Discours de réception à l’Académie française de monsieur Ferdinand Brunetière

Discours de réception à l’Académie française de monsieur Ferdinand Brunetière
Calmann Lévy, éditeur (p. 3-56).

Messieurs,




Si la franchise était un jour bannie du reste de la terre, il serait beau pour vous qu’elle se retrouvât dans les discours académiques. Je ne m’étonnerai donc pas de me voir parmi vous, puisqu’on ne s’y voit point sans l’avoir demandé ; je ne m’excuserai pas de mon peu de mérite, j’aurais l’air de vouloir déprécier votre choix ; et enfin, et surtout, je ne dissimulerai pas la satisfaction profonde que j’éprouve à vous remercier de l’honneur que vous m’avez fait en m’accueillant dans votre Compagnie.

Vous représentez, en effet, Messieurs, le pouvoir de l’esprit ; vous êtes la tradition littéraire vivante ; et si la langue, la littérature, les chefs-d’œuvre de la prose et de la poésie d’un grand peuple expriment peut-être ce que son génie national a de plus intérieur et de plus universel à la fois, c’est vous qui, depuis plus de deux siècles passés, en ayant reçu le dépôt, l’avez, — de Corneille à Racine, de Bossuet à Voltaire, de Chateaubriand à Hugo, — religieusement conservé, transmis, et enrichi. Le Français qui le dit n’apprend rien à l’étranger : je serais heureux qu’il le rappelât à quelques Français qui l’ont trop oublié.

Dans la faible mesure où le zèle et l’application d’un seul homme peuvent imiter de loin l’œuvre de toute une compagnie, me pardonnerez-vous, Messieurs, de dire que c’est ce que j’ai tâché de faire ? Il y a vingt ans bientôt que j’affrontais pour la première fois la redoutable hospitalité de la Revue des Deux Mondes ; il y en a tantôt dix que j’enseigne à l’École normale supérieure ; et, professeur ou critique, par la parole ou par la plume, c’est à fortifier la tradition, c’est à maintenir ses droits contre l’assaut tumultueux de la modernité, c’est à montrer ce que ses rides recouvrent d’éternelle jeunesse que j’ai consacré tout ce que j’avais d’ardeur. Je serais assurément ingrat de ne pas témoigner aujourd’hui, puisque l’occasion s’en offre à moi, toute ma reconnaissance à ceux qui m’ont soutenu, aidé, encouragé dans cette lutte. J’ai du plaisir à proclamer bien haut ce que je dois au grand, au terrible vieillard qui, sans autre recommandation que celle de ma bonne volonté, m’ouvrit jadis l’accès de sa maison. Je n’en ai guère moins à remercier publiquement celui de vos confrères, le savant helléniste, l’élégant historien de l’art oriental et grec, l’habile directeur de l’École normale supérieure, qui, sans me demander ni diplômes, ni titres, — ni boutons de cristal, — n’hésita pas à me confier la chaire autrefois illustrée par l’enseignement de Désiré Nisard et de Sainte-Beuve. Mais, ni lui, ni l’ombre de celui qui fut François Buloz, ne m’en voudront si j’ose avouer que, de tant d’encouragements, ce sont encore les vôtres qui m’ont été le plus précieux ; et si j’ajoute qu’en m’appelant parmi vous, vos suffrages, Messieurs, m’ont seuls achevé de délivrer d’un doute qu’aux heures de lassitude je n’ai pu quelquefois m’empêcher d’éprouver. Non ! vous en êtes la preuve et les garants, il n’est donc pas vrai que le respect ou l’amour du passé ne se puisse allier à la curiosité du présent, comme au souci de l’avenir ! et plutôt, s’il y a quelque chose d’insolemment barbare, c’est de prétendre, en cette vie si brève, ne dater, ne compter, ne relever que de nous-mêmes. Nos morts sont aussi de notre famille ; c’est leur sang qui coule dans nos veines ; rien ne bat en nous qui ne nous vienne d’eux ; et, pour ce motif, le progrès même n’est possible que par la tradition. En dehors d’elle et sans elle, nous ne saurions bâtir qu’en l’air, dans les nuages, des cités idéales mensongères, utopiques, aussitôt évanouies qu’entrevues ou rêvées. Le passé n’est pas seulement la poésie du présent, il en fait peut-être aussi la vie même ! Et c’est pourquoi, Messieurs, en tout temps, ce que nous devons d’abord à ceux qui viendront après nous, ce que nous devons à nos fils, pour les aider à continuer l’œuvre de l’humanité. c’est de leur léguer, accru, si nous le pouvons, mais intact en tout cas, le patrimoine que nous avons nous-mêmes hérité de nos pères. Si je l’avais ignoré, vous me l’auriez appris ; et si quelquefois, comme je le disais, j’en ai failli douter, c’est vous qui m’avez rassuré.


J’ai rencontré de loin en loin dans le monde, je ne puis pas dire que j’aie beaucoup connu le galant homme, le spirituel écrivain, le hardi journaliste à qui j’ai l’honneur de succéder parmi vous. On ne l’abordait pas aisément ;… et ses meilleurs amis ne m’ont-ils pas fait entendre que si j’avais essayé de pénétrer dans sa familiarité, je ne l’eusse pas connu davantage ?

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère !

M. John Lemoinne aimait à citer ce vers d’un sonnet célèbre, et, quand il le citait, sa physionomie mobile s’animait d’un sourire légèrement ironique. Grand admirateur et ami de Chateaubriand, avait-il, comme René, désiré les orages ? les avait-il traversés peut-être ? Quelles épreuves avait-il subies ? celles de la passion ? ou plutôt celles du doute ? Personne au monde n’en a jamais rien su. Sa politesse un peu dédaigneuse arrêtait les questions sur les lèvres, et ses manières aristocratiques, — plus voisines de la brusquerie d’Alceste que de la condescendance universelle de Philinte, — eussent défié tranquillement l’interrogante subtilité du plus adroit des interviewers… Causeur charmant, étincelant quand il le voulait bien,

Dont il parlait des traits, des éclairs et des foudres,

M. John Lemoinne ne disait jamais qu’exactement ce qu’il lui plaisait de dire, et quand il l’avait dit, se retirant en soi, s’y renfermant et s’y taisant, les plus ingénieuses provocations ne l’en eussent pas fait sortir.

