur d’enthousiasme, un sentiment d’exaltation poétique au contact de la beauté, que ses œuvres précédentes, plus froides et d’une tenue plus sobre, pouvaient à peine nous faire soupçonner.

Qu’on imagine, avec cela, le type parfait du vieux bourgeois de Bâle, bourru, cassant, un peu maniaque (encore que ceci soit peut-être le fait du vieux célibataire au moins autant que du ieux Bâlois), mais, en fin de compte, plein de cœur, le meilleur des hommes. Ses élèves l’adoraient, et quand on le voyait marcher dans les rues de Bâle, grand et solide, le visage découpé en arêtes saillantes, chacun se faisait fête de le saluer au passage, avec un mélange de respect et d’orgueil national.

Son ami, de vingt-cinq ans plus jeune, était professeur de philologie. Celui-là n’était pas Bâlois, ni même Suisse, mais Allemand : ce qui n’empêchait pas les Bâlois d’être fiers de lui aussi, car on n’ignorait pas qu’il avait été nommé professeur d’université à vingt-quatre ans, âge où la plupart des philologues sont encore étudians. Il formait d’ailleurs avec son ami Burckhardt le contraste le plus absolu. Toujours vêtu avec une élégance recherchée, les mains soigneusement gantées, coiffé dès le matin d’un chapeau haut de forme, c’était, sinon un dandy, du moins un parfait homme du monde : et il n’y avait pas jusqu’à sa politesse méticuleuse qui ne parût plus raffinée, en comparaison des manières simples et rudes de son collègue le professeur d’histoire. Il n’avait rien, non plus, d’un bon géant, dans toute sa personne, mais plutôt quelque chose de féminin, malgré son épaisse moustache tombante et ses cheveux en brosse. Ses yeux, surtout, dégageaient un charme infini : on y sentait beaucoup de douceur, une bonté profonde, et aussi une sorte de recueillement ou de rêve, comme si l’âme qui habitait derrière ces grands yeux de myope eût été absolument étrangère aux objets qu’ils voyaient. La voix, plus douce encore que le regard, était fine, chantante, pleine à la fois de réservi et de précision. Et l’on retrouvait dans la démarche, dans les gestes, dans toute la manière d’être du Jeune savant le même caractère d’élégance et de timidité féminines : sans compter qu’à première vue on devinait chez lui une nature éminemment impressionnable et nerveuse, tandis que Burckhardt avait un tempérament de fer, et se vantait lui-même de n’avoir jamais connu la nervosité.

Ce jeune savant était Frédéric Nietzsche, le poète-philosophe qui, Aingt ans plus tard, devait devenir l’idole de la jeunesse allemande. Plusieurs fois déjà j’ai eu l’occasion de parler de lui, à cette même place [1], et de signaler lïnfluence croissante de ses paradoxes : mais rien de ce que j’ai dit ne saurait donner une juste idée des progrès de cette influence, ni de l’extraordinaire diversité de ses manifestations. Poèmes, romans, drames, toute la littérature allemande d’aujourd’hui porte le reflet des bizarres « paroles » de Zarathustra. C’est à Nietzsche que les nouveaux compositeurs allemands demandent les sujets de leur poèmes symphoniques ; et j’ai sous les yeux deux ouvrages qui sont, l’un et l’autre, des recueils de leçons faites en chaire par des professeurs de théologie sur la doctrine du super-homme et ses rapports avec le christianisme [2].

Aussi n’aura-t-on pas de peine à comprendre l’émotion produite en Allemagne par l’annonce de la publication de la correspondance de Nietzsche avec Jacques Burckhardt. Ce que les deux amis se sont dit dans leurs longues causeries de Bâle, personne, malheureusement, n’était plus en état de le révéler : mais on savait qu’après le départ de Nietzsche ils s’étaient écrit, que Burckhardt avait gardé de son jeune collègue le meilleur souvenir, et que Nietzsche, de son côté, citait volontiers Burckhardt et Taine comme les seuls hommes qui l’eussent bien compris. De quelles précieuses confidences devaient être remplies les lettres que s’étaient écrites, après tant d’années de vie commune et d’incessant échange d’idées, l’auteur de la Civilisation en Italie et l’auteur du Crépuscule des Faux Dieux !

