Discours de Jean Le Cour-Grandmaison, séance du 8 mai 1937 à la Chambre des députés

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Discours de Jean Le Cour-Grandmaison, séance du 8 mai 1937 à la Chambre des députés



8 mai 1937

Messieurs, personne, je crois, n'a été surpris en entendant, hier, M. le Président du Conseil nous dire qu'il restait fidèle au programme qu'il nous exposait, il y a un an, en se présentant devant la Chambre. Ce programme, disait-il, n'est ni le programme spécifique du parti socialiste, ni le programme du parti radical, ni le programme du parti communiste mais un programme commun aux trois groupes qui composent la majorité et qui se caractérise par la recherche de toutes les améliorations sociales, mais à l'intérieur de la société capitaliste actuelle, dont M. le Président du Conseil s'interdit de modifier la structure.

Dès le mois de juin dernier, M. Léon Blum marquait que c'est ce caractère conservateur de sa politique qui permettait au parti radical de parcourir à ses côtés « un bout de chemin » et peut-être, ajoutait-il, « un long bout de chemin ».

Je n'aurai pas l'indiscrétion de demander à nos collègues radicaux, dont certains paraissent manifester quelque peu d'essoufflement, si l'étape ne leur a pas paru un peu longue ou l'allure un peu rapide. Aussi bien c'est la pause.

Ce qui m'intéresse davantage, c'est que des confins mêmes du parti radical, M. Bergery se soit levé pour opposer cette politique conservatrice du front populaire la politique des réformes de structures et pour poser ce qui m'apparaissait déjà, il y a un an, et ce qui m'apparaît de plus en plus comme la question cruciale, celle qui domine toute cette législature, à savoir : sauvera-t-on ce pays avec des demi-mesures, fussent-elles symboliques, ou faut-il envisager ce que M. Bergery appelle des réformes de structures, c'est-à-dire une reconstruction de l'ordre social, ce que j'appellerai, moi, d'un mot, une révolution ?

Autrement dit, la restauration de l'activité économique, de la liberté sous toutes ses formes légitimes, de l'ordre social et aussi, il faut le dire, de la fierté nationale et de la confiance dans l'avenir, est-elle compatible avec le maintien de notre régime politique, économique et social actuel ?

Le Gouvernement dit : oui, M. Bergery dit : non. Je crois que c'est M. Bergery qui a raison.

Vous sentez bien, messieurs que c'est déjà un signe des temps que deux hommes aussi différents que nous pouvons l'être, M. Bergery et moi, puissent se trouver d'accord pour reprocher à la politique du front populaire non pas ce qu'elle a d'audacieux, mais, au contraire, ce qu'elle a de trop timide.

Cet accord, pour avoir toute sa signification, je dirai même toute sa valeur d'avenir, ne doit pas reposer sur une équivoque, et c'est pour dissiper cette équivoque que je vous demande la permission de vous soumettre quelques brèves réflexions.

Je le ferai, comme toujours, sous ma responsabilité personnelle, n'engageant aucun collègue, mais j'ai la certitude que les idées que j'exprimerai trouvent dans ce pays une audience chaque jour plus étendue et j'espère qu'elles sont de nature à préparer dans cette enceinte même par-dessus les barrières des partis, ce reclassement des hommes, auquel nous sentons tous, au fond de nous-mêmes, qu'il faudra bien nous résoudre un jour, si nous voulons éviter à notre pays de redoutables épreuves.

Réformes de structures, a dit M. Bergery ? Soit. Lesquelles ?

Pour le savoir, il suffit de jeter un regard sur le monde qui nous entoure. Du point de vue économique, il est l’œuvre de ce libéralisme qui, vers la fin du dix-huitième siècle, pour supprimer d’intolérables abus, abattait les barrières tutélaires que l’expérience et la sagesse de nos pères avaient dressées devant les excès de la concurrence.

Ainsi s’ouvrait cette course à la plus vaste production et au plus bas prix de revient qui s’est poursuivie pendant tout le dix-neuvième siècle. En même temps, les progrès de la science mettaient au service de cette doctrine économique un instrument d’une puissance jusqu’alors inégalée.

Le jeu conjugué de ces deux causes nous a conduit à une concentration de plus en plus grande des entreprises et des capitaux, la conquête de débouchés de plus en plus vastes et pour le renouvellement de plus en plus fréquent d'un outillage que ses progrès mêmes démodaient rapidement.

La guerre a accéléré le mouvement ; elle ne l'a pas créé.