Est-ce pour cela qu’ayant cherché dans son œuvre quelques renseignements sur lui, je n’y en ai pas découvert ? Sans doute, ne livrant de lui-même que son esprit à ses amis, il n’aura cru devoir que ses opinions au public. Et, à cet égard, Messieurs, si les parallèles étaient encore à la mode, on ne saurait guère imaginer, bien que tous deux nourris dans la même maison, d’homme plus différent de son ami, confrère, et prédécesseur parmi vous, Jules Janin. Les lecteurs de Janin étaient ses confidents. Ce gros homme les entretenait volontiers de lui-même, étant, je crois, l’objet qui l’intéressait le plus au monde ; et comme il en parlait, sinon avec quelque vanité, du moins avec rondeur, — vous vous rappelez, Messieurs, qu’il avait trouvé le rare secret de joindre ensemble la rondeur et la préciosité, — on le lisait… Je préfère, pour ma part, à la capricieuse exubérance du « prince des critiques » la discrétion de M. John Lemoinne.

Né à Londres, pendant les Cent-Jours, d’un père français et d’une mère anglaise, observerai-je là-dessus qu’il y avait, dans son talent comme dans sa personne, quelque chose d’éminemment britannique ? Oui ; si les Anglais ayant déjà tant d’autres monopoles, il ne m’était pénible de leur abandonner encore celui de la discrétion ! Puisqu’aussi bien M. John Lemoinne, amené de bonne heure en France, y fit toutes ses études, au collège Stanislas, n’attribuerons-nous pas quelque chose à l’influence des maîtres qui dirigèrent sa jeunesse ? Et puis, et surtout, Messieurs, ne faut-il pas nous souvenir que si la race, le milieu, l’éducation peuvent rendre compte au besoin de ce qu’il y a de moins personnel en nous, de plus semblable aux autres, le génie au contraire, le talent, l’originalité mettent à s’en moquer une espèce de coquetterie ? N’est-ce pas à Saint-Malo que, non loin de la chambre où naquit Chateaubriand, on pourrait montrer le berceau de Lamennais ? Si de Dijon à Mâcon, je ne crois pas qu’il y ait trente lieues, la distance n’est-elle pas infinie de Lamartine à Piron ? Et vous savez, dans notre histoire littéraire, — ou plutôt dans l’histoire de la pensée moderne, — quel est le nom du plus brillant élève que les jésuites aient formé dans leur collège de Clermont ! Gens de goût avant tout, les bons pères eux-mêmes ne parlent jamais sans quelque coupable complaisance de ce petit polisson d’Arouet. Laissons donc à M.John Lemoinne le mérite entier des qualités que nous louons en lui, et, sans nous soucier d’en démêler les origines, souhaitons, Messieurs, que sa discrétion, ou sa froideur même, trouvent toujours parmi nous quelques imitateurs.

Car, comment s’expliquerait-on avec un peu de liberté sur les choses de son temps, et comment sur les hommes, si d’abord on n’opposait à l’envahissante familiarité des uns, comme à l’ordinaire banalité des autres une défense que, dans l’affaiblissement des mœurs contemporaines, je qualifierai tout simplement d’héroïque. Dure condition de la critique ! Mais pour s’acquitter de sa tâche, elle ne saurait fréquenter en ville ; ou du moins, quand elle y fréquente, elle est obligée d’y porter un air de résistance que le monde prend volontiers pour de la mauvaise humeur. Et le monde a raison ! mais la critique n’a pas tort. Le monde a raison, s’il n’est effectivement, lui, qu’une association pour le luxe et pour le plaisir ; mais la critique n’a pas tort, si son devoir est en tout de discerner et de reconnaître, sous la tromperie des apparences, la vraie réalité des choses. Et je veux bien, Messieurs, qu’en raison de la malignité trop ordinaire à notre espèce, il y ait peu de devoirs dont on s’acquitte plus allègrement. Mais ceux-là mêmes qui s’irritent le plus des libertés de la critique, se sont-ils demandé quelquefois ce qu’ils lui doivent de reconnaissance, si c’est elle, en tout aussi, qui les empêche d’être dévorés, selon le beau mot d’Ernest Renan, « par la superstition et la crédulité » ? Dehors pompeux, grands mots et grandes phrases, vain étalage de beaux sentiments, préjugés de toute sorte, conventions hypocrites, admirations mal placées, — dont le moindre inconvénient n’est pas de transporter à la médiocrité triomphante le prix naturel du mérite, — préférences injustement, scandaleusement données aux Scudéri sur les Corneille, aux Voiture sur les Molière, aux Pradon sur les Racine, comme en général à ce qui passera sur ce qui doit durer, c’est tout cela. Messieurs, que la critique a pour mission, de combattre sans trêve, sans ménagements ni complaisance, dans l’intérêt du talent lui-même, de la vérité, de la justice ! et comment y réussirait-elle si, par son langage et par son attitude, se séparant de ceux qu’elle doit juger, elle ne faisait de son isolement ou de sa prétendue « mauvaise humeur », le moyen, la condition et la garantie de son impartialité ?