Hélas ! la publication de la correspondance de Nietzsche et de Burckhardt a été pour les nietzschéens une cruelle déception. Une dizaine de courts billets, c’est à cela qu’elle se réduit : et l’on ne saurait imaginer rien de plus monotone, chacun des billets de Nietzsche ayant pour objet d’annoncer à Burckhardt l’envoi d’un nouveau livre, tandis que Burckhardt, dans chacune de ses réponses, se borne à remercier son ami en quelques lignes aimables et insignifiantes. Ou plutôt les remerciemens de Burckhardt ne sont pas tous insignifians : ils constituent même, à beaucoup près, la partie la plus intéressante de la correspondance. Mais ils nous prouvent combien Nietzsche se trompait en se croyant compris de son ancien collègue. La vérité est que Burckhardt, tout en appréciant son savoir et la force de son style, n’essayait même pas de le suivre dans ses excursions « au delà des limites du bien et du mal. » Et cela se devine à toutes les lignes de ses lettres, sous la bonne et cordiale politesse de leur forme : et Nietzsche lui-même paraît en avoir eu, par instans, le pressentiment, car il écrit, par exemple à Burckhardt, en lui envoyant sa Gaie Science : « Voici un livre dont vous ne pourrez que rire ; il est en effet tout personnel, et tout ce qui est personnel est, par là même, comique. »

Burckhardt, cependant, ne riait pas en lisant ses livres ; mais il ne les prenait pas non plus tout à fait au sérieux ; et toujours, au moment de les juger, il trouvait quelque nouvelle formule pour se récuser. « D’une façon générale, — écrivait-il le 13 septembre 1882, en réponse à l’envoi de la Gaie Science, — il y a dans ce que vous écrivez bien des choses (et, je le crains, les meilleures) qui passent loin au-dessus de ma vieille tête : mais, partout où je puis vous suivre, j’éprouve un sentiment rafraîchissant d’admiration pour cette richesse d’idées, à la fois si énorme et si condensée ; et je songe au bonheur que ce serait pour nous, historiens, de pouvoir considérer les choses avec votre regard. Hélas ! je dois, à mon âge, me tenir pour trop heureux d’amasser de nouveaux matériaux sans oublier les anciens, et de conduire ma voiture, en vieux cocher, le long des routes dont j’ai l’habitude. » Un an plus tard, le 10 septembre 1883, Burckhardt vient de lire la première partie de Zarathustra. « Pour ma part, écrit-il, je ressens un plaisir tout particulier à voir quelqu’un s’élever si haut au-dessus de mon horizon, et à l’entendre me décrire, de là, les terres nouvelles que découvrent ses yeux. J’achève alors de comprendre combien j’ai été superficiel, ma vie durant, et combien, hélas ! je le resterai toujours, car ce n’est pas à mon âge qu’on peut se changer. » À l’envoi de Par delà le bien et le mal, en 1886, le vieillard répond, plus nettement encore : « Je crains que vous ne vous fassiez illusion sur mes aptitudes. Des problèmes comme ceux que vous traitez, jamais je n’ai été en état de les approfondir, jamais je n’ai même pu en comprendre les prémisses. J’ai toujours été la tête la moins philosophique du monde : il n’y a pas jusqu’au passé de la philosophie qui ne me soit à peu près étranger. Lorsque, dans mon étude de l’histoire, j’ai rencontré sur ma route des idées générales, je ne m’en suis toujours approché qu’avec une extrême prudence, et je n’en ai pris que le strict nécessaire… Votre livre passe donc bien loin au-dessus de ma vieille tête; et j’éprouve un véritable vertige quand je vois de quelle étonnante façon vous arrivez à dominer tout le mouvement de la pensée contemporaine, et à en définir chaque détail avec une variété de nuances infinie. »