La conséquence, vous le savez, ça a été la mainmise des banques sur toute l'activité économique, le règne dictatorial d'une oligarchie financière qui, disposant sans contrôle de capitaux qui, d'ailleurs, ne lui appartiennent pas, car ce sont les obligataires et les actionnaires qui sont les premières victimes du capitalisme (Applaudissements à droite, au centre, à gauche et à l'extrême gauche), disposant, dis-je, sans contrôle de cette puissance, a fini par ne voir dans l'activité économique qu'un motif à la spéculation et qui, en la développant sans mesure, a provoqué finalement l'arrêt presque complet d'un mécanisme enrayé pour avoir trop longtemps et trop follement tourné à vide.

En définitive, ce qui caractérise notre structure économique actuelle, c'est qu'elle met l’homme au service de la production et la production elle-même au service de l'argent. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Que ce soit là un scandale, je n'ai pas besoin d'insister, nous en sommes tous d'accord, puisque, aussi bien, nous avons entendu, il y a quelques mois, à cette tribune, M. le ministre des finances ; nous avons vu, dans la presse, il y a quelques jours, M. le président du groupe radical, faire leurs les condamnations que, il y a de nombreuses années, les papes avaient portées contre cet ordre social inhumain.

C’est bien d'être d'accord pour condamner, mais, si nous le sommes, nous serions criminels de tolérer que cela dure plus longtemps.

Nous avons le devoir non pas de conserver un ordre social inhumain, mais de travailler tous ensemble à lui substituer un ordre plus humain qui, rétablissant la véritable hiérarchie des Valeurs, mette l'argent au service de l'homme et l'homme lui-même au service d'un idéal qui le dépasse et qui donne un sens sa vie. (Applaudissements à droite, au centre, à gauche et à l'extrême gauche.)

Passer de l'ordre inhumain d'aujourd'hui à cet ordre plus humain, voilà une réforme de structure, et c'est, je pense, celle-là que M. Bergery a en vue, quand il mène, avec sa fougue coutumière, une campagne contre les trusts.

Seulement, le moyen qu'il propose me paraît inopérant, je dirai même contradictoire, car nationaliser les trusts, ce n'est pas réformer la structure, c'est la pousser à ses conséquences extrêmes, en substituant au capitalisme déjà trop concentré des trusts le capitalisme encore plus étroitement concentré de l’État (Applaudissements à droite et au centre.)

Mais je n'engagerai pas, si tentante qu'elle soit, une controverse sur les moyens, parce que d'autres problèmes doivent retenir notre attention.

Il en est un, fort important qui se relie à la réforme, économique et sur lequel M. le Président du Conseil a conservé hier un silence éloquent : je veux parler du problème de la famille.

C'est devenu un lieu commun de constater que la famille est la cellule de base, le fondement même de la société. Mais personne ne peut nier que, dans notre société actuelle, la famille ne peut pas vivre, M. le Président du Conseil le disait un jour. Dans une société normale, la naissance d'un enfant ne doit pas être seulement, pour la famille, une cause de joie, mais une source de puissance et de vitalité ; or cette naissance apporte, dans l'immense majorité de nos foyers français d'aujourd'hui, la gêne, la misère, parfois la ruine totale.

Le déclin des courbes de la natalité est assez significatif cet égard.

Vous savez, messieurs, qu'il ne compromet pas seulement la défense nationale, mais l'avenir économique même de la France.

Les événements ont, en effet, démontré la fausseté des théories plus ou moins justement attribuées à Malthus. Si elles étaient exactes, la baisse de la natalité coïncidant avec une surproduction de richesses matérielles devrait nous valoir une ère de prospérité sans précédent. Or, le paradoxe de notre temps, c'est que, précisément, l'accroissement inouï des richesses matérielles a déchaîné, sur le monde entier, une crise plus grave et plus douloureuse que les famines et les disettes d'autrefois.

Ainsi se trouve rappelée aux nations cette vérité primordiale que la vraie richesse des peuples, ce n'est ni le blé, ni le pétrole, ni l'or : ce sont les hommes.

Loin de moi la pensée de méconnaître les efforts méritoires et très lourds à nos budgets qui ont été faits pour encourager les pères de familles nombreuses.

On les soutient, disait il y a quelques jours un publiciste, à coups d'indemnités, un peu comme les victimes de la grêle ou des inondations. C'est bien, mais c'est insuffisant. Ce qu'il faut, replacer la famille dans une atmosphère ou, pour user d'un mot à la mode, dans un climat où elle puisse normalement vivre et se développer.