Ainsi pensait M. John Lemoinne… La chose du monde à laquelle il a toujours le plus fermement tenu, c’est son indépendance. Il n’en a point fait parade, mais, sans affectation, il a toujours, et de tous, exigé qu’on la respectât. Lui en a-t-il coûté, peut-être, le jour, — c’était à l’époque de la guerre d’Italie, — où, pour pouvoir plus librement défendre une politique qu’il croyait bonne, il se démit de l’honorable emploi d’où dépendait son existence ? Je ne sais ! Mais, plus tard, — à l’âge où nos habitudes obtiennent de nous tant de concessions, — ce ne fût assurément pas sans tristesse que, pour ne pas s’associer à une politique qui n’était plus la sienne, il sortit de cette grande maison du Journal des Débats. Il y était entré vers 1840, sous les auspices de Chateaubriand, après avoir complété son éducation de publiciste par un assez long séjour en Angleterre, et, depuis, dans les fonctions de confiance qu’il avait remplies auprès du très noble historien des Négociations relatives à la succession d’Espagne, M. Mignet, alors directeur des Archives au ministère des Affaires étrangères.

Il écrivait en même temps dans la Revue des Deux Mondes, à laquelle il devait collaborer pendant plus de vingt ans et même, pendant six mois, y rédiger la chronique politique. Parmi les articles qu’il y donna, j’en ai remarqué de très intéressants, qui témoignent tous d’une connaissance approfondie des choses d’Angleterre, et dont la forme humoristique n’a rien perdu de son agrément, ni de sa vivacité. Tels sont deux articles sur l’Histoire de la Caricature en Angleterre, ou tel encore un article sur la Vie de Brummel, ce roi des dandies, – qui naquit dans une arrière-boutique de pâtissier confiseur ; qui dut à son talent de mettre sa cravate l’amitié d’un prince de Galles ; et qui mourut à Caen, je ne sais dans quelle chambre d’hospice. D’autres articles, d’un autre ton, plus tendu, plus grave et plus éloquent, sur O’Connell et la Jeune Irlande, ou sur la Vie des noirs en Amérique, — à l’occasion de la Case de l’Oncle Tom, — respirent cet incompressible amour de la liberté qui semble avoir été la seule passion de M. John Lemoinne. « Comme tous les grands problèmes de ce monde, s’écriait-il dans un de ces articles, daté de 1852, le problème de l’esclavage sera résolu par le fer et le feu, et Spartacus ramassera encore son droit de cité dans la poussière et dans la cendre des batailles. C’est le prix de toutes les grandes initiations. » Je les préfère à meilleur marché ! Non moins remarquables, pour d’autres qualités, sont les travaux qu’il consacra, dans le même recueil, à la rivalité des Anglais et des Russes dans l’Asie Centrale : grande question, pleine encore d’obscurités redoutables, et dont il a bien vu, l’un des premiers chez nous, l’importance future. Bizarrerie des choses humaines ! Tous ces articles étaient signés ; le nom de John Lemoinne s’y lisait en toutes lettres au bas de la dernière page ; ceux des Débats étaient anonymes ; et c’étaient eux pourtant qui allaient faire la réputation de leur auteur !

Vous ne vous attendez pas, Messieurs, que je vous raconte, à ce propos, l’histoire du Journal des Débats, et encore moins celle de la presse française depuis plus de cent ans. Trop vaste ou trop ambitieux pour moi, le dessein en passerait mes forces ; et que serait-ce si, pour vous retracer l’étonnante fortune du « quatrième pouvoir », j’essayais de remonter jusqu’à ses premiers commencements ? Vive Renaudot ! cet habile homme, le fondateur de la Gazette de France, et l’inventeur des bureaux de placement ! Mais, à l’abri de ce nom fameux, nos journalistes se sont eux-mêmes assez loués, l’an dernier, pour n’avoir pas besoin du tribut de mon admiration. Peut-être aussi que je les louerais mal.

La presse a fait beaucoup de bien ; elle en fait même tous les jours encore, et je commencerais par le déclarer. Je dirais d’elle ce qu’Ésope le Phrygien disait de la langue à son maître Xanthus : « Eh ! qu’y a-t-il de meilleur que la langue ? C’est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l’organe de la vérité et de la raison : par elle on bâtit les villes et on les police, on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées… » On fait plus, Messieurs, et on fait mieux ! On inquiète l’égoïsme ; on dénonce l’injustice ; on nous rappelle au sentiment de la solidarité qui nous lie ! La liberté de tout dire n’est-elle pas le plus sur moyen que les hommes aient trouvé d’ôter à quelques-uns d’entre eux la licence de tout faire ? Mais pour être sincère, j’ajouterais avec le fabuliste que la langue est aussi « la mère de tous les débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si l’on dit qu’elle est l’organe de la vérité, c’est aussi celui de l’erreur et, qui pis est, de la calomnie : par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses… » Et nos journalistes, qui ont bien plus d’esprit que Xanthus, ne s’en fâcheraient sans doute point : je ne me ferais pas une affaire avec eux pour cela ! Ils me remercieraient encore, bien loin de m’en garder rancune, si je regrettais avec eux ce qu’ils dépensent quotidiennement, ce qu’ils dissipent, ce qu’ils gaspillent de verve, d’esprit, de talent inutiles. Combien de poètes, et d’auteurs dramatiques, et de romanciers, la presse, depuis cinquante ans, n’a-t-elle pas dévorés ! Et quel reproche en effet lui pourrais-je adresser qui la flattât plus délicieusement ? Mais si je prétendais lui contester le titre qu’elle s’arroge de représenter le pouvoir de l’esprit ; si j’entreprenais de lui faire voir que toutes les idées dont nous vivons aujourd’hui, qui forment en quelque manière la substance de l’intelligence contemporaine, nous étant venues des Kant et des Hegel, des Comte et des Darwin, des Claude Bernard et des Pasteur, des Taine et des Renan, la presse, après avoir souvent commencé par les railler, n’a rien fait, ou peu de chose, pour les répandre ou pour les développer ; si je tentais enfin de lui prouver que tous ses « organes » ensemble, et toutes ses forces conjurées, très capables, trop capables, de renverser un ministère, — et un gouvernement s’il le faut, – ne le sont pas, hélas ! d’empêcher la foule de déserter les théâtres pour courir aux cafés-concerts, oh ! alors, Messieurs, c’est alors que la guerre éclaterait ;… et à Dieu ne plaise que je la provoque ! Me permettrai-je d’insinuer seulement qu’au temps de M. John Lemoinne la presse n’était pas tout à fait ce qu’elle est aujourd’hui ? Quoique ce soit bien de l’audace encore, on ne peut pas toujours reculer ; et, en vérité, Messieurs, je croirais trahir la mémoire de mon prédécesseur si je n’insistais un moment sur ce point.