Peut-être, après cela, Nietzsche étail-il plus fier encore de « donner le vertige » à Jacques Burckhardt qu’il l’eût été d’être compris de lui. Mais à ses deux envois suivants le vieux professeur bâlois ne répondit même plus, malgré les flatteuses paroles qui les accompagnaient. Et nous le regrettons d’autant plus que nous aurions été particulièrement curieux de connaître l’opinion de Burckhardt sur le Cas Wagner : car il avait toujours détesté la musique de Wagner, de toute la force de son enthousiasme pour Mozart et pour Haydn : mais il avait assisté, d’autre part, à la fièvre de wagnérisme de son jeune collègue, et savait quel affectueux accueil il avait longtemps reçu dans la maison de Wagner. Voici, en tout cas, comment Nietzsche s’excusait devant lui de son violent pamphlet contre l’ami de jadis :


Sils-Maria, Automne de 1888.
Très vénéré professeur,

Je prends la liberté de vous envoyer, ci-joint, un petit essai esthétique qui, bien que je l’aie écrit pour me distraire de tâches plus sérieuses, n’en doit pas moins être pris au sérieux. Vous ne vous laisserez pas un instant tromper à la légèreté et à l’ironie du ton. Et vous jugerez sans doute que j’ai le droit de parler enfin nettement de ce « cas Wagner : » le droit et même le devoir. Le mouvement wagnérien est en effet devenu un triomphe. Les trois quarts des musiciens sont entièrement gagnés; de Saint-Pétersbourg à Paris, de Bologne à Montevideo, les théâtres ne vivent plus que de cet art-là ; tout récemment encore, le jeune empereur d’Allemagne a donné à l’affaire la signification d’une chose nationale entre toutes, et s’en est lui-même constitué le chef : voilà assez de motifs pour que j’aie le droit d’entrer dans la lice. Je reconnais, d’ailleurs, que mon petit livre, en raison du caractère européen-international du problème, aurait dû être écrit en français plutôt qu’en allemand. Mais d’ailleurs, jusqu’à un certain point, il est écrit en français : ou en tout cas on aurait moins de peine à le traduire en français qu’en allemand.


Mais ni l’intérêt de cette lettre, ni le charme de quelques-unes des réponses de Burckhardt ne suffisent pour donner à cette correspondance des deux amis bâlois la valeur qu’on était en droit de lui supposer. Et j’imagine que les nietzschéens ont dû éprouver une déception égale, ou peut-être plus vive encore, en lisant les lettres écrites par Nietzsche à un autre de ses amis, le baron de Seydlitz, et publiées par celui-ci dans une des dernières livraisons de la Neue Deutsche Rundschau. Romancier et critique de talent, M. de Seydlitz est loin d’occuper, dans le monde littéraire allemand, une situation comparable à celle de Burckhardt : mais lui aussi était depuis longtemps connu comme l’un des plus intimes confidens de l’auteur de Zarathustra ; et certains passages des lettres qu’il avait reçues de lui, cités par la sœur de Nietzsche et par d’autres biographes, faisaient très vivement désirer une publication plus complète de leur correspondance.

À cette publication, M. de Seydlitz a joint encore toute la série de ses souvenirs, s’étendant sur une période de plus de dix ans. Mais ni les souvenirs, ni les lettres, ne nous apprennent presque rien qui vaille la peine d’être su. Tout au plus pouvons-nous citer, parmi les lettres, celle où Nietzsche annonce à son ami l’envoi de son Cas Wagner. Elle est d’autant plus curieuse que, dix ans avant de l’écrire, Nietzsche avait dit à M. de Seydlitz, tout en lui avouant qu’il avait cessé d’être wagnérien : « Que le ciel nous garde de céder jamais à la tentation d’écrire des pasquilles sur nos amis ! Nous avons, pour les écrire, plus de matière que les ennemis : mais par cela même nous devons prendre garde à n’en point user. » Nietzsche avait, incontestablement, plus de « matière » qu’aucun ennemi de Wagner pour écrire un « pasquille » sur son ancien ami. Il finit par céder, comme l’on sait, à la « tentation ; » et voici en quels termes, — bien loin, cette fois, de s’en excuser, — il s’en glorifiait devant M. de Seydlitz : « J’ai produit, ces temps derniers, quelques joyeusetés. L’une d’elles, que je prends la liberté de t’envoyer ci-jointe, s’appelle le Cas Wagner, un problème musical. (Les méchantes langues diront : La Chute de Wagner.) [3] On dit que Bülow, lui aussi, est en train de s’exercer sur le même sujet. Et le fait est que, tous deux, nous avons quelque peu vécu derrière les coulisses ! »