Voilà une deuxième réforme de structure. Mais déjà s'en présente une troisième, d'une brûlante actualité : la question financière. Comment, en effet, entreprendre ces œuvres de grande envergure, une réforme économique, un redressement de notre politique familiale, si l'on est harcelé par le souci des échéances de fin de mois ou de fin d'année ?

Où trouver les recettes indispensables ?

Faire payer les riches, dit-on l'extrême gauche de cette Assemblée. Belle formule, à laquelle je souscris. Seulement, elle postule l'existence de riches. Or, messieurs, les statistiques, dont je vous fais grâce, révèlent que l'espèce « homo dives » (Sourires), l'homme riche, est en voie d'extinction sur le territoire de la France, et l'on peut calculer que, dans un nombre d'années extrêmement limité, les riches ayant entièrement disparu, la charge de nos dépenses publiques reposera de tout son poids, devenu écrasant, Sur une France dont la population, diminuée en nombre, ne sera plus composée que de pauvres.

Ainsi le corollaire paradoxal de la formule « faire payer les riches » c'est une politique de conservation et de protection des riches, de même — je m'excuse d'une comparaison un peu triviale — que l'on entoure de sollicitude la vache dont on attend une production abondante de lait.

J'attire sur ce point les méditations de nos collègues du parti communiste.

Autre solution du problème financier, celle qui est chère au Gouvernement de M. Léon Blum : la reprise de l'activité économique. Ici encore, j'applaudis mais j'applaudis les yeux ouverts, et il m'apparaît que le succès de cette politique comporte certaines conditions.

Reprise de l'activité économique égale reprise des affaires. Pour que les affaires marchent, il faut des débouchés, c'est-à-dire, en définitive, des acheteurs suffisamment nombreux et en mesure de payer.

Où trouver ces acheteurs ?

A l'étranger ? Messieurs, je n'ai aucun goût pour les doctrines autarciques et je crois que nous devons nous efforcer de développer nos exportation. Mais je suis bien obligé de constater que la situation n'est plus celle du dix-neuvième siècle.

Les pays neufs, qui paraissaient offrir des débouchés illimités à la production industrielle de l'Europe ou des États-Unis, se sont fermés ou équipés eux-mêmes. Quand je vois le Japon, pour ne citer que lui, offrir à nos frontières des montres ou des lampes électriques au kilogramme, des bicyclettes à moins de 60 francs, je suis forcé de conclure que les possibilités d'exportation sont extrêmement limitées et que c'est ailleurs qu'il faut chercher des clients.

Ailleurs, c'est-à-dire à l'intérieur des frontières de l'empire français ; au premier rang de la clientèle nationale se place l'agriculture.

Messieurs, si la France est entrée dans la crise plus tard que telle autre nation, si elle a été relativement moins atteinte par le chômage, cela tient à ce que, jusqu'à présent, elle a conservé un harmonieux équilibre entre son économie rurale et son économie industrielle.

Or, cet équilibre tutélaire, nous sommes en train de le détruire de nos propres mains. (Applaudissements à droite, au centre et sur plusieurs bancs à gauche.)

Au moment même où des pays qui, au siècle dernier, avaient cédé au vertige de l'industrialisation à outrance, s'efforcent à grand peine de reconstituer leur agriculture, nous, nous activons follement le mouvement qui arrache de nos campagnes une main-d'œuvre dont elles ont besoin, pour venir grossir, dans nos villes déjà encombrées, et qui manquent de logements, le flot sans cesse accru des chômeurs. (Applaudissements à droite, au centre et sur plusieurs bancs à gauche.)

Je ne voudrais pas abuser des chiffres. Permettez-moi d'en citer un seul, tragique dans sa concision. Le ministère de 1 agriculture vient de publier les résultats de l'enquête agricole de 1929. Il en ressort que de 1892 à 1929, en France, 1.736.000 foyers ruraux se sont éteints, qui ne se rallumeront plus.

Ainsi nous apparaît, à propos du problème financier, la nécessité de prendre, en fait de politique agricole, comme en fait de politique économique et familiale, le contre-pied exact des errements suivis jusqu'à ce jour. (Applaudissements à droite et au centre.)

Je pourrais facilement allonger cette liste des réformes de structure nécessaires, mais il en est une qui conditionne toutes les autres.

Ne faisons, si vous le voulez bien, aucune hypothèse sur la solution à donner à ces grands problèmes. Qu'on les résolve par la méthode communiste on par telle méthode que pourra suggérer M. Pierre-Etienne Flandin, M. Louis Marin ou moi-même, peu importe ! Une chose est certaine, c'est qu'un tel renversement de politique ne se fera ni tout seul, ni en un jour.