De son temps donc, pour devenir journaliste, il fallait quelque étude et d’assez longues préparations. La connaissance de l’histoire, celle d’une ou deux langues étrangères, la connaissance des intérêts généraux de la politique européenne, une certaine expérience des hommes, une instruction littéraire étendue, telles étaient les moindres qualités que réclamaient de leurs collaborateurs le journal d’Armand Carrel et celui des Bertin, le National et les Débats. Vous rappelez-vous l’histoire des débuts de Littré ? Trois ans entiers, Messieurs, — je dis trois ans, — sous l’œil d’Armand Carrel, la besogne de cet helléniste, de ce philologue, de ce philosophe, de ce savant, fut d’extraire les journaux étrangers. Voilà sans doute un long apprentissage ; et, en effet, on n’estimait pas alors, on ne s’était pas avisé que, de tous les dons du journaliste, le premier fût celui de l’improvisation !

Et comme on avait raison ! Car enfin, Messieurs, sait-on bien, lorsqu’on s’en vante, sait-on ce que c’est qu’improviser ? Mais l’orateur même, dont il semble qui se soit le métier, n’improvise pas. Il improvise une réplique, il n’improvise pas un discours. Cicéron écrivait les siens, et nous avons les brouillons des Sermons de Bossuet ! Encore, quand on parle, et que l’on s’anime, l’expression du ton de la voix, l’éloquence physique du geste, la circulation d’émotion qui va de l’orateur à l’auditoire et de l’auditoire à l’orateur, peuvent-elles suppléer à l’insuffisance des mots, qui sont alors comme devinés avant qu’on les prononce, ou suscités au besoin par la sympathie du public. Mais dès que l’on écrit ! Ah ! quand on écrit, je crains que l’improvisation ne soit la déplorable, la redoutable, la détestable facilité de parler de tout sans rien avoir appris, et quelque question qui vienne à s’élever, — de politique ou d’histoire, de littérature ou d’art, de science, ou d’administration, d’hygiène ou de voirie, de droit ou de morale, de toilette, Messieurs, ou de cuisine ! — je crains que l’improvisation ne se réduise à l’art de donner le change, par un vain cliquetis de mots, sur l’étendue, la profondeur, l’universalité de notre ignorance ! Est-ce bien là de quoi se vanter ? Sed nos vera rerum amisimus vocabula : nous avons perdu les vrais noms des choses ; et, ce qui est proprement le faible du journalisme, il fallait vivre de notre temps pour le voir lui-même s’en féliciter.

Les journalistes n’improvisaient pas en 1840 ; mais, sachant que les moindres questions sont en quelque sorte infinies, ils se faisaient une spécialité d’en approfondir quelques-unes ; et, avant de les traiter, on en voyait qui les étudiaient. M. John Lemoinne en fut un exemple. Quand on le chargea de la « correspondance anglaise » au Journal des Débats, il savait l’anglais, il avait vécu en Angleterre, il avait fait, sous un vrai maître, ses caravanes d’historien ou de diplomate même. Il lui parut donc naturel que l’on appliquât son talent à ce qu’il savait faire, et, connaissant admirablement les mœurs électorales de l’Angleterre ou la question de l’Afghanistan, il ne demanda point à s’occuper de critique d’art, ni que l’on fit l’essai de ses forces dans le feuilleton dramatique. À chacun son métier !… Mais ce qu’il savait faire, et bien faire, il mit son ambition à le mieux faire encore, et, pendant de longues années, laissant aux Saint-Marc Girardin ou aux Silvestre de Sacy les questions de politique intérieure, il n’employa lectures, voyages, réflexions, fréquentations, qu’à s’acquérir une compétence unique dans les questions de politique étrangère. Là furent vraiment et seront son honneur et sa gloire. Ce qu’à la même époque un Jean-Jacques Ampère, un Marmier, ce qu’un Philarète Chasles faisaient pour développer parmi nous la curiosité des littératures étrangères, pour élargir ainsi nos horizons purement français, pour nous rappeler, enfin que nous ne sommes pas les seuls hommes, ni les seuls Européens, M. John Lemoinne l’a fait en politique ; — et le service est de ceux dont le nom d’un homme ne se sépare plus dans l’histoire.

Non pas d’ailleurs qu’il s’abstint de faire quelquefois des excursions hors de son domaine, — quand l’Anglais ou le Turc lui laissaient des loisirs, — et de parler, très agréablement, quand l’occasion s’en présentait, de Manon Lescaut, par exemple, de Gœthe ou de Shakespeare. C’était sa manière d’entretenir avec les chefs-d’œuvre une familiarité nécessaire, et il n’ignorait pas que le journaliste est perdu pour les lettres dès qu’il a pris son parti de ne plus vivre que de la vie de son temps. Je sens, Messieurs, que je marche ici sur des charbons ardents. Mais, puisque nos journalistes s’étonnent volontiers qu’on ne leur fasse pas dans l’histoire de la littérature une place plus large,… puisque même ils s’en plaignent,… ne me laisserez-vous pas leur en signaler quelques-unes des raisons, dont la principale est celle-ci, qu’on ne saurait servir deux maîtres ni faire comme il faut deux choses à la fois ?