Dans une autre lettre, écrite en mai 1888, Nietzsche annonce à M. de Seydiitz qu’il vient de « découvrir » Turin : sur quoi il commence une longue et enthousiaste description de la capitale piémonlaise, célébrant sa situation, son « zéphyr », la fraîcheur de ses nuits, son théâtre (où l’on joue Carmen), ses cafés, sa bibliothèque et ses librairies. « Siège de l’état-major général, » ajoute-t-ll, dans son énumération des avantages de Turin, qui du reste, je dois bien l’avouer, est rédigéo presque tout entière en style de Guide-Joanne.

Quant aux souvenirs de M. de Seydlitz, le seul qui ait de quoi nous intéresser est le récit d’une conversation où le futur auteur de l’Antéchrist nous apparaît défendant le catholicisme contre « les calomnies, non seulement stupides et ignobles, mais nuisibles, mises en circulation dans les pays protestans. » Tout le reste n’est que détails oiseux, descriptions de rencontres, de séjours en commun, de séparations, sans un seul trait qui nous aide à comprendre le caractère de Nietzsche, ni même à nous représenter sa physionomie.

Encore ces souvenirs de M. de Seydlitz sont-ils une mine de renseignemens précieux en comparaison de ceux que nous offre, dans un ouvrage récent, Mlle Malvida de Meysembug, une dame qui a été, des années durant, la confidente de Nietzsche, en même temps que l’amie de Richard Wagner. Cette dame nous raconte tout au long un séjour qu’elle a fait, en compagnie de Wagner et de Nietzsche, à Sorrente, durant l’hiver de 1876 : mais elle n’a guère pris note que de ce quelle leur a dit , et rien n’est plus singulier que ces récits où un mot de Nietzsche, sur Goethe, sur Cervantes, sur Sakountala, est aussitôt suivi d’une longue réfutation de Mlle de Meysembug. La seule conclusion à tirer de ces Souvenirs est que les nietzschéens se trompent en contestant l’irifluence exercée sur Nietzsche par un positiviste allemand, le docteur Paul Rée, auteur d’un livre sur l’Origine des sentimens moraux. La vérité est que cette influence a été énorme, décisive, et que durant plusieurs mois Mlle de Meysembug a vu son ami, sous l’effet des idées du médecin positiviste, se détacher successivement de toutes les croyances que, naguère, Schopenhauer et Wagner avaient fait naître en lui.


Ainsi ces lettres, ces souvenirs, et vingt autres documens du même genre publiés dans ces derniers temps, ont pour caractère commun d’être à peu près inutiles. Ou même, s’ils ne nous apprennent rien qui puisse ajouter à la gloire de Nietzsche, quelques-uns d’entre eux risquent, par contre, de la diminuer, en nous fournissant la preuve d’un fait dont nous n’avions, jusqu’ici, que la présomption. Ils nous prouvent, en effet, qu’au moment où Nietzsche a écrit les plus fameux de ses livres, au moment où il a proclamé la « morale des maîtres, » invoqué l’avènement du « super-homme, » et renouvelé la vieille doctrine pythagoricienne de la « Grande Année, » le malheureux était déjà fou, mais positivement, matériellement fou : ce qui achève de nous mettre en méfiance contre le sérieux de ses théories. Il présentait à un degré extraordinaire les signes les plus typiques de la manie des grandeurs et de la manie des persécutions ; et bien avant la crise suprême, où sa raison a définitivement sombré, un bouleversement complet s’était produit en lui, qui avait eu pour résultat de déplacer, si je puis dire, le point de vue de sa pensée, pour concentrer celle-ci, tout entière, sur lui-même.