Il ne se fera pas tout seul. Il faut quelqu'un, en effet, pour traduire en actes les idées, quelles qu'elles soient, qui serviront de base aux réformes. Il faut quelqu'un aussi pour briser les résistances des profiteurs volontaires ou involontaires des abus actuels et pour triompher de l'inertie de cette masse qui ne comprend pas ou qui comprend trop tard.

Les réformes ne se feront pas en un jour. Je ne serai pas aussi pessimiste que le communisme, qui demande un demi-siècle de douloureuses épreuves, non pas pour établir l'ordre nouveau, mais simplement pour préparer son établissement dans le monde. Tout de même, une politique de l'envergure de celle que je viens d'esquisser demande quelques années.

Ainsi se trouve posés, tout naturellement, le problème de l'autorité et le problème de la continuité de l’État. Et je n'ai pas besoin d'insister pour que vous sentiez que, sur ce point-là aussi, des réformes profondes sont nécessaires.

Je n'entrerai pas dans le détail ; mais je voudrais chercher dans quel sens doivent s'orienter ces réformes.

Le problème de l’État, comme ceux que j'énumérais tout à l'heure, n'est pas particulier à la France. Il s'est posé depuis vingt ans au monde entier. Tous les peuples ont dû s'efforcer de s'adapter à des nécessités que le dix-neuvième siècle, ne connaissant d'ailleurs pas son bonheur, avait en général ignorées.

Nous avons vu un nombre considérable de nations entreprendre de réviser leurs doctrines économiques, sociales, politiques et parfois même les bases idéologiques de leur civilisation.

Dans ce grand mouvement d'adaptation, c'est un fait — et je le prends comme tel, sans en tirer aucune conclusion — qu'un certain nombre de pays, grands ou petits, se sont écartés de l'idéal démocratique, qui était la règle au dix-neuvième siècle, et se sont orientés vers les régimes totalitaires, vers ce que M. Mihaïl Manoïlesco, dans une de ces études pénétrantes qu'il consacre aux problèmes contemporains, appelle le « régime du parti unique », ce qu'on peut traduire d'un seul mot la dictature : dictature d'un homme, dictature d'une classe, dictature d'un parti.

C'est un autre fait que l'immense majorité des Français oppose aux régimes totalitaires, quels qu'ils soient, un refus formel. (Applaudissements à droite, au centre et à gauche.)

Pourquoi ? C'est, me semble-t-il, qu'en dépit de leurs contrastes superficiels les régimes totalitaires sont tous de la même famille.

Racisme allemand ou communisme russe, pour ne prendre que deux plus représentatifs, ont beau se poser comme les irréductibles champions de deux idéologies contradictoires, au fond l'un comme l'autre exigent des peuples, comme prix payé d'avance de bienfaits hypothétiques, une rançon qu'aucun Français, je crois, n'est disposé à consentir : le sacrifice de la liberté de la personne humaine. (Applaudissements à droite, au centre, à gauche et sur de nombreux bancs à l'extrême gauche.)

La liberté ! Faut-il que le prestige de ce mot soit puissant sur les âmes françaises, puisque ceux-mêmes qui, chez nous, rêvent d'instaurer la dictature d'un parti, sentent le besoin de s'abriter sous le drapeau de la liberté ! (Applaudissements à droite et au centre.)

Mais l'amour de la liberté ne nous condamne pas à laisser aux régimes totalitaires, le monopole de la discipline, de l'autorité, de la continuité, du dynamisme national.

Nous n'avons à demander à l'étranger ni des exemples, ni des modèles, moins encore des conseils ou je ne sais quelle tutelle ; au contraire. (Vifs applaudissements à droite, au centre et à gauche.)

Plus je considère le monde contemporain, plus je me persuade qu'en face des expériences totalitaires, c'est à la France qu'il appartient de révéler, en l'instituant chez elle, la formule nouvelle qui concilierait dans un harmonieux équilibre ces deux qui ne sont contradictoires qu'en apparence : l'autorité de l’État, la liberté des citoyens, des métiers et des familles. (Applaudissements à droite, au centre et sur divers bancs à gauche et à l'extrême gauche.)

Il est deux choses qui sont inconciliables : c'est la faiblesse du Gouvernement et la liberté ! Nous en avons la preuve tous les jours. Mon ami M. Dommange a apporté, hier, de nombreux exemples de ces violations de la liberté ou de la loi, que vous réprouvez en paroles, monsieur le Président du Conseil, mais que vous tolérez en fait.