Ils ne se trompent certes pas, — je m’empresse de leur en donner acte, — quand ils croient qu’ils n’écrivent pas plus mal, ou qu’ils écrivent mieux que beaucoup d’hommes qui se disent de lettres : j’en appelle aux lecteurs de Ponson du Terrail et de Pigault-Lebrun ! Pour les incorrections qui leur échappent dans la rapidité d’une improvisation continue, les néologismes dont ils abusent, les métaphores inattendues qu’on leur a si souvent reprochées, je n’y vois rien non plus qui les distingue de tant d’écrivains ; et, quand il leur en échapperait encore davantage, vous le savez, Messieurs, c’est le jargon moderne, dont vous vous efforcez d’arrêter les progrès menaçants, mais qui règne, — doit-on le dire ? — à la tribune comme au barreau ; non seulement là, mais au théâtre, mais dans le roman, comme dans la presse même, et jusque dans la poésie. Mânes de Racine, fantômes errants de Lamartine et d’Hugo, que diriez-vous si vous pouviez parler ? et où, dans quelle autre enceinte, vous réfugieriez-vous si je lisais ici quelques-uns de ces vers inégaux, polymorphes et invertébrés, qu’admirent aujourd’hui nos jeunes gens ? Sur quelques poètes et quelques romanciers, dont on serait tenté de croire qu’ils font consister le grand secret de l’art à n’être entendus que de la cabale, ou d’eux-mêmes, et d’eux seuls, — nos journalistes ont à tout le moins cet avantage d’être toujours tenus de se faire comprendre, et que le premier mérite qu’on exige d’eux c’est la clarté.

Mais comment y réussissent-ils ? de quelle manière ? à quel prix ? et s’il leur faut trop souvent commencer par mettre leur langage au ton de celui de la foule ? ou, pour guider l’opinion, s’ils doivent en essuyer d’abord et en flatter les pires caprices, qu’y a-t-il de moins littéraire ? Je les prie de me bien entendre… Comme l’orateur politique, c’est aux intérêts ou aux passions qu’il faut que le journaliste s’adresse ; et nos passions ou nos intérêts, mais surtout les moyens de les satisfaire, n’ayant rien que d’instable et de quotidiennement changeant, c’est ainsi que la presse est devenue l’esclave de l’actualité. Elle ne nous donne, et nous ne lui demandons que des informations. Si le vaudeville qu’on jouait hier n’est qu’une insigne platitude, nous voulons pourtant qu’on nous en parle, — afin de n’y pas aller voir, — et nous ne permettons pas que le feuilletoniste se dérobe en considérations sur le théâtre de Favart ou de Collé. Nous ne souffrons pas que le chroniqueur nous fasse tort des moindres détails du crime ou du procès dont la marquise, en son salon, n’est pas moins curieuse ou plutôt moins avide que la portière dans sa loge. Mais quels cris enfin ne pousserions-nous pas s’il tombait quelque part un ministère ou un fonds d’État, un trois pour cent, sans que notre journal eût l’air d’en rien savoir ? Pardonnez-moi, Messieurs, l’expression un peu familière : ce que nous demandons au journaliste, — son nom même l’indique, — c’est le « plat du jour », et nous exigeons qu’il nous le serve chaud ! ou, en d’autres termes, moins culinaires, plus académiques, — ce qu’il y a de transitoire, de passager, d’éphémère, ce qui périra demain avec l’occasion qui l’a vu naître, l’élément mobile ou relatif des choses, voilà ce qu’il s’agit pour lui d’attraper à la course et de saisir comme au vol, sans se préoccuper de savoir ce que le temps en conservera.

L’écrivain, au contraire ! et comme si le spectacle apparent du monde, l’illusion de l’heure présente en masquaient pour lui le véritable sens, il les écarte, et ce qu’il y a de permanent au fond des choses, c’est ce qu’il essaie d’atteindre pour le fixer sous l’aspect de l’éternité. Poète ou romancier, dramaturge, historien ou critique, il ne lui suffit pas d’être le peintre ingénieux ou le spirituel traducteur des mœurs et des idées du jour. Il vise plus haut ! Il vise plus loin ! Et son ambition, de quelque nom qu’on l’appelle, — amour de l’idéal ou préoccupation de la postérité, souci de perpétuer son nom ou désir d’exceller, — sa véritable ambition est de vaincre la mort et le temps. N’est-ce pas, Messieurs, ce que voulait dire un grand musicien, — l’illustre confrère dont vous regrettez la perte toute récente, Charles Gounod, — quand, ici même, aux jeunes prix de Rome, il adressait en votre nom ces belles paroles : « Ne tombez pas, leur disait-il, dans cette étrange et funeste méprise de confondre l’existence avec la vie : bien que soudées l’une à l’autre par la loi créatrice, il n’y a pas deux notions au monde qui soient plus disparates. C’est le relatif, le fugitif qui est le milieu propre de l’existence ; mais la vie ne se dilate et ne s’alimente que dans la tendance vers l’absolu… Souvenez-vous qu’on ne meurt que d’avoir préféré l’existence à la vie. » Je ne pense pas, Messieurs, que vous me repreniez de cette éloquente citation, si ce qui est vrai de la musique ne l’est pas moins, l’est presque plus de la littérature. On n’est un écrivain qu’à la condition de vouloir se survivre ; mais, pour se survivre, il faut que l’on commence par détacher sa pensée du présent, et soi-même se soustraire à la préoccupation de l’actualité ? Tant de livres qui naissent, mais qui meurent aussi tous les ans, n’en sont-ils pas la preuve ? Oublieux des conditions et de l’objet de l’art d’écrire, l’auteur a confondu l’existence et la vie. Pour n’avoir voulu plaire qu’à ses contemporains, son succès ne dure pas au delà de sa génération. Courtisan de la mode, son triomphe devient la matière de sa perte ; et qu’importe après cela le talent qu’il y a dépensé, si la mémoire ne saurait manquer de s’en évanouir avec celle de l’accident d’hier ou du scandale d’aujourd’hui ?