« Venez me voir à Sorrente, écrivait-il à M. de Seydlitz en 1877 : vous trouverez un homme très simple, et qui n’a pas une bien haute opinion de lui. » Quelques années plus tard, le même homme engageait son ami à aller en pèlerinage à Rapallo, « ce lieu sacré où est né le livre des livres, Zarathustra. » II écrivait à M. de Seydlitz : « Entre nous soit dit, il n’est pas impossible que je sois le premier philosophe de ce temps, ou plutôt quelque chose de plus, et que je constitue le lien décisif et mystérieux qui relie l’un à l’autre deux milliers d’années. » Passant par Florence, dans l’automne de 1885, il racontait qu’il avait vu un astronome italien qui savait par cœur son Humain, Trop humain. Une autre fois il se demandait « quelle Sibérie assez terrible l’Europe allait pouvoir inventer » pour l’y exiler. Et il avouait que son « ressentiment » contre l’esprit allemand lui venait du peu de succès de ses livres en Allemagne : « L’atmosphère morale de ce pays souffle contre moi, cela n’est pas douteux. »

Mais voici qui est encore plus caractéristique : ce sont des réflexions de Nietzsche sur Heine, Byron et Shakspeare, citées par Mme Fœrster-Nietzsche dans une très intéressante étude sur les diverses influences qu’a subies son frère [4].


La plus haute image du poète lyrique — écrit Nietzsche, — c’est Henri Heine qui me l’a donnée… Et comme il possédait sa langue allemande ! Heine et moi, nous sommes à beaucoup près les premiers artistes de la langue allemande : un jour viendra où tout le monde le dira.

Du Manfred de Byron je suis proche parent. Je sens dans mon âme les mêmes abîmes… Les Allemands sont incapables de toute conception de la grandeur : preuve, Schumann. J’ai, par mauvaise humeur contre ce doucereux Saxon, composé une Contre-ouverture pour Manfred, dont Hans de Bülow m’a dit que jamais rien de pareil n’avait été fait en musique.

Quand je cherche ma plus haute formule pour définir Shakspeare, je trouve toujours celle-ci : qu’il a pu concevoir le type de César. Un tel type, on ne le devine pas : on l’est ou on ne l’est pas. Le grand poète ne crée que de sa propre réalité, jusqu’au point où il ne parvient plus à se tenir en dehors de son œuvre… Quand j’ai jeté un coup d’œil dans mon Zarathustra, je marche, une demi-heure, de long en large, dans ma chambre, incapable de maîtriser les sanglots qui m’étranglent… Je ne connais pas de lecture plus déchirante que celle de Shakspeare : combien un homme doit avoir souffert pour devoir se divertir de cette façon !.. Pour concevoir Hamlet, il faut être philosophe... Et je suis instinctivement sûr que lord Bacon est l’auteur de cette littérature extraordinaire... Après tout, que savons-nous de lord Bacon ? Et puis au diable, messieurs les critiques ! Supposons que j’aie baptisé mon Zarathustrra d’un nom étranger, que je l’aie, par exemple, signé Richard Wagner : toute la pénétration de deux milliers d’années n’aurait pas suffi à faire deviner que l’auteur d’Humain, Trop humain était aussi le visionnaire de Zarathustra.


Pas n’est besoin de voir de la folie partout pour en voir dans cette maladive hypertrophie de la personnalité. Et bien que les phrases qu’on vient de lire datent, pour la plupart, des trois dernières années de la carrière de Nietzsche (qui sont d’ailleurs celles où il a écrit la Généalogie de la Morale, le Cas Wagner, le Crépuscule des Faux Dieux , l’Antéchrist et une partie de Zarathustra), on ne tarde pas à s’apercevoir, en y regardant de plus près, que cette folie existait déjà en germe, chez le poète-philosophe, dix ans auparavant. Qu’on se rappelle, seulement, les détails de sa liaison et de sa rupture avec Richard Wagner. « J’ai conclu une alliance avec Wagner, — écrivait-il à un ami en 1872 ; — tu ne peux te figurer combien, à présent, nous sommes voisins l’un de l’autre, et combien nos plans se touchent de près. » Il avait alors un peu plus de vingt-cinq ans, sortait de l’école, et n’avait encore rien écrit que son essai sur la Naissance de la Tragédie ; et déjà il se considérait comme l’ « allié » de Richard Wagner ! Mais rien n’est plus instructif, à ce point de vue, que l’étude publiée par Mme Fœrster-Nietzsche en tête de la traduction allemande de l’ouvrage français de M. Lichtenberger. Nous y découvrons que, tout au long de sa vie, dès que Nietzsche s’attachait à un homme ou à une doctrine, son premier soin était de protester contre tous ceux qui, avant lui, s’y étaient attachés. Philologue, il ne cesse point d’affirmer que lui seul s’entend à la philologie. Admirateur de Schopenhauer, il n’admet pas que personne autre ait le droit de l’admirer. Et quand il devient wagnérien, il s’empresse de déclarer que les wagnériens sont des sots, dont « aucun n’est mûr pour comprendre Opéra et Drame. »