Et c'est un autre aveu de faiblesse que d'avoir attendu le dernier moment pour interdire, sous je ne sais quelle pression, le cortège de Jeanne d'Arc. Par un rapprochement singulièrement significatif que M. Taittinger signalait tout à l'heure, le jour même où paraissait cette interdiction, le Journal Officiel publiait, sous votre signature l'arrêté instituant un comité pour l'organisation de manifestations populaires devant la statue d'Aristide Briand, qui doit s'élever au coin du quai d'Orsay. (Très bien ! Très bien ! à gauche.)

Messieurs, je ne vois aucun inconvénient à ce qu'on défile devant la statue d'Aristide Briand. Mais quand je vois réserver par avance à d'hypothétiques manifestants une permission qu'on refuse à de paisibles citoyens pour défiler devant la statue de Jeanne d'Arc, je cherche l'autorité, je cherche la liberté. Je ne trouve que l'arbitraire et la faiblesse. (Vifs applaudissements à droite, au centre et sur quelques bancs à gauche.)

Bien loin d'être inconciliables et contradictoires, autorité de l’État, liberté des citoyens sont deux termes qui s'appellent et qui se complètent. Mais ils ne peuvent exister qu'à une condition, et ce sera, messieurs, ma conclusion. Toute société humaine, quelle qu'elle soit, tribu primitive, libre Angleterre, U.R.S.S, a besoin, pour se constituer et pour vivre, d'un minimum d'ordre. A cet ordre, on ne peut concevoir que deux fondements : ou la force brutale, ou une loi morale qui, librement acceptée par les consciences, permette de réduire au minimum les interventions de la contrainte extérieure.

Loi morale ou force brutale, messieurs, pas d'autre alternative. Et l'histoire de l'humanité nous montre les peuples condamnés à passer trêve, dans une oscillation tragique, de l'anarchie à du désordre à la dictature, à moins qu'ils ne consentent à demander à la loi morale la règle de leur équilibre. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Cette leçon de l'histoire vient d'être rappelée au monde par une voix dont personne ici, je pense, ne contestera la compétence et l'impartialité. Dans le grand discours qu'il prononçait, le 1er décembre dernier, à Buenos-Aires, au congrès panaméricain, le Président Roosevelt, au lendemain de sa réélection triomphale, portait sur les dictatures un jugement sévère. Il proclamait l'indéfectible attachement des deux Amériques l'idéal de liberté, mais affirmait aussi solennellement sa conviction que la loi divine demeure le palladium de cette liberté. (Applaudissements à droite.)

Nous voici loin, semble-t-il, de mon point de départ : la lutte contre les trusts et les deux cents familles. J'ai simplement essayé de vous montrer que c'est jusque-là qu'il faut aller, si l'on veut que la campagne contre les trusts soit autre chose qu'un thème à faciles variations électorales, Si l'on veut sérieusement instaurer cet ordre social meilleur dont parlait un jour M. le Président du Conseil.

Quelles que soient nos divisions, aucun d'entre nous n'a intérêt à fermer les yeux à l'évidence. Or, l'évidence, c'est que de grands changements sont nécessaires si l'on veut sauver notre pays. (Vifs applaudissements sur de nombreux bancs.)

L'évidence, c'est que le jeu normal des partis - je ne le leur reproche pas, ils sont faits pour cela - qui voient tout sous l'angle électoral, ne permet même pas de poser utilement les problèmes, et, a fortiori, de les résoudre.

L'évidence aussi, c'est qu'en dépit de nos querelles de mots, dans tous les partis, dans toutes les fractions de l'opinion, des idées communes se dégagent, des aspirations communes se manifestent, je dirai même que certains désirs de collaboration paraissent s'ébaucher.

Il y a autre chose aussi, je le sais bien. Les motifs d'inquiétude ne nous manquent pas. M. le Président du Conseil m'excusera si je ne partage pas entièrement son optimisme, quelquefois démenti par les faits. Non ! Ma confiance repose sur des bases plus solides, sur ces signes réconfortants, encore timides, mais pleins de promesses, qui se lèvent un peu partout, comme une floraison printanière, sur le sol de notre pays, et qui nous permettent d'espérer que, bientôt, se lèvera le jour où, se libérant d'entraves qui les paralysent, des Français de toute origine se regrouperont sur des bases nouvelles et entreprendront, pour la France et pour la liberté, ce que M. Bergery appelle des réformes de structures, ce que j'appellerai, moi, une révolution dans la paix. (Vifs applaudissements prolongés à droite, au centre, à gauche et sur divers rangs à l'extrême gauche. L'orateur de retour à son banc, reçoit les félicitations de ses amis.)