Le reprocherons-nous à nos journalistes ? Messieurs, ce serait s’armer contre eux de leur probité même, et méconnaître, à vrai dire, les exigences de leur profession. Nous ne demandons pas à nos avocats de faire intervenir les choses éternelles dans une action de bornage ; et, pourvu seulement qu’ils nous gagnent nos procès, est-ce que nous ne les tenons pas quittes de toute espèce de littérature ? Si c’est un sacrifice pour eux, la nature même des intérêts dont ils ont pris la charge en revêtant la robe, le réclame de leur conscience. Les grands procès, les beaux procès sont rares ! Et ainsi ce qui empêche l’éloquence du barreau d’être habituellement littéraire, c’est le sentiment même qu’elle a de ses devoirs. Il n’en va pas autrement de la presse. Elle est soumise à l’actualité comme à sa raison d’être ; la préoccupation de l’absolu la rendrait trop inattentive aux conditions de ce que j’appellerai son contrat avec nous ; et, par exemple, selon le mot célèbre d’Émile de Girardin à Théophile Gautier « le style gênerait l’abonné ». Des faits, encore des faits, des chiffres, des renseignements, des nouvelles, c’est ce que nous attendons de notre journal, et si le meilleur a jadis été le mieux écrit ou le mieux pensé, ce ne sera plus à l’avenir que le mieux informé. Les petits télégraphistes, ou les demoiselles du téléphone, suffiront alors à le rédiger, et un journaliste, en ce temps-là, cachera soigneusement son talent, de peur qu’il ne lui nuise… Qu’est-ce à dire, Messieurs, sinon, que par des chemins eux-mêmes tout différents de ceux de la littérature, la presse, à chaque pas qu’elle fait vers son but, s’éloigne de celui que l’artiste ou l’écrivain proposent à leur effort ? et, s’il en est ainsi, pourquoi, dans quel intérêt, brouillerions-nous ensemble ce qu’il y a de plus contradictoire, le souci du relatif et la préoccupation de l’absolu ?

Qu’il n’en ait pas toujours été ainsi, je le sais bien, Messieurs, et les genres littéraires, comme les espèces dans la nature, ne se différencient qu’avec le temps. Quand la presse française n’était pas encore grande fille, elle aimait, je le sais, à discuter ces questions de doctrine qui ne semblent plus guère intéresser aujourd’hui que quelques rares journalistes…


D’adorateurs zélés à peine un petit nombre,
Ose des anciens temps nous retracer quelque ombre !


L’esprit de Benjamin Constant et celui de Montesquieu régnaient encore alors dans la politique. Ils étaient quelques-uns qui ne voyaient rien, disaient-ils, de « plus méprisable qu’un fait », et, à l’occasion d’une loi de finances, on invoquait la nécessité d’« étudier le génie des peuples ». On pensait par principes, et on agissait par maximes : on en avait du moins la prétention. On avait aussi, on avait surtout le goût des idées générales ; on s’efforçait de convertir son lecteur à celles que l’on s’était formées par l’expérience, par l’étude, par la méditation ; — et tout cela, c’était encore, c’était vraiment de la littérature.

Ce qui en était également, c’était de s’occuper des actes ou des œuvres plutôt que des personnes, et, — passez-moi le mot, qu’il faudra bien que vous insériez dans une prochaine édition de votre Dictionnaire, — le reportage n’était pas né. La description du mobilier de Scribe ou l’hygiène de Victor Hugo ne faisait point une partie nécessaire du compte rendu des Burgraves ou de la Camaraderie. C’était un tort, évidemment ; et la suite l’a bien prouvé ! De savoir ce que valent Jocelyn ou Indiana, Chatterton ou les Nuits, ce sont aujourd’hui questions secondaires, bonnes pour amuser quatre pédants entre eux, tenues d’ailleurs pour fort indifférentes aux lecteurs de Musset et de Vigny, de George Sand et de Lamartine. Mais ce qu’il y a d’eux, ce qu’ils ont mis de leurs amours dans leurs vers ou dans leurs romans, le secret de leur confession ; mais le vrai nom de Jocelyn ou du colonel Delmare ; mais les singularités, les manies et, s’il se peut, les ridicules de George Sand ou de Vigny :


Voilà ce qui surprend, frappe, saisit, attache ;


Voilà ce que réclame expressément le lecteur, et voilà comme on entend aujourd’hui les rapports de la presse et de la littérature. Une génération nouvelle a grandi, dont l’ardeur d’indiscrétion ne le cède qu’à son indifférence entière pour les idées. Semblables à cet orateur qui ne pensait pas, disait-il, quand il ne parlait pas, ces jeunes gens ne pensent point quand ils n’interrogent point. Leurs victimes les fournissent de « copie », et ils y ajoutent les inexactitudes… C’est justement ce qu’on appelle être bien informé.

Est-ce qu’en essayant de définir ainsi quelques-uns des caractères qui distinguent le journalisme d’aujourd’hui de celui d’autrefois, je me suis fort éloigné de M. John Lemoinne ? Non, Messieurs ; ou, du moins, je ne l’ai pas perdu de vue, et c’est d’après lui que j’ai tâché de peindre. C’est aussi d’après ceux de nos contemporains qui sont l’honneur de la presse française. Prompt et agile comme il était, capricieux, un peu fantasque même, quelque peu sceptique aussi, M. John Lemoinne était d’ailleurs trop habile, il était trop maître de son talent pour ne pas profiter de cette révolution du journalisme. Avec souplesse, avec prestesse, avec adresse, il en prit donc ce qu’il en fallait prendre. Il allégea, il abrégea sa manière, si je puis ainsi dire ; il la ramassa, il la concentra. Ce qu’il y avait en lui d’humoristique et de caustique perça sous l’air de gravité dont il l’avait enveloppé jusqu’alors ; et, comme aiguillonné par l’exemple des plus brillants de ses jeunes confrères, il s’éleva plus d’une fois, dans ses dernières années, jusqu’à… l’impertinence transcendante. Je n’aurais jamais osé caractériser ainsi son genre de talent si l’expression n’était de l’un de ses plus aimables collaborateurs ! Mais il n’oublia pas que ce sont les idées qui gouvernent le monde, et que, si l’art d’écrire consiste à savoir quelquefois aiguiser une piquante épigramme, il consiste, pour une plus grande part, à dégager des choses qui passent les leçons durables qui leur survivent. Aussi, sous l’agrément ironique de la forme, — et sous un air de légèreté, qui ne va pas quelquefois sans un peu d’affectation, — demeura-t-il toujours en lui du doctrinaire, comme il convenait à un ami de M. Guizot ; et, Messieurs, vous ne me croiriez pas, c’est ici que je manquerais de franchise, si j’hésitais à l’en féliciter. Qui de nous n’a ses faiblesses ? La mienne, l’une des miennes, a toujours été d’aimer les doctrinaires, et voyez quelle est mon indulgence pour eux, si je leur pardonne, non seulement d’avoir eu des doctrines, et de les avoir bravement soutenues, mais encore d’en avoir changé, toutes les fois qu’ils en ont produit des raisons… doctrinales.