C’est en pleine folie que Nietzsche a prêché sa « morale des maîtres. » écrivant, par exemple : « Voici la nouvelle loi, ô mes frères, que je décrète pour vous : Devenez durs ! » Ou encore : « Qui atteindra quelque chose de grand, s’il ne se sent pas la force et le goût d’infliger de grandes souffrances ? » C’est en pleine folie qu’il s’est amusé à insulter Jésus-Christ et le Christianisme, leur prodiguant de lourdes et grossières railleries que j’avoue que je ne puis lire sans en être ému : car je me souviens que, au même moment, le pauvre Nietzsche s’enorgueillissait d’avoir « l’esprit parisien, » et déclarait que ses livres « étaient écrits en français. »

Et la part de folie, chez Nietzsche, est d’autant plus évidente, que les récits de Mme Fœrster-Nietzsche nous montrent en lui, sous le « super-homme », sous l’ennemi acharné de la compassion et de la bonté, un brave homme dans toute l’étendue de ce mot, bon fils, bon frère, bon ami, excellent patriote, charitable au point de se dépouiller de tout, compatissant au point que la pensée de la souffrance d’autrui lui était plus douloureuse que ses propres souffrances. Jamais il n’y eut un fossé aussi profond entre le cœur et l’esprit d’un homme : mais c’est que le cœur était sain, et l’esprit malade, en proie déjà au mal qui devait, un jour, le détruire tout à fait.

Est-ce donc à dire que les œuvres de cet esprit malade n’aient d’autre valeur que celle d’un document pathologique ? Je ne crois pas que personne puisse aller jamais jusqu’à le prétendre. Il y a dans ces œuvres, même dans les plus folles, une foule de pensées profondes ou charmantes ; mais surtout il y a en elles une forme poétique vraiment merveilleuse, à la fois colorée et musicale, avec des élans lyriques comme je n’imagine pas qu’on en puisse trouver chez aucun autre poète. Le génie, chez Nietzsche, a coexisté quelque temps avec la folie. N’a-t-il pas coexisté de la même façon chez Jean-Jacques Rousseau ? M. Lombroso cite souvent, trop souvent, le cas de certain pensionnaire d’une maison de santé qui, assassin et fou, aurait écrit quelques pages remarquables : il pourrait tout aussi bien, pour varier ses exemples, citer le cas de l’auteur de Zarathustra. Et cela ne prouve nullement que le génie soit le résultat de la folie, pas même chez les hommes de génie qui se trouvent être fous. Mais cela prouve que les œuvres de génie doivent être lues, parfois, avec précaution, et qu’on doit se garder d’y admirer également ce qui vient du génie et ce qui vient d’ailleurs. Qui sait si le plus sage parti à prendre, en face des œuvres de Nietzsche, n’est pas celui qu’avait pris en face d’elles le vieux Jacques Burckhardt, quand, après en avoir goûté l’agrément poétique, il se résignait à ne pas essayer d’en comprendre le fond, jugeant que l’auteur, décidément, « passait trop loin au-dessus de sa tête. »

T. de Wyzewa.
  1. Voyez la Revue du 1er février 1896, et la Revue du 15 mai 1897.
  2. Une excellente traduction française des écrits de Nietzsche, dirigée par M. Henri Albert, est en cours de publication à la librairie du Mercure de France.
  3. Il y a ici un de ces jeux de mots que Nietzsche aimait, et où d’ailleurs il excellait. Der Fall Wagner signifie le Cas Wagner ; Der Fall Wagners voudrait dire la Chute de Wagner.
  4. L’étude de Mme Fœrster-Nietzsche sert de préface à une traduction allemande de l’ouvrage de M. Henri Lichtenberger sur la Philosophie de Nietzsche.