Ne craignez pas, Messieurs, que j’entreprenne ici l’apologie de l’inconsistance. Lorsque tout change autour de nous, ce serait sans doute une étrange prétention que de nous obstiner dans une immobilité, d’ailleurs bien illusoire ; et ce serait une plus étrange duperie que d’avoir vécu, travaillé, réfléchi cinquante ans, pour être encore, sur le déclin de l’âge, le timide captif des préjugés de sa vingtième année ! Mais ce qu’il vaut mieux dire, comme étant moins paradoxal, c’est que, pour fonder une doctrine entière, il faut moins de principes qu’on ne le semble croire. Armé de son levier, le géomètre ne demandait qu’un point d’appui pour soulever le monde ; et, sur une seule pierre, combien de philosophes n’ont-ils pas bâti tout l’édifice de la métaphysique, de la morale, de la politique ! Uniquement fidèle à son amour de l’indépendance et de la liberté, si M. John Lemoinne les a toujours défendues l’une et l’autre, il a donc pu changer de tactique avec les circonstances, on ne peut pas dire qu’il ait changé d’opinions. — Et pourquoi n’ajouterais-je pas que les gouvernements eux-mêmes ont changé parfois de conduite ? Si l’allié de la veille se trouve être alors l’adversaire du lendemain, est-ce bien lui qui a varié ? Pas plus en vérité que si, ses ennemis adoptant ses principes, il se trouvait être aujourd’hui le défenseur involontaire de ceux qu’il attaquait hier. Au milieu du siècle dernier, la France, longtemps ennemie de la maison d’Autriche, contracta, – beaucoup moins brusquement qu’on ne l’enseigne dans nos histoires, — une étroite alliance avec Marie-Thérèse, l’impératrice-reine. L’opinion philosophique s’en montra scandalisée. Bien loin pourtant de changer de politique, le cabinet de Versailles n’avait fait qu’adapter à un récent déplacement de l’équilibre européen ses principes traditionnels et presque deux fois séculaires. La morale qui juge la conduite des grands États ne peut-elle pas juger celle aussi des particuliers ?

C’est ce que je me demanderais, Messieurs, si je ne m’étais soigneusement abstenu de toucher à la politique dans cet éloge de mon prédécesseur. Il faut savoir s’accommoder aux temps ! « Le duc de Wellington, a-t-il écrit quelque part, avait combattu toute sa vie l’émancipation des catholiques : quand elle fut devenue inévitable, non seulement il cessa de la combattre, mais il la proposa lui-même. » Les principes n’avaient point changé, mais les faits avaient marché. Je ne sache pas de meilleure excuse aux variations d’un homme d’État, ou plutôt, si ! j’en connais une meilleure ; c’est quand ses variations, eussent-elles été plus graves que celles de M. John Lemoinne, ont toujours été parfaitement désintéressées.

Ce fut encore un trait du caractère de M. John Lemoinne. Nul ne fut plus désintéressé ni ne composa plus dignement sa vie. Journaliste influent, mêlé, s’il l’eût voulu, aux plus grandes affaires ; homme politique, de ceux dont tous les gouvernements, à défaut de l’alliance, eussent recherché la neutralité ; M. John Lemoinne, avec autant de sollicitude qu’on en voit d’autres courir après les occasions de fortune, sembla toujours les fuir ; — et il réussit à les éviter. Vous me permettrez de lui en savoir gré. Quelque dédain de la fortune, pourvu qu’il n’ait rien d’emphatique ni de farouche, ne messied pas à l’homme de lettres ; il lui va bien ; et j’aime assez que, dans un journaliste, le pouvoir de l’esprit, pur de tout alliage, ne rayonne que de son propre éclat. Certainement, il n’est pas mauvais, je trouve même bon que, de loin en loin, quelques-uns d’entre nous donnent l’exemple… de la richesse. Je n’oublierai jamais que du jour où Voltaire a pu rivaliser de luxe avec un fermier général, et mettre aux genoux de « sa belle Émilie » quelque chose de plus que M. Turcaret aux pieds de sa baronne, de ce jour, Messieurs, une existence nouvelle a commencé pour l’homme de lettres, émancipé désormais de la protection du traitant ou de la tutelle même du prince. On a compris, ce jour-là, que, s’il faut d’une certaine sorte d’esprit pour faire ses affaires, l’homme de lettres n’en était pas nécessairement incapable ; et c’est depuis lors que le pouvoir de l’intelligence a vraiment balancé dans l’estime publique celui de la naissance et celui de l’argent. Grâces en soient rendues ! comme à Voltaire lui-même, à tous les écrivains qui, pour maintenir parmi nous cet heureux équilibre, si nécessaire à tout le monde, ont imité son ordre et son économie ! Mais ne devons-nous pas aussi quelque reconnaissance aux autres, à tous ceux qui ne se sont souciés ni de richesses, ni de places ; qui se seraient crus en vérité moins libres, s’ils s’étaient mis dans la dépendance de leur propre fortune ; qui n’ont enfin voulu devoir qu’à eux-mêmes, à eux seuls, toute leur considération ; et leur exemple n’a-t-il pas bien son prix ? Tel fut M. John Lemoinne, et vous Messieurs, qui l’avez connu, vous savez si je dis vrai quand je loue son désintéressement mais surtout, vous savez, si j’en avais moins loué, quel tort j’eusse fait à sa mémoire.

Vous rappellera-je en terminant, et, — quelque tentation que j’en eusse, — m’appartient-il de vous rappeler l’intérêt qu’il prenait aux travaux de l’Académie ? Ce que du moins je puis dire, c’est qu’il aimait passionnément sa langue. Il ne pouvait se consoler, je le cite en propres termes : « que les temps fussent passés où, quand deux hommes de nations différentes se rencontraient, c’était en français qu’ils parlaient pour s’entendre ». Il se plaignait, avec un sentiment de patriotique amertume, que : « de plus en plus l’humanité pensât et parlât en anglais ». Il s’affligeait enfin de voir poindre le jour où la langue française, — c’est toujours lui qui parle, — aurait à jamais perdu « l’empire, la papauté, la monarchie de la parole et de l’écriture ». Retenons, Messieurs, ces fortes expressions, et admirons la sincérité de son inquiétude.

Mais je ne saurais partager ses craintes, et je ne saurais surtout consentir avec lui que « la langue dans laquelle les hommes pourront parler le plus longtemps, le plus souvent, tous les jours, sera celle qui finira par vaincre et monter sur le trône ». Non ! la fortune littéraire d’une langue, et de la nôtre en particulier, ne dépend pas du nombre des hommes qui la parlent, quand il y en a d’ailleurs la moitié qui l’écorchent. Elle dépend, elle dépendra, dans l’avenir comme dans le passé, du nombre, de la nature, de l’importance des vérités que ses grands écrivains lui auront confiées. D’autres langues peuvent donc avoir d’autres qualités : l’anglais, si l’on veut, ou l’espagnol, qui n’est guère moins répandu dans le monde ; et d’autres langues, d’une autre famille, comme le chinois, peuvent être parlées par plusieurs centaines de millions d’hommes. Mais, depuis plus de quatre cents ans, si nos grands écrivains ont fait du français la langue la plus logique, la plus claire, la plus transparente que les hommes aient jamais parlée ; s’ils ont réussi à mettre en elle, de façon qu’on ne l’en puisse ôter sans déchirure ou mutilation, je ne sais quelle vertu sociale ; et si l’on pourrait dire qu’avant d’écrire pour eux-mêmes ou pour leurs compatriotes, ils ont écrit pour l’humanité, nous n’avons pas à craindre qu’ils périssent ; ni que notre langue, supplantée par une autre dans les usages du commerce ou de la banque, le soit dans l’échange ou dans la communication des idées ; ni que les hommes cessent de l’apprendre, aussi longtemps qu’ils continueront d’avoir quelque conscience de l’œuvre commune, obscure et lointaine à laquelle, ils travaillent ensemble. Le vrai Rodrigue, la vraie Chimène, les seuls, seront toujours ceux de Corneille ; la vraie Phèdre toujours celle de Racine ; et qui voudra prendre une vue perspective de l’histoire de l’humanité, c’est toujours à nous, n’en doutons pas, Messieurs, qu’il la demandera, c’est au Discours sur l’histoire universelle, c’est à l’Esprit des lois, c’est à l’Essai sur les mœurs.

L’unique danger que je redouterais, ce serait donc que notre langue, mal informée de sa propre fortune, en vint à méconnaître un jour les vraies raisons de son universalité. Oui ; si nos écrivains, enragés de modernité, prétendaient rompre sans retour avec une tradition plus de quatre fois séculaire et consacrée par tant de chefs-d’œuvre ! s’ils songeaient moins dans leurs écrits aux intérêts de l’humanité qu’à eux-mêmes, et s’ils mettaient les conseils de leur amour-propre au-dessus de la vérité ; s’ils s’évertuaient enfin à poursuivre une originalité décevante, qui ne s’atteint guère en français qu’aux dépens de la clarté, oui, je conviens qu’alors nous serions au hasard de perdre notre ancien empire, et, pour avoir voulu parler allemand ou norvégien dans la langue de Voltaire et de Bossuet, de Lamartine et de Racine, de Chateaubriand et de George Sand, nous aurions compromis en même temps l’influence et l’action nécessaires du génie français dans le monde. Nos jeunes gens le veulent-ils ? et s’ils ne le veulent pas, comment ne voient-ils pas que c’est le prix dont nous paierons certainement leur funeste dédain du passé ?

Mais vous êtes là, Messieurs, pour défendre et sauver les écrivains d’eux-mêmes. Institués en effet, parce grand Cardinal, – dont je suis heureux de ramener dans un discours académique l’éloge autrefois obligatoire, — institués et comme patentés, « pour rendre le langage français non seulement élégant, mais capable de traiter tous les arts et toutes les sciences », et le faire ainsi succéder dans la royauté du latin, vous n’avez pas failli, depuis votre première origine, à cette noble tâche. Pour la remplir, vous vous êtes gardés d’imiter tant d’autres compagnies, — que l’on pourrait nommer, — mortes presque en naissant de n’avoir prétendu former que des sociétés de gens de lettres. Vous avez au contraire libéralement accueilli parmi vous, pour les faire concourir ensemble au perfectionnement de la vie civile, toutes les forces sociales. Les grands seigneurs, dans vos assemblées, ont discuté le sens des mots de Politesse… et d’Indépendance… avec le fils du notaire Arouet ou celui du greffier Boileau. Vous avez tenu à honneur d’associer à vos travaux des princes même de l’Église. Et ainsi, sans que vous y eussiez songé peut-être, par un effet du cours insensible des choses, l’égalité académique a été la première que la France ait connue ! C’est ce qui m’a donné, Messieurs, la hardiesse de solliciter vos suffrages ; c’est ce qui me rend presque aussi fier, comme citoyen, que comme homme de lettres, de les avoir obtenus ; et c’est en travaillant pour ma modeste part à la grande œuvre qui est la vôtre que je m’efforcerai de justifier l’honneur de votre choix.